puisse appeler sourire le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux,
empreints d’une clairvoyance attendrie et mélancolique. «Un père que je
n’ai pas connu...» Elle attendait ce cri, jeté par le cœur passionné,
qui craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme dressé entre sa
conscience et son amour. C’était humain, c’était naturel, c’était vrai.
Pour venger ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé l’existence
qu’en face d’un squelette, et qu’on lui disait tardivement être celui
dont il tenait la vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et celui
de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa mère l’eût exigé?
Peut-être. Elle, qui avait aimé comme il aimait, ne le lui demanda pas.
—«Maintenant,» reprit le jeune comte, «par quel moyen accomplirons-nous
l’œuvre nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit châtié,
qu’il disparaisse. Je ne veux épouser Micheline que lorsque l’homme de
Valcor sera confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime de ses
abominables richesses ne souillera la petite main que je prendrai pour
toujours dans la mienne.»
M^{me} de Ferneuse se taisait.
—«Nous ne pouvons cependant pas,» continua Hervé plus lentement,
«dénoncer ce misérable. La délation n’est pas notre fait.
—J’irai le trouver,» dit la comtesse.
—«Vous, ma mère!
—Moi.
—Je ne le permettrai pas!»
Elle le regarda avec un peu d’ironie indulgente et hautaine.
—«Je ne suis que votre enfant,» s’écria-t-il avec une vivacité
charmante. «Et un enfant que vous avez peut-être élevé avec votre
tendresse plus qu’avec votre énergie. Cependant je sais agir en homme,
je vous en ai donné la preuve. Vous m’écouterez, vous m’obéirez, mère.
Ne suis-je pas le chef de la famille?... Vous n’irez pas à Valcor. Vous
n’exposerez pas votre dignité... votre vie, peut-être... Cet homme est
capable de tout.»
Hervé lutta un moment, bouleversé par le projet de sa mère. Dans son
appréhension, il lui résistait pour la première fois. Mais, des deux
volontés, la sienne n’était pas la plus forte. Ne pouvant vaincre celle
qui lui résistait par le silence, il se laissa tomber sur un banc,
cacha son visage dans ses mains, et pleura, comme l’enfant que, tout à
l’heure, il disait être:
—«Ah! nous sommes bien malheureux!» gémit-il.
La comtesse mit une main légère sur son épaule. Il releva la tête.
—«Laissez-moi tout dire à Micheline,» supplia-t-il. «Elle fuira cet
homme, elle fuira cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous
laisserons l’imposteur à sa destinée.
—Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé. Que serais-tu donc en
révélant à une fille les crimes de son père?»
Il ne répondit pas.
—«Laisse-moi faire,» reprit-elle. «Si formidable que soit la puissance
du mal dans cet homme, il y a des choses qu’on ne saurait craindre
de lui. Et il y en a d’autres qu’on en peut attendre. C’est un démon
d’audace et d’orgueil. Ce n’est pas un être abject ni dégradé. Je ne
sais qui il est, ni quel sang coule dans ses veines. Mais ce nom de
Valcor, qu’il a usurpé, lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il
le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra pas d’un déshonneur
qui lui arracherait ce nom dans un éclat d’infamie. Démasqué, il
préférera disparaître, s’exiler... Que sais-je?... Puis, il a sa
fille. C’est un père plein de tendresse. Je me rappelle encore avec
quelle ardeur mensongère, mais touchante, il défendait le bonheur de
cette enfant. Pour me persuader qu’elle n’était pas ta sœur, tout
en se déclarant être, lui, Renaud de Valcor, n’avait-il pas imaginé
je ne sais quelle histoire de substitution d’enfant? Il consentait
à n’être plus son père, pour te la donner, à toi, qu’elle aime. Ne
consentira-t-il pas, pour la même raison, à un plus grand sacrifice?»
Hervé ricana légèrement.
—«Alors nous n’avons de ressource que dans sa générosité?
—Non, mon fils,» dit gravement M^{me} de Ferneuse. «C’est au père de
Micheline que nous demanderons de la générosité. Contre l’usurpateur
de Valcor, contre le meurtrier de Renaud, nous n’en avons que faire.
Ne comprendras-tu pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile?
Cette vengeance de mon amour assassiné, j’en fais le sacrifice à ton
amour vivant. Il faut trouver une solution qui te permette d’épouser
Micheline. Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa main au bourreau
de son père, même si elle pouvait croire que ce père fût criminel?
—Ah! ma mère,» dit le jeune homme avec émotion, «vous êtes un ange et
vous êtes une femme. Quel miracle n’accompliriez-vous pas? Faites ce
que vous voudrez.»
Il se leva, la serra contre son cœur, puis la quitta, se dirigeant vers
la grille d’entrée, qu’ils avaient presque atteinte.
Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui descendait au creux de
la falaise et gagna bientôt la plage.
Il se trouva dans une des mille petites criques creusant la ceinture
granitique de cette côte. Celle-ci s’ouvrait au nord du promontoire qui
limite par son autre versant le domaine de Valcor. Le jeune comte de
Ferneuse regarda presque avec attendrissement ce rude contrefort, qui,
se rétrécissant comme une proue, plongeait à pic dans la mer. C’était
ce rempart de granit qu’il avait escaladé, voici près de deux ans,
pour obtenir un suprême tête-à-tête avec Micheline. Jamais, depuis ce
jour-là, il n’avait revu celle qu’il aimait.
Pensif, presque hésitant,—non pas de peur physique, mais d’angoisse
morale,—Hervé commença de gravir le très étroit sentier contournant
le roc. A peine un chemin, une espèce de lacet naturel, formé par
les aspérités du granit et tout au plus complété çà et là par un
rudimentaire travail humain, ou marqué par une rampe,—un fil de fer
tenu par des crampons,—là où il n’y avait guère de quoi poser le pied.
On pouvait ainsi s’avancer jusqu’à la pointe du promontoire, pour jouir
du spectacle des lames en fureur se brisant contre l’immuable paroi.
Encore n’eût-il pas fallu s’y risquer quand leur frénésie les faisait
bondir plus haut que ce même sentier, ou quand le vent déchaîné en eût
balayé un être humain comme un fétu de paille.
Aujourd’hui, le vent était faible, et la mer se contentait de
moutonner, hérissant sa surface livide de crêtes neigeuses, qui
s’écroulaient et se reformaient sans cesse.
Hervé, parvenu à l’extrémité de la falaise, ne s’arrêta pas pour
admirer la sublime monotonie de ce spectacle. Il contourna la pointe et
se trouva sur l’autre versant. Le sentier s’y prolongeait encore, moins
distinct, puis s’effaçait complètement.
Le promeneur leva les yeux.
A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de Valcor déployait sa
belle ordonnance. Rangée élégante de balustres, couronnant une assise
rocheuse, entre deux fortifications de granit, elle avait un caractère
grandiose. Mais l’architecture, pas plus que le paysage, n’importait
à celui qui se trouvait là. Son regard avide chercha autre chose,
immédiatement au-dessus de sa tête, dans l’angle formé par la terrasse
et par le rocher. C’était le coin favori de Micheline. De tout temps
elle y était venue passer de longs moments dans la contemplation, la
rêverie. Combien plus n’y devait-elle pas venir, à présent, si elle
l’aimait! Quel souvenir s’attachait à ce lieu, pour lui, pour elle!
Depuis quelques jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait
pas impossible qu’elle s’y trouvât, juste en ce moment.
Et l’impossible même eût-il mis un obstacle à un vœu d’amour aussi
ardent? L’attirance mystérieuse avait agi. Micheline était là. Elle
l’attendait, sans doute.
Il la vit.
Quelle minute!
La radieuse image lui entra dans les yeux, dans l’âme, dans tout
l’être, comme une apparition et comme une ivresse. Il dut se cramponner
au rocher, dans son vertige de joie.
Elle n’était pas vêtue de blanc, comme jadis. Sa silhouette charmante
se détachait en noir au delà des balustres clairs, sur le pâle ciel
d’avril. Hervé se rappela qu’elle portait le deuil de sa mère. Il avait
appris, en rentrant à Ferneuse, que la marquise de Valcor était morte
l’automne précédent, à l’époque où lui-même voyait la mort de si près,
chez ses sauvages amis de la forêt amazonienne.
—«Ne montez pas! Ne montez pas!» cria Micheline, qui l’avait aperçu
tout de suite.
Il devina les paroles au geste, car elles n’étaient pas descendues
distinctement jusqu’à lui. Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage
pour y obéir que pour affronter le danger de l’ascension? Il commença
de gravir l’abrupte muraille, saisissant la moindre saillie, s’aidant
des pieds et des mains, jusqu’à ce qu’il eût atteint une espèce
d’étroit balcon, si proche de Micheline qu’il avait pu jadis prendre
de là une fleur qu’elle lui tendait.
Ce fut, d’ailleurs, la première pensée qui lui revint. Tirant un petit
portefeuille de la poche intérieure de son veston, contre son cœur, il
en sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute jaunie, puis,
la montrant à Micheline:
—«Vous rappelez-vous?
—Ah! vous m’aimez toujours!» s’écria-t-elle.
—«Et vous, Micheline?
—Vous le demandez?... Oui, je vous aime, Hervé, je vous aime. Aurais-je
vécu si je ne vous aimais pas?»
Une telle détresse jaillissait de ce cri qu’il en eut le cœur contracté.
—«Vous avez donc souffert?
—Si j’ai souffert!»
Il la regarda tout interdit, ne s’étant pas attendu à cela. Et,
l’examinant avec plus de sang-froid, il saisit toute la gravité
nouvelle de l’expression, l’amincissement des beaux traits, la pâleur
du teint, l’ombre profonde du regard.
—«Si j’ai souffert!...» reprenait Micheline. «Dans le mystère de votre
absence, au cours de cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce
qu’on disait, ce qu’on écrivait, ce que les journaux publiaient...
—Mais,» prononça-t-il avec un étrange accent, «votre père a triomphé de
tout.»
Elle ne répondit pas. Elle dit seulement très bas:
—«Ma mère en est morte. Si votre pensée ne m’avait pas soutenue, je
serais morte aussi.
—Vous n’avez pas douté de moi?» s’écria-t-il avec une appréhension
violente.
—«Non, Hervé. Pas un instant. Mais...
—Mais, quoi?...» balbutia-t-il.
—«Mais j’avais peur de ce que vous rapporteriez au fond de vous-même, à
votre retour de l’étrange voyage où il m’était interdit de vous suivre,
même en pensée.
—Je rapporte mon amour,» dit-il.
—«Rien d’autre?...»
Elle lui enfonça ses grands yeux d’ombre jusqu’à l’âme. Il détourna les
siens.
—«Vous ne répondez pas, Hervé?
—Je n’ai rien découvert qui pût nous séparer,» fit-il.
—«C’est vrai?»
Elle rayonna.
Il comprit combien elle l’aimait, quelle angoisse atroce et obscure
avait étreint ce pauvre jeune cœur.
—«Oh! ma Micheline adorée! Regardez-moi. Serais-je ici? Viendrais-je
réclamer votre foi et vous engager de nouveau la mienne, s’il nous
était interdit de nous aimer?
—Mais votre mère?
—Ma mère sera la vôtre. Rien, pour elle, n’existe plus au monde que
notre bonheur.»
Micheline voulut parler, s’arrêta comme suffoquée d’émotion, puis,
d’une bouche que les larmes contenues faisaient trembler, murmura:
—«A-t-elle pardonné à la mienne la scène terrible? A-t-elle pardonné à
ma pauvre maman, qui est morte?»
Hervé s’empressa de l’en assurer.
Comme c’était loin, cette scène du bal, par laquelle s’ouvrit la
série de leurs misères! Quel rôle avait joué alors la marquise
Laurence? Pourquoi son éclat de fureur soudaine? Pourquoi ses excuses
du lendemain? Le jeune comte resta un instant rêveur, à ce souvenir
évoqué. Mais l’énigme lui parut sans importance. Évidemment la douce
et insignifiante Laurence n’avait été qu’une visionnaire, hypnotisée
devant les fantasmagories du prodigieux metteur en scène qu’était son
mari, adoré par elle humblement.
—«La mémoire de votre mère est digne de tout respect et de toute pitié.»
Il avait prononcé cette phrase comme la suite naturelle de sa réflexion
intérieure, sans calculer l’effet qu’elle pourrait produire.
—«Pourquoi «de toute pitié»? demanda Micheline.
Elle se troublait au moindre mot, la pauvre enfant. L’anxiété de son
intonation trahissait un abîme d’inquiétude secrète. Et voici que, tout
à coup, devant l’explication embarrassée d’Hervé, devant la physionomie
contrainte du jeune homme, cette inquiétude déborda.
—«Vous ne me parlez pas de mon père!... Si vous m’aimez, Hervé,
dites-moi que, lui aussi, vous le respectez, que, lui aussi, vous le
plaignez. Car je le crois très malheureux.
—«Si je vous aime!...» répéta le jeune homme avec un accent de reproche.
—«Oui. Pouvez-vous imaginer l’union de nos deux cœurs, si le vôtre est
en désaccord avec mes sentiments filiaux?
—Vos sentiments filiaux me sont sacrés, comme tout ce qui est dans
votre âme admirable.
—Votre attitude les froisse, Hervé.»
Le jeune homme garda le silence. Il était extrêmement pâle.
Micheline demanda,—la voix implorante et douce, non pour lui faire un
reproche, mais pour lui arracher la vérité:
—«Pourquoi avez-vous commis l’imprudence de gravir encore cette
falaise, si les différends qui vous y ont forcé jadis n’existent plus?
Pourquoi n’êtes-vous pas venu tout simplement à la maison? En vous
apercevant sur ce chemin périlleux, je n’ai cru d’abord qu’à un élan de
tendre folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours là où nous nous
sommes si cruellement séparés. Est-ce une charmante pensée de ce genre,
mon cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison pour ne pas rentrer
à Valcor, pour ne pas rencontrer mon père?»
Il répondit franchement:
—«Je ne voulais pas me trouver en présence de votre père avant que ma
mère lui eût parlé.
—Votre mère doit lui parler?
—Oui.
—Quand?
—Sans retard. Aujourd’hui ou demain.
—Et cette conversation fera cesser les malentendus entre nos deux
familles?
—Oui,» répondit Hervé, d’un air grave, «tous les malentendus.»
La jeune fille ne put se méprendre sur la portée de cette phrase, qui
n’eût été qu’un atroce jeu de mots, si l’accent n’avait démenti la
sécurité de la signification. Micheline, après avoir, de son beau
regard triste, interrogé encore un instant le visage aimé, soupira:
—«Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien me dire, Hervé. Je le vois
clairement... Votre loyauté est en lutte avec votre tendresse pour moi.
Hélas! le cauchemar affreux que j’ai traversé recommencera donc...»
Il l’interrompit vivement:
—«Non, non... La justice et l’opinion se sont prononcées. Nul n’en
appellera de leur arrêt. Vous ne traverserez plus les épreuves que...»
A son tour, Micheline lui coupa la parole.
—«J’en traverserai de pires, je le sens. Qu’importent la justice et
l’opinion auprès de...»
Elle frissonna. Sa tête s’abaissa comme sous un fardeau sinistre.
—«Auprès de... Auprès de quoi, ma chérie?...» murmura son fiancé,
haletant.
Elle dit—si bas qu’à peine distingua-t-il sa douloureuse réponse parmi
le gémissement qui montait de la mer:
—«Auprès des idées qui se sont glissées en moi... des choses que j’ai
entrevues... des...»
Les mots moururent sur ses lèvres blanches. Ses dents claquèrent
d’angoisse. Des deux mains elle se cramponna à la balustrade de pierre,
comme prête à défaillir.
Alors Hervé comprit qu’elle entrevoyait l’affreux mystère. Et il se
convulsa d’horreur, de pitié, devant ce qu’elle devait souffrir.
Vaillante fille! Tout à l’heure encore, elle défendait, contre son
amour même, le père qu’elle avait si aveuglément aimé, admiré, en qui,
peu à peu, elle avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours
cher. L’émotion de cette heure suprême, l’attitude de celui en qui elle
avait foi par dessus tout, venaient de lui arracher l’horrible aveu.
Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant autour d’elle:
—«Oh! ce domaine de Valcor!...» gémit-t-elle avec un accablement sans
nom—comme si toutes les pierres du château et toutes les lourdes ramées
du parc lui eussent écrasé le cœur.
—«Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!...» s’écria le jeune homme.
Que lui dire?...
Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression ardente, qu’il
eût tout donné pour lui offrir une consolation. Elle n’en saisit que
mieux qu’il ne le pouvait pas.
—«Hervé,» dit-elle, se reprenant avec une admirable énergie,
«j’attendrai, avant de nous revoir, que le malheur dont je me sens
menacée se soit abattu sur moi. Je n’accepte plus votre amour, puisque
je ne sais pas ce que je pourrai vous rendre en échange, puisque
j’ignore quel sera demain mon devoir.
—Rien au monde ne nous séparera,» dit-il. «Je vous adore.»
Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. Sur le pâle visage
de la jeune fille revinrent un peu les couleurs de la joie et de la
vie. La douceur sombre de ses yeux s’emplit de ferveur tendre et de
reconnaissance.
Les deux amoureux échangèrent, dans un long regard, l’exaltation d’un
sentiment qui, en effet, les mettait au-dessus des pires catastrophes.
Car l’amour absolu ignore tout; hors lui-même. Et, malgré l’épouvante
qui planait sur elle, dans l’angoisse grandissante de toutes les
heures, Micheline emporta ce quelque chose d’ineffable que le magique
amour verse aux âmes humaines. Philtre inexpliqué... illusion
peut-être... ivresse, à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui,
mieux que la raison, mieux que la science, nous transporte au delà de
nous-mêmes, nous fait participer aux rythmes infinis de l’univers.
Aimer, être aimé... Fascination qui jamais ne lasse l’intérêt et
la curiosité des hommes, et qui pare de son prestige toutes les
littératures, tous les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui
nient l’amour. Grâce prestigieuse, qui désarme les jugements des sages,
et rend impuissant le malheur autour des couples éperdument unis.
L’amour d’Hervé et de Micheline était de cette essence victorieuse.
XVI
_LE MASQUE TOMBE_
RENAUD de Valcor se tenait dans son cabinet de travail, au premier
étage du château. Tout en fumant une cigarette, il faisait sauter les
bandes de quelques imprimés. Il parcourait des yeux la première page,
tournait la feuille, puis passait à un autre. Aucun sujet ne fixait son
attention. Il ne pouvait lire.
Cessant de se donner le change à lui-même, il rejeta brusquement les
papiers, se mit à marcher de long en large. Puis il s’approcha d’une
croisée, d’où l’on dominait plusieurs avenues du parc. Il semblait
attendre. Un coup frappé à la porte le fit sursauter comme une femme
nerveuse.
—«Entrez!» cria-t-il.
C’était un valet de chambre, qui dit:
—«Madame la comtesse de Ferneuse se fait annoncer à monsieur le marquis.
—Introduisez madame la comtesse dans le jardin d’hiver, et dites-lui
que je me rends à ses ordres.»
Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda dans une glace.
Était-ce pour constater que, malgré ses traits plus marqués, ses
cheveux plus grisonnants, il était toujours le beau cavalier, au visage
et à la tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé l’image après
leur dernière entrevue, deux ans auparavant? Était-ce pour s’assurer, à
la fermeté de son regard, à l’aisance de son sourire, qu’il restait le
maître de sa physionomie et de son expression?
Il eut un haussement d’épaules fataliste, et il échangea avec son image
un coup d’œil d’ironie lassée. Puis, toujours élégant, le front haut,
la taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver la comtesse.
Elle était debout, droite et pâle comme une statue, quand il entra dans
le jardin d’hiver.
C’était une galerie vitrée, exposée au midi, et remplie de plantes
superbes. Les faibles rayons du soleil d’avril s’emmagasinaient entre
les parois de verre. Mais surtout un système perfectionné de conduits
d’air chaud y entretenait une température exquise.
Cependant, comme plusieurs salons ouvraient sur cette galerie, le
maître de la maison, après avoir salué sa visiteuse, la pria d’entrer
dans une pièce située tout au bout, formant le rez-de-chaussée de la
tourelle, et absolument isolée des autres appartements.
Cette petite salle ronde, d’ailleurs meublée d’une façon ravissante, se
trouvait précisément au-dessous de la bibliothèque de Micheline, là où
furent découvertes les lettres, dans la cachette du mur. Les fenêtres
étroites y laissaient entrer peu de lumière, et donnaient, par leur
profondeur, une idée de l’épaisseur de ce même mur. Mais une large baie
ouverte sur la galerie verdoyante et déserte, ôtait à ce réduit l’air
un peu secret et morose que lui prêtait son architecture.
M^{me} de Ferneuse donna un coup d’œil autour d’elle, observant ces
détails.
Comme elle avait dit à son fils: elle n’avait pas peur de l’homme avec
qui allait commencer une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé
la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. Cependant, son cœur
battait dans sa poitrine, comme celui de la dompteuse, qui, pour la
première fois, pénètre seule dans la cage, face à face avec le fauve.
—«Vous voulez que nous soyons tranquilles,» dit-elle. «Vous prévoyez
que nous aurons des choses graves à nous dire.»
Il ne répondit pas. D’un geste, il l’invita à s’asseoir dans une
bergère, puis il resta debout devant elle, ses yeux bleus noircis
d’ombre attachés intensément sur ceux de Gaétane.
M^{me} de Ferneuse lui rendit fièrement regard pour regard, et lui dit:
—«Qui êtes-vous?»
L’homme était préparé à quelque ouverture saisissante, mais pas à cela,
pas à cette question, jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à
peine si ses cils clignèrent. Il répondit:
—«Je suis Renaud de Valcor.
—Vous mentez,» répliqua-t-elle, «Renaud de Valcor est celui qui,
jusque dans sa tombe, portait au doigt cet anneau.»
Elle tendit vers lui sa main gauche, où la simple bague brillait seule.
Il regarda la main, il regarda la bague, puis, lentement, il releva les
yeux sur la femme.
—«Comédie...» murmura-t-il.
—«Comédie!» répéta-t-elle en se dressant. «Savez-vous où j’ai pris
cet anneau? Je l’ai retiré moi-même du doigt de celui que vous avez
assassiné, dans la fosse où vous l’avez enseveli, au fond du désert, à
l’extrémité de la ravine, là où se rencontrent les deux lignes tirées
de l’arbre géant et de la pierre sanglante.»
Il recula.
—«Vous avez fait cela!... Vous avez fait cela!...» s’écria-t-il, dans
un transport qui semblait tenir plus de l’admiration que de tout autre
sentiment.
Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant pas:
—«Quelle créature surhumaine êtes-vous donc?...» poursuivit-il. «Ah!
que je vous aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!... Je
n’ai pas assassiné Renaud de Valcor... Je vous le jure. Et je vous en
donnerai la preuve... Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez
oublier. J’ai le même sang que lui dans les veines... J’ai parachevé
son œuvre... Aucun de mes actes, même criminels,—car j’en ai commis
de tels—ne crée de l’irréparable entre vous et moi. Laissez-moi vous
dire qui je suis et ce que j’ai fait. Vous verrez que je suis digne
de mettre à vos pieds le plus magnifique amour que jamais homme ait
offert à une femme. Gaétane, entendez-moi...» Il s’interrompit, il
eut comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, effrayant,
sublime. «Ah! vous avez fait cela!... Vous êtes bien la lionne du lion
que je suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane, voulez-vous du
seul amour qui puisse enivrer une âme comme la vôtre? Je vous donnerai
toutes les voluptés de l’orgueil, de la puissance, de la richesse, de
la passion, du péril et de la victoire! Je vous ferai vivre le plus
inouï des rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondez-moi.»
La stupeur immobilisait M^{me} de Ferneuse. Cet homme était-il sincère?
Il avait prononcé le mot de «comédie», tout à l’heure. En jouait-il
une, plus merveilleuse d’audace que toutes les dénégations qu’on aurait
pu prévoir?
Debout devant lui, elle le toisa avec un regard étincelant
d’indignation. Maintenant, ce cœur féminin ne battait plus
d’appréhension nerveuse. Des forces profondes le soulevaient. «Une
lionne,» avait dit l’imposteur. Il en vit une, réellement,—sous la
dignité de la mondaine qui se gardait de toute parole trop haute, de
tout geste violent.
—«Ne m’appelez pas Gaétane,» dit-elle. «Comment osez-vous?... Cessez à
l’instant de me décrire des sentiments que je méprise. Ou je sors d’ici
pour aller vous dénoncer comme l’assassin de Renaud de Valcor, comme le
voleur de ses biens, et l’usurpateur de sa personnalité.»
Il croisa les bras, les sourcils froncés barrant sa face blême,
mordant sa lèvre, dont une goutte de sang jaillit.