—Et les croisées des appartements particuliers ont leurs persiennes

rabattues au large. Tu n’as pas vu?»

Était-ce le détail des persiennes ou quelque autre circonstance? Le

fait est que la façade du château de Ferneuse, au bout de sa longue

avenue, offrait un air «habité», auquel ne s’étaient trompés ni le

marquis ni sa fille, et qu’ils ne constataient plus depuis près de deux

ans.

Quelle signification n’avait pas ceci pour l’un et pour l’autre! Ils ne

s’en dirent plus rien, après avoir contrôlé réciproquement la sûreté de

leur observation.

«Hervé serait-il de retour? N’a-t-il rien découvert qui le sépare de

moi?» songeait Micheline, palpitante.

Quant à Renaud, bouleversé d’un trouble plus violent, il oubliait, à

cette minute, que le bonheur de sa fille était en jeu. La présence

possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres d’audace et de

passion. Vainement avait-il convaincu l’univers, s’il ne persuadait pas

cette femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer la preuve,—cette

preuve qui la forcerait, non seulement à s’incliner, mais à se donner?

Ah! la contraindre à croire, la dangereuse adversaire, c’était

indispensable. Question de vie ou de mort. Et non moins impérieuse la

nécessité de briser son orgueil jusqu’au sanglot de l’amour. Car elle

ne renoncerait à méconnaître l’amant d’autrefois que dans les bras de

l’amant d’aujourd’hui.

Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait avec frénésie.

Non seulement parce qu’il y voyait le salut, mais pour autre chose

encore, pour quelque chose de plus désirable qu’une vie dont il était

las,—pour l’assouvissement d’un vœu passionné qui s’exaspérait en

lui depuis longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs avaient

enflammé jusqu’à la démence. Il voulait posséder à présent la comtesse

de Ferneuse, comme, dans le passé, l’avait possédée Renaud de Valcor,

jeune, héroïque, charmant, dont les brûlantes lettres retrouvées lui

avaient fait revivre l’orageuse et délicieuse idylle.

«Cette femme est à moi!» rugissait-il dans un transport de désir,

d’angoisse et d’illusion.

Comme il l’avait aimée, jadis, sans oser le lui déclarer, quand

il la considérait comme inaccessible! Quel déchaînement de passion

s’était produit en lui quand la destinée, à travers la révélation

de l’autrefois, sembla lui dire: «Tu n’as qu’à la reprendre.» Fou!

Triple fou qu’il avait été, pendant des années de silence, alors qu’il

pouvait, qu’il devait, réclamer comme son bien, à lui, cette beauté si

pure et si fière!... Et il avait parlé trop tard!

Ce tumulte de sentiments, d’espoirs, de regrets, soulevé plus violent

par l’aspect de Ferneuse, empêcha le marquis de donner un souvenir à sa

femme morte, lorsqu’il rentra dans ce château de Valcor, où tout devait

la lui rappeler. Il n’eut pas même un de ces mots que les convenances

lui eussent inspiré, s’il eût possédé son sang-froid.

Micheline en fut amèrement affectée. Cette attitude augmenta la

distance qui s’élargissait entre le père et la fille.

M^{lle} de Valcor se rendit à la chambre de sa mère, qui n’avait pas

été ouverte depuis le jour où la marquise l’avait quittée, à son départ

pour Paris, l’automne précédent. Elle s’y enferma pour manier et ranger

tous les petits objets dispersés sur les tables, dans les tiroirs.

Chacun ressuscitait une habitude, un geste, une préférence, de celle

qui n’était plus. Déchirante éloquence des choses! La jeune fille baisa

quelques-unes de ces reliques—les plus modestes, les plus familières,

celles qui avaient un petit air usé. Elle pria. Elle pleura. Ce fut

l’occupation de sa première journée à Valcor.

Ils étaient arrivés le matin. Tout de suite, le maître du logis

s’était vu en proie aux sollicitations d’audience. Ses intendants

voulaient lui rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui

représenter combien l’année avait été mauvaise. Ses électeurs lui

apportaient une bienvenue intéressée. En outre, des dépêches et

des lettres d’Amérique l’attendaient. Il les ouvrit fiévreusement.

C’étaient les résultats des dernières ventes de caoutchouc. Ses boules,

fabriquées mécaniquement, plus homogènes et compactes que celles des

_seryngueiros_, avaient fait prime sur le marché. Le bénéfice était

énorme. Renaud marmotta négligemment des chiffres:

—«Cent soixante-quinze mille... Deux cent mille...» Puis, changeant de

voix, haussant le ton, bien qu’à ce moment il fût seul:

—«Qu’importe!... Qu’est-ce que cela fait?» s’écria-t-il en froissant

rageusement les papiers.

Il ouvrit d’autres enveloppes.

—«Rien de Mathias... Rien... C’est incompréhensible.»

Il sonna. Une porte s’ouvrit, par où vint la rumeur des gens qui

attendaient.

—«Renvoyez tout le monde. Faites seller un cheval,» ordonna-t-il au

valet qui se présenta.

—«Monsieur le marquis m’excusera...» commença cet homme.

—«M’entendez-vous? Obéissez-moi!...» interrompit M. de Valcor, sans

rien écouter.

Il rappela cependant le domestique, qui s’éloignait.

—«Est-ce que les maîtres sont de retour, à Ferneuse?

—A Ferneuse?» répéta l’autre, interdit par la question brusque et par

l’accent.

—«Oui... la comtesse?...

—On l’attend, je crois. Et le comte Hervé aussi.

—Ils ne sont pas là?

—Pas encore, monsieur le marquis. Mais on dit, dans le pays, qu’ils

vont revenir d’un jour à l’autre.

—Bon. Un cheval, n’est-ce pas? Et prévenez que je ne recevrai personne

avant demain matin.

—Qu’est-ce qui nous l’a changé?» murmuraient un instant après les

serviteurs, en regardant s’éloigner le cavalier, qui déjà trottait,

même avant d’avoir franchi la grille.

La question resta sans réponse.

Quelqu’un dit encore:

—«Ça, c’est vrai, il n’est plus le même.»

Puis le respect et la placidité campagnarde retinrent les langues.

D’ailleurs, comment définir ce qui était indéfinissable?

Le marquis de Valcor prit la route du Conquet. Il montait un excellent

trotteur, et il s’en allait à grande allure, avec l’aisance du cavalier

accompli, soulevé à peine à la cadence des longues foulées nerveuses,

les yeux fixés sur cet horizon de landes, de mer, de rochers, moins

sauvage que les perspectives de son âme. Il atteignit le sentier

descendant à la petite crique, où se trouvait la maison des Gaël. Il

le descendit avec précaution, tout en laissant l’encolure libre à sa

fine monture, qui posait ses sabots avec une adresse et une sûreté de

chèvre.

La demeure, noircie par l’âge et les rafales, lui apparut silencieuse

et comme déserte.

Il attacha son cheval à la barrière, traversa le jardinet, souleva le

loquet de la porte.

Rien n’était fermé à clef. Il entra.

Les deux femmes étaient là, Mathurine, et l’Innocente, sa belle-fille.

Celle-ci raccomandait ses éternel filets, en murmurant une complainte

que quelque barde rustique avait faite sur ses propres malheurs. Elle

chantonnait sans comprendre:

_«J’ai cru le voir, à la brune,

Sur la lande, un soir sans lune,

Bertrand, mon époux si cher.

De sa mort affreux présage,

C’était, prenant sob visage,

Un noir esprit de l’enfer._»

Elle répéta les derniers mots:

_«Un noir esprit de l’enfer._»

—«Tais-toi, malheureuse! Assez! Ne chante pas cela!» ordonna celui qui

entrant.

Il avait parlé sans colère. Cependant la figure de la folle devint

hagarde d’effroi. Elle jeta un cri, repoussa la masse del filets, et

s’enfuit hors de la chambre.

Le marquis restait en face de Mathurine.

Il rencontra les yeux toujours clair et vifs de la vieille femme.

Mais il lui sembla que ce regard d’un vert miroitant restait la seule

étincelle de vie dans le visage brun et recroquevillé comme une algue

sèche.

L’aïeule parassait maintenant d’un âge surnaturel. Ce n’était pas de

la décrépitude, c’était de l’immatérialité, une vision de poète, qui

rêverait de symboliser la vieillesse. Ce long buste si droit, cette

tête ciselée dans une substance que nulle sève ne semblait nourrir,

ces cheveux de neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux d’eau

ensoleillée, n’éveillaient pas l’idée d’une décadence physique, mais

d’une beauté définitive.

Mathurine se dressa devant le visiteur.

—«Que venez-vous faire ici? Retirez-vous, monsieur le marquis de

Valcor!» s’écria-t-elle, en scandant ce nom avec force.

—«Maman Gaël, écoutez-moi!...» implora-t-il.

Etait-ce bien l’aventurier intrépide, le maître de la Valcorie, le

grand seigneur impérieux, qui s’adressait de cette voix de prière, avec

ce ton soumis, à une pauvre vieille paysanne?

Elle fit un geste pour le repousser, détournant la tête, mais sans

répéter son injonction.

—«Maman Gaël, je suis venu vous parler de Bertrande.»

L’aïeule se tut, évitant de ramener les yeux vers ce visage, comme

s’il eût été trop odieux... ou trop cher. Mais de ces yeux qu’elle

détournait obstinément, des larmes commencèrent à couler.

—«Bertrande...» murmura-t-elle.

—«Vous lui pardonnez, n’est-ce pas?

—Je n’ai pas le droit, _moi_...» (et elle appuya sur le mot) «de lui

refuser mon pardon.»

Renaud ne releva pas l’ambiguïté de cette phrase. Il reprit avec

chaleur:

—«Alors il est encore une possibilité de bonheur pour cette infortunée,

et pour vous-même. Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien allez la

retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie large que je voulais lui faire,

mais qu’elle ne consent pas à me devoir. De vous, elle prendra ce

qu’elle ne saurait prendre de ma main, car son cœur appartient à mon

mortel ennemi. Mais par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous

me laisserez, n’est-ce pas? refaire votre destinée. Mon désir est de

vous voir réunies de nouveau, vous, Bertrande, et cette pauvre créature

qui chantait et travaillait là, tout à l’heure. Votre petite-fille

s’épuise à un labeur au-dessus de ses forces. Je ne puis le souffrir.

Aidez-moi à l’en empêcher. Prenez telle part de ma fortune que vous

jugerez nécessaire. Comprenez-vous?... Je ne sais comment dire... Vous

avez tant de fierté!»

Mathurine continuait à se taire. Sur ses joues ridées roulaient des

larmes lentes.

—«Oh!» dit le marquis d’une voix altérée, «ne pleurez pas ainsi. C’est

affreux pour moi de voir ces pleurs sur votre visage. Ayez pitié de moi

aussi. Accordez-moi cette grâce suprême de réparer, dans la mesure où

je le puis, les fatalités du sort!»

L’aïeule tressaillit. Les tragiques sanglots—plus tragiques d’être

faibles et contenus—qui agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent.

Son regard revint à Renaud en un fulgurant éclair.

—«Les fatalités du sort!...» répéta-t-elle.

L’intonation fut indescriptible.

M. de Valcor eut un mouvement de recul. Il était blême.

Cet homme, qui avait tenu tête à une Chambre hurlante, qui avait

défié l’opinion et les lois, et déployé peut-être de plus redoutables

audaces, courba le front devant une humble vieille femme.

—«Qu’avez-vous fait de Mathias?» reprit-elle. «Auriez-vous perdu

celui-là aussi?

—Mathias?» répéta-t-il vivement. «J’espérais trouver ici de ses

nouvelles.

—Il n’en a pas donné depuis son départ. Comment l’aurait-il pu? Vous

l’aviez chargé d’une mission secrète. Sans doute il ne devait pas

trahir le but où il se rendait.

—Quelle idée! Ne saviez-vous pas parfaitement qu’il partait pour

l’Amérique? Je lui donnais un poste dans mes établissements de là-bas.

Préfériez-vous qu’il fît de la contrebande ici?

—Répondez-moi,» demanda-t-elle. «Le reverrai-je? Reverrai-je mon fils

Mathias?

—Sur mon honneur, je le crois, je l’espère.»

Elle sentit l’inquiétude qu’il ne pouvait dissimuler. Inquiétude qui

n’avait pas pour objet l’absent lui-même, mais qu’elle devina sans en

pénétrer le motif. Elle hocha sa tête blanche.

—«Ah!» murmura-t-elle, «ai-je donc eu tort d’arrêter le châtiment de

Dieu?»

Comment analyser ce qui s’exprimait dans cette phrase? Comment décrire

ce qui se passait dans cette âme.

Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d’incertitude, de désespoir, et

aussi de tendresse invincible. Ses mains se joignirent. Ses yeux—qui,

pourtant, ne connaissaient guère les larmes,—se mouillèrent.

—«Laissez-moi faire quelque chose pour vous, pour Bertrande, je vous en

conjure!» supplia-t-il.

—«Non!» dit énergiquement l’aïeule. «Je n’accepte rien du marquis de

Valcor.

—Du marquis de Valcor, soit!» fit-il. «Mais... mais de... votre...»

Il s’approcha d’elle jusqu’à l’effleurer. Ses yeux entraient dans

les yeux transparents, élargis, qui s’emplirent d’une angoisse

extraordinaire.

Allait-il prononcer un mot de plus? Allait-il saisir les vieilles

mains qui se levaient tremblantes? Allait-il tomber à ses genoux? Il

eut dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité de ces choses.

Toutefois il n’osa pas. Et s’il s’arrêta, brisé, comme sur un obstacle

infranchissable, c’est que la volonté de l’imposante vieille heurta

la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas de l’horrible aveu. Et il

le vit, il le sentit, il en fut comme terrassé. Certes, il était sûr

d’elle. N’avait-elle pas traversé l’épreuve?... Elle ne le trahirait

pas, cette martyre d’un affreux et sublime amour maternel? Mais elle ne

voulait pas devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle et de

sa torture morale, elle ne tendrait pas la main vers cette puissance

et vers cette richesse, vers cette éblouissante source de toutes les

joies de la terre. Non, pas même pour sauver Bertrande. Pas même pour

tenir dans ses bras son arrière-petit-fils, l’innocent inconnu, dont

la pensée hantait maintenant son vieux cœur, dévasté, solitaire. Non,

celui qui était là, devant elle, haletant de lui crier le mot où il

croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur, de pardon, dans la

fournaise de son enfer, cet homme de lutte et de rapine, qui avait si

audacieusement triché contre le Destin, et qui s’épouvantait à la fin

de ses monstrueuses victoires, cet homme-là n’aurait pas le soulagement

divin de l’appeler: «Ma mère!» D’un regard, d’un redressement farouche,

elle avait fait hésiter les syllabes sur ses lèvres. Profitant de son

silence interdit, elle reprit la parole:

—«Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor! N’ajoutez rien. Vous ne

me décideriez pas à toucher un centime de votre richesse. Et peut-être,

si vous osiez dire... Ah! ce serait un sacrilège! Cela n’est pas vrai!

Je ne le crois pas!... Je ne le veux pas!... Allez-vous-en!...»

Alors il se passa une chose extraordinaire. Le marquis Renaud de

Valcor s’agenouilla. Les mains jointes, la bouche muette, mais tordue

et convulsive, plus éloquente que si une irrésistible prière en avait

jailli, les yeux enflammés de larmes qui ne coulaient pas, il implorait

cette pauvre vieille femme.

Invraisemblable scène, qui eût fait douter n’importe quel spectateur du

témoignage de ses sens.

Et que demandait cet homme, ce puissant de la terre, qui, une heure

auparavant, congédiait sans façon une foule de parasites et de

solliciteurs? Il ne voulait qu’appeler cette humble créature «ma

mère», et pleurer contre sa débile épaule. Un peu de paix, un peu de

pardon, lui descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un instant la

vertigineuse route sur laquelle il avait marché de crime en crime, par

un enchaînement auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté même.

Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il en était devenu l’esclave.

Jusqu’où irait-il dans cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais

finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque chose, ici, dans cette

maison pleine de désastres, dans cette maison où la cruelle misère

s’ajoutait à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés!

En entrant, il l’avait constatée, cette misère. Il avait remarqué la

salle vide. On avait dû vendre les vieux meubles familiaux. Sur les

murs, la place qu’ils avaient occupée pendant la durée des générations

se distinguait en lignes pâlies. Était-ce pour aider Bertrande?

Était-ce pour acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait consommé

le sacrifice? Comme il avait dû lui en coûter! Si elle voulait! Ah! si

elle voulait... Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en même temps

qu’un peu de miséricorde descendrait sur le front maudit, avec la

caresse de ses vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, tendait

son front, ce front d’infernal orgueil, pour y sentir se poser, fût-ce

une seconde, les doigts noués par l’âge, cordés de rides et de veines,

les doigts tremblants de la paysanne.

Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante de martyrisée:

—«C’est donc ma mort aussi qu’il te faut? Ne vois-tu pas que tu me

tues?...» gémit-elle.

Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture, mais qu’elle ne

céderait pas. Peut-être, au fond du cœur, son vœu d’amour maternel

répondait-il au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le mot qu’il

voulait dire, elle eût voulu l’entendre. Mais elle résista. Elle ne

serait pas sa complice. Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle

lui avait adressé, il retint son cri: «Mère!... mère!...» Car il

craignait de la voir succomber d’horreur et d’émotion.

Il se redressa, fit un geste de désespoir, et sortit.

Puis, là-haut, sur la route, emporté par son cheval à travers ce pays

dont il était le maître, il s’en alla, plus faible, plus effaré, plus

orphelin, que le dernier des mendiants qui lui demanda l’aumône.

Le châtiment commençait.

XV

_FERNEUSE ET VALCOR_

«MA mère,» dit Hervé à la comtesse, «nous voici de retour. Pendant

toute la durée de notre voyage, dans vos longues journées silencieuses

en face de l’Océan, j’ai respecté le secret de vos méditations. Que se

passait-il en vous, pauvre mère?... pauvre femme!...»

Le jeune homme prononça doucement ce mot, avec une pitié, un respect,

une tendresse infinis. Puis, d’une voix plus ferme:

—«Mais aujourd’hui, votre décision doit être prise. Il importe que

vous m’en fassiez part. Celui qu’on appelle le marquis de Valcor est

au château en ce moment, avec sa fille. Nous-mêmes, nous voici à

Ferneuse...»

Il s’interrompit, pour jeter un regard autour de lui sur ce domaine

dont il était l’héritier, dont il portait le nom.

Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte à côte, d’un pas lent

de promenade, le long de l’immense avenue qui descend à la grille

principale. Au delà de cette grille, la falaise, creusée par une espèce

de trouée, laissait apercevoir la mer. Un printemps frileux, tout

frissonnant encore de l’hiver, enveloppait ces belles perspectives

d’une atmosphère vaporeuse.

Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait comme un intrus sur

cette terre familiale, qu’avaient possédée les ancêtres dont le sang

ne coulait pas dans ses veines. L’image du dernier d’entre eux lui

apparaissait. Il revoyait celui qu’il avait appelé «son père», le

comte Stanislas, l’aveugle lamentable, dont il craignait, enfant,

la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à cause de sa face

taciturne, sans regard, dévastée d’une horrible cicatrice, et aussi

à cause de son humeur brutale. Combien le dévouement dont sa mère

entourait ce tyran domestique le touchait alors! Humilité, abnégation,

patience, chez cette femme vive et fière. Et la claustration totale,

l’absence de toute sortie, de tout plaisir, même de toute coquetterie.

Le monde avait perdu le souvenir d’un beauté faite pour y briller.

«Ah! ma mère... ma mère...» pensait Hervé, «bénie sois-tu d’avoir mis

en moi le spectacle de ta longue expiation, avant de m’avoir révélé ce

qui fut—hélas!—ta faute. Moi, ton fils, je n’aurais, de toutes façons,

pas le droit de te juger. Mais tu m’as laissé celui de t’admirer, de

t’adorer, de te vénérer... Ma mère... ma mère!...»

Il la regardait dans une exaltation de tendresse, n’osant convenir

avec lui-même qu’il ne l’aurait pas préférée impeccable, et qu’elle lui

était plus chère dans la tragique poésie de son passé.

Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce qui se passait chez son

fils. Elle se serait bien gardée de l’interroger. Il ne l’aimait pas

moins. Elle en était sûre. Cette certitude lui était trop douce pour

qu’elle risquât de chercher autre chose dans cette jeune âme troublée.

Cependant Hervé se reprenait, après un instant d’émotion muette.

—«Vous avez dû arrêter une résolution, ma mère. Il est temps que je la

connaisse.

—Tu aimes toujours Micheline?» demanda M^{me} de Ferneuse.

Elle avait pris un temps avant de poser cette question, et la profonde

gravité de son accent y mit une espèce de solennité.

Le jeune homme répondit avec force:

—«Oui.

—Tu veux toujours l’épouser?

—Oui.»

Il y eut un silence. Puis Hervé murmura:

—«Est-ce que je vous blesse, ma mère? Est-ce que votre vengeance?...»

Elle l’interrompit:

—«Ma vengeance!...»

Une minute encore de suspens. M^{me} de Ferneuse vit pâlir affreusement

le beau visage de son fils.

—«Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant? Il y a une justice

nécessaire. Elle sera faite. Mais la vengeance!...»

Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement. Mépris, pitié,

fierté, miséricorde chrétienne?... Par quoi planait-elle au-dessus du

sentiment que sa lèvre écartait, dédaigneuse? Sans s’analyser, elle

reprit:

—«Quel but ai-je poursuivi, Hervé? Ne le sais-tu pas? L’ardeur avec

laquelle j’ai voulu la vérité—jusqu’à risquer ta vie, mon unique

trésor!—s’inspirait de deux désirs indomptables: m’assurer que tu

n’étais pas le frère de Micheline, par conséquent rendre possible ton

bonheur. Et puis...»

Elle n’acheva pas. Elle ne dit pas cet autre désir, plus impérieux

que le besoin de respirer: celui d’échapper au vertige d’un amour qui

ressuscitait trop le rêve passionné de sa jeunesse—d’un amour qui avait

failli lui donner le change. Effroyable erreur!... Non moins effroyable

en doutant s’il fallait croire, qu’en croyant s’il fallait douter.

N’y avait-il pas eu des instants où elle s’était sentie près d’ouvrir

les bras à l’imposteur, dont le masque d’amour l’enchantait d’une

prodigieuse illusion? C’était de cet enfer indicible qu’elle avait

voulu sortir à tout prix.

Son fils ne pouvait deviner ce qu’elle taisait. Il n’y attacha pas sa

pensée. Quand elle eut prononcé le nom de Micheline, il lui baisa la

main dans une effusion de reconnaissance.

—«Ah! je craignais tant!...

—Quoi donc?

—Que vous ne puissiez consentir à me voir épouser la fille de cet homme.

—Est-elle responsable?» demanda Gaétane.

—«Non, certes.

—Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet amour que tu as laissé

grandir dans ton cœur innocemment? Peux-tu l’abolir? As-tu le droit

d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure jeune fille qui a mis

toute sa confiance et toute sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non

seulement un double crime, mais un crime doublement impossible... Car

ni toi ni Micheline n’êtes de ceux qui changent.

—«Ma mère!» s’écria Hervé, tout palpitant de joie. «C’est là votre

conviction?

—En douterais-tu?

—Ah!» reprit le jeune homme, «j’ai entendu des voix si redoutables au

fond de ma conscience. Une d’elles me criait que je suis le fils de

celui dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas dans le désert.

Si vous aviez pris cette voix-là, vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu

répondre?

—Mon enfant,» prononça M^{me} de Ferneuse avec une céleste douceur,

«nous avons reconnu que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne

prime-t-il pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait à ton

cœur filial?

—Si vous ne me l’imposez pas,» dit-il, «j’avoue que nulle suggestion

supérieure ne m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice se fasse.

Mais les tribunaux humains y pourvoiront. Me dresser personnellement

en champion contre l’homme de là-bas...» (Hervé souleva la main dans

la direction de Valcor), «c’est rendre impossible mon mariage avec sa

fille. Et, d’ailleurs, champion de qui?... Les liens qui m’unissent à

la victime sont un secret entre vous et Dieu. Je ne puis intervenir

ouvertement dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une mère que

j’adore, pour venger un père que je n’ai pas connu.»

Madame de Ferneuse · 第 16 / 22 段