imposture, elle le tuerait à son tour!...
Le tuer?... Non. Impossible. Gaétane était chrétienne... Puis, il
y avait son fils... il y avait Micheline... que ce meurtre et ce
scandale sépareraient pour toujours. D’ailleurs, où était la certitude
absolue qui pourrait la transformer en justicière? L’horreur suprême
n’était-elle pas qu’un doute planerait toujours sur son âme?
Ces pensées déchiraient M^{me} de Ferneuse, tandis que leur petite
caravane se dirigeait vers la vallée, dont son fils connaissait le
chemin.
Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par l’inévitable escorte des
Indiens, qui, eux, allaient à pied. On se rapprochait de la région
montagneuse. La forêt n’apparaissait plus que par lambeaux. Les cimes
des Andes se dressaient à l’horizon. Le paysage, si nouveau qu’il fût
à ses yeux, n’intéressait pas Gaétane. Elle regardait son fils, qui
chevauchait en avant. A ses côtés, le Père Eudoxe, devinant tout ce
qui s’agitait de douloureux et d’attendri dans cette âme maternelle,
respectait sa rêverie silencieuse.
Il fallut camper en route, pour une nuit. Car le seul établissement
européen voisin du but, était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie,
et les pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient pas d’y
demander asile.
Ce fut aux premières heures de la matinée suivante qu’ils descendirent
dans le vallon. Matinée resplendissante de ce pays de lumière, où les
lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère dorée.
Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse reconnurent les lieux
décrits par Hervé. L’âpre gorge s’allongeait entre deux parois
inégales, l’une très haute, abrupte et rocheuse, l’autre couronnée de
verdure, et surmontée vers son milieu par le splendide eucalyptus.
Les racines de l’arbre gigantesque s’agrippaient à la crête même, et
quelques-unes descendaient en se tordant comme des serpents monstrueux.
Presque directement en face de l’arbre, sur la muraille opposée,
se voyait la trace rouge produite par le filon de sulfure, et qui
semblait, en effet, une traînée de sang.
Il était difficile de marcher au fond de cette tranchée naturelle,
à cause de l’amoncellement des pierres. De gros quartiers de roches
attestaient des éboulements plus ou moins récents.
—«Cette terre est sans cesse en travail,» observa Eudoxe. «Tantôt elle
est agitée par des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée par
les déluges que forment, en crevant contre la Cordillère, les nuages
condensant ici toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes.»
En donnant cette explication, il examinait la teinte vive de cette
trace rouge, tranchant sur la grisaille des roches. Il se baissa
ensuite pour ramasser un fragment qui gisait à ses pieds. L’expression
de son visage s’aiguisa dans une attention soudaine. Mais, aussitôt, il
fut distrait par un cri de Gaétane.
Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers le fond de la vallée, là
où avait dû être enseveli l’être à jamais cher, le véritable époux
de sa jeunesse, s’arrêtait, saisie d’horreur. Sous ses pas venait de
surgir une lourde forme ailée qui la frôla presque en fuyant. C’était
un vautour, occupé à chercher s’il restait encore un lambeau de chair
sur un squelette humain, étalé là, dans la pierraille, et que M^{me}
de Ferneuse n’avait pas tout d’abord distingué du sol poudreux dont il
avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant trop fortement
avec les préoccupations de Gaétane, la bouleversa au point que, malgré
son extraordinaire énergie, elle faillit s’évanouir. Son fils accourut
et la soutint.
—«C’est,» dit-il, «un des pauvres diables d’Indiens, qui se sont battus
ici, pour ou contre moi, sans rien savoir d’ailleurs, sinon qu’ils
avaient engagé leur sang et qu’ils devaient le verser loyalement
d’après leur contrat.
—Est-ce un Indien?... En es-tu sûr?» balbutia la comtesse, émue jusqu’à
l’affolement.
—«Ma mère... ma mère... Ne vous troublez pas ainsi. Certes, c’est un
Indien. Un coup d’œil à la stature de ce malheureux, à la forme de son
crâne, m’en assure. Nous en trouverons d’autres. Huit ou dix peut-être
sont restés sur le carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de
leur sépulture.»
Il entraîna M^{me} de Ferneuse et la fit asseoir à l’écart.
—«Demeurez là, mère. Je vais ordonner à notre escorte de rassembler
ces tristes restes. Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle
on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe bénira leur tombe. C’est
tout ce que nous pouvons pour eux.
—Je veux t’accompagner... Je veux les voir tous,» dit la comtesse avec
agitation.
Hervé la comprit.
—«Ayez confiance en moi,» murmura-t-il. «Ne craignez ni une négligence
ni une affreuse erreur. Celui auquel vous pensez n’est-il pas mon père?»
Elle cacha son visage dans ses mains.
Il poursuivit, avec une douceur pleine de caresse et de pitié:
—«Hélas! Plût au ciel que sa dépouille sacrée fût encore ici, même
ignominieusement exposée comme ces pauvres corps! Mon respect et votre
tendresse lui rendraient plus doux son lit éternel. Mais nous ne le
verrons pas, lui! Vous pensez bien que les profanateurs ont fait
disparaître jusqu’au moindre vestige de ce qui serait pour nous une si
chère relique.»
Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle il laissa le religieux.
Il revint au bout d’une heure.
—«Nos Indiens rendent les derniers devoirs aux leurs. Je n’interviens
pas dans leur cérémonial. Qu’ils suivent leurs coutumes.» Et il ajouta
la citation évangélique: «Laissons les morts ensevelir leurs morts.»
—«Tu as été jusqu’au fond de la vallée?» demanda la comtesse.
Hervé inclina tristement la tête.
—«Qu’as-tu vu?
—Hélas! ne vous en doutez-vous pas? Le bandit a bien rempli sa mission
et gagné pleinement l’argent qu’on a dû lui promettre. Une énorme
excavation a été pratiquée là-bas, à l’endroit même que marquait la
croix sur le plan. Ma déduction n’était que trop sûre. Là se trouvait
ce que Mathias Gaël est venu chercher de si loin. Et qu’était-ce?
Sinon les restes d’une victime, et, sans doute, cette bague dont la
signification fut révélée par vous, ma pauvre mère adorée, à l’assassin.
—Ainsi, tout est donc bien fini,» murmura Gaétane.
Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces fouilles, qui restaient
si hautement accusatrices, tout en supprimant la preuve tant cherchée.
Quelle ne devait pas être l’importance du secret enfoui là, dans
l’éternel silence de cette vallée farouche, pour que le marquis de
Valcor eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un tel mystère,
un émissaire si résolu, afin de détruire ou de rapporter le témoignage
que gardait ici la terre!
Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre bouleversée, retournée,
fouillée. Son regard parcourait les moindres interstices de la fosse
béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de ce qui fut tout l’amour
de sa jeunesse et l’enchantement passionné de sa vie? Cet espoir
insensé fut déçu. Elle ne vit rien que le cailloutis blanchâtre, le
poudreux éventrement de ce sol sec et rocheux.
Son fils l’entraîna.
Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant tiré de sa sacoche
une paire de jumelles, s’en servait pour examiner avec attention
l’escarpement au-dessus duquel poussait l’eucalyptus géant.
—«Regardez,» dit-il à ses compagnons, quand ils le rejoignirent. «Il y
a une autre «pierre sanglante». Seulement elle est du côté de l’arbre,
celle-ci, et non en face, comme la première.
—Oh!» remarqua Hervé, «celle-ci est plus pâle, moins distincte.
—Moins distincte, parce que le fouillis de plantes s’est avancé jusque
là. Et depuis peu, sans doute. Cet échevèlement de lianes représente
une poussée jeune, de moins de vingt années, à coup sûr.» En prononçant
ce chiffre, le moine regarda M^{me} de Ferneuse, qui tressaillit. «Et
si elle est plus pâle,» reprit-il, «c’est que l’action du soleil et de
l’air ont atténué la coloration de sa surface.
—Mais l’action du soleil et de l’air a été la même sur l’autre, dont la
nuance est si vive,» s’exclama le jeune comte.
Les derniers mots moururent presque sur ses lèvres, sous le coup d’œil
que lui lança Eudoxe. Ce coup d’œil, tellement expressif, faisait
surgir en lui une idée qui l’éblouissait.
—«Comment?... Vous penseriez?...» balbutia-t-il.
—«Vous avez étudié la géologie, mon enfant,» lui dit le religieux.
«Regardez ces fragments de roche...» (Il en ramassait un à terre.)
«Je vais vous donner ma loupe.» (Et il tirait cet instrument de la
précieuse sacoche, réceptacle participant de la pharmacie et du
laboratoire.) «Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d’années vous
croyez qu’ils puissent subir, sans s’altérer, au moins extérieurement,
les effets de la lumière et de l’humidité. Rappelez-vous que des pluies
diluviennes inondent cette région à une certaine époque de l’année.
—Je vous en prie,» s’écria la comtesse, «expliquez-vous en termes plus
simples pour l’ignorante que je suis. Pendant que mon fils vérifie
votre théorie scientifique, dites-moi, mon Père, si elle peut changer
quelque chose à ce que nous avons cru voir.
—Tout... madame... Tout peut changer d’aspect. Écoutez. Depuis que
nous avons mis le pied dans ce vallon, des indices m’ont frappé, que
j’étudie, et qui, de minute en minute, accentuent ma conviction. Cette
«pierre sanglante», en face de l’eucalyptus, ne devait pas être visible
il y a vingt années. Un éboulement récent l’a mise à nu. La seule tache
rouge importante qui existait avant elle dans ce vallon, serait donc
celle que je viens de vous montrer, sur la paroi que surmonte l’arbre.
En ce cas, la ligne qu’il faudrait tirer entre la pierre rouge et ce
même arbre, serait perpendiculaire à la direction de la vallée, au lieu
de lui être parallèle. Son extrémité toucherait la muraille latérale
que vous voyez là, en face de l’eucalyptus, et non celle du fond. La
sépulture que nous cherchons serait donc sur un côté du vallon et non à
son extrémité.
—Mon Dieu!... mon Dieu!...» murmura Gaétane, dans une espèce d’extase
reconnaissante.
Hervé, moins prompt à l’espoir, dit à Eudoxe:
—«Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n’aurait-il pas tenu compte de
cette seconde pierre rouge?
—En teniez-vous compte vous-même?» riposta le moine. «L’éclat de la
première ne vous a-t-il pas trompé, jusqu’à ne pas même remarquer
l’autre, dont la coloration vous aurait frappé sans cela? Ce Gaël n’est
qu’une brute ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait à un
homme cultivé, tel que vous? à un savant même... Car votre vocation...
—Un pauvre savant,» sourit Hervé. «Mais, mon Père, alors, selon vous,
Mathias n’aurait rien trouvé là-bas?
—Rien. Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est que le sol est
remué sur une étendue beaucoup plus considérable qu’il n’eût été
nécessaire avec un point de repère exact. Ces fouilles représentent un
travail énorme, désespéré.
—On le recommencera. Gaël reviendra ici.
—Prévenons-le!» s’écria Gaétane. «Hervé, ordonne à tes Indiens de
creuser la terre immédiatement.
—Laissez-moi prendre l’orientation précise,» dit l’octavien.
Après les calculs préliminaires et au moment du premier coup de pioche,
les trois amis échangèrent quelques réflexions sur ce qu’ils pouvaient
avoir à craindre d’un retour offensif du contrebandier. Probablement,
Gaël ne reviendrait pas de sitôt. Il devait avoir redemandé de
nouvelles instructions au marquis de Valcor. Il les attendait dans
quelque cité bolivienne, où il goûtait les plaisirs d’une existence
désormais large et assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il
avait vu le jeune comte de Ferneuse emporté mourant par les Indiens
vers leurs retraites pleines de miasmes et de fièvres. Pourquoi le
craindre? Celui-ci n’en savait d’ailleurs pas plus que lui-même sur
l’emplacement secret, puisque Hervé en avait été réduit à l’épier et à
le suivre.
—«Il y a déjà deux ou trois mois que nous nous sommes battus dans cette
vallée,» observa le jeune homme. «Mathias peut être en possession des
renseignements du marquis.
—Ce serait un bien étrange hasard qu’il survînt justement aujourd’hui,»
fit la comtesse.
—«N’importe!» dit le moine. «Nous allons faire garder par des
sentinelles la trouée qui donne accès au vallon.
—Vous ne craignez rien, n’est-ce pas, mère?» demanda tout bas Hervé, en
entourant celle-ci de ses bras.
—«Moi, craindre?...» sourit-elle.
Son fils la considéra avec une tendre fierté. Elle était si belle, si
vaillante, et même si jeune, dans son costume de chasse à jupe courte,
le revolver à la ceinture, ses admirables cheveux blonds ombragés par
le feutre gris à larges bords, le _sombrero_ du pays.
Cependant les pics des Indiens fouillaient la terre, faisaient sauter
les mottes sèches, les cailloux sonores, avec parfois des étincelles,
pâles dans l’éclatante clarté du jour tropical.
Leur travail n’était pas encore très avancé, quand ils le suspendirent,
pour sauter sur leurs armes. Là-haut, vers l’entrée du sentier, des
coups de feu venaient de retentir.
La plupart des Indiens n’étaient armés que de zagaies, d’arcs et de
flèches. Quelques-uns pourtant connaissaient le maniement des fusils et
en portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se hâta de remonter le
vallon, avec la décision et la bravoure d’un vieux capitaine, tandis
qu’Hervé s’énervait, partagé entre le désir de courir en avant et
celui de ne pas quitter sa mère. Celle-ci mit fin à son hésitation, en
s’élançant elle-même du côté du danger. Rien n’aurait pu la retenir.
Son fils n’avait qu’à la suivre.
Cette fois, cependant, il n’y eut point de bataille. En arrivant à
l’entrée du vallon, sur l’espèce de ravine qui formait sentier en y
donnant accès, les trois amis eurent la surprise de se trouver devant
le cadavre de Mathias Gaël.
Ils eurent vite reconstitué la scène telle qu’elle venait de se passer.
Le contrebandier breton arrivait avec trois ou quatre compagnons
indiens seulement. Car, depuis la disparition d’Hervé,—qu’il devait
croire mort après tant de semaines,—il ne prévoyait pas que personne
pût le déranger dans ses perquisitions en cet endroit désert. Peut-être
y revenait-il fréquemment, acharné à découvrir le secret. Peut-être
avait-il attendu et reçu enfin des instructions précises. Le fait est
qu’il s’avançait en toute sécurité, lorsqu’il avait vu se dresser
en travers de sa route l’Indien qu’Hervé avait placé en sentinelle.
Mathias avait menacé l’indigène de son revolver, sachant l’argument
irrésistible sur ses pareils. Le pauvre diable n’eût pas manqué, en
effet, de s’y rendre, s’il n’avait eu ce stimulant de la foi jurée,
qui rend ces barbares inaccessibles à toute crainte. Fidèle à sa
consigne comme un grenadier du Petit Caporal, l’Indien avait épaulé
un mauvais fusil, dont il était armé. Avant même qu’il eût achevé le
geste, l’Européen l’abattait d’un coup de revolver. C’est alors qu’un
compagnon de l’Indien, posté sur une éminence, et que Gaël ne voyait
pas, envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans l’œil droit, tua
le Breton tout net. Les détonations entendues ensuite provenaient d’une
décharge faite au hasard par les guerriers sauvages des deux escortes.
Ceux de Mathias n’étant pas en nombre se replièrent, en
emportant,—suivant leur inéluctable coutume,—le corps de leur chef,
et en protestant qu’ils le vengeraient. On les laissa faire. De même,
Hervé donna aux siens toute liberté d’ensevelir à leur guise la
sentinelle morte.
Quelques-uns d’entre eux remontèrent avec le corps en haut de
l’escarpement, pour enterrer leur frère au pied d’un arbre, afin que
son âme, en quittant le corps, trouvât les échelons naturels des
branches pour s’élever plus aisément au ciel. Et, naturellement, ils
choisirent l’eucalyptus géant, dont la cime touchait au séjour des
esprits heureux.
En bas, tâchant de devancer les ombres du soir, qui, déjà,
envahissaient le vallon, le jeune comte de Ferneuse et sa mère
activaient le travail des fossoyeurs. Une émotion indicible les
étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de toucher au but. Le
retour de Mathias Gaël ne signifiait-il pas que cette solitude rocheuse
gardait toujours son mystérieux dépôt. La mort de cet adversaire
qui avait failli ôter à Gaétane son fils,—mort que, d’ailleurs, ils
n’eussent pas ordonnée, s’ils avaient pu saisir Mathias vivant,—ne leur
laissait guère de regret ou de remords.
Toutefois l’incident tragique solennisait encore cette heure, déjà
si solennelle. Le devoir lugubre et sacré qui les amenait ici de la
France lointaine, l’espoir mêlé d’une espèce d’horreur qui les tenait
haletants, la sauvagerie du lieu, les silhouettes étranges des Indiens,
l’air vibrant de souffles jamais respirés, les dernières flammes du
jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait à multiplier leur
sensation jusqu’au vertige. Ils éprouvaient cette impression de rêve
qui remplit l’âme quand un émoi trop extraordinaire la soulève, pour
ainsi dire, au-dessus de la vie. Et telle était l’exaltation de tout
leur être qu’ils accueillirent comme une chose simple, dans ce domaine
de l’inouï, l’apparition de ce que leur désir appelait si fortement.
Un coup de pioche mit à jour un ossement humain.
—«Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les!» cria M^{me} de Ferneuse.
Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, puis la regarda, étonné,
comme pour lui en demander l’explication.
—«C’est à nous, maintenant, de continuer,» dit-elle, «Mon Père, Hervé,
aidez-moi. Enlevons cette terre miette à miette, avec précaution. Et
que nulle main étrangère ne touche plus à ce qui gît ici.»
A partir de cet instant, les trois Européens, seuls, continuèrent
la fouille,—Dieu sait avec quel soin, quel respect minutieux, ils
enlevaient par toutes petites masses la terre sèche et friable!—une
terre que le Père Eudoxe déclara saline et propre à conserver ce qu’on
lui confiait.
D’ailleurs, il avait déjà observé que la disposition de la sépulture
devait préserver une dépouille humaine de la dispersion par les eaux, à
la saison des pluies, car on remarquait au-dessous un lit de roc creusé
légèrement en forme de vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire
qu’un tassement protecteur.
Autour de cette femme et de ces deux hommes qui, dans leur émotion
grave, paraissaient accomplir un rite religieux, les Indiens, curieux
peut-être, mais ne laissant voir aucune impression sur leurs visages
immobiles, contemplaient cette scène étrange. Bientôt vint un instant
où ces âmes lointaines durent, même en leurs ténèbres fatalistes,
sentir passer le souffle d’une vie plus profonde, chargée de douleurs
et de joies qu’ils ignoraient, de passions plus subtiles et plus
ardentes que les leurs. Autour de la fosse béante, le religieux, la
comtesse et son fils étaient tombés à genoux.
Sur le lit de terre grise, s’étendait un squ elette,
dont la forme générale demeurait distincte,
tant on lìavait découvert avec délicatesse. Tous
les os gardaient leurs places respectives. Sur le
crâne, quelques touffes de cheveux restaient
encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau
noirâtre, qui devait être le débris d’un
ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement
la boucle. Vers les pieds, également se
reconnaissaient del débris de chasseures.
Mais que ce qui attirait surtout les yeux, c’était
au petit doigt de la main gauche, autour de l’os
fin, qui formait la phalange, un anneau d’or à
pein terni par quelques adhéerences poudreuses,
et qui brillait mystérieusement dans un dernier
rayon du soir.
XIV
_LE MOT INTERDIT_
UN jour de la Semaine Sainte, les rares passants de la longue route
qui, à travers des landes arides, mène de Brest au Conquet et à la
Pointe Saint-Mathieu, s’arrêtaient, regardaient, surpris par le passage
vertigineux d’une automobile.
Les gens du pays, secoués dans leur lente vie rêveuse, par cette
foudroyante manifestation d’un mode d’existence nouveau, ne s’en
seraient pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s’ils n’avaient
reconnu le chauffeur, élégant malgré son masque et ses fourrures, ainsi
que la charmante silhouette féminine à son côté.
—«C’est le marquis de Valcor et mademoiselle Micheline,» disaient les
hommes, portant la main à leur chapeau sans avoir le temps de saluer.
—«Ils vont trouver de la peine en rentrant au château,» observaient
les femmes. «C’est la première fois qu’ils y reviennent depuis la mort
de cette pauvre madame la marquise.»
Telle était aussi l’appréhension du domestique placé sur le siège
d’arrière, un Breton dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher à
la gare, et qui s’impressionnait de leur tristesse silencieuse.
Le père et la fille n’échangeaient pas un mot. Et ce n’était pas
seulement la rapidité de leur course folle qui suspendait les phrases
sur leurs lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre communion
d’autrefois. Sans doute, ils s’aimaient toujours. Mais d’étranges
murailles d’ombre s’étaient dressées entre leurs cœurs. Cela devenait
évident, même pour des yeux peu familiers.
Renaud de Valcor avait changé moralement aussi bien que physiquement.
Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses regards était moins direct,
moins étincelant. L’homme semblait avoir perdu de sa confiance en
soi. Puis, maintenant, il négligeait d’exercer cette grâce altière et
câline, qui subjuguait mieux encore que son prestige d’autorité. Il
se repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne voulant plus répandre
autour de lui ces sortes d’effluves magnétiques où se prenaient les
âmes. Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, de
mépris—d’autre chose peut-être... Mais qui saurait les pensées encloses
sous ce front assombri?
On les pénétrait d’autant moins que—chose singulière—cette
transformation du brillant lutteur de jadis en un rêveur soucieux,
coïncidait avec son triomphe. Le suicide de José Escaldas avait
définitivement réduit au silence ses ennemis. Depuis cette mort
retentissante, significative, nul, sauf quelques esprits extravagants
ou amateurs de paradoxes, ne contestait plus la personnalité du
marquis de Valcor. Toutefois, c’est à dater de ce suicide qu’il était
devenu taciturne et inquiet. La victoire remportée lui semblait-elle
achetée trop cher? Avait-il tendu son énergie jusqu’à la briser? A la
Chambre, il décourageait les espérances de son parti. Non seulement
il se dérobait à un premier rôle, mais, déjà, il parlait de donner
sa démission. A quoi songeait-il, la face bizarrement voilée par son
masque de chauffeur, tandis que l’automobile filait sur la route bien
connue?
A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le cher paysage tout un
monde de frais souvenirs. Son enfance gardait l’odeur verte de la lande
balayée par le vent d’avril. Le grand souffle, venu de la mer, avait
gonflé les rêves de son adolescence comme des voiles d’esquif sur les
golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, muette et douce, avec des
yeux noirs trop larges dans une figure maladive. Puis l’image d’Hervé
s’évoqua au tournant d’un chemin, et ne la quitta plus. Elle se rappela
leurs aventures puériles. Son amour s’approfondissait de toutes les
années où elle ne savait pas encore qu’elle aimait. Les impressions
de ces années-là, aujourd’hui qu’elle s’en expliquait le charme,
l’attendrissaient plus que tout le reste.
Des massifs d’arbres, aux branches encore nues, que rosaient des
milliers de bourgeons, surgirent d’un côté de la route.
—«Voilà Ferneuse,» murmura M^{lle} de Valcor, à peine consciente
d’avoir parlé tout haut.
Son père tressaillit. Le train de l’automobile se ralentit tout à
coup. Le mur du parc se développa. Les piliers de l’entrée principale
apparurent. On passa. Mais point assez vite pour que certains détails,
en frappant les deux voyageurs, ne leur fissent échanger ensuite un
regard involontaire. Malgré l’épaisse voilette couvrant le visage de
Micheline, et le masque à lunettes cachant à moitié celui du marquis,
leur émotion se répercuta de l’un à l’autre.
—«Vous avez remarqué, père?» dit la jeune fille.
—«Il y a quelqu’un à Ferneuse, assurément,» dit le marquis.
—«N’est-ce pas? La grille d’honneur est ouverte.