—«Mais,» ajouta le moine, «nous ne pourrons pas nous rendre compte,

ce soir, de son véritable état d’esprit. Tous les jours, avant le

coucher du soleil, votre fils est pris d’un léger accès de délire. Je

l’ai trouvé dans cette phase. Elle ne durera pas. Les Indiens m’ont

rassuré à ce sujet, en m’expliquant le cas à leur façon. Ils m’ont dit

que j’arrivais au moment où l’âme du blanc est absente. Les dieux,

prétendent-ils, l’emmènent ainsi chaque soir dans son pays, pour que le

regret des siens ne lui soit pas trop amer.»

M^{me} de Ferneuse éclata en sanglots.

—«Mon enfant!... Mon pauvre enfant!» soupira-t-elle.

—«Courage! Vous le savez, j’ai quelques connaissances en médecine. Je

vous réponds de le tirer de là. Maintenant, venez le voir.

—Me reconnaîtra-t-il seulement?

—Qui sait?... Mais, de toutes façons, c’est une affaire d’heures.

Bientôt il aura cette immense joie.

—Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas à apprendre qu’il a perdu la

raison?...

—Non, non, madame. Par le saint nom du Christ... je vous ai dit

l’exacte vérité.»

Cette vérité était suffisamment lugubre. Quand M^{me} de Ferneuse vit

son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d’élite, cerveau de

savant, élégant type du gentilhomme, aujourd’hui assis au seuil d’une

cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l’entouraient, ses

cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant

à sa barbe nouvellement poussée,—ce qui, avec sa maigreur et son teint

de cire, lui donnait l’aspect d’un Christ descendu de la croix,—quand

elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur

elle sans un éclair d’étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses

divagations douces, elle fut saisie par une crise d’horrible désespoir.

Elle se maudit tout haut d’avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier.

Le Père Eudoxe s’efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une

petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une

dose de quinine.

Mais, tout à coup, la voix d’Hervé s’éleva:

—«Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? Je savais bien que vous

viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette

fois, ce n’est pas mon rêve, c’est bien vous. Nous allons être

heureux. Vous n’imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la

nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n’avez-vous pas amené

Micheline? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je

ne demanderai plus rien à la destinée.»

Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu’il l’appelât sa mère,

fût-ce dans l’inconscience du délire.

—«Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu’il sera

de sang-froid,» expliqua le moine. «La douceur de la vie sauvage

engourdit et captive les nôtres, quand ils s’en trouvent enveloppés

quelque temps, surtout dans une période d’affaiblissement physique.

Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre

de l’Afrique, m’ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé

momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d’être ensuite

rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus

heureux jours de leur vie.»

La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se

trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions.

D’ailleurs, M^{me} de Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt

que de quitter son fils.

C’est alors qu’elle put expérimenter la générosité, la délicatesse

d’âme, l’hospitalité charmante des êtres sans culture chez qui son

extraordinaire aventure l’avait amenée. De tels sentiments ne sont pas

le fruit de la civilisation. Au contraire, l’orgueil et le bien-être

les étouffent souvent chez une humanité trop comblée. Ces pauvres

Indiens s’appliquèrent à la servir avec une timidité silencieuse qui

donnait plus de prix à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour

elle avec le confort relatif que comportait leur dénûment. On étendit

des feuillages frais pour sa couche. On apporta pour son souper des

noix de coco, des gousses de l’arbre à pain et des baies succulentes,

dont ses hôtes mangèrent d’abord devant elle, pour la persuader qu’elle

pouvait s’en nourrir sans danger.

Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les soins qu’ils prodiguèrent

à son fils, en la regardant comme pour lui dire: «Vois... il nous est

cher.»

Ces soins furent d’ailleurs, désormais, dirigés par le Père Eudoxe.

Le moine, qui s’était annoncé comme sachant un peu la médecine, la

connaissait en réalité fort bien. Il possédait, comme la plupart des

missionnaires de son ordre, le diplôme d’officier de santé. En outre,

sa grande habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer des

opérations urgentes. Il déclara que, dès le lendemain, quand on aurait

transporté Hervé jusqu’aux pirogues, où se trouvaient ses instruments

et ses préparations antiseptiques, il extrairait la balle qui, chez le

malade, paralysait l’articulation du genou.

Gaétane se retira, un peu plus tranquille, sous l’abri rustique préparé

pour elle. L’octavien resta auprès du jeune comte de Ferneuse.

Les Indiens qui n’étaient pas repartis pour leur village s’endormirent

çà et là, dans les lits profonds des lianes et des fougères, après

avoir allumé au bord de l’étang des feux qui devaient tenir à distance

les moustiques et les serpents, et que chacun d’eux veilla tour à tour.

Et les chaudes ténèbres et le silence infini de la forêt vierge

descendirent sur ces cœurs ingénus, que l’amour et la bonté faisaient

si semblables, sous l’épiderme blanche comme sous la peau de bronze.

XII

_LA DÉFAITE_

HERVÉ de Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt

recouvré la santé. Quand les soins les plus immédiats lui eurent été

donnés dans le village de ses amis indiens, on s’occupa de l’emmener

vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions

indispensables à sa guérison.

Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont

l’emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie

d’un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret

l’asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur

voluptueuse, analogue au rêve d’un mangeur d’opium. Avec des larmes

dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui

donner le bonheur tel qu’eux-mêmes le concevaient.

Assis à l’arrière de la pirogue, il regarda s’effacer dans la

profondeur verdoyante leur groupe assemblé sur le rivage et les

cabanes brunes sous lesquelles l’eau palpitait entre les piloris.

Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à

l’attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais

mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse

sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et

de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures

naïves.

Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait

mal comprendre son état d’âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour

lui l’action, la pensée, l’amour, le progrès. Pour le moment, c’était

l’abdication de l’orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence

fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l’homme partout où

elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses

chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires

de toutes les religions, n’ont été possibles que dans les déserts, les

forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature

s’élève plus haut que les clameurs éphémères des passions.

—«Mon Hervé,» dit M^{me} de Ferneuse en pressant la main de son

fils, «nous reviendras-tu complètement? Cette vision d’un monde trop

différent du nôtre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la

pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée?»

Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude du regard la

rassura.

Cependant le jeune comte de Ferneuse n’avait pas encore raconté

par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les

Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la

jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là,

loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel

n’était venu le sauver d’une fin imminente.

Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité,

d’intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit.

Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la

Bolivie, ses facultés se réveillèrent l’une après l’autre.

Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de

mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût

été de la traverser.

Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d’une maison de style espagnol,

au flanc d’une colline boisée, au-dessus d’un joli éparpillement de

toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu lui-même, dit à sa mère et

au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé.

L’histoire fut simple et brève.

Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les

ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de

Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles

à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle

d’espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il

lui déclara ses intentions.

—«Je sais,» lui annonça-t-il, «que vous êtes ici pour une louche

besogne. On vous a promis de l’argent pour l’accomplir. Moi, je vous en

offre le double pour m’y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je

le cherche moi-même. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer

à servir les mauvais desseins de qui vous envoie?»

Mathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce

qu’on affirmait, car il n’avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas

à trahir, car il n’était pas vil.

—«Bien. Je préfère cela,» riposta le comte de Ferneuse. «Entre nous,

c’est donc la guerre ouverte. Sachez ceci: Où vous irez, j’irai. Ce

que vous entreprendrez, je l’entreprendrai à côté de vous. Et si vous

découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je

vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s’emparera du

gage mystérieux ne s’en saisira qu’en enjambant le cadavre de l’autre.»

A ce point du récit, M^{me} de Ferneuse s’écria:

—«Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! Mais ce n’est pas à une lutte

pareille que j’avais cru t’envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l’aide

de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins

quelconques? On m’a dit qu’en ces pays tout se paie. D’ailleurs, ce

personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes?

—La police? les autorités?» répéta Hervé en souriant. «Vous ne savez

pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère,

où chacun se fait justice à soi-même, et s’en tire ensuite avec

quelques piastres. Ici, l’ordre ne règne qu’en apparence. On y pratique

presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive,

respect de la parole et de l’hospitalité, inimitiés mortelles et

vendettas implacables. L’homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez

vous fier à lui, fût-il un pauvre _seryngueiros_ à peau rouge. Mais si

un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous

trouvez pas sur son chemin. N’entrez pas dans une maison quand vous

verrez son cheval attaché à la porte.

—Mais les tribunaux? Mais la justice?»

Hervé eut un léger rire et continua son récit.

Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent comme il en avait

décidé. Ce fut une lutte de ruse et de violence. Chacun d’eux s’entoura

d’une troupe d’Indiens guerriers, garde incorruptible, vigilante,

qui, une fois le maître adopté, le défendrait, le servirait, jusqu’au

dernier souffle.

Ces barbares, n’ayant pas les scrupules d’un comte de Ferneuse,

n’hésitaient pas à mettre en œuvre l’espionnage. Et nul être ne

pouvait le pratiquer comme ces souples hommes couleur d’ombre, aux

sens aiguisés de fauves, à l’agilité silencieuse de singes. L’un d’eux

rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier sur lequel il avait

vu l’adversaire blanc méditer longuement en traçant des signes. Ce

feuillet, jeté à la flamme d’un bûcher de campement, puis chassé par le

vent, à demi-consumé, fut épié par l’Indien aux aguets. Il attendit une

demi-journée et une nuit sans bouger de sa cachette, pour aller s’en

saisir lorsqu’il crut pouvoir le faire impunément.

Ce papier fut la première chose qu’Hervé rechercha en revenant à la

santé. Il le retrouva intact dans son portefeuille. Ses hôtes n’avaient

pas plus touché à ce débris sans valeur qu’aux billets de banque et aux

lettres de change l’avoisinant.

—«Le voici,» dit-il, en l’étalant sous les yeux du Père Eudoxe et de la

comtesse de Ferneuse.

—«C’est un plan. Et il est vraiment fort clair,» observa le religieux.

—«Il me parut encore plus clair,» reprit Hervé, «parce que je

connaissais déjà la vallée que figure ce contour en zigzag. Depuis

quelque temps, Mathias Gaël tournait autour de cette dépression de

terrain, qui se trouve entre Renaudios, le chef-lieu de la Valcorie,

et les premiers contreforts des Andes. C’est un vallon étroit, formant

comme un fossé entre la région des forêts et celle des montagnes. D’un

côté les arbres s’avancent jusqu’au bord. De l’autre, se dresse une

aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, des filons de sulfure de

fer plaquent des taches rougeâtres.

—Ah! c’est cela,» interrompit Eudoxe. «Je m’explique sur le dessin ce

mot: «La pierre de sang.»

—Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre du roc, apparaît

une sorte de traînée pourpre, qui, en vérité, semble une énorme

éclaboussure sanglante.

—En face, sur l’autre marge de la vallée, doit être un arbre

remarquable, d’après le mot et le signe que je crois déchiffrer.

—Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un eucalyptus d’un âge et d’une

taille qui méritent d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même

dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager

couvre de son ombre plus d’un hectare. Son aspect frappe d’autant plus

que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsème et

s’abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux.

—Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre

de sang et de l’eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un

point marqué d’une croix?

—J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette ligne, tracée d’après les

indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par

lui, marquait l’orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous

le savez, mon Père, c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... la

tombe où l’assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime,

et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de

repère. Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? quelle hantise?

Peu importe.

—Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua le moine, «ce sont les

Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel

n’a pas agi sans aide.

—Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?» répliqua vivement

Hervé. «Mais comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt ans ont

passé. Le temps est long, la Selve immense. Et jamais, d’ailleurs, un

Indien n’a livré son secret.

—Enfin,» dit le religieux, «comment vous êtes-vous servi, mon cher

enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias

Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but

suprême.

—Comment je m’en suis servi? Ne vous en doutez-vous pas?» s’écria

Hervé, regardant tour à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec

ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa

sauvagerie, formait bien le cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à

l’œuvre, Mathias Gaël et ses gens.

—Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante. «C’est là qu’eut lieu le

combat!

—Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez ce qui suivit. Je fus

vaincu. Je fus blessé. Sans le dévouement de mes Indiens, vous

n’auriez plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent. J’étais

évanoui. Mais j’ai appris par eux que Gaël n’osa pas, devant leur

attitude, me poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie?

Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu’à accomplir

tranquillement sa mission.

—De sorte,» s’écria la comtesse frémissante, que ce misérable a violé

la tombe où reposait...»

Elle s’interrompit, effrayée du cri qui allait jaillir de son cœur.

Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda longuement.

—«Mère,» dit Hervé avec tristesse, «j’ai fait ce que j’ai pu. Vous ne

doutez pas...»

M^{me} de Ferneuse arrêta sa phrase en l’enveloppant de ses bras.

—«Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie... Tais-toi... Je te

connais bien. Dieu m’est témoin que je ne voulais pas t’exposer à cette

horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance tu as dû y faire face.»

Un silence suivit. Puis Gaétane murmura:

—«Ainsi, nous ne saurons jamais! L’œuvre ténébreuse du passé reste

définitive. Tous mes soupçons ne peuvent arriver à une certitude. Quel

était ce témoignage enfermé dans ce vallon sinistre? Rien de ce mystère

ne sera jamais éclairci. L’homme de là-bas reste le marquis de Valcor.

Il a triomphé de tout!

—Pardon si je ne partage pas votre déception au degré où vous paraissez

la ressentir, ma mère,» prononça le jeune comte de Ferneuse avec une

douceur pleine de ménagements. «Mais je ne puis concevoir votre état

d’âme. Que nous importe la véritable personnalité du marquis de Valcor?

J’aime sa fille, et rien ne m’empêchera de l’épouser.»

D’un ton à la fois implacable et désespéré, la comtesse s’écria:

—«Malheureux enfant! Tu n’épouseras pas Micheline, puisque je n’ai pu

me prouver à moi-même que son père n’est pas aussi le tien!»

Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste comme pour arrêter—trop

tardivement—cette terrible phrase, au moment où elle échappait à

M^{me} de Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu d’une pâleur si

impressionnante que sa mère crut revoir—avec quelle angoisse!—le

spectre douloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, où

elle avait eu peine à reconnaître l’enfant bien-aimé.

—«Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils? Ah! quel châtiment de ma

faute!» gémit-elle éperdue.

En même temps, elle glissait sur ses genoux chancelants, comme prête à

se prosterner devant lui.

Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées.

—«Madame, reprenez courage. Ne vous croyez pas ainsi toujours sous

la malédiction du Ciel. Il n’est pas question de châtiment pour nous

autres, faibles humains, que broierait la colère divine. Le châtiment,

un Autre l’a supporté pour nous. Le Seigneur n’a-t-il pas expié sur la

Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre mère. Si la vérité

qu’elle vous fait entrevoir brise votre amour terrestre, supportez

vaillamment votre douleur pour l’en consoler, elle, cette mère, qui en

souffrira plus que vous.»

Hervé n’avait pas attendu ces mots pour prendre sa mère contre son cœur

et lui chuchoter les plus tendres consolations.

Brusquement, M^{me} de Ferneuse s’arracha de ses bras:

—«Dites-lui tout, mon Père,» supplia-t-elle.

Et elle s’élançait en même temps, comme pour fuir l’horreur de l’aveu.

Hervé cria:

—«Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je ne veux rien savoir.»

Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant seul en face du

missionnaire.

Le jeune homme cacha son visage d’une main et écouta le long récit du

prêtre.

Ce ne furent pas les atténuations ni les explications de celui-ci

qui allégèrent pour ce fils la douleur d’apprendre qu’il n’avait pas

dans les veines le sang de l’homme dont il portait le nom. D’autres

attestations, qui s’élevèrent du plus profond de son âme, l’empêchèrent

d’éprouver même l’ombre d’un sentiment qui l’eût torturé plus que

tout le reste: le mépris de sa mère, de cette mère qu’il admirait et

vénérait comme une créature d’élite, d’exception. La mépriser!... La

blâmer!... Dieu, non! Il n’en eut même pas l’impulsion inconsciente,

qu’il ne se fût point pardonnée.

—«Mon Père,» dit-il à l’octavien, lorsque Eudoxe, avec une incomparable

délicatesse, eut tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur filial

pût tout entendre, «allez, je vous prie, rassurer ma mère. Annoncez-lui

qu’elle m’est plus chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du

long martyre de sa jeunesse, alors qu’elle se dévouait pour le comte

Stanislas de Ferneuse, aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme

égoïste et brutal, tant que j’ai cru à un lien qui m’imposait envers

lui le respect. Mais laissez-moi vous le dire, si choquant que ce

puisse vous paraître...»

Le moine voulut l’interrompre. Il continua:

—«Écoutez donc cette pensée en confession. Elle est mauvaise, soit. Je

m’en accuse. Mais je suis heureux de ne pas tenir la vie d’un être à

qui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il fit sa victime. Ma

mère... ma pauvre mère!... Ah! qu’elle a dû souffrir!... Et comme je

vais l’aimer!»

Les larmes jaillirent des yeux du jeune homme. Eudoxe lui dit:

—«Je vous approuve, mon enfant, de trouver pour elle un tel élan dans

votre cœur, au moment où vous auriez le droit de pleurer sur le chaste

rêve de votre jeunesse.

—Comment?

—Sans doute. Ce rêve de fiançailles est désormais ruiné par un soupçon

dont l’âme s’épouvante. Il vous est interdit de penser à mademoiselle

de Valcor.»

Hervé eut un sourire incrédule et doux. Puis il resta rêveur.

—«Vous m’effrayez, mon fils,» reprit l’octavien. «Que dois-je augurer

de votre silence?

—Mon Père,» dit le jeune homme avec une assurance tranquille,

«Micheline n’est pas ma sœur.

—Ah! prenez garde,» s’écria sévèrement le religieux. «Une illusion

volontaire...

—C’est une certitude.

—Votre mère elle-même ne l’a pas.

—Je la lui donnerai.

—Comment?

—Je ne sais pas encore. Mais ne craignez rien, mon Père. Je ne reverrai

cette jeune fille, je ne penserai à elle comme à ma femme future que

lorsque j’aurai trouvé cette preuve, qui échappe toujours, et que

je saurai découvrir. En attendant, tout me dit que le sort ne m’a

pas condamné à une erreur monstrueuse, et que l’unique amour de ma

vie n’est pas criminel. C’est impossible. Le marquis de Valcor que

ma mémoire me peint, n’est pas l’homme qui avait juré à ma mère une

fidélité éternelle. Je ne suis pas son fils. Cependant, fût-il un

démon d’astuce plus habile encore que nous ne le soupçonnons d’être,

il n’aurait pas formé le projet de me donner sa fille, s’il me savait

le frère de cet ange pur, qu’il adore. Non, mon Père, ces crimes-là ne

sont pas humains. Nous n’avons pas le droit d’en accuser même celui qui

nous paraît chargé de bien étranges et mystérieux forfaits.

—Votre raisonnement est juste, mon enfant. Mais le raisonnement ne

suffit pas en pareille occurrence. Il faut que la vérité éclate d’une

façon absolue.

—Ce sera mon but et ma tâche,» dit le jeune comte de Ferneuse.

XIII

_LA PIERRE DE SANG_

LA comtesse de Ferneuse, son fils et le Père Eudoxe avaient hâte de se

rendre dans le vallon où s’était livrée une véritable bataille entre

Hervé et Mathias Gaël, secondés par leurs Indiens.

Ils ne prévoyaient que trop ce qu’ils y trouveraient. La solitude

sauvage et muette, le sol ouvert à l’endroit qu’une croix indiquait

sur le plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps d’un homme

assassiné.

Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments de Gaétane

l’avaient guidée sur la voie juste, si une victime avait jamais été

ensevelie là, ni quelle était cette victime, et si une main fidèle, en

se détruisant sous cette terre, avait gardé sur ses os dénudés le gage

d’amour, l’anneau rendu au moment de l’adieu, et que l’amant désespéré

jura de ne jamais ôter de son doigt.

Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés du sol par des mains

violatrices, ne révéleraient plus leur terrible secret. Mathias

Gaël avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des torrents

les ossements desséchés—profanation abominable!—Maintenant il était

en route vers l’Europe, rapportant au faux marquis de Valcor la

bague si imprudemment laissée par lui à l’homme qu’il avait tué. Et,

cette bague, le misérable imposteur aurait sans doute l’audace de la

présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa parole: «Montrez-moi cet

anneau, et je vous croirai. Je verrai en vous le Renaud que j’ai aimé.»

Que ferait-elle à ce moment-là?

Madame de Ferneuse · 第 14 / 22 段