pris lui-même au piège de son désir et de sa haine. On ne joue pas
avec tant d’ardeur, et si longtemps, un rôle dans lequel on n’est pas
entré de bonne foi. Peut-être la découverte de son erreur avait-elle
affolé le Bolivien jusqu’au suicide. Quoi qu’il en fût, c’était bien
fini. Jamais Marc de Plesguen ne serait marquis de Valcor, jamais
sa fille Françoise ne serait châtelaine de la demeure historique,
des fermes, des bois, jamais elle n’aurait pour dot le patrimoine
héréditaire, grossi des intérêts composés,—fortune immense, même si
les millions d’Amérique en demeuraient distincts. Et jamais Gilbert
Gairlance, prince de Villingen, n’épouserait sans cette fortune une
fille qu’il n’aimait pas.
Les chimères de ces deux dernières années gisaient donc, grimaçantes
et mortes, avec le malheureux qui les avait fait naître. Et le peu de
crédit conservé naguère par le jeune viveur s’était usé jusqu’au bout
dans cette fâcheuse aventure.
Quand il sortit de l’horrible maison, quand il secoua le cauchemar
de tout à l’heure en même temps que le rêve de naguère, Gilbert se
retrouva en face de lui-même, seul, ruiné, diminué à ses propres yeux,
car, pour la première fois de sa vie, il réfléchissait à sa conduite.
Un abattement jamais éprouvé jusqu’alors fit fléchir son âme.
Dans sa détresse, il sentit sa pensée s’orienter comme s’orientent
toutes les pensées humaines,—chez les forts aussi bien que chez les
faibles, chez les insouciants aussi bien que chez les pusillanimes,—dès
que s’élève le souffle des regrets, ou dès que le cœur est mordu par
la souffrance. Il souhaita le refuge d’une tendresse douce, indulgente,
absolue. L’image de Bertrande s’évoqua en lui.
Il la vit, si dévouée, si aimante, si désintéressée, si sincèrement
humble. Et, avec elle, lui apparut aussi ce beau petit Claude, qui
était son enfant, à elle, et le sien, à lui-même.
Une émotion inconnue l’envahit.
Le prince Gairlance regarda autour de lui, dans les rues qu’il suivait
au hasard. Il s’aperçut qu’il avait marché vers le quartier, d’ailleurs
tout proche, de Clichy, où demeurait la pauvre ouvrière.
Le long après-midi d’avril rayonnait encore d’une clarté vive, dans
l’air piquant, presque froid.
«Elle doit être au logis, à travailler. Je vais la surprendre,» se dit
le jeune homme.
Et voilà pourquoi, rencontrant chez sa maîtresse celle qu’il pouvait
considérer comme sa fiancée, il en éprouva plus de saisissement et plus
de gêne que de consternation. Il venait, à l’instant même,—et sur quel
passage tragique!— de tourner cette page de sa vie. L’adieu de M^{lle}
de Plesguen pouvait-il le frapper, ou seulement l’émouvoir, après la
catastrophe dont tout son être restait horriblement secoué?
Il la laissa partir sans un mouvement de pitié, dans l’égoïsme de sa
frissonnante nostalgie, sans plus de pitié que n’en éprouvait Bertrande
elle-même, dans l’égoïsme de son amour.
Et Françoise s’en alla, seule pour toujours, déchirée de les avoir
vus ensemble, vainement soutenue par sa fierté, par le sentiment
d’avoir fait ce qu’elle devait faire. Une seule chose apaisait son
désespoir,—ce désespoir, profond comme le gouffre de sa vie à jamais
solitaire et vide. C’était la vision d’une figure d’enfant, la tiédeur
du petit corps qui persistait à ses mains, la douceur du petit front
qui caressait encore ses lèvres. Il l’avait appelé par un attrait
mystérieux, cet enfant d’un amour qui pourtant la torturait. Il
l’enveloppait d’un charme irrésistible. Il lui apparaissait comme la
raison suprême de son sacrifice.
Car la vie cruelle, malgré son apparente brutalité, garde cette
bienveillance mystérieuse de susciter autour des pires douleurs une
singulière effervescence de sentiments, même illogiques, qui empêche
l’âme de voir toute l’abomination de sa plaie,—jusqu’à ce que le temps
lui ait fait trouver la force de la regarder à nu. Mais alors elle n’en
mesure plus que la cicatrice.
XI
_DANS LA FORÊT MYSTÉRIEUSE_
AU bord d’une rivière dans la région des forêts du Haut-Amazone, un
village indien.
Une de ces mille rivières, un de ces mille villages, comme il en existe
dans cette contrée de végétation formidable. Des huttes de bois, de
l’eau obstruée de longues herbes. Le paysage est partout le même sur
des millions de kilomètres carrés.
Mais quel paysage!
La forêt vierge, la Selve, où s’enchevêtre le plus prodigieux fouillis
de verdure que fassent jaillir de la terre les rayons du soleil
tropical combinés avec l’humidité d’un réseau fluvial gigantesque. Des
arbres hauts comme des clochers de cathédrales. Des lianes qui les
enchaînent comme des arceaux entre des piliers. Toutes les hardiesses
des élancements et des courbes, toutes les grâces des onduleux
feuillages. Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus éclatants que
les fleurs. Et, là-dessous, près du sol, une telle poussée de plantes
basses, des fougères si drues, des arbrisseaux tellement vivaces, tant
de germes élancés vers la vie en tiges impatientes, que nul être ne
s’y peut ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, tel que le
picari, fort de sa rude cuirasse, et les myriades de serpents, qui se
coulent dans l’inextricable massif.
La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux splendides, aux ailes de
pierreries, singes agiles, rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler
dans les hautes branches, où seulement il est possible de se mouvoir,
de respirer, pullule, chante et crie la joie de vivre. Au-dessous,
c’est l’étouffement et le silence. L’homme ne traverse ces solitudes
ou n’y peut habiter que grâce aux trouées de l’eau, fleuves, rivières
immenses, ou rios modestes, étroits canaux que les herbes obstruent,
sur lesquels les feuillages se recourbent en arceaux, mais que la
pirogue de l’Indien remonte ou descend avec une habileté incroyable.
Deux de ces pirogues s’avançaient sur la route aquatique vers une
pauvre agglomération de huttes.
Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus de la rivière même,
soutenues par des pilotis. D’autres étaient construites sur la terre
ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant
la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se
découvrait au centre.
Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée, à physionomie laide
et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d’un
de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux
européens, pouvait paraître singulière.
Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher qui flambait à l’air
libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes
automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet,
formé d’un tronc creux, et la retirait, chargée d’un suc blanchâtre,
à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de
longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses
mains d’une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s’arrondissait
en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps
sous l’influence de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau dans la
cuve ce rudiment de boule, auquel s’attachait une nouvelle couche de
suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la
flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme
ronde. Et, quand l’opération s’était répétée un grand nombre de fois,
une sphère, double au moins d’une tête d’homme, commençait à faire
plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans
peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de cuiller en bois à long
manche, mettait de côté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait,
tant qu’il restait du suc dans la cuve.
Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la
première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cette
manœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible ni de mystérieux. Depuis
plusieurs semaines qu’ils parcouraient ces régions à la recherche
d’Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient
eu le loisir d’en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que
l’épais liquide blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était
une matière devenue indispensable à l’industrie moderne, et dont la
source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence,
des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C’était
le _latex_, le caoutchouc frais, tel qu’il coule des veines de
l’arbre qu’on appelle là-bas le _serynga_. Et ces Indiens étaient des
_seryngueiros_.
Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l’agilité
des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils
le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que
leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs
intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand
marché de caoutchouc de l’Amérique du Sud.
M^{me} de Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon
barbare d’exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique,
sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit
État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique
du _latex_ au saccage des arbres, et l’action des machines, pour sa
solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à
la naïve gymnastique de l’Indien.
Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne se souciaient des
perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et
les ingénieurs de Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter
de voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, mal
délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la
compacte solitude forestière, et les cours d’eau rendus navigables
pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n’était pas une
enceinte close par des barrières. C’était un morceau de la Selve,
un morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs
de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son
armée d’intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route
s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, l’établissement central,
véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils
trouveraient Hervé.
Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils avaient sans peine
suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui,
de Buenos-Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant
accueilli ou escorté le joli Français doré, l’_El-dorado_, comme on
l’avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un
peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce
surnom d’_El-dorado_ changeait là de sens, dans ce pays où il désigna
le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête
espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison
tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes
populations, aidait leur mémoire, sous l’éveil des questions.
A la Paz encore, il fut facile de reconstituer quelques pérégrinations
du voyageur.
De cette capitale de la Bolivie datait la dernière lettre adressée par
Hervé à sa mère. Il l’informait alors qu’il y attendait Mathias Gaël,
le contrebandier breton, chargé par le marquis de Valcor d’une mission
mystérieuse, et dont il devait surveiller les démarches.
Mathias était parti bien avant lui. Cependant tout donnait à croire
que le premier des deux voyageurs avait rencontré sur sa route des
retards considérables. Accident, maladie, ou attaque de pillards. S’il
était parvenu au but, il s’y trouvait dans des conditions de secret et
d’incognito qui rendaient la tâche d’Hervé bien difficile. Le jeune
comte attendait, s’enquérait, observait.
Tel était le dernier bulletin à sa mère, après lequel commença le
silence dont s’était affolée M^{me} de Ferneuse.
Maintenant, c’était elle qui, à son tour, cherchait son fils disparu.
Le Père Eudoxe l’accompagnait.
N’était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur début de son œuvre
sainte, que d’aider et de protéger cette femme à travers les obscures
régions de sauvagerie où il rêvait d’apporter la lumière? En elle, les
tourments de la mère et le repentir de la chrétienne l’avaient ému.
Puis sa curiosité psychologique de manieur d’âmes se prenait au drame
étrange dont Gaétane était l’héroïne, à l’énigme passionnante dont elle
poursuivait la solution.
Pour M^{me} de Ferneuse, nul guide n’aurait valu ce moine, intrépide
comme un soldat, fin et avisé pour avoir tant étudié l’homme, et
connaissant déjà,—car il y était venu dans sa jeunesse,—le pays qu’ils
parcouraient. Le religieux parlait même les principaux dialectes
indiens. Car il se préparait de longue date à suivre son impérieuse
vocation.
—«Voilà le village de mes pères,» dit un jeune garçon, à la peau de
cuivre, aux yeux noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres
épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se trouvait dans la première
pirogue.
La seconde était occupée par une escorte guerrière appartenant à la
même tribu.
Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté, moyennant une
rétribution, d’ailleurs dérisoire, de veiller à la sécurité d’un
voyageur, ils se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, ils
l’eussent dépouillé ou torturé sans scrupule.
C’est sur les indications de l’adolescent qui venait de parler que
le Père Eudoxe et M^{me} de Ferneuse s’avançaient aussi loin dans la
région des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre le cœur
maternel. Ce jeune Indien, rencontré par hasard, et interrogé, comme
tant d’autres de qui les renseignements avaient été nuls ou erronés,
prétendait, lui, avoir vu l’étranger aux cheveux d’or.
—«Ce sont mes frères qui le servaient de leur sang,» dit-il. «Mais ils
furent attirés dans un piège. Presque tous périrent. L’homme blanc fut
blessé, après s’être battu comme un épervier de la montagne. Celui des
miens qui resta debout l’a emporté dans notre village.»
Quelle émotion s’empara de Gaétane, après sa lente navigation sur le
rio plein de méandres, où l’on avait passé devant plusieurs campements
de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien déclara:
—«Voici les huttes de mes pères.»
Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, aussi près du moins qu’elles
en purent approcher dans le hérissement des roseaux, les travailleurs
du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard indifférent, sans se
déranger de leur tâche.
La vue des visages blancs n’était pas pour les surprendre. Ils ne s’en
fussent inquiétés que s’ils avaient aperçu des étrangers seuls. Mais
la présence autour de ceux-ci de gens de leur race les rassurait.
Quant à la robe du moine, et à l’espèce de court costume de chasse qui
laissait voir les chevilles guêtrées de la comtesse, c’étaient là des
détails à peine discernables pour ces êtres primitifs. Les blancs leur
apparaissaient dans des tenues trop variées pour qu’ils s’attachassent
à de telles nuances. La complication même des vêtements finissait par
leur produire un effet d’uniformité.
Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa haute taille, sa robe
grise troussée dans une large ceinture de cuir, où l’on distinguait un
revolver, un fort couteau de chasse et une pochette à cartouches, en
imposait à ces barbares.
Il voulut mettre pied à terre seul, d’abord. M^{me} de Ferneuse, malgré
son désir ardent de descendre, de courir vers ces humbles demeures, où,
peut-être, se trouvait son fils, fut obligée de lui obéir. Car elle ne
pouvait gagner la rive que portée sur les épaules d’un des hommes, à
moins qu’on ne fît accoster à sa pirogue la terrasse de bois d’une des
cabanes sur pilotis. Mais l’un ou l’autre de ces moyens exigeait une
négociation préalable pour s’assurer de la bienveillance des habitants.
Elle vit le moine se faire porter au bord par deux Indiens, qui
barbotèrent dans les roseaux, mouillés jusqu’à la ceinture. Avec son
autorité naturelle, il s’avança vers les hommes qui travaillaient
le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice de leur parler, fixa
rapidement leur attention.
M^{me} de Ferneuse, debout dans la pirogue, haletante d’espoir et
d’angoisse, tâchait de deviner par leurs gestes le sens d’un dialogue
incompréhensible pour elle. D’ailleurs, elle n’en aurait d’aucune
façon saisi les paroles, couvertes qu’elles étaient par un bruit de
gémissements, sorte de lamentation monotone et continue. L’idée de son
fils blessé, agonisant peut-être, lui fit chercher anxieusement d’où
provenaient ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l’une des huttes,
derrière l’un des cuveaux de caoutchouc, deux Indiens, étendus à terre
sur une couche de feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir,
à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et l’empressement de
quelques femmes, occupées à leur prodiguer des soins.
Après un moment de pourparlers, le Père Eudoxe revint vers la pirogue,
avec des signes rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe grise.
—«Mon fils?...» cria la comtesse.
—«Il vit.
—Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village?
—Je le crois.
—Oh! faites-moi aborder!... Laissez-moi courir!...
—Un peu de patience, madame. Écoutez.»
Le religieux se rapprocha davantage de l’embarcation. Et il se mit
en devoir de raconter à Gaétane ce qu’il venait d’apprendre, tandis
que les calmes Indiens demeuraient impassibles, les uns immobiles sur
la rive ou dans les pirogues, les autres reprenant la fabrication de
leurs boules en caoutchouc, sans même regarder davantage ces êtres si
différents d’eux, et qui s’entretenaient dans une langue inconnue.
—«Voici,» dit le moine. «J’ai eu de la peine à tirer de ces gens
quelques renseignements. Ils sont la défiance même, surtout quand
il s’agit d’un étranger qu’ils ont accueilli. Leur hospitalité est
admirable. Elle est d’ailleurs intéressée. Car ils se figurent que
leurs dieux indignés anéantiraient un village où l’hôte aurait encouru
quelque péril. Grâce à la présence avec nous d’hommes de leur tribu, et
surtout à l’intervention de ce jeune garçon, qui nous mena ici, j’ai
pu savoir quelque chose. Mais soyons prudents. Ne heurtons pas leurs
coutumes.
—Pour l’amour du ciel, dites!... Que savez-vous d’Hervé?
—Un jeune homme dont la description répond à celle que vous m’avez
faite de votre fils est arrivé ici il y a un certain temps, plusieurs
mois, si j’ai bien compris. Il était blessé. On n’a pas pu le guérir
entièrement...
—Il a souffert si longtemps!... Le sauverons-nous, mon Dieu?...
—Ces individus que vous entendez se lamenter là-bas, couchés sur un lit
de feuilles, ont pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux qu’on
soigne pour qu’il guérisse.
—Quelle insanité! Où est-il?...
—Je n’ai pu l’apprendre encore.
—Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt, non. Qu’on m’aide à
descendre! J’y vais moi-même.»
Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait le rebord,
s’élançait dans l’eau et dans les roseaux. Un cri du Père Eudoxe
l’arrêta.
—«Prenez garde, madame! Vous perdez votre fils.
—Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle, sans oser faire un mouvement
de plus.
—«Vous l’exposez doublement, par une hâte si peu mesurée. D’abord, si
vous le surprenez à l’improviste, une émotion tellement foudroyante
peut lui être funeste. Songez qu’il souffre depuis des mois d’une
blessure non soignée, qui doit le maintenir dans un état d’abattement
et de fièvre. Mais le pire danger serait d’irriter ces barbares, d’agir
à l’encontre de leurs usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer
malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous? Votre fils perdrait de
ce fait sa qualité d’hôte, et serait sur-le-champ mis à mort. Je vais
vous amener à terre, madame, mais à la condition expresse que vous
dominerez des sentiments si compréhensibles, et pourtant si périlleux.
Promettez, je vous en supplie, de suivre mes conseils.
—Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous obéirai,» fit-elle.
Sur l’ordre du Père Eudoxe, des Indiens de l’escorte transportèrent la
voyageuse à la rive.
Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant sur l’épaule de petits
enfants, et qui, plus curieuses que les autres, la considéraient avec
une espèce d’admiration méfiante.
—«Dites-leur que je suis mère comme elles,» s’écria la comtesse
en s’adressant à l’octavien. «Ce mot les attendrira. Voyez comme
les petits bras de ces enfants s’attachent câlinement à leur cou.
Dites-leur que je cherche mon fils. Elles auront pitié de moi!»
Tout en parlant au moine, Gaétane commentait aux femmes ses paroles par
une mimique involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de cuivre, et
leur tendait les mains, tandis qu’une ardente imploration se lisait
dans ses yeux pleins de larmes.
Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient agir même sur ces
créatures bornées. L’une d’elles détacha la courroie de lianes qui
maintenait l’enfant sur son épaule, saisit le petit corps nu, et le
tendit vers l’étrangère avec un évident orgueil maternel. Mais elle
bondit en arrière comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine d’y
toucher.
Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens la prière angoissée
de Gaétane. C’est elle qui avait eu l’intuition juste. Quand ces
primitifs surent qu’ils avaient devant eux une mère qui réclamait
son enfant, ils s’émurent. Leurs sentiments étaient d’autant plus
forts d’être plus rares et plus élémentaires. Celui de la famille, en
général, de la maternité, en particulier, emplissait leur âme simp
seul chemin à peu près praticable. Entre la grande végétation et la
rive proprement dite, une zone encombrée de fougères et de plantes
aquatiques se laissait parcourir, non sans le risque d’enfoncer
quelquefois dans la vase. Puis, enfin se présenta la voie par laquelle
on pouvait pénétrer dans la région formidable des arbres et des lianes.
Cette voie, naturellement, était un cours d’eau,—un affluent étroit,
que la caravane se mit à remonter en marchant au milieu de son lit.
L’eau montait aux chevilles, aux genoux, parfois plus haut.
Bravement, M^{me} de Ferneuse voulut se déchausser pour imiter ses
nouveaux amis. Le moine s’y opposa. Quand l’ordre qu’il donna eut été
compris, ce fut à qui des Indiens porterait l’étrangère. Deux à la fois
la soutenaient, assise sur leurs bras entrelacés.
Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine frayé. Puis une
clairière, autour d’un marécage.
Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse:
—«J’aperçois une trouée entre les arbres. Il me semble même distinguer
quelques huttes. Laissez-moi vous devancer, madame. Si l’homme blanc
n’est pas votre fils, l’affreuse déception vous doit être un peu
ménagée. Si c’est lui, votre soudaine apparition lui causerait un émoi
au-dessus des forces humaines.»
C’était juste. A de telles distances de la patrie et de toute
civilisation, dans ce monde de dangers et de verdoyants abîmes, voir
surgir brusquement celle dont la pensée sans cesse présente fait de
l’être le plus fort un enfant, cette mère qu’il appelle et qu’il
désespère peut-être d’embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire
éclater un cœur de surprise et de joie.
M^{me} de Ferneuse s’assit en tremblant sur une puissante racine d’un
des géants de la forêt. Elle cacha son visage dans ses mains, et
attendit.
Quelle attente!
Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle l’avait cru parti depuis des
heures.
—«Madame, réjouissez-vous!» cria-t-il du plus loin qu’il put se faire
entendre.
Elle se dressa, puis retomba tout à coup. Mais sa défaillance fut
passagère. Il avait besoin d’elle, celui qui languissait là.
—«Ne vous hâtez pas trop, madame. Écoutez-moi,» dit le Père Eudoxe,
lorsqu’il se fut approché.
Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait maintenant! Qu’allait-il
lui apprendre?
—«Hervé est malade? estropié? mourant?
—Rien n’est perdu... Je vous assure. Nous le sauverons. Mais nous
arrivons juste à temps,» dit l’octavien.
Il expliqua ce qu’il avait cru discerner dans un examen rapide. Le
jeune comte de Ferneuse souffrait d’une blessure au-dessus du genou.
Une balle devait y être restée, causant une espèce de paralysie de la
jambe. Mais il y avait autre chose. Cette blessure et l’atmosphère du
marécage, sous le chaud étouffement des arbres, le maintenait dans un
état fébrile persistant où s’usaient ses forces et sa volonté. Sans
doute, là était la cause de cette inertie qui le retenait depuis une
période indéterminée, mais certainement longue, dans son étrange
asile. Il y paraissait heureux.