serait clouée sur votre porte. Comme ça, vous n’êtes pas exposé à ce
qu’on vous réveille en sursaut quand on croit frapper chez Irma ou
chez Rosalinde. Elles ont des noms délicieux, vos voisines. C’est
Rosalinde, celle que j’ai suivie. J’ai lu ça, non sur sa carte, mais
sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte. J’irai la voir, cette
enfant. Elle m’a lancé un œil! Pour elle, je suis capable de faire des
traits à la Môme-Cervelas.»
Tout en débitant ces phrases, avec un air de bon garçon farceur, Arthur
Sornières, renversé sur sa chaise, le nez en l’air, semblait intéressé
par quelque chose au plafond. Ses regards erraient sur la surface
jaunâtre et souillée. Une attention singulière les aiguisait, malgré
qu’il tâchât d’en éteindre la lumière rousse. Machinalement, ceux du
Bolivien prirent la même direction. Le Beau Rouquin, alors, changea
d’attitude, ramena le buste en avant, planta ses prunelles dans celles
de l’autre.
—«Voilà ce que je venais vous dire, monsieur Escaldas. La lettre
que j’ai envoyée au Parquet—au moment où je l’ai envoyée—était bien
pour moi celle que j’avais subtilisée à Pabro, celle que (j’ai suivi
l’affaire Valcor dans les journaux, je suis au courant de tout) vous
aviez vue en Amérique.
—Moi-même, la tenant dans mes mains, je l’ai cru. Cette falsification
merveilleuse, qui l’avait faite? Ce n’était donc pas vous?
—Je ne suis pas si fort.
—Mais qui, alors? Pabro?
—Cette vieille bête!
—Parlez donc!
—Le Valcor en personne.»
Escaldas bondit.
—«Il a possédé la vraie lettre?
—Pendant vingt-quatre heures.
—Comment cela?
—C’est moi qui la lui ai livrée. C’est là ce que je viens vous dire.
J’avais su que Pabro vous l’apportait pour perdre le marquis. J’ai
pensé que le marquis me la paierait cher.
—Misérable!
—Qui cela?
—Vous!
—Allons donc!» fit l’Apache en haussant les épaules.
Son air détaché interloqua le métis. Encore une fois les yeux d’Arthur
se dérobaient, erraient vers le haut de la chambre. Tout à coup, un
éclair y brilla. Ils s’attachèrent à un énorme crochet, qui, fixé dans
le mur, au-dessus du lit, devait avoir soutenu la flèche ou la couronne
de rideaux désormais absents.
—«Vous n’avez pas l’air à ce que vous dites,» observa Escaldas.
—«Moi? Comment donc!
—C’est vrai! Vous me révélez une chose prodigieuse avec un air de bayer
aux mouches. Elle est bien exacte, au moins, votre histoire? Ce n’est
pas un piège que vous venez me tendre?
—Oh! par exemple!
—C’est que je le connais, le patron pour qui vous avez travaillé.
—Puisque je vous dis que j’ai lâché son service.
—Donnez-m’en la preuve.
—La preuve?» dit le bandit, revenant ardemment à la question, après
un dernier coup d’œil à ce crochet fascinateur, «la preuve? Écoutez si
ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser, mon bonhomme. Il y a une
vingtaine d’années, Renaud de Valcor,—le vrai,—écrivit une lettre à la
banque Perez Rosalez, de la Paz, pour présenter une espèce de chargé
d’affaires, qu’il donnait comme un autre lui-même et dont il signalait,
par surcroît, l’extrême ressemblance physique avec sa personne. Cet
individu, probablement, se substitua ensuite à lui, après sa mort,
naturelle ou provoquée. Il serait l’homme qui joue son rôle et qui
jouit de ses biens, de son prestige, de son titre, depuis une vingtaine
d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel est le vrai Valcor,
qu’il nous explique cette lettre, qu’il nous dise qui était et ce
qu’est devenu ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti dans les
mystères des forêts d’Amérique. L’un de ces deux êtres si semblables a
dévoré l’autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était donc l’écueil où
devait se briser le marquis. Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez
découverte, en fouillant les archives que vous avait obligeamment
communiquées la maison Rosalez. Vous qui, aidé par le vieux caissier
Pabro, avez surpris une photographie de cette lettre, la signalant
d’ailleurs aux chefs de la banque, afin d’avoir des témoins qui n’en
ignorassent pas.
—Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux, au moment du procès. Ça
ne m’apprend rien.
—Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro—avec qui le hasard m’a fait
voyager de Buenos-Ayres en France—crut accomplir un coup de maître en
vous apportant cette fameuse lettre, quand les échos au monde entier
lui eurent appris ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se
rendait pas compte que le document valait pour vous surtout parce qu’il
se trouvait dans les archives de la banque Rosalez. Quand il m’eut
raconté que vous lui achèteriez cette lettre le prix qu’il voudrait, je
me suis dit que quelqu’un d’autre la paierait bien davantage. Et comme
je tenais, par une chance incroyable, cette lettre dans la main, quand
Pabro est tombé à la mer...
—Ou que vous l’y avez jeté, canaille,» gronda Escaldas.
—«Bah!» dit cyniquement l’ami de la Môme-Cervelas, «vous allez voir
que c’est tout bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort,»
poursuivit-il, «vous auriez eu la lettre, et rien ne prouve que
l’instruction l’eût trouvée si concluante. Mais aujourd’hui, quand je
viendrai dire et démontrer irréfutablement que le marquis de Valcor m’a
payé des mille et des cents pour avoir pendant vingt-quatre heures ce
chiffon de papier entre les mains, doutera-t-on de l’importance qu’il
devait y attacher?
—Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait ce qu’il a voulu. Mais
pourquoi ne l’a-t-il pas simplement détruite?
—Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique d’une cervelle est donc
lente à se mouvoir! La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin pourtant,
est tout ébaubie de découvrir _subito_ un nouveau point de vue. Eh
bien, je vais vous ouvrir les «mirettes», moi, qui ai ensuite suivi
le procès. Quand votre éblouissement sera passé, vous apercevrez comme
c’est simple. Un enfant de deux jours s’y retrouverait tout de suite.
—«Allez donc!» fit le Bolivien.
Il s’impatientait d’autant plus qu’à toute minute, le fuyant personnage
qui lui parlait semblait prêt à perdre le fil de son discours. Arthur
Sornières avait des distractions. Quelque chose le préoccupait,
qui devait concerner la personne même de son interlocuteur ou la
disposition de la chambre, les particularités du mobilier crasseux.
Tout à l’heure, Escaldas avait cru qu’il observait un clou dans le mur.
Maintenant, il supposa que c’était sa cravate. Il y porta machinalement
la main, s’assurant que l’épingle était en place. L’Apache détourna les
yeux obstinés qu’il fixait sur son cou. En même temps, il reprit:
—«Supprimer la lettre? Ça pouvait tourner mal, un jour ou l’autre. Il
en restait des souvenirs, des traces. Et surtout la photographie que
vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même, avec l’écriture,
qu’il imiterait facilement puisque c’était la sienne, avec les signes
caractéristiques, les taches, etc., et refaire cela sur un papier
semblable, mais de _filigrane récent_, puis l’adresser au Parquet.
Voilà le coup de génie! Cet homme, que je qualifierai de sublime, l’a
si bien exécuté que vous avez vous-même reconnu la lettre, et qu’elle
se trouvait authentiquée plus sûrement encore que par vos yeux... par
la photographie prise autrefois et qui la reproduisait exactement. Vous
avez poursuivi à fond votre campagne sur cette lettre. Et quand vous
avez cru tenir Valcor, quand tout le monde le supposait accablé, quand
la Chambre s’apprêtait, devant le scandale, à invalider son élection,
le monsieur a dit: «Pardon... Veuillez examiner d’un peu plus près le
filigrane du papier. Il est de dix-huit mois, et l’on m’accuse d’avoir
écrit cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires qui ont
fabriqué ce faux pour me perdre.»
—«Tonnerre...!» cria Escaldas, en abattant son poing sur la table.
Il demeura un instant comme suffoqué, puis murmura lentement, dans un
effort pour embrasser tous les aspects de la question.
—«Je me doutais, parbleu, bien, d’une infernale machination de
ce genre! C’est pourquoi je voulais vous retrouver, vous, qui
aviez envoyé cette lettre au Procureur de la République, avec une
explication suspecte. Vous, qui prétendiez la tenir de Pabro, disparu
si mystérieusement. Mais, cornes du diable! je n’imaginais pas que la
scélératesse pût être aussi ingénieuse.»
—«Elle peut l’être encore davantage,» fit Sornières en ricanant.
—«Que voulez-vous dire?
—Oh! presque rien. Mais,» ajouta l’Apache en détournant avec prestesse
l’attention d’Escaldas, «il y a un point obscur pour moi, dans cette
Affaire Valcor, que j’ai des raisons pour connaître si bien. Le
filigrane du papier datait de dix-huit mois, et votre photographie de
quatre ans... Alors?
—Ma photographie ne portait pas sa date. On a pensé que je l’avais
faite après coup.
—Mais vous aviez des témoins, en Amérique... à la banque Perez Rosalez.
—Je n’avais guère eu affaire qu’à Pabro. Les chefs de la maison, à
ce moment-là, n’avaient aucun motif pour s’occuper de cette vieille
correspondance dépourvue d’intérêt. Comment auraient-ils deviné mes
soupçons et le but de mon enquête? C’est moi qui ai dû, non sans peine,
leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m’assurer, pour plus
tard, leur témoignage. Mais je l’aurais soustraite, comme l’a fait
ensuite leur caissier, sans qu’ils en prissent le moindre souci. Je
n’étais pas si bête. C’étaient eux qui, le moment venu, garantiraient
l’authenticité du document, réclamé à leurs archives par l’instruction,
durant le procès que j’allais faire ouvrir. L’imbécillité avide de
Pabro et votre propre gredinerie, mon cher, ont bouleversé mes plans.
—Mais, chez Perez Rosalez, personne ne pouvait donc attester?
—Quoi?... La teneur générale de la lettre, son aspect, le fait que je
l’avais photographiée, que Pabro l’avait dérobée et emportée?... Oui...
Et après? Pour eux, celle que possédait l’instruction et dont on leur
a communiqué la photographie, était bien la même qu’ils avaient eue.
Elle l’était bien pour moi! Le seul résultat de leur témoignage fut une
certaine obscurité restée sur cette histoire et dont je bénéficiai.
Sans cette obscurité, j’étais gardé en prison sous l’inculpation du
faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne me justifiait pas, démontrait
simplement l’impuissance des magistrats à établir mon crime, dont tout
le monde est resté convaincu.
—Pauvre innocent!» railla Sornières.
—«Vous...» dit Escaldas d’un air sombre, «vous êtes un fameux gibier
de potence. Je devrais me méfier de vos intentions. Qui sait si vous
n’êtes pas de mèche avec le Satan que vous avez déjà servi? Cet
homme-là est capable de tout. Et il a rencontré un joli instrument
dans votre personne. Vous viendriez me tendre un piège que ça ne
m’étonnerait pas.
—Si on peut dire!» s’exclama l’autre, avec une gaieté d’autant plus
horrible qu’elle était sincère.
—«Dame!
—Voyons... Est-ce que je ne vous l’apporte pas pieds et poings
liés, votre Valcor? Et moi-même, ne suis-je pas à votre merci? Vous
connaissez tout de moi... mon nom...
—Vos noms... deux au moins.
—Ce sont les seuls qui vous importent. Vous savez où je perche. Vous
pourriez me faire arrêter ce soir si bon vous semblait.
—Heu! heu!
—Ne faites pas le malin. Vous n’y songez guère. Entre les pattes des
flics, je nierai tout ce que je vous ai dit, tandis que, si vous
m’offrez des propositions raisonnables, on pourra s’entendre.»
Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face patibulaire, non
dépourvue d’une séduction de vice et de vigoureuse animalité, qui
donnait plus d’une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas.
—«Voyons,» reprit Arthur Sornières, «sur quel pied pouvons-nous partir?
Que m’offrez-vous?
—Personnellement, je ne puis rien vous offrir,» dit Escaldas. «Et pour
une excellente raison, c’est que je ne possède pas un radis.»
Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent regard autour de
l’affreuse chambre garnie. Même il souligna par un geste circulaire la
signification de ce regard.
Celui de l’Apache avait suivi, gouailleur d’abord devant cette sordide
médiocrité, puis, soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi
au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet de fer, presque
agressif dans son inutilité. Un mouvement brutal, incompréhensible,
secoua Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d’un ton rogue:
—«N’essayez pas de me fiche dedans avec cette façon de vous dérober
quand je vous demande «Que m’offrez-vous?» Je ne m’adresse pas au
claquedent que vous êtes. Je parle de votre parti, de vos aristocrates
et de vos princes. De tous ceux qui se partageront la galette quand
le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera les légumes de
l’État, à la Nouvelle.
—J’ai bien compris,» fit le Bolivien, «Mais il faut que je m’entende
avec eux.
—Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce que je suis pressé,» dit le
Beau Rouquin, qui projeta la mâchoire inférieure en avant, dans une
mimique singulièrement féroce.
—«J’aurai vu mon plus important associé dès ce soir,» calcula tout haut
le métis, désignant ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre eût fait
faire un haut-le-corps. «Nous sommes tout aussi pressés que vous pouvez
l’être. Voulez-vous revenir demain?
—Revenir... ici?...» interrogea Sornières, avec une expression voulue
de méfiance.
—Pourquoi pas?
—Vous savez ce que je risque... Le Valcor est un homme à entretenir une
police privée. S’il apprend que je vous rends visite...
—Voulez-vous que nous nous rencontrions autre part?
—Oh!...» fit l’Apache avec une moue d’hésitation. «Après tout, on est
tranquille dans votre cambuse. L’important est qu’on ne m’y dépiste
pas. Ne dites donc à personne, pas même à votre fameux prince, que j’y
suis venu et que je dois revenir.
—Comme vous voudrez... Ça ne change rien à l’affaire.
—Tiens!» s’écria, comme frappé d’une idée subite l’amant de la
Môme-Cervelas, «je vais demander un rendez-vous à votre voisine
Rosalinde. Ça me créera un alibi.»
Escaldas se tordit de rire, tant l’idée lui sembla drôle.
—«Fixez-le pour avant de passer chez moi,» suggéra-t-il, grossièrement
facétieux. «Les charmes de la donzelle vous troubleront le cerveau.
Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite.
—Ne t’y fie pas, mon vieux lapin,» lança le voyou, qui déjà filait
par un couloir, où, des portes mal jointes, suintaient des relents
nauséabonds de parfumerie à bon marché.
A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert.
Il ne réfléchissait pas qu’on était un dimanche, et l’un des premiers
du printemps, jour de courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu la
journée dominicale ou la saison du renouveau? Il n’existait pas de
repos hebdomadaire pour cet homme à la fois désœuvré et affairé, ce
parasite social, ignorant de toute régularité laborieuse. Et quant
au printemps, il faut avouer que, dans la brume fondue d’averses, et
sous l’aigre vent d’un avril parisien, il se déguisait singulièrement
en hiver, surtout pour la frileuse appréciation d’un indigène des
tropiques.
—«Monsieur le prince n’est pas à la maison,» dit à Escaldas le
majestueux portier, qui, un jour de l’année précédente, avait paru si
redoutable à la pauvre Bertrande.
—«Je vais monter pour lui laisser un mot.
—C’est inutile. Son domestique est absent.
—Dites que je reviendrai ce soir, que c’est extrêmement important.
Priez le prince de m’attendre.
—Que Monsieur soit tranquille. La commission sera transmise.»
Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas n’en put accuser
l’irréprochable concierge. Le prince de Villingen ne rentra pas chez
lui ce soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu à deux
reprises inutilement, se rendit compte,—cette fois par l’attestation
navrée du vieux serviteur,—que le jeune homme n’avait pas reparu au
logis, il se remémora encore une autre coutume. Quand Gilbert gagnait
aux courses, il se hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa
chance. Avoir de l’argent en poche n’était rien pour l’enragé viveur,
s’il n’en dépensait aussitôt une partie,—et souvent la plus grosse.
Hélas! ce n’était pas auprès de la triste Bertrande qu’il songeait à
porter sa joie. Bertrande... c’était bon les jours de découragement,
de nostalgie... de remords peut-être. Puis, à Bertrande, il fallait si
peu pour être heureuse... Rien même... D’abord parce que sa fierté s’en
trouvait mieux. Et aussi parce qu’elle avait son Gilbert plus à elle
quand il arrivait les mains vides, sans projet de distraction, sans le
désir de quelqu’une de ces escapades dont elle ne jouissait qu’à demi,
par la nécessité de quitter le petit Claude, par l’étourdissement des
choses extérieures, qui dissipent le parfum d’amour. Puisque l’argent
ne comptait pas auprès de Bertrande, inutile d’aller la trouver quand
l’or tintait au gousset et que les billets de banque gonflaient le
portefeuille. Il y avait tant d’autres joies désirables qui coûtaient
cher, et qu’il fallait saisir quand on pouvait les payer. Et ce qu’il
y avait surtout d’attirant, de tentateur, c’était le tapis vert des
tripots.
—«Allons,» se dit Escaldas vers onze heures du soir. «N’espérons pas
que Gairlance revienne avant d’avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce
qu’il a bien pu empocher sur le turf. Patientons jusqu’à demain matin.»
Il traça quelques lignes sur sa carte, pour avertir le prince qu’il
y avait urgence à ce qu’il le vît le plus tôt possible. Qu’il
l’attendrait chez lui le lendemain toute la journée, sauf de une à
trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe qu’il cacheta, le
Bolivien quitta la rue Cambacérès.
S’il avait excepté une couple d’heures dans l’après-midi, c’est parce
qu’il escomptait la visite d’Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant
pas être aperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner cette
satisfaction? En faisant la large mesure de temps, on s’assurait contre
toute rencontre. D’autant que la conférence ne serait pas longue.
Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée, ou ne faisait pas
venir son acolyte, celui-ci ne pourrait que renvoyer à plus tard les
négociations avec le Beau Rouquin.
«Il ne se sera pas dérangé inutilement,» se dit Escaldas avec un
ignoble rire, «puisqu’il doit présenter ses hommages à ma voisine,
Rosalinde. Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les aventures
porte à porte, ça n’est pas intéressant. Quand on abat du gibier, c’est
pour le plaisir de la chasse. Ah! si je n’étais pas un galant homme, je
ne manquerais point d’aller raconter à la Môme-Cervelas les frasques de
son «petit ami». Quel beau parti je tirerais des circonstances!»
X
_UNE FIN TRAGIQUE_
GILBERT DE VILLINGEN avait beaucoup gagné, cet après-midi-là, aux
courses. Il ramena d’Auteuil chez elle une jolie personne de sa
connaissance, qui suivait de loin son jeu sur les hippodromes, et se
trouvait sur son chemin, comme par hasard, lorsqu’elle le voyait en
veine. Tous deux dînèrent joyeusement au cabaret, achevèrent la soirée
dans un music-hall, et, quand le prince eut remis la belle à sa porte,
il courut au cercle.
Il y traversa les alternatives ordinaires de gain et de perte, se
trouva décavé vers cinq heures du matin, et se rappela l’hospitalité
offerte par sa compagne de rencontre. Maussade et harassé, il alla
chercher près d’elle l’insouciance fanfaronne que la solitude ne lui
inspirait pas, mais à laquelle il se forçait nerveusement dès qu’il
avait un spectateur et surtout une spectatrice. Cette diversion lui
épargnait l’heure mauvaise qui suit l’abrutissante et ruineuse partie
nocturne.
Il ne rentra chez lui que, précisément, vers une heure de l’après-midi.
«Quelle chance!» pensa-t-il en lisant le mot d’Escaldas, «je ne peux
plus le voir qu’à trois heures. Bon. J’irai moi-même dans son taudis.»
Il se réjouit de ce moment de répit, comme un écolier d’une récréation.
Il se fit préparer un bain, s’y prélassa longuement, puis s’étendit, en
peignoir, sur le divan de son cabinet de toilette, où il s’endormit.
Lorsqu’il s’éveilla, la demie de trois heures sonnait.
«Diable! Ce pauvre Inca va supposer que je ne le prends plus au
sérieux, lui et son roman valcorien. Il ne se tromperait pas de
beaucoup. Ça m’étonnerait bien s’il nous menait maintenant à la
victoire. Et pourtant... Il garde la foi qui transporte les montagnes.
Aussi longtemps que ce limier-là flairera la voie, moi je galoperai
derrière. Ce serait un si magnifique hallali! Valcor aux abois, tête
aux chiens... Bigre! Il en éventrerait encore plus d’un. Mais quelle
curée ensuite! Tant qu’Escaldas tiendra, je tiendrai. D’ailleurs,
je peux dire: tant qu’Escaldas vivra. Car, si cet emballé-là devait
renoncer à la poursuite, il en crèverait de rage. Quand je le verrai
mort, c’est que sa dernière preuve lui aura claqué dans la main.»
Gilbert sonna son valet de chambre, s’habilla, puis, allumant une
cigarette, descendit et prit le chemin de la rue de Lévis.
Il y arriva vers quatre heures et quart.
C’était la seconde ou la troisième fois, tout au plus, qu’il venait
voir le Bolivien dans sa louche demeure. Une grimace involontaire
plissa ses lèvres, retroussa ses narines, lorsqu’il pénétra dans le
corridor d’entrée, laissant retomber derrière lui la demi-porte à
claire-voie, dont la sonnette faussée grinça faiblement.
Ce corridor, long de six à huit mètres, sans ouvertures latérales,
aboutissait à une cour, dans laquelle se trouvait, sur la droite, une
espèce de loge ou bureau, généralement désert.
Le prince se rappelait avoir vainement attendu, puis appelé, puis
erré dans les divers escaliers sales, avant d’avoir pu obtenir un
renseignement, lors de sa première visite.
Cet après-midi, toutefois, il aperçut dans la loge un visage renfrogné
de vieille, qui se dressa pour le dévisager. Sa tournure élégante
faisait événement dans un tel lieu.
—«Monsieur Escaldas est-il chez lui, madame?
—Certainement,» dit-elle, presque déridée par une grâce d’aspect et
de ton si peu coutumière en ces parages. «Monsieur peut monter sans
crainte. L’escalier A, à gauche, numéro 27.»
Elle ajouta, loquace:
—«J’ai porté moi-même, à une heure, le déjeuner de monsieur Escaldas.
Il m’a dit qu’il ne le prenait pas dehors parce qu’il attendait
quelqu’un, et qu’il ne bougerait pas tant qu’on ne serait pas venu.
—Parfait!» murmura Gilbert, qui se rappela le mot sur la carte.
Il ignorait que le Bolivien eût compté sur une autre visite que la
sienne. La concierge l’ignorait aussi. L’escalier A échappait, en
effet, presque totalement, à la surveillance de cette dignitaire du
cordon. Car il s’ouvrait de l’autre côté de l’entrée, symétriquement à
la loge, dans le bâtiment de façade, mais en arrière, sur la cour.
Deux étages, un long couloir avec des portes mal jointes, d’où
sortaient d’indéfinissables odeurs: laines crasseuses des ameublements
vétustes, parfums rancis, éther et tabac. Cela prenait à la gorge. Le
prince secoua sous son nez son mouchoir imprégné de fine violette.
Il découvrit le numéro 27, s’arrêta, frappa à la porte.
Point de réponse.
Gairlance frappa de nouveau, sans plus de succès.
«Voilà qui est curieux!» pensa-t-il. «Puisqu’il m’attend.»
Il regarda la serrure. Elle n’avait pas de bouton extérieur. Se
penchant un peu, il remarqua le point lumineux du trou, ce qui prouvait
que la clef n’était pas en dedans.
Il heurta plus fort.
—«Escaldas! Vous dormez? C’est moi, Gilbert!»
Une porte voisine s’ouvrit. Une femme avança la tête avec curiosité.
Voyant le charmant garçon qui restait en détresse, elle s’empressa,
se montra tout entière, en peignoir d’un bleu cru, garni d’horribles
dentelles cotonneuses, les pieds nus dans des savates.
Elle n’eût pas été laide, en paysanne ou en servante. Mais sa
fraîcheur commune, et même sa jeunesse, disparaissaient sous un atroce
maquillage. Une poupée de bazar à bon marché. La voix humaine sortant
de ce masque faisait un effet presque sinistre.
—«Vous demandez monsieur Escaldas?» fit-elle en minaudant. «Il n’est
pas sorti, j’en suis sûre. Car il a fait un vrai potin, cet après-midi.
Il a dû changer ses meubles de place.
—Vers quelle heure?
—Une heure et demie peut-être. Je le sais parce que j’ai reçu un ami
vers deux heures. Et je lui ai même dit: «J’espère bien que mon voisin
va enfin rester tranquille.»
—Mais monsieur Escaldas a pu sortir ensuite.
—Ça n’est pas probable. Je l’aurais entendu. Il frappe toujours sa
porte assez fort.
—C’est drôle,» dit Gilbert en regardant cette porte close.