—«Je n’ai rien à vous reprocher, monsieur. J’ai eu le tort de m’allier

à vous pour une œuvre de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout

prix l’argent nécessaire pour acheter votre amour? Je me suis abaissée

jusqu’à devenir votre complice. Vous vous êtes joué de moi. C’était

dans la logique des choses.»

Le prince de Villingen eut un geste de protestation. Mais il se tut.

Comment se disculper auprès d’une de ces femmes sans meurtrir l’autre?

Une telle alternative n’était pas faite pour émouvoir sa sensibilité,

mais le mécanisme de son éducation, sa superficielle délicatesse

d’homme du monde en demeuraient entravés. La fille noble comme

l’ouvrière avaient droit ici aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune

homme à la mode ne l’empêchait pas de manifester toute la gaucherie

masculine en pareil cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui

permit l’étroitesse de la chambre, et passa un fin mouchoir sur son

front, où le bord du chapeau avait laissé une moiteur, à moins que ce

fût une sueur de malaise.

Un sentiment dominait Bertrande: celui de cette extraordinaire

coïncidence, qui amenait à ce moment même l’amant, peu coutumier

cependant de visites inattendues. La pâleur de Gilbert ne lui donnait

pas à penser qu’un événement grave changeait ainsi ses habitudes

d’indifférence. Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, que la

désagréable surprise d’avoir rencontré M^{lle} de Plesguen. Mais enfin,

de toute cette scène, pour elle, la maîtresse, et qui était mère,

se dégageait une espèce de triomphe. Elle en éprouvait la sensation

instinctive, certaine. Ce fut donc sans amertume, presque avec pitié,

qu’elle dit à Françoise:

—«Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, si ce n’était pas en

ennemie?»

La malheureuse jeune fille eut une rougeur, pour devenir aussitôt plus

blême encore. Pouvait-elle avouer, ou seulement laisser pressentir,

son âcre fièvre d’amour, qui, à bout de souffrance, voulait souffrir

davantage,—son avidité de s’enfoncer au cœur la réalité comme un

couteau, son morbide désir de voir celle qui avait osé se donner à

Gilbert, cette chair qu’il avait possédée, cet enfant né du mystère de

passion où se torturait et s’effarait son âme de vierge? Elle répondit:

—«Je voulais être sûre... Pour qu’il ne pût point me mentir. Je voulais

voir si votre fils lui ressemblait. Et puis...»

Elle se crispa, se raidit, presque convulsée dans l’effort, comme

ces infortunés qui, sous les pinces et les fourchettes rougies de la

question, réservaient jusqu’au bout leur secret intérieur.

—«Et puis,» reprit-elle, «ma résolution d’entrer au couvent étant

définitive, je pensais avoir un peu le devoir et l’autorité d’accomplir

une mission digne de mon futur état.

—Quelle mission?» balbutia Bertrande.

Gilbert ne prononça pas ces deux mots. Mais on les lisait dans son

regard interrogateur, tandis que, surpris, il se tournait vers

Françoise. Et la double attente de l’homme et de la jeune mère se

suspendit avec une espèce d’anxiété respectueuse autour de cette

infortunée qui souffrait si visiblement, si atrocement.

Françoise de Plesguen, à cette minute, montra quelles ressources de

grandeur gisent dans les âmes qui, même débiles, emportées, secouées

par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, la force d’une

race, tendue depuis des siècles vers la domination de soi-même. Sans

doute racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les mesquineries,

toutes les vilenies qu’avait charriées sa pensée quand elle s’acharnait

à déshonorer et à dépouiller ses cousins de Valcor, quand elle

souhaitait la fortune pour obtenir un titre de princesse et lier à elle

un homme de qui elle savait n’être pas aimée. Elle prononça doucement,

avec une dignité impressionnante:

—«Je voulais voir,—et j’ai vu,—Bertrande, si l’épouse du Seigneur, que

je serai bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer à une

autre le fiancé terrestre dont elle se sépare à jamais. Vous êtes digne

de porter le nom du père de votre enfant, ce nom fût-il celui d’un

prince. Je vous rends de tout mon cœur cette justice. Et je supplie

Gilbert d’accomplir son devoir envers vous, comme envers le fils que

vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus de ce monde. Adieu.»

D’un geste rapide, elle se pencha vers le petit Claude, que sa mère

tenait toujours, mit un baiser sur son front. Puis, avant que les deux

autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire pour agir ou pour

parler, M^{lle} de Plesguen sortit de la chambre.

Son pas léger vibra, s’éteignit dans le corridor.

Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant de regarder

Bertrande. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise et, bouleversée

d’émotion, fondit en larmes. Le prince, à son tour, s’assit, s’absorba

dans de soucieuses réflexions.

Sur les genoux de sa mère, Claude s’endormait. Elle se mit à le

bercer machinalement. Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le

bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer ceux du jeune

homme. Vainement. Le cœur de la triste amante se serra. Comme elle

l’aimait!... Oh! si elle était en haut de l’échelle sociale, et lui en

bas, quel ne serait pas son bonheur d’anéantir la distance en prenant

sa main pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet aveuglement

du cœur, pour lequel rien n’existe au monde qu’un seul être adoré.

Avait-il entendu seulement la voix, cette voix si noblement généreuse,

qui s’élevait là, tout à l’heure? L’épouser?... Elle?... Quel rêve

insensé!... D’ailleurs, Bertrande, aujourd’hui, n’en demandait pas

tant. Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, croyant

que la vie tissait des contes bleus, comme on en voit dans les livres

à images, comme on en dit à la veillée, et que les princes Charmant y

prenaient pour femmes les jolies filles dont ils se faisaient aimer.

Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque la question de Gilbert:

—«Comment savait-elle? Qu’était-elle venue faire ici?

—J’ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen,» dit Bertrande. «Elle

s’est présentée comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, voici

encore ses échantillons de dentelles à réparer. Elle a oublié de les

reprendre.

—Je ne la savais pas si bonne comédienne,» ricana Gairlance.

—«Oh!» fit Bertrande, scandalisée. «Je ne crois pas qu’elle ait joué la

comédie.

—Allons donc! Cette façon de me rendre théâtralement une parole que je

ne lui ai jamais donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie

perdue. Enfin, soit! C’est d’une belle joueuse. Je me demande seulement

si elle pouvait connaître...

—Quoi donc?

—A quel point elle est perdue, cette partie qu’elle abandonne.

—Que veux-tu dire?

—Je veux dire, Bertrande, que Renaud de Valcor,—ton père, ou le

marquis, ou le diable, pour ce que j’en sais maintenant,—est hors

d’affaire, et pour toujours, et que ce n’est plus moi,—ni personne

d’ailleurs,—qui lui contesterai son titre.»

La jeune femme posa son fils endormi dans le berceau, et se dressa,

palpitante.

—«Que se passe-t-il donc?

—Il se passe ce que je venais t’apprendre, ou plutôt ce dont je venais

me remettre ici, auprès de toi. Car ta présence m’est douce. Et

j’étais atterré. N’étais-tu donc pas surprise,» ajouta-t-il avec une

cruauté inconsciente, «de me voir arriver ainsi, sans raison?»

«Sans raison!» se répéta intérieurement la pauvre fille. «En effet,

le désir de me voir n’est pas pour lui une raison.» Mais un impétueux

courant d’idées dispersa l’amertume.

—«Est-ce que je te comprends bien, Gilbert? Tu ne crois plus à la

double personnalité du marquis de Valcor? Toutes ces preuves, dont tu

m’accablais, que sont-elles devenues?

—Ce n’est pas moi qui les détenais, qui les ai rassemblées, qui en

connaissais la source, qui pouvais les mettre en œuvre.

—Non, c’est Escaldas.

—Oui... Escaldas!» répéta Gilbert avec une espèce de rire lugubre.

—«Il se faisait fort d’en découvrir d’autres.

—Eh bien, ma chère, non seulement il n’en découvrira pas d’autres, mais

il a réduit à néant celles dont il faisait tant de cas.

—Est-ce possible?... Après ce qu’il déclarait, à ce déjeuner, tu sais

bien?... le jour des funérailles de la marquise? Te souviens-tu?...

Quelle résolution forcenée! C’est lui qui abdique?

—Oh! il abdique d’une façon tellement nette, qu’après ce désistement

par trop significatif, nul au monde n’osera relever la cause.

—De quelle façon?

—La plus irrévocable. Il s’est tué.

—Escaldas s’est tué!...

—Parfaitement,» dit le prince, chez qui une détente se produisait,

et qui, maintenant, devenait livide, avec des gouttes de sueur aux

tempes, une contraction du gosier, où les mots se hachaient. «Il s’est

pendu... Et c’est moi qui... tout à l’heure, en allant... m’entendre...

avec lui... l’ai trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un verre

d’eau... Bertrande.»

IX

_L’APACHE_

LE Bolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que

l’«Affaire Valcor» allait ressusciter. Il avait mis la main sur des

données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même,

en dépit de tous ses scrupules, n’hésiterait pas à recommencer le

procès.

D’ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C’était maintenant

lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. Il agirait pour

son compte. On l’avait accusé de faux, il déposerait une plainte en

diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même

sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère

public, tant les charges qu’il développerait contre son adversaire

apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son

crime comme dans une souricière. Ce qu’on appelle en jurisprudence le

«fait nouveau» venait de se produire. Et quel fait! Lourd de quelle

signification formidable! Et par quel miracle du hasard Escaldas ne

l’avait-il pas découvert!

Le métis, en se fixant à Paris, s’était logé aussi près que possible

du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès,

dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon

marché tels qu’en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier

plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer

une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux

Batignolles, demeure dont la malpropreté n’était pas pour gêner ce

demi-Indien, et dont la louche apparence ne l’offusquait pas davantage.

Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts

infinies de l’Amérique, et vécu à l’aise dans le château seigneurial de

Valcor, c’était l’étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination

en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine

splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous

la menace d’un soupçon ou d’un caprice du maître, mais en bienfaiteur

adulé, en Providence tutélaire, s’engraissant du tribut de ceux qui lui

devaient leur patrimoine.

Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance

entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de

la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la

civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré

inextricable de la Selve: l’œil guettant la proie, la main remplie de

flèches empoisonnées.

Sa brutale nature s’arrangeait des basses mœurs faubouriennes,

qu’éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que

la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards.

Chaque soir il s’en allait du côté de Montmartre, se grisant à l’odeur

de l’asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés,

des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres

violemment éclairés, où l’on mange, où l’on boit, où l’on chante, sous

la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme.

Surtout, la bête mal domptée que ce «pays chaud» sentait gronder dans

ses veines, s’alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes

occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s’il

n’en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l’odeur

de vice. L’argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise

dans ce torrent de débauche.

Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte,

vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un

ange, mais ce qui n’y ressemblait plus guère, une pauvre créature,

encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un

corsage en satinette cerise. Elle lui dit s’appeler la Môme-Cervelas,

et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du

Bolivien.

Cette aventure ne serait certes pas de celles qu’un Escaldas même se

soucierait de raconter, si une coïncidence presque fantastique n’y

avait donné une importance capitale.

Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme

perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, au-dessus de

jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien,

à l’angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres

décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction

une espèce de panoplie formée d’armes et de parures indiennes, qu’il

reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de

quelque tribu du bassin de l’Amazone.

Cela l’intéressa, naturellement. Il questionna la jeune femme, qui,

aussitôt, prit un air d’importance.

—«Ah! vous avez du flair, vous,» déclara-t-elle. «Tous ceux qui

viennent ici» (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide)

«se fichent de ça. Ils prétendent que j’ai dû chiper ce fourbi à de

faux sauvages de l’Exposition. Mais c’est pas du toc. Mon petit homme a

rapporté ça des pays pour de vrai.

—De quels pays?

—Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C’est pas comme

lui, qui a une mémoire!... Il parle toutes les langues, et la preuve,

c’est qu’il voyage comme interprète.»

Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d’interprète évoqua chez

Escaldas la pensée de l’introuvable individu, compagnon de bord du

vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n’ayant pas

été, faute de preuves, retenu par la justice, avait disparu sans

laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l’homme avait dit

s’appeler Mindel et venir de Buenos-Ayres, où il était employé comme

interprète dans un hôtel. Il avait présenté d’acceptables références.

On l’avait relâché. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard

pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient

été retrouvés intacts? Plus tard, bien des commentaires avaient

couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la

lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance

et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui,

reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la

police, à ce moment, fut impuissante à dépister l’homme. D’ailleurs, ça

n’avait pas d’importance, la lettre étant identique à la photographie

faite par Escaldas lui-même et ayant été formellement reconnue par lui.

Ces détails vivaient d’une vie trop violente dans l’esprit du métis

pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas

immédiatement. Avec une spontanéité qui l’étonna lui-même, il lança

coup sur coup:

—«Interprète?... Ton ami était interprète?... Où cela?... A

Buenos-Ayres?... Et ne se nomme-t-il pas Mindel?...»

La foudre tombée devant cette fille ne l’eût pas pétrifiée plus

complètement. Toutefois, une espèce d’instinct de conservation la fit

se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche.

Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s’appelait pas Mindel, son petit

homme. Mindel? Où prenait-on ça? Quel bête de nom! D’abord, ce n’était

pas son nom. La preuve, c’est qu’il s’appelait Sornières, Arthur

Sornières.

Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas était hors de lui

d’espérance.

—«Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si jamais ton ami s’est appelé

Mindel, sa fortune est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis,

deux louis, tout ce que j’ai en poche. Dis-moi la vérité et je te

les donne. Je te donnerai bien autre chose. Pas moi. Des gens qui le

pourront mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais écrire ici mon

nom... mon vrai nom... José Escaldas. Montre-le à ton ami. Si jamais il

s’est appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. Engage-le à venir

me parler. Voilà aussi mon adresse. Maintenant qu’il a marché d’un

côté, il marchera de l’autre. Qu’est-ce que ça peut lui faire? Je te

jure que c’est sa fortune! La somme qu’il voudra.»

Les yeux de la fille brillèrent.

—«Je lui ferai toujours la commission.

—Il s’est donc bien appelé Mindel!»

Elle trembla, tout éperdue.

—«C’est comme ça que je mettais quand je lui écrivais là-bas. Mais ne

le dites pas, monsieur! Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le

fera savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je vous assure, il

me tuerait!»

La Môme-Cervelas n’exagérait qu’à peine. Sans connaître les secrets

de son «petit homme», elle savait qu’entre tous le plus grave se

rapportait à son retour de l’Amérique du Sud et à ce nom de Mindel,

qu’il avait porté là-bas. La circonspection qu’il montrait à cet égard

devait tenir, suivant l’opinion avisée de sa compagne, non seulement à

ce qu’il avait fait «quelque sale coup», mais encore à ce qu’il voulait

en garder le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec elle. A

un moment donné, elle lui avait vu de l’or et des billets plein les

poches. Puis, aussitôt après lui en avoir dispensé quelques bribes,

il avait disparu, suivant sa coutume quand il était en fonds. Elle

connaissait ses habitudes. Il allait dépenser au loin l’argent dont

l’abondance inexplicable aurait pu le compromettre ici. Et surtout il

allait le jouer.

Cette nuit-là, quand Escaldas l’eut quittée, la triste fille n’attendit

pas sans crainte le retour d’Arthur Sornières.

Arthur, surnommé à Montmartre «le Beau Rouquin», à cause de son

irrésistible physique, ou encore le «Baladeur», allusion à ses mœurs

errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni par la patience.

Avant même d’avoir écouté jusqu’au bout le récit d’Angèle, dite la

Môme-Cervelas, rien que sur l’air embarrassé de la misérable créature

et sur le soupçon qu’elle avait eu la langue trop longue, il commença

par la rouer de coups.

Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à la mâchoire bestiale, aux

larges épaules musclées sur une taille souple de félin, d’une superbe

vigueur de brute, tapait dur. La pauvre Môme-Cervelas crut que, cette

fois, les terribles poings lui feraient à jamais passer le goût de sa

charcuterie favorite. Et quand Arthur, s’asseyant pour se reposer de

cet exercice, lui dit: «Maintenant, explique-toi...» elle mit cinq

bonnes minutes à retrouver son souffle.

Quand elle eut raconté les choses, non sans des réticences que

ponctuèrent quelques taloches, le Beau Rouquin s’enferma dans un

mutisme écrasant.

—«Alors, comme ça... j’ai pas trop gaffé? Je t’ai pas causé trop

d’embêtements, mon pauv’ Tutur?» risqua-t-elle avec humilité quand elle

put espérer que la séance de tout à l’heure ne recommencerait pas.

—«Je crois que je t’ai montré que je savais m’y prendre pour tuer

tes puces,» répliqua-t-il. «Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur

ai simplement chatouillé l’épiderme auprès de la façon dont je les

aplatirais sur ta peau si tu repiques au truc. Tâche de ficeler ces

satanés deux liards de mou que t’as dans la margoulette.»

Ce langage imagé parut limpide à la Môme-Cervelas. Désormais, elle

tiendrait sa langue.

Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser d’indiscrètes questions

au charmant Arthur, lorsqu’il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un

ton d’ailleurs gracieux:

—«Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis tu me feras mon nœud de

cravate. Je vais dans le monde.»

Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette. Puis, consultant sa

montre:

—«Allons... Ils doivent avoir fini de juter leurs bêtises, ces

salivards de la Chambre. V’là le moment de se trotter chez les marquis.»

Il partit, adressant à sa compagne une cynique recommandation quant au

travail qui leur ferait une soirée fructueuse.

Il rentra vers les deux heures du matin. Son inquiétante figure

d’Apache parisien portait un air si sombre que la tremblante Angèle

se recroquevilla, réduisit sa mince personne au plus petit volume

possible, trouvant qu’elle offrait encore trop de surface aux coups qui

ne manqueraient pas de pleuvoir.

Mais non. Arthur se secoua comme un chien qui sort de l’eau. Ses dents

claquèrent. Il dit d’une voix rauque:

—«Fais-moi un vin chaud.»

Le verre fumant apporté, il le vida d’un trait, puis, le reposant sur

la table, si brutalement qu’il le fit voler en morceaux:

—«Ah! tonnerre!... la sale besogne!... la sale besogne!...»

Chauffé par le vin, une minute après, il ricana:

—«Bah! pour trente mille balles! Sans compter ce qu’on le fera chanter

plus tard, ce rossignol! Il en aura de la voix, quand je lui battrai la

mesure!»

S’égayant à cette musicale perspective, le Beau Rouquin embrassa

Angèle, que cette tendresse enchanta:

—«Viens, poupoule... Il fait meilleur ici que sur la terrasse du

Sacré-Cœur? Ah! je te réponds que c’est un endroit pour jaspiner

tranquillement après minuit sonné.»

* * * * *

Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José Escaldas ne bougeait guère

de sa chambre. A chaque son qu’il entendait dans la maison meublée,

pleine d’allées et venues, il se levait à demi, s’apprêtait à ouvrir sa

porte.

«Pourvu qu’il vienne!» se disait-il.

Mais chaque fois il éprouvait un déboire. Aussi, malgré sa faiblesse

indulgente pour le beau sexe, l’inflammable Bolivien pestait contre

les trop hospitalières jeunes personnes, émules de la Môme-Cervelas,

dont les mœurs accueillantes et les amitiés fugaces, mais multiples,

contribuaient pour beaucoup à l’animation de cette demeure.

Des semaines passèrent, et il commençait à désespérer, lorsque, un

après-midi, des pas masculins, gravissant l’escalier, se dirigèrent

vers sa chambre, et des coups heurtant le bois s’adressèrent à son huis.

Il ouvrit.

Pas une seconde—louange en soi à sa perspicacité—Escaldas ne douta de

l’identité du visiteur, que, cependant, il voyait pour la première fois.

Melon à bords plats, cravate rose, complet à carreaux, et ces cheveux

roux poussant bas, cette moustache faraude, ces yeux de vice, cette

mâchoire bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé, agile. C’était bien

«le petit homme» de la Môme-Cervelas.

La présentation réciproque fut rapide. L’entrée en matière encore plus.

Arthur Sornières ne se possédait pas de joie. Dire que le hasard

l’avait mis en rapport avec cet Escaldas, qu’il cherchait depuis si

longtemps!

—«Car j’ai eu la folie, moi, monsieur, de penser que mon intérêt serait

de servir le marquis de Valcor. Si vous saviez comment j’en ai été

payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation! Cet homme-là veut ma

mort. Oui, parce que, en somme, j’ai été son complice. Je vais vous

expliquer. Oh! quant à l’argent... il m’en a donné beaucoup, il m’en

donnerait encore si j’allais lui en demander. Mais j’ai la certitude

que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire disparaître. Plus que

la certitude. J’en ai la preuve, car il a déjà essayé.

—Parbleu!» dit Escaldas. «Ah! je le connais, le démon. Croyez-vous que

j’aurais vingt-quatre heures à vivre s’il apprenait aujourd’hui quels

secrets je détiens et que vous allez m’en livrer un de plus?»

Quelque chose de fugitif... ombre? sourire?... grimace?... passa sur

les traits du Beau Rouquin, dit également le Baladeur.

—«Vous ne vous étonnerez pas alors,» dit-il, «si je prends mes

précautions. C’est autant pour vous que pour moi, vous comprenez,

monsieur Escaldas. Ainsi, je n’ai pas demandé votre nom, en bas, à la

concierge. J’ai attendu le moment où rentrait une des locataires, et

j’ai eu l’air de la suivre. Votre immeuble est habité par d’aimables

personnes. On ne s’étonne pas que des messieurs viennent les voir.»

Le métis éclata d’un gros rire.

Madame de Ferneuse · 第 10 / 22 段