—Je ne vous méprise pas,» dit vivement M^{lle} de Valcor, bouleversée

au point que sa voix s’étranglait. «Je ne vous méprisais pas tout à

l’heure. Seulement nos deux chemins m’apparaissaient tellement séparés!

Vous affirmez qu’ils se touchent... Comment le croire sans soupçonner

mon père?... Ses ennemis vous ont abusée. Mais je vous rends justice.

Vous ne profitez pas des pièges qu’ils tendent. Vous avez parlé

noblement.»

Comme Bertrande se taisait, Micheline ajouta:

—«Que puis-je pour vous?»

Une âcre saveur de revanche monta aux lèvres de la déshéritée. Déjà

elle avait, du fond de son humiliation, surgi au-dessus du dédain dont

on l’écrasait. Elle avait, suivant ses propres paroles, renfoncé le

mépris jusqu’à l’âme aveugle qui prétendait l’en accabler. Cela ne

lui suffit pas. Elle voulait bien laisser celle-ci jouir d’un destin

usurpé. Mais elle ne résista pas au désir de faire passer dans la chair

délicate de cette belle Micheline, vertueuse et riche, le frisson du

crime paternel.

—«Ce que vous pouvez pour moi?» répéta-t-elle. «Mais, la seule chose

que je sollicitais de votre part. Transmettre un avis à votre père.

Recommandez-lui de rester bien d’accord avec l’assassin du vieux Pabro,

avec l’homme de la lettre. Par cet individu, Escaldas espère encore le

perdre.»

Ce n’est pas sous cette forme que Bertrande préméditait de faire

parvenir le précieux avis à M. de Valcor. Mais le mouvement des

passions humaines est impétueux et incertain comme celui de la mer.

Tout ce qui s’était dit là, depuis un moment, n’avait pas été prévu

davantage. Un vertige amer dicta les dernières paroles, si terriblement

significatives: «L’assassin du vieux Pabro, l’homme de la lettre...»

Aussitôt une image s’évoqua dans l’esprit de Micheline... La sinistre

figure de celui qu’elle avait nommé un «Apache», ne croyant pas si

bien dire, de ce garçon louche, à qui son père—elle l’entendait

encore—adressait l’étrange phrase: «Ne vous ai-je pas défendu de me

relancer ici? _Vous y risquez autant que moi._»

La malheureuse jeune fille était devenue pâle, de la pâleur qu’avaient

autour d’elle toutes ces dalles funèbres sous le ciel d’hiver. Elle

répondit:

—«Je ne ferai pas une telle commission.

—Pourquoi?... Vous m’avez mal comprise,» balbutia Bertrande, effrayée

elle-même du sens pris dans sa bouche, et ensuite seulement dans sa

pensée, par cette brutale traduction des hypothèses d’Escaldas.

—«Je n’ai rien compris et ne veux rien comprendre,» dit M^{lle} de

Valcor. «Mon père n’a pas à s’entendre avec des assassins. Il n’a que

faire d’un pareil message. Même si son salut en dépendait... Que le

destin s’accomplisse!...»

VIII

_AUTOUR D’UN BERCEAU_

BERTRANDE A MATHURINE GAËL

Avril 1902.

«GRAND’MÈRE, _est-ce vrai que vous avez un secret? Est-ce vrai qu’on

est allé vous trouver pour vous l’arracher du cœur?... Est-ce vrai que,

lorsque le soir tombe, et que l’Océan se lamente, et que vous vous

asseyez sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les

spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder

dans l’ombre autour de votre âme?..._

«_Grand’mère, je souffre trop de votre douleur. Ayez pitié de la

mienne! Pardonnez-moi! Du moins, si ma faute vous désespère, sachez

que, dans cette faute, il n’y a rien d’ingrat, de révolté, ni même

d’indifférent à votre égard._

«_Me croirez-vous si je vous assure qu’il n’y a non plus rien de vil.

Je n’oserais pas vous l’écrire si je ne pouvais vous en donner une

preuve. Mais cette preuve, maintenant, je la possède. Sachez qu’on

m’a tentée comme on vous a tentée vous-même. On m’a révélé ce que

vous savez, et que vous le savez. J’ai senti planer autour de moi la

grandeur de votre silence. Moi aussi, je me suis tue. Je me tairai

toujours. On ne sait donc pas ce que c’est que les mères, puisqu’on a

cru que vous trahiriez votre chair et votre sang?..._

«_Grand’mère, j’ai un fils aussi... Un petit enfant dort dans son

berceau, à côté de la table où je vous écris._

«_Hélas! vous pensez que c’est une honte pour moi qu’il soit là,

respirant de ce doux souffle que je n’avais pas le droit de lui donner.

Je ne puis pas le croire._

«_On prétend que c’est un péché! Quoi donc? D’avoir créé son cœur avec

les battements du mien?... Mais, quand je le prends sur ma poitrine,

que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un

péché aussi?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l’œuvre

de la vie?..._

«_Être une mère... ce n’est donc pas sacré en soi?... Comment alors se

fait-il que j’en ressente si profondément l’exaltation délicieuse?...

Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit

descendue dans le mien?_

«_Je ne vaux quelque chose, grand’mère, que par ceci qu’on appelle ma

honte. C’est par là que j’existe, que je travaille, que je lutte, que

je goûte l’ivresse de l’abnégation et du sacrifice._

«_C’est par là que je vous ai comprise, ô vous, mère sublime! qui vous

interdisez de crier: «Mon fils!» parce que ce cri ferait tourner sur

leurs gonds les portes de l’enfer, et qu’il s’y enfoncerait, celui que

vous appelleriez._

«_Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même,

n’est-ce pas?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le

murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer

mugit et le couvre de sa clameur._

«_Oh! quand vous le dites, pensez à moi, et pardonnez-moi, grand’mère.

Moi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot

de «fils», j’en chuchote un autre... Car votre secret est le mien.

Aussi, accordez-moi votre pardon._

«_Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez être quand même

un peu fière de moi. Je n’ai vendu ni mon silence, ni mon amour.

Reconnaissez à cela votre petite-fille, mère-grand._

«_C’est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers

vous de petits bras innocents._

«_Ne nous repoussez pas. Je suis deux maintenant pour vous aimer._

«_Votre_

«BERTRANDE.»

* * * * *

Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller

sur-le-champ la jeter à la poste.

Combien elle avait hésité avant d’écrire! Mais, à présent que les

lignes étaient tracées, que, sous cette enveloppe, son cœur bondissait

et palpitait, il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, pour

s’élancer là-bas, vers la chère vieille, vers la maison de la grève,

vers le pays inoubliable, dont le souffle se levait tout à coup dans

l’humble chambre parisienne, avec l’odeur sauvage de la lande, avec

l’odeur salée de la mer.

Bertrande s’approcha du berceau où dormait son petit Claude.

Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, qu’elle pouvait bien

le quitter quelques minutes, le temps de descendre et de remonter

aussitôt. Elle s’attardait à le contempler, avant de ramener entre lui

et le jour le rideau léger d’indienne à fleurettes bleues.

—«Qu’il est beau! Si grand’mère le voyait, pourrait-elle donc lui en

vouloir d’être au monde?»

C’était vrai. La fierté maternelle ne l’illusionnait pas. L’enfant

était adorablement beau. Issu de deux souches vigoureuses,—celle de ces

marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le Finistère pour leur

type superbe et leur hardiesse, et celle des Gairlance, qui donnèrent à

la Révolution, puis à l’Empire, le prodigieux guerrier que Napoléon fit

prince de Villingen,—le petit Claude, l’enfant de l’amour, réunissait

en lui le meilleur de leur double sève.

Sa première année s’achevait. Les dons que la Nature lui avait

prodigués, suivant ses traditionnelles largesses aux êtres nés de

sa volonté seule, en dehors des conventions sociales, s’affirmaient

en traits plus distincts. La tête mignonne qui s’abandonnait sur

l’oreiller dans la profusion des boucles d’un blond brunissant,

rappelait les anges merveilleux dont Raphaël entourait la Madone. Tout

à l’heure, quand les grands yeux s’ouvriraient, on croirait voir un de

ces deux chérubins qui suivent du regard l’ascension de la Vierge sur

la toile fameuse du Musée de Dresde.

Pour ne pas l’éveiller, Bertrande résista au désir de poser ses lèvres

sur le front blanc et moite, ou sur l’une des joues, colorées par le

sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta un fichu de laine sur

ses épaules et descendit en courant ses cinq étages.

Quand elle revint, de son pas agile, elle vit une jeune femme, vêtue de

sombre, d’une distinction évidente malgré la simplicité de sa mise, qui

parlementait avec sa concierge. Celle-ci s’écria:

—«Ah! _mame_ Bertrande... Je savais bien que vous alliez revenir. Quand

vous sortez sans vot’ bichon, ça n’est jamais pour longtemps. Aussi on

n’a pas idée d’un amour d’enfant comme ça! Un Jésus, quoi!

—Est-ce que Madame me demandait?» fit la jeune ouvrière.

Elle s’étonnait de l’immobilité de la visiteuse, qui, venue pour elle,

la dévisageait sans mot dire, appuyée sur la poignée de son en-cas,

avec une physionomie défaillante.

Cette personne, qui paraissait avoir à peine l’âge, et point du tout

l’assurance, impliquée par ce titre de «madame», se reprit avec un

visible effort.

—«Vous êtes mademois... madame Bertrande Gaël?

—Oui.

—Vous raccommodez les dentelles?

—Pas toutes les dentelles.

—Si vous vouliez bien me recevoir, je vous montrerais ce que

j’apporte,» dit l’inconnue en soulevant un petit paquet. «Nous verrions

si vous pouvez faire le travail.

—Avec plaisir, madame. Vous ne craignez pas de monter un peu haut?»

La singulière cliente eut un geste, comme pour dire que cela lui

était indifférent. Toutefois, Bertrande se faisait une conscience de

l’obliger à gravir une centaine de marches, tant cette mince figure

pâle donnait une impression de lassitude et de débilité.

Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne.

Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s’éveiller

dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette

jeune dame.

Peut-être l’autre éprouvait-elle quelque appréhension d’être reconnue.

Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit

qu’on l’accueillait tout à fait en étrangère.

Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue

parfois au château de Valcor, durant les séjours qu’y faisait la nièce

du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que

l’humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu’elle recevait la

fiancée de celui-ci.

Fiancée... M^{lle} de Plesguen ne se considérait plus comme telle, et

ne l’avait même jamais été officiellement. N’importe, c’était bien

là son rôle, c’était l’aspect sous lequel l’eussent considérée les

soupçons et la rage douloureuse de sa rivale, si la mère du petit

Claude eût deviné son nom.

Toutes deux arrivaient maintenant à l’étage le plus élevé de l’espèce

de grande caserne pauvre où l’ouvrière en dentelle occupait une chambre.

La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre,—bien

mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d’un rayon de soleil

printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause

de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse

propreté formaient une image aussi douce à l’âme qu’au regard.

—«Votre enfant!...» murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla

plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à

fleurettes bleues.

Bertrande était trop mère pour s’étonner de cette préoccupation si

prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l’éloge

du bébé par la concierge éveillait l’intérêt de la visiteuse.

D’ailleurs, elle n’eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur

entrée,—peut-être aussi l’heure de son repas,—troublait le sommeil du

petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un

gazouillement, comme la rumeur indistincte d’un nid jaseur.

La jeune mère courut, écarta le rideau.

Et alors le délicieux tableau apparut,—l’éternel et incomparable

ravissement, tel que rien n’émeut de la sorte en ce monde,—un petit

enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses

boucles tièdes, plus lourdes et frisées à cause d’un peu de moiteur.

Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais

veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de

corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de

petits pieds, de petits poings battant l’air (car une solide attache

nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté,—un délice!

—«Vous permettez, madame?...» disait Bertrande. «Je suis vraiment bien

confuse. Vous voyez, il rit. Mais si je ne m’occupais pas tout de suite

de lui, il commencerait une vie terrible. Nous ne pourrions pas nous

entendre.

—Faites donc... Je vous en prie... Faites comme si je n’étais pas là.

Je ne suis pas pressée,» répondit l’étrange cliente.

Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt avancée pour elle.

Debout, les yeux attachés sur cet enfant, blanche comme un linge, elle

semblait changée en statue. Une statue, certes, du Regret, ou de la

Mélancolie, ou de l’Impossible et de l’Inaccessible, tant la brisure

du Désir qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules et vaciller la

lueur indécise de ses prunelles.

Tout d’abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, ne s’aperçut pas de

cette attitude. Profitant de la permission qui lui était donnée, elle

sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, en guise d’excuse:—«Il

n’y a qu’une chose pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas

la paix,» elle défit rapidement deux ou trois boutons de son corsage,

et, avec une discrétion pleine de pudeur, elle montra un peu de sa

chair blanche, que son fils cacha d’ailleurs aussitôt en y jetant sa

tête bouclée.

S’étant assise pour cette opération, que la coquetterie lui aurait

inspirée si elle avait eu de la coquetterie, tant elle y offrait, si

charmante elle-même, avec son bel enfant, un gracieux spectacle, elle

s’avisa que sa visiteuse restait debout, et la supplia d’accepter un

siège. Elle vit alors toute la tristesse de cette physionomie, et

demanda timidement:

—«Vous n’avez pas perdu un bébé, j’espère bien, madame?»

Françoise secoua la tête, tandis qu’elle s’asseyait enfin.

—«Vous n’en avez pas encore, peut-être? Vous êtes si jeune!

—Non, je n’en ai pas.

—Oh! alors, vous ignorez comme on les aime. Je dois vous paraître

ridicule, inconvenante, de vous faire attendre pour que ce petit

gourmand ait son goûter à l’heure.

—Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien. D’abord cela me repose.

J’avais des battements de cœur en montant.»

C’était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, qui battait si

douloureusement, et non à cause des cinq étages, trouvait une paix

inattendue dans la simple scène.

La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie avait maudite. Maudite

d’autant plus que sa rigoureuse morale lui interdisait toute lutte. A

contempler la réalité de ce qui la torturait, cette réalité prenait un

caractère attendrissant où s’adoucissait l’horrible mal. La douleur

perdait un peu son corrosif venin de haine. Haïr cette mère qui

donnait le sein à cet enfant... Haïr ce petit être, d’une si adorable

innocence... M^{lle} de Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait

pas. Et alors elle s’emplissait les yeux de ce tableau, parce qu’elle

y puisait une espèce d’abnégation involontaire, qui violentait ses

révoltes les plus furieuses, la détachait d’elle-même, la préparait à

l’acceptation finale.

Au fond, cette fille du rigide Marc était une créature de principes.

Elle respectait le droit. Elle pensait être restée chrétienne, même

dans cette guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa cousine. Car

le christianisme s’accommode avec certaines férocités de sentiments,

quand on peut prétendre détester l’injustice sous la figure des êtres

qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline étant à ses yeux les

usurpateurs de son nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la

vérité en exécrant non seulement leur crime mais leurs personnes.

Dès qu’elle avait douté de sa cause, l’épouvante de son rôle l’avait

saisie. C’est dans une crise de regret sincère qu’elle était allée

prier et pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse tante,

dont elle supposait avoir hâté, sinon causé, la mort. Et ici, en face

de Bertrande, une pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci,

même secrètement, comme une rivale. Gilbert avait séduit cette fille,

et l’avait rendue mère. Gilbert, tout prince qu’il était, devait

épouser cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n’était plus rien.

Un orgueil effréné soutenait, sur ce point, la netteté intransigeante

des théories. L’homme qu’elle aimait lui avait préféré une créature

vulgaire,—du moins elle la qualifiait ainsi:—sa seule vengeance, et la

meilleure, était de le laisser à cette bassesse.

Mais, dans sa démarche d’aujourd’hui, brûlait la passion dont elle

croyait faire taire à son gré les suggestions éperdues. Elle avait

voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu voir cet enfant.

Toutefois elle serait morte de honte plutôt que de dévoiler en cette

mansarde qui elle était, et ce qu’elle y souffrait.

Elle avait eu l’adresse de la maison par Micheline, qui, le jour de son

entrevue avec Bertrande, ne s’était pas séparée de celle-ci sans savoir

où elle logeait. Fidèle à la double parole donnée à Françoise de lui

envoyer cette adresse, et à son père de ne plus avoir aucun entretien

avec Françoise, M^{lle} de Valcor avait simplement expédié l’indication

sous enveloppe, sans un mot.

Cependant la jeune mère, interrompant le repas du bébé lorsque celui-ci

tendait encore ses petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur

un carré de moquette commune, seul luxe de la chambre, et réservé aux

ébats de Claudinet.

Quelques cris de réclamation trahirent une vigueur de poumons peu

ordinaire, chez le jeune gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit

danser devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, les détachant

de sa ceinture, les plaça dans les menottes avidement levées.

—«Vous avez déjà le cœur d’une maman,» observa Bertrande.

—«Je ne serai jamais une maman. Je n’aurai jamais un chérubin comme

celui-ci à moi,» dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix

fléchit, se brisa.

—Pourquoi donc?

—Je vais entrer en religion.

—En religion!»

Un flot rose anima les joues amaigries de l’ouvrière. Ce mot rouvrait

en elle le passé, sa Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son

adolescence, la vocation qu’on essaya de nourrir dans son âme.

—«Moi aussi,» dit-elle, «j’ai failli prendre le voile. Je ne

connaissais pas la vie.

—Vous est-elle donc si douce?» demanda la visiteuse avec une nuance de

dédain.

—«Elle m’a donné mon fils.»

L’orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta M^{lle} de

Plesguen. Ce qui lui semblait la plus effroyable déchéance, ce qui

l’eût jetée à la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre de joie

altière! Il est vrai que cette autre... Mais non... Fille du peuple,

soit, Bertrande n’était pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La

mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des conventions... oui...

peut-être... c’était possible. Mais ici, dans la douceur et la chaleur

de l’amour maternel, dans la pauvreté, l’effort et le sacrifice, la

virginale vertu elle-même n’arrivait pas à ce mépris.

Bertrande devinait-elle, au moins en partie, ce qui s’agitait sous le

silence rêveur de son incompréhensible cliente. Elle reprit:

—«Madame, je suppose que c’est un grand chagrin qui vous pousse au

couvent. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire. J’ai connu la paix du

cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je

ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette

paix qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend des natures. Il y a

des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous

pas sur vous-même? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me

semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une

robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l’ivoire d’un crucifix.

—Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait violemment. «Vous ne

savez pas à qui vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que vous

dites!

—Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande.

—«Voilà ce que je venais vous demander,» fit M^{lle} de Plesguen,

changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s’était munie.

«Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention

d’entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément

faire réparer ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je compte en

orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m’en

séparerai pas. En même temps, j’augmenterai de cette donation le peu

que j’apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée.

Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les

remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous

exécuterez bien ce travail.»

Bertrande se mit en devoir d’examiner les dentelles. Mais le petit

Claude, las d’être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le

loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant la

châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur.

Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,—car, ne

sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé

un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un

genou, tandis qu’il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne

trouvait pas l’usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa

mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour

qu’elle le prît sur ses genoux.

Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Une

irrésistible douceur l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas

faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent dans une envie

éperdue d’étreindre l’enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de

l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front

d’ange. Elle s’inclina.

—«Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi.»

Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des mines pour le faire

rire, s’assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit,

point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des

gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir.

Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa table les morceaux de

dentelle et les retournait minutieusement, pour se rendre compte du

point.

Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, dans la sonorité du long

couloir nu. Ils s’arrêtèrent devant la porte. On frappa.

—«Entrez!» dit machinalement Bertrande.

Elle supposait que c’était sa voisine, une brave femme qui raffolait de

Claude, et pour qui c’était une distraction d’en prendre soin.

«Tant mieux!» pensait la jeune mère. «Elle m’en débarrassera un

instant. Je suis vraiment honteuse de l’ennui qu’il cause à cette dame.»

Comme on semblait attendre, elle répéta plus haut: «Entrez!...» sachant

la clef sur la serrure. Cette clef tourna. La porte s’ouvrit. Une

silhouette d’homme se dessina dans la baie.

Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui, et, de stupeur,

restèrent muettes. C’était, au seuil de cette pauvre chambre, Gilbert

Gairlance, prince de Villingen.

D’un coup d’œil il vit toute la scène. Il reconnut sur les genoux de

qui jouait son enfant. Abasourdi, il jeta une exclamation:

—«Françoise!...»

Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle qui, affolée,

étreignait le petit Claude, comme pour se garantir par lui contre

quelque chose de trop pénible.

Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant la porte derrière

lui.

Et maintenant c’était, dans l’humilité de cette pauvre chambre, un

silence profond jusqu’à en être tragique. On eût presque entendu battre

les trois cœurs, si violemment, si diversement remués.

M^{lle} de Plesguen parla la première. Malgré la suffocation de son

émoi, elle puisa ce courage dans sa pureté, dans sa fierté. Posant

l’enfant sur les bras instinctivement ouverts de Bertrande, elle dit:

Madame de Ferneuse · 第 9 / 22 段