jalouse contre toi, sans sa folie vaniteuse et son acharnement à
devenir princesse, l’odieux complot contre ma situation, mon honneur,
notre nom, ne se fût jamais formé. Et c’est à elle, c’est à cette
créature de perfidie, que tu adresses la parole, devant la tombe de ta
mère!
—Elle est si cruellement punie!»
M. de Valcor eut un ricanement féroce.
—«Elle ne le sera jamais assez. Et alors tu as pris ses contorsions de
rage pour du repentir? Ses convulsions de serpent vidé de son venin!...
Ne reviens jamais me dire que tu as adressé la parole à cette indigne
créature, Micheline! Je ne te le pardonnerais pas.»
Il darda vers sa fille un regard de sombre mécontentement.
Elle, à présent, restait muette, de confusion plutôt que de
crainte, ne s’expliquant plus la généreuse impulsion qui l’avait
apitoyée sur Françoise. Celle-ci ne feignait pas même le repentir,
comme le supposait son oncle, mais lançait encore de sournoises
allusions,—vipère blessée, non désarmée, suivant la comparaison de tout
à l’heure. Et cependant Micheline n’arrivait pas à la haïr au gré du
vouloir paternel.
—«Maintenant,» fit le marquis, changeant de ton, «cette lettre de
Mathurine Gaël, comment l’as-tu comprise?
—Je n’ai pas essayé de la comprendre. C’est insensé d’audace!
—Qu’est-ce que tu dis?
—Je dis que cette vieille folle m’offense, moi, Micheline de Valcor, en
essayant de m’intéresser aux aventures d’une fille perdue.
—Toi!... Micheline de Valcor!... Toi!... Cette vieille folle!...»
répéta son père, devenu blême et balbutiant, comme un homme frappé
d’horreur.
—«Certes.
—Je te défends te t’exprimer ainsi... Je te le défends!...»
s’écria-t-il, plus menaçant que lorsqu’il s’irritait de l’entrevue avec
Françoise.
Micheline allait s’insurger, ayant hérité de ce même caractère de fer
qui se dressait aujourd’hui pour la dominer. Entre ces deux êtres,
nulle opposition ne s’était encore élevée où ils pussent mesurer leurs
forces. Leur immense tendresse mutuelle, et l’idolâtrie entourant
l’enfant gâtée, la fille unique, avait reculé l’épreuve. Elle devait
venir, un jour ou l’autre.
Pas encore, pourtant. La délicate sensibilité de la jeune fille lui fit
pressentir comme une souffrance dans la colère inusitée de son père.
Elle redouta de l’avoir froissé.
—«Je vous demande pardon. J’oubliais que Mathurine Gaël est estimée de
notre famille pour je ne sais quels services anciens. N’a-t-elle pas
été votre nourrice, mon père?
—Quelque chose comme cela,» dit-il d’une voix plus étrange que cette
étrange réponse.
—«Ah!» reprit Micheline, «voilà donc la raison du grand intérêt que
vous portez à sa petite-fille.
—Explique-toi. Pourquoi ce ton?
—Je ne me permets pas de vous juger, mon père. Mais il m’est pénible
d’entendre votre nom lié à celui d’une aventurière qui est la maîtresse
du prince de Villingen.
—N’emploie donc pas, mon enfant, des mots de femme au courant de la
vie, au moment même où tu montres combien—Dieu merci!—tu l’ignores.
—C’est le mot «maîtresse» qui vous choque?
—Dans ta bouche, oui.
—La chose vous répugne donc moins que le mot, même en ce qui me
concerne, puisque vous paraissiez trouver bon que je m’occupasse de
cette Bertrande.»
M. de Valcor regarda sa fille avec une tristesse inexprimable, puis il
alla s’asseoir devant son bureau, et s’y accouda, le front dans sa main.
Micheline vint à lui, toujours un peu hautaine, mais assouplie par la
bonté. Elle lui toucha l’épaule d’un geste caressant.
—«Je vous ai fait de la peine, mon père.
—Ce n’est pas ta faute.
—Comme vous dites cela! J’ai donc heurté en vous, sans le vouloir, des
sentiments bien profonds?»
Le visage du marquis se ferma, impénétrable. Ses sourcils se
contractèrent. Il dit seulement:
—«Je n’aime pas voir ma fille manquer de cœur.
—Envers qui?
—Envers une vieille grand’mère, qui t’adresse la plainte la plus
touchante. Envers une pauvre enfant abusée...
—Oh! mon père... On n’abuse que celles qui le veulent bien.
—Comment peux-tu juger?»
La fière jeune fille se dressa. Ses admirables yeux étincelèrent.
—«D’après moi-même.
—Ne compare pas...
—Je m’en garderai bien!» s’écria-t-elle, tandis que l’arc délicat de sa
bouche se courbait de mépris.
—«Pauvre petite!» dit son père. «Pauvre ignorante!»
Elle demeura un peu interdite sous cet accent d’autorité. Il reprit:
—«C’est une belle chose que la pureté. Mais la charité est plus haute.»
L’impétueuse nature de Micheline eut un ressaut.
—«Vous trouviez que j’en avais trop envers Françoise.
—Françoise nous eût écorchés vifs pour s’emparer de notre titre, de
notre fortune patrimoniale. La noble jeune femme dont je plaide la
cause refuse l’argent de l’homme qui l’a perdue, pour ne pas donner un
intérêt à sa faute d’amour. Et seule, sous l’injustice, le préjugé, le
dédain, elle travaille pour élever son enfant.
—Noble, avez-vous dit? Peut-il y avoir de la noblesse dans le vice?
—Y a-t-il vraiment du vice dans un égarement du cœur?
—Oh! du cœur...
—Mon enfant, quand le cœur n’est pas en cause, quand ce sont les bas
instincts, le goût du plaisir, l’ambition, une fille coupable n’agit
pas comme Bertrande. Une fois le péché commis, elle ne le répare pas...
elle en profite. L’action réputée mauvaise varie de tous les degrés
qui séparent une âme haute et illusionnée d’une âme calculatrice et
abjecte. C’est la suite qui en donne la mesure morale.
—Tout crime, à ce compte, pourrait avoir son excuse,» dit Micheline,
qui enfonça son regard vif et franc jusqu’à l’âme de son père.
Elle s’étonna de l’effet de sa phrase. M. de Valcor sembla comme
pétrifié, les yeux attachés à ses yeux, où il cherchait peut-être une
pensée lointaine et secrète. Sa physionomie, en même temps, s’altérait,
sans que Micheline pût discerner le sens de ce changement bizarre. Il
ouvrit la bouche, retint la parole prête à sortir, rêva un instant,
puis dit enfin:
—«Qu’est-ce qu’un crime? Il faudrait s’entendre. Sous un uniforme
chamarré et un chapeau à plumes, on a le droit de tuer cent mille
hommes. On est un conquérant. La destinée supprime tous les jours des
êtres dont la mort profite à d’autres. Faire acte de souverain, faire
acte de dieu, changer la marche de la fatalité,—cela peut apparaître
exécrable, antihumain. Cela n’est pas toujours vil.
—Un paradoxe, père. Vous ne parlez pas sérieusement?»
Renaud eut un sourire, et ne répondit pas. Presque aussitôt, leur
conversation revint à Bertrande.
—«Par égard pour votre opinion, mon père,» dit M^{lle} de Valcor,
«j’éviterai de juger sévèrement cette malheureuse en votre présence,
et même à part moi. Si le hasard la met sur mon chemin, je ne me
détournerai pas d’elle en lui marquant mon mépris, comme je l’eusse
fait auparavant. Mais ne me demandez pas d’intervenir en quoi que ce
soit dans cette existence qui me répugne.
—Alors tu ne répondras pas à sa grand’mère?
—Je m’en garderai bien.
—Elle termine en imposant ses vieilles mains sur ton jeune front. C’est
la bénédiction d’une aïeule que tu rejettes.»
Micheline lança en fusée un léger rire moqueur.
—«Ne ris pas!... Ne ris pas!...» cria son père en lui saisissant le
poignet.
—«Soit, père,» fit-elle. «Je renonce à vous comprendre. Vous voilà
presque hors de vous, puor une vieille nuorrice radoteuse et une petit
paysanne dévoyée. Je ne vous ai jamais vu ainsi, vous si superbement
calme. Non, jamais. Pas même au plus fort de votre lutte affreuse, pas
même au lit de mort de ma mère. Gardez donc vos secrets. Je tiendrai ma
promesse.»
Elle le quitta avec une exagération de dignité,—mélange d’orgueil
féminin et d’enfantine bouderie. Le caractère, si élevé qu’il fût,
n’atteignait pas son complet équilibre chez cette jeune fille dà peine
vingt ans. Et son jugement avait l’intransigeance d’un idéal trop haut,
qui ne s’est jamais mesuré aux réalités de la nature humaine et de la
vie. D’ailleurs, comme il arrive, précisémente dans la très grande
innocence, elle imaginait l’excès du mal dès qu’elle cessait de le
nier tout à fait. Ainsi, les allusions et les réticences de Françoise,
combinées avec l’incompréhensible attitude de son père, finissaient
par lui faire croire,—non pas que celui-ci entretenait une galante
intrigue avec la jolie Bertrande, mais qu’il le donnait à supposer,
qu’il se prêtait imprudemment à cette monstrueuse interprétation de
sa bienveillance. Cette idée exaspérait Micheline. Tout souffrait en
elle à la concevoir. Sa pudeur virginale, son culte pour la mémoire
maternelle, sa filiale jalousie, et aussi sa fierté. Quoi! l’on
affirmait à bon escient que le marquis de Valcor portait quelque
intérêt à la maîtresse de son diffamateur, de ce Gilbert de Villingen,
qui s’était efforcé de le déshonorer! Sans la délicatesse invincible
qui scellait les lèvres de Micheline, et sa crainte de blesser
cruellement son père, elle lui aurait opposé d’autres arguments et une
autre résistance.
Quoi qu’il en fût, elle avait pris un engagement. Elle le regretta
presque une semaine environ plus tard, lorsqu’elle se trouva face à
face avec cette Bertrande qu’elle avait promis de ne pas rudoyer.
Ce fut encore à l’occasion d’une de ses visites au cimetière. M^{lle}
de Valcor ne sortait guère que pour ce pieux pèlerinage.
Françoise, lorsqu’elle était venue, dans une crise de désespoir, sinon
de remords, apporter une prière et un hommage à l’innocente qu’elle
considérait comme sa victime, à cette pauvre douce marquise Laurence,
morte en se taisant et en aimant, comme elle avait vécu,—ne cherchait
pas à rencontrer sa cousine. Elle ignorait que, deux mois après les
funérailles, Micheline vînt encore fleurir elle-même, chaque jour, la
tombe de sa mère.
Pour Bertrande, c’était différent. Instruite par un inoffensif
espionnage, elle savait à quoi s’en tenir. Avec intention, cet
après-midi, elle se tenait dans l’intérieur du Père-Lachaise, à
la bifurcation où celle qu’elle attendait devait quitter l’allée
principale.
La neige avait fondu dans le cimetière. Des souffles presque tièdes
traînaient sous les nuages bas dans une continuelle menace de pluie.
La jeune Bretonne, assise sur un banc, goûtait l’heure silencieuse et
mélancolique. L’endroit, quoique funèbre, lui paraissait accueillant,
salutaire. Se reposer, laisser un instant son cœur et ses membres
s’engourdir, oublieux de l’effort, de l’angoisse, du travail... Cela
lui semblait bon.
Elle avait confié son petit Claude à la garde d’une voisine. Maintenant
qu’elle occupait, non plus le garni du faubourg Saint-Honoré, mais
une pauvre chambre, dans une très pauvre maison, en plein quartier
ouvrier, au fond de Clichy, elle connaissait la touchante fraternité
des humbles. Dans sa Bretagne, elle n’avait guère su ce que c’était. Le
paysan, le pêcheur, est concentré, replié sur soi-même. S’il ne refuse
pas son aide, il ne l’offre pas non plus.
Aucune population au monde n’exerce la solidarité avenante, joyeuse et
bonne, comme l’ouvrier français, dans les faubourgs des grandes villes.
Depuis qu’elle s’était réfugiée dans cette chaude fourmilière, la
pauvre Bertrande ressentait moins son isolement et son malheur. Elle
avait enduré avec tant de peine, en cette maison à demi équivoque du
quartier Saint-Honoré, les airs de dénigrement affectés à son passage
par des figures maquillées de cocottes ou des physionomies vinaigrées
de bourgeoises. L’honnête cordialité populaire créait autour d’elle un
air plus respirable après cette atmosphère oppressante.
Pour venir se placer sur le chemin de Micheline, elle n’avait pas
emporté son enfant, que, pourtant, elle ne quittait guère. Bien qu’en
elle le sentiment qui la faisait rougir de sa maternité s’atténuât,
parmi la discrétion bienveillante de son nouvel entourage, quoiqu’elle
commençât même à goûter le juste orgueil de posséder, d’élever un
fils, devant l’admiration que le bébé inspirait aux braves femmes des
alentours, Bertrande n’avait pu supporter la pensée de paraître devant
la «demoiselle du château», la noble et pure jeune fille qui l’avait
connue dans leur commune innocence, avec ce petit être, «le fruit de sa
faute».
Elle était donc là, dans sa solitude, plus pauvrement vêtue que jamais.
Ses mains nues et roses de froid, mais fines, toujours soignées à
cause de leur délicat travail,—la dentelle—reposaient sur sa mince
robe noire. Son petit châle de laine lui suffisait, car sa robuste
et rustique jeunesse restait presque insensible à la rigueur de la
température.
Cependant, n’était sa sauvage fierté, elle aurait eu de quoi se parer
avec plus de luxe. Naguère, après le déjeuner au restaurant, Gilbert
repris à sa douceur, à sa tendresse, à sa beauté, qu’une âme vive
éclairait et faisait briller malgré les épreuves physiques, l’avait
accompagnée dans son modeste logis, lui avait donné la fête de quelques
heures d’intimité, d’oubli, d’amour. Même, le soir, il n’avait pas
voulu se séparer d’elle, et l’avait encore emmenée dîner, en tête à
tête cette fois, dans une échappée de luxe, de griserie, de lumière, de
baisers. L’heure de l’adieu était venue, toutefois, déchirante pour la
malheureuse qui ne s’illusionnait pas sur la fragilité de ce caprice.
A ce moment-là, le jeune viveur, avec toutes les précautions dont il
était capable, tâcha de faire accepter à la mère de son fils le peu
d’or et le billet de banque solitaire demeurés dans son gousset, toute
sa fortune d’ailleurs, sans compter ses dettes. Bertrande refusa,
dans une révolte affolée. Recevoir de l’argent, après une journée
comme celle-ci, une journée qui ne reviendrait peut-être pas! Ah! si
de telles heures ne restaient pas le plus désintéressé des rêves,
elles devenaient la flétrissante déchéance. Ah! pas cela... pas cela!
L’insistance de Gilbert avait galvanisé l’amante, lui avait donné la
force d’abréger l’adieu, de s’enfuir, l’horrible force de s’arracher au
mirage pour retourner à la réalité lamentable.
Dieu! quelle tristesse au lendemain de ce jour trop délicieux!
Heureusement, elle avait son fils. Pour lui, du matin au soir, et
jusque très avant dans la nuit, elle avait manié le fin crochet dans le
fil de neige, et les fleurs de dentelle avaient éclos sous ses doigts,
la dentelle, qu’hélas! elle n’était pas sûre de vendre, ou céderait à
vil prix. Ainsi, elle n’avait pas eu le loisir de pleurer.
Elle y rêvait encore durant la patiente station au cimetière.
Quand elle aperçut enfin M^{lle} de Valcor qui s’avançait dans
l’avenue, Bertrande se leva de son banc.
Micheline s’approchait, seule, un simple bouquet de violettes à la
main. Le fleuriste, qui soignait les plantes de la tombe, et chez qui
elle s’était arrêtée, comme d’habitude, lui ayant dit qu’il avait placé
dès le matin les branches lourdes, elle n’avait pas eu besoin de se
faire suivre par son valet de pied.
Elle allait passer, ne regardant même pas Bertrande. Celle-ci l’arrêta.
—«Mademoiselle Micheline!»
La riche héritière devina, plutôt qu’elle ne reconnut, son ancienne
petite camarade de la grève bretonne. Elle demeura tellement stupéfaite
que pas un mot ne lui venait. Malgré ce que lui avait dit son père
de la fière pauvreté voulue par l’amoureuse coupable, elle n’avait
rien imaginé de semblable à ce qu’elle voyait. Dans cette jeune tête
ignorante, l’idée de l’irrégularité féminine s’alliait avec celle
du luxe, d’un luxe criard. Puis, comment se fût-elle doutée que le
séducteur de Bertrande, le prince Gilbert, son élégant conducteur de
cotillon, fût—suivant l’argot que lui-même employait—dans la dèche. Une
vision confuse lui représentait la coquette pécheresse en falbalas,
sous des oripeaux insolents. Et c’était elle, cette piteuse personne,
moins pimpante, oh! infiniment moins, que la jolie paysanne de
jadis, surtout quand elle portait la coiffe blanche aux miraculeuses
broderies. C’était elle! C’était Bertrande, l’aventureuse héroïne!
C’était là une maîtresse de prince!
—«Ne m’en veuillez pas de ma h pas, vous, mademoiselle Micheline! Ne
faites pas cela! Il en résulterait des malheurs.
—«Pourquoi m’imposez-vous cette conversation? Laissez-moi,» dit la
jeune fille en se détournant. Car le souvenir de sa promesse et la
violence de son préjugé se heurtaient en elle.
—«C’est dans l’intérêt de votre père.»
Micheline sursauta.
—«Mon père!... Quelle familiarité!... Puisque vous connaissez si bien
votre place, ne pourriez-vous dire «monsieur le marquis»?
Un sourire crispa la bouche de Bertrande. Sourire d’énigme, d’amertume,
et souligné par quel regard! Micheline, comme fascinée, contemplait
cette bouche pâlie, ces prunelles couleur de mer, où passait une
expression si étrange.
—«Répondez.
—Je veux bien dire «monsieur le marquis», mais pas en vous parlant, à
vous.
—Pourquoi?
—N’exigez pas que je vous réponde.
—Et si je l’exigeais.»
Bertrande se tut.
—«Que cela suffise!» reprit M^{lle} de Valcor. «Je ne vous reconnais
pas le droit d’intervenir dans notre existence, même pour nous rendre
ce que vous appelez des services. Je ne vous ai pas cherchée. Ne me
cherchez plus. Brisons là.»
Elle s’éloigna. Une exaspération qu’elle allait ne plus pouvoir dominer
montait en elle.
«Encore du mystère, encore de l’ironie, et chez cette créature de
rien... En voilà trop!»
Son caractère, sans être emporté, était impérieux et prompt. Si elle
prolongeait l’entrevue, elle ne pourrait plus tenir l’engagement pris
auprès de son père. Elle traiterait rudement celle qui osait, avilie
par un misérable, et infectant la calomnie, lui faire des avances
fallacieuses. La maîtresse de Villingen! Et tombée plus bas encore,
sans doute, avec cette chétive figure de misère! Quelle audace!
Derrière la silhouette hautaine qui s’en allait dans un glissement
d’étoffes noires, Bertrande restait immobile, mais non pas calme. Une
effervescence brûlante, un tumulte de sentiments et de pensées, animait
sa pâleur, étincelait dans ses yeux, lui rendait cet éclat qui jadis
rivalisait avec celui de la superbe fille des Valcor.
Pourtant, ce n’était plus la ressemblance extraordinaire d’autrefois.
Toutes deux avaient dépassé l’impersonnalité de l’extrême jeunesse.
La vie, en pétrissant leurs cœurs, avait aussi mis son empreinte
différente sur leurs traits.
Bertrande suivait Micheline du regard.
Ce qu’elle voulait apprendre à M. de Valcor, c’étaient les menaces
lancées contre lui si furieusement par Escaldas. C’étaient les
projets que le Bolivien avait indiqués, lorsque, dans sa colère de
voir Gairlance se réconcilier avec elle, il avait parlé sans mesure.
Surtout, elle tenait à prévenir le marquis que ses adversaires
semblaient être sur la trace de l’homme mystérieux, par l’intermédiaire
duquel était parvenue au Parquet la fameuse lettre, pivot du procès.
Cet homme, Escaldas se faisait fort de le retrouver, et, suivant le
cas, de l’acheter ou de le livrer à la justice. C’était de la plus
haute importance pour M. de Valcor d’être informé que ses ennemis
relevaient cette piste.
Depuis plusieurs jours, Bertrande vivait dans la fièvre, ne pouvant se
résoudre à garder par devers elle un secret d’où dépendait peut-être
le salut de cet homme,—de cet homme à qui l’attachaient des liens
de gratitude s’il était innocent, des liens de chair et de sang,
s’il était coupable,—mais toutefois trop loyale envers Gilbert pour
rentrer de nouveau en rapport direct avec le marquis. A son amant,
elle avait juré de ne pas revoir M. de Valcor. Elle savait trop qu’en
le revoyant elle traverserait à nouveau les cercles infernaux de tous
les doutes, le conflit le plus affreux de sentiments. Puis, par une
si équivoque démarche, elle risquait de perdre complètement le triste
amour dont la moindre parcelle suffisait encore à lui faire accepter la
vie, l’empêchait d’en finir, comme à l’heure funeste où elle s’était
précipitée sous l’automobile avec son enfant dans les bras.
Et maintenant elle regardait Micheline qui déjà tournait l’allée, non
pas dans la direction du caveau des Valcor, mais vers la sortie.
Micheline partait. Elle venait de déposer sur une tombe inconnue,—pour
y avoir lu l’inscription «_A ma mère_,»—le bouquet de violettes
qu’elle apportait à la sienne. Elle n’irait pas prier et se recueillir
aujourd’hui. Elle ne le pourrait pas. Elle fuyait. Bertrande perdait
sans doute pour jamais l’occasion de lui parler.
Or, maintenant, des choses palpitaient au cœur de la pauvre fille,
qui n’étaient pas seulement des velléités de dévouement. Des choses
tumultueuses et suffocantes, soulevées par le mépris de celle qui s’en
allait là-bas, raidie d’orgueil, sous l’élégance onduleuse des étoffes
noires balayant le sol, vers le faste de son équipage armorié.
—«Si je voulais!...» murmura-t-elle, tandis qu’une flamme s’allumait
dans ses yeux clairs, «Si je voulais!...»
Elle songea,—oh! comme elle y avait songé depuis quelques jours!—à ce
que lui avait dit Gilbert: «Ta grand’mère Mathurine sait bien que cet
homme est son fils Bertrand. Elle a décrit les mêmes signes que j’ai
remarqués sur son bras, le jour du duel.»
—«Si je voulais!...» répéta la dédaignée, celle qu’attendait un enfant
sans père, dans un logis sans feu, presque sans pain.
Tout à coup, elle se mit à marcher très vite, courant presque. Ses pas
agiles eurent bientôt rattrapé l’orgueilleuse lenteur de la silhouette
en deuil.
—«Micheline de Valcor!»
Il y avait un ordre dans ce nom ainsi jeté, un ordre si net, si
pressant, que, de surprise, celle qu’on appelait s’arrêta.
—«Ecoutez... Je n’ai qu’un mot à vous dire. Votre mépris, je ne veux
pas l’accepter. J’ai le droit de vous le renfoncer jusqu’à l’âme. J’ai
ce droit-là. Peut-être en ai-je d’autres. Mais c’est le seul dont je
veuille user. Je vais vous apprendre pourquoi vous ne devez pas me
mépriser, Micheline de Valcor.»
Stupéfaite, la fille altière et charmante de la marquise Laurence
ouvrait ses grands yeux foncés dans une figure pâlie. D’où venait
une pareille arrogance chez celle que la honte et le respect auraient
dû courber? D’où venait surtout la vibration de sincérité dans ses
étranges paroles? Presque malgré elle, Micheline écouta:
—«Un mystère nous rapproche plus étroitement que vous ne croyez,»
disait Bertrande. «Le même sang coule dans nos veines. Quelle en est
la source? Vous le saurez un jour ou l’autre. Les ennemis du marquis
de Valcor disent-ils vrai en affirmant qu’il est le fils de Mathurine
Gaël et mon propre père? Ou bien veulent-ils exploiter à leur profit un
autre secret qui existerait entre nos deux familles?... Je l’ignore.
Mais quelqu’un connaît la vérité... quelqu’un qu’on a voulu tenter par
tous les appâts qui entraînent les cœurs: par le sentiment maternel,
par l’orgueil, par l’intérêt... Et qui résiste, et qui garde le
silence, parce qu’une parole de sa bouche ferait tomber la foudre sur
votre maison.
—«Qui donc?» demanda Micheline avec des lèvres blanches.
—«Ma grand’mère.
—La vieille Mathurine!...
—Appelez-la donc aussi «grand’mère», mademoiselle de Valcor. Cela
vaudra mieux que de me faire dire «monsieur le marquis». Et bénissez-la
de vous préférer, vous, l’innocente, à moi, la pécheresse, parce que
votre sécurité repose sur l’injustice qui m’est faite. En se taisant,
elle vous maintient sur le sommet et me laisse dans l’abîme...
—Vous divaguez!» s’écria Micheline. «C’est pour me raconter une
pareille fable que vous m’attendiez dans ce cimetière!
—Non. Je vous attendais pour faire transmettre à votre père—qui
peut-être est le mien—un avis grâce auquel le marquis de Valcor serait
mieux armé contre ceux qui le traquent. Rappelez-vous. Votre fierté m’a
refusé le privilège de défendre votre nom. Mais je ne vous ai abordé
que pour cela.
—C’est vrai...» dit rêveusement Micheline.
Elle regardait la jeune Bretonne, dans une stupeur qui lui ôtait toute
pensée.
—«Oui... Regardez-moi bien,» fit Bertrande avec un douloureux sourire,
«puis, en rentrant, placez-vous devant votre miroir. Vous retrouverez
encore cette ressemblance qui nous rendait jadis pareilles à deux
sœurs. Elle s’effacera bientôt tout à fait. Le chagrin et la misère
achèveront de me défigurer. Mais ne l’oubliez pas, vous, si de nouveau,
à ce chagrin, à cette misère, vous étiez tentée d’ajouter votre mépris.