Il pouvait rire des mésaventures des maris, ce président de la Cour

suprême, qui avait frôlé, lui, sans le savoir, la plus effroyable

aventure de ce genre. Sa femme, cette Claire Varouze, dont la vie

intime avec lui était un enfer, affolée de l’avoir trop aimé pour

en tant souffrir, n’avait-elle pas noué une intrigue de hasard

avec un inconnu? Et cet inconnu n’était-il pas ensuite arrêté sous

l’inculpation d’assassinat et de vol. C’était ce fameux Michel Occana,

convaincu d’avoir tué une femme galante pour la dépouiller, et

soupçonné de crimes plus mystérieux, qui n’avait échappé à l’échafaud

qu’en s’étranglant dans sa prison. Jamais on n’avait établi l’identité

véritable de cet homme, dont M^{me} Varouze fût devenue la maîtresse

s’il avait été arrêté seulement trois jours plus tard, et qui aurait

pu crier le nom de cette mondaine aux assises, s’il n’avait été un

chevaleresque bandit. Le juge d’instruction, non moins chevaleresque,

avait rendu à la malheureuse ses lettres passionnées, au cours d’une

scène atroce, où elle tourna contre elle-même un revolver, et d’où elle

faillit sortir folle.

Ce qui n’empêchait pas ce soir son mari, haut magistrat, de réputation

intègre, assis à la table du marquis de Valcor, d’escompter les futurs

déboires conjugaux de la fille de son hôte.

En même temps, d’ailleurs, il prêtait à cet hôte une oreille attentive,

cherchant à découvrir, embusqué sous les phrases ronflantes ou

banales, le mot qui lui livrerait un peu de ce marquis cousu d’or,

pétri d’orgueil et de génie, mais peut-être préoccupé de rendre à la

magistrature de son pays quelques-uns de ces services dont on ne parle

jamais et qu’on n’oublie pas.

Justement Renaud parlait de ses immenses exploitations de caoutchouc.

Il allait mettre la Valcorie en actions. Il commençait à trouver trop

lourde la direction d’une telle entreprise, surtout de si loin. Puis il

pouvait disparaître. Il ne voulait pas que son œuvre s’en ressentît.

Donc sa décision était prise. Une Société allait être constituée.

L’idée des actions prochainement émises, de leur hausse assurée dans

l’avenir, des parts de fondateur, des situations dans le conseil

d’administration, de tous ces flots d’or qui allaient couler,

allumèrent les yeux fatigués, ternis, du vieux de Prézarches, les

prunelles charbonneuses de Varouze. Tous deux, pour un instant,

oublièrent la beauté de Micheline.

Autour de la table glissaient les pas assourdis des domestiques en

livrée de deuil. Une argenterie massive couvrait la nappe. Aux murs se

déployait la sombre magnificence des tapisseries anciennes. Il y avait

dans ce lieu comme une solennité de richesse.

«Quel morceau à dévorer, si l’Affaire Valcor devait se rouvrir!...»

pensa involontairement le président de la Cour de cassation. Mais il se

hâta d’imposer silence en lui-même à cette voix indiscrète. Certaines

choses ne sont pas bonnes à se dire, surtout quand on se sait capable

de les faire.

«Le gaillard a l’air pourtant rudement sûr de lui!» songea encore

Varouze, en observant ce type extraordinaire, cet homme d’un attrait

viril et superbe, digne de faire dédaigner la jeunesse par toutes les

femmes, et d’une valeur intellectuelle si forte, avec un don d’autorité

tellement irrésistible.

—«Ne pensez-vous pas retourner en Amérique, mon cher Valcor?» demanda

l’ancien ministre des Relations Industrielles.

—«Mais si... peut-être... quand ma fille sera mariée,» répondit Renaud,

qui venait de rencontrer le regard inquiet de Micheline.

Sa phrase fit rougir Amaury de Servon-Tanis.

Mais, comme les autres convives le questionnaient encore sur la

Valcorie, voulaient lui faire préciser ses projets et ses plans, il eut

un sourire.

—«Oh! tout à l’heure, messieurs, au fumoir. Je n’ai pas habitué

mademoiselle de Valcor à ces arides questions.»

Ils s’excusèrent. Le repas s’achevait, d’ailleurs. On se leva. Le comte

de Prézarches vint offrir son bras à la fille de la maison.

Le café pris, tous montèrent au premier étage. Dans la bibliothèque,

Micheline dit à leurs convives:

—«Mon père va vous conduire savourer ses cigares. Je vais prendre congé

de vous.

—Nous ne vous reverrons pas, mademoiselle?»

Malgré leurs regrets de convenance, ils se hâtèrent vers la pièce où

l’on pourrait enfin parler sérieusement.

—«Vous ne les suivez pas, Amaury?

—Je préfère vous tenir compagnie, si vous le permettez, ma cousine.

—Je le permets, bien entendu. Mais je vous serai reconnaissante de ne

pas profiter de la permission. Je me sens très lasse.

—Alors je me retire.

—Allez retrouver ces messieurs.

—Je les gênerais. Mon oncle me traite en enfant.»

Un éclair de malice fit briller le charmant visage de M^{lle} de

Valcor. Pas si enfant que cela, pour le marquis, puisqu’il lui

donnerait volontiers sa fille. Amaury interpréta mal ce sourire.

—«Vous vous moquez de moi, Micheline. Je vous semble ridicule.

—Non, mon cher cousin. Ce qui rend les hommes ridicules, c’est la

coquetterie des femmes. Or, je ne suis pas coquette avec vous,

reconnaissez-le.

—Hélas!

—Ne soupirez pas pour moi. C’est inutile. Et cela me fait de la peine.

—Vous ne voulez pas me laisser au moins un peu d’espoir?

—Pas l’ombre, mon gentil cousin.

—Eh bien, j’en garderai malgré vous.

—Je vous l’interdis.

—Qu’importe! Cela ne suffit pas de m’interdire l’espoir. Il faudrait

m’en guérir. C’est moins facile.

—Et si je le faisais?

—Je vous en défie.»

Il y avait de la mélancolie sous ce badinage. La loyauté de Micheline

crut devoir une entière confiance à un sentiment qui risquait de

devenir trop profond.

—«Amaury, c’est à votre délicatesse que j’en appelle contre vous-même.

Je vais vous révéler un secret que vous respecterez, qui vous empêchera

de me reparler jamais comme tout à l’heure. Je suis fiancée.

—Vous!... Fiancée!... Et à qui, grands dieux?...

—A Hervé de Ferneuse.

—Pourquoi n’est-ce pas officiel? Pourquoi ne le voit-on jamais ici?

Qu’attendez-vous pour l’épouser?

—Voilà bien des questions,» dit Micheline avec hauteur.

—«Pardonnez-moi, ma cousine. Chez les Servon-Tanis, quand un homme a

reçu l’engagement d’une jeune fille, le service seul de sa patrie, s’il

est marin ou soldat, peut le tenir éloigné d’elle. Lorsque la jeune

fille est telle que vous, pareil honneur supporte mal d’être tenu caché.

—Chez les Servon-Tanis,» repartit Micheline âprement, «on n’a pas

l’habitude des insinuations sournoises. Je le sais, car j’en suis.

Veuillez donc parler ouvertement, mon cousin.

—Alors, acceptez un conseil.

—S’il est l’explication de vos paroles, soit.

—Continuez à garder soigneusement par devers vous le secret que vous

m’avez confié.

—Celui de mes fiançailles?

—Oui.

—Pourquoi?

—Le bruit en avait couru, il y a plus d’un an, à Valcor. Vous vous

rappelez, le soir de votre fête?... Ce bal si brillant, si gai?... On

chuchotait en vous voyant danser avec monsieur de Ferneuse. L’opinion,

pourtant, se dérouta, parce que ce ne fut pas lui, mais le prince de

Villingen qui conduisit avec vous le cotillon. Cette circonstance vous

épargna plus tard de pénibles commentaires.

—Je ne comprends pas, Amaury.

—Voyons... Si l’on considérait Hervé de Ferneuse comme votre mari

futur, quelle explication donner à sa retraite au moment des embarras

qu’a traversés le marquis?»

Pour la seconde fois de la journée, Micheline entendait ce

raisonnement. Son amour pour l’absent compromettait son père. Qu’elle

était douloureuse et mystérieuse, en effet, cette absence! Où était-il?

que faisait-il, celui à qui elle avait donné sa vie? Est-ce qu’on

finirait par la faire douter de ce cœur si sûr, et des serments

prononcés sur la falaise, après l’escalade hardie, où le jeune homme

lui apparaissait toujours, suspendu au roc ainsi qu’un oiseau sauvage,

la bouche et les yeux pleins de cris sublimes, dont s’emplissait

l’immensité du ciel et de la mer? La vision passa en elle, avec un

souffle d’Océan. Sa gorge haleta. Puis elle entendit son cousin qui lui

disait:

—«Ah! Micheline... Vous quitter, si j’avais eu le bonheur d’être votre

fiancé. Jamais!... Vous quitter dans l’épreuve... Vous quitter, même

si l’univers entier vous avait accablée!... Jamais!... jamais!...

vous dis-je. On s’est un moment détourné de mon oncle Valcor, dans ma

famille. Ma grand’mère, la duchesse de Servon-Tanis, n’est revenue

qu’après la validation par la Chambre. Je me rappelle qu’elle était

avec vous, dans la tribune, à la séance qui suivit, quand on acclama

votre père. Mais, pendant longtemps, elle s’est demandé qui elle avait

introduit dans notre famille. Si vous aviez assisté à ses crises de

terreur!... Moi, je défendais mon oncle contre elle. Au fond, cela

m’était bien égal. Même abattu par ses ennemis, il m’eût trouvé à son

côté. Je ne sais si une affreuse impulsion égoïste ne me portait pas

à souhaiter sa ruine. Oui, c’est abominable, n’est-ce pas? Mais ainsi

j’eusse été seul à vous défendre, seul à vous sauver, à vous aimer...

Je n’aurais pas disparu, moi, au moment du péril, comme Hervé de

Ferneuse. Ah! Micheline, qu’est-ce que je dis?... Je ne sais plus... Je

suis fou!...»

Le jeune homme s’abattit sur une chaise et couvrit son front de ses

mains.

Dans la grande bibliothèque, où tous deux se tenaient, un silence se

fit. L’hôtel paisible, au fond de sa cour, à distance de la rue, avec

ses murs épais, ses tentures lourdes, enfermait une paix profonde.

Paix des chambres soyeuses, emplie de calme lumière ou de nuit fragile,

suivant le jeu des boutons électriques,—mais non point paix des âmes.

A côté, dans le fumoir, les fauves intérêts s’épiaient, se mesuraient,

parmi les sourires et la fumée des cigares, comme des bêtes rivales

dans une jungle fleurie. Ici, l’amour broyait aussi ses proies.

Micheline regardait les cheveux châtains, divisés par une raie fine,

au-dessus des deux mains longues, presque féminines d’élégance, dans

lesquelles Amaury cachait son visage. Elle n’en voulait pas à son

cousin. Il lui était trop indifférent. Par loyauté, pour lui éviter

des tourments vains, elle lui avait déclaré qu’elle ne s’appartenait

plus. Tout ce qu’il avait dit ensuite ne pouvait faire qu’il prît à ses

yeux de l’importance. Il ne gardait même plus celle que sa pitié, tout

à l’heure, lui donnait. Mais il avait avivé trop de choses en elle.

Micheline ne souhaitait que d’être seule pour y penser, à ces choses

d’inquiétude, à ces choses de regret, à ces choses de sacrifice et de

tendresse.

—«Amaury,» prononça-t-elle, «je ne vous tiendrai pas compte des

extravagances que vous venez de débiter. Ni mon père ni monsieur de

Ferneuse ne peuvent être atteints par des appréciations que vous

dictent la jalousie et le dépit. Mais c’est la dernière fois que vous

aurez l’occasion de les énoncer en ma présence. Retirez-vous.»

Il leva un visage blême, des yeux mouillés de larmes.

—«Vous me chassez?

—Je ne vous chasse pas. Je vous prie de me quitter ce soir, et de ne

plus chercher à me parler en tête à tête. Vous n’y réussiriez point.»

Puis, comme il restait devant elle, hébété, éperdu:

—«Allons, mon petit cousin, allons... Au revoir!» lui dit-elle, comme

en congédiant un enfant,—l’enfant qu’il s’était plaint d’être pour son

oncle, et qu’il était bien davantage pour elle.

Il voulut se précipiter, pour au moins lui baiser la main. Mais,

avant qu’il en ait eu la présence d’esprit, elle avait déjà disparu,

refermant la porte qui donnait sur son petit salon.

Quand elle fut seule, M^{lle} de Valcor sentit tourbillonner en

elle-même toutes les émotions de cette journée. Leurs ondes mouvantes

se mêlaient. L’image dont s’était accompagnée l’une s’emplissait

du frémissement de l’autre. Ainsi, elle se trouvait en pensée dans

le cimetière blanc, et c’était le souvenir d’Hervé qui lui faisait

défaillir le cœur. Où était-il?... Où était-il?... Pourquoi ce long,

cet inexplicable silence?... Ne pouvait-il, au moins, lui faire

transmettre de ses nouvelles par sa mère? Mais M^{me} de Ferneuse aussi

avait disparu de leur existence.

Soudain, Micheline tressaillit. Elle revoyait, en un éclair, cet

individu répugnant qui parlait à son père sur un pied d’égalité,

avec plus d’aisance qu’un Luc de Prézarches ou un Raymond Varouze.

A son père, si prompt à marquer aux gens leurs distances! C’était

ce personnage louche qu’un Renaud de Valcor irait retrouver cette

nuit! Car elle avait entendu le rendez-vous,—sauf l’endroit, que la

prudence du drôle modifiait. Un piège, sans doute! Son père courait

un danger. Il n’irait pas!... Non, il n’irait pas! Elle s’attacherait

à lui, avouerait son indiscrétion, ce qu’elle avait surpris, elle le

supplierait... Il faudrait bien qu’il la rassurât ou qu’il restât!

M^{lle} de Valcor toucha une sonnerie.

—«Dites qu’on me prévienne aussitôt que ces messieurs seront partis.

Aussitôt, n’est-ce pas?

—Bien, mademoiselle,» répondit la femme de chambre.

Une heure plus tard, elle crut entendre battre la grande porte de la

rue. La camériste revint.

—«Ces messieurs viennent de s’en aller.

—Ah!... Mon père est seul. Où est-il?

—Monsieur le marquis est sorti également.

—Comment, sorti?

—Oui, mademoiselle.

—Avec ses amis?

—Avec ces messieurs, oui, mademoiselle.

—Je n’ai pas entendu de voiture.

—Monsieur le marquis est parti à pied.

—Bien.

—Mademoiselle ne veut pas encore se mettre au lit?

—Je vous sonnerai. Allez.»

Micheline était résolue à rester debout jusqu’au retour de son père,

pour lui demander un entretien, à quelque heure de la nuit que ce fût.

«S’il rentre...!» pensait-elle avec les tressaillements d’une

inquiétude qui craignait tout sans savoir au juste quoi.

Bientôt la diversité de ses préoccupations se fondit dans cette peur

irraisonnée, torturante.

Craignait-elle un guet-apens tendu à son père par des malfaiteurs?

Craignait-elle davantage une alliance de mystère, de scélératesse,

entre ce père, qu’elle mettait si haut jusque-là, et des êtres pareils

à celui dont elle avait entrevu tout à l’heure la figure de gredin,

dans le cabinet même du marquis de Valcor? Elle ne définissait pas ce

qui la faisait trembler. Ses nerfs se nouaient d’angoisse. Le silence

lui faisait mal. Et les vagues bruits, soulevés lointainement dans le

vaste hôtel, lui faisaient plus mal encore.

Vers minuit, elle fit venir dans son petit salon Firmin, le vieux valet

de chambre du marquis, l’homme qui passait, à tort ou à raison, pour

posséder quelque grave secret de son maître.

—«Mon père ne vous a pas prévenu de l’heure où il rentrerait, Firmin?

—Non, mademoiselle. Mais ce ne sera pas très tôt, car monsieur le

marquis m’a défendu de l’attendre.»

Elle se tut, ne voulant pas éveiller les commentaires, en trahissant un

état d’esprit que rien, peut-être, ne justifiait.

—«Mademoiselle ne compte pas veiller jusqu’au retour de monsieur le

marquis?» demanda l’ancien serviteur avec une familiarité respectueuse,

permise à lui seul.

—«Je ne sais... Cela se peut. J’ai quelque chose d’urgent à lui

communiquer.

—Oh! mademoiselle...» dit le vieil homme. «Que Mademoiselle m’excuse...

si j’ose faire une réflexion... Mais cela pourrait contrarier... gêner

Monsieur. Que Mademoiselle réfléchisse.

—Assez, Firmin. Je ne vous demande pas votre avis. Bonsoir!» dit

sèchement Micheline, froissée, sans toutefois comprendre la pensée du

valet.

Un instant après, elle congédiait également sa femme de chambre.

Tout s’endormit.

Micheline, en s’approchant d’une croisée, vit qu’il neigeait. La nuit

de la cour s’éclairait d’un reflet pâle. Elle distingua les flocons qui

dansaient dans un rayon, venu du vestibule, où l’électricité veillait

avec elle, pour le retour du maître.

Renaud de Valcor rentra entre deux et trois heures du matin. Micheline

entendit sa voix, dans le profond silence ouaté de neige, tandis qu’il

criait au concierge:

—«C’est moi, Hilaire, ne bougez pas.»

Elle sortit sur le palier, comme il gravissait la dernière marche de

l’étage.

Il eut un recul à son apparition, puis s’écria, d’une voix de colère

qu’elle n’avait jamais entendue:

—«Micheline!... Es-tu folle?

—Père... J’étais inquiète.

—Dis que tu étais curieuse. C’est indigne de toi. Rentre.»

Pour mieux l’accueillir, et non pas dans cette curiosité qu’il lui

supposait, elle tourna un commutateur. L’électricité jaillit juste en

face de lui. Et alors sa fille vit son effrayante pâleur, l’étrange

expression de ses yeux, le vieillissement de ses traits, la boue

souillant ses chaussures et dont il était éclaboussé jusque sur sa

pelisse, l’humidité ternissant l’éclat soyeux de son haut-de-forme.

Elle ne put retenir un cri.

Il la saisit par le bras, la poussa dans l’intérieur du boudoir d’où

elle sortait.

—«Eh bien, quoi?...» fit-il avec une espèce de brutalité, dont s’effara

la jeune fille.

Puis comme elle ne répondait pas, il marcha vers une glace.

—«Qu’ai-je donc, enfin?... Ma figure n’est pas changée, pourtant!»

prononça-t-il d’une voix rauque.

Et, se retournant avec des gestes saccadés, aussi différents de ses

habituelles allures que cet accent bizarre:

—«Va te coucher, ma petite fille... Va te coucher,» reprit-il avec une

douceur contrainte.

Éperdue, déconcertée, elle allait obéir, quand il la rappela.

—«Qu’avais-tu donc de si important à me dire, pour m’attendre jusqu’à

trois heures du matin?»

Elle ne voulut pas l’irriter en avouant son trouble, ses

pressentiments. Elle balbutia:

—«J’avais fait une étrange rencontre! Et j’avais reçu une lettre plus

étrange encore.

—Quelle rencontre?... Quelle lettre?...» demanda-t-il.

—«J’ai vu Françoise, au cimetière. Elle priait sur la tombe de maman.»

Le marquis haussa les épaules.

—«Et la lettre?

—La vieille Mathurine Gaël m’écrit...

—Mathurine Gaël!...»

Écho tellement vibrant que Micheline en resta saisie. A voir le geste

indifférent aux noms de Françoise et de sa mère morte, eût-elle pensé

que celui de cette paysanne produirait un pareil effet?

—«Mathurine Gaël t’a écrit?... A toi?...

—Oui, mon père.

—Que te dit-elle?... Montre-moi cette lettre.»

Renaud de Valcor s’assit. Et, comme il se laissait tomber sur un siège,

sa fille eut le sentiment sinistre qu’il s’écroulait d’émotion.

Quand elle lui tendit le papier, elle vit un presque imperceptible

tremblement agiter la main dont il le saisit, et elle l’entendit

murmurer:

—«Aujourd’hui!... aujourd’hui!...»

Il lut.

Un visible soulagement parut sur ses traits lorsqu’il parvint à la

dernière ligne. Mais ensuite il garda longtemps ouvert sous ses yeux ce

feuillet de papier commun, couvert d’une grosse écriture laborieuse.

Micheline ne distinguait plus l’expression de sa face penchée. Tout à

coup, elle entendit un léger choc. Une goutte d’eau venait de s’écraser

sur la page. Était-ce une larme?... Elle qui n’avait jamais vu pleurer

son père, pas même au chevet d’agonie de la pauvre Laurence, elle

s’agenouilla près de lui, secouée d’épouvante.

Renaud tourna vers sa fille un visage étonné, hagard. Sans doute, il

avait oublié sa présence.

—«Va dormir, mon enfant,» lui dit-il d’une voix somnambulique. «Va.

Nous causerons demain.»

Elle n’osa pas répondre un seul mot, n’osa même pas lui tendre son

front pour recevoir le baiser qu’il ne songeait point à y mettre.

Fuyant l’intolérable oppression de cette scène, elle se réfugia dans sa

chambre, le laissant dans son boudoir, à elle, où il ne paraissait plus

d’ailleurs se douter qu’il fût.

Du seuil, elle le regarda encore. Il était retombé dans son attitude si

lugubrement pensive. Sa tête s’inclinait, ses yeux se fixaient toujours

sur cette lettre,—la lettre où la pauvre vieille paysanne pleurait sa

petite-fille perdue, où l’aïeule, abreuvée de douleurs, implorait pour

Bertrande égarée la protection de la pure Micheline.

VII

_AUTOUR D’UNE TOMBE_

LE lendemain, Micheline hésitait à se présenter chez son père. Ce fut

lui qui, vers onze heures du matin, fit demander si Mademoiselle était

levée, et si elle voulait bien venir le trouver dans son cabinet.

Elle y entra, le cœur étreint d’appréhension.

M. de Valcor marchait de long en large, en fumant une cigarette. Tout

de suite, sa fille se rassura en voyant que ce fier visage ne gardait

aucune trace des troubles de la nuit. Elle y retrouvait l’habituelle

expression,—mélange de force calme, d’ironie subtile, de ferme douceur,

qui charmait, en subjuguant. La fugace accentuation de l’âge s’était

effacée. Les traits avaient quelque chose de retrempé, de rajeuni, que

soulignait l’éclat du linge, éblouissant dans le veston de velours, à

la coupe dégagée, si seyant à cette élégante silhouette.

—«Eh bien, ma chérie, causons un peu,» dit le marquis. «Nous dirons

des choses qui en vaudront la peine. Tandis qu’à trois heures du matin,

quand je rentre harassé d’une difficile séance et que tu es toi-même

énervée par une veille déraisonnable...

—Si j’ai veillé, père, c’est que j’avais aperçu ici un individu dont

l’aspect me laissait une véritable frayeur.

—Ah!... Quel individu?

—Certainement un de ces «Apaches» de faubourg, capables de donner des

coups de couteau pour la belle «Casque d’or».

M. de Valcor sourit.

—«Tu lis donc le _Petit Journal_?

—Ma pauvre maman le lisait. Elle m’y a montré ce roman vécu, aussi

extraordinaire que les feuilletons qui amusaient ses longues journées

de maladie.

—Mais où l’as-tu vu, cet «Apache»?

—Ici, dans votre cabinet, père. J’allais entrer... Je me suis arrêtée

en découvrant que vous n’étiez pas seul.

—Tu as mal jugé ce brave homme,» prononça le marquis, en lançant

complaisamment une bouffée de cigarette. «C’est un ouvrier qui n’a

rien de commun avec les «Apaches», sinon son domicile sur la Butte,

son costume sans prétention, et son bagout de faubourien. Il venait,

au nom de ses camarades, me prier d’assister à une réunion, où des

orateurs populaires devaient les entretenir des débouchés qu’offrent

les colonies aux énergies surabondantes de la métropole. On me

demandait de parler de la Valcorie, de l’industrie du caoutchouc, et

peut-être espérait-on que je proposerais du travail là-bas à ceux qui

n’en trouvent point ici. C’était un guêpier où l’on pouvait me prendre.

On m’attaque beaucoup dans les cercles ouvriers, sous prétexte que

j’emploie sur mes plantations des Indiens que je rétribue d’une façon

dérisoire, alors que les bras de nos compatriotes manquent d’ouvrage.

En somme, c’était une occasion de m’expliquer là-dessus, dans un milieu

très spécial. Je n’en aurais pour rien au monde manqué l’occasion.

—Oh! papa!... papa...» s’écria Micheline.

Et, avec un élan aussi enfantin que l’appellation, elle se jeta dans

ses bras.

Il l’écarta, toujours souriant, mais la perçant du regard jusqu’au fond

de l’âme.

—«Qu’as-tu donc supposé?

—Rien... Des idées... Je m’étais fait tant de mal! Et toi, tu faisais

du bien...»

Vivement, comme par une protestation plaisante, il lui mit la main sur

la bouche. Mais, si brusque fut le geste, que Micheline sentit les

doigts nerveux se crisper sur ses joues et ses lèvres délicates. Elle

en rit, soulagée, détendue, presque heureuse.

—«Alors la réunion s’est prolongée tard?...

—Jusqu’à près de deux heures. Comme je ne prends jamais ma voiture pour

aller chez les pauvres, et que leurs quartiers ne sont pas visités par

les fiacres, je suis descendu de la Butte à pied, avec la neige... Tu

as vu dans quel état je suis rentré.

—Pauvre père! Et le public? Comment était-il?... Houleux, sans doute.

Grossier?... Non?...

—Pas commode, mais intéressant. Je te décrirai cela plus tard. Parlons

plutôt...»

Elle l’interrompit par une exclamation de remords attendri:

—«Et moi qui prenais ton visiteur pour un assassin!...»

Renaud de Valcor eut un tressaillement. Il se détourna vite,—sa

fille ne put voir l’éclair de ses yeux, la crispation de sa face,—et

marcha vers la cheminée pour y lancer le bout de sa cigarette. Puis,

lentement, il en ralluma une autre.

—«Voyons,» reprit-il enfin, «qu’avais-tu à me dire cette nuit?

—Père, j’ai rencontré Françoise.»

Le marquis étendit le bras, comme pour arrêter ce qui suivrait.

—«Ne me nomme pas cette coquine.

—Elle se repent, mon père. Elle expie, allez. Elle entre en religion.

—Belle acquisition pour le couvent qui la recevra. Mais comment le

sais-tu?

—Elle me l’a dit.

—Tu lui as parlé!...»

L’indignation de ce cri fit légèrement pâlir Micheline. Elle s’y

attendait. Mais elle avait le courage de ses actes et de ses sentiments.

—«La malheureuse m’a fait pitié. Elle se traînait en pleurant sur la

tombe de ma mère.

—Je l’y eusse écrasée!» fit Renaud.

Ses dents grinçantes, son talon tournant sur le tapis, broyaient

l’ennemie, si frêle! Micheline revit la silhouette gracile, la mince

figure dévastée de regret. Son cœur se crispa. La lutte, entre cet

homme et cette enfant, apparaissait trop inégale.

Madame de Ferneuse · 第 7 / 22 段