C’était une véritable niche de verdure et de fleurs. Les feuillages

naturalisés laissaient pendre des grappes d’orchidées artificielles,

d’une imitation merveilleuse. Parure d’hiver, en attendant que le

printemps permît à un jardinier d’entretenir là des plantes vives. Dans

les vases, les bouquets de la veille étaient flétris par le froid.

Micheline enleva l’un d’eux, et tendant à sa cousine un cornet en verre

de Venise irisé d’or:

—«Mets tes roses là-dedans,» lui dit-elle.

Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix. Ses larmes jaillirent.

Alors elle alla s’agenouiller au dehors, à l’angle des marches, et

s’abîma dans une prière.

M^{lle} de Valcor ôta toutes les fleurs fanées des autres vases. Puis

elle alla chercher les chrysanthèmes et les violettes, que son valet

de pied avait déposés à quelques pas de là. Elle les arrangea avec

autant de soin pour sa mère morte qu’elle le faisait jadis dans le

boudoir de cette mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie,

contemplant les corolles frileuses qui allaient périr là, loin de tous

les yeux, dans la nuit glacée, pour qu’une pensée de tendresse filiale

s’exhalât, à travers l’insondable inconnu, vers l’âme enfuie. Elle

murmura: «Maman!...» Et, sanglotante, elle s’agenouilla, elle aussi,

mais dans l’intérieur de la chapelle.

Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes filles se retrouvaient

dans l’allée, tandis que Micheline refermait la grille, Françoise lui

dit simplement:

—«Merci.

—Nos deux chemins ne se croiseront peut-être plus,» dit gravement

M^{lle} de Valcor. «Veux-tu accepter de moi un conseil?

—Parle.

—N’entre pas au couvent par désespoir, Françoise. Tu n’as pas la

vocation. C’est un coup de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu

n’as que vingt ans.»

M^{lle} de Plesguen hocha la tête.

—«Essaie de guérir.

—Comment?

—Par l’oubli.

—Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse?»

Le beau visage se couvrit de rougeur.

—«Il ne s’est pas rendu indigne de moi,» dit hautainement M^{lle} de

Valcor.

—«Qu’en sais-tu? Il est à l’étranger, au loin. Pourrais-tu seulement

dire dans quel pays? S’il ne revient pas, c’est que, à ses yeux aussi,

les Valcor...

—Tais-toi!... tais-toi!...» cria Micheline. «Est-ce pour cela que je

t’aurai admise à prier avec moi sur la tombe de ma mère?...»

Une émotion moins âpre détendit un peu l’âme en révolte de Françoise.

—«Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce que tu souffriras encore, ma

pauvre Micheline, ne te viendra pas par moi, sois-en certaine.»

Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant une main vers le caveau:

—«En son nom, à _elle_, je te le jure.»

Sans répondre, le cœur étreint d’une angoisse, M^{lle} de Valcor

s’éloignait. Françoise la rappela.

—«Un mot encore, et je te quitte. Pourrais-tu me dire où demeure une

ouvrière à qui ta famille s’intéresse? Vous ne l’avez sans doute pas

perdue de vue.

—Qui donc?

—Bertrande Gaël.»

Micheline répéta ce nom avec étonnement.

—«Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais... en Bretagne, chez sa

grand’mère, au Conquet.

—Tu me réponds cela de bonne foi?

—Pourquoi veux-tu?...

—Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en sait plus long que toi,

lui qui l’a recueillie et soignée quand elle s’est jetée sous les roues

de son automobile.

—Sous les roues!... Quand cela?... Où donc?...

—L’année dernière. Aux Champs-Élysées.

—Comment?... Bertrande a donc été à Paris?

—Elle y est toujours.

—Qui l’y a fait venir?

—Le prince de Villingen.

—Oh!...»

Un silence. Les yeux chauds et sombres de Micheline, les yeux froids et

clairs de Françoise, se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne

prononçaient pas. La première demanda enfin:

—«C’est elle?...

—Oui.»

Une pause haletante. Puis Micheline:

—«Mais, en ce cas, comment mon père protège-t-il encore cette

misérable?...

—Ne me demande pas,» dit Françoise, «quel rôle elle a pu jouer entre

le marquis de Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert de

Villingen, son amant.»

Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement le mot qui leur était

si terrible.

—«D’ailleurs,» ajouta M^{lle} de Plesguen, «je ne le vois pas moi-même

clairement, ce rôle. Il y a là un gouffre effrayant, un trou d’ombre

et de mystère. Ton bonheur y sombrera peut-être aussi, ma pauvre

Micheline. Et, je te le répète, ce ne sera plus par ma faute.»

Si ferme et si fière que fût M^{lle} de Valcor, elle frissonna. Mais

aussitôt:

—«Pourquoi donc demandais-tu l’adresse d’une pareille créature?

T’abaisserais-tu à entrer en lutte avec elle?

—Peux-tu le croire?

—Tu veux donc lui arracher des secrets qui pourraient encore te servir

contre nous?

—Micheline, je n’ai plus d’ambition, de projets, ni de haine. J’ai

désarmé. N’en ai-je pas fait le serment sur la tombe de ta mère?...

—Alors?...

—Je voudrais...» dit Françoise, blême, raidie, les yeux fixes, «je

voudrais voir l’enfant... Son enfant, à lui... comprends-tu?

—Non...» fit rêveusement Micheline. «Je ne comprends pas. Cependant,»

ajouta-t-elle, «si je découvre le renseignement que tu me demandes, je

te le ferai parvenir.

—Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon.»

M^{lle} de Valcor n’eut même pas le temps de répondre, tant fut soudain

le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter

l’embarras d’une main tendue et refusée, l’impulsion d’un baiser

impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n’était-ce

qu’un retour de sa preste vivacité d’autrefois, quand, fillette

bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave

indolence de Micheline. Celle-ci la vit disparaître entre les tombes,

fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus

fragile de toute cette immutabilité.

M^{lle} de Valcor revint lentement vers l’entrée principale du

cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces

marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s’y fussent

appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de

cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux

noirs, pleins d’une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes,

pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des

fibres saignantes n’était encore cicatrisée dans la fraîche blessure.

Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait

presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre

avec Françoise. Dieu! quel nuage plein de foudre pesait encore sur

leur destin? Que signifiaient les réticences de son infortunée

cousine?—réticences d’autant plus impressionnantes que les velléités

pacificatrices de M^{lle} de Plesguen ne pouvaient être mises en doute.

«Mon père!... mon père!...» pensait Micheline.

Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose,

entrevoir encore un coin d’ombre où puissent se blottir les ennemis de

ce père tant admiré, tant chéri! Mais n’y avait-il pas pire? Serait-ce

possible, qu’à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose

d’indicible, de sournois, d’obscur... Oh! non, pas cela!... Toute son

âme s’insurgeait contre un tel supplice!... N’était-ce pas celui dont

sa mère était morte?...

Pour n’en pas même admettre la crainte, elle s’interdit d’y penser.

Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur.

Qu’importait l’absence? Qu’importait le temps? Hervé était fidèle. Il

lui avait demandé d’accepter comme lui l’épreuve. Elle l’accepterait,

quelle qu’en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l’espoir ni

la foi.

Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient des souffles

méchants.

Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré

cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l’affreuse

expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que

des paroles corrodées d’amertume.

Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l’emportait à

travers le Paris froid et fiévreux de février, et où elle s’enfonçait,

isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur

le crépuscule hâtif s’allumaient les cônes blancs des réverbères

à incandescence. L’électricité jaillissait aux devantures. Un

fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi

ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la

violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine

entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d’étoiles mouvantes, et les

masses ténébreuses, comme d’un fusain écrasé, au long de ses bords, des

palais, des flèches, des tours.

La voiture enfila la rue du Bac. Sur l’appel du cocher, la porte

haute et cintrée de l’hôtel s’ouvrit. Le gravier cria dans la cour. On

s’arrêtait devant le perron.

—«Monsieur est chez lui?» demanda Micheline au laquais d’antichambre.

—«Non, mademoiselle. Monsieur le marquis n’est pas encore rentré du

Palais Bourbon.»

«C’est vrai, il y a séance aujourd’hui,» pensa la jeune fille.

Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde femme de chambre,

qui la débarrassa du pesant voile de crêpe et de ses vêtements de

ville. Elle passa une robe d’intérieur entièrement blanche, et ne put

s’empêcher de murmurer:

—«Si ce n’était pour mon père, comme je préférerais rester en noir,

même à la maison!

—Mademoiselle m’excusera, mais je suis tout à fait dans les idées de

monsieur le marquis,» dit la camériste. «Ce n’est pas le costume qui

fait la sincérité du chagrin. D’ailleurs, le blanc, c’est deuil.»

Micheline ne répondit pas. Elle savait bien que si sa mère eût laissé

dans un autre cœur des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud

de Valcor ne se fût point préoccupé des effets d’une étoffe pour la

beauté de sa fille ou l’agrément de ses yeux.

—«Je ne t’aurai sans doute plus si longtemps près de moi,» lui avait-il

dit. «Tu te marieras bientôt. N’aie pas la cruauté de gâter mon bonheur

de te voir, en t’assombrissant de ces chiffons affreux. Quel gré t’en

saurait notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc, quand nous sommes

tous deux seuls chez nous.»

Sa toilette achevée, Micheline passa dans son petit salon.

Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, resté ouvert, elle

aperçut son courrier. Il y avait des journaux illustrés, des réclames

de couturiers et de modistes, des lettres. La plupart contenaient

encore des condoléances. La grande écriture tremblée d’une enveloppe,

timbrée du Conquet, attira son attention.

Elle ouvrit le papier commun, vit quelques lignes tracées d’une main

peu habituée à tenir la plume, et tressaillit en lisant la signature:

«_Mathurine Gaël_.»

C’était la grand’mère de Bertrande, cette vieille, à la curieuse figure

d’austérité, d’orgueil, taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste

comme toute fille, femme et mère de marins, pour avoir tant regardé la

mer sans voir revenir ceux qu’elle attendait.

Micheline se la rappelait bien. Toute fillette, quand elle rencontrait

cette femme, dans le parc, sur la grève ou sur la lande, elle avait un

peu peur de ses terribles yeux clairs dans son visage bronzé. Mais la

petite Bertrande, qui parfois alors jouait avec elle, lui disait:

—«Mère-grand n’est pas méchante. Seulement, elle a eu trop de misères

dans la vie, n’est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu, là-bas,

sur l’eau, et que maman n’a plus sa tête.»

«Pauvre créature! Que me veut-elle?» pensa Micheline.

Voici quelle était l’épître:

«_Mademoiselle_,

«_Vous avez perdu votre mère. Rien au monde ne la remplacera pour

vous. Votre cœur est bon. Tous le savent dans ce pays-ci. Votre

douleur doit vous disposer à la pitié pour les autres. Aussi, moi qui

voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous supplie de ne pas

repousser les miennes._

«_Ma petite-fille Bertrande est à Paris, sans que je sache rien

d’elle, sinon qu’elle est coupable. Elle doit être plus malheureuse

encore que coupable. Elle n’a jamais connu son père. Sa mère,—vous

vous en souvenez peut-être,—ne put la garantir du mal, car Dieu lui a

aveuglé l’esprit. Ce sont les excuses de la brebis égarée._

«_Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais savoir ce qu’elle

devient. Je voudrais qu’un ange compatissant s’inclinât vers elle au

fond de l’abîme._

«_J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, mon infortunée Bertrande

pourrait encore être sauvée._

«_Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai cru que cette prière

y pourrait pénétrer. Je vous l’adresse, Mademoiselle Micheline, en

vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien

humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se

croisant sur votre front._

«MATHURINE GAËL.»

M^{lle} de Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de

solennel et de bizarre s’en dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté.

Malgré les prérogatives d’un grand âge, cette femme de condition

infime, et qui l’implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au

moins du dévouement.

La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la

bassesse et l’intérêt poussaient souvent jusqu’à la servilité. Et

c’était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui

assurait la préserver d’une fatalité quelconque, en la bénissant, elle,

Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque

illusion sur le prestige des cheveux blancs.

Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille.

Malgré sa généreuse nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas

de celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, ni par sa forme,

qu’elle jugeait emphatique et ambiguë.

Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du cimetière, s’y enchaînait

même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se

serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu définir.

«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle. Et, comme sept heures

sonnaient: «Pourvu qu’il n’y ait pas séance de nuit!»

Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu’elle

crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s’approcha d’une

fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de

l’automobile.

Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud de Valcor était de retour

à la maison.

VI

_UNE NUIT D’HIVER_

DANS son empressement à rencontrer son père, à voir sa figure

énergique, à dissiper auprès de lui les vagues inquiétudes dont elle

sentait l’étreinte, Micheline gagna le cabinet de M. de Valcor sans

faire prévenir celui-ci. S’il n’y était pas encore, il y viendrait en

quittant sa chambre, après avoir changé de vêtements. A cette heure-ci,

au moment où allait sonner le dîner, elle ne le dérangerait pas. C’est

pourquoi elle négligea de lui faire demander, comme d’habitude, s’il

était seul et si elle pouvait entrer chez lui. Au lieu de passer par

le palier, elle traversa la bibliothèque et le fumoir, puis ouvrit une

porte intérieure donnant sur le cabinet du marquis.

Un son de voix la cloua derrière une portière qu’elle allait écarter.

Son père disait:

—«Ne vous ai-je pas défendu de mettre les pieds ici? A quoi cela vous

avance-t-il? Vous y risquez autant que moi.»

Dans l’état d’âme où était Micheline, ces paroles lui causèrent un choc

pénible. A tout autre moment, elle n’y eût prêté aucune attention. Tant

de gens gravitaient autour du puissant maître de la Valcorie lointaine,

du député de fraîche date, déjà influent! Il maniait tant d’âmes

et tant d’intérêts! Il avait à parler tant de langages, depuis les

courtoises formules de la diplomatie jusqu’au rude jargon des affaires.

Le sens d’un mot, d’une phrase détachée, pouvait se rapporter à tant

de complications incompréhensibles pour une jeune fille! Mais, depuis

l’après-midi, Micheline se sentait comme enveloppée d’équivoques. Et

voici que le mauvais sortilège continuait d’opérer. L’intonation de son

père lui parut aussi étrange que les paroles. Frissonnante, elle fit ce

que, de sa vie, elle n’avait fait. Elle inclina un peu la tête jusqu’à

l’écartement du rideau, et regarda sans se montrer.

L’homme qu’elle aperçut, face à face avec le marquis de Valcor, lui fit

peur.

C’était un gaillard à visage et à costume faubouriens, un bellâtre

vulgaire et avantageux, roux de cheveux comme de moustache, le menton

rasé dessinant la mâchoire bestiale, les yeux petits sous le front bas,

la taille haute, souple, de musculature redoutable, un de ces fauves

de barrière comme justement M^{lle} de Valcor en avait entrevu ces

jours-ci, par les glaces de son coupé, dans les quartiers excentriques,

autour du Père-Lachaise.

—«Excusez-moi... Ça pressait, monsieur le marquis,» répliqua ce

singulier visiteur. «Je vous dis qu’ils sont sur la voie. Quand ils

m’auront fait coffrer, vous serez empêtré encore plus que Bibi, s’pas?

—Taisez-vous,» dit M. de Valcor. «Partez, j’irai rue de Ravignan.

Disons... ce soir, à onze heures.

—Faites pas ça. Ils connaissent la cambuse. La môme a ramené l’autre

jour un bonhomme en pain d’épices, un type fouinard, qui lui a posé un

tas de questions. Elle a dû jaspiner, la mâtine!... Je lui ai flanqué

une râclée, mais... trop tard. Un mouchard, sûrement, ce pistolet-là.

Dame! Elle ne reçoit pas tous les jours des ambassadeurs. C’est le

métier qui veut ça.»

Derrière la porte, Micheline tremblait comme la feuille. Elle ne

pouvait comprendre l’abomination des paroles. Mais avec quelle

audacieuse familiarité l’inquiétant personnage s’adressait au marquis.

L’expression insolente et gouailleuse de ce drôle lui faisait un effet

plus sinistre que si les murailles eussent oscillé.

Le timbre extérieur de l’hôtel vibra.

Cette brusque sonorité rappela Micheline au sentiment de sa situation.

Elle, M^{lle} de Valcor, aux écoutes derrière une porte, comme une

servante curieuse! Une révolte la redressa. Elle s’enfuit, rentra dans

son boudoir.

Plus d’un quart d’heure s’écoula sans qu’elle parvînt à démêler ce

qu’elle éprouvait. Deux fois encore elle entendit les sonneries

annonçant des visiteurs. Puis on frappa chez elle. Un domestique parut.

—«Monsieur le marquis fait avertir Mademoiselle qu’il y a trois de ses

amis à dîner.

—Comment?...»

Elle allait s’écrier: «Dans notre deuil!» Mais elle retint le

commentaire devant le valet.

Celui-ci reprit:

—«Monsieur le comte de Prézarches, l’ancien ministre, monsieur

Raymond Varouze, président de la Cour de cassation, et le cousin de

Mademoiselle, monsieur Amaury de Servon-Tanis.

—Priez monsieur le marquis de m’excuser. Dites-lui que je suis

souffrante, que je ne descendrai pas.»

Le domestique s’inclina, disparut.

Deux minutes plus tard, Renaud entrait chez sa fille.

Quand elle le vit, elle se dressa, courut d’un élan se jeter dans ses

bras. Il la sentit trembler—elle, sa Micheline, altière et forte comme

lui-même.

—«Ma chérie!... qu’as-tu?...

—Père!... si vous saviez!... J’avais tant à vous dire! J’avais tant

besoin d’être seule avec vous!

—Tu m’en veux d’avoir demandé à Prézarches et à Varouze de dîner avec

nous?... C’est la politique, mon enfant. Je dois avoir ces gens-là dans

la main. Eux et moi, nous aurons à causer, aux cigares.

—Et mon cousin?

—Amaury?... Il ne compte pas.

—Vous savez bien qu’il me fait la cour?

—Eh! eh!...

—Oh! père. Ne dites pas que vous souhaitez de me voir sa femme.

—Pourquoi non?

—Vous savez bien que mon cœur s’est donné.

—Au petit de Ferneuse. Hélas!...»

Un nuage passa sur le front du marquis. Il écarta sa fille, marcha

par la chambre. Malgré l’heure soucieuse, elle eut une palpitation de

fierté en contemplant ce père qu’elle adorait, et qui lui parut de si

haute allure dans sa simple jaquette noire, gardée pour bien marquer

l’intimité du repas.

Il redressa vers elle son visage de fine énergie, aux yeux bleu sombre,

attirants et profonds.

—«Il ne s’agit pas de ton mariage. Et tu ne vas pas me dire que tu as

peur d’un flirt.

—Un flirt!...» s’écria-t-elle en se raidissant. «Moins de deux mois

après avoir enseveli ma mère.»

M. de Valcor contint à peine un geste d’impatience.

—«Voyons, fillette... Pas de grands mots! Que penses-tu donc que je

prémédite? Seigneur! Amaury est de la famille. J’ai prié deux amis

intimes de venir causer avec moi, parce que nous n’avions que ce

moment. Si tu trouves que c’est manquer à la mémoire de ta mère, nous

serons d’avis différents pour la première fois.»

Il parlait d’un ton ennuyé. Mais il ajouta plus sèchement:

—«Si tu ne viens pas à table, je jugerai que tu veux me donner une

leçon. Et, je t’en avertis, je ne les tolère pas.»

Micheline réfléchit une seconde et dit:

—«Père, à quelle heure ces messieurs s’en iront-ils? Je vous répète que

j’ai des choses très graves à vous communiquer. Pourrez-vous m’entendre

ce soir?»

Une extrême contrariété se peignit sur la figure de Renaud.

—«Non,» répondit-il. «J’ai à sortir.»

Sa fille eut un cri:

—«Oh! père, n’y allez pas! J’ai peur!

—Tu as peur?... De quoi as-tu peur?» dit-il en marchant vers elle,

stupéfait.

Elle murmura:

—«N’y allez pas!... Je vous en prie, n’y allez pas!

—Mais, où donc?» fit-il, presque avec violence.

Comme elle le regardait, fixement, sans répondre, il reprit, d’un ton

très bas, empreint de sa volonté terrible:

—«Ma petite fille, assez! n’est-ce pas? De telles explications sont

hors de propos lorsque nous avons des étrangers, chez nous, que mon

absence étonne, sans doute. Nous reprendrons cela plus tard, dans la

mesure qui me conviendra. Pour le moment, agis à ta guise.»

Il la quitta.

Elle passa dans son cabinet de toilette, sonna sa femme de chambre.

—«Ma robe de mousseline de soie noire et crêpe... Vite!»

Un instant après elle paraissait au salon.

Son père eut un mouvement lorsqu’il la vit entrer, toute en noir,

avec son admirable visage d’une pâleur qui justifiait le prétexte de

maladie, que, déjà, il avait donné, pour son absence. Les grands yeux

d’ombre, sous le front si blanc, avaient de longs rayons tristes, mais

aucune langueur. Leur regard, même affligé, exprimait la fermeté de

cette âme juvénile.

On s’empressa.

—«Ce n’est rien... Je vais mieux... Merci.»

Puis, plus bas, à son cousin:

—«Amaury, soyez gentil. Ne me forcez pas à parler ce soir. C’est la

première fois qu’il y a quelqu’un à notre table depuis que maman n’est

plus là... Ça me fait mal.»

Celui à qui elle fit cette recommandation l’observa religieusement.

C’était un joli jeune homme, n’ayant guère pour lui, avec son

gracieux physique, qu’une fortune point trop écornée et son beau

nom de Servon-Tanis. Il avait contre lui son cœur tendre et timide.

Désespérément épris de Micheline, il n’eût point même osé, avec elle,

ce flirt auquel M. de Valcor encourageait plaisamment sa fille.

Le marquis ne le favorisait pas autrement d’ailleurs, s’étant dit

seulement que si Micheline pouvait oublier Hervé de Ferneuse, elle

s’épargnerait peut-être bien des souffrances. Puis il eût été heureux

de la marier tôt, de faire d’elle une Servon-Tanis, comme sa mère.

Dans la salle à manger, vaste et somptueuse, autour de la table au

service sévère, sans fleurs, sans bougies, sous la seule lumière

électrique tombant du plafond, le dîner fut dépourvu d’entrain.

«Un vrai repas d’enterrement,» pensait ce vieux beau, le comte de

Prézarches, dépité de ne pouvoir étaler une galanterie sénile devant

l’adorable, mais trop sérieuse jeune fille, qui présidait en face de

son père.

Des pensées de convoitise, soigneusement dissimulées d’ailleurs,

faisaient quelquefois baisser les paupières de Varouze, sur ses

yeux trop noirs et trop flambants de Méridional, entre ses favoris

déjà pointillés du givre de la cinquantaine. «Ah! quand elle sera

mariée!...» se disait-il, vicieusement. «Surtout si elle épouse ce

benêt de petit cousin, qui roule des yeux de carpe en lui versant de

l’eau à côté de son verre!...»

Madame de Ferneuse · 第 6 / 22 段