C’était bien peut-être cela. Car la malheureuse voulait tout savoir.

Mais c’était encore autre chose. C’était la montée étourdissante des

sentiments inconnus d’elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de

son être, comme par l’arrachement d’une digue, en cette foudroyante

irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle

écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée,

saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d’héroïsme ou de

lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des

décombres.

Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du

lendemain dépendaient d’elle seule, M^{lle} de Plesguen demanda, d’une

voix aussi brisée que toute sa personne:

—«Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends pas.

—Vous ne comprenez pas? Mais vous n’avez qu’à décider votre père à

reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés.

Tout est là. Le prince de Villingen n’a pas encore douté une minute

de votre bon droit, ni de l’imposture infâme. Il exècre Valcor. Il

le méprise. Pour lui, c’est un brigand déguisé en marquis. Supposez

que cette conviction s’émousse. Pourquoi alors ne pas accepter d’un

gentilhomme la main d’une jeune femme que ce gentilhomme saurait

rendre acceptable, même socialement, et la dot? Quel serait son tort

envers vous? N’est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant

à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre

abdication, votre froideur, le découragent. Tandis que d’autre part...

—D’autre part?» répéta Françoise haletante.

—«Ah!» reprit Escaldas. «Il y a des liens bien attrayants qui risquent

de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée.

L’enfant est délicieux. J’ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec

des airs vraiment paternels.

—Assez!... assez!...» ordonna Françoise.

De nouveau elle se redressait, se soulevait de son siège, s’érigeait

avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de

volonté souveraine.

Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait

plus qu’attendre de ses lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce

n’était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes,

mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce

jalousie, qu’il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline,

et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop

privilégiée. Ce n’était pas la Françoise agressive du procès de Valcor,

traînant son père dans les cabinets d’hommes de loi, les dents serrées,

les traits tirés par l’effort constant de la lutte, marchant vers le

but avec la vaillance tenace d’une femme qui vise une triple conquête:

revanche, fortune et amour. Ce n’était même plus la Françoise de tout

à l’heure, si troublée au nom de celui qu’elle adorait, rougissante

sous sa pâleur, et n’écoutant même pas les plans de combat soi-disant

infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d’apprendre ce

que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu’il

était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous

le choc de la destinée,—ou plutôt non, la personnalité plus haute que

toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée

au cours des siècles par l’orgueilleuse vertu de toute sa race, se

dégageait en elle d’un seul bond.

—«Monsieur,» dit-elle à Escaldas, «puisque vous voyez souvent le prince

de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui?

—Comment? bien volontiers...» balbutia l’autre, démonté sans savoir

pourquoi, rien qu’à l’accent et à l’air de cette mince figure figée

dans l’inaccessible.

Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. La petite chambre, d’une

intimité mesquine, où le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains

travaux des heures vides, difficiles à remplir parce que l’espérance ne

les enchante pas, commençait à s’assombrir par la tombée du crépuscule

d’hiver dans la cour sans horizon. Les coups de marteau montaient d’en

bas avec des rythmes obstinés, des résonances méchantes comme des

mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une caisse?... Un cœur?... Un

cercueil?

—«Vous direz à Gilbert,» prononça lentement Françoise, «qu’il doit

épouser la mère de son enfant.

—Vous n’y pensez pas!

—Et,» ajouta-t-elle, «que moi, Françoise de Plesguen, je le lui

conseille.»

Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur d’un homme qui aurait

mis une allumette enflammée sur de l’amadou et qui en verrait surgir

une fleur humide de rosée.

—«Mademoiselle, songez à ce que vous décidez en ce moment. Vous vous

perdez, vous perdez votre père, vous assurez le triomphe d’un criminel

monstrueux. C’est au marquis de Valcor, ou, du moins, c’est au bandit

qui se prétend tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, votre

amour, l’honneur de monsieur de Plesguen.

—L’honneur de mon père est intact.

—Vous savez bien que non. Vous savez bien ce qui reste, dans l’opinion,

après cette histoire de faux, si infernalement machinée par votre

spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. Vous me l’avez dit

vous-même.»

Elle se tut. Le Bolivien reprit:

—«Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire rivale, si vous dénouez

l’engagement qui le lie à vous, au moment même où votre père renonce

à revendiquer votre patrimoine, le prince perdra d’un seul coup sa

foi dans vos sentiments pour lui, dans votre cause, et ses scrupules

quant aux serments qu’il vous a faits. Je doute alors qu’il hésite

à se rapprocher du marquis et à épouser Bertrande. Leur alliance et

votre désistement après la validation sensationnelle que vous savez,

consacreront le triomphe définitif du plus audacieux gredin qui jamais

ait bravé la justice humaine et la justice divine. Vous et votre

père, vous roulerez dans la boue. Chacun verra en vous des intrigants

abjects, qui ont essayé, par les plus répugnants moyens, d’escroquer un

titre et une fortune.»

Un sourd cri de détresse et d’horreur jaillit de la gorge de Françoise.

Elle tremblait, elle se tordait les mains. Qu’allait-elle répondre?

Escaldas, croyant l’avoir convaincue, attendait la rétractation de

l’ordre qu’elle lui donnait tout à l’heure. Il ne pouvait se persuader

qu’elle l’avait dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données

psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. Il tenait

compte de ce qu’il devinait et comprenait dans cette fille de race:

la jalousie, l’ambition, la passion, la vanité, ce qu’elle partageait

avec toutes ses sœurs du même sexe, et ce qu’elle détenait à un plus

haut degré qu’aucune d’elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant

ressort de fierté que l’impulsion de l’antique droiture. Ces notions-là

demeuraient indiscernables pour le métis.

Jamais, d’ailleurs, il ne sut quel emportement soulevait cette âme

bouleversée. M^{lle} de Plesguen n’eut pas le loisir de lui répondre.

Une porte venait de s’ouvrir, dans l’embrasure de laquelle apparaissait

Marc de Plesguen, attiré par la voix du visiteur, celui-ci ayant

inconsciemment haussé le ton.

Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention préventive avait

duré six semaines ou six ans, tant son ancien allié lui parut changé

moralement et physiquement. M. de Plesguen avait vieilli. Sa moustache

et ses cheveux étaient aujourd’hui presque tout à fait blancs. Son long

visage maigre semblait s’être vidé du peu de chair conservé jusque là.

Ses yeux ternis s’emplissaient d’une tristesse obscure. Mais ce qui fit

presque reculer le Bolivien fut l’expression menaçante que prit cette

physionomie spectrale, quand la conscience de sa présence, à lui-même,

y apparut.

—«Hors d’ici!» cria le vieux gentilhomme, qui, après ce mot, resta trop

suffoqué pour en prononcer un autre.

—«Mon père,» dit Françoise en lui saisissant la main, «c’est moi qui ai

fait entrer monsieur Escaldas.

—Toi!»

Il avait pris d’abord l’émotion de sa fille pour la révolte devant une

intrusion grossière.

—«J’avais si formellement défendu...» s’écria-t-il.

Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le

fait qu’elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque

peu. D’un accent plus mesuré, il reprit:

—«C’est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur.

Mademoiselle de Plesguen ne m’infligera plus la mortification de vous

accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence

paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l’avez à jamais

troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c’est que,

vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par

vos fallacieux mirages. Moi, je les avais repoussés avec dégoût.

Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C’était fini

là, si vous n’aviez lâchement égaré l’esprit d’une jeune fille. Vous

essayez encore la même tactique. Prenez garde! Si je vous retrouve

jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit

ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi

qu’une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit,

mais non pas comme faussaire et comme votre complice.»

José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la

mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que

celle-ci ne fût sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour

sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues.

Lorsqu’il traversa la cour, les coups de marteau de l’emballeur

meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs,

de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue.

Mais alors il se fit la réflexion que c’était dur d’avoir risqué sa

peau contre Valcor pour s’exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces

gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable.

«Et dire,» pensa-t-il, «que j’en entendrai peut-être autant de Gilbert,

un jour ou l’autre! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin

il me doit quelque chose. J’ai perdu ma bonne sinécure au château

de Valcor, je me démène depuis plus d’un an et finalement j’ai été

coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S’il s’enrichit en

épousant sa Bertrande, il n’aura pas le cœur, j’espère, de me laisser

crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que

je me donnerai avant de passer dans l’autre monde, c’est de démasquer

ce marquis du diable. Ah! celui-là m’offrirait maintenant un million

que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l’y

verrai, nom de D...!

V

_LES DEUX COUSINES_

DEVANT le portail du Père-Lachaise, un coupé de maître,—superbe

attelage à deux, grande livrée de deuil,—s’arrêta. Le valet de pied

sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute

et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et

le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction,

s’affirmaient au moindre mouvement. Elle se tourna vers l’intérieur.

—«Passez les fleurs à Lucien, Céline,» dit-elle à une femme de chambre

vêtue de noir, et d’une correction qui lui donnait presque l’air d’une

gouvernante.

—«Mademoiselle ne veut pas que je l’accompagne?

—Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit à porter cela.»

Le domestique avait les bras encombrés par d’énormes gerbes

de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de

violettes,—pâles violettes de Parme, aplaties et tassées en un disque

odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres.

A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif

respect qu’elle inspirait autour d’elle, et qui n’était pas seulement

l’attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service.

Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu

de neige sèche. L’après-midi était froid et splendide. Les tombes les

plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les

entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s’enlevaient en un dessin

vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée

avait flétri les offrandes fidèles. Ce n’étaient que corolles brunies

et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l’abri des petites

chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des

palmes et des feuillages d’un vert intact. La plupart étaient de ces

plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont

plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps

fragiles, que l’humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs

rameaux.

Après avoir quitté l’avenue principale pour prendre un chemin plus

étroit, la visiteuse allait s’engager dans un couloir entre deux rangs

de tombes, lorsqu’elle s’arrêta, saisie.

A quelques mètres d’elle se dressait un édifice sépulcral qui devait

être celui d’une riche famille, à en juger par son importance et par

le style de son architecture. C’était un monument pseudo-gothique, à

clochetons, à colonnettes et à fenêtres ogivales, dans lesquelles

brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large,

entouré d’une grille basse en fer forgé d’un beau travail, lui assurait

un aristocratique isolement.

Ce qui clouait sur place la jeune fille, c’était d’apercevoir devant

ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et

où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée.

L’attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion

profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait

pleurer ainsi, dans ce cimetière d’où le froid éloignait les plus

persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait

seule le droit et le devoir d’honorer d’un pareil hommage? Déjà

s’alarmait la tendresse ombrageuse de l’orpheline. Ce fut bien pis

quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille

glacée.

—«Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai moi-même jusqu’à la

tombe,» dit-elle au domestique, d’une voix trop basse pour troubler, à

cette distance, le recueillement de l’étrangère.

La grande silhouette noire du valet s’inclina sans mot dire. Il

plaça les gerbes et les bouquets sur un rebord de pierre, afin que

Mademoiselle n’eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis,

mettant la main à son chapeau à cocarde de crêpe:

—«Dois-je attendre au coin de l’allée, comme d’habitude?

—Non. Retournez jusqu’à la voiture. Dites à Prosper qu’il peut promener

les chevaux pendant un bon moment. Vous... attendez-moi à la grille.»

Il s’éloignait. Elle le rappela:

—«Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il suffit que je puisse vous

apercevoir en sortant.»

Il s’inclina, remit son chapeau, et partit avec cette pensée, qui

venait à tous à chaque marque de cette habituelle sollicitude:

«Ah! il n’y en a pas beaucoup comme elle.»

La jeune fille ne songea même pas à se munir des fleurs destinées

à renouveler la parure quotidienne de la chapelle funèbre. Elle

se dirigea vers la personne agenouillée, qui, le front contre ses

mains crispées à la clôture de la tombe, demeurait plongée dans un

recueillement impossible à distraire.

La nouvelle venue, en s’approchant, vit que la toilette noire, d’une

élégance simple, n’était pas à proprement parler une toilette de deuil.

Elle distingua une taille presque invraisemblablement mince prise dans

une jaquette d’astrakan, et des cheveux d’un blond délicat, pâle comme

l’avoine mûre, sous un toquet de velours.

—«Françoise!» dit-elle.

Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se

tourna,—non sans charme, mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse

qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs,

aux paupières rougies de larmes, s’élargirent presque avec effroi.

L’autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle

montrait une figure admirable, aux lignes pures, d’une blancheur un peu

anormale peut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans

l’émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d’une ardeur triste,

étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants.

—«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?... Devant la tombe de ma

mère... Toi qui l’as tuée!...»

Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans

l’intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration

désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation.

Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta:

—«Si je t’avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu’à

genoux et en larmes, je t’eusse chassée!

—Un cimetière est à tout le monde,» dit M^{lle} de Plesguen en se

relevant. Et elle ajouta: «Je veux bien m’agenouiller devant _elle_,

qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant de mal sans

le vouloir... Mais non devant toi, Micheline.»

Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et

elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de

choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus

sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur

dalle glacée.

Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans

une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de

grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve d’amour, l’une pensant

à Hervé de Ferneuse, l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen!

Elles s’imaginaient être amies, alors, les deux cousines, grandies

côte à côte. Même celle qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque

revanche de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle avait pu prévoir

à quelle œuvre sombre l’entraîneraient les complicités du destin.

—«Il serait inutile, en effet,» prononça Micheline, «de t’humilier

jusqu’à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi

maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.»

Françoise jeta un coup d’œil vers les fleurs,—sans doute si coûteuses

pour la saison,—qu’elle venait de remarquer, déposées à quelques pas.

Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet de roses du Midi, celles

qu’on appelle en Provence du _safrano_, que Micheline vit alors, elle

aussi, jonchant les marches devant le caveau.

—«Je les ai lancées par-dessus la grille, ne pouvant entrer,» dit

Françoise, «pour qu’elles soient aussi près que possible de ma pauvre

tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer dans la chapelle?

—Non,» fit durement Micheline, «tu profanerais ce lieu sacré, en y

pénétrant.»

Ni l’une ni l’autre n’avaient bougé. M^{lle} de Valcor semblait ne

pas vouloir approcher de la tombe de sa mère tant que celle qu’elle

accusait d’avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait si

proche. Elle ajouta:

—«Puisque tu appelles «ta tante» la victime qui repose ici, c’est donc

que tu reconnais l’abomination des calomnies qui devaient ruiner,

déshonorer mon père, et dont le scandale n’est pas près de s’éteindre.

Quels ne doivent pas être tes remords, en effet!»

Françoise de Plesguen répondit:

—«La vie m’a fait plus de mal que je n’ai voulu en faire à toi ou

aux tiens. Je ne sais pas si je me repens. J’ignore même si j’ai à

me repentir. Mais je souffre au delà de mes forces. C’est la douleur

qui m’a amenée devant cette tombe, pour prier et pleurer. Celle qui

vient d’y descendre m’a aimée quand j’étais petite. Je lui ai dû les

joies enfantines qui compteront comme ma seule part de bonheur en ce

monde. Te rappelles-tu quand elle m’invitait, en été, à Valcor?...

Quelle fête!... Mon enfance était si triste auprès de mon pauvre papa

mélancolique, dans la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil.

—Tu as pourtant oublié cela quand tu nous as déclaré la guerre.

—Oui, je l’ai oublié. Parce que j’étais ivre d’espérances plus fortes

que ces pâles souvenirs. Mes espérances ne sont plus. Alors je me

souviens.»

Micheline eut un sourire amer.

—«Te moques-tu de moi avec une pareille théorie?... Ce serait facile de

se disculper, à ce compte-là.

—Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque pas. Je ne me défends pas.

Je dis la vérité.

—C’est assez. Va-t’en.

—Soit! Adieu, Micheline.

—Adieu.»

Elles étaient fières l’une et l’autre. Dans les pires conflits, de

telles natures se gardent une sorte d’estime réciproque qui peut

s’accorder même avec la haine. Micheline crut voir flotter autour de

la frêle silhouette, qui se détournait maintenant, une telle ombre

de détresse, que, malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque

doucement:

—«Françoise!»

La tête blonde regarda en arrière, montrant de nouveau, sous le velours

noir de la toque, un mince visage pâle et comme pétri de chagrin.

—«Que veux-tu?

—Pourquoi disais-tu que la vie a été plus cruelle envers toi que tu

n’essayais de l’être envers nous?

—Qu’importe!» répliqua Françoise. «Sache seulement que ton splendide

domaine de Valcor, sur lequel je me croyais des droits, et que ton

nom, dont j’étais jalouse, pourraient me revenir aujourd’hui sans rien

changer à mon sort.

—Comment?

—Parce que ce patrimoine magnifique ne m’empêcherait pas de me faire

religieuse.

—Toi, religieuse!...

—Cela t’étonne.

—Certes, tu aimais tant la vie! Et tu veux y renoncer, à vingt ans!

—Ne t’ai-je pas donné la mesure du mal qu’elle m’a fait? Je la hais

maintenant, la vie.

—Est-ce le regret d’avoir écouté, d’avoir suivi des suggestions

criminelles?...

—Oh!...» murmura M^{lle} de Plesguen avec une expression étrange.

—«Tu crois peut-être encore à ton bon droit?

—Ne me force pas à te répondre. Rappelle-toi ce que je t’ai déclaré: je

n’ai pas de remords.»

Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. Françoise eut un

petit rire, un de ces rires qui font mal.

—«Laisse donc... Sois satisfaite. Écoute... Si j’ai souhaité d’être une

héritière comme toi, c’était pour contenter l’ambition de celui que

j’aimais.

—Je savais bien qu’on t’armait contre nous, qu’on te poussait à agir.

Malheureuse!...

—Oh! j’ai bien agi par moi-même. Je ne décline pas les responsabilités.

J’aimais. J’ai combattu pour mon amour. Peut-être ai-je commis de

mauvaises actions. J’aurais fait pire. Tu vois, je suis franche...

—Eh bien?...

—Eh bien, celui pour qui j’entreprenais ces choses hasardeuses, pour

qui j’entraînais mon père à une lutte dont il avait horreur,—mon pauvre

père, qui en mourra sans doute, comme ta mère en est morte,—pendant

ce temps, celui qui était mon but, ma conscience, mon tout, celui qui

m’avait donné sa foi, mon fiancé... me trompait, me mentait... Il

commettait la pire vilenie qu’un homme puisse commettre. Il séduisait

une jeune fille... Une jeune fille qu’il a rendue mère...»

M^{lle} de Plesguen s’arrêta, puis, presque aussitôt, reprit avec

son même rire de tout à l’heure, ce rire qui faisait mal, mais plus

strident cette fois:

—«Il l’épousera peut-être... Il l’épousera, cette fille... si, à son

tour, elle ramasse dans la boue assez d’argent pour payer une couronne

de princesse.

—Ah!» murmura Micheline, «c’est le prince de Villingen.

—Lui-même,» fit ironiquement Françoise.

Des images d’autrefois surgirent en M^{lle} de Valcor... Le bal qui

avait marqué le commencement de leurs malheurs à tous,—ce bal où, sans

deviner qu’elle excitait la jalousie furieuse de sa cousine, elle avait

conduit le cotillon avec Gilbert. Puis, peu après, la partie de tennis,

et l’apparition, au détour d’une charmille, de cette pâle petite

figure, contractée d’angoisse, de haine. Là, elle avait compris.

—«Tu dois souffrir, en effet,» dit-elle, «Je te plains de toute mon âme.

—Tu me plains?

—Oui.

—Tu ne te réjouis donc pas d’être si bien vengée?

—Je n’ai pas souhaité la vengeance, je t’assure.

—Tu m’interdisais d’approcher de la tombe de ta mère.»

Micheline resta un instant pensive. Puis, d’une châtelaine en acier

noirci qui pendait à sa ceinture, sous son mantelet de crêpe doublé de

loutre, elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d’abord la grille

du monument, se baissa, ramassa sur le seuil les roses de Françoise et

les lui rendit.

—«Viens les lui offrir toi-même,» reprit-elle en ouvrant la porte de la

petite chapelle.

Madame de Ferneuse · 第 5 / 22 段