—«En prison!...» rugit-il. «En prison préventive, pour faux!... Oui,

mademoiselle...» (Un jet de haine fusa de ses prunelles charbonneuses,

fit presque reculer la jeune femme, surprise). «Or, savez-vous qui

est l’auteur de ce faux, dont on n’a pu me convaincre? C’est celui

qui vous touche de si près... C’est le bandit que vous défendez parce

que vous le savez votre père... quand vous devriez le renier à cause

de cela même. Il nous a joués, le misérable!... Comment? je l’ignore.

Mais je sais une chose, c’est que je me vengerai de lui... C’est que

je reconstruirai patiemment l’édifice de conviction qu’il a fait

crouler... J’ai encore de quoi le perdre... On verra bien... On verra...

—Assez, Escaldas!» cria Gilbert.

Il soutenait Bertrande, prête à s’évanouir. Et le fait de tenir dans

ses bras cette créature charmante, qu’il avait doublement désirée, pour

elle-même et pour sa ressemblance avec une autre, réveillait un trouble

mal éteint.

Mais la violence du Bolivien, une fois déchaînée, ne se calmait pas

d’un mot.

—«Un faux», répétait-il, «un faux! Cette pièce que j’ai vue il y a

quatre ans, qu’on a cherchée pour moi dans des cartons où elle dormait

depuis vingt ans. Là-bas, à des milliers de lieues... Et qui se

retrouve ici, écrite avec une encre presque fraîche, sur un papier dont

le filigrane date de dix-huit mois!... Ah! ah! mais c’est par là que

je le repincerai, le démon!... Il a dû ravoir sa véritable lettre et y

substituer l’autre. Un coup de génie! Mais il n’est pas tiré d’affaire

pour ça, monsieur le marquis de Valcor. Je le tiens, moi!... oui,

moi, Escaldas. Nous sommes à deux de jeu, monseigneur! Monseigneur de

carton, matelot déserteur, assassin, voleur et faussaire!... Je lui

intenterai un procès en diffamation. Je ferai ouvrir une enquête. Il

faudra bien retrouver l’homme qui a dépouillé le vieux Pabro, qui l’a

tué, peut-être.»

Ce débordement de rage avait pour cause la peur soudaine d’une

réconciliation entre Gilbert et Bertrande. Tant que l’amour avait

été trop opposé à l’intérêt chez le jeune viveur, les beaux yeux et

les tendres paroles de la pauvre fille ne pouvaient constituer des

obstacles très redoutables. Mais José Escaldas venait d’apprendre

une chose dont il était à mille lieues de se douter: la proposition

qu’avait faite au prince décavé le marquis de Valcor de doter la jeune

fille. Et comment? D’une façon royale, à coup sûr, si la somme se

mesurait aux exigences de Villingen et à la fortune immense du père

supposé. Certes, le prince parlait de cette offre avec un magnifique

dédain. Il l’avait repoussée, non sans insolence, puisqu’un duel s’en

était suivi. Mais alors Gilbert ne doutait pas d’épouser Françoise

de Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable héritier du

marquisat de Valcor. Maintenant que ce rêve s’envolait, qui sait si

l’on ne verrait pas venir à composition la fierté du jeune homme? Après

tout, il l’aimait, cette délicieuse Bertrande. La beauté de l’enfant

qu’elle lui avait donné le touchait. Être riche, avec cela... Échapper

à la meute hurlante des créanciers...

En une vision rapide, tandis que le prince et sa naïve maîtresse

étreignaient leurs mains, les yeux dans les yeux, Escaldas aperçut

le dénouement de l’idylle. C’était, avec le désistement de Marc de

Plesguen et l’espoir brisé de sa fille, la véritable fin de l’Affaire

Valcor. Malgré ses vantardises, que pouvait-il, à lui tout seul, contre

le marquis? Et qu’obtiendrait-il? Rien. Si même, avec un adversaire

pareil, il n’y laissait pas sa peau.

Cependant, sa violente sortie, qui, d’abord, avait terrifié Bertrande,

semblait finalement produire un autre effet sur la jeune femme. Elle

s’était redressée, se tournant à présent vers lui, toute sa personne

suspendue à ces phrases, dont le sens lui échappait, mais dont elle

saisissait avidement chaque mot.

Quant à Gilbert, avec un air de résignation railleuse, il attendait que

le Bolivien perdît le souffle. Lorsque cette circonstance se produisit,

il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme il le faisait

quelquefois par familiarité dédaigneuse:

—«Tu as fini?»

L’autre roula des yeux furieux, et haussa les épaules.

—«Eh bien! tu sais,» reprit le jeune homme, avec le même air de blague

méprisante, «je trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t’ai invité

pour m’aider à convaincre cette enfant, mais non pour lui servir,

au dessert, le venin avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs

flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n’as pas besoin de nous

attendre.

—Alors,» fit Escaldas, «le plan de campagne que je voulais vous

soumettre?...

—Nous verrons cela un autre jour. Si ton second plan ne vaut pas mieux

que le premier, je te conseille de le mûrir encore un peu, mon vieil

Inca.»

IV

_CŒURS ALTIERS_

JOSÉ Escaldas sortit du restaurant. Son sang de «pays chaud» lui

bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas

aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs

désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le

parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures.

La marche le calma peu à peu.

D’abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et

finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il

franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac.

De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il

jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques

indices de l’événement du matin. Mais il ne distingua même pas la

grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps

des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la

foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne

rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure.

Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la

rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain

l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux

discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux

attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient

débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé

de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache

blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux

mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui

s’étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline

revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait

maintenu séparées leurs deux douleurs.

«Vous en verrez bien d’autres!» gronda férocement le Bolivien en

tournant sur ses talons.

Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte

cochère, encombrée par la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des

caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D’autres caisses en

formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau.

Cette cour, de proportions charmantes, s’encadrait de façades aux

jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l’ancien hôtel de Plesguen,

aujourd’hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher,

à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des

commodités modernes.

Sans demander à la concierge si les personnes qu’il allait voir se

trouvaient chez eux, Escaldas gagna l’escalier B, au fond de la cour,

à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui

n’étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de

l’escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant

de drap vert.

Une bonne vint ouvrir.

—«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?»

La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu’elle

n’avait pas la présence d’esprit d’exécuter.

—«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de

Plesguen?»

Il pénétra sans façon dans l’antichambre, ajoutant très haut:

—«J’ai des choses de la plus haute importance à lui dire.»

Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries.

Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s’écarta, laissa voir

une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat.

—«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon père vous entend, il va vous

défendre d’entrer.

—Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi. Vous ne savez pas de

quel intérêt il s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton.

La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n’osant pas... A la

fin le désir de savoir fut le plus fort.

—«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à

l’intention de la domestique.

Ils suivirent un corridor obscur—court d’ailleurs. Puis la clarté

reparut. M^{lle} de Plesguen introduisit le visiteur dans une petite

pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d’études et du cabinet

de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient

une partie. Il y avait un petit bureau, où l’on avait dû récemment

écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie

commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée

de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour,

calme dans une rue calme, avec l’amas des souvenirs entre ses murs

noircis.

La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison

pour faire reprendre le feu dans la grille d’une petite cheminée. Les

coups de marteau résonnèrent plus sourds.

—«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune fille avec une politesse froide.

Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse,

qui, à seize ans, lui donnait l’air d’une espiègle figure de Watteau.

Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait sur ce

fin visage, par l’expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint

plombé, l’éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablement une

beauté qui n’eût été, au mieux, que celle «du diable», mais qui aurait

paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté.

Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un étonnement visible, sur la

robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore

cette physionomie éteinte.

—«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a enterrée aujourd’hui, sans

que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua M^{lle} de

Plesguen, avec une amertume rancunière.

—«Votre tante!» s’exclama le Bolivien.

—«Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin

germain de mon père,» reprit-elle, les lèvres pincées.

—«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement, «j’ai échafaudé une histoire

insensée, j’ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père,

dans une fortune et dans des droits héréditaires que j’aurais prétendu

à tort vous avoir été escroqués. Pourquoi?... Pour une commission sans

doute. A-t-il jamais été question, entre nous, d’une telle commission?

—Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance...»

Escaldas ricana.

—«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez entraînés dans un abîme de

honte et de remords. Mon père en meurt. Quant à moi...»

Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure.

—«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un accent d’une force

impressionnante, «je ne puis vous faire des serments. Vous ne croiriez

pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d’un homme qui

n’est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une

inculpation qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à laquelle vous

croyez, vous; d’un homme, envers lequel vous n’avez maintenant que

défiance et mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... Aussi vrai

que j’ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer

sa mémoire, je suis absolument certain qu’il n’y a pas de marquis

de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L’homme

qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en

apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais

fournies. Ces preuves restent intactes. Et je les reconstituerai. Si ce

n’est pas pour vous, ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.»

L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l’homme

en silence, puis elle eut un geste découragé.

—«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle. «Admettons que la fausse

lettre n’ait pas été fabriquée par vous...

—Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que l’évidence, puisque le

Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu.

—Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n’aura plus

affaire avec quelqu’un qui lui a fourni des documents aussi équivoques.

Songez donc qu’on a failli l’arrêter, lui aussi! Son revolver ne le

quittait plus. Il se serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire.

Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.

—Raison de plus pour chercher la lumière.

—Il ne peut croire que vous la déteniez.»

Escaldas eut un mouvement qui signifiait: «Nous verrons bien!» Puis,

changeant de ton, il reprit:

—«Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu

pour plaider la cause de votre intérêt.

—Et quelle cause donc?

—Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.»

Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues

pâles. De tels mots dans la bouche d’un être pareil! Son cœur, son

amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!

—«Je vous en prie, monsieur!...»

Cependant la formule d’interdiction s’exhala sans énergie. Cet

Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de

Gilbert? Ne vivait-il pas dans son intimité?

—«Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise,» reprenait-il d’une

voix insidieuse, nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous

pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise

dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que

vous?

—Avec ma cousine Micheline.

—Avec celle qui n’est pas votre cousine... Avec la fille de

l’aventurier. Que vous ai-je dit alors?

—Que vous amèneriez le prince à mes pieds.

—L’ai-je fait?

—Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel moyen! Mais j’étais une petite

folle. Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays

lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien.

Ce soir-là, je perdais la tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai

depuis vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. Je connais la

vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce

que vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la véritable

héritière de Valcor.

—Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline

que parce que sa situation lui interdisait d’épouser une jeune fille

pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans

amour pour vous? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez

jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. N’a-t-il pas été

l’arbitre de cette affaire? Sans lui, votre père ne s’y serait jamais

lancé.»

Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il pas porté la persuasion

dans un cœur aussi désireux de croire? Il y manquait un élément,

dont l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert, repoussé

par M^{lle} de Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à

l’épouser,—conviction qui n’allait pas sans haine et désir de

vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les

déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince

était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour

atténuer aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de

Micheline.

—«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,» continuait le Bolivien d’un

accent moelleux, «que Villingen a risqué dans la partie dont vous

étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage même. Il s’est

couvert de dettes. Ce n’est pas monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi,

qui pouvions faire certaines dépenses: honoraires des gens de loi,

recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce

Pabro, qu’on a si étrangement supprimé en route.

—Supprimé?...

—Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de

nouvelles preuves? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de

l’affaire.»

La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase.

Tout entière aux préoccupations que l’adroit métis avait suscitées en

elle, Françoise murmura:

—«Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique

fortune dont il me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de nous

voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre

de l’élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas mis

les pieds chez nous.

—C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne pas.

—Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés?

—Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,» s’écria le Bolivien, tombant à

la familiarité, avec une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui,

en un moment pareil, ne s’en formalisait pas. «Comment voulez-vous

qu’il se désintéresse de vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte

sans irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce qui est

absolument désintéressé en ce monde? Vous exigez l’impossible. Même

désintéressé d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. Je

vous répète qu’il s’est follement endetté dans l’assurance de notre

commune réussite—follement. Le crédit s’offrait de lui-même quand on

le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit

au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit.

Maintenant sa situation est inextricable.»

M^{lle} de Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l’heure,

les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se

douta pas que le beau Gilbert s’était moins servi de ce crédit pour

les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le

jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de ces

considérations d’argent, alors qu’elle attendait autre chose.

—«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je? Le prince de Villingen ne

peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette

navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions.

—Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît

rien de ma démarche auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il y a

un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de loi.» J’ajouterai: «pas même

celles de la chevalerie.» Vous allez perdre celui que vous aimez et qui

vous aime. Et cela faute d’un peu de caractère et de persévérance.

Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d’une rivale.

—D’une rivale!...»

La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu

de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la

convulsion des lèvres.

—«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya le Bolivien, satisfait de

l’impression produite.

—«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria Françoise.

Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d’enfance, qui

toujours l’avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare

valeur de cette créature d’exception?

Escaldas eut un rire bref.

—«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant Valcor donnant sa

fille à l’homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea

un si sensible coup d’épée dans sa personnalité physique. Sa fille?...

J’entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle

qui mêle son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. Pour

ce qui est de l’autre...

—Que voulez-vous dire?

—Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse,

fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc

de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant

parfois à vos parties la marmaille du voisinage?... Une nommée

Bertrande?...

—Bertrande?» répéta M^{lle} de Plesguen en interrogeant ses souvenirs.

«Bertrande?... Attendez donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande

Gaël?

—Si, précisément.

—Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez «la

marmaille du pays». Elle appartenait à une famille très protégée du

château. Seulement mon oncle...—je veux dire monsieur de Valcor—la

tint de plus en plus à distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite

ressemblait à Micheline d’une façon que les parents de celle-ci

trouvaient gênante.

—Parbleu!

—Comment?

—Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu’au moment de ce coup

de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions

une piste, nous établissions que le soi-disant marquis n’était autre

que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père

de cette petite fille?...

—Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse route. Chercher qui est

cet homme, c’est se créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus

depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu’il n’est pas.» Et

comme je lui demandais: «Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?»

—«Je me garderai de le prononcer. C’est trop redoutablement grave,»

répliqua-t-il. Ensuite je n’eus plus l’occasion de le demander, car la

catastrophe arriva.

—Ce nom, c’était: Bertrand Gaël.

—Et vous osez appeler sa fille, cette fille de rien, «ma rivale»?

prononça hautainement Françoise qui, dans le drame où se jouait leur

destinée, ne voyait que son amour.

—Je vous demande pardon de ce que je vais vous apprendre, mademoiselle.

Le prince de Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l’a suivi

ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière.»

Le pâle visage de M^{lle} de Plesguen s’incendia. Elle demeura une

minute interdite. Puis elle dit, d’un ton méprisant:

—«Séduite?... Est-ce qu’on séduit des misérables de ce genre? Qu’il ait

répondu à ses effronteries par un caprice, je n’ai pas à le savoir.

Ce sont choses qui n’existent pas pour ma pensée. Je vous trouve osé

de m’en entretenir. Cela me punit de vous avoir reçu et écouté. C’est

assez, n’est-ce pas, monsieur.»

Elle se leva, presque belle à cet instant, par la virginale fierté, la

dignité de race, la vibrante révolte de sa fine personne, à l’élégant

maintien héréditaire.

Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, très humble.

—«Mademoiselle, croyez bien que je ne vous manquerais pas de respect

jusqu’à vous apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a une

vérité que vous devez connaître. Le moment est sérieux. Ce n’est pas

seulement votre fortune, c’est votre bonheur, c’est votre amour, qu’une

prompte résolution de vous sauverait sans doute aujourd’hui.

—Comment, monsieur, mêlez-vous le mot d’amour à la basse aventure que

vous me révélez?

—Si l’aventure est basse, elle peut mener à un dénouement assez haut.

Le marquis de Valcor offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci

voudra—vous entendez, qu’il voudra—pour faire de Bertrande une

princesse de Villingen.

—Il l’épouserait!» cria Françoise.

Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, transfigurés d’effroi,

d’indignation.

—«Ce ne serait pas le vil marché, impossible à conclure pour un homme

qui n’a pas abdiqué tout sentiment d’honneur. Cette jeune fille est

belle, irréprochable—du moins pour lui—et, de plus, il y a un enfant.

—Un enfant!» murmura M^{lle} de Plesguen.

Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la soutenaient plus. Un

égarement douloureux changeait de nouveau sa physionomie. L’éclat

passager s’effaçait comme sous la tombée d’un linceul.

—«Ne vous désolez pas, que diable!» dit un peu brutalement Escaldas,

que le remords et la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière

nature. «Vous jugiez mieux tout à l’heure en appréciant comme une

escapade sans conséquence cet épisode presque inévitable d’une vie

de garçon. Les conséquences... c’est à vous d’empêcher qu’il ne

s’en suive. Mais, dame, quand un intérêt d’argent aussi immédiat

s’accorde avec ce que certaines consciences peuvent considérer comme

un devoir et certains cœurs tendres comme une... hé! hé!... comme une

sollicitation... très douce... peut-on savoir ce qui se passera dans

l’esprit d’un être charmant, mais un peu léger, très friand de joies

positives, tel que notre aimable prince?»

Le métis parlait d’abondance, encouragé par la muette ardeur et le

regard fixe, halluciné, qui semblaient, chez Françoise, les signes

d’une attention intense.

Madame de Ferneuse · 第 4 / 22 段