—«Gilbert, si vous souffrez, pourquoi ne venez-vous pas à nous? Un peu

d’amour, c’est tout ce que nous demandons de vous pour être heureux,

mon petit Claude et moi.»

Son geste tendit légèrement le bébé, qui, d’un gentil mouvement, tourna

sa petite tête.

Le prince vit un mignon visage, dont les traits commençaient à se

débrouiller hors de l’ébauche incertaine des premiers mois, des yeux

arrondis, que les prunelles sombres emplissaient presque entièrement,

une bouchette rose, une boucle soyeuse et dorée, échappée de la

capeline de laine.

—«Il est gentil, ce mioche,» observa-t-il en souriant.

Escaldas intervint, obséquieux et blagueur:

—«Vous ne pouvez pas le renier. Il a déjà vos yeux. Il vous ressemblera.

—Ce n’est pas ce qu’on vous demande,» dit le prince brusquement. «Si

je vous ai enjoint de rester, Escaldas, c’est que je veux avoir une

explication avec vous. Et je dois en avoir une avec Bertrande, qui se

trouvera sans doute être la même.»

La jeune femme regarda presque avec répulsion ce métis à figure

olivâtre, à la barbe taillée en rectangle sous le menton, comme un

rabat, ou comme celle de certains dieux égyptiens, et qui semblait

avoir de la bile dans le blanc des yeux. Elle balbutia tout bas:

—«J’aimerais mieux vous parler seule à seul, Gilbert.

—J’ai besoin, ma chère, de te démontrer l’infamie des gens pour qui tu

veux me trahir.»

Elle sursauta, ouvrit la bouche, se tut. Un découragement profond se

peignit sur son visage, qui eût été radieusement beau dans le bonheur

et le bien-être, mais que la fatigue, les privations, les souffrances

morales et physiques, fanaient déjà.

A présent, le prince de Villingen fendait résolument la cohue. De temps

à autre, il rendait des coups de chapeau, sans s’inquiéter si les gens

de connaissance remarquaient la suite étrange que lui composaient José

Escaldas et Bertrande. Sans doute, son expérience parisienne lui

garantissait qu’on ne s’en apercevait même pas, aucun lieu n’étant,

plus que la foule, propice pour égarer les curiosités. Les personnes

marchant dans son sillage ne se trouvaient pas nécessairement de sa

société.

Un peu plus loin, il jeta un prudent regard circulaire, avant de se

laisser rejoindre par ses deux compagnons, auprès d’un fiacre qu’il

venait d’arrêter, et dans lequel il s’engouffra avec eux.

Il avait donné l’adresse d’un restaurant de la rive droite. Bertrande,

timidement, demanda:

—«Vous ne venez donc pas chez moi?

—Qu’y ferions-nous?» dit Gilbert.

Il voulait s’épargner le spectacle de l’unique chambre, la constatation

peut-être qu’il y manquait encore un meuble, un bibelot, un dernier

débris du luxe, déjà si modeste, dans lequel il avait installé la

petite dentellière, la sauvageonne des landes de Bretagne, la pauvre

fille séduite, prise comme un jouet brillant, et devenue si encombrante

par sa folie de maternité, d’honnêteté.

Dire qu’elle aurait pu devenir une des reines du demi-monde, et qu’elle

préférait bercer un poupon, le nourrir avec son aiguille ou son crochet

à dentelle! Elle refusait même les minces subsides de son amant, parce

qu’elle n’était pas nécessaire à son cœur, pas même à son plaisir, et

qu’elle le savait. D’ailleurs n’était-il pas plus pauvre qu’elle-même

de toutes les dettes et de tous les besoins qu’il avait.

—«Qu’y ferions-nous, chez toi?» répéta le prince décavé, d’une voix

presque mauvaise. Puis il se détendit un peu, dans un rire. «Il est

plus d’une heure. J’ai faim. Je vais vous offrir à déjeuner. Est-ce que

ce jeune homme ne nous fera pas des drames?» ajouta-t-il avec un coup

de menton vers le bébé.

—«Mon Claudinet?» sourit Bertrande. «Il est si sage! Vous me permettrez

de lui donner d’abord son déjeuner, à lui,» ajouta-t-elle (avec une

rougeur qui décela que ce déjeuner était en réserve dans son corsage).

«Ensuite, on l’étendra sur un coussin quelconque, et il dormira tant

qu’on voudra.»

Ce programme fut rempli, dans le salon particulier où le prince de

Villingen s’enferma avec ses invités bizarres.

Un rastaquouère, une jolie fille du peuple, un poupon au maillot,

singuliers convives, dont les garçons durent sourire en secret, sous

leurs masques imperturbables et glabres. Mais, dans ce restaurant,

comme dans les autres cabarets chics de la capitale, on connaissait

l’espèce d’enfant terrible qu’était ce Gilbert, petit-fils du fameux

Gairlance, maréchal de l’Empire, fait prince de Villingen par Napoléon,

après cette victoire fameuse. Du grand-père illustre, ce descendant

avait bien la témérité physique, l’esprit hasardeux, le fond brutal.

Mais de telles dispositions ne paraissent d’héroïques vertus que

lorsqu’elles trouvent un certain emploi. En temps de paix et de

régularité sociale, elles font d’un homme, sans discipline intérieure

suffisante pour les contrôler, le duelliste, le joueur, le viveur,

qu’était le séducteur de Bertrande.

De quel amour elle l’aimait, la pauvre fille! Avec quelle joie

tremblante elle s’asseyait à la même table que lui, pour cette

intimité d’un repas commun qui semble un si doux fragment de rêve

familial aux femmes sans foyer, nostalgiques des tendresses de «la

maison». C’était la première fois,—depuis ce dîner dans un restaurant

du boulevard, auquel assistait également Escaldas, et où elle avait été

la cause involontaire d’une si terrifiante révélation. Que d’événements

depuis lors!... La naissance de son petit Claude... Sa tentative de

suicide... Les journées de douceur et de doute, sous le toit du marquis

de Valcor... Le duel de celui-ci avec Gilbert... Ces deux hommes,

ces deux êtres, tellement au-dessus d’elle, et en qui, pourtant,

s’incarnait son humble destin, à qui, diversement, elle avait voué

toute son âme, tout son amour,—face à face, dans une ivresse de haine,

pour un combat meurtrier.

Hélas! nulle réconciliation n’avait eu lieu. La lutte actuelle se

poursuivait plus férocement encore que sur le matériel terrain de la

rencontre. Elle en eut la preuve lorsque, enfin, Gilbert et Escaldas

parlèrent, une fois les garçons congédiés, la porte close, les liqueurs

et les cigares posés sur la table.

Sur le divan du cabinet particulier dormait le petit Claude, sous la

glace rayée d’inscriptions par les diamants des filles de plaisir.

Bertrande ne se troublait pas du contraste entre cette innocence et le

cadre vicieux. Elle ne savait pas. Fleur sauvage de la lande, n’ayant

respiré depuis sa naissance que les souffles de l’Océan, elle avait

suivi l’étoile néfaste, mais pure, de son amour. Elle ignorait le mal.

Son chemin de détresse et de ruine l’avait conduite tout au bord de

l’égout qui roule au bas-fond des grandes cités. Elle avait effleuré la

souillure sans la voir, les yeux en haut.

Tandis que ses deux compagnons allumaient leurs cigares, elle

s’approcha du bébé, pour constater s’il n’avait pas trop chaud. Elle

écarta la capeline, ôta le petit béguin, essuya avec son mouchoir la

moiteur du mignon visage.

Le prince de Villingen se leva, vint se planter devant la couchette de

cet ange, faite avec les coussins de la débauche. Il savait, lui. Un

étrange et triste sourire flotta sous sa moustache brune.

—«Il est beau, n’est-ce pas?» fit Bertrande.

Beau... Le mot ne disait pas assez, malgré toute la fierté maternelle.

L’enfant endormi était délicieux comme le _bambino_ que Raphaël met aux

bras de ses madones. Et l’impression de cette grâce était plus forte

que la beauté, parce que la vie, le malheur et le mystère de l’avenir

sur un petit être, émeuvent encore plus que les prodiges de l’art.

Gilbert se pencha, baisa le front, charmant sous les bouclettes

fines,—des bouclettes de ce blond puéril, si chaud, qui va devenir brun.

Bertrande fondit en larmes, prit la main de ce jeune père, qui, par ce

baiser, semblait reconnaître le fils qu’elle lui avait donné.

Assis à table, Escaldas, gêné, taillait un londrès, l’air ailleurs.

Mais le prince n’était pas homme à prolonger un attendrissement. Il

revint à sa place, demanda du feu au Bolivien, lança quelques bouffées

en silence, puis dit à Bertrande:

—«Ma petite, écoute-moi bien. Je ne me refuse pas à rester ton ami et

celui de cet enfant...»

Elle eut un geste, au mot «ami», qui lui sembla si froid. Mais la

présence d’un tiers arrêta sa protestation d’amoureuse.

—«Beaucoup d’hommes, dans ma situation, n’en feraient pas autant,»

continua Gilbert. «Combien se croient obligés de prendre au sérieux une

amourette? Quand tu t’es sauvée de chez ta grand’mère pour me rejoindre

à Brest...

—Vous me l’aviez demandé,» s’écria-t-elle.

—«Oui, pour une journée,» répliqua-t-il cruellement.

Bertrande jeta un regard vers Escaldas.

—«Par pitié... devant monsieur!...» balbutia-t-elle.

—«Eh oui... pardon!» reprit Gilbert avec impatience. «Aussi bien ne

s’agit-il pas de récriminations oiseuses. Je ne t’accuse de rien,

Bertrande. Tu m’as aimé plus que je ne pouvais t’aimer moi-même... Ce

n’est notre faute, ni à l’un ni à l’autre. Je reconnais volontiers ton

désintéressement, ta discrétion. Tu as trouvé moyen de te suffire à

toi-même, en faisant de la dentelle. Tu nourris bravement ton bébé...

Tu ne m’as jamais relancé chez moi. Mais aussi, à quoi cela t’aurait-il

servi d’agir autrement? Je suis ruiné, archi-ruiné, ma pauvre fille.

Tu ne sais pas ce que cela veut dire?... Le jeu m’a été fatal. Je

me suis endetté pendant l’Affaire Valcor. Et maintenant que cette

affaire paraît close à l’avantage de ton damné marquis, la meute de

mes créanciers me hurle aux chausses. Je me trouve dans un effroyable

pétrin.

—Qu’espériez-vous donc tirer de cette affaire?» demanda-t-elle, la

figure soudain durcie. «Vous n’êtes pas un parent du marquis. Vous ne

pouviez avoir de droits sur son titre ou sa fortune, comme monsieur de

Plesguen?

Gairlance éclata d’un rire strident.

—«Regardez-la,» cria-t-il à Escaldas. «Voyez ce que devient cette

créature si soumise, si douce, quand on aborde ce sujet-là. Et elle

veut garder mon amour! Elle prétend ne pas appartenir à mes ennemis!

—Mon Dieu!...» gémit Bertrande. «N’ai-je pas deviné la vérité? Ne

sais-je pas que vous deviez épouser mademoiselle de Plesguen, si vous

parveniez, avec monsieur Escaldas, à faire restituer à son père un

nom et des biens héréditaires qu’il croyait siens. Car il y croyait,

lui... Il était de bonne foi, lui... Puisqu’il vient de se désister en

découvrant un faux parmi les soi-disant preuves avec lesquelles on l’a

tenté.»

Gilbert, les mâchoires en avant, les yeux enflammés, la face verdie,

s’inclina vers sa maîtresse:

—«Assez!...» rugit-il. «Qui les avait fournies, ces preuves? Moi,

n’est-ce pas? Et Escaldas. Nous sommes des faussaires, alors? Je savais

bien que c’était ton opinion... Je savais que tu me trahissais... Eh

bien, soit!... va-t’en... Emporte ton mioche, et va-t’en!...»

Sa violence atterra Bertrande. Elle tendit ses mains jointes, secouant

la tête, comme pour nier, mais dans l’impossibilité d’articuler une

parole.

Escaldas mit une main sur le bras du prince, et, avec son accent à la

fois zézayant et guttural, s’interposa:

—«Voyons, voyons... Gairlance... que diable!... Un peu de liant...

Comment voulez-vous qu’on s’explique?... Faut-il s’emporter pour des

propos de femme jalouse?...

—Oh! s’il n’y avait que la jalousie!...» grommela Gilbert.

Bertrande se renversait sur le dossier de sa chaise, oppressée, sans

souffle. Elle essaya de parler. De nouveau, le son mourut dans sa gorge.

—«Ne la maltraitez pas,» fit le Bolivien. «Pensez que c’est une mère,

qui nourrit.»

Prenant une carafe, il versa de l’eau dans un verre, y jeta quelques

gouttes du cognac, dont l’étiquette arborait une date plus ancienne que

sincère, et poussant le breuvage vers la jeune femme:

—«Buvez,» dit-il. «Et ne vous mettez pas dans cet état. Il est moins

méchant qu’il n’en a l’air, votre prince.»

Bertrande méprisait et redoutait cet homme. Elle le considérait comme

un bas intrigant, comme l’artisan maudit de l’affreuse trame où elle se

débattait. Pourtant elle ressentit le bienfait de son bon mouvement et

le remercia d’un faible sourire.

Gilbert, décidé à se contenir, reprenait en maîtrisant sa voix:

—«Je sais bien, Bertrande, que ta position est douloureuse. Toutes

ces preuves, que tu repousses, et dont quelques-unes—Escaldas va te

les dire—sont pourtant de nature à te convaincre,—toi, plus que

personne,—toutes ces preuves établissent que le marquis de Valcor, cet

homme vers lequel une fascination t’attire, sur le chemin de qui tu

t’es mise encore tout à l’heure, pour le contempler dans l’ostentation

de son deuil, dans le luxe insolent de sa mise en scène, parmi la

servilité des politiciens, le fanatisme d’une aristocratie décrépite et

la stupeur des foules... oui, que cet éclatant marquis de Valcor, est

l’obscur matelot Bertrand Gaël, jadis gradé infime dans la maistrance

de l’Etat, disparu il y a une vingtaine d’années avec tout l’équipage

du transport _le Triton_, fils aîné de Mathurine Gaël, du Conquet,

et... ton père.

—Comment serait-ce possible?» balbutia Bertrande.

—«Tu le sais bien, comment ce serait possible. Bertrand Gaël, échappé

du naufrage, aurait rejoint,—par hasard ou avec intention,—le marquis

Renaud de Valcor, son jeune maître, son frère de lait,—son vrai frère

peut-être,—car il y a eu plus d’un doux lien entre le château et la

chaumière, depuis qu’existent sur la côte d’Ouessant, des Gaël et des

Valcor. Où était Renaud? En exploration dans les contrées sauvages et

dangereuses de l’Amérique du Sud. Il y resta longtemps... Il y resta

toujours... Il y est mort. Celui qui revint, c’était... l’autre.

C’était celui qui l’avait connu dès l’enfance, qui possédait ses

secrets, qui l’avait étudié, confessé, dépouillé de sa personnalité

morale pour la lui prendre,—avant de lui prendre la vie,—celui qui

pouvait jouer son rôle, car il lui ressemblait de cette ressemblance

célèbre à travers les siècles entre vos deux familles, de cette

ressemblance qui fait qu’on t’a prise quelquefois, toi, Bertrande, pour

l’orgueilleuse héritière, pour Micheline de Valcor. D’ailleurs, on peut

s’y tromper, car celle-là, elle est bien de ton sang, elle est bien ta

sœur.

—Pourquoi donc m’en voulez-vous de ne pas admettre cette fable?»

demanda Bertrande. «Quel crime est-ce que je commets envers vous,

Gilbert, de n’y pouvoir ajouter foi? Ne serait-ce pas mon intérêt, au

contraire?...

—Ton intérêt?... Ah! pauvre fille! Personne ne te soupçonnera jamais

d’agir par intérêt. Ce que je ne tolérerai pas, tu m’entends, c’est que

tu joues double jeu... C’est que tu rôdes autour de moi en traîtresse,

en espionne... C’est que, parmi tes caresses d’amour, tu cherches

à surprendre mes secrets, pour aller les livrer à ce bandit, que

j’exècre... que tu sais... oui, que tu sais ton père... et que tu veux

préserver du châtiment dont je dirigerai sur lui la foudre, quoi que tu

fasses, je te le jure!»

Un silence se fit dans ce petit salon de restaurant, dont les tentures

sournoises et fanées n’étouffaient pas souvent des échos si tragiques.

Escaldas n’osait lever les yeux sur cette figure de femme, dont

il sentait, sans la voir, la surhumaine pâleur, la contraction de

suppliciée. Il entendit tout à coup la voix tremblante, qui murmurait:

—«Je n’ai pas un cœur double ni perfide, Gilbert. Je t’aime. Pourquoi

te trahirais-je?

—Pour sauver cet homme!

—Justice ne lui a-t-elle pas été rendue?

—Ma justice, à moi, l’atteindra, sois tranquille.

—Qu’avez-vous donc contre lui?

—Je le hais.

—Pourquoi?»

Un sourire féroce tordit la bouche de Gilbert, enlaidit redoutablement

sa séduisante figure.

—«Il y a plus d’un compte à régler entre lui et moi. Ce serait trop

long à te dire. Qu’il te suffise de savoir ceci: il me déplaît qu’un

aventurier se pare d’un titre plus ancien dix fois que le mien, et se

vautre dans l’or, quand moi, petit-fils du héros de Villingen, prince

de l’Empire, je crève de misère, et serai bientôt réduit à fuir la

société, et peut-être la vie, pour échapper à mes créanciers.

—Vous aimeriez mieux leur échapper en épousant Françoise de

Plesguen, que vous auriez fait reconnaître héritière de Valcor,» dit

douloureusement Bertrande.

—«Certes!» affirma le prince avec une cruauté et un cynisme que la

malheureuse venait de provoquer.

Elle se tut, à bout de souffrance.

—«Tu vois bien,» reprit-il, un peu honteux, «que nos chemins sont

trop divergents, ma pauvre petite. Ton amour est avec moi et contre

moi. Ton cœur m’appartient, mais ton espoir, tes vœux, sont avec mes

ennemis. Tu me traites tacitement de faussaire et de menteur, et tu

sais que je dis vrai. Tu souhaites de me croire, tout en repoussant

avec horreur ce que j’affirme. Au fond, tu voudrais te persuader que

c’est ton père, cet être superbe, qui passait devant toi dans une

apothéose. Tu ne réfléchis pas qu’un père comme celui-là, tu devrais

mille fois le maudire. Ses énergies merveilleuses, qui pouvaient te

mettre si haut, te conquérir tant de privilèges, il les a fait servir

à sa seule ambition, à sa cupidité, à son infernal orgueil. Ce bras si

fort, où t’a-t-il laissée rouler, malheureuse?... Dans la boue, dans le

désespoir... sous les roues de sa voiture, où tu t’es précipitée pour

qu’elle t’écrasât!

—Taisez-vous!...» implora Bertrande.

—«Pense à ta mère, dont les larmes du veuvage avaient affaibli

l’esprit, et qui est devenue folle après une apparition mystérieuse?

N’a-t-elle pas déclaré qu’elle avait rencontré son mari dans la

lande,—ce mari qu’elle pleurait depuis des années, qu’on croyait mort.

Il lui avait fait, assurait-elle, d’étranges menaces. Que s’était-il

passé entre eux?... Elle l’avait vu, reconnu... Mais la scène fut

si effroyable qu’elle en resta hébétée pour le reste de ses jours.

Une hallucination, affirmait-on... Peu de temps après, le soi-disant

marquis de Valcor réintégrait son manoir héréditaire.

—Taisez-vous!...

—Et toi-même, Bertrande, que nous as-tu révélé? Que ton père portait

au bras gauche, tatouées, ses initiales, de part et d’autre du dessin

d’une ancre. Escaldas, que voici, eut la confidence d’une Indienne,

jadis esclave favorite du soi-disant Valcor, et qui avait surpris,

pendant qu’il dormait, ces signes, soigneusement cachés d’habitude par

un brassard...»

—«Le marquis de Valcor les a?» interrogea la jeune femme en haletant.

—«Il les a eus. Sais-tu pourquoi je l’ai blessé au bras, dans notre

duel? Pour le forcer à découvrir cette place de son corps, que nul,

sauf son vieux valet de chambre, Firmin, qui ne parlera pas, n’avait

vue depuis vingt ans peut-être. (Exceptons sa femme, cette Laurence,

morte aujourd’hui de doute, de honte et de chagrin.) Sais-tu,

Bertrande, ce que les médecins, ce que mes témoins, ont aperçu dans la

chair de ce bras traversée par mon épée?

—Non,» fit-elle, près de s’évanouir.

—«Une cicatrice... Une horrible cicatrice... trace d’une large

brûlure... Il dit, lui, qu’il appliqua le fer rouge sur une plaie faite

par une flèche empoisonnée... Cautérisation héroïque, à laquelle il dut

la vie. Je dis, moi, que cet homme doué d’une volonté infernale, eut

le courage de brûler dans sa chair les signes tatoués qui criaient si

dangereusement et si clairement son imposture.

—Oh!

—Mais il ne pensa pas à d’autres signes que la nature a mis là... Il

ne pensa pas que jamais quelqu’un constaterait certains grains de

beauté,—ah!... grains de fatalité, de justice,—et que quelqu’un d’autre

en aurait gardé le souvenir. Ta grand’mère Mathurine, interrogée à

l’improviste par Escaldas, avoua que son fils Bertrand portait, juste

au-dessus de son tatouage, trois signes bruns en triangle. Ces trois

signes, ils existent, au-dessus de l’équivoque cicatrice, sur le bras

du marquis de Valcor.

—Ma grand’mère!...» soupira Bertrande.

L’image austère, mélancolique, de l’aïeule, se leva en elle. Ah!

pauvre vieille, si ferme en son orgueil familial, l’âme raidie dans

l’idée du devoir, malgré les pires détresses, comme elle devait

souffrir! Sa faute, à elle, Bertrande, si atroce pour cette fin

d’existence désolée, n’en serait donc pas le dernier tourment?

—«Veux-tu d’autres preuves?» poursuivait Gilbert. «Veux-tu que je

t’apprenne ceci: que cet homme, au cours de la scène furieuse qu’il est

venu me faire, et dont résulta notre duel, m’a offert telle dot que

j’exigerais pour t’épouser.

—Est-ce possible?...

—Non, ce ne serait pas possible, qu’un marquis de Valcor offrît de

doter une petite ouvrière en dentelles, issue d’une famille de marins

qu’il protège vaguement. Non, ce ne serait pas possible, si cet homme

ne tenait pas à toi par les liens que tu sais, s’il n’avait pas senti

se tordre ses entrailles devant la déchéance de sa fille.»

Bertrande cacha son visage dans ses mains.

—«Je te remercie, ma pauvre enfant, de ne pas demander pourquoi j’ai

refusé. Si je pouvais faire de toi une princesse de Villingen, je

n’attendrais pas qu’on me payât pour y consentir.»

De nouveau, un silence tomba.

La fumée du cigare d’Escaldas—Gilbert avait laissé éteindre le

sien—imprégnait la pièce exiguë. Le prince se leva, pour entr’ouvrir la

fenêtre, donner un peu d’air. Car tous trois suffoquaient, et non pas

seulement à cause des vapeurs du tabac.

Bertrande se leva aussi. Elle rabattit sur la tête de l’enfant, qui

dormait toujours, la capeline de laine.

En se tournant, elle se trouva face à face avec Gilbert. Leurs yeux se

rencontrèrent longuement.

—«Je n’ai qu’à partir,» dit-elle.

—«Ah!... Tu as choisi?

—Que veux-tu dire?»

Le tutoiement des heures d’amour revenait parfois à ses pauvres lèvres

tremblantes.

—«Je veux dire que tu es convaincue. Je t’ai persuadée que le marquis

de Valcor est Bertrand Gaël, ton père. (Quel père!... Enfin!...) Tu

prends parti pour lui, pour son effroyable imposture... Et alors tu

sens qu’il ne peut plus rien y avoir de commun entre toi et moi. C’est

un adieu.

—Je ne te dirai jamais adieu de mon plein gré, Gilbert. Je t’aime.

Partout où je serai avec ton fils, à toute heure, n’importe quand, tu

trouveras deux cœurs fidèles.»

Il lui prit la main, remué.

—«Ma pauvre petite!... Comme je t’ai fait du mal!...»

Elle nia, de la tête, retenant les sanglots qui l’étouffaient. Ses yeux

clairs, d’eau et de soleil, où palpitaient les reflets de la grève

natale, s’enfonçaient dans les prunelles brunes de son séducteur,

jusqu’à l’âme du jeune homme, pour y porter cette certitude qu’elle

préférait son amour, sa chute, sa détresse, le déchirement actuel de

son cœur et de sa conscience, à une vie paisible qu’il n’aurait pas

traversée.

Et lui, le viveur au cœur sec, le jouisseur tombé à l’intrigue pour une

fin de lucre et d’ambition, exaspéré jusqu’à la haine parce que ce but

lui échappait, cuirassé de méfiance et d’égoïsme, il reçut pourtant le

doux choc. Il s’émut dans la tendre clarté de ces beaux yeux.

—«Bertrande...»

Mais, tout à coup, les intonations roulantes d’Escaldas vibrèrent.

—«Sapristi! On se sent vraiment de trop entre des amoureux. Dites donc,

Gairlance, pourquoi diable m’avez-vous fait venir?»

Le prince tressaillit et se retourna. C’était un avertissement.

La présence de ce tiers devait empêcher les défaillances et les

concessions.

Pourtant, son intervention fut mal reçue.

—«Libre à vous de vous en aller, mon cher.

—Comment!» s’écria le Bolivien. «Mais nous avions à nous entendre...

Depuis qu’ils m’ont relâché, nous n’avons pas pu...»

Gilbert se mit à rire, et, plaisamment, dit à Bertrande:

—«Tu sais qu’il sort de prison, ce pauvre Inca.»

Il se vengeait par des railleries de son alliance avec l’équivoque

individu. Ce titre «d’Inca», rappelant qu’une assez forte dose de sang

indien coulait sous la peau bistrée du métis, jetait celui-ci hors de

lui.

Cette fois, l’injure fut pour peu de chose dans la fureur qui verdit la

face et enténébra le regard d’Escaldas.

Madame de Ferneuse · 第 3 / 22 段