soutenir son personnage, de se reconnaître le père d’Hervé, il
prétendit ne pas être celui de Micheline.
—Comment! N’est-ce pas sa fille et celle de la marquise?
—Suivant l’état civil, oui. Mais monsieur de Valcor me confia, sous
le sceau du secret, que leur propre fillette était morte peu d’heures
après sa naissance, alors que la jeune mère était elle-même mourante.
On avait, pour sauver celle-ci, caché cette mort, en substituant une
enfant vivante au petit cadavre. La supercherie, de momentanée, devint
durable, quand, au cours d’une lente convalescence, la marquise se prit
si fortement à l’illusion maternelle qu’il sembla trop barbare de la
lui enlever. Renaud lui-même, réalisant à peine la substitution dont
il était pourtant l’auteur, s’attachait à l’étrangère comme il l’eût
fait à l’être de sa chair et de son sang. Cette petite créature était
l’enfant d’une faute, sans parents reconnus, sans nom. Elle garda ceux
que le hasard lui dispensait si miraculeusement.
—L’aventure est singulière, mais non sans précédents,» observa le Père
Eudoxe. «Dans ma carrière de prêtre, j’ai connu des secrets de ce
genre. Il y a d’étranges mystères dans les berceaux.
—Je ne puis croire à celui-ci, mon père.
—Pourquoi?
—L’agencement des circonstances serait trop fabuleux. Si telle était
la vérité, le marquis de Valcor eût-il attendu si longtemps pour me la
dire?»
L’octavien se tut, réfléchissant. La comtesse reprit:
—«Je ne puis sans confusion vous entretenir de l’amour que cet homme
m’avoua l’année dernière avec une fougue inouïe. Toutefois, je suis
forcée d’y insister pour vous éclairer sur l’abîme ténébreux de cette
âme. Est-il, dans les données psychologiques, qu’une passion s’enflamme
ainsi de nouveau après être demeurée si complètement éteinte? Je
conçois bien qu’une étincelle fortuite ait pu l’allumer, si elle
n’existait pas ou si elle existait en s’ignorant encore. Mais comment
se fût-elle ignorée avec le miroir de feu du souvenir? Non... non... En
ce cas elle n’aurait pu se taire ou se serait tue pour toujours.
—Qu’en savons-nous?» dit profondément le moine. «La passion de l’amour
est une puissance imprévue et redoutable, qui se joue des cœurs humains.
—Mon Père, vous persistez à croire que le marquis de Valcor est bien
lui-même? Rien, dans mon récit, n’a fait éclater à vos yeux l’imposture?
—A-t-elle absolument éclaté pour les vôtres, madame la comtesse?
Avez-vous la certitude?»
Gaétane murmura:
—«Non, je ne l’ai pas.»
Le religieux dit:
—«Je l’ai compris.
—Croyez-vous,» fit-elle, «qu’il existe une destinée semblable à la
mienne? Un damné, dans l’enfer, souffre, mais il connaît la cause et la
réalité de sa torture.
—Ma fille, vous blasphémez. La cause de votre torture et sa réalité,
voulez-vous que je vous les dise?
—Non, non!» gémit-elle en levant des mains suppliantes.
Impitoyable, il poursuivit:
—«Un désir coupable vous consume. L’amour n’est point mort en vous.
Peut-être, dans les années où vous constatiez le dédain de l’infidèle,
puis dans celles où vous avez préféré l’imaginer anéanti, disparu,
plutôt qu’oublieux, la fierté d’abord, la haine de celui que vous
supposiez son meurtrier ensuite, vous ont armée contre le vertige. Mais
quand le marquis de Valcor est retombé à vos pieds avec des prières
brûlantes, la passion ancienne a repris son empire, et alors vos doutes
ont faibli. Vous avez souhaité de croire en l’homme pour retrouver
l’amant.»
M^{me} de Ferneuse cacha son visage dans ses mains.
—«Faites pénitence, ma fille,» dit le moine.
Elle releva la tête.
—«J’ai fait pénitence,» reprit-elle. «J’ai prié. J’ai pleuré. Mais
Dieu n’a pas eu en grâce mon repentir. Il me frappe aujourd’hui plus
durement que jamais.
—Comment cela?
—Hélas! mon acharnement à démêler ce mystère coûte peut-être la vie à
mon fils.
—A votre fils! Le malheureux connaît-il vos erreurs et le secret de sa
naissance?
—Non. Il ignore tout, sinon qu’il existe dans la famille de Valcor un
secret qui, s’il n’est éclairci, le séparerait à jamais de celle qu’il
aime. Avec ce fragment de vérité, j’ai chargé mon Hervé d’une mission
dont, peut-être, n’ai-je pas assez prévu tous les périls. Depuis
longtemps je n’ai plus de ses nouvelles. C’est à sa recherche que je
vais, prête à braver moi-même tous les dangers. Voici pourquoi, enfin,
je me suis confiée à vous, mon Père. Il se peut que, là où vous allez,
vous retrouviez la trace de mon pauvre enfant.
—Dans les forêts de l’Amazone?
—Oui, dans ces régions se passa le drame où périt, sans doute, le
véritable marquis de Valcor. Cette Valcorie, son domaine, ses fameuses
exploitations de caoutchouc, confinent à la Selve sauvage.
—Et vous avez envoyé votre fils?...
—Je l’ai envoyé pour suivre, pour surveiller un messager secret, que
monsieur de Valcor expédiait lui-même là-bas. J’avais réclamé au
marquis, comme preuve de son identité, un anneau d’or, souvenir de
notre amour. Cet anneau, que le Renaud d’autrefois m’avait donné, je
le lui avais rendu lors de nos adieux. Il l’avait passé à son petit
doigt, jurant de ne s’en séparer jamais. Je le savais homme à tenir ce
serment. Le Renaud d’aujourd’hui me déclara qu’il possédait toujours
ce gage et qu’il le placerait sous mes yeux. Sur mon insistance, il
me demanda du temps, me parla d’un endroit sûr où il avait laissé le
bijou en dépôt. Déjà marié, il était retourné en Amérique, et, pour que
jamais le souvenir sacré, mais embarrassant, ne tombât aux mains de sa
femme, il l’avait mis en sécurité là-bas. Il allait, m’assura-t-il,
charger un messager de confiance de le lui rapporter. Je sus ensuite
qu’il fit partir aussitôt un individu d’assez fâcheuse réputation,
un contrebandier sans peur et sans scrupule, capable, d’ailleurs, de
se faire tuer pour lui, ou de commettre des crimes sur son ordre. Je
soupçonne ce Mathias Gaël d’avoir emporté des instructions atroces. Le
véritable marquis de Valcor, assassiné jadis, dut être enseveli avec
cet anneau qu’il avait juré de garder à son doigt.
—Son assassin l’en aurait dépouillé.
—Non... Un simple anneau, semblable à la plus unie des alliances. Le
marquis actuel en a saisi la valeur caractéristique seulement lorsque
je le priai de me répéter l’inscription gravée à l’intérieur, ce qu’il
ne put faire.
—Il ne le put?» s’exclama Eudoxe. «Ah! voici peut-être, madame, la
charge la plus sérieuse.
—Vous le pensez comme moi. Dans la bague, il y avait une date et nos
deux noms, suivis de ces mots: «_De ce jour à toujours._» Pensez-vous
qu’on oublie une telle devise et une telle date?
—Ce fait est particulièrement impressionnant,» déclara l’octavien.
—«C’est ce fait qui m’arracha, mon Père, à la suprême tentation. Il y
eut—vous l’avez deviné—une minute où j’aurais tout donné pour croire...
pour entrevoir encore le mirage du plus merveilleux amour qui jamais
éblouit un cœur de femme... Cet anneau perdu, cet anneau béni... me
sauva.
—Mais, cet anneau, où supposez-vous donc qu’il se trouve?
—Dans une tombe, au doigt d’un mort... ou plutôt, parmi sa poussière.
Ah! mon Père... Accomplir une pareille découverte! Ce serait la
délivrance du doute le plus effrayant, du vertige le plus abominable
qui jamais ait broyé, affolé un cœur de femme. Ce serait l’assurance
que mon fils ne risque pas sa paix en ce monde et dans l’autre par
l’entraînement d’une passion incestueuse. Ce serait enfin la juste
vengeance, la revanche lointaine d’une noble victime, l’écroulement
d’un scandaleux destin. Songez, mon Père, songez au triomphe récent de
cet homme. Titre, réputation, fortune, puissance, il aurait tout volé!
Il n’aurait en propre qu’une audace et une habileté de démon. Et la
foudre dont il mérite d’être écrasé dormirait, je vous le répète, dans
le cercle étroit d’un anneau d’or, au fond d’une sépulture inconnue!
—Mais cet anneau, si son émissaire le lui rapporte, scellera, au
contraire, son succès infâme,» s’écria le moine.
Le Père Eudoxe entrait dans l’hypothèse. Il y paraissait converti.
Cet esprit, plein de circonspection, lent à évoluer, que ses
renseignements, ses préjugés, et aussi sa défiance de l’exaltation
féminine, inclinaient en faveur du marquis de Valcor, qui, si
obstinément, venait de repousser la théorie accusatrice, oscillait
sur sa ferme assise, au choc d’une frêle bague, à l’écho d’une devise
d’amour oubliée. Ce détail lui paraissait plus lourd de signification,
plus définitif que tout le reste. Ou, plus exactement, c’était tout ce
reste qui, peu à peu, l’avait influencé, malgré qu’il en eût, jusqu’à
ce point particulier, d’où jaillissait une si brusque lueur.
—«Oui,» appuya-t-il. «Seul l’émissaire du marquis de Valcor possède les
données indispensables pour retrouver, si elle existe, la dépouille
d’un être que vous ne croyez plus au nombre des vivants. S’il y eut une
victime, qu’advint-il de ses restes? Furent-ils seulement ensevelis?
Cette tombe, perdue dans quelque solitude sans point de repère,
serait-elle même reconnue par celui qui la creusa?
—Dieu la voit,» dit la comtesse.
—«Voudra-t-il nous y conduire?
—«Nous?» mon Père. Songeriez-vous donc à partager ma tâche, à venir en
aide à l’enfant que j’espère rejoindre là-bas?
—Pourquoi pas, madame la comtesse? Je demandais au Seigneur de
m’indiquer une œuvre à entreprendre.
—Priez-le qu’il vous permette d’accomplir un miracle.
—Ne l’a-t-il pas commencé, le miracle, en nous réunissant sur ce
navire?»
III
_MARCHE FUNÈBRE_
UN matin de décembre, vers onze heures, les personnes—elles étaient
nombreuses—qui avaient affaire rue du Bac, se répandaient en
commentaires et en récriminations, tandis que les gardiens de la paix
les obligeaient à un détour par les rues adjacentes.
Depuis un moment, les voitures et les omnibus étaient ainsi entravés.
Lorsqu’on approcha de midi, les piétons mêmes durent montrer un
coupe-file, ou déclarer qu’ils demeuraient dans le tronçon intercepté.
Cette manœuvre n’allait pas sans encombre, dans une rue si passante, et
à cette saison, où la proximité des étrennes enfiévrait la circulation.
Mais ce qui compliquait les choses, c’était la curiosité de la foule
pour le spectacle dont on l’éloignait. Elle s’amassait contre les
cordons d’agents, malgré les représentations des chefs.
—«Vous ne resterez pas là,» disaient ceux-ci. «Faudra bien ouvrir les
rangs lorsque le cortège se mettra en marche.»
Tout ce que les mieux placés apercevaient pour l’instant était un
somptueux char mortuaire, sur lequel on accrochait d’immenses couronnes
de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil, et les draperies
funèbres contre la porte extérieure d’un hôtel, d’ailleurs invisible
au fond de sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient, en
couleurs héraldiques, les écussons accouplés des Servon-Tanis et des
Valcor. Les housses des sièges, à chacune des berlines, portaient un
grand V d’argent, surmonté d’une couronne, à fleurons alternés de
perles.
On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence de Servon-Tanis.
—«Le procès fait à son mari l’a tuée,» affirmaient les badauds.
—«Heureusement elle a vécu juste assez pour lui voir rendre justice,»
observaient quelques-uns.
—«Oh! l’affaire n’est pas finie,» déclaraient les autres, en hochant la
tête.
—«Saura-t-on jamais la vérité?» soupiraient les sceptiques.
Tous voulaient contempler le héros de cette aventure inouïe.
Quel roman! Et au début du XX^e siècle, avec la rapidité de
communications qui rapproche les continents, avec tous les moyens
d’information dont on dispose! Un homme appartenant à l’élite du monde
civilisé, aussi bien par l’éclat de son nom, l’ancienneté de sa race,
que par son œuvre, ayant porté le progrès dans des régions lointaines,
fondé une colonie, ouvert des sources de richesse industrielle, se
voyait contester sa personnalité, n’arrivait pas à établir de façon
indiscutable qu’il était _lui_, et non un aventurier usurpant sa propre
apparence! La manifestation de toute une province en sa faveur, l’élan
de son pays breton l’envoyant à la Chambre, la validation de son
mandat en une séance fameuse, où le document accusateur, sur lequel
s’appuyaient ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré un
faux et prouvé tel, le désistement de son parent, Marc de Plesguen,
qui renonçait à se prétendre le véritable héritier du marquisat de
Valcor, tout cela ne suffisait pas à fixer l’opinion, à désarmer les
attaques. Un doute subsistait. L’étrange accusation avait trop frappé
les esprits, s’était formulée de façon trop romanesque, pour qu’une
partie du public n’en gardât pas l’ineffaçable empreinte. La politique,
d’ailleurs, s’y mêlait. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant celui de
l’opposition réactionnaire, restait suspect aux partis avancés.
—«Avec l’immense fortune de cet homme, que n’achète-t-on pas?»
grommelaient les irréductibles. «Sans ses millions, il serait au bagne.
—Tout de même,» glapit un gavroche, comme le corbillard s’ébranlait,
«on ne voit pas beaucoup ce type-là sous la casaque d’un détenu,
faisant des chaussons de lisière.»
Le marquis de Valcor s’avançait, isolé, conduisant le deuil.
Dans l’atmosphère sèche et froide de cette matinée d’hiver, il
marchait, son chapeau couvert de crêpe à la main, un fin par-dessus
noir passé sur son habit. Sa silhouette, haute et mince, malgré le
développement robuste des épaules, se dessinait avec élégance. Sa
tête énergique et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux épais, bien
taillés, sans une touffe blanche, accusait moins de quarante ans,
bien qu’il fût près de la cinquantaine. C’était une figure hautaine,
captivante, d’un prestige immédiat.
Ce prestige s’exprimait dans la remarque blagueuse du gamin de Paris.
Un apprenti pâtissier ou un petit télégraphiste n’a pas l’enthousiasme
lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut pas mettre au point, et
lui dit avec une voix qui tremblait d’émotion:
—«Vous ne savez pas de qui vous parlez, mon enfant. Plût à Dieu, que,
pour nous autres malheureux, il y eût beaucoup d’admirables cœurs comme
celui-là!»
Le gamin tourna la tête, ricanant un peu, impressionné tout de même. Il
vit une toute jeune femme, excessivement jolie, mais pâle, vêtue ainsi
qu’une ouvrière, et qui tenait un petit enfant dans ses bras.
Comme il reportait les yeux sur le marquis de Valcor, il observa que
celui-ci, malgré le recueillement de sa douleur, vraie ou feinte,
venait—attiré, eût-on dit, par un aimant secret—de tourner son regard
de leur côté.
Une sorte d’éclair moral jaillit entre ce grand seigneur et la modeste
spectatrice de son malheur pompeux. La même commotion les secoua.
Quelque chose d’infiniment triste, plus poignant à observer que son
chagrin d’apparat, passa sur le visage du marquis. Il eut, lui qui
suivait le cercueil de sa femme, un incroyable, bien qu’imperceptible,
mouvement, comme pour s’arrêter, avec un appel muet de toute la
physionomie.
Ce fut une seconde...
Le grand char couvert de fleurs avançait, avec une légère oscillation
de son dôme empanaché. Le dos si droit, la tête un peu inclinée du
veuf, se virent encore un instant. Puis ce fut le piétinement d’un long
troupeau, formes sombres, épaissies de lourds vêtements, pelisses de
fourrure, cols relevés, tubes de soie coiffant également tant de têtes
inégales.
Dans la double haie, au bord des trottoirs, coururent des noms de
personnages connus: des députés, collègues du marquis, des sénateurs,
des académiciens plus ou moins ducs.
Le gavroche, gouailleur, examinait sa voisine:
—«Mince!» lui dit-il tout à coup, «je parie qu’en ce moment il pense à
vous plus qu’à sa défunte, le beau marquis.» Et il ajouta, se tapant la
cuisse, comme réjoui intérieurement:—«C’est rigolo, ça, tout de même!»
La jeune ouvrière, avec un peu de rose maintenant sur sa pâleur,
s’occupa de son bébé sans avoir l’air d’entendre. Elle aurait voulu
s’en aller, mais les rangs se serraient derrière elle, tandis que, sur
la chaussée, défilaient un équipage, avec ses lanternes allumées sous
le crêpe, et dont les chevaux s’impatientaient d’aller au pas, puis les
lourdes voitures de deuil, que dominaient les chapeaux napoléoniens des
cochers et leurs épaules à aiguillettes d’argent.
Tout cela disparut peu à peu, lentement, au tournant d’une petite rue
qui conduit à Saint-Thomas d’Aquin.
Sur l’étroite place, devant l’église, les curieux se pressaient. Sous
le porche, des commissaires réclamaient les lettres d’invitation pour
permettre d’entrer.
—«J’ai oublié la mienne,» dit un jeune homme fort élégant, «Mais peu
importe.
—Pardon,» fit le suisse avec majesté, «la consigne est formelle.
—Laissez donc, prince,» dit un individu à teint olivâtre, qui
accompagnait le jeune homme. «Qu’avons-nous besoin d’assister à la
cérémonie?»
A ce mot de «prince», les aiguillettes noires frémirent sur la grande
tenue funèbre du suisse. Un commissaire s’avança, obséquieux.
—«Mon Dieu... Si ces messieurs veulent passer. Mais en se dépêchant un
peu. Voici le cortège qui arrive.»
Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, et son compagnon, le métis
bolivien, José Escaldas, pénétrèrent dans la nef, puis, tournant
aussitôt, s’enfoncèrent dans un des bas-côtés.
—«C’est de la folie!» murmurait le second. «Que pensera-t-on de nous
voir ici?»
L’autre ne daigna même pas répondre. Une expression tendue, âpre,
sardonique, gâtait cette physionomie de joli garçon à la mode, qui
devait sa séduction, outre ses beaux yeux câlins et sa brune moustache
conquérante, surtout à sa grâce cavalière, que sa mine maussade
compromettait fort pour le moment.
Dans l’église fourmillante de monde, entre les hautes draperies noires
écussonnées, parmi le palpitement des petites flammes jaunes des
cierges, le parfum lourd de l’encens et des fleurs, sous le cri des
orgues, s’avança Renaud de Valcor.
—«Je l’écraserai, ce bandit! Je le briserai sous mon talon!» murmura le
prince entre ses dents serrées.
—«Taisez-vous... Allons-nous-en,» fit Escaldas, pris de peur.
—«Ah!» s’écria sourdement Gilbert, «j’en ai assez de votre
couardise!... Sans vos perpétuels tremblements, nous aurions eu raison
de ce misérable.
—Mon cher,» dit l’autre, «n’oubliez pas que je sors de prison,—une
prison préventive, qui a failli devenir effective. Et je sens qu’il
m’arrivera pire. Cet homme est le diable.
—Chut!...» protesta le public autour des deux causeurs.
Au-dessus d’eux, la plaintive lamentation d’un violon éclata. Une voix
magnifique de douleur dit la révolte éperdue de l’âme humaine devant la
mort. Puis ce furent des accents religieux, des clameurs de repentance
et des éclats de colère divine. Mais tous ces êtres assemblés là
n’étaient déchirés que par les notes où pleurait le regret de passer si
vite et de disparaître.
Dans un silence, un assistant toucha légèrement le prince de Villingen.
—«Pardon, monsieur... Vous paraissez connaître la famille... Qui donc
est la dame toute en crêpe, qui reste à genoux tout le temps, à la
première place, du côté des femmes?»
On voyait, en effet, une forme indistincte, tellement voilée de longs
plis funèbres, que la curiosité générale s’était trouvée déçue, quand
elle avait discrètement glissé de sa voiture jusque-là.
—«C’est mademoiselle de Valcor,» dit sèchement l’interpellé.
—«La fille du marquis et de la marquise?
—Oui.
—On la dit si belle!»
Gairlance de Villingen tourna le dos.
Des tintements de clochette vibraient. Les femmes s’agenouillèrent
toutes, tandis que les hommes se levaient, baissant le menton, l’air
condescendant et contraint.
Beaucoup, toutefois, plièrent aussi les genoux à l’élévation.
Quelques-uns égrenaient des chapelets. A ces détails seuls, on
eût constaté une majorité appartenant à la noblesse catholique et
réactionnaire.
Villingen, poursuivant l’idée suggérée tout à l’heure par son
compagnon, chuchota:
—«Quelle absurdité de dire: «Cet homme «est le diable!» Je l’ai tenu à
la pointe de mon épée, et si j’avais voulu...
—Vous auriez percé son corps, qui est peut-être de chair et de sang,»
riposta Escaldas, très bas. «Mais son âme est infernale. Songez qu’il
m’a fait inculper de faux, pour une lettre écrite sur un papier
fabriqué il y a dix-huit mois, alors que je l’avais vue, cette lettre,
que je l’avais tenue dans mes mains il y a quatre ans, et que je l’ai
reçue d’un témoin qui la connaissait depuis vingt. Et c’était la
même... Et ce témoin est mort mystérieusement. Et vous voulez qu’il
n’y ait pas d’intervention diabolique dans cette damnée affaire!»
La voix s’éleva un peu dans l’animation de la dernière phrase. De
nouveau, ceux qui les entouraient manifestèrent leur mécontentement.
On s’étonnait de ces deux hommes, si peu faits, d’après l’apparence,
pour frayer ensemble, et qui semblaient apporter là des préoccupations
singulièrement profanes.
Mais le susurrement d’autres conversations particulières montait de
divers points de l’église dès que les orgues se taisaient. Ce troublant
procès Valcor avait mis en jeu tant de passions! Dans ce lieu sacré
même, et devant un cercueil, elles s’agitaient, se heurtaient.
Cependant le maître des cérémonies, s’inclinant à droite, puis
s’inclinant à gauche, engageait, par une mimique muette, les membres de
la famille à poursuivre la mise en scène funéraire.
Renaud de Valcor prit le goupillon, et, d’un geste respectueux, mais
impassible, traça dans l’air une croix devant le monceau de fleurs où
se cachait le catafalque. Puis il remit à sa fille l’objet consacré.
Micheline le souleva d’une main défaillante. Sous son voile de crêpe,
on ne distinguait pas ses larmes. Mais toute sa personne souple,
svelte, aux lignes mouvantes et expressives, semblait chancelante et
écrasée de désespoir.
Le défilé commençait. La _Marche funèbre_ de Chopin exhalait ses
magnifiques et effrayants soupirs, qui s’arrachent du tréfonds des
entrailles humaines et ne s’éteignent qu’à bout de souffle.
Le prince de Villingen et son compagnon se hâtèrent vers la sortie.
Sous le porche, n’osant, ne pouvant entrer, mais, absorbant des yeux et
des oreilles tout ce qui s’exhalait hors de cette nef endeuillée, avec
les lueurs des cierges contre les noires tentures et la voix poignante
des violons, une jeune femme se tenait. C’était la jolie ouvrière,
portant un bébé dans ses bras, qui, tout à l’heure, dans la rue du Bac,
avait éveillé l’observation malicieuse d’un gamin.
Gilbert de Villingen vit cette femme, tressaillit, hésita, puis fit
deux pas vers elle, le visage contracté.
—«Bertrande, que fais-tu là?» dit-il durement.
Elle pâlit, mais ne bougea pas, levant sur lui ses grands yeux clairs,
dont les prunelles glauques scintillaient comme de l’eau traversée de
soleil.
—«Ce que je fais, Gilbert? Que vous importe? Est-ce que je compte
pour vous? Et cet enfant... _notre_ enfant... est-ce qu’il compte
davantage?...
—Comment?... Un esclandre!...» s’écria-t-il.
—«Non, non, ne craignez pas cela,» répliqua-t-elle, baissant davantage
sa voix très douce, et reculant avec une sorte de farouche dignité.
Sa grâce touchante calma l’égoïste méfiance du jeune homme.
—«Viens... Je voudrais te dire deux mots,» reprit-il moins rudement.
Et il ajouta:—«Escaldas, ne me quittez pas,» en se tournant vers ce
compagnon à figure exotique et à tournure vulgaire, qui formait avec
lui un si frappant disparate.
Tous trois se dégagèrent un peu du flot humain qui sortait de l’église.
Parvenus à l’écart, Gilbert dit à celle qu’il avait appelée Bertrande:
—«Il te faut pourtant choisir?. Es-tu, ou n’es-tu pas avec mes ennemis?
—Vos ennemis!...
—Oui. J’en ai assez de t’apercevoir ainsi de temps à autre, comme un
reproche vivant. Ton premier mot pour moi, tout à l’heure, c’était
une accusation. De quoi te plains-tu?... Je ne t’abandonnerai pas, je
n’abandonnerai pas l’enfant, si tu renonces à jouer ton double jeu. Et
pourtant ce n’est pas moi qui peux vous rendre la vie heureuse. Je suis
dans un enfer. Avec mon titre de prince et mes habits du bon faiseur,
je suis plus bas que toi dans l’existence, ma pauvre Bertrande!»
L’amertume de sa dernière phrase, le demi-attendrissement faisant
fléchir sa voix, remuèrent le cœur qui l’aimait.