NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
LE MASQUE D’AMOUR
Madame
de Ferneuse
ŒUVRES
DE
DANIEL LESUEUR
ÉDITION ELZÉVIRIENNE
POÉSIES.—_Visions divines._—_Visions antiques._—_Sonnets
philosophiques._—_Sursum Corda_/1 vol. avec portrait. 6 »
LORD BYRON. (Traduction). Tome I^{er}: _Heures d’Oisiveté._
—_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait 6 »
Tome II: _Le Giaour._—_La Fiancèe d’Abydos._—_Le Corsaire._
—_Lara_, etc. 1 vol. 6 »
ÉDITION IN-18 JÉSUS
ROMANS
MARCELLE. 1 vol. 3 50
AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50
NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50
UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50
PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50
JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50
HAINE D’AMOUR. 1 vol. 3 50
A FORCE D’AIMER. 1 vol. 3 50
INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50
LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50
COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50
AU DELA DE L’AMOUR. 1 vol. 3 50
_Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol. 3 50
— — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50
L’HONNEUR D’UNE FEMME. 1 vol. 3 50
FIANCÉE D’OUTRE-MER. 1 vol. 3 50
_Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50
— — LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol. 3 50
LE CŒUR CHEMINE. 1 vol. 3 50
_Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 50
— — MADAME DE FERNEUSE. 1 vol. 3 50
_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège._
_DANIEL LESUEUR_
LE MASQUE D’AMOUR
Madame
de Ferneuse
[Illustration]
_PARIS_
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCCCIV
[Illustration]
Madame de Ferneuse
I
_UNE RENCONTRE_
L’IMMENSE paquebot _La Vendée_, parti de Bordeaux pour Buenos-Ayres,
atteignait la région équatoriale.
On avait quitté, quelques jours auparavant, l’Europe assombrie par les
brumes et les longues nuits de novembre, et, chaque matin, sur la mer
pourtant toujours déserte et semblable à elle-même, on sentait monter
plus éclatante et plus forte la puissance victorieuse du soleil. Déjà
les passagers auraient souffert de la chaleur, sans le souffle des
vents alizés et sans l’aménagement confortable du luxueux navire.
Quotidiennement, dès l’aube, l’équipage arrosait la dunette. Et les
frais planchers, sous l’ombre des toiles tendues, gardaient pendant
quelques heures, autour des longs sièges d’osier, le bienfait de cette
ablution. Quand les rayons, plus verticaux, achevaient de dévorer la
dernière trace humide, et rendaient le bois et les cuivres si brûlants
qu’on n’y pouvait poser la main, les pensionnaires de la maison
flottante descendaient dans les salons clos, non sans avoir, presque
tous, passé par l’une des salles de douche. Ils s’assoupissaient,
lisaient ou causaient à voix indolente, auprès des plateaux chargés de
boissons glacées. Une somnolence régnait partout, et semblait gagner
jusqu’à l’équipage—dont la manœuvre était sommaire sur ces eaux vastes
et magnifiques,—jusqu’au gigantesque bateau lui-même, qui s’avançait
rapidement, mais insensiblement, d’une marche d’enchantement et de
rêve. Le soir tout se réveillait. Les tentes se repliaient sous les
étoiles. Le spardeck se peuplait à nouveau. Des robes élégantes
frôlaient les bastingages, tandis qu’en bas, par les fenêtres ouvertes
sur la galerie du premier pont, des bouffées de musique, et, parfois,
des trépidations de danse, partaient, s’envolaient sur les eaux
luisantes, s’éteignaient dans la muette immensité.
S’il est une réunion d’êtres humains où la médisance, les cancans,
la curiosité, sévissent avec une virulence particulière, c’est le
petit monde fortuitement composé pour une traversée en commun. Ces
quelques centaines de personnes, que le hasard rassemble, pour
plusieurs jours ou pour plusieurs semaines, entre les parois d’un
navire, s’offrent un réciproque intérêt d’autant plus vif, qu’elles se
trouvent momentanément séparées du reste de l’univers, distraites de
leurs occupations habituelles, livrées à la monotonie et à l’ennui.
Elles deviennent donc, les unes pour les autres, l’unique pâture
intellectuelle, sentimentale ou divertissante. Elles s’observent, se
groupent, se critiquent, se recherchent ou se méprisent, se jalousent,
s’espionnent, et ne pensent pas plus au contraste de leurs misérables
préoccupations avec l’abîme indifférent qui les berce, qu’elles
ne songeront, rentrées au tumulte des villes, à cet autre abîme
sur lequel se suspend, entre la naissance et la mort, la vanité de
leurs existences. Une vie humaine sur l’éternité, une traversée sur
l’Océan... Courtes étapes, que raccourcit encore la galopade effrénée
des passions, sans apaisement ni trêve, sans fraternel armistice d’une
seule minute.
Sur le paquebot _La Vendée_, deux voyageurs avaient le don d’exciter
au plus haut point l’intérêt des autres, et le privilège,—si c’en est
un,—de susciter les commentaires et d’alimenter les conversations: un
religieux et une femme.
Le religieux portait la bure grise liserée de noir, et le manteau noir
des Octaviens. Son ordre ne s’était pas soumis aux conditions désormais
imposées par le Gouvernement pour être autorisé en France. Il s’en
allait. Ou?... Nul ne savait au juste.
On assurait qu’il était grand dignitaire de cette congrégation fameuse.
Sa physionomie, laide mais imposante, le donnait à croire. Il avait,
autour de sa tonsure, les cheveux presque blancs de la soixantaine,
un regard large dans des yeux bridés, un nez trop court, trop éloigné
d’une bouche épaisse en une barbe d’apôtre, mais une admirable
expression de bonté pensive, et une voix qui devait couler comme le
plus suave des baumes sur les plaies brûlantes des âmes.
La femme qui, sans le connaître, partageait avec lui l’attention du
bord, s’appelait la comtesse de Ferneuse. Elle voyageait seule avec sa
femme de chambre, s’isolait constamment, et paraissait obsédée par un
chagrin fiévreux. Sur son visage de blonde effleuré par la quarantaine,
mais d’une beauté encore intacte et d’une distinction frappante, on
ne lisait pas la mélancolie de quelque tristesse inguérissable. On y
constatait une ardeur douloureuse, l’élan d’une âme tendue vers un but,
où elle se brisera peut-être, mais qu’elle veut atteindre à tout prix.
Le rang social de la comtesse de Ferneuse et le caractère religieux du
père Eudoxe, l’octavien, les rapprochaient aux repas, par la proximité
des places d’honneur, qui leur étaient assignées près du commandant.
Un soir, à table, le moine, pour la première fois, se mêla à la
conversation de ses voisins.
Jusqu’alors, Gaétane de Ferneuse et lui, sans qu’aucun lien les
rapprochât, observaient la même attitude: une courtoisie distante
à l’égard des autres convives, et, en fait de paroles, l’échange
de quelques phrases banales, sur la santé, le temps ou le service,
indispensables à des gens dont le silence voulu se tempère d’une
parfaite éducation.
Cette soirée-là était violemment belle, par les flamboyantes ardeurs
du couchant, où des brumes, peut-être annonciatrices d’orage,
emmagasinaient les derniers rayons du soleil. La chaleur était lourde.
Par les fenêtres grand’ouvertes de la salle à manger, donnant sur la
galerie circulaire du premier pont, s’apercevaient une mer immobile,
glacée d’améthyste, d’incarnat et de soufre, puis le double horizon,
mauve et cendre à bâbord, ruisselant à tribord sous une pluie de sang
mêlé de feu.
—«Quelle splendeur!» s’écria l’un des passagers.
Un autre questionna:
—«Cela ne nous présage-t-il pas une tempête, commandant?»
Le marin éclata de rire, moins pour railler le propos que pour en
atténuer l’effet.
Mais l’inquiétude ne s’éveillait pas pour si peu. L’heure était douce,
le dîner réussi. Un de ces moments où les plus poltrons narguent le
danger, parce que, physiquement, ils n’y croient pas.
On vanta la sécurité qu’offrait _La Vendée_ et l’habileté du capitaine.
Un plaisantin prononça gravement:
—«Cela ne nous empêchera point de passer dans l’autre monde.»
Et comme, malgré tout, il y eut un petit sursaut et un certain froid,
le bel esprit ajouta:
—«Oui, dans l’autre monde,—le nouveau,—puisque nous allons en Amérique.»
Ce pitoyable jeu de mots fit, par un ricochet inattendu, tourner la
causerie vers la métaphysique.
Quand ils entendent dire: «l’autre monde», les plus légers rêvent un
instant, s’interrogent, réfléchissent: «Tout de même...»
Quelqu’un prononça sérieusement:
—«L’autre monde... C’est le but de toutes les religions, et c’est aussi
leur négation.»
Le double aphorisme sonnait de façon si singulière, au moins dans sa
seconde partie, que le moine, malgré son détachement volontaire des
bavardages environnants, tressaillit et regarda celui qui venait de
parler.
—«Vous ne sauriez y contredire, mon Révérend Père,» continua le
passager,—un écrivain allemand connu, qui s’exprimait parfaitement en
français, et qui s’empressa de surprendre la muette interrogation de
l’octavien.
Le Père Eudoxe ouvrit la bouche. Ses voisins se tournèrent vers lui
curieusement, et, d’ailleurs, furent aussitôt sous le charme de sa voix.
—«Je ne devine pas votre pensée, monsieur,» dit-il avec douceur.
«Elle est certainement paradoxale, mais encore devez-vous pouvoir
l’expliquer. Comment la vie éternelle,—assurée aux hommes par la
religion,—démentirait-elle cette religion même?
—Parce que cette vie éternelle est un article de foi primordial, et que
nul cœur humain ne saurait l’admettre absolument. Si nous comptions
vraiment sur le paradis, nous souhaiterions la mort. Elle serait la
plus belle fête sur cette terre. Puisque ce dogme de la vie éternelle,
qui pourtant flatte notre plus fervent espoir, ne peut s’implanter en
nous, comment prêter à la religion une puissance divine, agissante?
Comment admettre qu’elle existe dans nos âmes autrement qu’à la
surface, qu’elle soit jamais autre chose qu’un simulacre sublime?
—Il y a les martyrs,» fit le moine.
—«Ceux-là se réjouissent de la mort, c’est vrai. Mais encore la leur
impose-t-on. Et puis...»
Il s’arrêta.
—«Achevez,» dit le Père Eudoxe.
—«Pardon, mon Révérend. Je ne voudrais pas vous froisser.
—J’exercerais un triste ministère si je devais me froisser d’une
objection.
—Eh bien,» reprit le psychologue germanique, «la science nous démontre
que le martyr qui sourit dans les supplices, est en état d’hypnose, et
qu’il ne souffre même pas.»
Le religieux eut un lent sourire.
—«C’est parce que la science suffit au vieux continent que je m’en vais
dans le nouveau,» prononça-t-il.
—«Puisque vous ne craignez pas la franchise, mon Père,» dit
l’incrédule,—qui, par politesse employait cette appellation opposée
à son indépendance d’esprit,—«je vous demanderai si c’est une
capitulation.
—De la religion devant la science?... Non, monsieur. Nous ne capitulons
pas en portant à des peuples primitifs la nourriture spirituelle que
vous n’acceptez plus. Le christianisme fut la manne qui permit à vos
ancêtres de traverser les déserts de la barbarie et de vous amener aux
jardins merveilleux de la civilisation. Vous vous nourrissez d’autre
chose... _pour le moment_.» (Le moine souligna fortement les trois
derniers mots.) «Trouvez bon que nous offrions ce que vous rejetez aux
pauvres âmes incertaines en marche vers l’avenir.»
La chaude mélodie de l’accent, comme la tranquille sérénité des
phrases, gagnèrent la sympathie des auditeurs. Le sceptique lui-même
fut séduit. Voulant donner à son contradicteur une marque d’intérêt
déférent, il lui demanda:
—«Est-ce que vous vous rendez en mission dans des régions dangereuses,
Révérend Père? Vous parlez de porter votre doctrine à des peuples
primitifs.
—Aux plus primitifs qui restent encore sur ce globe,» répliqua le moine
avec un air joyeux. «Mais je n’y ai nul mérite, et j’y courrai moins de
dangers que dans le pays, pourtant si cher, dont je m’éloigne.
—Oh! cependant...
—L’injure, la calomnie, l’arrachement d’une séculaire demeure, la
séparation d’avec mes frères, furent des peines plus vives que ne m’en
imposeraient ces sauvages, dussent-ils me mettre à la torture. Mais
ils n’en feront rien. Ce sont des peuplades craintives et douces, à
quelques exceptions près.
—Et ces peuplades habitent?...
—La grande Selve amazonienne... La plus vaste forêt du monde, et la
plus inexplorée. Une forêt plus étendue que l’Europe, et moins pénétrée
que le cœur de l’Afrique, parce qu’elle n’a pas encore offert à la
cupidité du monde les trésors du continent noir.»
A ce nom «la Selve amazonienne», la comtesse de Ferneuse n’avait pu
retenir un mouvement.
Elle connaissait, pour en avoir étudié la situation sur les cartes,
pour avoir lu le récit des rares explorations qu’on y dirigea,
cette mystérieuse région des forêts vierges de l’Amérique du Sud.
Elle la connaissait pour d’autres raisons peut-être. Son imagination
avait parfois tenté de se représenter ces formidables solitudes, où
les évaporations torrides montant des marécages et des cours d’eau
épandus largement sous le soleil tropical, développent une végétation
tellement touffue que les fauves mêmes n’y peuvent circuler et vivre.
C’est le domaine des oiseaux. Les plumages les plus merveilleux et
les plus variés voltigent parmi les hautes branches. Au-dessous, dans
l’étouffement indescriptible et inextricable des fourrés, c’est le
silence, la fièvre et la mort.
Étranges contrées. Dernier refuge de la sauvagerie humaine. Car, là où
les quadrupèdes ne sauraient s’accommoder des conditions d’existence,
les Indiens trouvèrent un asile au moment brutal de la conquête
espagnole. Au long des fleuves, dans leurs villages bâtis sur pilotis,
des peuplades ingénues existent encore, plus étrangères au reste du
monde que si elles habitaient une autre planète. Elles se nourrissent
de poissons, d’oiseaux, de graines et de fruits, se vêtent d’écorce,
se parent de plumes et de baies séchées, s’arment de flèches trempées
aux poisons dont abonde la vénéneuse forêt. Elles connaissent le délire
des passions. Elles savent comment le désir, l’orgueil, l’amour et la
haine, font palpiter le cœur. Et le peu de notions chuchotées de l’une
à l’autre sur la civilisation entrevue leur en inspire le mépris et
l’horreur.
C’est à ces simples créatures que songeait le Père Eudoxe, lorsque, à
la table d’honneur de _La Vendée_, devant le luxe des cristaux et de
l’argenterie, sous l’étincellement des ampoules électriques brusquement
allumées dans le crépuscule, il parla des régions que traverse le
Haut-Amazone.
D’autres pensées venaient de faire frémir et pâlir la comtesse de
Ferneuse.
Quand le repas eut pris fin, les yeux de la grande dame suivirent la
robe de bure grise bordée de noir, et ses pas aussi s’en allèrent dans
le mouvement de cette robe, comme entraînés par une fascination.
L’octavien monta sur la dunette.
Le vaste spardeck, délivré de la prison de toile de sa tente, luisait
sous la nuit bleue, avec ses longs fauteuils de toile, que les mousses
commençaient à replier et à ranger. Il était à peu près désert. Une
séance de musique se donnait au salon, qui retenait la jeunesse et les
femmes, tandis que les hommes mûrs jouaient, buvaient le café ou des
liqueurs, le cigare à la bouche, dans le fumoir.
Accoudé au bastingage d’arrière, le moine semblait contempler le
sillage du navire, où dansaient des gouttes d’argent tombées des
étoiles.
—«Pardon, mon Père,» dit la comtesse de Ferneuse, en s’approchant.
—«Madame...»
Il s’inclina, sans surprise. Il avait observé cette femme, la devinait
chargée d’un lourd souci. Et sa connaissance de la vie et des cœurs
lui donnait conscience de cette attraction qu’exerce sur un mystère
féminin trop obsédant l’âme à la fois ouverte et secrète du prêtre.
—«Mon Père, je suis peut-être importune...»
Il fit un geste de dénégation.
—«... mais vous avez dit, à table, que vous vous rendiez dans la
Selve...
—Certainement, madame la comtesse.
—Oserais-je vous demander par quel chemin vous y parviendrez, de quel
côté vous comptez aborder cette région des forêts?
—Par la Bolivie.
—Oh!» s’écria-t-elle avec une émotion singulière. «C’est donc la
volonté du Ciel.
—Tout se fait, madame, par la volonté du Ciel.
—Sans doute. Mais... je veux dire... Notre rencontre est, pour moi, une
grâce de la Providence.
—Elle en sera une pour moi aussi, madame, si je puis vous servir en
chrétien.
—Vous pouvez, mon Père, m’être d’un incroyable secours.
—Est-ce possible?
—Je me rends moi-même en Bolivie. Je voudrais, moi aussi, pénétrer dans
la forêt amazonienne.»
L’étonnement laissa le moine sans paroles. Quel étrange projet pouvait
conduire cette femme appartenant à la plus haute société française,
parisienne peut-être, habituée à tous les raffinements de la vie, dans
des pays aussi éloignés de tout ce qui devait l’intéresser, vers des
aventures au moins hasardeuses, et sans même un compagnon de route?
Devant le silence de l’octavien, Gaétane de Ferneuse craignit d’être
mal comprise.
—«Oh!» dit-elle vivement, «je n’ai pas la prétention de vous imposer
une présence qui, dans un tel voyage, serait un embarras pour vous,
mon Père. Peut-être, sans me montrer indiscrète, pourrais-je profiter,
jusqu’à La Paz, de votre expérience, de votre connaissance de la
langue espagnole, des indications pratiques que vous voudrez bien me
donner. Mais c’est la moindre des choses. Le bienfait considérable que
j’attends de votre bonté chrétienne, s’accorderait, j’espère, avec
votre mission.»
Véritablement intrigué, le moine la pressa d’éclaircir des paroles si
imprévues.
—«C’est une bien longue histoire,» murmura la comtesse de Ferneuse,
avec une hésitation soudaine.
—«S’il n’est pas nécessaire que je la sache, ne croyez pas, madame, que
je prétende la connaître pour mettre mon dévouement à votre service.
Dans le cas contraire, je l’écouterai en confident respectueux et sûr,
ou, si vous le souhaitez, en confesseur.
—En confesseur,» dit-elle, d’une voix défaillante. «Car c’est ma faute
que vous apprendrez, mon Père, avant de savoir à quel point je l’expie.»
Le moine vit ce beau visage qui se décolorait et s’amincissait de
douleur dans la bleuâtre lueur de la nuit claire. Il fut remué,
percevant l’humiliation qui, soudain, courbait cette créature de
fierté. D’une voix paternelle, il vint en aide à son trouble.
—«Confiez-vous au prêtre, ma fille. J’ai reçu les ordres majeurs. Dieu
a déposé dans mes mains les trésors de son pardon. C’est lui-même qui
vous écoute, dans l’humilité de son serviteur.
—Je l’ai tant prié en vain!» dit Gaétane.
Elle cacha de sa main ses yeux qui se remplissaient de larmes.
—«Nulle prière n’est vaine,» observa le moine.
L’admirable tête se releva, comme une fleur sous une rosée d’espérance.
—«Je le crois, ce soir, puisqu’une intervention divine vous a placé sur
ma route.»
D’un mouvement simultané, tous deux gagnèrent des sièges proches,
et s’assirent. Ni l’un ni l’autre ne songea seulement à remettre au
lendemain la confidence. Et pourtant, elle serait longue, d’après ce
qu’avait annoncé la comtesse. Mais quel moment, quel endroit, plus
favorables que cette heure nocturne, solennelle, que cette dunette
élevée au-dessus des eaux immenses, dans une solitude qui allait
devenir complète, lorsque le dernier flâneur attardé serait descendu
dans sa cabine?
La comtesse Gaétane de Ferneuse prononça d’une voix basse et pénétrée
les paroles de pénitence, puis se recueillit un instant.
II
_LA CONFESSION_
«MON Père,» commença-t-elle, «si détaché de ce monde que vous soyez,
vous avez entendu parler de l’Affaire Valcor?
—Sans doute. Qui ne s’est ému de ce déplorable scandale? Un néfaste
signe des temps! Il est du même ordre que ces proscriptions devant
lesquelles nous sommes obligés de fuir, nous autres religieux. Vos
frères de l’aristocratie, madame la comtesse, sont devenus suspects
comme mes frères de l’Église. Nous représentons des choses hautes. On
n’en veut plus. La foule abat ce qui la dépasse. Son règne est celui du
matérialisme et de la médiocrité.
—Vos paroles m’effraient, mon Père, non point dans leur sens général,
que je n’aborde même pas, mais par une idée préconçue qui s’opposera
peut-être à toute compréhension de ce que j’ai à vous dire. Que
savez-vous donc de l’Affaire Valcor?
—Ce que j’en sais?... Mais,» répondit l’octavien étonné, «ce qui est
de notoriété publique. Ce qui a tenu palpitante, pendant des mois,
la curiosité du monde, partagé l’opinion, soulevé des discussions
passionnées, presque des divisions civiles. Renaud, marquis de Valcor,
fut accusé de n’être pas le véritable héritier de ce nom ancien et
illustre, mais de s’être substitué à lui pendant un long voyage
d’exploration dans des contrées mystérieuses,—précisément, madame, dans
ces forêts presque inconnues du bassin de l’Amazone, où j’essaierai
de porter quelque étincelle de la civilisation chrétienne, et où vous
prétendez conduire votre délicatesse, votre fragilité de grande dame.
—C’est bien cela,» dit-elle. «Il y eut un jeune homme, beau, noble et
ardent, un être d’exception, une âme d’élite, qui s’appelait Renaud de
Valcor. Un désespoir d’amour le jeta hors de sa patrie.
—Ah!» s’écria le moine. «Un désespoir d’amour?»
La comtesse inclina la tête, évitant le regard aigu qui cherchait ses
yeux.
—«Son énergie,» poursuivit-elle, «fit sortir une belle œuvre de sa
douleur. Il partit pour l’Amérique du Sud, pénétra dans cette zone
des forêts tropicales, qui passait pour mortelle et impénétrable. Il
gagna la confiance de certaines peuplades indiennes, leur enseigna
à défricher leurs territoires, appliqua une méthode nouvelle à
l’exploitation du caoutchouc, trésor naturel de ces contrées, matière
devenue si précieuse par l’évolution de l’industrie moderne.
—En un mot,» interrompit le Père Eudoxe, «il fonda la Valcorie. Ce nom,
devenu populaire, désigne plus qu’un domaine, pourtant immense. Il
évoque une conquête morale, aussi bien sur la barbarie des primitifs
que sur la routine des civilisés. Et c’est un pareil homme,» ajouta
le moine avec feu, «que des parents cupides, aidés par d’indignes
manœuvres politiques, ont tenté de déshonorer, de dépouiller!
—Renaud de Valcor avait à peine vingt-deux ans quand il partit. Il
en avait près de trente quand il revint en France,» dit lentement la
comtesse. «Il en avait trente-deux quand il reparut en Bretagne, quand
il amena dans son château ancestral cette Laurence de Servon-Tanis,
qu’il avait épousée à Paris. Pendant les dix années qui transforment
le plus un homme,—surtout quand il les vit au milieu des aventures et
sous des climats excessifs,—nul de ceux qui l’avaient connu enfant ou
adolescent, n’ont posé leurs yeux sur lui.
—Certes, madame. Et sur ce fait s’est basée l’imputation atroce. Le
vrai marquis de Valcor, assurait-on, aurait péri au cours de son
expédition. Celui qui jouit aujourd’hui de son rang, de sa fortune, de
sa célébrité, qui recueille les fruits de ses héroïques travaux, serait
un imposteur audacieux, son habile sosie, son assassin peut-être.»
Un visible frisson secoua M^{me} de Ferneuse. Dans la clarté nocturne,
Eudoxe vit, contre la jupe blanche, les blancheurs des mains qui
tremblaient.
—«Serait-il possible, madame la comtesse, que vous crussiez, vous,
une femme de votre nom, de votre race, à cette abominable légende,
inventée, prétend-on, par un valet congédié—un métis!—exploitée par
l’avidité d’un parent pauvre, et magnifiée par la passion envieuse
d’une certaine tourbe politique, par ceux qui ont la haine de
l’aristocratie, qui souhaiteraient de voir crouler une noble maison
dans la boue?»
Le moine mit tant de véhémence à cette apostrophe, qu’il n’entendit
pas, ou ne voulut pas entendre, une faible protestation de Gaétane,
murmurant:
—«C’est en pénitente que je vous ai prié de m’écouter.»
Il poursuivit, avec une netteté un peu tranchante:
—«D’ailleurs, la question est jugée.
—Pas par les tribunaux, mon Père.
—Mieux que par les tribunaux,» riposta vivement l’octavien. «Par un
vote éclatant de la Chambre, validant l’élection du marquis de Valcor,
député du Finistère. Et vous n’ignorez pas après quel incident. La
fameuse lettre, base de l’accusation, arguée de faux par le marquis,
reconnue authentique par les experts officiels, fut dénoncée à la
tribune comme écrite sur un papier postérieur de dix-huit ans à sa
date. Le filigrane trahissait la fabrication récente. Le document
venait d’être créé de toutes pièces. Et cette découverte, étouffée
d’abord par la perfidie du parti au pouvoir, éclata si manifestement,
que personne ne s’est essayé, depuis, à y contredire.»
Le Père Eudoxe reprit haleine et s’écria:
—«Les tribunaux! Mais ils n’auront même pas à prononcer. Il paraît que
monsieur de Plesguen, le soi-disant héritier du nom, se désiste, retire
sa plainte.
—Vraiment?» dit la comtesse d’une voix altérée. «J’ignorais ce détail.
En êtes-vous sûr?
—Je le tiens,» dit le Père, «d’une de mes parentes, Mère économe dans
une maison de nos excellentes sœurs, les Géraldines. Cette religieuse a
reçu la visite de mademoiselle Françoise de Plesguen, qui, désespérée,
souhaite de prendre le voile.
—Françoise au couvent!» s’exclama Gaétane.
A ce cri, le Père Eudoxe fut assuré de ce qu’il devinait déjà. La
comtesse de Ferneuse devait être mêlée d’une façon étroite—et, sans
doute, tragique, d’après son attitude—au drame de Valcor. Elle s’était
donnée comme une coupable. Aurait-elle trempé dans la machination
dont il s’indignait? Était-elle alliée aux adversaires du marquis?
Détenait-elle le secret de cette intrigue? Un peu d’ironie perçait dans
son accent quand il repartit:
—«Hé quoi! madame la comtesse, serait-ce moi qui vous apprendrais
quelque chose sur un sujet dont vous me supposiez à peine informé?
Oui, mademoiselle de Plesguen, ne voulant, pas plus que son père,
d’ailleurs, demeurer complice de faussaires—car tous deux étaient,
semble-t-il, de bonne foi—renoncerait à ce fameux héritage de Valcor.
Mais, avec le nom et l’apanage, il lui faudrait perdre l’amour
intéressé de son fiancé. Le prince de Villingen ne la recherchait
que parce qu’il croyait à ses droits. La malheureuse, humiliée et
abandonnée, songerait à se réfugier dans un cloître.
—Je la plains,» soupira Gaétane. «Mais il est des souffrances pires que
la sienne.»
Une si intense tristesse s’exhalait de l’accent et de toute la personne
de cette femme, si belle et si désolée sous la nuit, parmi le bruit
mélancolique des flots remués, sur ce navire, désert maintenant en
apparence et silencieux comme un vaisseau-fantôme, qu’une pitié ardente
étreignit le cœur du moine. Il regretta ses soupçons.
—«Ma fille,» dit-il, reprenant sa voix onctueuse et paternelle,
«j’oublie, sous le souffle trop âpre des contestations humaines, que
vous attendez de moi un soutien moral, jusqu’à ce que, rentré dans la
lutte, je puisse vous servir, comme vous me l’avez fait espérer, par
les faibles moyens d’action que Dieu me donne. Je vous écoute avec la
fraternité profonde d’un prêtre, et, si vous le permettez, d’un ami.
Découvrez-moi le secret qui vous torture. Nous trouverons sans doute un
remède à votre peine, et, à coup sûr, l’apaisement de votre conscience.»
Un recueillement solennel enveloppa ces deux êtres pendant une minute,
où ils se turent.
Qu’il était donc difficile, l’aveu que cette femme avait à faire! La
vide immensité du ciel et des eaux n’était pas un gouffre assez muet à
son gré. Avait-elle peur d’éveiller un écho dans ce formidable espace,
où ne comptent pourtant pas les plus déchirantes clameurs humaines?
D’une voix éteinte, elle murmura:
—«J’ai aimé Renaud de Valcor. Pour lui j’ai oublié mes devoirs
d’épouse. Il est le père de mon fils.»
Pressentant autour de cette faute quelque chose de plus irréparable
qu’une criminelle passion, le religieux, stupéfait, demanda:
—«Mais alors, je me trompais donc, en vous imaginant parmi ses
adversaires?
—Mon fils a vingt-cinq ans,» dit-elle. «J’ai aimé monsieur de Valcor
lorsque le marquis avait vingt ans et moi dix-sept. Un devoir plus
rigoureux à mon égarement que la seule fidélité conjugale eut raison de
ma folle tendresse. Je brisai la chaîne adorée. C’est alors que Renaud
partit pour l’Amérique.»
Le Père Eudoxe, bouleversé, se pencha:
—«Et depuis?...
—Depuis... je doute de l’avoir jamais revu.
—Mais... celui... celui dont nous parlions tout à l’heure?
—Oh! celui-là, durant les quinze dernières années, j’ai vécu presque de
sa vie. Je suis devenue l’amie de sa femme. Nos enfants ont grandi côte
à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne, confinent avec celles de
Ferneuse.»
Le moine interpréta suivant sa persuasion préconçue ce qu’impliquaient
ces phrases, amèrement prononcées.
—«Ma fille, prenez garde... La rancune, l’esprit de vengeance, la
jalousie, sont des ennemis abominables de l’âme. Cette accusation
qui ressort de vos paroles, pourquoi l’énoncez-vous aujourd’hui? Si,
pendant quinze ans, vous avez vécu dans l’intimité de cette famille,
c’est que vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement de la
passion s’est donc, en vous, rencontré avec l’écho d’une campagne de
calomnies, dont justice est faite désormais?
—Mon Père, écoutez-moi... Vous ne savez rien. Il vous reste à entendre
le pire.»
La comtesse de Ferneuse ferma un instant les yeux, comme pour évoquer
ses souvenirs ou rassembler ses forces. Puis elle les rouvrit
lentement. L’octavien les vit briller dans l’ombre azurée de cette
admirable nuit. Leur clarté lui sembla lointaine et sincère comme celle
des étoiles.
—«Mon Père... Avoir aimé comme j’ai aimé... S’être arrachée à ce qui
vous était plus précieux,—je m’en confesse, je m’en accuse!—que la
sainte éternité même. Avoir dit adieu à l’être uniquement cher, au
moment où l’on s’était crue près d’être unie à lui pour toujours... Le
perdre... Ignorer pendant longtemps où il est, si son cœur vous reste
fidèle, et même s’il existe encore... Puis apprendre qu’il revient dans
sa patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu’il en épouse une
autre... Compter ensuite des jours, des mois, des années... Se trouver
enfin face à face avec lui...»
Elle s’arrêta, pour répéter d’un ton indescriptible:
—«Lui!...»
Puis continua:
—«Un «lui» tellement changé, à l’aspect si distant, au souvenir si
bien mort, à la physionomie si différente, qu’on doute... oh! non
pas d’abord de son identité matérielle, mais de la survivance de
son âme ancienne, cette âme jadis adorée et qu’on ne retrouve plus.
Voir, sous des traits qui semblent les siens, un autre lui-même!...
Hélas! je n’avais pas la honteuse pensée de réveiller un amour
plus interdit que jamais. L’obstacle qui m’avait séparée de Renaud
existait toujours. Et maintenant lui-même était marié. Trop docile
à mon injonction d’oublier, de se consoler, de refaire sa vie, il
paraissait avoir accompli ce programme jusqu’au plus intime de
lui-même, jusqu’à ces régions mystérieuses et sacrées de l’être, où les
tendresses impérissables bravent les efforts de la volonté. Mais cette
transformation était vraiment trop inouïe, certes, trop inouïe pour
moi qui avais tenu ce cœur dans mes mains et qui croyais le connaître.
Je la constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît, et dans
des instants où la voix du passé ne pouvait pas rester muette pour cet
homme, qui m’avait aimée à en mourir, qui était le père de mon fils,
et qui le savait. Ce fut, pour moi, un phénomène d’une étrangeté si
tragique, que je l’observai avec une sorte de mystérieuse horreur.»
Elle se tut, et le moine prononça doucement:
—«Votre souffrance était une expiation, ma fille. Certes, elle dut
être douloureuse. Mais je ne m’explique pas l’espèce d’impression
surnaturelle que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor agissait en
homme loyal. Son absence avait duré jusqu’au jour de sa guérison. Et
cette guérison se manifestait par son mariage. Le passé n’existait plus
pour lui. Qu’il craignît de le ressusciter, fût-ce par un regard, par
un signe, je me l’explique... Car je sens dans vos moindres paroles
vibrer votre âme inconsolable et inconsolée. Pour vous-même, pour lui,
pour la femme qui avait maintenant sur lui des droits d’épouse, il
devait garder l’attitude que vous me dépeignez.
—Soit, mon Père,» reprit sombrement Gaétane. «Aussi, veuillez croire
que cette épreuve me trouva égale en fierté. La grâce divine, je pense,
mais aussi, mais surtout mon orgueil de femme, soutinrent ce que vous
appelez si justement mon âme inconsolable et inconsolée. Si j’ai essayé
de vous décrire un sentiment extraordinaire, une espèce d’angoisse
frissonnante, qui me glaçait devant le silence surhumain de cet homme,
qui me faisait presque défaillir parfois en sa présence, comme si
j’eusse frôlé un spectre, c’est parce que, dans une si invraisemblable
histoire, chaque détail est essentiel. Vous le verrez par la suite.
D’ailleurs, ce fut un si étrange supplice, que mon cœur tremble et
s’émeut à le remémorer.
—Ne craignez point de tout dire,» fit l’octavien.
—«Vous vous étonniez, tout à l’heure,» reprit la comtesse de Ferneuse,
«que j’aie pu étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible.
Mais, mon Père, vous venez de répondre vous-même à votre objection.
Pouvais-je déduire de la conduite, en apparence correcte et loyale, du
marquis de Valcor, qu’il était véritablement pour moi l’étranger qu’il
feignait d’être? De ce qu’il paraissait ne plus se souvenir que nous
nous étions aimés, allais-je tout de suite conclure qu’il ne s’en
souvenait pas, en effet, qu’il ne pouvait pas s’en souvenir, n’étant
point celui qui m’avait tenue sur son cœur, qui m’avait adressé les
inoubliables serments?...»
Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente nature féminine l’effarait
un peu.
Gaétane comprit, atténua le frémissement de sa voix.
—«L’horrible pensée entra en moi,» reprit-elle, «un jour que le marquis
de Valcor, analysant la nature rêveuse, fine, sensible, de mon fils,
qu’il devait croire sien, me dit:—«Cet enfant tient uniquement de vous.
Il n’a rien de son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas de
Ferneuse, farouche et violent comme ses ancêtres du moyen âge?» Cette
parole était vraiment trop cynique. Nous étions seuls. Je regardai
fixement monsieur de Valcor. Pas un reflet de trouble ne passa sur son
visage. Et, pour la première fois, ce visage me parut autre. Ce que
j’y distinguai, ce n’était plus la marque des années, la coloration
accentuée du teint, plusieurs cicatrices, ni la barbe virile au lieu
de la jeune moustache,—tout ce qui différenciait l’homme en pleine
maturité de l’adolescent dont je gardais l’impérissable souvenir.
Non... Ce fut un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose qui,
s’accordant avec la monstrueuse phrase, fit monter en moi-même, dans un
tourbillon d’effroi, ce cri invincible: «Ce n’est pas Renaud! Ce n’est
pas lui!»
—Excusez, de ma part, une réflexion,» prononça Eudoxe. «Vous me voyez
très ému de votre récit, madame la comtesse. Je voudrais vous exprimer
ma pensée avec toute la délicatesse que le sujet réclame.
—Parlez,» fit-elle, «Ne ménagez rien. Je vous ouvre mon cœur comme à
Dieu même.
—Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de monsieur de Valcor, vous
firent un effet si atroce, et qui, en effet, eussent été abominables
au cas où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité, ne
s’expliquent-elles pas par un doute de cette paternité. Pardonnez-moi,
madame. Il n’était pas le mari. Et son jugement si âpre contre ce mari
même me paraît en situation. Car l’amour peut périr. La jalousie ne
périt jamais.
—Mon Père, vos déductions ne sauraient ni me blesser ni m’étonner.
Elles viennent de ce que vous ignorez encore les circonstances de
mon mariage et de ma faute. La constatation du caractère de monsieur
de Ferneuse représentait une opinion banale, bien au-dessous de la
réalité. Personne dans le Finistère n’ignore quelle nature violente
et rude était celle du comte Stanislas. Ce fut mon excuse, lorsque
devenue la femme de cet homme, à l’âge où l’on est encore une enfant,
j’eus à souffrir, loin de tout conseil et de toute tendresse familiale,
dans cette sombre Bretagne où il m’emmena, de ses goûts brutaux, de
ses infidélités avec des servantes et des filles de ferme, de ses
perpétuelles absences à la chasse ou en mer. J’avais dix-sept ans.
Renaud de Valcor, dont le domaine était limitrophe du nôtre, en avait
vingt. Je ne résistai pas à la séduction de cet être jeune comme moi,
qui m’apporta d’abord sa pitié tendre, puis m’enivra par la splendeur
de son âme et la fougue passionnée de son cœur. A partir du jour où je
me donnai à lui, je n’appartins plus à monsieur de Ferneuse. Ce fut
l’honneur de Renaud de n’en point douter. L’homme qui pouvait en douter
un jour, qui osait m’exprimer ce doute sacrilège, n’était pas Renaud de
Valcor.»
Etonnante fierté. Était-ce une pécheresse que le remords inclinait? Le
moine lui-même ne s’en pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois
divines, dont il était le représentant, il goûtait la noblesse de cette
âme altière, jusque dans les écarts qu’il aurait dû réprouver.
Gaétane de Ferneuse poursuivait:
—«Lorsque je compris que j’allais être mère, je révélai tout à mon
mari, et j’attendis son arrêt. Il ne me tua pas. Notre séparation
fut résolue. Déjà l’on prévoyait le rétablissement du divorce, et je
pouvais espérer...
—Le divorce!» protesta le moine.
—«La miséricorde céleste me soit clémente, mon Père, si je m’égarais
en pensant que mon devoir et la vérité s’accordaient à ce moment
avec mon bonheur, et m’enjoignaient de me rendre libre pour épouser
le père de mon enfant. L’Église même, dans une situation pareille,
m’eût prise en pitié. Sans doute eussé-je obtenu l’annulation de mon
mariage en cour de Rome. Je croyais réparer plutôt qu’aggraver mes
torts, en m’efforçant de sortir du mensonge, en donnant, à l’enfant qui
allait naître, son véritable père. Cependant l’acte ne suivit pas ma
résolution. Le jour même de mon aveu, mon mari, après une scène dont je
ne vous dépeindrai pas les phases cruelles, quitta le château, dans
son équipement de chasse. Quelques heures plus tard, on le rapportait
sans connaissance, la face ensanglantée, l’os frontal fracassé par la
balle de son fusil. «Accident,» dit-on. «Suicide,» murmurait en moi
une voix que je ne parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse
ne mourut point, mais il perdit les deux yeux. Quand il sortit du
délire prolongé où l’avait jeté son affreuse blessure, mon mari avait
oublié ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements des
médecins, lui représentant comme une consolation à sa cécité l’espoir
de sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux, pour garder
près de lui, dans sa nuit désormais éternelle, la femme pour qui son
amour s’était éveillé dans les convulsions de la jalousie et le fils
que la loi et les hommes lui attribuaient? Fut-ce une amnésie réelle,
causée par la blessure? Jamais je ne le sus, mon Père... Jamais!
—Pauvre femme!... Et ainsi, vous ne l’avez pas quitté?...
—Le pouvais-je désormais, sans commettre un crime infiniment plus
odieux que ma trahison? Pouvais-je frapper cet être, qui avait,—j’en
étais certaine,—voulu mourir à cause de moi, et à qui ma faute coûtait
la lumière du jour? Pouvais-je répéter à l’aveugle la révélation
qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant?... Je restai comtesse de
Ferneuse, et mon fils, qui naquit bientôt après, fut l’héritier de ce
nom. Je rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai de m’oublier,
de s’éloigner, de ne reparaître que lorsqu’il aurait étouffé en lui
jusqu’au souvenir.
—Son obéissance devait vous satisfaire, ma fille. Et même si, plus
tard, le doute s’éleva en vous quant à sa personne, qu’importait? Vous
n’aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence, d’en fouiller
les ténèbres, au nom d’un passé qui devait être aboli.
—Au nom du passé, mon Père?... J’en conviens. Vous vous refusez à
tenir compte de ce qu’en ces tragiques alternatives pouvait éprouver
un cœur de femme, où rien n’avait changé...—apprenez-le, dussiez-vous
ne pas m’en absoudre...» (Elle répéta:)—«où rien n’avait changé...
C’était le châtiment. Je n’ai même pas le droit de m’en plaindre.
Mais, déjà, il ne s’agissait plus du passé. Un présent se levait, non
moins rempli d’angoisse. Presque à l’époque où j’acquis, peu à peu, à
force d’observation patiente, de rapprochements, de subtils pièges, la
certitude que le marquis de Valcor était un prodigieux imposteur, j’en
acquis une autre.
—Laquelle?
—Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline.
—Ciel!...» s’écria le moine.
—«L’un et l’autre n’étaient guère encore que des enfants. Mais le
sentiment qui, en moi, restait plus fort que la vie et que la mort, ne
datait-il pas de l’âge qu’atteignait mon fils? Mille indices, lorsque
j’eus ouvert les yeux,—de ces indices qui ne trompent pas une mère,—me
prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au mien, était née la
tendresse unique, impérissable, à laquelle s’attache la seule chance
de bonheur de toute une existence.
—Alors?...» demanda avidement l’octavien.
—«Alors, ce qui m’avait consternée me rassura. La conviction, acquise
jour à jour, par un travail que je vous indique à peine, mais qui
aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée... la conviction que
Renaud de Valcor était... un autre, me préserva de cette pensée—plus
infernale—que mon enfant s’était épris de sa propre sœur. Enfin, le
fait même de cet amour réciproque, qui s’épanouissait naïvement,
devint la suprême pierre de touche où ma certitude s’affirma.
Monsieur de Valcor s’en apercevait comme moi-même. Le jour vint
des allusions tendrement malicieuses, puis des projets esquissés.
Lui-même, entendez-vous, mon Père, lui-même, Renaud—ou du moins celui
qui portait ce nom—me parla, à moi, de la possibilité d’unir nos
enfants. Pouvez-vous admettre, même en faisant la part des illusions
à travers lesquelles je l’avais vu dans ma jeunesse, que l’homme de
loyauté, d’honneur, à qui j’avais donné toute mon âme, pût combiner de
sang-froid, sans intérêt, sans but, et pour une fille qu’il idolâtre,
le plus révoltant des incestes?
—Est-ce possible?...» s’exclama le Père Eudoxe, confondu. «Mais
dans quel tourbillon d’idées contradictoires me jetez-vous, madame
la comtesse! Jusqu’ici, je vous ai suivie, je l’avoue, plein de
circonspection, de doute. Le cœur d’une femme qui aime est sujet à
caution. Les chimères y ont tant de prise! Et ma persuasion était si
forte! Mais en face de quelle déconcertante énigme me placez-vous?...
Comment! ce sont des faits? Le marquis de Valcor se sait le père de
votre fils, et il se propose de lui donner sa fille!...
—Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» ajouta la comtesse.
—«Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» répéta le moine.
—«A moins,» reprit-elle «qu’une troisième version,—la sienne,—ne soit
vraie. Nous ne sommes qu’à l’entrée du mystère.
—Auriez-vous donc autre chose à m’apprendre?» questionna l’octavien.
—«J’ai tout à vous apprendre. Car aujourd’hui je ne sais plus,
avec le mirage des années, avec la lente substitution en moi de la
personne présente au souvenir qui va s’effaçant, avec les déclarations
extraordinaires entendues récemment de cette bouche, je ne sais plus à
quel moment la vérité m’est apparue, je ne sais plus,—imaginez cela,
mon Père!—je ne sais plus que croire...
—Mon Dieu!...
—Comprenez-vous, maintenant, que ce n’est pas la rancune, que ce n’est
pas la vengeance, que ce n’est pas ce procès, qui ont influencé ma
pensée intime, qui inspirent à présent mes paroles?
—Oubliez ce jugement téméraire, madame la comtesse. Votre sincérité est
hors de question. Mais malgré tout, je ne puis admettre une imposture
si audacieuse, si invraisemblable. Je ne puis m’imaginer que la
personnalité du marquis de Valcor soit usurpée. Vous m’annoncez une
autre version,—la sienne. D’avance mon sentiment s’y rattache.
—Mon Père, cette version concorde avec un étrange revirement
d’attitude, qui vous la rendra suspecte. La réserve que vous avez louée
dans la conduite de monsieur de Valcor cessa un jour, brusquement,
après quinze ans d’indifférence et de silence. Ce jour-là—c’était l’été
dernier—le marquis sollicita de moi une entrevue, dans une grotte,
au bord de la mer, où jadis nous avions eu des heures de coupable
mais indicible enivrement. Je m’y rendis, pressentant une explication
décisive. Renaud de Valcor éveilla le passé, tout le passé.»
La voix de Gaétane trembla et s’éteignit.
—«Vous m’épouvantez!» s’écria le moine.
—«Rassurez-vous, mon Père. Si cette évocation fut ardente au point
de me troubler encore aujourd’hui, je ne montrai rien alors d’un tel
trouble. Cependant, je l’avoue, tout mon être y fit secrètement et
violemment écho. Le vertige fut si fort que, pendant quelques minutes,
mes soupçons s’évanouirent. Je crus voir à mes genoux le Renaud que
j’avais tant aimé.
—Mais si ce n’était pas lui, comment pouvait-il évoquer ce souvenir?
—J’ai beaucoup réfléchi. Voici ce que j’ai entrevu: je suppose que ce
génie du mal, qui porte aujourd’hui le nom du plus pur des êtres—ma
raison m’atteste son crime, encore que mon cœur hésite par moments—aura
tardivement connu le roman de notre jeunesse. Un hasard le lui a
révélé. Des lettres retrouvées, sans doute... Car pas une bouche
humaine ne lui en aurait pu faire le récit. Je n’avais pas réclamé à
Renaud les miennes avant qu’il quittât l’Europe. Ne les aurait-il pas
détruites? Seraient-elles tombées entre les mains... de l’autre, et
seulement après ces quinze ans? Que sais-je? Ce qui me donne l’idée
de ces lettres, c’est une bizarre scène de jalousie que m’a faite,
vers cette époque, la marquise de Valcor. N’a-t-elle pas, elle-même,
découvert quelque preuve? Une preuve qui n’existait nulle part, sinon
dans ces billets passionnés.
—Mais,» objecta l’octavien, «pourquoi, en ce cas, le marquis n’eût-il
pas continué à se taire?
—Parce que, mon Père, un phénomène psychologique dont votre grande
connaissance du cœur va reconnaître la possibilité, se serait passé en
lui. Cet homme, suggestionné par un brûlant passé, m’aurait vue tout
à coup avec les yeux de celui qu’il représente. Habitué à se glisser
dans la personnalité de son modèle, il se serait enflammé au contact
de l’ancienne passion. Peut-être son orgueil s’est-il pris au piège?
Cette conquête d’autrefois, conquête qui dut sembler flatteuse et rare
à ce comédien sorti d’on ne sait quel bas-fond, l’a fait se piquer
au jeu. La femme, pour tous inaccessible, que son noble devancier
avait possédée, lui, pour s’affirmer égal, voulait la reprendre. Ce
qui fut pris, ce fut son cœur, ou—ne profanons pas ce mot—du moins,
son imagination, son désir, sa volonté infernale. C’est ainsi que je
m’explique la flambée soudaine de passion dont il m’enveloppa. Ce
fut un voile de feu, l’éblouissement du passé... Ah! mon Père, quel
déconcertant mirage! Cet homme jouait au vrai son rôle ardent. Jamais
il ne m’avait donné à ce point l’illusion de celui qu’il prétendait
être. Je l’ai fui, mon Père... Je l’ai fui... parce que j’ai eu peur de
le croire! De tous les masques qu’il a mis sur son visage, celui qui
tient le mieux, celui que j’arracherai pourtant, et qui fera tomber
tous les autres, c’est le masque d’amour!»
Un silence suivit. Les étoiles avaient tourné dans le ciel. Au loin,
vers l’avant, un choc de bronze vibra dans l’espace. La vigie piquait
l’heure. Était-ce une demie? Était-ce une heure du matin?
—«Mais,» reprit le moine, «puisque monsieur de Valcor ressuscitait le
passé, il se reconnaissait le père de votre fils?
—Oui.
—Avait-il pu découvrir cette paternité dans les lettres auxquelles vous
faisiez allusion tout à l’heure?
—Certainement. De la façon la plus claire.
—Mais alors? Sa fille? Il abandonnait le projet de la marier à...?
—Non. Pourquoi l’eût-il fait, s’il n’était pas Renaud, s’il n’était
pas le père de mon Hervé? Comme moi pour mon enfant, il ne voulait pas
briser le cœur de la sienne.
—Cependant...