Voyageurs du XVIIe siècle.
Nous avons remarqué, au cours du XVIe siècle, une curiosité passionnée,
un désir d’apprendre, une spontanéité d’attention et de sentiment, un
fourmillement d’individualités différentes dont chacune considère
l’Orient à sa façon; on ne rencontrera plus guère tout cela pendant le
siècle suivant.
Celui-ci est grand à d’autres points de vue. Il a créé une langue
littéraire à peu près définitive; il a fait la gloire d’une royauté qui
n’a pas manqué d’attirer sur elle toute la lumière et de se parer de
tout le prestige. Mais cette royauté a un peu amoindri l’élan de la
nation; ainsi à ce domaine de la connaissance de l’Orient, on ne trouve
qu’un intérêt de plus en plus faible; avant 1600 déjà, l’importance des
rapports entre la France et l’Empire ottoman allait en décroissant, à
cause des guerres de religion.
La forte personnalité d’un d’Aramon, accompagnant le sultan Soliman en
Perse avec toute une cour, sa grande influence dans le monde turc, son
don tout spécial d’attirer autour de lui tout un monde de voyageurs, se
prévalant de l’ambassade, mais ajoutant eux-mêmes à la valeur politique
de cette ambassade leur élan de chercheurs et leur qualité d’écrivains,
ne se rencontrera plus à l’ambassade de Constantinople.
Les ambassadeurs qui ont représenté les rois de France à l’époque de ces
guerres civiles vivent dans des conditions difficiles, souvent
humiliantes. A l’époque de Soliman, on ne se serait pas permis, à
l’égard du représentant de celui qu’on appelait le _padichah_,
l’«empereur» de France, les gestes qui sont coutumiers vers 1560,
jusqu’à l’époque de Henri IV, et même pendant le règne de ce
restaurateur du pouvoir monarchique qui n’a pu rétablir l’ancien
prestige de la France dans la capitale des Ottomans.
Si les ambassadeurs vivent dans des conditions très modestes, s’ils
doivent recourir parfois aux expédients, façon de vivre qui nuit
essentiellement à leur prestige, il est vrai qu’il n’y a pas de
voyageurs pour le constater: les chercheurs d’aventures en trouvent
ailleurs que par ce voyage d’Orient; le drame qui se joue en France même
y retient les grands tempéraments et les grandes hardiesses, de sorte
qu’il faut arriver jusqu’au commencement du XVIe siècle pour reprendre
la série de nos voyageurs[78].
[78] Le pauvre «bourgeois de Paris», Antoine Regnault, qui fit
imprimer à Paris, en 1573, son «Discours du voyage d’Outremer», est
un simple porteur de bourdon, qui, en dehors de son souci de
pèlerin, ne s’occupe que de la «medicine contre _gli pidocchi_»
qu’on était occupé en voie «à tuer et jetter en mer».
* * * * *
I.--Les premiers que l’on trouve sont bien modestes, mais, parfois, plus
intéressants dans leur naïveté, dans leur charme, dans leur sincérité,
que ceux qui vont suivre. Mais, entre ces voyageurs et leurs
prédécesseurs du XVIe siècle, il y a une différence: autant, pendant le
XVIe, l’attrait religieux du voyage s’est effacé (on ne s’arrête aux
lieux de pèlerinage que parce que c’est la coutume, parce qu’il y a
toujours quelque capucin, quelque cordelier qui attire l’attention du
voyageur sur les reliques qu’il faut nécessairement visiter et qu’il est
séant de révérer), autant, au commencement de cette nouvelle époque, à
l’intérêt pour les curiosités littéraires, artistiques et même
scientifiques, vient s’ajouter un renouveau d’intérêt pour les choses
pieuses, une reviviscence du catholicisme et, de plus en plus, sous
l’égide des Pères Jésuites. On va entreprendre le voyage en Orient
comme, jadis, au moyen âge, comme au XIVe siècle, pour visiter les Lieux
Saints et les places de pèlerinage: on va donc se diriger surtout vers
Jérusalem et l’Égypte.
Des régions d’Europe soumises au sultan, on ne voit qu’une faible
partie: ce qui se trouve sur la route de l’Adriatique à Constantinople,
ce que l’on peut observer dans les îles. Les pèlerins se permettent de
temps en temps une petite excursion du côté de ces îles, mais
l’attention se reporte principalement sur la Palestine et ses
dépendances égyptiennes. De ce côté, on va à Alexandrie, à Rosette, à
Damiette, on descend jusqu’au «Grand Caire», on explore, à la façon des
touristes d’aujourd’hui, le cours du Nil, on décrit les Pyramides, on
passe quelquefois du côté du mont Sinaï pour voir le couvent de
Sainte-Catherine. Vers la foi naïve qui fait le charme du moyen âge se
tourne de nouveau l’esprit de nos voyageurs.
Suivons-en quelques-uns, jusque vers 1630, avant de nous attacher à ceux
qui ont des buts politiques, et sont de nouveau, en relation avec
l’ambassade de France à Constantinople. D’ailleurs, chez ceux-là aussi,
la préoccupation religieuse domine: elle est à la base de la politique
courante, car la France est protectrice de tout le monde catholique
d’Orient, de ce monde des îles de l’Archipel, de Péra et des Lieux
Saints, qui s’appuie avant tout sur le prestige nouveau de la royauté
française, d’un Louis XIII et, surtout, d’un Louis XIV.
Voici, dès le commencement du XVIIe siècle, un Parisien, «chevalier de
l’ordre du Saint-Sépulchre de Nostre Seigneur»; ces chevaliers étaient
sacrés à Jérusalem même, d’après de très anciens statuts que nous
connaissons. Le sieur Benard fait en 1600 un pèlerinage qu’il publie en
1621, avec un portrait. Le livre ne contient rien d’intéressant sinon
tel rappel des croisades, où il est question du «genereux et vaillant
Godefroy de Bouillon», que les visiteurs de l’Orient, au XVIe siècle,
avaient totalement oublié. Il a eu des rapports avec de Brèves et était
de son ambassade[79].
[79] P. 338 et suiv., 343-344.
Suit le voyage à Jérusalem d’un moine, Henri Castella, «Tholosain,
religieux observantin», voyage publié à Bordeaux en 1603[80]. Il n’est
remarquable ni au point de vue de l’information, ni à celui du style,
mais çà et là, on peut y glaner des connaissances qu’on ne trouverait
pas ailleurs, comme les premières notes sur les Maïnotes, ces prétendus
descendants des anciens Lacédémoniens, quelques milliers de Grecs vivant
près de la pointe de la péninsule moréote et arrivés à échapper à la
condition de raïas, de sujets absolus du sultan, à laquelle sont soumis
les autres Grecs.
[80] _Le Sainct Voyage de Hierusalem et Mont Sinay, faict en l’an du
grand iubilé, 1600..., par le R. P. F. Henry Castella, Tholosain,
religieux observantin._
Il a des comparaisons qui valent mieux que le style si châtié des
voyageurs de la seconde moitié du XVIIe. Ainsi il nous présente les
Maïnotes plus «chargez d’armes qu’un hérisson d’espines». Ailleurs,
lorsqu’il s’agit de la façon d’annoncer l’arrivée du convoi de condamnés
au pal, en Égypte, le moine évoque le «cornet semblable à ceux que
portent les pasteurs en Gascogne pour se faire entendre l’un à l’autre».
A part ces quelques trouvailles de langage, à part une réminiscence
antique à propos de Troie («c’est la ville, dit le moine, qui a esté
autrefois partie de la gloire du monde»), on ne retiendra qu’une belle
description de Raguse: il nous montre cette petite cité de la côte
adriatique vivant maintenant d’une vie qui n’est plus celle de l’Italie
voisine, car un esprit slave ou, pour employer la langue du temps, un
esprit _esclavon_ s’y forme: le voyageur, qui a été appelé à dire la
messe, déclare que, ne pouvant pas employer, après le latin, le slavon,
il a fallu avertir les fidèles, car autrement il y aurait eu du scandale
dans l’église. Les femmes sont «familières à tout le monde» comme en
France, et «dissolues» seulement quant au vêtement. Quant aux hommes de
Raguse, ils sont «habillez à la vénitienne», sauf les manches, qui sont
moins larges, portant des manteaux longs jusqu’aux talons, avec la
bonnette comme les nobles de Venise.
La relation journalière du voyage du Levant, «faict et descrit par haut
et puissant seigneur Henri de Beauvau», volume publié à Nancy en 1615,
mais fait en 1604-1605, a déjà un intérêt politique: Beauvau, qui est
noble, n’a pas seulement les préoccupations purement religieuses de son
prédécesseur, il pense aussi à l’activité de l’ambassadeur de France à
Constantinople, à cette époque, de Brèves, puis Salignac[81]. Il décrit
l’audience que donne à l’ambassadeur le sultan, nous renseigne sur les
antiquités, la cour ottomane, l’armée. Les directives sur l’action
nouvelle de la diplomatie française, chargée de défendre les intérêts de
la religion apostolique et romaine en Orient, se trouvent notées dans ce
voyage.
[81] Note 3 de la p. 35.
La même année, était publié à Paris anonymement un _Pèlerin véritable de
la Terre Saincte_, dont je n’ai vu que la seconde partie, reliée dans
l’exemplaire de la Bibliothèque nationale de Paris au récit d’Antoine
Regnaut: le permis d’imprimer porte la date du 2 janvier 1615.
Avec des notes sur Constantinople (où le voyageur est guidé par un
moine), sur le sérail, les «eunuques et gardes-couches», il y a toute
une série de paragraphes d’un grand intérêt sur les «bastelleurs et
charlatans», sur les coutumes de droit, sur la nourriture et la boisson,
le vin étant qualifié de «pissat du diable», sur les officiers de
l’Empire, sur le clergé musulman, sur l’armée ou la marine du sultan
«Acmet ou Mecmet»[82], etc. Le Parisien fait des observations sur les
Turcs qui correspondent à celles des grands voyageurs de l’époque
précédente. Mettant toujours en regard les défauts de la société
chrétienne, le «pèlerin» présente les sujets de l’empereur ottoman comme
des gens calmes: «Les plus grandes inimitiez d’entre eux se terminent à
beaux coups de poing, posant les armes bas, qu’il faut réserver,
disent-ils, contre les chrestiens ennemis de leur loy; pour les cartels
de deffy, il n’y va que de la teste à qui en fait la première ouverture.
Ha, que n’en faisoit de mesme en nostre France: nos affaires iroient
trop mieux, et n’y verroit-on pas regner tant de malheurs»; il signale
leur bonne hygiène qui leur fait chasser hors de la ville les tanneurs;
leur excellente discipline d’armée; les punitions inévitables devant
frapper quiconque «s’escarte tant soit peu pour aller voller et picorer
au village», leur prompte justice, «sans aucun advocat et prolongeur de
cause». Et, traitant durement cette «canaille retaillée», ces «esclaves
maladroicts aux armes qui, combattans en chemise, comme ils font, on en
faict littiere dans les champs de bataille», il ne croit pas à l’avenir
d’un État «bigarré de toutes sortes de religions: aussi se verroit-il à
la necessité de caller voille, s’il estoit serré de près». Il ne
faudrait à la chrétienté qu’un grand effort, se réveillant du fatal
«sommeil d’airain», pour marcher sous «l’authorité pauline» du pape Paul
II, qui donnerait l’épée au roi de France «contre les Ottomans déchus».
«Ha! que nous sommes froids, s’écrie-t-il avec indignation, et stupides
au respect de nos adversaires et de toutes autres notions à nous
ressentir d’une honteuse iniure[83].»
[82] Agé de vingt-huit ans, il est «vaillant et cruel».
[83] P. 523 et suiv.
* * * * *
II.--Puis, un quatrième voyageur, dont les descriptions sont plus
variées et dont la préface elle-même est curieuse[84]. C’est un pèlerin
pittoresque et poétique que le père Boucher, mineur observantin.
[84] Dans la préface: «La cause de mon dessein fut la curiosité, la
fin de me rendre plus capable de servir mon prince.»
Le religieux a publié ses souvenirs sous ce titre: «Bouquet Sacré,
composé des plus belles fleurs de la Terre Sainte». Dès le commencement,
le voyageur, qui publie son récit de pèlerinage en 1620, introduit des
éléments de couleur et de pittoresque qui ne sont pas coutumiers dans
ces récits. On le voit sur son vaisseau, en compagnie d’un pèlerin
russe, et il rapporte même la prière slave de ce dernier qui, pendant
tout le voyage, répète «miloï hospodi», et dans celle d’un camarade
musulman: «un demy-More, Turc, tout pouilleux, à la barbe fourchue,
rude, droicte, confuse et meslée de rouge, de blanc et de noir»; il
parle de «demarches semblables à celles d’un senateur de Venise quand il
va au Palais de Saint-Marc».
Le père raconte la chasse aux crocodiles et expose les mésaventures de
tel Anglais dérobé par ces «canailles d’Arabes». Et, lorsque, en Égypte,
aux «campagnes fromenteuses, blondissant d’espics», il est poursuivi par
les enfants musulmans, il trouve des expressions charmantes pour se dire
assiégé par «ces petits fripons égyptiens..., comme un essaim d’abeilles
sur un rameau fleury ou comme un troupeau d’estourneaux dans une aire
froumenteuse».
Il n’a jamais échappé, du reste, à ses avanies et, pendant son voyage de
Terre Sainte, le pauvre fut sans trêve poursuivi par «l’insolence
arabesque, compagnie sauvage et tigresse, desquels l’un, en se jouant,
me donnoit un soufflet, l’autre, en riant, me tiroit la barbe, l’autre,
en s’esbatant, m’abatoit mon bonet et le remplissoit de saletez,
l’autre, pour passer son temps plus ioyeusement, me crachoit dans les
yeux, l’autre, pour eviter oysiveté, me donnoit quelques coups de
baston, de pierre ou de pied, et les autres, pour passer leurs
fantaisies, me disoient mille poltronneries, m’appelant... ennemy de
Dieu, pourceau, traistre, meurtrier, volleur, meschant, excommunié,
infame, maquereau, bastard, chien chrestien». Il fit donc le voyage dans
ces régions de souvenirs sacrés, «tousiours chargé de quelque coup de
baston, de pierre ou de poing, ou coiffé de quelque soufflet, ou voilé
de quelques crachats dans la face»[85].
[85] P. 587-589.
Il y a quelque mérite, comme on le voit, à faire de cette façon le
voyage de Jérusalem. Du reste, le franciscain dénonce, d’après une
révélation du secrétaire de l’ambassadeur de Brèves, le noble Hongrois
qui recommandait aux Turcs d’amener à composition les Occidentaux
catholiques en interdisant formellement le pèlerinage[86].
[86] Note 1 de la p. 36.
* * * * *
III.--Nous trouvons aussi à cette époque la première Histoire de
l’Empire ottoman rédigée en français, et assez convenablement: c’est
celle de Michel Baudier[87]. Ce Languedocien paraît avoir visité
lui-même Constantinople, puisque son «Histoire de la Cour du roy de la
Chine», publiée à Paris en 1624, comprend, dans le même petit volume,
une «Histoire du sérail et de la Cour du Grand Seigneur, empereur des
Turcs»[88]. L’auteur est, du reste, comme, en 1564 déjà, Antoine du
Pinet, auteur des _Plantz, Pourtraitz et descriptions de plusieurs
villes et forteresses, tant de l’Europe, Asie et Afrique que des Indes
et Terres Neuves_, un prôneur de l’idée de croisade, qui, sous la
conduite du roi de France, peut facilement chasser les Turcs «iusques
dans la Scythie, d’où ils sont sortis pour servir de fléau aux
chrestiens»[89].
[87] _Inventaire de l’histoire generale des Turcz... jusques en
l’année 1617, tiré de Chalcondile, Athenien, Paul Jove, Lenuclavius,
Lonicerus et aultres, avec la mort et belles actions de plusieurs
chevaliers de Malte et aultres gentilhommes et seigneurs francois
par cy devant obmis, adioustez par le mesme autheur_, Paris, 1617.
[88] Un paragraphe s’occupe des «amours du grand Seigneur» (p. 44 et
suiv.).
[89] P. 840-841.
Beaucoup d’événements contemporains sont bien rendus; on a parfois
l’impression d’entendre un témoin oculaire. On peut donc admettre que
les renseignements qui se trouvent, aussi bien dans l’«Histoire» que
dans cette description du sérail du sultan, sont dus à un visiteur de la
Turquie d’Europe. Baudier a eu, lui aussi, des rapports avec l’ambassade
de France à Constantinople: à un certain moment, il raconte l’aventure
d’un gentilhomme placé auprès du nouvel ambassadeur, M. de Sancy, qui,
abordé par une femme turque et se refusant à une entrevue qu’il juge
dangereuse, en subit des conséquences désagréables[90].
[90] _Histoire du Sérail_, p. 150-151; cf. _Inventaire_, p. 611. Sur
de Brèves, _Inventaire_, p. 722-723.
Enfin, avant l’époque des voyages que nous pouvons appeler politiques,
voici un autre religieux, un carme déchaussé cette fois, dont l’œuvre a
été publiée, d’abord en latin, puis en français par un autre moine, sous
le titre de «Voyage d’Orient du Reverend Père Philippe de la Tres
Saincte-Trinité», en 1669. Mais le voyage lui-même est de beaucoup
antérieur: de 1629-1630.
Ce voyageur, qui est accompagné par un Italien élevé à Avignon,
s’excuse, dans la préface, d’avoir écrit un livre de cette sorte, à une
époque où il y a des «exercices plus sérieux que n’est celuy d’écrire un
Voyage d’Orient, mais il ajoute qu’il a vu lui-même presque toutes ces
choses qu’il rapporte», et, en étant prié par «certaines personnes de la
fidelité desquelles il ne pouvoit douter sans temerité», il a été amené
à décrire un voyage qui s’étend jusqu’à «Babiloine», donc jusqu’à
Bagdad, jusqu’à Ispahan, jusqu’aux Indes. Il semble que l’exemple du
livre de Belon, au XVIe siècle, lui a suggéré l’idée d’écrire de petits
chapitres sur des sujets d’histoire naturelle. Il y en a sur les
rivières, sur les quatre monarchies, sur les mœurs des chrétiens
d’Orient, sur les Grecs et les Nestoriens, sur les martyrs de l’ordre
des Jésuites (avec portraits), et sur toute sorte de sujets qui ne se
rapportent qu’indirectement à celui du pèlerinage.
* * * * *
Nous arrivons maintenant, vers 1630, aux voyageurs qui poursuivent des
fins politiques; le premier de ceux-ci qui furent en relations avec
l’ambassade de France à Constantinople dit très nettement quelles sont
ces fins.
Au commencement du XVIIe siècle germe l’idée--à laquelle on n’assigne
d’ailleurs aucune base sérieuse--que l’Empire ottoman est en décadence
depuis l’époque de Soliman. Quelle serait donc l’origine de cette
décadence?
Soliman, ayant des filles mariées, donc des gendres, a cherché à créer
pour ceux-ci de grandes situations, et, suivant leur exemple, d’autres
favoris du sultan ont accaparé les provinces; ils y ont introduit des
exactions qui n’existaient pas auparavant, ils ont mécontenté leurs
sujets chrétiens, et, en même temps, ils ont amené une diminution de la
valeur de l’armée.
Ainsi le malaise de l’État ottoman, qui nous est tant de fois attesté au
XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, était déjà bien diagnostiqué
par ces voyageurs du commencement du XVIIe. Mais ils n’en trouvent pas
l’explication, cette explication que leurs prédécesseurs du XVIe avaient
su fixer avec tant de netteté: il y a deux sociétés turques, qui ne se
ressemblent pas, ou, pour mieux dire, il y a une société turque à côté
de la société ottomane, une société turque qui descend, comme on l’a vu,
des anciens Turcomans, pasteurs, agriculteurs. C’est la société qui
travaille, qui vit d’une façon modeste, qui perpétue encore les vertus
des ancêtres. Et cette société n’est pas encore complètement remplacée
par la société dominante; ce n’est que pendant le XVIIe siècle, que
celle-ci arrivera à tout accaparer; et ceci, sans que de nouveaux
renégats viennent lui apporter un sang vivace. Ce n’est qu’alors que les
renégats dominent, eux qui n’apportent que des vices, et, d’abord, ceux
de la défaite et de l’esclavage. Ces vices ne sont pas d’origine
chrétienne, ni même inhérents à la race slave ou à la race grecque.
Cette même race slave, cette même race grecque, vivant dans la liberté,
agissaient bien autrement et se présentaient d’une tout autre manière au
jugement des moralistes. Tandis que, aussitôt que ces races eurent été
abaissées par la défaite et démoralisées par l’esclavage, certains de
leurs représentants, qui voulaient devenir vizirs, pachas de l’Empire
ottoman, se convertissent; cela ne contribue guère à diminuer ces vices
dus à la façon de vivre de la nation entière après la conquête turque.
Devant cette décadence ottomane, l’idée de croisade se réveille. Dès la
fin du XVIe siècle, elle commence à gagner des adhérents dans cette
société française, qui n’est plus occupée par les guerres de religion.
On forme même le grand projet de créer, pour le duc de Nevers, dont le
traducteur de Calcocondyle, Blaise de Vigenère, montrait les droits,
multiples, à la couronne de Constantinople, dès 1577[91], un empire de
Constantinople; les agents de ce prince franco-italien descendant des
Paléologues traversent les Balkans, se mettent en relation avec les
Albanais et avec d’autres peuplades de la péninsule; ainsi, quelqu’un
qui fut plus tard prince de Moldavie, Gaspard Gratiani, a été de ceux
que la propagande faite pour la croisade de Nevers avait momentanément
attirés.
[91] En latin à la fin des _De rebus turcicis commentarii duo
accuratissimi Joachimi Camerarii, Pabepergensis, a filiis nunc
primum collecti ac editi_, Francfort, 1598, p. 94 et suiv.
Un Brèves, un Salignac, plus tard un troisième ambassadeur de France,
Sansy, un quatrième, Marcheville, dont le voyage à Constantinople (1631)
a été publié dans le _Mercure de France_ de l’an 1633[92] (mais
celui-ci, envoyé expressément pour renouveler «l’alliance de la France
envers le Grand Seigneur», se place au point de vue de la protection des
chrétiens catholiques en Orient, auxquels il apparaît en protecteur
comme à Chio), s’imagineront pouvoir provoquer un mouvement occidental,
destiné à délivrer les Lieux Saints et même à faire disparaître l’Empire
ottoman.
[92] XVII, p. 806 et suiv. Avec lui aussi un «sieur Belon, très
expérimenté en ces mers».
La correspondance de Jean de Gontaut-Biron, baron de Salignac, de 1605 à
1610, a été publiée par un de ses descendants, en deux volumes, à Paris,
en 1889[93].
[93] _Ambassade en Turquie_..., Paris, 1889 (Journal de Dangus et
lettres dans les _Archives historiques de la Gascogne_, XVIII et
XIX).
Elle se rapporte surtout aux événements politiques sans nous donner
d’aperçus de caractère général, ni de jugement sur la société ottomane.
Autant les faits y sont nombreux, autant l’utilité d’information de
cette correspondance est grande, autant elle décevra ceux qui
recherchent ces deux éléments essentiels: l’attitude du voyageur à
l’égard de l’Orient, la situation même de l’Orient.
Le secrétaire de Salignac, qui devait mourir en 1611 de la douleur
d’avoir perdu son maître royal[94], Angusse, a cependant raconté
brièvement ce voyage, encore inédit, sauf des fragments introduits çà et
là dans l’ouvrage que nous venons de citer[95]; il y a ajouté quelques
actes diplomatiques, deux anecdotes et un journal précis, mais sans
valeur littéraire.
[94] Il écrit au roi que Henri IV, au ciel, «prie sa divine bonté de
vouloir me retirer de ces miseres et que ie luy aille tenir
compagnie» (ms. cité dans la note suivante, fol. 326 vº).
[95] Premier volume, comprenant le «Voyage à Constantinople, séjour en
Turquie», Paris-Auch, 1888. Le manuscrit porte le nº fr. 1192 à la
Bibliothèque nationale.
Un négociant, François Arnaud, qui avait déjà fait le voyage d’Athènes
et de Constantinople en 1602, rédige une autre série de notes en 1605. A
Athènes, il charge des marchandises sous les «estatues de marbre»;
ailleurs il reconnaît la capitale de «la belle Hellayne», jusqu’à ce
que, à l’audience de Salignac, ce nouvel ambassadeur, il voit «le grand
seigneur... assis avecq les jambes en croix, apuyé sur ung cuissin tout
enrichy de pierreries et à son turban pourtoict deux panaches d’heron,
ayant ung petit poignard à sa ceinture, le fourreau d’or gravé tout de
pierreries»[96].
[96] Publiée par M. Omont, dans le _Florilegium Vogüé_, Paris, 1909,
p. 462 et suiv.
Mais le meilleur récit des aventures de cette mission diplomatique, qui
finira d’une si triste façon, avec tous les spectacles qui se présentent
à ses yeux, avec tous les incidents qu’elle provoque, toutes les
splendeurs qu’elle rencontre et toutes les offenses et souffrances
qu’elle subit, nous est conté par le bonhomme Bourdier, Périgourdin,
grand amateur de lévriers, de _chaïns_ et _ispirits_, c’est-à-dire
faucons et gerfauts, de délassements, d’excursions, de risques et de
périls, qui, longtemps après la perte, profondément ressentie, de son
maître, écrivait à Alep en 1626 ses souvenirs dont il n’entend pas
refréner l’abondance. On les voit, ces «diplomates», descendant à Venise
par «Minquen» (München, Munich), Bolza (Bolzano) et sur l’Athèse
(l’Adige) à Venise, magnifique jusqu’au détail de son «artificieuse
orloge», de sa «Seque» (la Zecca), de son Bucentaure comme «celuy
d’Argos des Argiens». On s’embarque à Venise, on passe par Raguse, où
l’on est accueilli par le résident de France, Nicolas Bourdin, «et un
banquet avec des excellents vins» dans «certain grand vase
d’estin»,--«et il n’y eust nul de nous qui ne se ressenty de la teste ou
du soupé», puis, au bout, on atteint Milo, où la «canaille de Grecs» est
durement traitée, l’ambassadeur devant faire évêque de cette île son
aumônier, Hesdos. Chio est un merveilleux endroit, rappelant les jardins
d’_Amadis des Gaules_. L’«incomparable et naïfve beauté» de femmes
«acortables» autant que belles rend prisonnier tout ce petit monde de
pèlerins. Il y a dans les «gentilles maisonnettes», pendant des journées
entières, l’accord des «musettes, hautbois, fluttes, timballes, tambours
de basques et autres instruments»; on danse sous les orangers comme aux
«carolles des festes de village de Beauce» et on fait des «mimeries et
mascarades»,--celle-ci étant dans ce domaine, parmi toutes les nations,
la «superlatifve». Les dames et demoiselles de ces îles fortunées
portent un costume comme celui des statuettes crétoises, les hommes ont
«la cape», le «manteau en escharpe» de leur patrie génoise et, les
étrangers au milieu, caressés et flattés, on tourne dans «un branle clos
et rond», «façon de gavotte ou serebante..., avec tant d’agileté et
galantise qu’en France, où la dance est au periode de sa perfection».
Comme si on avait su les goûts du seigneur français et de sa suite, ils
sont accueillis à Abydos par des Turcs amenant «trois laisses de
levriers» et un cheval: aussi courra-t-on à loisir par les campagnes
phrygiennes. Les ambassadeurs, Lello, l’Anglais, Ottaviano Bon, le
Vénitien, les officiers impériaux s’empressent autour des nouveaux
venus, et le bon Périgourdin assiste à l’audience solennelle de l’envoyé
du roi chez ce sultan qui «ne se mouve non plus qu’une statue».
Cependant on délivre des captifs français, on installe les jésuites, on
protège tous les moines catholiques, mineurs de l’Observance, de
Sainte-Marie, jacobins de Saint-Pierre, Pères de Saint-Antoine et ceux
de Saint-François[97]; on visite même le patriarche Néophyte, «homme
très humble et de belle prestance»[98], dont la messe est troublée par
la présence opiniâtre du chien de l’ambassadeur, «fort beau chien»; on
court le lièvre, on joue aux échecs et aux cartes, «à la barrette» et
«quelqu’autre jeu»; on fait des excursions, mais pas aussi loin que
celle que Baudier risque à Trébizonde et même chez les Tatars, jusqu’en
Géorgie, en Mingrélie, et enfin à Erzéroum. Jusqu’à ce que la triste
«melancolie» de Salignac mène toute la compagnie, y compris le «jeune
medecin parisien» Du Vivier, devenu huguenot en Angleterre et vivant
sous la protection de l’ambassadeur anglais, aux bains de Brousse, «ou
plustôt d’Yalovve», d’où l’ancien camarade de Henri IV revint mourant;
son frère récemment converti à la foi catholique, de Carlat, devant le
suivre au tombeau[99].
[97] P. 122.
[98] Bibl. nationale de Paris, fr. 18.076, p. 112 et suiv.
[99] Théodore de Gontaut-Biron n’a donné dans son ouvrage qu’une
partie du récit qui se trouve dans ce ms. 18.076 de la Bibliothèque
nationale de Paris.
Le manuscrit, de proportions énormes, qui contient aussi le récit d’un
pèlerinage ultérieur en Terre sainte, en Égypte, à Sainte-Catherine du
Mont Sinaï, abonde en renseignements des plus variés et très souvent du
plus haut intérêt quant à l’armée turque, sa composition, son ordre de
bataille, sa discipline, ses gendarmes, voleurs et ses plaignants qui
pleurent sur ses traces, puis l’approvisionnement, la valeur des armes,
le montant des revenus de l’Empire, les ordres mendiants, les
distractions des Turcs: «basteleurs et filles baladines, salanjacs ou
brandilloires, roues tournantes, jeux du dard, marettes, échecs,
réunions ou toman hanés» où «chascun dit ou raconte nouvelles en beuvant
le cavé, ils seront deux ou trois cens ensemble à caqueter..., prenant
le tabac et parfums, au son de plusieurs instruments». Les Grecs d’à
présent, les Juifs ont aussi leur part, ainsi que le régiment français
passé, de Hongrie où on ne paye pas les soldes, au service du sultan,
qui les envoie jusqu’à Trébizonde. Des chapitres entiers forment une
vraie chronique, très circonstanciée et absolument digne de foi, de
cette époque de crise de l’Empire ottoman.
Un jésuite de l’école de Saint-Benoît, Canillac, prend, lui, des notes
journalières. Il est émerveillé comme les voyageurs du XVIe siècle, de
la discipline ottomane, «les soldats estant avec tant de modestie et de
silence que vous eussiez dit estre plus tot celles d’anachorettes que
retraicte de gens de guerre», et dans le divan du vizir «l’on parle si
bas, voire quand le Bacha n’y est pas, que c’est chose digne de
marque»[100]. Dans ses lettres, écrites aussi au nom de ses camarades
Gobin, Levesque, Colomb, on voit les discordes de l’Église grecque, le
changement des patriarches, si appauvris par ces rivalités que celui de
Constantinople a engagé sa mitre, puis les cérémonies impériales, le
travail à l’école qui réunit aux enfants des moines grecs. Après lui,
Louis de Moranvilliers, docteur de Sorbonne, François Blaireau,
fondateur, avec l’aide de «Benizelos, fils de Demitri», d’un Mavroïeni
et d’autres, de Turcs mêmes, qui prisent cet «astrologue», de la Maison
de Chalkis et de celle d’Athènes, en 1642, envoient des rapports qui
sont de véritables récits de voyage.
[100] _Relations inédites des missions de la Compagnie de Jésus à
Constantinople dans le Levant au XVIIe siècle, publiées par le P.
Auguste Carayon_, Paris, 1864.
Ce n’est qu’en 1628 qu’on publiait à Paris la _Relation des Voyages de
M. de Brèves tant en Grèce, Terre Sainte et Égypte, qu’aux royaumes de
Tunis et Alger_.
Cette fois, nous trouvons dans ces notes concernant une ambassade de
vingt-deux ans, jusqu’à ce que le nouvel envoyé arrive en 1605, l’idée
de la croisade très clairement exprimée par le prédécesseur de Salignac,
et avec une conviction profonde. Il n’y a, bien entendu, plus rien de
l’enthousiasme sentimental du moyen âge, mais, rarement l’idée de la
possibilité d’évincer les Turcs a été exprimée d’une façon plus
énergique et plus logique que dans ces voyages de de Brèves. On trouve,
dans ce petit volume, dont la partie descriptive (Troie, Chypre, Lieux
saints, Égypte) n’a aucune importance, tout un chapitre qui s’appelle
«Discours abbrégé des asseurez moyens d’aneantir et ruiner la monarchie
des princes ottomans». La charge de remplir cette fonction est
attribuée, naturellement, en première ligne, à la France.
Le secrétaire de de Brèves, qui vivait dans l’atmosphère de
l’ambassadeur et partageait ses vues, est absolument sûr que l’Empire
ottoman est condamné, que rien ne peut le sauver, qu’il faut s’empresser
de saisir un rôle et de prendre une place dans ce qui se prépare. «Tout
y est vendu et donné au plus offrant, voire mesmes jusques aux offices
les plus vils et petits. Ils font des concussions insupportables sur le
peuple.»
Dès le règne de Soliman a commencé la décadence. Il faut donc appeler
les sujets chrétiens à la lutte de délivrance, se saisir du Danube,
gagner des janissaires, fils de chrétiens, allécher les anciens ennemis
qui sont les Persans, les Géorgiens, pendant que le roi de Pologne et
tous les «princes de l’Empire» marcheront de leur côté[101].
[101] Mais aussitôt après on lit un «Discours sur l’alliance qu’a le
Roy avec le Grand Seigneur et de l’utilité [du commerce, de
protection de la foi catholique] qu’elle apporte à la chrestienté».
Dans tout ce récit, qu’y a-t-il qui corresponde à la réalité?
L’activité impériale de Soliman a été si vaste et s’est étendue de tant
de côtés,--expéditions d’Asie contre les Persans, attaque contre Rhodes
et contre l’île de Malte, incursions en Hongrie, conquête de la capitale
du royaume, Bude, expansion ottomane de l’autre côté de la Tisa vers la
Transylvanie, soumission définitive de la Moldavie, pénétration en
Autriche jusqu’à Vienne,--qu’on peut se rendre compte qu’une société
disposant même de moyens militaires aussi importants que ceux qui
existaient à Constantinople à cette époque a dû dépasser ses forces.
C’est donc la dépense des forces ottomanes à cette époque, plus que la
corruption, qui a déterminé un ralentissement d’activité.
Et puis il y a un autre élément que les voyageurs n’apercevaient pas:
dans cet empire où il y avait un maître d’hommes, où tous étaient
légalement ses esclaves, se trouvant sur le même plan, bien qu’ayant
toutes les perspectives d’avancement démocratique et pouvant commencer
par des fonctions manuelles pour finir, soit comme grand vizir, soit de
mort naturelle ou bien plutôt, étranglé entre deux portes: dans cet
empire, dont tout dépend du maître, le seul homme libre, lorsque ce
maître ne monte plus à cheval, lorsqu’il ne fait plus lever les drapeaux
(à la date de la Saint-Georges qui, à l’époque ottomane comme à l’époque
byzantine, représentait le commencement de l’année militaire), lorsqu’il
boit et mange dans son sérail, où il s’entoure d’esclaves et de favoris,
laissant le pouvoir, de fait, entre les mains des femmes, lorsqu’on a
des sultans de l’espèce d’un Sélim qu’un voyageur allemand présente
comme mourant par suite de ses excès de mangeaille et de boisson: «il a
mangé trop de saucisses de mouton et a versé trop de vin sur son repas»;
comme Mourad, le second successeur de Soliman, pauvre épileptique qui ne
peut pas sortir à la tête de ses armées,--le ressort unique de cette
société ne fonctionne pas. Une société plus centralisée que n’importe
quelle autre, puisque dépendant de la volonté, des talents, de la
discipline d’esprit d’un seul homme, fléchit lorsque cet homme n’est pas
capable de remplir sa mission.
Dans la suite d’un nouveau diplomate, Des Hayes, envoyé pour
contrecarrer à Jérusalem l’usurpation des autres confessions et y
installer un consul, ainsi que pour amener la réconciliation
turco-polonaise, acheminée, voici un anonyme qui signe «le sieur D. C.»:
son voyage a été publié à Paris en 1624, sous le titre de «Voyage du
Levant fait par le commandement du roi».
Il s’excuse d’avoir publié ses mémoires: «Je n’ay que trop vescu parmy
ceux qui se meslent d’escrire pour ne pas apprehender les peines que
ceste sorte d’exercice traine continuellement avec soy.» Et, tout en
s’excusant ainsi de donner encore un ouvrage sur l’Orient, il ajoute
qu’il le fait «sans vanité», qu’il n’a pas l’intention d’«ennuyer» les
lecteurs de «choses vulgaires et cognues de tout le monde».
On trouve, çà et là, les détails nouveaux qu’il promet[102], mais le
point intéressant de son récit est que, pour la première fois, un
voyageur insiste largement sur l’importance de l’élément catholique
parmi les chrétiens d’Orient.
[102] Sauf la mention des efforts de la diplomatie française pour
faire oublier l’attaque contre les Turcs d’un Virginio Orsini: de
50-60 Turcs qu’il y avait auparavant on en compte cependant 4.000
(p. 273-274, 312).
Si les renseignements du secrétaire de Marcheville sur Chio, où
dorénavant les capucins mentionneront à la messe le nom du roi, ne sont
pas continués l’anonyme ne se gêne pas, comme Postel, dans le passage
sur les Albanais, pour copier des vieux voyages:
«Je me suis esloigné tant que j’ay pu de ceux qui ont escrit devant moy
sur ce sujet, sans m’éloigner pourtant de la vérité.»
Il ne parlera ni des Lieux saints, ni de l’antiquité, ni de la nature,
mais du «gouvernement des provinces et des estats», de «l’importance des
villes», des «interests des princes». Lorsque le nouveau voyageur, qui
prend la voie de l’Allemagne, arrive à Péra de Constantinople, il
rappelle aussitôt l’activité de cet ambassadeur de France, Marcheville
de Césy, qui a eu des rapports jusqu’avec les princes roumains de
Bucarest et de Jassy, auxquels il envoyait des moines dont la mission
était d’amener à la confession catholique ces orthodoxes du bas
Danube[103].
[103] Voy. nos _Actes et fragments pour servir à l’histoire des
Roumains_.
Il est question aussi du rôle joué par cet envoyé à l’égard de la
profonde transformation de la foi grecque qu’avait préparée
l’ambassadeur des provinces unies de la Hollande, Cornélis Haga. A un
certain moment, les calvinistes ont cru gagner l’Église orthodoxe, rêve
qui se poursuit encore, et un grand patriarche, le plus grand d’entre
eux et peut-être le premier des nationalistes représentant les souvenirs
et les aspirations de la nation grecque, Cyrille Lucaris, dont une
partie de la correspondance est conservée à Genève, avec laquelle il a
été en rapport, avait publié un catéchisme nettement réformé. Contre
cette tendance de l’orthodoxie grecque vers la Réforme calviniste s’est
levée l’ambassade de France, avec Césy qui, tout en soutenant, en même
temps, les catholiques à Jérusalem, est arrivé à faire disparaître cet
ennemi de l’influence catholique qu’était le patriarche.
Notre voyageur, parlant de cet incident si important dans la carrière
diplomatique de Césy, donne des chiffres sur l’élément latin à
Constantinople et dans l’Empire et montre, ce qu’aucune source ne dit et
ce qui a un certain intérêt, l’habitude du clergé grec de faire des
études chez les jésuites. Il remonte dans son exposition jusqu’à de
Brèves, qui était arrivé à arracher aux Turcs l’église de
Saint-François, devenue déjà mosquée. On voit ce secrétaire ou homme de
suite accompagner le ministre du roi de France à Jérusalem, où ils font
une entrée solennelle habillés à la française, pour y passer vingt-deux
jours, accueillis de façon très honorable par le représentant du sultan
dans la ville sainte. Enfin on se rend chez l’émir Facardin--premières
relations politiques avec la Syrie.
D. C., l’anonyme, constatant que «dans les États du Grand Seigneur, il y
a plus de 80.000 catholiques», «qui vivent avec autant de liberté, pour
ce qui est de leur conscience, que s’ils estoient au milieu de la
chrestienté», fait ainsi un nouvel éloge de la constance des Turcs dans
un principe qu’ils s’étaient fixé dès le commencement de leur conquête.
Ce catholique militant demandera que le roi de France continue son
alliance avec le sultan, parce que par son influence se conserve cette
catholicité orientale. «Le roy donc ne pourroit se departir de ceste
amitié qu’il ne fist tort à la chrestienté et à toutes ces pauvres âmes
qui seroient contraintes de se mettre sous l’Église grecque pour vivre
en liberté[104].»
[104] P. 275.
Il y a là tout le programme de grande action française en Orient,
appuyée sur l’organisation catholique, qu’on chercherait vainement au
XVIe siècle. Plus tard, dans le voyage d’Antoine Galland, un des grands
voyageurs du XVIIe siècle, dans son journal si riche, qui a été
plusieurs fois publié, la dernière fois à notre époque par Charles
Scheffer[105], on voit l’ambassadeur de France, de Nointel, arriver dans
l’île de Chio et, aussitôt, tout ce monde catholique se met en branle
pour l’accueillir. Il se rend chez les jésuites et se présente de la
façon la plus imposante, devant cette population qui doit être habituée
à révérer de plus en plus le grand protecteur d’Occident qu’est
maintenant Louis XIV. Il est accompagné de «six palefreniers en robe
rouge et bonnets à la grecque, menant par deux, trois chevaux de main
richement harnachés à la française et à la turque». Et Galland poursuit:
«J’avois immédiatement devant moi huict drogmans. Le consul marchoit à
mon côté, les marchands me suivoient, et le reste de ma maison venoit
ensuite. Et, pour donner dans les yeux des Chiottes et satisfaire leur
curiosité et la familiarité des dames, dont le grand nombre, quoyque les
fenestres fussent pleines partout, rendoient les rues plus étroites,
l’on observoit un grand ordre dans la marche, en leur donnant le loisir
de remarquer la magnificence des habits, et mesme d’y toucher.» Et le
témoin de cette magnificence présente toutes les variétés de la classe
des religieux, entourant le voyageur diplomatique: il y a des
Dominicains, il y a ce qu’il appelle des «Soccolens», c’est-à-dire des
Zoccolanti, et des Capucins. On donne à l’ambassadeur un repas avec
«musique, trompettes, violons, Vive le roy et boëttes», où il y a «un
lieu particulier pour les dames», dont deux peintres font les portraits;
et des Turcs sont même admis à regarder cette grande manifestation
chrétienne et française.
[105] Publication de la Société de Géographie.
* * * * *
On a attribué une très grande importance à un écrivain qui, à la même
époque, a fait le voyage d’Orient, mais dont le récit, pour ces régions
d’Europe, a un intérêt fort restreint; de même, d’ailleurs, quant à son
importance historique. Et, puisque je suis en train de le diminuer,
disons qu’au point de vue littéraire aussi, il y aurait des réserves à
faire sur la valeur des _Six voyages de Jean-Baptiste Tavernier, en
Turquie, en Perse et aux Indes_, publiés très tard, à Rouen, en
1713[106], mais qui ont été commencés en 1630.
[106] Voy. aussi _Recueil de plusieurs relations et traitez singuliers
et curieux de J. B. T..., qui n’ont point esté mis dans ses premiers
voyages_, Paris, 1702; _Nouvelle relation de l’interieur du Serrail
du Grand Seigneur contenant plusieurs singularitez qui jusqu’icy
n’ont point esté mises en lumière_, Paris, 1675. Cf. sa _Relation en
Turquie_, l’_Histoire de la conduite des Hollandais en Asie_ et
Quellenburgh, _Vindiciae batavicae_, Amsterdam, 1684. Il y a des
traductions anglaises, allemandes, italiennes des œuvres
d’exploration de Tavernier. Voy. sa biographie par Joret.
Le célèbre voyageur s’est targué, avec raison, d’avoir rendu de très
grands services au commerce français en ouvrant la route vers les pays
du diamant. Il est vrai qu’il a bien poussé jusqu’aux îles de la Sonde.
Mais, en employant le voyage de Tavernier, il faut tenir compte des
motifs de critique suivants: d’abord, ce ne sont pas des mémoires, ce ne
sont pas des notes prises au fur et à mesure de ses six voyages; c’est
une œuvre rédigée très tard, dont la précision peut être mise en doute.
Ensuite, on a découvert telle lettre de Tavernier dont le style est bien
différent de celui de ses ouvrages, et l’on sait bien quelle a été la
personne, plus tard brouillée avec Tavernier, à laquelle a été confié le
soin de rédiger les vagues souvenirs de ce voyageur.
Je préfère de beaucoup aux renseignements donnés par Tavernier ceux qui
se trouvent dans un livre totalement oublié, celui d’un voyageur qui a
été pendant longtemps consul en Égypte, où il a vu l’exportation de
momies à Venise, à partir de 1638, et dont les informations sont très
nettes et très nombreuses. Il s’appelle Jean Coppin et son livre est
intitulé, d’une façon très prétentieuse: _Le Bouclier de l’Europe ou la
Guerre Sainte, contenant des avis politiques et chrétiens, qui peuvent
servir de lumière aux Rois et aux Souverains de la chrétienté, pour
garantir leurs États des incursions des Turcs et reprendre ceux qu’ils
ont usurpés sur eux, avec une relation de voyages faits dans la Turquie,
la Thébaïde et la Barbarie_. L’ouvrage, fondé sur des mémoires présentés
à Louvois, dès 1665, et à Rome, où l’auteur a passé deux ans et demi, a
été publié à Lyon en 1686[107].
[107] Voy. p. 49. En 1645, il était à Damiette (_ibid._). Souvenirs de
1644, p. 201, 483, 487. Fêtes au Caire pour la prise de Candie, en
1639, p. 277-278. Départ en 1647.
Avec ce vieux religieux qui a vu «plus de trente moissons dans le
désert», on peut être bien certain que tous les renseignements viennent
de la meilleure source. C’est un homme qui s’est bien trouvé au milieu
de la population musulmane, et il nous dit que, dans cet empire,
apparaît un phénomène encore plus inquiétant que ceux que j’ai déjà
cités, c’est-à-dire la décadence de la classe dominante, l’infériorité
de la nouvelle armée, qui, pour l’Asie, ne vaut plus rien[108], le
mécontentement des populations chrétiennes à cause des exactions, la
variété des nations qui se détestent[109], la déchéance de la population
des villes. «Ce peuple est fort diminué de nombre et celui de ceux qui
sont marquez pour soldats est très petit[110].»
[108] P. 50.
[109] P. 5. Le frère du sultan même collabore à la chute de l’Empire
(_ibid._)
[110] Le Caire donne à peine 6.000 janissaires et 1.000 spahis (p.
495).
Et, ce que d’autres voyageurs, du reste, notent aussi dans leurs récits,
janissaires et spahis ne sont plus des soldats. On se fait faire
janissaire pour jouir des privilèges de cette armée d’élite; alors, les
marchands se font inscrire à prix d’argent dans le registre du corps.
La seconde partie de l’ouvrage est un vaste projet de croisade,
recommandant de tenter d’abord un coup sur Constantinople qu’un groupe
de seuls «dix-sept» Cosaques a pu mettre en flammes[111].
[111] _Ibid._, p. 90 et suiv., p. 103-105.
* * * * *
Je ne pourrais pas passer à côté du voyage du sieur de
Laboullaye-Legouz[112], «gentilhomme angevin», publié à Paris en 1633,
sans dire que ce voyage se distingue par la richesse de
l’illustration[113]. On a à faire cette fois avec un très bon
dessinateur, et les énergiques croquis du monde oriental qu’il a mêlés à
un récit très maigre méritent toute attention. _Le voyage du sieur du
Loir_ (Paris, 1654)[114] contient une brève vue d’ensemble de ce monde
oriental en 1639.
[112] _Les voyages et observations_, etc.
[113] Montconys (voy. plus loin) trouve à Tebriz «M. de la Bouloye,
François, lequel avoit dessin de passer aux Indes», mais y renonce
(I, p. 465; novembre 1648).
[114] _Le voyage du sieur du Loir, contenu en plusieurs lettres
écrites du Levant, etc., avec la relation du siège de Babylone, fait
en 1633 par Sultan Mourat_, Paris, 1654.
On y voit pour la première fois, bien avant des voyages dont il sera
parlé dans la suite, une émotion sincère pour cette Grèce décriée à
cause de sa pauvreté, son humiliation et son ignorance. «Bien qu’il soit
vray», dit du Loir, «que la Grèce soit reduite dans un estat si
deplorable qu’on la recherche en elle-mesme et qu’à peine on puisse la
reconnoistre, elle ne laisse pas d’avoir encore de quoy se faire estimer
et de quoy se faire plaindre.» Taxant ses prédécesseurs de simples
collectionneurs de renseignements divers fournis par les janissaires et
les conducteurs de caravanes, il les compare à «un Turc voyageant en
France» qui s’informerait «chez un soldat des gardes ou des marchands en
route», alors que lui il parlait «la turque comme la françoise, qui est
la plus universelle du Levant»; et pour preuve il donne en lettres
latines la description de la prise de Bagdad par le terrible Mourad IV.
Ami du fils de l’ambassadeur de Césy, il a eu tous les loisirs de
regarder à droite et à gauche dans ce monde original jusqu’aux femmes
turques «très mignonnes», «galantes sans estre brutales», qu’il ne
compare pas aux inoubliables «nymphes du Pont-Neuf de Paris». En Grèce
il trouve les femmes «très iolies», mais n’oublie pas d’ajouter: «Je
n’en ai approché pas une de fort près.» Il a vu Nègrepont, où les
Arnautes lui rappellent des «paysans de France»; il a gravi les pentes
du Parnasse, est entré dans les maisons des raïas, a fait à Athènes la
connaissance «d’un gentilhomme nommé Benizelly» et s’est arrêté devant
le temple «qu’ils nous asseurent estre celuy de Minerve». Il ira à
Thèbes, verra le couvent de Saint-Luc en Phocide, visitera Mégare,
Corinthe et Lépante, pour revenir par Zante et Raguse. Partout le
souvenir de son pays le poursuit. Il voit chez les Grecs des «toques
comme (celles) des pensionnaires des colleges de Paris», des «vestes
comme celles de Messieurs de la Chambre des Comptes»; il définit
l’étendue de Raguse par les proportions de la Place Royale. A une époque
où quatre associés érudits: Fermanel, conseiller au Parlement de
Normandie, Fauvel, maître des Comptes, Baudouin, sieur de Launay, et le
gentilhomme flamand Stochove, sieur de Sainte-Catherine, accumulaient,
dans leurs _Observations curieuses sur le voyage en Levant fait en
MDCXXX_ (Paris, 1668) de simples renseignements archéologiques, mêlés à
des notes exactes, surtout pour les provinces, mais assez banales sur la
vie présente des Turcs, du Loir a le courage d’écarter résolument le
fatras sur le passé hellénique pour écrire ces lignes sur les femmes de
Thèbes: «Les beautez vivantes à mon advis valent bien des pierres et des
tombeaux, et il faut que ie vous advouë que iamais en aucun lieu ie n’ay
esté touché de la veuë des dames comme ie l’ay esté de celles que nous
vismes à Thebes, particulierement des Juifves, qui certainement sont
plus belles du monde. Quelque curiosité que nous eussions pour visiter
le dehors de la ville, le dezir de les voir de plus prez qu’aux
fenestres où elles avoient paru, l’emporta[115].»
[115] P. 331.
Le grand coureur de pays qu’a été Montcenys[116] avait déjà vu comme
ancien étudiant, à peine sorti de Lyon, l’Espagne, où il s’assit sur les
bancs de la vieille et célèbre Université de Salamanque, bien avant
d’être un grave conseiller d’État et privé, un lieutenant criminel dans
cette même ville de Lyon, lorsqu’il entreprit, avec le rêve d’une
excursion dans le lointain indien et chinois, son voyage de Turquie, en
décembre 1646. Il s’initia aux choses d’Égypte, dont il rapporte «une
mumie, deux crocodiles, un dab, deux stinx (_sic_), trois poissons, un
abucardan, des fruits, une teste de mumie et quelques idoles»; il adora
les reliques de sainte Catherine et fit ses dévotions au couvent du Mont
Sinaï, il huma un café dans un cahvéneh de Damas, cherchant partout de
l’inconnu dans la nature, du rare dans les œuvres humaines comme tel
«vieil livre persien dont les feuillets au nombre de dix estoient doré,
avec des feüillages et des animaux». A Constantinople, il apprécie la
«propreté des rues» et la «gentillesse des boutiques de ciergiers et des
vendeurs de verreries». Très superstitieux, malgré son zèle de chercheur
scientifique, en quête de découvertes, il s’en va consulter, fût-ce même
seulement pour les confondre, devins ou devineresses, comme la Juive
«qui voyoit dans une phiole pleine d’eau». Il s’en va chercher des Turcs
«curieux en astronomie», des Juifs «sçavants en médecine, philosophie et
mathématiques» et s’occupe d’«horloges chymiques». Il vérifie sur une
poule dont il brise l’os du pied, la vertu de la «momie de Perse».
Friand de beaux spectacles, il admire un cavalier vêtu de velours rouge,
«qu’il faisoit bien voir en cette posture». Il découvre dans telle
«salle où a esté tenu un concile» le portrait, qu’il dessine, d’un
empereur byzantin et de sa famille. Certains spectacles de la vie turque
le remplissent d’horreur, comme le marché d’esclaves, les exécutions:
celle de l’amiral dont il vit la tête exposée, les confiscations
barbares, ruinant toute une fortune comme celle de la «femme nommée
Chequer Paré, c’est-à-dire Morceau de sucre, laquelle avoit appris au
sultan les plaisirs de l’amour et luy fournissoit des divertissements
nouveaux». Dans les îles il parlera aussi des femmes de Chio et surtout
de cette dame Dameric, chez laquelle il est invité à dîner; il observe à
cette occasion que, réunissant au charme des indigènes la «grâce des
Françoises», elle «est l’une des plus belles qu’il ait vues en Levant».
Enfin, c’est dans ce récit qu’il faut chercher une vision vraie et forte
du malheureux sultan à demi idiot Ibrahim qui tue pour rafler l’argent
de ses dignitaires, qui se fait offrir des pelisses, des caftans et des
bourses d’argent rien que pour avoir passé quelques minutes dans un
office où il s’est mis à l’abri de la pluie, qui pense à condamner à
mort un vizir qui lui avait donné une mauvaise indication topographique,
qui dépouille le bézestan et les trésors des mosquées. «Je vis, dit
Montcenys, le Grand Seigneur souper dans son lit, mangeant beaucoup et
des deux mains, avidement, gesticulant ou parlant par signes, pissant
debout dans un pot d’argent... Le Grand Seigneur prenoit en plein jour
ses esbats avec les femmes au bruit de quantité de tambours d’airain,
plus gros que des tonneaux.» Puis on le voit détrôné, enfermé avec sa
Hasséqui ou sultane épouse, la porte plombée derrière lui et «ses deux
petits enfants allant pleurer à l’entour». «Il ne faisoit que se mordre
dans la prison et se cogner la teste contre les murailles», jusqu’à ce
qu’on lui jette un manteau sur la tête et on l’étourdit, lui frappant la
tête contre la muraille pour pouvoir l’étrangler,--scène qui ressemble
aux plus atroces dans ces vieilles annales de la Byzance chrétienne.
[116] Cf. _Les voyages de Balthasar de Moncenys, documents pour
l’histoire de la science avec une introduction_, par M. Charles
Henry, Paris, 1887.--Le _Journal des voyages_ publié par le fils de
l’auteur, le sieur de Liergues, a paru à Lyon en 1665, dans
plusieurs volumes, dont le premier seul intéresse l’Orient. 2e
édition en 5 vol., 1695; traduction allemande en 1697.
* * * * *
Au même groupe de voyageurs que du Loir et Montcenys appartient Thévenot
Cadet, neveu de celui qui a publié, en 1696, une «relation de divers
voyages recueillis dans des manuscrits traduits et mis ensemble». Mais
Thévenot le Cadet, dont le voyage a paru en 1664, sous le titre de
«Relation d’un voyage fait au Levant», est lui aussi une personnalité
particulièrement intéressante par son manque total de prétention.
Parti de Rome le 31 mai 1655, il montre, dès sa préface, quelle est son
attitude à l’égard de ces choses que d’autres considéreront sous des
rapports très supérieurs, mais sans être capables du même charme.
Il voulait aller à Jérusalem, cette ville, dit-il, qui n’est plus qu’«un
tableau de commisération», et il a cru nécessaire de revêtir le costume
des Orientaux dans lequel il est portraicturé au commencement du volume,
et même à côté d’une poésie turque à son usage par l’interprète de
«langue turquesque» du roi, avec, à côté, une légende en vers conçue de
cette façon:
Amy, tu connoistras l’autheur par ce portrait,
Tu ne sçaurois trouver voyageur plus parfait.
Et il est vraiment «très parfait» dans son costume oriental, ayant l’air
d’un page du sérail.
Il déclare n’avoir pas voulu faire un livre. Ce qu’il avait à sa
disposition, c’étaient de simples remarques, «des brouillons en papiers
séparés», et de longues années se sont passées depuis son voyage
lorsqu’il a pensé à mettre ensemble ces observations qu’il entendait
retenir pour lui et pour un cercle d’intimes.
Il mentionne avec beaucoup d’éloges ses prédécesseurs, c’est-à-dire de
Brèves, Deshayes, celui qui se cache sous les deux initiales D. C., du
Loir, lui-même et l’introuvable Opdam. Il s’excuse d’avoir écrit ces
pages en disant qu’il n’y a point de livre de voyage qui intéresse;
celui-ci, il «l’a fait à la haste», sans aucune prétention ni à
l’information, ni au style; il ne connaît pas l’«élocution plus polie»,
et, faisant la critique de ses prédécesseurs, il dit ces quelques
paroles de vérité:
«Je connois des personnes pour lesquelles il faudroit composer des
livres entierement semblables à ceux auxquels ils ont croyance, si on
vouloit qu’ils donnassent foi aux nouveaux et qui veulent faire passer
pour mensonge tout ce que ceux-là ne disent pas. Et j’en sçay d’autres
qui donnent si fort dans la bagatelle qu’ils ne trouvent de beau que ce
qui est à peine croyable.»
Or lui, il déclare nettement «se moquer de ceux qui disent qu’il faut
hâbler ou mentir pour estre creu».
Son récit abonde en scènes pittoresques. Voici dans l’île d’Andros, avec
ce charme simple, secret bientôt perdu, l’évêque catholique passant par
les rues et «tout le monde se jette à terre et tous estendent des tapis,
des fleurs, des herbes et des autres choses aussi odoriférantes, dont
n’est pas le tapis, et, comme ils se tiennent à terre, l’évesque ne
sçauroit passer qu’il ne les foule aux pieds». Les habitants «sont
civils et leur langue est plus literalle que celle des autres Grecs;
leurs femmes, fort honnestes, parlent bien, mais leur habillement est
fort messeant. Les habitants de la ville sont fort laborieux, sont gens
de bonne chere et de passetems et les païsans y sont plus industrieux».
Il y a donc tout un monde bien séparé du monde de Péra, du monde de
l’Épire, de la Thessalie et de la Roumélie. Ce sont des hommes libres
vivant sur la base de leurs privilèges, selon la vieille coutume
ancienne conservée par Byzance et la domination latine. Car il y a, sous
le Grec insulaire de cette époque, le souvenir du Grec de la domination
vénitienne ou de celui ayant vécu sous cette autonomie qui était
représentée par les ducs de l’Archipel; si les femmes de Chios se
présentent de la façon qui encore une fois sera constatée, on voit bien
qu’elles descendent d’une lignée habituée à la liberté. Il y a çà et là
même un conseil d’indigènes qui administre à côté du représentant du
sultan. A Chios, parmi ceux qui appartiennent à l’Église catholique, il
y a des descendants de très grandes familles génoises, dont les
Giustiniani, qui continuent à y jouer un rôle, conservant, dans de
modestes archives, des parchemins et des diplômes qui appartiennent à
l’époque de la domination de la République de Saint-Georges.
Thévenot a passé aussi quelque temps, huit mois, à Constantinople et,
même, cette visite s’est faite dans des conditions un peu différentes
des voyages habituels. Très bien reçu par l’ambassadeur de France, il
l’a accompagné à l’audience du vizir, du moufti. Il raconte très
rarement des déplaisirs, parce qu’il constate que cette population
turque de Constantinople est très bien élevée. C’est, de fait, la
population byzantine, avec une autre religion, un maître d’une autre
origine, mais la même masse bruyante, demandant son pain et ses
plaisirs, prête aux révoltes, cependant, avec la bonne tenue de la plèbe
d’une métropole. Il lui est arrivé seulement quelquefois de recevoir
quelque «trognon de pommes» de la part des enfants turcs de
Constantinople, et, au moment où il devait partir, l’ambassadeur l’a
même vivement félicité sur sa déclaration qu’on ne l’avait pas forcé
d’ôter son chapeau ou qu’on ne le lui avait pas jeté par terre.
Vivant à Constantinople pendant ces huit mois, connaissant cette
population et même cette populace de Constantinople qui l’a épargné,
Thévenot a fait connaissance, à une époque où on ne buvait pas de café
en France, avec cette liqueur, déjà découverte par Fourquevaulx. Dans le
«cavéhané», dit-il, «il y a une assez plaisante musique de humeurs.
Cette boisson est bonne pour empescher que les fumées ne s’eslevent de
l’estomach à la teste et, par consequent, pour en guerir le mal et, par
la mesme raison, il empesche de dormir. Lorsque nos marchands françois
ont beaucoup de lettres à escrire et qu’ils veulent travailler toute la
nuit, ils prennent, le soir, une tasse ou deux de cahvé; il est bon
aussi pour conforter l’estomach et ayde à la digestion. Enfin, selon les
Turcs, il est bon contre toute sorte de maux et, assurément, il a au
moins ce qu’on attribue au tay. Quant au goust, on n’en a pas bu deux
fois qu’on s’y accoutume, on ne le trouve plus desagreable». On le prend
sans sucre. Cependant, observe-t-il, «d’autres y adjoutent du sucre,
mais ce meslange, qui le rend plus agréable, le fait moins sain et
profitable».
Et voici la musique: «Il y a ordinairement, dans ces cavehanez,
plusieurs violons, ioüeurs de flustes et musiciens, qui sont gagez du
maistre du cavehané pour iouer et chanter une bonne partie du iour, afin
d’attirer le monde.» Il arrive même qu’on invite des amis au cahvéné,
et, au moment où on leur sert la consommation, on prend sur soi le
compte: lorsqu’on leur présente du cavé, il n’a qu’à crier: «giaba»,
c’est-à-dire: gratis.
Le voyageur connaît les jeux de hasard, qui ne demandent jamais une
dépense d’argent, de la population turque: les échecs, les dames, qu’il
appelle, dans son langage, «les dames poussées», la «merelle». Il a
assisté au jeu des marionnettes et en est scandalisé. Il reconnaît
cependant que les «chansons en turc et en persan sont belles, mais que
le sujet en est tres sale, n’estant remply que de brutalitez
deshonnestes». La danse des Tziganes ne lui est pas inconnue.
Il y a donc pour la première fois, au XVIIe siècle, un contact entre un
voyageur et ces classes inférieures de Constantinople. On n’a pas
seulement le passager qui veut voir à la hâte quelques monuments, qui
parle du sérail sans en avoir la moindre idée, sans en avoir touché au
moins le seuil, et qui continue son chemin. Cette fois, c’est un
curieux, dans le genre du XVIe siècle, dans le genre de Belon et des
autres, qui cherche à connaître une population jusqu’à ses représentants
les plus humbles, qui n’en sont pas moins les plus authentiques.
Il était impossible que Thévenot, visitant les îles, ne s’arrêtât pas à
Chios, où on «ayme bien plus la domination des Turcs que des
chrestiens». Il constate que les habitants sont un peu fourbes, les
habitants masculins, et qu’«on a besoin de ses deux yeux quand on traite
quelque affaire avec eux». Il ajoute, cependant, qu’ils n’en restent pas
moins agréables, bien que «fort adonnez à leurs plaisirs et à
l’yvrognerie». «Enfin, ils sont Grecs, de nation», ce qui lui paraît
être une définition morale. Il parle du visage des femmes, «blanc comme
le plus beau iasmin qu’elles portent ordinairement à leur teste». Il
regrette seulement qu’«elles ne prennent pas plus de soin à se conserver
le visage», et non seulement le visage, mais autres parties apparentes
de leur corps. Et il ajoute qu’à Chios il y a une décadence au point de
vue du luxe, parce que, auparavant, «iusques à la femme d’un savetier
qui ne voulut avoir de beaux souliers de velours qui coustoient cinq ou
six écus, des colliers et brasselets d’or en quantité, et leurs doigts
pleins d’anneaux». Il a assisté à des danses, qu’il trouve de tous
points pareilles aux danses de France. Et il ajoute que si quelqu’un
peut parler à ces femmes de la façon qui lui plaît le plus, elle «rira
avec luy aussi librement que si elle vous connoissoit depuis plusieurs
années».
* * * * *
C’est en 1616 déjà que le père capucin Thomas entreprit un voyage à
Constantinople, où il devait finir ses jours en 1671 après une longue et
féconde activité de prédicateur, d’administrateur et aussi de conseiller
pour toute une série d’ambassadeurs de France. Appelé par Césy, le grand
fauteur de la propagande catholique, protégé aussi par l’ambassadeur
d’Angleterre, Ross, qui avait été élevé en France, employé par le
délégué du patriarche latin résidant à Rome, il crée des écoles, comme à
Chios, distribue des aumônes, catéchise, se querelle un peu avec les
Jésuites. Il a connu Césy, mêlé à des affaires de douanes égyptiennes et
devenu insolvable, traité en «ambassadeur manzoul», puis Gournay de
Marcheville, venu en octobre 1631 et non reconnu par la Porte, qui finit
par l’intituler «Henri fils de Renault ambassadeur du bey de France»: la
Porte l’accepta en 1637, mais fit pendre sans cérémonie son drogman et
finit par renvoyer le maître aussi, de force; Césy fonctionna en son nom
comme vicaire jusqu’en 1641, lorsque de la Haye Vautelet paraît «presque
à l’improviste». Le clergé italien se moque du français, que tel des
évêques nomme «poule bonne à usures et à faire assassiner et manger les
marchands», mais le clergé grec cherche dans ses malheurs un refuge à
l’ambassade, l’en remerciant ensuite par des visites solennelles et par
des offres d’union avec Rome et de soumission à un roi qui est «leur
roi». En 1646, les Turcs de la guerre de Candie refusent le caftan à
l’envoyé de Louis XIV, intitulant ce de Varennes «celuy qui est venu de
France». Comme on découvre une correspondance de la Haye avec le bailli
vénitien enfermé à Andrinople, dont il avait sollicité la délivrance,
une série d’injures ordonnées par le duc grand vizir de l’offensive
incessante, Mohammed Keupruli, commence. Le fils de l’ambassadeur est
«maltraité de coups et de paroles» et mis dans une fosse obscure.
S’étant rendu à Andrinople dans des conditions médiocres, le père fut
aussi emprisonné, avec quatre des siens, en 1658. Sous l’effet de
l’indignation du roi, père et fils furent libérés. Après un ordre de se
retirer sur les vaisseaux de France, de la Haye revient à Andrinople, où
il «parle fort et hautement», mais sans résultat. Il ne peut pas s’en
aller et cependant le vizir s’écrie: «Il y a vingt ans qu’il est icy:
c’est trop; on devroit renouveler tous les trois ans». On trouve même
que les lettres royales envoyées par poste sont blessantes. Comme des
marchandises pour le sérail s’étaient perdues sur des vaisseaux
français, l’ambassadeur est enfermé aux Sept-Tours, en octobre 1660. Il
dut se faire racheter avec 31.000 piastres l’année suivante, très
malade. «Qu’il aille mourir chez lui», maugrée le dur vieillard.
L’ambassadeur partit en juillet suivant. Son fils, qui le remplaça en
1665, goûta cependant de pareilles injures encore longtemps. «Le livre
est remply et il falloit qu’il s’embarquoit», lui disait-on en 1669,
avec de nouvelles menaces d’emprisonnement. En décembre, le vaisseau qui
porte le diplomate si éprouvé fait voile enfin et un envoyé turc se rend
pour des explications à Paris, où le roi s’obstine à maintenir
l’alliance. Tout cela passe devant nos yeux avec une rapidité
cinématographique dans les pages naïves du bon père, qui nous ont été
révélées en 1913 par une analyse[117].
[117] Bruno, _Ambassadeurs de France et capucins français à
Constantinople au XVIIe siècle, d’après le journal du P. Thomas de
Paris_, dans les «Études franciscaines», XXIX-XXXI.
* * * * *
Or nous avons, à côté du verbeux capucin de Péra, un autre moine
voyageur, qui accompagna en 1665 le jeune de la Haye venant occuper le
poste que son père avait dû, ou plutôt pu, quitter après de si longues
et douloureuses avanies de la part d’un vizir qui avait une revanche
personnelle à assouvir contre l’ambassadeur chiche de présents et fier
de son importance[118]. C’est un témoin naïf et souriant des événements
qui distinguent une période de reviviscence de la société ottomane sous
l’impitoyable impulsion du rude Albanais, période riche en triomphes, en
brutalités et en illusions d’avenir. On assiste aux malentendus
provoqués par l’entrée pompeuse des vaisseaux du roi sous les yeux du
sultan, le grand chasseur sauvage Mohammed IV, vers lequel, se méprenant
sur un geste, ose se diriger le capitaine du _Grand César_. On voit le
jeune ambassadeur, mal accueilli par le puissant ministre, jetant sur le
sofa du vizir le sachet aux firmans, ce qui est considéré comme une
profanation digne d’être payée de mort, s’il n’y avait pas eu la crainte
d’une nouvelle guerre avec les chrétiens d’Occident. On participe
d’esprit au voyage d’Andrinople, destiné à faire renouveler les
capitulations qui ne devaient l’être que plus tard, par de Nointel. Au
cours de ce voyage, le moine français admire les «fontaines de bonne
eau» pour les passants, le soin des particuliers turcs à retirer les
pierres du chemin, «afin de le rendre plus aisé, et on y voit rarement
des ornières», les khans, grands comme des églises «qui sont ouverts à
tous, sans distinction de fortune, de religion et de race». Çà et là
quelque récit prouvant l’admirable soumission des officiers impériaux
devant une sentence capitale. Le Messie juif Sabataï Sévi se fait
recevoir à Andrinople par les siens comme l’annonciateur du salut prédit
par les Écritures et finit par devenir un fidèle musulman. La
description de Constantinople rappelle la fraîcheur et l’innocence des
grands pèlerins du siècle passé: un visiteur sans prétentions et sans
idées préconçues nous fait voir les mosquées, la «colonne historiale»,
la «grande aiguille» de l’obélisque, le sérail, qu’il ne juge pas assez
beau, étant «sans ornements, ni curiosité», les Sept-Tours, contenant
comme prisonniers Morosini et des «seigneurs tant français qu’allemands
qui s’y morfondent depuis vingt-trois ans», le «grand Baigne» où le père
remplit ses fonctions de prêtre, les châteaux des Dardanelles. Sur le
Bosphore, il s’est senti le cœur faiblir devant les transports
d’esclaves venant du Nord tatar. Il a été accueilli et régalé par des
caloyers dans leur couvent. En Thessalie, où chasse le sultan, des
enfants esclaves arrivent dans des paniers. Au cours d’un voyage dans
l’Archipel apparaît l’ermitage, la «chaumine» d’un solitaire turc sur
une colline «toute remplie de lauriers-roses, qui pour lors étoient tout
fleuris», on entend des Turcs aimables invoquer contre la tempête la
_madonna Santissima_ et on les surprend à donner du pain à la mer
furieuse; sur les ruines de Troie on goûte du fort bon vin, mais près de
Smyrne des fouilles ordonnées par le grand vizir lui-même mettent au
jour le frontispice d’un temple d’Apollon, au «mortier si consommé que
l’on voit jour entre deux pierres».
[118] _Un voyage en Turquie et en Grèce du R. P. Robert de Dreux,
aumônier de l’ambassadeur de France (1665-1669)_, publié et annoté
par Hubert Pernot, Paris, 1925.
Tout cela finit par l’ordre du retour, un peu retardé aussi par des
conflits entre les Français qui arrivent sur les vaisseaux du roi et les
Turcs, conflits dont l’un donne au capitaine de la flotte l’envie «de
foudroyer le grand Sérail». Mais, en chemin vers Larissa, où est le
Nemrod impérial, toute une partie de la province turque se révèle d’une
façon charmante. Partout les gens les plus doux et les plus serviables
du monde, dans cette race «maudite de Dieu et des hommes». Des
inscriptions sont recueillies sur la route. La description de Salonique
est très ample, dépassant tout ce que peut offrir cette littérature. La
chasse du sultan avec les vingt mille hommes qui le servent est
magnifiquement présentée. Les splendeurs du petit baïram impérial sont
vues à Larissa: le capucin provoque, sortant devant le sultan qu’il
désire bien imprudemment contempler, un cri de surprise du fils de
Mohammed, soutenu à cheval à cause de son tendre âge, et les yeux du
chasseur sans repos s’arrêtent sur le moine tout interdit. «Cela est
bien opposé, s’écrie-t-il, à la pratique de France, où chacun s’empresse
de voir passer le Roi et de crier: Vive le Roi!» Le cortège solennel du
sultan défile aussi devant le voyageur tapi derrière des planches et
très ému par le spectacle d’une telle richesse: maintenant tout croyant
de l’Islam peut contempler, les bras croisés sur la poitrine, l’idole.
Une messe grecque observée avec curiosité clôt le chapitre. Le suivant
est dédié à Pharsale, à Thèbes et à Athènes, où le P. Robert trouve le
moyen d’aller avec un Paléologue: le moine met un zèle presque religieux
à voir ces antiquités païennes qui, comme on le verra, suscitaient en
France à cette époque, de nouveau, le plus haut intérêt. Entre les
pierres des méchants enfants turcs il fait ses dévotions archéologiques,
mêlées de quelques souvenirs chrétiens sur saint Paul et saint Denis. De
là, par Corinthe, le pèlerin du passé ira retrouver à Cérigo les
vaisseaux de France, en toute hâte, à cause de la participation des
Français à la défense de Candie. En mettant par écrit ces vicissitudes,
le Père pèlerin ne se rendait guère compte qu’il donnait le «Voyage» le
plus sincère, le plus varié et le plus instructif de toute son époque.
Aux voyageurs qui font partie de ce premier groupe dans la seconde
moitié du XVIIe siècle, au moment où le prestige diplomatique de la
France était le plus déchu, il faut ajouter ce «Monsieur P. Q.»,
c’est-à-dire Poulet, dont les _Nouvelles relations du Levant_
paraissaient à Paris en 1667.
Encore un révolté contre la routine, qui ne veut pas de descriptions
archéologiques. Les Levantins, lisant les récits des Occidentaux,
sourient sur leur naïveté d’antiquaires, «comme si dans un meschant
bourbier et en une place qui n’est connue que par le nom de quelque
chasteau rompu, de quelque puits comblé ou de quelque pont à moitié
ruiné nous avions dessein d’y venir un iour chercher un thresor». Il
n’entend pas proposer des identifications de géographie historique,
«n’ayant pas le genie assez subtil pour la controverse» et le «mélange
de cailloux» ne l’incitera à aucune nouvelle hypothèse. Ce qui l’invite
à parler c’est la conscience d’avoir suivi «une route continuelle de
neuf ans par terre dans toutes les parties de la Turquie, de la Perse et
de quelques-unes au delà».
Il est parti d’après les suggestions du Persan Séït-Aga et d’un marchand
français d’Ispahan, étant indifférent aux risques[119]. La compagnie de
l’interprète royal Quiclet contribue aussi à sa décision, bien que ce
dernier, dont le malheureux sort et l’œuvre restée incomplète seront
signalés dans la suite, dût abandonner le projet du voyage commun. A
Venise, on le soupçonne de vouloir porter aux Turcs, qu’on y hait plus
que «les diables», des «instrumens de mathématiques», mais on le laisse
partir. En Dalmatie, il écoute les chants religieux, «moitié en latin,
moitié en leur langue», des paysans «esclavons» et il décrit leurs
danses, dans lesquelles ils «se soustiennent plus de l’epaule que du
coude et joints aussi près qu’il leur est possible»: c’est enfin «un
bransle de quatre ou cinq heures sans se reposer, au chant d’un texte
qui contient tout l’Ancien Testament ou l’histoire des Turcs», jusqu’à
un enthousiasme maladif et bruyant. A Raguse, il constate la
«politesse», l’ambition historique d’une très ancienne noblesse, l’élan
d’un commerce qui porte les citoyens de la petite république tributaire
jusqu’à Andrinople; il admire les femmes «belles et parfaitement bien
faites», mais outrageusement fardées et lourdement attifées, «depuis les
ailerons on ne voit qu’un gros derriere et point de corps». Le carnaval
ragusain l’enchante, avec les dames aux fenêtres jetant aux cavaliers
des œufs de cellulose, pleins de parfums.
[119] «M’estant au reste autant indifferent de mourir à Paris qu’à
Bourg-la-Reine.»
Le voyage de Turquie est fait cette fois par terre, à cheval, le
Français s’accoutrant en Ibrahim-bey, qui est son nom d’emprunt. Il fume
et hume son «cafvé» comme un bon Musulman; il paraît enclin même à une
certaine polygamie, souhaitant qu’en France aussi on introduise la
coutume de devoir coucher avec la femme dont «on a touché la main». Par
Bosna-Séraï, où il trouve des marchands inscrits chez les janissaires
en vue de certains avantages, par le passage de Vacarel
(Vakarita-dervendi), où il voit des paysannes bulgares «délicates et
presque égales à nos Françoises», paraissant «courtoises» parce qu’elles
offrent des aliments; par la Roumélie, où il a «la larme à l’œil» devant
la décadence des Grecs; par Andrinople, où est enfermé le fils de
l’ambassadeur de France, il arrive à Constantinople. Et c’est le premier
qui en a une vision pour ainsi dire moderne, lorsqu’il écrit ces lignes:
«Cet abord perpétuel de navires, cette confusion de coloris, ce désordre
de petits monts et de vallées, de maisons diversement peintes, de
clochers et de temples tournez en colonnes et en dômes, ombragées
partout de verdure et construits de la forme d’un amphitheatre, cette
union de deux mers qui se développent à gros boüillons dans ce port ou
se vont rompre contre les murailles de cette ville qu’elles blanchissent
par tout de leur escume.»
Il y voit, à côté des Turcs marchands ayant appris des Grecs, des
Arméniens, des Juifs que le commerce vaut bien «le maniement d’une
épée», il voit une armée facile à vaincre, après «la defaite des
janissaires» par le terrible vieillard Keupruli, ces janissaires
rebelles «desquels nous avons veu les puits remplis et les rivieres
rouges de leur sang»; le grand vizir lui apparaît féroce avec les «deux
dens qui lui avançoient de la bouche comme les defenses à un sanglier»
et deux fois il a pu apercevoir le sultan qui se rend à la mosquée.
* * * * *
Ce n’est pas, du reste, à cette époque le seul amateur de pittoresque.
Le pauvre Quiclet l’était aussi à sa façon. Ses voyages, publiés par sa
famille en 1664, après son exécution mystérieuse dans le palais de
l’ambassade de France, où il fut jeté du haut des murs pour avoir trahi
des secrets diplomatiques au moment le plus gênant, comprennent une
vivante image de Raguse en carnaval: les dames que l’indiscret
observateur présente grossièrement comme «des gros culs épouvantables,
tant elles ont de jupes et de cotillons», jetant des fenêtres «des
citrons de cire contrefais, plains de fleurs, de confitures, de petits
oyseaux vivans, et des petites boules aussi de cire plaines d’eau de
senteur fort agreable, en signe d’amitié» sur le passage de ceux
qu’elles affectionnent. La route par terre, vers Borna-Séraï, puis vers
Belgrade, pour descendre sur Andrinople, est d’une grande valeur au
point de vue de la géographie, aussi bien qu’à celui des mœurs, car le
voyageur, reçu par les commandants turcs, qui se préparent en 1658, à la
guerre de Transylvanie, sait le turc, le parle, s’intéresse de tous
côtés, note tout ce qu’il saisit au passage et use de son déguisement
oriental pour pénétrer partout où un autre aurait été empêché. A partir
d’Andrinople, l’éditeur a ajouté un complément de simple compilation.
Dès 1665, un prêtre français, l’abbé Jacques-Paul Babin, avait visité
non seulement la Grèce classique, où il allait chercher un complément au
recueil de Gruterus, mais aussi Constantinople et Smyrne, d’où il envoie
une lettre à l’abbé Pecoin, de Lyon, que Spon, médecin de cette même
ville, publia en 1674. Il est question surtout d’Athènes, où l’attention
du voyageur est attirée, en dehors des antiquités dont il a le culte,
par la vie religieuse des Grecs et des Latins, dirigés par les capucins;
il ne manque pas cependant de s’initier à cette vie de famille de la
classe plus élevée qui «s’occupe maintenant à amasser un peu d’argent
qui tombe enfin presque tout dans les mains des Turcs»: il est le
premier à mentionner cet Athénien plus cultivé--alors que l’archevêque
orthodoxe détruit des statues anciennes,--Démètre Beninzeles (Vénizélos)
qui donne seul des leçons, à quelques enfants dans ce nid d’ignorance et
d’oppression[120].
[120] Sur les vicissitudes de ce petit ouvrage, voy. comte de Laborde,
_Athènes aux XVe, XVIe et XVIIe siècles_, Paris, 1854.--Dans une
lettre publiée par M. Omont (voy. plus bas), il déclare avoir vécu
deux ans à Nègrepont, passant cinq fois à Athènes, où du reste il
n’est resté que cinq semaines en tout (p. 18). Cf. aussi le voyage
de François Arnaud (1602-1605), publié par Ch. Omont, dans le
_Florilegium Vogüé_, Paris, 1909.
De la Guilletière, dont les notes sur _Athènes ancienne et moderne_,
puis sur _Lacédémone ancienne et nouvelle_, ont été publiées à Paris en
1675 et 1676, par son frère Guillet, qui promettait aussi une
«Description de Delphes et celle du mont Parnasse», présente les
souvenirs d’un prétendu prisonnier français, ayant passé deux ans en
Hongrie, quatre à Tunis, qui est arrivé à se trouver dans le camp turc
du siège de Candie, héroïquement défendue par les Vénitiens (1669).
L’auteur, un avocat, n’a eu qu’une ambition, celle de présenter la Grèce
telle qu’elle était dans sa vie populaire, d’un jour à l’autre, en y
mêlant aussi le plus grand nombre d’anecdotes turques que possible, dans
lesquelles quelque fait réel est noyé dans une longue exposition
sentimentale du genre de celles qui à cette époque avaient pour théâtre
«le pays du Tendre». Il sera question de l’amoureux Anglais Hedges, de
la belle Emina et de la belle Jahahi, du Juif Cahen, de l’aventure du
grand «avdechi» qu’est le sultan Mohammed IV avec une fillette de paysan
en Thessalie, la jolie Nahani. Ce qui n’empêche pas que, à côté de cette
prose poétique, il n’y ait une vue souvent assez juste des réalités. Le
passage sur le Maïnote Libéraki, celui sur le vizir Achmed, sur le
projet de coloniser des Maïnotes en Corse le prouvent bien. Et il faut
signaler tout spécialement l’intérêt que l’auteur porte aux couvents
grecs, si injustement méprisés, dont il loue l’architecture et les
fresques, mentionnant les esquisses aux crayons qu’il en a faits et que
malheureusement nous n’avons pas conservés[121]. Il ne faut pas négliger
non plus, dans un jugement d’ensemble sur cet écrivain si souvent
critiqué et jouissant d’une très mauvaise réputation,--à ce point qu’on
a contesté le voyage et l’existence même de son auteur, car Guillet de
Saint-Georges, personnage dont on a refait la biographie, n’aurait fait
que mettre ensemble des notes envoyées en France par les capucins
d’Athènes[122],--l’information et aussi la clairvoyance qui distinguent
le prétendu discours du hiéromonaque Damaskinos et du didascale, dans
lesquels sont présentés tous les titres des Grecs modernes à l’estime de
l’Occident, des humanistes du XVe siècle aux soldats qui défendirent
sous le drapeau de Saint-Marc Crète contre l’attaque musulmane; de la
Guilletière a même entrevu cette idée d’un nouvel impérialisme byzantin
sans aucune diminution qu’aurait pu réaliser le passage du sultan et des
siens à la religion chrétienne[123].
[121] «Enfin l’édifice merite bien que vous l’admiriez un jour parmy
mes crayons plûtôost que sur ces memoires»; p. 449.
[122] Laborde, ouvr. cité, I, p. 231, note 1, 235. Guillet a publié
aussi l’_Histoire de Mahomet II_ et celle des Keuprulis.
[123] P. 238 et suiv.
* * * * *
Quelques années plus tard, un Lyonnais, «agrégé» dans sa ville natale,
Jacob Spon, entreprenait, dans la compagnie de l’Anglais Wheler, qui
devait publier séparément son voyage[124], et de deux des conationaux de
celui-ci[125], une excursion à buts scientifiques, surtout pour
l’archéologie, dans ces régions et le résultat des observations
recueillies et des études faites sur place paraissait dans le _Voyage
d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant, fait aux années 1675 et
1676_. Bien qu’il parle de «l’air de la province», dont il est «infecté»
et de «la poussière du cabinet» qu’il ne peut pas s’empêcher de prendre
avec lui, bien qu’il eût désiré avoir plus de «santé, de rentes et de
loisirs», il croit pouvoir fournir «la connaissance des monumens
antiques des pays qu’il a vus», cherchant même à donner une continuation
aux inscriptions de Gruterus. Parti de Venise le 20 juin 1675, Spon
passe légèrement sur les incidents d’un voyage qui ne se distingue pas
de l’ordinaire, espérant s’arrêter longuement en Morée, en Grèce
continentale et dans les îles, sur les traces de l’antiquité. Emmené par
ses Anglais à Constantinople, à l’époque où le jeune Keupruli Achmed,
avait remplacé comme vizir son père, il parle d’une façon incidente des
maîtres de l’empire, du patriarche grec Parthénios, du médecin
interprète Alexandre Maurocordato, «qui a écrit quelque chose sur
l’usage du poulmon, qu’il a derobé à nos auteurs», de certaines coutumes
et modes comme celle du café, pour s’arrêter sur les pierres et aussi
sur les livres que lui fournissent le renégat polonais Albert Bobowski,
devenu Ali-beg, et le chirurgien de l’Atméidan, Mohammed-Bacha. Le
retour par les îles le ramène en Morée, où il s’essaie à composer une
chanson grecque. Cette fois le récit gagne en extension, en variété et
en vivacité. A côté des notes de l’antiquaire improvisé, qui s’intéresse
aussi à l’art byzantin, on a des informations sur les «gros mylords
turcs», sur les archontes grecs, «Paléologues, Limbonas, Péroulis,
Cavalaris, Chalkokondyles», etc., déjà énumérés par le rival de
Spon,--le consul d’Angleterre, Giraud, ayant épousé une Paléologue,--sur
les noces chrétiennes, le commerce, sur les Juifs, les Albanais, les
Valaques et, bien entendu, sur les quelques Français, capucins, gens de
métier, consuls, qu’il rencontre en chemin. Il cherche à être utile à
ceux qui imiteront son exemple en donnant un dictionnaire du grec
vulgaire, essai hardi et unique. Le troisième volume contient cette
«récolte» scientifique dont il parlait dans sa préface.
[124] _A journey into Greece_, Londres, 1682; traduction française,
1689, 2 vol. Cf. Laborde, ouvr. cité, II, p. 54-55.
[125] Voy. leurs noms à la page 153.
Ayant attaqué La Guilletière, le frère de ce voyageur lui répondit
aussitôt dans un factum littéraire ironique d’un assez mauvais
goût[126], qui eut le don de l’irriter. Se jetant contre l’«homme qui
escrit sur des mémoires mandiés», et ceci avec la participation de Babin
lui-même, qui se moque du «roman d’Athènes»[127], il répond patiemment à
chacune des objections présentées par son critique dont il énumère
ensuite toutes les bévues et toutes les erreurs.
[126] _Lettres escrites sur une dissertation d’un voyage en Grèce,
publié par M. Spon, médecin antiquaire_, Paris, 1679.
[127] Cf. aussi _Journal des Savants_, année 1676, p. 158 et suiv., et
H. Omont, _Athènes au XVIIe siècle, relation du P. Robert de Dreux,
de Jacob Spon et du P. Babin_, dans la _Revue des Études grecques_,
année 1901.
* * * * *
Autour de l’ambassade de Nointel qui réussit à amener les Turcs, battus
par les Impériaux avec un concours français, à la confirmation des
anciens privilèges et qui fit lui-même de grands voyages d’exploration
au cours desquels il recueillit des inscriptions et fit exécuter, à
Constantinople et à Athènes, de remarquables dessins, des toiles même,
par les peintres de sa suite, Rombaut Faydherbe et Carrey[128], un
nouveau groupement de voyageurs français se produit après 1673.
[128] Voy. Laborde, ouvr. cité, p. 109, note, p. 111, 146, note 1, p.
165, note 2. Cf. Albert Vandal, _L’Odyssée d’un ambassadeur, Les
Voyages du marquis de Nointel (1670-1680)_, Paris, 1900, p. 280 et
suiv.
Disons d’abord que le grand voyageur en Perse, Chardin, dont l’œuvre a
été publiée en 1687, appartient à la seconde moitié du XVIIe siècle,
mais la plupart de son information qui commence en 1671 est, en ce qui
concerne l’Empire Ottoman, de faible importance, pour la partie
européenne.
Les autres représentent, autour de l’ambassade de France, à partir de
1672, un peu ce que représentait au XVIe siècle le groupe qui s’était
formé autour de d’Aramon.
On a cette fois des voyageurs d’une information très vaste, d’une
pénétration toute particulière, d’un certain prestige de style.
En première ligne, il faut mettre Antoine Galland, dont le séjour à
Constantinople, de 1670 à 1673[129], lui donna l’occasion de présenter
le monde ottoman sous tous ses aspects.
[129] Ed. Schéfer, dans les publications de la Société de géographie
de Paris, M. Omont signale, dans son grand ouvrage sur les _Missions
archéologiques françaises en Orient_, un nouveau voyage, à caractère
scientifique officiel, en 1679, p. 207 et suiv. (avec Guilleragues,
Nau, auteur d’un voyage, et le Père Besmier).
A côté de ce secrétaire érudit, un orientaliste célèbre par sa
traduction des _Mille et une Nuits_, il y en a un autre, dont l’œuvre
est très étendue, mais qui ne touche pas, dans une partie de cette vaste
enquête orientale, à la Turquie d’Europe: il s’agit de d’Arvieux,
l’organisateur des festivités pour la réception de Soliman-Aga,
l’ambassadeur en France de Mohammed IV et le modèle du _mamamouchi_ de
Molière[130].
[130] Voy. le chapitre vivant que lui consacre Vandal, dans l’ouvrage
cité.
D’Arvieux, marchand, a été chargé de plusieurs missions par le roi de
France. Car tous ces nouveaux voyageurs tournent autour de la France
officielle, autour de la royauté; ils présentent leurs rapports à
Louvois ou à Colbert, ils les dédient au roi, et si, dans tout ce qu’ils
disent, on voit le souci de donner des choses nouvelles, en même temps
il y a celui de faire plaisir à cette royauté qui les incite, qui les
protège et dont ils attendent des faveurs pour leur dépense de temps et
pour le risque qu’ils ont encouru.
On trouvera dans d’Arvieux, qui connaissait déjà Damas en 1662[131], une
bonne description d’Andrinople et de Constantinople et, ensuite,
l’aspect de l’armée turque pendant la guerre contre la Pologne, avec une
vision du sultan Mohammed à trente-huit ans, surgissant au milieu de ses
janissaires, de ses spahis, de sa cour nombreuse et variée, avec «ses
yeux tannés, très gros et presque sortans de la tête», avec sa «barbe
claire et par bouquet», et le portrait de l’homme d’État de cette
époque, Ahmed Keupruli, tout aussi grand politique que son père, mais
ayant ce que son père n’avait pas, une compréhension de la politesse,
des besoins de la civilisation: «Il parloit», dit d’Arvieux, «peu et
d’un ton assez bas. Il étoit sérieux comme il convient à un grand vizir,
mais d’une manière assûrée, quoique doulce».
[131] Il y a vu le vizir Ahmed; IV, p. 563.
Le secrétaire de Nointel, Delacroix, différent, comme on l’a montré,
d’un homonyme, fils de l’interprète royal qui faisait des vers en
l’honneur de Thévenot, a été d’une fécondité littéraire inépuisable. Cet
homme, qui fut accusé plus tard d’infidélité envers l’ambassadeur et
même de lui avoir pris des mémoires inédits[132], a mis par écrit, dans
son journal assez étendu, ses pérégrinations à travers les Balkans, la
Dobrogea et la Moldavie, à la suite de l’armée impériale partie contre
les Polonais[133]. Il s’est occupé de l’état de l’Église grecque et
autres et de leurs cérémonies dans une brochure pleine de détails
exacts[134]. Il a rédigé un rapport sur l’«estat de la marine
othomane»[135]. Et, enfin, on a de lui des _Mémoires_ imprimés[136].
[132] Laborde, ouvr. cité, I, p. 169, note, 173, note, p. 173-175,
note: «fort gueux et misérable... Mémoires qu’il avoit dérobé à son
maistre».
[133] Il se conserve aujourd’hui dans la collection Philipp de la
Bibliothèque de Berlin; les extraits dans nos _Actes et fragments_,
II.
[134] _État présent des nations et églises grecque, arménienne et
maronite en Turquie_, Paris, 1715 (données d’environ 1673; familles
nobles grecques, p. 7). Cf. le ms. 4.438 et le ms. 10.528 de la
Bibliothèque nationale de Paris («Mémoires du sieur de la Croix...,
contenant l’estat présent de l’église grecque et les révolutions du
royaume de Tunis»). Cf. nos _Actes et fragments_, I-II.
[135] Mss. 681, 682, 6.ioi de la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris.
[136] _Memoires du sieur de la Croix, cy-devant secretaire de
l’ambassade de Constantinople, contenans diverses relations tres
curieuses de l’Empire Othoman_, 2 vol., Paris, 1684.
Se targuant des dix ans passés à l’ambassade, ce qui lui permet de
regarder de haut les voyageurs qui fondent leur récit sur des
témoignages étrangers, il veut montrer par son exposé que Louis XIV peut
«réprimer l’orgueil othoman», comme «fils aîné de l’Église et protecteur
du christianisme dans l’Orient»: «l’Archipel est ouvert..., toute la
côte de Syrie n’est pas mieux deffendue», le courant seul défend les
détroits. «Je desire seulement détromper ceux qui ont conçu des idées de
l’Empire Othoman plus grandes qu’il ne faut, en leur faisant connoistre
qu’il est beaucoup déchû», de sorte que dans bref il faudra que les
Turcs «implorent la clémence» du roi et «luy demandent son amitié».
Suivant les traces de l’ambassade de son maître, l’ancien secrétaire
parlera des îles de l’Archipel, avec leurs festivités latines. Il
exposera la façon dont Nointel a été accueilli à Constantinople et dont
il a fait, au début de l’année 1671, son entrée dans l’ancienne capitale
d’Andrinople, où l’attend le vieux Mohammed Keupruli, rouge de visage,
marqué de la petite vérole, la figure féroce ombragée d’une barbe noire,
puis l’audience au sultan errant, la marche de l’armée ottomane, qui ne
peut pas rivaliser de luxe et de splendeur avec celle du roi, les
négociations pour le nouveau traité. Toute une partie est consacrée à
l’analyse de la société turque, qu’il juge de la façon qui sera
présentée un peu plus loin.
Et n’oublions pas, pour la même époque, qui diffère assez de la
précédente, ce «Miroir de l’Empire ottoman ou l’état présent de la cour
et de la milice de (_sic_) Grand Seigneur», qui a été publié à Paris en
1678[137]. C’est un livre imprimé, mais, cependant, on peut le
considérer comme absolument inédit, car personne n’a recouru à ces deux
petits volumes qui dépassent de beaucoup toute la littérature
contemporaine concernant l’Orient.
[137] La seconde édition corrigée par un Français, la première ayant
paru, comme le révèle la préface, «dans un païs étranger».
On y trouve l’expérience de quelqu’un qui a passé des années dans le
milieu musulman; il cache son nom, de sorte que je crois qu’il s’agit
d’un renégat qui ne voulait pas indiquer la situation malheureuse et
humiliante dans laquelle il a passé. Mais lorsqu’il dit qu’il a été,
«pendant cinq ans et demy, esclave des volontez» du sultan, lorsqu’il se
montre ayant le privilège d’apporter du vin, lorsqu’il se présente comme
malade du froid qu’il a senti lorsqu’il a passé la «Toundscha», près
d’Andrinople, d’après l’ordre du même, lorsqu’il mentionne son lévrier
que ledit sultan lui avait demandé, lorsqu’il dit même qu’il «eut
l’honneur, en 1674, de recevoir un présent de la main du Sultan», on
peut se rendre compte combien était rare l’information de ce commensal
du maître[138].
[138] I, p. 181, 192, 197, 198, 212.
Sans aucune attache avec ce monde diplomatique, un anonyme qui est
Grelot décrit d’une large façon magistrale la société turque avant 1680,
quand parut à Paris la _Relation nouvelle d’un voyage à Constantinople_,
dédiée elle aussi au roi, avec une pointe contre ceux qui ne rapportent
de l’Orient, comme Tavernier, que «des perles et des diamants». S’il a
recueilli de ses pérégrinations des dessins, dont il parle dans sa
préface, il en a ramené surtout les impressions d’un homme qui, sous
l’habit des Turcs, a traversé une grande partie de leur Empire,
«feignant estre du pays et d’avoir esté en France à la suite de
Mustapha-Aga, qui en estoit de retour il y avoit près d’un an». Il
n’exagère pas les splendeurs de Constantinople, où il a vécu en
indigène, prenant son café dans des «flingeans», et affirme que les
jardins du sérail ne valent pas «celuy des Thuilleries, de Versailles,
de Fontainebleau, ou mesme des jardins de plusieurs particuliers de
France», que les palais n’ont rien «de semblable au Louvre ou à
l’Escurial». Il ne prétend pas avoir vu le sérail, car il lui «auroit
coûté ce qu’il estimoit beaucoup davantage que tout l’Empire du Grand
Seigneur», ainsi qu’il l’a dit en guise de plaisanterie à Louis XIV
lui-même pour expliquer ensuite à la reine qu’il s’agit de la «religion
chrétienne que l’on fait abjurer à ceux qui entrent en cet endroit du
Serrail», ajoutant néanmoins qu’il y aurait eu aussi «le dommage
irreparable qu’une precaution aussi cruelle qu’infame leur fait souffrir
auparavant». Mais la Sublime Porte, qui est visible, «n’a rien de
magnifique et elle ressemble plutost aux portes de quelques monasteres
anciens et eloignez des villes ou à celles de quelque métairie». Un
pourboire discrètement glissé lui permet de voir Sainte-Sophie et même
d’y prendre des esquisses, tout en se nourrissant de saucisson de
Boulogne et en l’arrosant de vin. Il a connu aussi les îles, avec leurs
églises grecques où pendant l’office le prêtre traite ses bruyantes
ouailles de «maudits» et de «gibier de potence», en les invitant à se
taire (les imprécations sont en grec), avec leurs danses, leurs chansons
populaires, avec les rondes des enfants, les exorcismes contre puces et
punaises. Il est allé avec un Vaillant, un Bellocier de Saint-Sauveur et
deux autres Français à Brousse et il préparait un nouveau voyage
d’Orient. On pourra apprécier sa liberté d’esprit par les jugements
qu’il porte sur ce monde étranger dont il connaît les langues.
Le récit est plus sec dans le récit de l’ambassade de Guilleragues et de
Girardin, dont le voyage a été publié dans _Le Mercure_ d’août
1687[139]. On y assiste à la conclusion des capitulations nouvelles
entre les mains du premier de ces ministres et au départ, en 1685, de
l’autre. Les renseignements tirés sont des mémoires d’«un homme d’esprit
qui par curiosité fit le voyage de Constantinople avec feu Mr. de
Guilleragues» et y «a demeuré pendant trois années», donc 1680[140].
[139] P. 286, 292. Voy. _Ambassades de M. le comte de Guilleragues et
de M. de Girardin auprès du Grand Seigneur_, Paris, 1687.
[140] _Voyages en divers États d’Europe et d’Asie, entrepris pour
découvrir un nouveau chemin à la Chine_, Paris, 1692.
Si le jésuite d’Avril, cherchant le chemin de la Chine[141], parti en
1685, a vu Chypre, Alep, Diarbekr, Etschmiazin, résidence du patriarche
arménien, la Géorgie et la Tatarie, Astrakhan et Moscou, il n’a
traversé, avec le P. Beauvollier, des provinces européennes, que la
Moldavie, qu’il qualifie d’«une des plus belles et des plus agréables
provinces de l’empire», malgré l’effroi des paysans cachés dans des
taudis souterrains, et il est émerveillé de s’entendre traiter par le
prince moldave inculte qui est Constantin Cantemir comme «deux sujets et
deux mathématiciens du plus grand monarque de l’univers». Il est délivré
par Girardin de l’arrestation dans le camp du séraskier qui «sçavoit un
peu de géométrie et d’astronomie»; il passe par les embouchures du
Danube avec le vaisseau qui porte la femme de l’ambassadeur.
[141] Le jésuite Villote, auteur des _Voyages d’un missionnaire de la
Compagnie de Jésus en Turquie, en Perse, en Arménie, en Arabie et en
Barbarie_ (Paris, 1730), qui n’a passé que trois semaines à
Constantinople, mais qui dès le début admire la langue turque,
«douce, énergique et plus facile à apprendre qu’aucune autre de nos
langues d’Europe» (p. 17-18), paraît appartenir à cette époque, car
il présente les vaisseaux anglais et hollandais fêtant à
Constantinople la naissance du fils de Jacques II (p. 19).
Enfin Du Mont, auteur des _Voyages en France, en Italie, en Allemagne, à
Malte et en Turquie_ (2 vol., La Haye, 1699) a assisté à l’audience du
nouvel ambassadeur Châteauneuf. Il a vu l’entrée solennelle du sultan.
Il a fait le parcours des îles. Son exposition est plus riche en détails
historiques modernes qu’en souvenirs de l’antiquité[142].
[142] Le volume II est celui qui regarde ces régions.
* * * * *
Tous ces voyageurs constatent que l’Empire conservait encore les plus
essentielles de ses anciennes vertus.
Dans Galland, on voit les villages grecs vivant dans une parfaite
autonomie, sous leurs prêtres, sous leurs anciens protogères ou kéhaïas,
les «vecchiardi» d’Athènes, les représentants du sultan, les sousbachis,
se bornant à demander des grains, de l’argent et le prêtre ayant le
«quillet de bled» annuel, la taxe sur «les confessions, les mariages et
les signatures»[143]. «Les hommes», dit-il ailleurs, parlant d’un
village de la Turquie d’Europe, «estoient tous proprement habillés et
les femmes surtout, qui avoient des vestes fourrées, des coeffures
brodées, des ceintures enrichies d’argent et des vestes de satin, de
sorte qu’il estoit aisé de juger que les habitants du village estoient
assés commodément»[144].
[143] P. 105.
[144] I, p. 174.
Donc, il n’y a guère le village appauvri, le village persécuté, cette
pauvre vie chrétienne toujours à la disposition de n’importe quel agent
du pouvoir, qu’on s’imagine trop facilement.
Dans les îles surtout, la prospérité des Grecs continue. D. C. «la
constate à Chios, à Samos, qui a aussi ses belles femmes»[145].
Seulement les hommes paraissent, à Constantinople, «glorieux, paillards
et ils abhorrent le travail au-dessus de tous les hommes», les femmes,
«assez enjouées avec leurs amans» n’ayant pas «la propreté des
Turques»[146]. Delacroix décrit les sujets orthodoxes du sultan à Péra
ne nourrissant leurs gens «que d’un peu de pain mal cuit, de ris, de
lait aigre, d’oignons, d’ail et très rarement de viande», alors que
leurs femmes babillardes envahissent les églises comme «un bureau
d’adresse où se distribuë tous les dimanches les nouvelles de ce qui
s’est passé pendant la semaine chez les unes et les autres»[147]. On
voyait même du côté de la Bulgarie de beaux costumes anciens, des
chemises «brodées à l’entour des fentes de fil de diverses
couleurs»[148].
[145] P. 108.
[146] P. 313-314, La Boullaye-le-Gouz, p. 394.
[147] D. C., ouvr. cité, p. 73-74.
[148] «Quant à la personne du Grand Seigneur, il faut convenir que des
émeraudes, des rubis, des diamans sales et le pierotage dont les
queues de ses boutons sont garnies ne répondent point à l’ornement
que pourroit avoir un si grand empereur. Adjoutez... qu’il n’a point
de gardes, ny de cavalerie qui le suive et que toute sa Cour
consiste en six personnes qui ont chacun douze ou quinze valets plus
ou moins»; I, p. 107. Il parle ailleurs des «revendeurs,
chinquelliers, merciers, tailleurs, trouppe risible..., Louvre
ambulant», p. 271, 293.
La société militaire ottomane conservait l’ordre admirable que Galland
constate et qu’un autre des voyageurs de cette époque, Delacroix,
conteste uniquement pour faire mieux valoir la richesse et la splendeur
de la force militaire française à cette époque et de la cour de Louis
XIV. «Ils estoient», dit Galland (les janissaires), «assés proches l’un
de l’autre, dans un très grand silence et dans une modestie qu’on auroit
peine à rencontrer parmy la soldatesque de Sa Majesté.»
Sa Majesté, ce n’est pas, bien entendu, Louis XIV, mais encore le
sultan. La discipline, la soumission à l’égard du sultan se conservent
encore, et c’est ce qui a contribué à rendre capable de défense cette
société ottomane, menacée par tant d’ennemis.
Ailleurs, le même Galland décrit ainsi le cortège impérial: «Je n’avois
rien veu qui approchât de la beauté, de l’éclat et de l’apparence
surprenante de la sortie hors d’Andrinople que Sa Hautesse fit en ce
jour pour se mettre en campagne. Toutes les descriptions d’entrées, de
triomphes, de tournois, de carouzels, de macareades et des jeux faits à
plaisir que je me souviens avoir leues dans les romans n’ont rien qui
doive les faire entrer en comparaison avec la pompe de celle effective
que je considéray exactement avec tous les estrangers chrestiens qui s’y
trouvèrent... J’ay de la peine à croire que, dans aucune cour de
l’Europe, si on excepte celle de France, on puisse rien entreprendre de
plus beau. Il n’y a point d’éloquence assés forte ni d’arrangement de
paroles assés bien ordonné qui la puisse faire concevoir à l’esprit
humain... Il faut l’avoir veu soy-mesme pour le pouvoir
comprendre[149].»
[149] P. 123.
L’ancienne vertu de tolérance se conserve intacte et les porteurs de
chapeau sont acceptés comme des étrangers auxquels on témoigne toute la
«condescendance souhaitée»[150]. «Bien souvent, dit Grelot, dans les
caravanes c’estoit à qui me feroit le present de quelques fruits, de
quelques tassées de café ou de sorbet, et je me souviens mesme de
n’avoir jamais guère mieux passé le tems que durant les quinze jours de
caravane que je mis au voyage depuis Alep jusqu’à Dierbeker[151].» On
chante en turc, en arabe; on rit sans malice lorsque le voyageur, prié,
entonne une chanson française[152]. La «netteté» se conserve aussi: «On
ne voit point dans l’Orient ce qui arrive et qui se souffre dans toutes
nos villes, sçavoir les dehors des temples infectez de l’urine et des
autres excremens de ceux qui ne devroient s’en approcher qu’avec crainte
et respect[153].» On mange peu et l’«épargne qu’ils font sur leur bouche
enrichit les familles». La religiosité ancienne se maintient: «Il seroit
à souhaiter», écrit le même voyageur, «que tous les chrétiens qui
manquent de respect pour les temples et qui n’ont aucune attention aux
prieres qu’ils y font pûssent quelquefois observer de quelle maniere les
Turcs s’acquittent de l’étroite obligation que tous les hommes ont de
prier Dieu avec beaucoup d’humilité et d’attention[154].»
[150] P. 144.
[151] P. 225.
[152] _Ibid._, p. 225-226.
[153] _Ibid._, p. 241-242 (avec des détails curieux sur les
précautions d’hygiène des Turcs).
[154] P. 253.
Un noble français, vivant dans la suite de l’ambassadeur d’Angleterre,
trouve en 1687 que les Turcs, «generalement, sont bons, droits,
affables, inviolables dans leur parole, intéressez veritablement, mais
non assez pour mériter le nom d’avares, dont on les qualifie
ordinairement». Il constate qu’«ils se rendent exactement les uns aux
autres ce qu’ils se doivent». Et ailleurs: «Ils ne sçavent ce que c’est
que des dez, des cartes, de jouer pour de l’argent, etc..., jeux qui
gâtent, disent-ils, l’amitié ou la société. Les jeux de coquille ou
d’une espèce d’échecs sont leurs innocents passe-temps[155].»
[155] Le Mottraye, _Voyages_ (voy. plus loin), p. 92-93, 228, 259-260.
* * * * *
Il est vrai cependant que, depuis longtemps déjà, comme nous l’avons
déjà signalé, la défense de cet énorme empire est considérée, malgré les
succès de la guerre de Crète, comme insuffisante. Dès la moitié du
siècle, D. C. constate que la paix est tellement goûtée qu’on ne veut
plus aller aux armées. Dans telle expédition de Pologne, «il sembloit
que l’on y trainast les capitaines et les soldats, tant ils y alloient
contre leur volonté. Quelques-uns des plus grands d’entre eux offroient
de l’argent pour en estre exempts, les autres faisoient voir qu’ils
rendroient plus de service demeurant dans le païs que s’ils alloient à
l’armée». Les janissaires sont devenus des rebelles qu’il a fallu
massacrer[156]. En Chypre, on promène les troupes, on leur fait faire du
bruit pour cacher le défaut des hommes[157]. A Constantinople même, en
1619, des Français, des marchands durent collaborer à défendre la
capitale contre les pirates cosaques. Et cet écrivain croit qu’après une
victoire aux frontières on pourrait marcher à la tête d’un soulèvement
des chrétiens jusqu’aux murs délabrés de Constantinople[158].
[156] P. 253-254.
[157] _Loc. cit._, p. 340.
[158] _Ibid._, p. 199-200.
Aussi l’idée de la croisade, sous les auspices de laquelle le siècle
avait commencé en France, est-elle très vivace dans les premières années
de la majorité de Louis XIV. Il y a eu, sans doute, vers 1660, pendant
le siège de Crète, et plus tard même, lorsque les vaisseaux français ont
paru devant les Détroits, à l’époque où les Turcs n’étaient guère
aimables à l’égard de certains ambassadeurs français un courant de
croisade, qui était lui-même en relation avec l’idée qu’a eue, au
commencement du siècle, le duc de Nevers de ressusciter pour lui
l’empire byzantin[159], et en même temps avec la participation très
fréquente et enthousiaste des cadets de familles de France à ces
entreprises de piraterie dans la mer Méditerranée, qui avaient un
caractère officiel, puisque c’était le grand-duc de Toscane et les
chevaliers de Malte qui les organisaient. On peut faire une longue liste
de chevaliers français, descendant d’assez grandes lignées de province,
qui s’inscrivaient parmi les croisés pirates et certains d’entre eux,
plus tard, se sont fait porter sur les registres de la marine officielle
française.
[159] Cf. _Les Mémoires de M. le duc de Nevers, prince de Mantoue,
pair de France, enrichis de plusieurs pièces du temps_, Paris, 1665,
2 vol.
Dans les notes ajoutées à l’édition définitive du voyage de
Choiseul-Gouffier, dont il sera question, dans la suite, il est fait
mention d’un travail qui se conserve à la Bibliothèque nationale et dont
le titre dira combien les préoccupations de croisade étaient sérieuses
pour les ministres de Louis XIV, même à une époque assez éloignée:
«Estat des places que les princes mahométans possedent sur les costes de
la mer Méditerranée, et dont les plans ont esté levez par ordre du Roy à
la faveur de la visitte des eschelles du Levant, que Sa Majesté a fait
faire les années 1685, 1686 et 1687, avec les projets pour y faire
descente et s’en rendre maistres[160].» Il est dû vraisemblablement à la
mission officielle d’Otières et de Plantier, à un moment où des Couches
envoyait son _Voyage au Levant_ (1686), avec des notes sur les
Détroits[161].
[160] Laborde, ouvr. cité, p. 58, note, et 59, note 1.
[161] IV, p. 33 et suiv. Le ms. porte la cote Suppl. français, nº 19.
Le siècle finissait donc par des croisades en l’air, mais sur la terre
il y avait un commerce rémunérateur qui les empêchait de se déclencher.