Tout le monde

Va deviser privement avec elles,

Excepté moy.

Il a connu aussi un coin d’Asie, de «Minerasie». Il y a vu les

caravanes:

Cameaux chargez en chemin se presentent,

Turcs viateurs cognoissent et bien sentent

Que ie ne suis, à me veoir à ma mine,

Extraict de leur naturelle origine.

A Magnésie, voici le fils de Soliman:

... ieune prince et beau personnage

Qui monstre bien au visage severe.

Sous ce gouvernement:

Le peuple est si pauvre et mechanique,

Tant oppressé de tyrannie inique,

Qu’il n’a povoir les beaux champs cultiver.

Enfin le voyageur arrive à Constantinople, qu’il trouve digne d’être

comparée à Paris,

Au grand Paris égal en quantité,

Mais non si bien basti et habité.

Il décrit les quatre mosquées impériales et s’arrête surtout à

Sainte-Sophie--«ce subiect toutes langues surmonte»--dont il regrette

que les belles mosaïques aient disparu sous l’horrible badigeon des

Turcs.

* * * * *

II.--Deux voyageurs appartiennent à une autre catégorie. L’un représente

le type du jeune noble voyageant pour se distraire, mais les yeux

ouverts à toute scène et cérémonie, à tout aspect inattendu de ce monde

si différent et ne négligeant ni la plaisanterie, ni l’esprit

d’à-propos.

Philippe du Fresne Canaye († 1593)[15], qui se rendit en Orient l’an

1573, peu favorable à ces tyrans turcs, qui aiment à se moquer de

l’intrus chrétien, a connu cependant la description archéologique de

Gyllius et celle de la vie turque qu’avait donnée l’Italien Ramberti.

Rencontrant à Raguse, habitée par des «singes», des Vénitiens et digne

d’être considérée aussi à cause des belles dames honnêtes et discrètes,

sans fard et timides, qui paraissent derrière les vitres, l’évêque

d’Acqs, ambassadeur du roi, revenant de Constantinople, il s’accroche à

cet ecclésiastique qui retourne vers la capitale turque. Le voyage est

fait par terre, à travers la Bosnie, où çà et là il y a quelques

Ragusains, et le pays des belles femmes serbes, bien parées. Arrivé à

Constantinople, après quarante-six jours de route, il prend part aux

audiences chez le grand vizir et le sultan Sélim II, lui-même, l’œil

trouble et mauvais, les joues bouffies par la boisson, sous les longues

moustaches blondes, pauvre «ombre et souffle de Dieu», dont tout dépend

et devant lequel tout soldat doit jeter les armes. Il assiste au «petit

baïram», au passage de Sélim à la mosquée, Cigala, le renégat, près de

lui, tout un monde suivant, avec de très beaux chevaux, dont le vieux

coursier de Soliman le Magnifique. Il aperçoit «l’ombre et le souffle de

Dieu» dans les jardins, où le bostandschi-bachi lui offre un bouquet de

fleurs, alors que muets ou nains gambadent autour de lui. Il voit partir

la flotte de Piali-Pacha, les femmes, parmi lesquelles une sultane,

venant dans les caïques pleurer la séparation. Il a parlé à tel Turc

ayant fait trois fois fonction d’ambassadeur en France, «Aschlih-Murath,

bey en Barbarie», qui accuse le Pape d’être responsable des guerres de

religion en France et propose qu’on en finisse avec Condé, l’invitant à

quelque solennel banquet, et, quand il serait venu sans défiance dans le

palais du roi, l’introduire seul en quelque chambre et l’y étrangler.

Son récit est comme une chronique de Stamboul, jusqu’à l’exécution du

prophète contre l’Islam, regretté par cinq cents janissaires gagnés à sa

doctrine. Il a vu passer le patriarche grec, avec son chapeau de damas

bleu à croix de velours noir, avec sa robe noire aux trois bandes de

damas bleu. Il a pris part peut-être à la noce de la fille de Piali, où

il a admiré les girandoles, et certainement à celle du Pérote Scudi.

[15] Le _voyage du Levant de Philippe du Fresne Canaye_, publié et

annoté par _H. Hauser_, Paris, 1897.

Dans son _Itinéraire d’Antibes à Constantinople_ (1544), Jérôme Maurand,

d’Antibes[16], donne plutôt la chronique des entreprises de Barberousse,

le terrible amiral de Soliman Ier, sur la côte occidentale de l’Italie:

témoin des dévastations et de ces massacres inhumains accomplis par les

Barbaresques, la pire engeance de toute la Turquie--il paraît qu’une

superstition insensée et infâme leur fit tuer dans une église des

vieillards pour prendre leur fiel, nécessaire à des incantations--il ne

pouvait que qualifier de «plus que tigres» les bandes du «roi d’Alger».

On trouve chez lui cependant des notes intéressantes sur les familles

levantines de Péra, un Compiano à leur tête, et surtout sur les

différentes apparitions du sultan, dont il sera question dans la

suite[17].

[16] Publié par Léon Dorez, en 1901. La _Cosmographie_ de François des

Belle-Forest, en partie d’après celle de Sébastien Münster, ne

contient (Paris, 1575) que des détails pris dans les livres.

L’auteur dit cependant qu’il a été lui-même voyageur (préface du

volume II).

[17] Il a eu jadis entre les mains «uno libreto... del signor Johani,

gentil homo peroto et drogamano de la Maestâ cristianissima», qui

lui fut pris par l’évêque Pelicier; p. 252. Texte italien et

traduction française.

Mais un voyageur qui n’a ni attaches, ni devoirs, est ce sieur Jean

Palerne, Forésien, dont le récit, d’une charmante simplicité rieuse, ne

parut qu’en 1606[18]. Ancien compagnon de guerre de son maître, ce

gentilhomme, dans la compagnie d’un Melïnoys anonyme, s’en va, en dépit

de deux naufrages, stoïquement supportés et abondamment racontés, en

1581, à Alexandrie, où il apprend «qu’est-ce que caravane», comment on

couve les œufs d’une façon artificielle et on s’égratigne, pour se faire

aimer, sous la fenêtre d’une belle musulmane, sans compter une infinité

de détails sur la société musulmane d’un peu partout. Curieux de tout

apprendre, il est informé en Chypre qu’on avait découvert, avec les

Vénitiens, «la sépulture de Vénus, où il y avoit quelques charactères

qui avoyent esté interpretez», prouvant que ce ne fut pas «une chose

feincte», mais bien «une grande courtisanne», adorée ensuite parce

qu’elle avait été belle; un «magnifique» garde même pieusement à Venise

la tête de la pécheresse. Une large description, pleine de couleur et

d’entrain, des fêtes pour la circoncision du fils aîné de l’empereur

turc, «beau ieune prince», passant sur «le plus riche» cheval, pendant

que la musique faisait «retentir l’air et la terre» et que les _aspres_

pleuvaient sur la foule, avec les scènes de guerre, de victoire turque

qui fait fuir, dans les cités prises, les pourceaux que sont les

chrétiens, avec les «bastelleries» et «choses estranges» des «danseurs

sur la corde», des «pellians» (_pechlivans_) ou athlètes, avec les feux

d’artifice «comme si tous les tonnerres, foudres et esclairs y fussent

esté», avec les «comedies, tragedies, meslées de danses, sauts,

gambades, _vireuores_, tourdions, fissaignes, remuements, morisques et

chansons accompaignées de ioustes, tournois et masquerades..., combats

et escarmousches, batteries, assauts, mines, contremines, feux

d’artifices, villes forcées, esclaves à la chaisne», finit ces pages qui

ne sont guère négligeables pour l’historien des mœurs de l’Empire

ottoman à une époque où la splendeur du règne de Soliman éclairait

encore un présent amoindri.

[18] _Pérégrinations du s. Jean Palerne, Foresien, secretaire de

François de Valois, duc d’Anjou et d’Alençon, etc., où est traicté

de plusieurs singularités et antiquités remarquées es provinces

d’Égypte, Arabie déserte et pierreuse, Terre Saincte, Surie,

Natolie, Grece et plusieurs isles, tant de la Mer Mediterranée que

Archipelagues_, etc., Lyon, 1606.

A côté d’elles, les quelques notes sur la Syrie et l’Égypte de

Villamont,--chevalier maltais qui se rend en Orient en 1588[19], avec le

regret de ne pas pouvoir rivaliser dans ses futurs récits avec les

«grands et rares esprits et sçavans cosmographes et chorographes qui

florissent auiourd’huy en la France»--, apparaissent bien maigres.

[19] _Voyages du seigneur de Villamont, chevalier de l’Ordre de

Hierusalem, gentilhomme du pays de Bretaigne_, Paris, 1595. Il lui

arrive de piller Belon, comme aux fol. 233-234.

* * * * *

III.--Le voyage purement pittoresque, de simple curiosité naïve, est

représenté à cette époque par le baron de Fourquevaux, François Pavie,

âgé à peine de vingt-deux à vingt-trois ans. Se trouvant à Venise, qu’il

ne croit pas devoir décrire, il s’associe à un Biancourt, et plus tard à

deux autres compagnons français, Montalais et de Fontaines-Milon, et à

un Allemand de Bavière destiné à mourir en Terre Sainte, pour

entreprendre un pèlerinage. Tout en citant Homère et en parlant, d’après

Justin, de «l’escole publique de paillardise» tenue par Vénus, qui

«permit à tous ses subjects de se veautrer», et d’autres anciens, il

s’intéresse beaucoup au cours de la traversée, agrémentée de tempêtes,

aux «petits raisins» de Zante, «d’assez de resqueste en France», aux

caloyers grecs, aux salades de «beccafigues» en Chypre, à la variété de

peste qui y est la _petequi_. Puis aux «religieux chrestiens de la

ceinture» que sont les «nazerans», aux «courtoisies moresques», qui

consistent à lui dire qu’il «n’estimoit ny moy, ny le consul non plus

qu’un crachat qu’il me jetta au visage», aux chrétiens forcés en Syrie

de devenir empaleurs des condamnés. Échappant à la fièvre d’Alep, où il

est traité par «sire Pierre Vien, marchand françois», et par un

Vénitien, il s’en va, avec deux jeunes Niçois en quête de raisins, à

Damas, charmé de voir en chemin les gazelles qui, «sans s’espouvanter,

paissent l’herbe assez pres des passants», les petits chevreaux plus

jolis que «ces petits chiens de Lion dont nous faisons tant d’estime».

Il y découvre le café, «un bruvage qui se fait d’une graine noire portée

des Indes..., laquelle ils brisent et font bouillir avec de l’eau, la

prenant dans des petites escueles de terre blanche, presque pareille à

la porcelène, le plus chaut qu’ils le peuvent humer, exprimentant ceste

boisson souveraine pour garder de dormir, propre à descharger les

defluctions de la teste, ayder à la digestion, tuer les vers et faire

beaucoup d’autres effects..., et y a par toutes les villes des maisons

ordonnées où ils le vont boire» sans compter des plaisirs d’un autre

ordre, qui indignent à juste titre le voyageur, les «bateleurs et

saltimbanques» y étant une préparation: «on est assis et rangé comme à

un sermon». La caravane d’un _sandschac_ le mène à Jérusalem, d’où, en

dépit des «demi-diables» arabes, il arrivera à Damiette, au Caire, à

Alexandrie pour admirer chameaux, «cocodrilles», caméléons et

ichneumons, Abyssins, «bedoïnes», c’est-à-dire «vilageoises ou

paisantes», et chercher des «petites statues de pierre bleue» dont il

fit l’achat, qui sont bonnes pour les «estonnements et grandes cheutes».

Il a la surprise de trouver dans cette _Babyloine_ d’Égypte des

huguenots de France, observant pour leur culte les édits de restriction

décrétés chez eux, et la douleur d’y rencontrer des prisonniers de sa

race, anciens pirates maltais. Rhodes, où on relègue les chrétiens de

passage hors des murs, Chio sont passées en revue, et dans la seconde de

ces îles on retrouve, avec le mastic qu’elles «machent et remuent» dans

leurs «babines» à l’église, ces femmes dont «la beauté à la vérité est

grande et se voyent pas de païs où les femmes soient en general si

belles, ayant les Ciotes, oultre ce don de nature, si bonne grace et

tant d’affeterie de leur langue grecque que bien heureux est celuy qui

peut eschaper de leurs mains, mesmes les estrangers, qu’elles

s’efforcent de faire toutes les sortes de faveurs qu’elles peuvent». A

Constantinople, Fourquevaux trouve comme «agent pour le Roy», «le sieur

Bertier de Lion..., personage digne de sa charge et qui faisoit très

bien l’honneur de son maistre». Çà et là, des renseignements nouveaux

sur ce monde turc dans lequel le Pacha d’Alep lui paraît «aucunement» le

parent de la dynastie. Le voyageur français entend le cri des muezzins

qui rivalisent de voix au point qu’il y en a tel qui crève; il contemple

les exercices des «schaenobates ou funambules»; qui «marchent et font

mille singeries sur une corde»; il fréquente tel Juif parlant français

et se disant de France, «lequel avoit la barbe si longue que le bout,

quoy qu’il fut de mediocre stature, luy touchoit et trainoit à terre,

laquelle il trouvoit ordinairement à une proportionnée longueur et

entourtilloit au tour de son col, bien plié dans un linge le reste»; il

aperçoit Mourad III, qui «se laisse voir peu souvent, ne bougeant guère

de son palais, du tout adonné aux femmes»; dans les églises il rencontre

des Turcs qui «sans violence ny mespris regardoient attentivement cette

difference de ceremonies», alors que le vendredi saint des chrétiens

«donnoient en passant des bouquets et des confitures aux belles

Perotes»; il décrit l’arrivée du nouvel ambassadeur de France, Lancosme.

Puis il conte plus rapidement son voyage de retour par la Roumélie, la

Bulgarie, le désert bessarabien au-dessus du poissonneux Danube, riche

en «boutargues», ce désert où les Cosaques font rage, détroussant tout

voyageur qui ne marche pas en caravane, puis les chemins moldaves

traversés par les chars à bœufs où les belles filles juchées sur des

pyramides d’œufs maintenus intacts s’en vont, des fleurs au chignon,

vendre leurs marchandises dans la bourgade voisine, par la capitale de

Jassy, près de laquelle un prince débonnaire, Pierre le Boiteux, juge

ses sujets sous une «frescade» à la façon de saint Louis. Et, comme déjà

le monde dominant des renégats commence à pourrir dans la jouissance

indolente du pouvoir, Fourquevaux taxe sévèrement, d’après ce qu’on lui

en a dit, l’ignorance des Turcs, indifférents aux grands vestiges de

l’antiquité, l’avidité des dignitaires qui «avec des presens peuvent

escorcher sans crainte de punition les villes ou les provinces...,

lesquelles leur sont baillées pour y aller commettre toutes sortes de

cruautez et d’extoursions», la décadence de cette «secte qui ne se peut

gagner qu’en les soulant de bonne chere ou bien de presens[20]».

[20] Ms. nouv. acq. franç. de la Bibliothèque nationale de Paris. La

partie concernant les Roumains dans nos _Actes et fragments_, I,

Bucarest, 1896.

La cour voisine de Valachie est décrite sous le règne du prince

Alexandre, en 1574,--sous un de ses successeurs, un mignon de Henri III,

Pierre «Boucle d’Oreille», _Cercel_; après 1580, c’est Jacques Bongars,

l’ambassadeur érudit, qui voyage, notant particulièrement, jusqu’au

Danube, les incidents de sa route,--avec les séances du Conseil des

boïars, avec les banquets où on boit «à la santé de Dieu» d’abord, avec

le voyage des chars princiers, les _carres dominesques_, qui portent le

tribut à Constantinople; tout cela est conté par Pierre Lescalopier,

ancien étudiant de Padoue, avocat de Paris. Lescalopier, dont le voyage

est en grande partie inédit, a vu aussi Constantinople et les régions

voisines[21].

[21] Sur le récit du premier (voy. plus bas); celui du second dans la

collection roumaine des _Documents_ Hurmuzaki, XI. Cf. notre

_Histoire des relations entre la France et les Roumains_, Paris,

1918, p. 47 et suiv.

Il part de Venise en février 1574 avec des conationaux et le Polonais

Michalowski, agent de l’aventurier Albert Laski, et arrive à Zara pour y

voir «les masques» et «la comédie». A Spalato, il se rappelle des

lectures qui l’ont instruit que là était le palais de Dioclétien: la

première description archéologique s’intercale. A Raguse, il constate la

fierté des «superbes» républicains. Comme beaucoup d’autres voyageurs il

critique le vêtement féminin et l’isolement dans lequel on tient femmes

et filles, surtout ces dernières. Mais, au lieu de se rembarquer, le

Parisien prend la voie de terre par Trébinié, et fait aussitôt la

connaissance des _caravan seraïs_, qu’il décrit longuement. Suivant la

route habituelle, Lescalopier touche au monastère de Saint-Sabbas, où on

lui «fit baiser ung grand os du bras du saint»,--et Juifs et Turcs font

la même chose,--il voit les femmes bulgares, «de grands plateaux sur la

teste ainsi que celles qu’en France on nomme égyptiennes», et il assiste

à la danse des fillettes, probablement pour demander au ciel la pluie.

Sofia lui apparaît avec ses marchands turcs, juifs et ragusains. Plus

loin, pendant le baïram des musulmans se font «brandiller», «tendant la

main pour atteindre des fruits, des ceintures, jartières et autres

bagatelles», qui pendaient d’une grande toile tendue au-dessus de la

«brandilloire». On lui raconte entre Philippopolis et Andrinople

l’histoire de «Tucassim Mresich», «roy de Moldavie» (le Kral serbe

Voucachine). Les mosquées de Sélim et de Mourad dans la dernière de ces

villes excitent son admiration; dans une chapelle un prêtre ragusain dit

la messe; à Loulé-Bourgas, ce qui attire l’attention c’est l’édifice,

auquel est réuni un _caravan seraï_, qu’est en train de faire bâtir le

grand vizir Mohammed Sokoli. A Tschorlou est la place de plaisance de

«la sultane Rousse», de la Roxolane du grand Soliman. Arrivé en avril à

Constantinople, le voyageur est abandonné par le _tschaouch_ impérial

qui était dû à son compagnon Massiot, secrétaire de l’ambassadeur de

France, François de Noailles, évêque d’Acqs. Celui-ci sauve ses

conationaux des ennuis de la douane. Une chronique de la capitale

ottomane suit: audience de l’évêque au vizir, préparatifs de l’attaque

contre Tunis et la Golette avec l’empalement des retardataires; passage

du sultan à la mosquée et aux jardins de Scutari; arrivée du vicomte de

Tavannes et d’un sieur Dugué, venant de Pologne; spectacle des chevaux

du sultan menés «aux herbes». Les «bastelleries» ne sont pas oubliées

par ces visiteurs de mosquées et de curiosités. Mohammed Sokoli se

montre tout «étonné de la curiosité des François qui sans affaire

expresse et pour ung plaisir qui estoit plus tost un malaise venoient si

loing». Péra apparaît au Français pareille à Orléans «en grandeur», ses

«Pérotins» établis aussi à Galata, dont le nom viendrait de «gala», en

grec: le lait, portent «de longues robes et rubans et en teste raze une

calotte et par-dessus une toque de drap ou de Mantoue»; le luxe des

femmes, qui se «fardent au possible et employent tout leur avoir à se

vestir et parer, avec forces anneaux aux doigts et pierreries sur la

teste, la plus part desquelles fauces», est aussi relevé.

Pendant que d’autres Français, dont un d’Harcourt, font le pèlerinage de

Jérusalem[22], Lescalopier prend la même voie du Nord que Fourquevaux,

mais en se dirigeant par la Valachie vers la Transylvanie, où il croit

pouvoir négocier lui aussi, avec le sieur Normand, le mariage du jeune

prince Jean Sigismond Zapolya avec une dame de la cour de France, Mlle

de Châteauneuf[23].

[22] Un renégat français, Adam, ancien calviniste, à Constantinople.

[23] D’après un ms. de la Faculté de médecine de Montpellier, Edmond

Cleray, dans la _Revue d’histoire diplomatique_, XXXV (1921), p. 21

et suiv.

Parmi les descriptions de pèlerinages, celle de Possot et Charles

Philippe (_Le voyage de la Terre Sainte_, éd. Schéfer, 1890), en

1532, contient de nombreux détails sur la splendide et dévote

Venise, des notes sur Chimaira d’Albanie, Castel Tornese, Patras,

Coron et Modon, Chypre et Crète, sur les Français qu’on dit

combattre sous le drapeau turc, sur le commerce vénitien en Turquie

(«marchandant ensemble lesdicts Turcs et Veniciens comme font les

marchans de Paris avec ceulx de Rouen») (Schéfer reproduit aussi des

passages du _Grand Insulaire et pilotage_ d’André Thevet, conservé à

la Bibliothèque Nationale de Paris, fr. 15.452-15.453). De ces

descriptions, celle de Jehan Thenaud (_Voyage et itinéraire de

oultre-mer_) a paru en seconde édition en 1884; celui de Jacques le

Sage (_Gistes, repaistres et depens_; 1515) de Cambrai vers 1520,

puis en 1851; celles, en latin, de Barthélemy de Salignac

(_Itinerarum Terrae Sanctae_) à Lyon en 1525. Celui d’Arfagart (_Le

voyage de Hierusalem_, Bibl. Nat., français 5642, fol. 334 et suiv.)

et de Gachi (dans une collection privée) sont encore inédits.

Thenaud a fait partie d’une mission au Soudan, en 1511, et son

récit, de la plus haute importance, mérite une analyse séparée que

nous entreprendrons bientôt. Voy. aussi _Le voyage de Hierusalem

fait l’an mil cing cens quatre-vingt-treize, contenant l’ordre,

despence et remarques notables en iceluy, par Nicolas de Hault_,

etc., Rouen, 1601.

* * * * *

IV.--Nous allons parler maintenant d’un autre groupe de voyageurs, d’un

groupe cohérent et solidaire. Ils ont connu la société ottomane à

l’époque où la France était représentée à Constantinople par d’Aramon,

c’est-à-dire vers 1550. On y rencontre à côté des représentants du roi

de France des gens de leur suite dont certains étaient de médiocres

lettrés; d’autres cependant peuvent être comptés parmi les principaux

représentants de l’esprit de la Renaissance à cette époque, comme ce

Gyllius[24] qui a donné la première description circonstanciée des

antiquités de Constantinople, dans un ouvrage latin qui a eu une grande

fortune et la méritait, car l’auteur peut être considéré comme le

créateur de l’archéologie byzantine.

[24] _De topographia Constantinopoleos et de illius antiquitatibus_,

Lyon, 1561. Thevet (voy. plus loin) mentionne (p. 76) «Monsieur

maître Pierre Gillius, homme de bon savoir».

Nous trouvons d’abord le «Journal» (1547-1548) de Jean Chesneau, _Le

voyage de M. d’Aramon, ambassadeur pour le Roy en Levant, escript par

noble homme Jean Chesneau, l’un des secretaires dudict seigneur

ambassadeur_ (Paris, 1887), publié par Ch. Schéfer, puis la _Lettre

écrite d’Alep en Surie par Jacques Gassot, à Jacques Thiboust, seigneur

de Quantilly, contenant un voyage de Venise à Constantinople, de là à

Tauriz en Perse et son retour audit Alep_ (éditions 1550, 1606, 1684).

En troisième ligne, la _Briefve description de la Court du Grand Turc et

ung sommaire du regne des Othmans, avec un abregé de leurs folles

superstitions, ensemble l’origine de cinq empires yssus de la secte de

Mahomet_ par F. Anthoine Geuffroy, ce chevalier de Malte, admirable

connaisseur du monde turc, et le seul qui en connaisse parfaitement la

langue. Ajoutons qu’il a pris part à la croisade des Impériaux du côté

de Modon et de Coron, qu’il a dû vivre en Turquie pendant longtemps,

qu’il n’y a pas une ligne de lui qui n’ait de valeur géographique,

ethnographique ou historique et que la tentative qu’il a faite d’écrire

une histoire des Ottomans jusqu’à la moitié du XVIe siècle peut être

considérée comme réussie: il emploie, en même temps, Froissart et des

résumés d’histoire de France dans son exposé, à côté de récits oraux,

qui doivent lui venir du milieu turc.

Il y a, en quatrième ligne, avant la traduction et le remaniement, par

Belleforest,--comprenant l’Orient roumain, slave, grec, turc,--de la

célèbre Cosmographie de Sébastien Münster, cette autre «cosmographie»,

du Levant seul, par André Thevet, d’Angoulême, publiée à Lyon en 1544.

Celui-ci est aussi un témoin tout à fait remarquable.

Rien ne dépasse cependant _Les Observations de plusieurs singularitez et

choses memorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et

autres pays estranges, redigées en trois livres_ par Pierre Belon du

Mans, dont il existe plusieurs éditions (1553, 1554-1555, 1558, 1588,

traduction latine 1589).

Belon, parti de Rome en 1549, est un grand naturaliste et, en même

temps, un observateur infatigable de la vie populaire. Il n’y a pas de

domaine de cette vie des masses profondes de l’Empire ottoman: paysans,

pêcheurs, bouviers, pâtres, etc., dont il ne connaisse les moindres

détails. Tout cela se trouve pêle-mêle dans ses chapitres avec la

description de tel poisson ou de tel animal plus ou moins fantastique.

Il revient plusieurs fois sur le même sujet, et il y aurait lieu dans

une édition nouvelle de présenter l’ouvrage de Belon de manière à

écarter toutes les notes inutiles sur la religion mahométane, qu’il

connaît plus ou moins, ainsi que sur les superstitions et les illusions

qui régnaient à ce sujet en Occident et à introduire un certain ordre;

on obtiendrait un texte tout à fait remarquable au point de vue de

l’information historique en même temps que de la valeur littéraire[25].

[25] Voy. aussi _Les portraits d’oyseaux, animaux, serpens, herbes,

arbres, hommes et femmes d’Arabie observez par P. Belon du Mans_.

Mérite une place à part le voyage de Nicolaï, les _Discours et histoires

véritables des navigations, pérégrinations et voyages faits en la

Turquie avec 60 figures au naturel_ (1568). Il nous dit qu’ayant

certaine difficulté à se procurer ces «certaines figures au naturel», il

s’est adressé à un ami, qui est allé au «bésestan», au bazar, y trouver

des femmes qui se sont offertes comme modèles, ce qui était encore une

occupation plus honorable que celle qu’elles pratiquaient

habituellement; pour une certaine somme elles ont consenti à se laisser

habiller de vêtements brillants et à poser.

Nous avons aussi, de Postel, la _Republique des Turcs et, là où

l’occasion s’offrira, des meurs et loy de tous Muhamedistes, par

Guillaume Postel, cosmopolite_, 1560.

En dehors du récit latin du voyageur, Nicolas de Mofeu, jadis

prisonnier, pendant trois ans, dans le château de Gran[26], sans

importance, et de celui de Gyllius, voici donc quels sont les

personnages pour la plus grande partie groupés, comme je l’ai dit,

autour de d’Aramon, qui nous fournissent de nouvelles informations.

[26] _Soltani Solymanni, Turcarum imperatoris, horrendum facinus

scelerato in proprium filium, natu maximum, Soltanum Mustapham,

parricidio, patratum, authore Nicolao à Moffeu, Burgundo_, Paris,

1556. Blessé en 1552 en Bulgarie, il fut mené en captivité où il

resta assez libre cependant.

Et d’Aramon est glorifié par l’un d’entre eux, Belon, pour avoir

favorisé ces observations:

«Il a tant aimé à faire plaisir à tous ceulx de la nation françoise ou

qui estoient du party françois, qu’il n’arriva onc homme à

Constantinoble, de quelque condition qu’il fust, s’addressant à luy,

qu’il ne l’ait humainement receu et faict traiter en son logis.» Il

délivre des prisonniers. «Et, quand quelques François viennent à

Constantinople, oultre ce qu’il leur fait donner tout ce qui leur est

nécessaire, aussi les fait revestir s’ils n’ont des habillements... Et,

quand un François est ennuyé d’estre en ce pays-là, il luy donne de

l’argent selon son estat, autant qu’il luy en fault pour retourner en

France. Et, s’il congnoist qu’il soit de race noble, après l’avoir

traité honorablement comme soy-mesme, finablement il luy fait donner

montures et autres choses necessaires. Et, comme il ne s’ennuya iamais

de la despense qu’il luy ait convenu faire pour l’arrivée des plus

grands personnages, tout ainsi il ne desdaigna iamais de faire plaisir

aux plus petits compaignons[27].»

[27] Fol. 69. Cf. fol. 75 vº.

Mais tâchons de préciser cette attitude commune du groupe qui se trouve

autour de d’Aramon, à part la curiosité inextinguible des choses

orientales qui fait le charme de leurs récits.

Ils se distinguent essentiellement de leurs prédécesseurs du XVe siècle.

Le pèlerinage, les lieux saints ont pour eux un intérêt médiocre; ils

retrouvent, çà et là, quelque chose de ce qui formait, pour les autres

voyageurs, l’attrait principal de l’Orient: ils parlent de la citerne de

Joseph, «un oratoire où son père le venoit plorer», du tombeau de David,

du monastère de Sainte-Anne, «dont la seur de Godefroy de Billon a été

abesse». Mais, quand il s’agit d’évoquer d’une façon plus approfondie

ces souvenirs religieux, alors l’auteur que nous citons, Chesneau, dira

qu’il en laisse la dispute à «Messieurs les théologiens». Et ailleurs:

«Je puis dire qu’il n’est pas besoing d’aller en Hierusalem pour trouver

Jesus-Christ, parce que le trouve bien en sa maison qui veut et

continueray d’escrire d’autres lieux qu’avons veuz, encore que ce ne

soit chose qui fut d’ediffications. Mais, d’autant que l’on les monstre

à tous pellerins qui y vont, leur declarant les pardons qu’ils mesritent

à les visiter, je ne veux les obmettre.» Et Belon dit, à propos de

Sainte-Sophie: «Quiconque l’aura veue ne prendra plus d’admiration de

regarder le Pantheon de Rome, qu’on nomme en vulgaire Saincte Marie

Rotonde.» A Brousse il croit retrouver, cependant, «la grand espée de

Roland[28]».

[28] Chesneau, p. 113, 123, 124, 131.

Donc, c’est parce qu’on montre les vestiges religieux qu’ils en parlent,

mais aucun sentiment ne les dirige vers ces souvenirs, parfois

enfantins, comme celui qui, en Égypte, s’attache à la Vierge Marie, non

seulement «lorsqu’elle fuyoit la fureur d’Hérode», mais aussi à la place

«où l’on dict que la dicte Vierge lavoit le linge de Nostre Seigneur,

près de laquelle y a une petite fenestre où elle se cachoit»[29].

[29] II, p. 203.

Il leur arrive parfois de faire de la morale à leurs contemporains,

parlant d’autres temples que ceux des chrétiens, des mosquées, signalant

le grand silence et l’ordre parfait qui y règnent. Et ils ajoutent que:

«ce seroit une mauvaise recepte pour ceux qui font l’amour aux

églises»[30].

[30] De même, cf. Gassot: «mauvaise recepte pour ceux qui vouloient

faire l’amour» (p. 10).

Il n’est pas besoin de dire que tous ces voyageurs sont attirés tout

particulièrement vers les choses de l’antiquité. Il n’y a pas de

localité de l’Europe ou de l’Asie où ils ne cherchent d’anciens murs,

des médailles. Leur langage même se ressent de ce changement d’âme.

Nicolaï parlera ainsi, dans sa préface, d’Adam _l’archétype du genre

humain_; il proclamera l’homme «prince des animaux»; il parlera de la

«sphère lunaire», du «septentrion meridian», racontant la coutume des

Turcs qui habituellement ne boivent pas de vin, mais «quand ils le

prennent aux Juifs, aux Grecs, aux Arméniens, s’en enivrent»; il

intitulera le vin «doulce liqueur septembrale et bacchique», et montrera

les Turcs «se plongeant iusques au chef au sang de la terre», la

boisson.

Mais, ce qui doit être signalé en même temps, chez tous ces voyageurs,

c’est une curiosité ardente. Ils partent avec le désir de voir le plus

possible de choses nouvelles et curieuses et, en même temps, avec un

orgueil humain, avec une conscience de la puissance de l’homme que leurs

prédécesseurs du XVe siècle n’ont jamais connus.

Voici ce que dit Thevet: «Quel est ce nouveau Anacharse ou Cosmographe

qui, après plusieurs auteurs tant anciens que modernes, peult inventer

quelques choses nouvelles? Mais ie leur demande: nature s’est-elle

tellement astreinte et assugettie aux escris des anciens qu’il ne lui

fust loisible au temps à venir varier et donner alternative vicissitude

aux choses dont ils auroient escrit? Seroit-il raison que ce de

nouveauté que de iour en iour elle produit en diverses contrées qui n’a

esté aux anciens inconnu pour n’estre avenu de leur tems, et à la plus

part des modernes, pour en avoir fait la recherche, deust estre supprimé

en silence[31]?»

[31] P. 3-4.

Ils ne cherchent donc pas seulement les traces des anciens, mais, se

rendant compte qu’il y a eu des changements depuis la fin de

l’antiquité, ils entendent parler de ces nouveautés et donner à leurs

récits un autre cachet que celui d’une reproduction archéologique. La

nature, ayant une fois produit, peut-elle rester «à iamais ocieuse et

stérile»?

Ils sont parfois indignés de ne pas trouver de guides dans leurs

recherches, et combien sont touchantes ces paroles de Gyllius, qui,

s’adressant aux Grecs, les trouve indifférents et même haineux, pour des

motifs de religion ou par ignorance, à l’égard des Latins, des Francs:

«Que puis-je faire, moi, un étranger, que n’ont pas informé les vestiges

des édifices anciens, ni les statues, ni les inscriptions, ni les

monnaies, ni les habitants préoccupés d’antiquité, lesquels en sont au

plus haut degré éloignés, et empêchent plutôt celui qui fait une

enquête, de sorte que je n’ai rien osé librement mesurer, ni rien

demander, non seulement des barbares, mais pas même des Grecs, auxquels

rien n’est plus étranger que les lettres, rien de plus ennemi qu’un

latin, qu’ils mordent comme des chiens?»

Après avoir rendu compte de l’attitude de nos voyageurs et laissant de

côté ce qu’ils disent, et qui est pourtant fort intéressant, sur les

curiosités et les belles choses anciennes ou modernes qu’ils trouvent en

voyage,--voici pour la première fois des descriptions de Venise, que

leurs prédécesseurs du XVIe siècle ne considéraient que comme un point

d’embarquement,--arrivons maintenant à la manière dont ils décrivent les

populations chrétiennes qu’ils observent avant de finir par le plus

important: leurs considérations sur la valeur politique et morale du

monde turc.

Lorsqu’ils traversent à pied la péninsule des Balkans, les voyageurs y

trouvent des Serbes. Ils s’arrêteront avec intérêt aux costumes

populaires des habitants slaves de ces régions et ils admireront les

chemises ornées que ces populations savent broder. Ceci bien qu’on soit

un peu déconcerté en voyant le «chapeau faict de drapeaux, sans aucune

forme, ne façon», «les patenostres de verre et quelques pieces d’argent

et anneaux aux oreilles», et qu’ils s’effraient un peu devant

l’«ancienne coustume ou hypocrysie» d’hurler des lamentations aux

funérailles[32]. Et Thevet donne cette description de la race: «Or sont

les Esclavons gens de haute stature et bien douez, de ce que nature peut

conferer pour rendre la creature belle en perfeccion», mais «fort

adonnez à gourmandise et yvrongnerie... Les femmes sont plus petites,

vetues plus à la legere et ne s’enyvrent pas si facilement, à cause de

la grande humidité qui abonde en leur sexe, comme il appert par le cuir

doux et resplendissant. Touchant leur langage, certes, il est fort

sauvage et difficile à comprendre.»

[32] Chesneau, Thevet et Gassot. Belon parle de ces femmes

«eschevelées et espoitrinées, monstrant leur belle charnure».

Ils admirent, tous, ces femmes de Chio que nous évoquions plus haut,

encore libre jusqu’à l’expédition de 1566 de l’amiral turc Piali, ces

«belles femmes et filles chioises qui userent à noz endroits de toute

courtoisie et honneste liberalité». «Tout leur plaisir et estude ne tend

qu’à se bien parer et farder à fin de se monstrer plus aggreables aux

hommes.» Leur «beauté, bonne grace et amoureuse courtoisie» gagnent tous

les visiteurs enclins à la galanterie. Elles leur paraissent telles

qu’«on les iugeroit plustost nymphes ou deesses que femmes ou filles

mortelles».

Et Nicolaï donne même cette étymologie: Chio viendrait de χιὼν; ainsi ce

nom serait dérivé de la neige, tant les femmes y sont blanches[33].

Thevet est du même avis flatteur: «Il n’y ha nacion, soit en

chrestienté, ou autre part (que i’aye connue) plus secourable, ne qui,

avec plus grande civilité, s’offre à faire plaisir... Les dames

d’apparence et d’honneur et qui sont bien douées d’excellens dons de

nature sont de leurs maris avouees à faire bon recueil aux estrangers

et, principalement, aux François, ausquelz il est permis de deviser

privément avec elles en langue genevoise, sans crainte quelconque. Car

la chasteté des femmes de Chio n’est pas moins renommée que celle de

Padouë[34].» Ainsi finirent, écrit du Fresne-Canaye, «la superbe

mollesse et les voluptés chiotes». On verra qu’il s’était bien

trompé[35].

[33] Nicolaï, p. 51-52.

[34] P. 44.

[35] Cf. Belon, fol. nº 85: «Il n’est autre ville où les gens soient

plus courtois qu’ilz sont à Chio. Aussi est-ce le lieu de la

meilleure demeure que ie sache à mon gré et où les femmes sont plus

courtoises et belles... Les hommes aussi y sont fort aimables.»

Il y a aussi, dans Nicolaï, une description des luxueuses bourgeoises de

Péra qui sont catholiques, Italiennes, Levantines, ainsi qu’une critique

acerbe des grandes dépenses qu’elles font pour se faire valoir, par les

«ornemens de teste eslevés en coqueluche» et les «chausses avalées

jusques aux tallons». «Souvent, portent sur elles tout leur vaillant,

et, lorsqu’elles vont par la ville à leurs eglises ou aux bains, il n’y

a si petite bourgeoise ou marchande qui ne porte les robbes de velours,

satin cramoisy ou damas, enrichies de passemens et boutons d’or ou

d’argent, et les moindres, de taffetas et soyes figurées de Bursie

(Brousse), avec force chaines, mailles ou larges bracelets, carquans,

pendants et afficquets, garnies de diverses pierreries, les unes fines

et les aucunz de peu de valeur[36].»

[36] P. 78.

Et il qualifie ceci de «brillant attirail de la volupté et de

l’impudicité, car, si le mary ne peut ou ne les veut entretenir parées,

selon leur volonté et desirs, elles feront un ou plusieurs amys pour

fournir à l’appointement»[37].

[37] _Ibid._

«Les Greques», dit Belon[38], «principalement en Péra de Constantinoble,

ont plus de liberté qu’ès autres villes subiectes au Turc, car elles

vont par la ville avec une grande parure, et, principalement si leurs

maris sont quelque peu riches, seront tant fardées et ornées de parures

qu’elles auront les doigts chargez de bagues quasi iusques dessus le

bout des ongles, et ont tousiours mille petits fatras penduz au col avec

plusieurs chaines tant faulses que vrayes, et seront ceinctes de quatre

ou cinq ceinctures, les unes de fine soye, les autres d’or, les autres

entournées de pierreries tant bonnes que mauvaises. Elles sont richement

vestues de soye, tellement qu’elles portent toute leur richesse sur eulx

pour la monstrer. Mais on ne les voit en telz habitz que les iours de

festes, quasi en mesme equipage que celuy du iour de leurs nopces, et

diroit-on à les veoir aller par la ville que ce sont espousées.» Et

Postel, tout aussi ébloui, est d’avis que, pour «la bravetté des

Perottes», «il faudroit une royne ancienne pour comparaison»[39].

[38] II, fol. 199.

[39] P. 14.

On trouve en même temps, dans les récits de nos voyageurs, des tableaux

ruraux de toute beauté. Ainsi cette description de fête, en un village

de Crète. «Me trouvant», écrit Belon, «en un village champestre, au

logis du seigneur Jean Antoine Baroczo, assez pres de la ville de la

Sphachie, ie vey les paisants des villages d’alentour assemblez à une

feste, les uns avec leurs amoureuses, les autres avec leurs femmes,

tellement qu’il y a avoit moult grande compagnie. Et, apres avoir bien

beu, ilz se mirent à danser au plus grand chauld du iour, non pas en

l’ombre, mais au soleil, encor que ce fust le plus ardent iour de tout

le mois de iuillet. Et, combien que les ditz paisans fussent chargez

d’armes, toutes fois ne cesserent de danser jusques à la nuict[40].» Ou

bien ce sont les moines de l’Athos au travail. «Ne pensez pas», dit

Belon, «qu’il y en y ait un oyseux, car ilz sortent de leurs monasteres

de grand matin, chascun avec son oustil en la main, portants du biscuit

et quelques oignons en un bissac dessus l’espaulle, l’un une houe,

l’autre un pic, l’autre une serpe... Les uns beischent les vignes, les

autres buschent le bois, les autres fabriquent les navires... Les uns

sont cousturiers, les autres massons, les autres charpentiers, les

autres d’autres mestiers, travaillants tous en commun[41].»

[40] I, p. 22. C’est bien le même écrivain qui se rappelle, en

entendant crier les muezzins, les pastourelles qui chantent ès

landes du Maine autour Nouel (c. II, fol. 19 vº).

[41] «L’on trouvoit anciennement des bons livres grecs, escrips à la

main, en ladicte montaigne... Maintenant il n’y en ha plus nuls qui

sachent rien, et seroit impossible qu’en tout le Mont Athos l’on

trouvast en chasque monastere plus d’un seul caloiere sçavant... A

peine en pourroit-on trouver deux ou trois de chasque monastere qui

sachent lire et escrire»; fol. 37 vº. Cf. pour les Grecs en général:

«Tous les Grecs... sont pour le iour d’huy en si merveilleux regne

de ignorance qu’il n’y ha aucune ville en tout leur pays où il y ait

université et aussi ne prennent aucun plaisir à apprendre les

lettres et sciences.»

Puis, après les Esclavons et les Esclavones, les Chiotes, les Pérotes

grecques et latines, les Crétois, il va parler même de pâtres roumains

de la péninsule des Balkans: «Nous trouvasmes des pasteurs... qui

faisoient rostir des moutons entiers, excepté la teste, pour vendre aux

passants; lesquels ils avoient embrochez dedens des perches de saule,

mais ils en avoient vuydé les tripes et avoient recousu le ventre.»

Voici une recette orientale de rôti, très variée, on va en juger: ouvrir

le ventre d’un bœuf pour y introduire un mouton; ouvrir le ventre du

mouton pour y introduire une poule; ouvrir le ventre de la poule pour y

introduire un œuf: on s’arrête là.

Les Albanais, les _ergates_ qui font la récolte des Turcs paresseux et

de petit travail au labourage, «lents, tardifs et qui temporisent

grandement en leurs affaires», sont présentés revenant en bandes, comme

des savoisiens ou plutôt des «estourneaux»: «genre de petite demeure et

de grand travail»[42].

[42] Belon, fol. 61 vº. La même observation chez le gentilhomme

forésien mentionné plus haut.

Quant aux Juifs, ils sont «cauteleux plus que nulle autre nation» et ils

ont «tellement embrassé tout le traffic de la marchandise de Turquie que

la richesse et revenu du Turc est entre leur main»: «c’est la nation la

plus fine qui soit et la plus pleine de malice»[43].

[43] Belon, II, fol. 181.

Les Turcs, eux, leur paraissent avoir des qualités que l’Occident ne

connaît pas encore. Je passe par-dessus le récit des magnificences

orientales. Il y a ainsi dans Gassot une description splendide du palais

de Tébriz et il le trouve infiniment supérieur à tout ce qu’il a vu en

Occident; tous les châteaux des rois de France à cette époque ne

pourraient être mis en comparaison avec ces richesses persanes de

Tébriz[44].

[44] Fol. 24 vº.

Plus intéressant est l’éloge que ces témoins font de la masse populaire

turque que certains d’entre eux ont pu réellement voir, pénétrer et

apprécier.

La race est belle, la race des campagnes, qui n’est pas abâtardie par le

harem de la polygamie: «Il n’y a femme», dit Belon, «de quelque

laboureur ou rustique qui soit en Asie qui n’ait le teinct fraiz comme

rose, la chair tant delicate et blanche comme laict et le cuir si bien

tendu et une peau si bien polie qu’il semble toucher à un fin veloux...

Car elles ne sont point touchées de la lune ne du soleil et ne sortent

des maisons sinon quand elles se vont laver aux baings ou vont au

cemitiere prier pour ses morts.» Il les a vues sur «les terrasses des

maisons où elles demeurent tout le iour et chantent à leur mode en

compaignie de leurs voisines»[45].

[45] Belon, II, fol. 197.

De plus, ce sont, au point de vue hygiénique, «les plus nettes gens du

monde»[46]. Parlant des bains qu’on trouve partout, jusque dans la

dernière des localités (il n’y a pas de vizir, comme Ibrahim, qui,

voulant payer sa dette envers le sort qui l’a favorisé, n’emploie une

partie de sa grande fortune pour des routes nouvelles, pour des

fontaines, pour des caravanséraïs, pour des khans, pour des auberges, et

pour des bains). Postel s’écrie: «Je désire la pareille oportunité du

bain aux grans personnages et grandes cités de la chrestienté, comme

chose très saine[47].»

[46] _Ibid._, p. 199.

[47] Belon, fol. 30.

Les voyageurs signalent aussi la simplicité qui règne dans tout ce

monde: «Tout ainsi que les Turcs sont issus de vachiers et de bergiers

semblablement, ils en retiennent toutes les enseignes en leur façon de

vivre[48].» Ils sont restés «rustiques et paysans», «champestres» de

naissance. Leur dépense est minime et ceci les engage à rester

patriarcalement honnêtes: un «homme et deux esclaves et trois chevaux ne

despendent chasque iour en tout, l’un portant l’autre, plus de six

aspres, qui valent six carolus»[49]. Cette simplicité s’étend au domaine

des armes: il n’y a pas de point d’honneur, comme chez les Espagnols de

cette époque. Au contraire, les plus braves des Turcs sont ceux qui le

montrent le moins. Ils ont une discrétion, sous ce rapport aussi, que

l’on prise hautement: «Les Turcs ne deffinent pas la vaillantise ainsi

comme nous, car en Europe, si quelqu’un est touiours prest à se batre et

scait tourner les yeux en la teste et est balafré, iureur et colère, et

n’a gaingnié le point d’avoir dementi un autre, icelui sera mis en

perspective d’un homme vaillant, loué homme de bien. Mais les Turcs en

temps de paix se monstrent modestes et posent leurs armes en leurs

maisons pour vivre pacifiquement et ne voit-on point qu’ils portent

leurs cimeterres allants par la ville, mais, quand ils vont à la guerre,

lors scavent-ils mettre couteaux sur table quand il est temps et font

apparoistre leur vaillantise sur leurs ennemis, et ne sauroit leur dire

qu’ils se seront batuz entre eux. Et, s’il advenoit que l’un eust batu

son compagnon, pour cela ne sera il estimé vaillant. Il ont une coustume

moult seante de punir les délinquants à coups de baston.» Et voici

l’éloge de la bastonnade: «qui est la vraie façon d’umilier les superbes

et de punir ceux qu’on ne veult pas tuer»[50]. Donc il n’y aura pas de

draps, de lit de plumes, de «grasse» tous les jours, de souppe chaude

«et de vin comme chez les chrétiens, en temps de paix comme pendant la

guerre, où ils supportent tout mieux que «ne souloyent faire les

légionnaires et soldats romains»[51].

[48] _Ibid._, II, p. 191.

[49] _Ibid._, fol. 195.

[50] _Ibid._, p. 185.

[51] Belon, fol. 185 vº 186.

Cette simplicité, ils l’observent aussi dans la façon de tenir la

maison. Jamais, dans cette société ottomane, on ne verra la maîtresse de

céans «nette, lavée et parfumée», du reste, portant tout un trésor de

clés à la ceinture et on ne l’entendra jamais donner des ordres; il

subsiste entre maîtresse de maison et servante quelque chose de

l’ancienne égalité dans cette société d’une si charmante modestie[52].

Combien sont loin de cette attitude religieusement discrète les «braves,

testonnés, perruquets parfumés et hommes-femmes de deçà», s’écrie

Postel, ennemi des coutumes efféminées de «la Cour médicéenne de

Paris»[53].

[52] «Aussi n’est-ce pas la coustume en Turquie de dire: Madame a

commandé cela ou dire: Elle veult qu’il soit fait ainsi. Elles ne

portent pas de nos claviers penduz à leur ceinture pour acquerir le

nom de bonnes mesnagieres... Il suffit à un Turc... avoir un tapis

par terre pour s’asseoir.» Belon, II, fol. 184 vº. Cf. Postel, p.

14.

[53] Postel, p. 7-68.

Ils montrent, en même temps, une hospitalité et un esprit de charité

dont nos voyageurs, Postel en première ligne, sont obligés de faire

l’éloge. Les plus pauvres, ne pouvant pas donner d’argent, s’engagent à

travailler gratuitement aux routes et aux fontaines; les riches

appellent chez eux les voyageurs, qu’ils voient exténués sur la

route[54]. Du reste, c’est une ancienne coutume qui s’étend à l’Orient

tout entier. Il m’est arrivé de voir, en Transylvanie (et il n’y a

jamais eu de Turcs dans les villages roumains), un seau rempli d’eau

devant la maison, avec un verre pour le premier passant venu qui désire

se rafraîchir.

[54] P. 60-61.

Postel constate que, quand ils reçoivent quelqu’un en leur maison, «ils

le traittent comme eus-mesmes». Et nous, s’écrie-t-il, «qui n’avons

point de honte qu’en tant de provinces de ce royaume il y a tant de

mille et mille pauvres mourant de faim par la grande cherté»[55].

[55] P. 63.

Et un détail charmant, à cette occasion, chez le même voyageur: lorsque

des Turcs arrivent à Venise, ville riche, splendide, mais dure d’âme,

parce que ville marchande, ils font passer leur aumône d’une façon

discrète sous les ponts, pour qu’on ne les observe pas, ne pouvant pas

souffrir, à côté d’eux, le spectacle de la misère matérielle de

l’humanité.

Ils sont, dit le même Postel, «d’une fidélité et d’une loyauté sans

exemple de nulle chose en ce monde». Il préfère se fier «à la simple foy

d’un Turc naturel»[56]. Et Belon assure qu’«un Turq naturel ne moleste

pas volontiers un chrestien, ains plustot lui fera caresse et bon

recueil»[57].

[56] Fol. 69. Cf. Belon, fol. 28 vº. «Les Turcs ne font aucune

difficulté de converser avec les chrestiens», fol. 28 vº. L’accueil

de Thevet chez un Turc de Gaza, p. 161-162.

«Je dis les Turcs naturels et simples gens, car citoiens et

courtisans sont au contraire»; Postel, fol. 69-71. Cf. Belon, II,

fol. 191 vº.

[57] Belon, II, fol. 184 vº.

On voit la distinction. «Le Turc naturel» n’est pas le renégat, le

renégat qu’on n’invite pas à renier. Et si c’est un renégat qui se vend

pour passer à la religion mahométane, il est méprisé, dit encore un de

nos voyageurs.

L’esprit démocratique n’a pas cessé de dominer depuis le début de la

société ottomane qui maintenant a sous sa domination une si large part

de l’Orient et de si riches provinces de l’Occident chrétien.

Leur travail, leurs «marchandises et labeurs» seront donc «si très

exquisement faits et si durables (fors les maisons) qu’ici ne reçoivent

aucune comparaison», tellement ils sont honnêtes dans l’âme.

Cette simplicité règne dans la famille. «Si un Turc», dit Belon, «avoit

espousé la fille d’un Grand Seigneur et qu’il fust aussi marié avec une

des filles d’un plus pauvre homme mechanique, toutes fois fauldra que la

fille du mechanique soit compaigne à la fille du Grand Seigneur»[58].

Elle régit l’État: «Celuy entre les Turcs tiendra la première dignité

après le Grand Seigneur qui ne sçait dont il est, ne qui sont ses pere

et mere, ains quiconque est payé de soulte (solde) de Turc s’estime

estre autant gentil homme comme est le Grand Turc mesme[59].»

[58] _Ibid._, fol. 152 vº.

[59] Postel, fol. 69. Belon dit aussi que «les coustumiers de Turquie,

si l’on faict comparaison de leurs ouvrages à ceux qui sont connuz

en Europe, cousent toutes besongnes mieux et plus élégamment»; aussi

«les cordonniers et selliers», II, fol. 203.

«Les esclaves en Turquie»--ceci est un des passages les plus

remarquables, car la sentimentalité chrétienne de l’Occident a été

souvent exploitée, quant à la dure condition de ces esclaves qu’on vend

en place publique et qu’on accable de travail, qu’on nourrit d’injures

et de coups--«sont aussi bien traictez comme les serviteurs de nostre

Europe, car ilz participent de la felicité, selon le maistre qu’ilz

servent. S’ilz sont avec un bon maître qui les aime bien, ilz sont

traictez comme luy-mesme»[60].

[60] Belon, II, fol. 192-192 vº.

Et le même Belon rappelle la prescription légale qui permet à n’importe

quel esclave de s’adresser au cadi, et le cadi a le courage de décider

en sa faveur, s’il ne s’agit pas d’un très grand et très puissant

personnage de Constantinople. Ils ont le droit de s’adresser au cadi et

de demander qu’on leur fixe la somme qu’ils doivent payer pour être

délivrés, ou bien qu’on leur impose un travail considéré comme

équivalent à la rançon. Et il dit que souvent après une année, une seule

année de travail opiniâtre, ils arrivent à regagner leur liberté.

L’amour pour l’instruction, dit le voyageur, est tellement général, que,

dans chaque village, il y a une école religieuse. «Les filles aussi y

sont apprises par les femmes et n’y a si petit village où il n’y ait de

tels porches ou appentiz où iournellement tous les garçons du village

s’assemblent[61].»

[61] _Ibid._, II, fol. 180 vº.

Mais ce qui excite plus que tout l’admiration des voyageurs français,

c’est l’ordre parfait, la discipline sévère qui règnent dans ce peuple.

A plusieurs reprises, ils déclarent que les mouvements des armées

ottomanes sont imperceptibles, parce qu’ils ne font aucun bruit, ainsi

que le remarquait, du reste, un voyageur du XVe siècle: une armée se met

en mouvement sans qu’on entende autre chose que le «trac des

chevaux»[62] sur le pavé; pas une parole n’est perçue au moment du

départ, et ces immenses masses de plusieurs milliers de soldats

s’ébranlent et poursuivent leur route dans un silence d’église. «Combien

qu’il y eust vingt ou trente hommes aux portes de la ville..., c’estoit

avec si grand silence et modestie qu’on n’y oyoit non plus de bruist que

s’il n’y eust eu personne, et sembloit plustot que ce fussent artisants

que gents de guerre[63].» Un «homme seul avec un baston est plus craint

et redouté que n’est le capitaine du guet de Paris avec tous ses

archers»[64]. «A peine les assistans osent cracher ou tousser[65].» Il y

a au moins une dizaine de témoignages dans ce sens. Ainsi ce voyageur,

qui devait être accompagné par des soldats, cherche à droite et à gauche

ses compagnons, se réveille, et ne les trouve plus: sans avoir eu

nullement l’intention d’épargner son sommeil, ils étaient partis en

faisant si peu de bruit qu’il ne s’en était pas aperçu[66]. Ils ne

touchent guère, en chemin, à l’avoir du paysan, même du chrétien, du

«pauvre peuple» en général.

[62] Thevet, p. 61.

[63] Belon, fol. 91.

[64] Chesneau, p. 48. Cf. _ibid._, p. 108; Gassot, fol. 21.

[65] Gassot, fol. 63.

[66] Belon, fol. 68-69 vº.

L’empire lui-même, cet empire dans lequel règnent cependant les

renégats, pas les «Turcs naturels»--et ce sera la cause de sa

déchéance--est l’objet de vives louanges.

On y célèbre d’abord la paix profonde, la paix romaine qu’il impose

partout. Voici ce qu’en dit Belon: «Un vieillard grec, natif de Lemnos,

disoit que iamais l’isle n’avoit esté si bien cultivee, ne plus riche,

et n’y a eu plus de peuple qu’il n’y en a maintenant, laquelle chose il

faut attribuer à la paix de longue durée qu’ilz ont eue sans estre

molestez[67].»

[67] _Ibid._, fol. 26 vº.

Et cette tyrannie turque ne mène pas à la pauvreté: tel voyageur nous

présentera toute une société villageoise, vivant d’une façon assez gaie

et parée de vêtements qui auraient pu provoquer la convoitise des

maîtres du pays, lesquels, cependant, ne touchent pas à cet héritage de

la population soumise à leur domination. Ils ne détruisent rien, et un

autre voyageur nous dit que lorsque, en Occident, à l’époque du

mouvement calviniste, des statues ont été détruites, des peintures ont

disparu, les Turcs en ont ressenti un mouvement d’indignation[68]. «Je

veul dire», assure Belon, «en oultre, que les Turcs ont tousiours en

ceste coustume que, quelque chasteau ou fortresse qu’ilz aient iamais

pris, est demeuré au mesme estat en quoy ilz l’ont trouvé, car ilz ne

demolissent iamais rien des edifices et en graveures[69].»

[68] «Je ne puis empescher de dire que les Turcs ne sont pas si

meschans qu’estoient iadis les heretiques», dit de Villamont, «parce

que les Turcs ne prennent plaisir à ruiner les eglises, ains au

contraire les retiennent pour leur servir de mosquee ou pour les

vendre aux chrestiens.»

[69] Belon, fol. 90.

La tolérance turque est constatée par tous les voyageurs, même par

Geuffroy, dont le désir de croisade sera évoqué dans le chapitre

suivant: «Il seuffre et permet chascun vivre en ses lois et sans

contraindre personne de la renyer et laisser.» «Les Turcs ne

contraignent personne à vivre à la mode turquoise. Ils souffrent et

permettent chascun vivre en sa loy[70].» Lorsqu’une province est

conquise, on fait la conscription des habitants, on inflige, comme seule

punition de la résistance, le paiement du _kharadsch_; rarement on

colonise, du côté de Constantinople, puis, de même que dans le système

byzantin qui n’imposait aucune règle, chacun vit selon l’ancienne

coutume; et on peut dire qu’avant le partage de la Turquie, en

Macédoine, en Albanie, et surtout dans les vallées où s’étaient

conservées les mœurs archaïques, on vivait un peu comme à l’époque

antérieure, non pas seulement à la domination ottomane, mais encore à

cette forme précédente d’Empire qu’avait été Byzance.

[70] _Ibid._, II, fol. 180.

On trouve aussi quelques critiques à faire, mais qui ne touchent qu’à

des coutumes qui paraissent ridicules, les maisons de bois, les

dégoûtants «friteaux de paste... suintant bien la vieille gresse», les

«eunuques ou garde-couches»[71], l’accoutrement des délis, des

«téméraires» de l’avant-garde, aux «grandes aeles faictes de tres belles

plumes attachées dessus leurs espaules, comme ont ceulx qui iouent les

anges à des moralitez en Europe», et au «hault diademe», «faict comme le

chaperon d’une damoiselle, excepté qu’il est hault encruché», de sorte

qu’ils ressemblent «proprement à un Sainct Michel en peincture»[72], ou

le soupirant qui, «ayant apperceu celle dont il est serviteur, il haulse

la teste et met la main à la gorge, se pinsant la peau du gousier en

l’estendant un peu, luy denonçant part le signe qu’il est son esclave

enchesné»[73], la mauvaise musique, assez bruyante «pour rompre la teste

et les oreilles au plus gros bouvier de France»[74]. Elles ne touchent

pas aux Turcs et regardent surtout les Arabes et les Maures, «les pires

canailles et plus infidelles et trahitres»[75], les renégats, dont la

cupidité, l’insatiabilité provoquent l’indignation des voyageurs[76].

Geuffroy prétend même que ces «presomptueux», «venteurs», «outrecuydés»

gens, «lourdz, grossiers, paresseux, nonchallans», «ne vont à la guerre

que par force et à coups de baston».

[71] Postel, fol. 406-7.

[72] _Ibid._, fol. 18.

[73] Belon, II, fol. 189 vº-190.

[74] _Ibid._, fol. 183 vº.

[75] Postel, fol. jj.

[76] «Il n’y a gueres qui donnent, mais prennent volontiers»

(Chesneau, _ibid._, p. 139-140). «Ilz ne font plaisir, mais pour

argent comptant» (Belon fol. 28 vº).

Quant au sultan lui-même, à Soliman, qui lit Aristote en arabe et

demande que, trois jours par semaine, on lui narre l’histoire de ses

prédécesseurs, avec interdiction formelle d’en faire l’éloge, ce prince,

qui est au moins aussi empereur que les Paléologues du XIVe et du XVe

siècle, les voyageurs français en parlent avec une admiration qui

compense ce que les contemporains et d’autres ensuite ont, bien

injustement, trouvé à redire à l’action parallèle (et non l’alliance) de

la France de François Ier, de Henri II et de la Turquie de Soliman, dans

le but d’empêcher un événement plus imminent et plus dangereux que

l’existence d’un État ottoman en Europe, je veux dire l’impérialisation

de l’Europe par Charles-Quint et la destruction de ce sentiment de noble

liberté qui anime l’œuvre des grands voyageurs français du XVIe

siècle[77].

[77] Voir surtout le beau portrait de Soliman par Geoffroy: «Long de

corps, de menuz ossemens, maigre et mal proportionné, le visage brun

et bazanné, la teste rase, fors un touppet de cheveulx au sommet, le

front élevé et large.»

Les voyageurs français dans l'Orient européen · 第 5 / 7 题