IV

XVIIIe siècle.

Le XVIIIe siècle commence par la publication du livre le mieux illustré

sur le Levant qui eût jamais paru, livre qui n’est pas dû, cependant, à

un Français; il a été traduit du hollandais de Corneille le Bruyn, et

publié en 1700-1702, en Hollande, à Delft. Il s’appelle «Voyage au

Levant, c’est-à-dire dans les principaux endroits de l’Asie mineure,

dans les isles de Chio, de Rhodes, de Chypre, etc., de même que dans les

plus considérables villes d’Égypte, de Syrie et de la Terre Sainte». Les

illustrations sont de toute beauté. (La traduction porte le nom de

«Lebrun».)[162].

[162] Il mentionne d’Arvieux «personne fort civile, de qui j’ai receu

toutes sortes de bons offices», p. 333.

Le voyageur avait emmené avec lui deux peintres d’un grand talent et,

par les légendes des illustrations, on voit bien qu’ils appartenaient à

deux nations: il y avait un Flamand et il y avait un Italien[163]. Et il

serait de tout avantage pour l’histoire de l’art de réunir ensemble des

illustrations dues aux voyageurs du XVIe au XVIIIe siècle, avec un léger

texte d’explication, partant de Nicolas de Nicolaï pour ne pas s’arrêter

à le Bruyn, mais pour continuer par le splendide album français dont les

grandes planches se rapportent à l’ambassade de de Ferriol, à cette

époque du début du XVIIIe siècle.

[163] A la même époque, on donne aussi la traduction du grand ouvrage

de Dapper sur les îles de l’Archipel, _Description exacte des isles

de l’Archipel traduite du flamand_, Amsterdam, 1703.

En fait de voyages français, les premiers qui se présentent sont dus à

des envoyés officiels dont la mission, bien précise, est de chercher des

médailles, des monnaies, de rassembler des inscriptions, de contribuer

ainsi à la connaissance de l’antiquité[164].

[164] Voy., pour les conditions de leur travail, H. Omont, _Missions

archéologiques françaises en Orient aux XVIIe et XVIIIe siècles_,

Paris, 1902. Un récit du voyage de Laisné, «très succinct et avec

fort peu d’intérêt», p. 47 (ms. fr. 10.775 de la Bibl. nationale de

Paris). Des lettres et notes de Vansleb dans Omont, _loc. cit._, et

dans les mss. 17172 et nouv. acq. fr. 4193 de la même Bibliothèque

(voy. Omont, ouvr. cité, p. 64, note 3. On lui doit l’_Histoire de

l’Église d’Alexandrie_, Paris, 1677). Ses renseignements sur Chio,

p. 150 et suiv. Cf. Antoine des Barres, _Estat present de

l’Archipel_, Paris, 1678. Des notes d’un chevalier de Constantin en

1685, ms. fr. 14682 de la même Bibliothèque; voy. Omont, _ibid._, p.

191, note 1. Le voyage de Toulon à Constantinople du P. Braconnier

au ministère des affaires étrangères; sa description de l’Athos dans

l’Appendice du volume de M. Omont, qui cite aussi le voyage au

Levant de Louis Chevalier, ms. 3511 de la Bibl. de l’Arsenal.

Ceci forme la troisième attitude de la royauté de Louis XIV à l’égard

des Turcs. La seconde était caractérisée par des préoccupations de

commerce, alors que, après 1680, la croisade commence à être abandonnée

(mais en 1685 encore, d’Estrées paraissait devant Tripoli de

Syrie)[165]. Les soucis scientifiques, constatés déjà à l’époque d’un

Richelieu et Mazarin, par les explorations d’un Harlay de Césy après

1612, par l’envoi d’un Orgeville à la recherche de manuscrits et

continués aussi par un Dorval, un Vansleb, auteur du _Journal d’un

Voyage fait en Égypte_ (Paris, 1677), par un Besnier, par Monceaux et

Laisné (1667 à 1675), par un Vaillant, un Père Braconnier,

n’apparaissent pas encore: d’Arvieux et Tavernier, avec sa route du

diamant, lui appartiennent.

[165] La Motraye, _Voyages_, I, p. 106.

Mais il y a, à la fin de ce grand règne, une tendance pareille à celle

qu’on retrouvera à la fin du siècle, lorsqu’il y aura la grande mission

scientifique d’Égypte qui a dévié un peu sur la Turquie aussi.

I.--Parmi ces voyageurs, le premier est Paul Lucas, dont le volume a

paru à Rouen en 1704[166]. Le voyageur était cependant en Orient dès

1688-1696, et, dans le récit, dont il sera bientôt question, d’un

Français ayant plutôt des relations en Angleterre et qui a publié, dans

deux splendides volumes, le résultat de ses explorations, La Motraye, il

y a une note sur Paul Lucas, à la date de 1702: «Paul Lucas, jouaillier,

medailliste et medecin, avec pension et commission de la Cour de France,

pour la recherche des raretés de l’antiquité».

[166] _Voyage du sieur Paul Lucas au Levant._ Autres éditions en 1710,

1712, à Rouen, 1719-1720, 1724. Sur ses trois voyages et les trois

personnes différentes qui leur ont donné une forme littéraire,

Omont, ouvr. cité, p. 317 et suiv. Le premier a eu lieu en

1688-1696.

Et on ajoute qu’il habitait à Constantinople, chez une dame qui

s’appelait la «Kératsa Magdalena», c’est-à-dire Madame Madeleine, qu’on

surnommait ordinairement «La Belle Hôtesse, parce qu’elle avoit assez de

beauté»[167]. Et c’est là qu’il a découvert un jeune Paléologue, qui ne

l’était pas, probablement, mais qu’il a amené en France, pour le

présenter à la duchesse de Bourgogne, voulant en faire une espèce de

prétendant au trône de Constantinople: il a mal tourné et on en a fait

un abbé dont on n’a plus de nouvelles.

[167] I, p. 295-296.

Dans sa préface, Paul Lucas montre très nettement quel est son but.

«Destiné à voïager dès sa plus grande jeunesse», dit-il, il se rend bien

compte qu’il y a déjà un très grand nombre de voyages «qui ont été

imprimez dans les deux derniers siecles», et il ajoute que son voyage à

lui a été commandé: «Je n’ai eu d’autre dessein dans mes voïages que

d’exécuter les ordres dont le feu roi» (Louis XIV était mort au moment

où il rédigeait sa préface) «de glorieuse mémoire, m’avoit chargé, et je

me suis toujours appliqué à la recherche des médailles, des pierres

gravées et des autres monuments dont il vouloit enrichir sa bibliotèque

et son cabinet, et Sa Majesté, ainsi que ses ministres ont toujours paru

contents de ce que j’en avois rapporté.»

Dans ce but le missionnaire royal ira jusqu’à Larissa, où il est retenu

par les troupes turques allant en Morée (1715), et à Salonique, au Mont

Athos.

La préface est adressée au régent. On peut bien s’imaginer que le récit,

très étendu, ne s’occupera qu’en passant des réalités actuelles, comme

la coutume des filles de tel village grec d’«inviter les voyageurs à

venir chez elles boire du vin du païs qui est excellent» ou les

fourberies des Juifs changeurs, «sans doute les plus rusez et les plus

intéressez négocians qui soient dans le monde», qu’il cherchera, avant

tout, la découverte des trésors monétaires, des pierres gravées qu’il

prise beaucoup plus que n’importe quelle observation sur le milieu

vivant. Or, pour quiconque poursuit dans les voyageurs, avant tout, leur

attitude à l’égard de ce monde étranger et le caractère essentiel de ce

monde lui-même, il y a toute perte. D’autant plus que Lucas donne une

chronique de Constantinople, où comme médecin il a pu pénétrer jusque

chez la sœur du sultan, et qu’il a essayé une histoire de l’empire

ottoman à partir de 1703. Pour l’archéologie cependant, cela a été une

mine avant des études beaucoup plus sérieuses, et surtout avant l’emploi

de méthodes plus scientifiques.

Le pli était déjà pris, et après Paul Lucas il y aura toute une série de

voyageurs, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, qui suivront la même voie.

* * * * *

Voici qu’en 1717 paraît à Paris le voyage de Pitton de Tournefort,

_Relation d’un Voyage du Levant_. Le but de Tournefort est fixé dans la

préface: il a été chargé par un ministre, de caractère scientifique, de

la royauté française, par Pontchartrain, qui avait le soin des

Académies, d’aller, avec un médecin et avec un peintre, Aubriet, dans le

même but d’enrichir les collections du roi et, aussi, celles de

l’Académie.

En même temps qu’il décrit les coutumes populaires des Crétois, «de fort

bons humains», et qu’il s’arrête sur le peuple des îles de l’Archipel

avec la scène des vendanges à Naxos et la présentation des costumes de

Mycone, il rapporte des documents antiques vraiment intéressants, mais,

cette fois encore, notre curiosité est déçue. Nous préférons un naïf

comme Thévenot, qui regarde de tous côtés, qui voit, qui note chaque

chose, qui est en perpétuelle émotion de curiosité devant l’inédit qu’il

rencontre sur son chemin, à ces savantissimes personnages dont le but

est si nettement déterminé qu’ils s’interdisent toute recherche à côté.

* * * * *

Le troisième des voyageurs de cette époque, La Motraye, qui part

d’Angleterre, où il a toutes ses relations, est un très grand chercheur

de curiosités de tout genre pendant «plus de vingt-six ans» (ailleurs il

parle d’une absence de vingt-sept ans de France). Il a traversé la

Turquie plusieurs fois, et, dans ses deux gros volumes admirablement

imprimés, avec la contribution pécuniaire des grands seigneurs de

l’Angleterre, des riches marchands de ce côté-là et aussi d’autres

connaissances dans le monde occidental[168], il y aura en plus, des

notes sur l’Europe centrale, sur cet Occident même dont il vient. Il est

en Turquie au commencement du XVIIIe siècle, et il y sera encore en

1714, quand il visitera à Bender (Tighinea) le roi de Suède, Charles

XII, qui s’y était réfugié, et obtiendra même certaines confidences des

siens. Puis, lorsque le roi de Suède a eu le désir de revenir dans ses

États et qu’il a traversé toute la péninsule des Balkans et, en même

temps, la Valachie, parmi les personnes qui l’ont accompagné, il y avait

la Motraye, de sorte que, pour le séjour en Turquie du héros scandinave,

ce voyageur est, sans doute, une source de tout premier ordre.

J’ajouterai aussi qu’il est un très bon témoin--à côté des inscriptions

qu’il recueille, à côté des dessins qu’il fait faire, et il y en a qui

sont vraiment très beaux,--de tout ce qui se passe dans la société

turque de Constantinople et d’ailleurs. Ce protestant vagabond espérait

même y former un établissement[169]. Introduit par un horloger français,

système que d’autres ont aussi employé avant lui, il peut visiter même

le sérail, avec ses pendules anglaises et le chaos de belles choses, et

le sérail de glaces de la sultane mère. Il y a même tout un chapitre

d’histoire à partir d’Ahmed IV.

[168] _Voyages du sieur A. de la Motraye en Europe, Asie et Afrique_,

La Haye, 1727.

[169] I, p. 175.

La vie misérable du pauvre «roi de Hongrie» Tököly, qu’il ira chercher

jusqu’en Nicomédie, où, bien que buvant moins que sa femme, la reine,

l’exilé finit par se tuer en rasades, peut être reconstituée aussi par

le moyen des récits de cet inlassable fureteur et bavard[170].

[170] I, p. 229, 281 et suiv., 308-309, 317, 377 et suiv.

* * * * *

II.--L’arrivée en France de l’ambassadeur turc Tschélébi

Méhémed-Effendi, favori du vizir Ibrahim, après la mort duquel on

l’envoya finir ses jours en Chypre[171], fournit à un anonyme, au moment

où on frappait des médailles pour commémorer cette extraordinaire

visite, entourée d’une pompe lui correspondant, l’occasion de présenter,

en même temps, dans la _Nouvelle description de la ville de

Constantinople avec la Relation du voyage de l’ambassadeur de la Porte

ottomane et du séjour à la Cour de France_ (Paris, 1721), toute une

description de la vie à Constantinople qui est de l’information la plus

intime et la plus sûre, dépassant de beaucoup tout ce qui avait été

donné jusque-là sur ce sujet. Cette œuvre dont on ne pourrait pas

découvrir l’auteur--il paraît avoir été contemporain de Mourad IV, au

règne duquel, «sage et vaillant et fort grand œconome», s’arrêtent la

plupart des détails, sauf qu’on a ajouté çà et là quelque chose sur le

sultan régnant alors, Achmed,--présente longuement et avec compétence

les monuments de la capitale ottomane, redressant plus d’une fois les

opinions courantes. On apprend ainsi qu’à la prison des Cent Tours,

considérée comme une terrible «Bastille», on abritait aussi des princes

ottomans, comme, en 1660, les deux fils du roy de Thunes et le roy

d’Yémen et que les prisonniers, libres de se promener dans l’enceinte

des ruines, avaient «des logemens très beaux et quatre domestiques

chacun». Tout le spectacle de la Stamboul du XVIIIe siècle passe devant

le lecteur, avec les pehlivans qui font leurs tours de force devant la

mosquée de Bajazet, avec le monde des boutiques et les fidèles des

mosquées. Au sérail, sont énumérés les dignitaires de tout rang, rangés

par groupes de trente: pour la chemise, pour le pourpoint, pour la

«petite soutane étroite», pour la «jupe de dessous», pour la «robe

fourrée de peau», pour le turban, pour les chausses et les chaussettes,

les souliers, le lit, pour «ranger la chambre» et pour «avoir le soin de

la tenir nette». Le sultan apparaît sous la voûte du Trésor secret pour

sceller du sceau traditionnel, dont est donnée l’archaïque inscription

en turc, les «sacs de cuir, chacun de quinze mille ducats». Assis sur

ses pieds, il tend, lui, le grand lecteur qu’était Achmed, la main vers

les deux armoires aux vitrines de cristal où sont ses livres d’histoire.

L’auteur, qui a dû poser souvent des questions à l’ambassadeur, dont le

fils reviendra en France, parlant le français comme un indigène du pays,

sait où sont les monnaies neuves que le maître donne à ses bouffons, à

ses muets et aux pauvres, où se cachent les «livres fort curieux, de

toutes sortes de langues, écrits à la main, et particulièrement cent

vingt volumes de Constantin le Grand, chacun long de deux brasses et

environ large de trois paulmes, faits d’un parchemin si délié qu’il

semble de la soie», écrits en lettres d’or et couverts d’argent doré,

avec des pierres précieuses d’un «prix inestimable» et contenant le

Vieux et le Nouveau Testament et autres histoires et Vies de «saints».

Il sait où est recueillie la farine, la «fleur de farine», dont, avec du

«lait de chèvres que l’on nourrit exprès pour ce sujet dans les bois du

Serail», on pétrit le pain de l’idole impériale, les «vingt pains de

quatre livres chacun», dont ne goûtent que les plus grands et les plus

rapprochés du prince. Il pénètre dans les offices et les «cloistres» qui

abritent 3.400 personnes tournant autour de l’ombre de Dieu sur la

terre. Il fait le compte exact des gens de l’Arsenal, des janissaires,

des différents corps de l’armée et des artisans, jusqu’aux tailleurs et

aux «poulaillers du Sérail». Il introduit le lecteur dans les

appartements d’Achmed, le fait voir au milieu de ses femmes, dont la

Hassé qui a une couronne, alors que dans son antichambre est déposé le

sceptre de son époux et le montre sortant pour le vendredi, des prières

ou le voyage d’Andrinople.

[171] _Relation de l’ambassade de Mahomet-Efendi à la Cour de France

en MDCCXXI, écrite par lui-même et traduite du turc._ A

Constantinople et se trouve à Paris, 1757.

* * * * *

Presque au même moment, le sieur de Pellegrin, adonné à la poésie et au

bavardage, faisait son _Voyage en Morée_[172], où il avait été nommé

vice-consul à Modon, présentant la population, comme assez laide de

visage, sauf les coquettes de Chio, insolente quant aux Turcs, ignorante

en général, mais sachant retenir mieux que les Occidentaux l’argent

qu’elle a gagné.

[172] _Relation du voyage du sieur de Pellegrin dans le royaume de la

Morée ou recueil historique de ce qui s’est passé de plus

remarquable dans ce royaume dépuis (_sic_) la conquête que les Turcs

en ont fait sur les Vénitiens_, Marseille, 1722.

* * * * *

Dès 1728, l’ambassadeur étant de Bonnac[173], l’abbé Sevin, académicien,

se trouvait en Turquie, où il a une audience chez le grand vizir, ne s’y

présentant «guère plus avantageusement monté que le fameux héros de la

Manche», ce qui expliquerait pourquoi «on l’a chassé vilainement de la

chambre». Il travaille à «déterrer» des manuscrits avec l’aide de

Saïd-Effendi, «adorateur d’Aristote», et du médecin juif Fonseca, bien

connu aussi par ailleurs, sans lui communiquer cependant toutes ses

intentions.

[173] Voy. ses _Mémoires historiques sur l’ambassade de France_, éd.

Ch. Schéfer, Paris, 1894, avec les rapports de la Haye, de

Chateauneuf, de Ferriol, de Désalleurs.

C’est le premier qui, avec l’abbé Bignon, pénètre dans les mystères des

bibliothèques turques, pouvant noter une Histoire de l’Abyssinie en sept

volumes, une autre, tout aussi vaste, de l’Égypte, une Histoire de

l’Arménie, même, à la Mosquée de Sélim, trois ou quatre mille volumes

orientaux, des registres vénitiens: tels manuscrits auraient été brûlés

par ordre de Mourad IV, beaucoup d’autres avaient passé dans la

bibliothèque du prince Constantin Maurocordato. Revenant, avec non moins

de 600 manuscrits pour la Bibliothèque royale, Sevin parle d’«un dépôt

qui se conservait à Boccara, ville des Tartares Usbegs: c’est là que

Tamerlan avoit transporté les manuscrits des peuples divers que ses

armes lui avoient assujetis».

Le patriarche de Constantinople donne facilement de précieux manuscrits.

L’abbé trouve cependant que c’est le «plus vilain pays qui fut jamais»,

sans en excepter les femmes à «doubles culottes». Ce qui ne l’empêche

pas de donner la chronique de Stamboul[174] avec des appréciations sur

le sultan «détesté» et la description de l’entrée des envoyés afghans,

«mal peignés»[175].

[174] _Lettres sur Constantinople de M. l’abbé Sevin, de l’Académie

Royale des Inscriptions et Belles-Lettres, écrites pendant son

séjour dans cette ville, au comte de Caylus._ Les lettres de

Lironcourt (Égypte, 1749), de Carbeltane (Constantinople, 1746), des

deux Peyssonnel (voy. plus loin) y sont ajoutées. Elles sont tirées

de l’_Hist. de l’Académie des Inscriptions_, VII. Une riche

correspondance de Sevin et de Fourmont, dans Omont, ouvr. cité, p.

393 et suiv., 1078 et suiv.

[175] P. 35.

L’abbé Fourmont, le compagnon de Sevin, chargé de recueillir des

monnaies en 1729 et 1730, n’a pas publié son récit de voyage, mais son

neveu, interprète du roi pour les langues orientales et surtout pour

l’arabe, est auteur d’une _Description historique et géographique des

plaines d’Héliopolis et de Memphis_ (Paris, 1755). Ajoutons que le comte

de Caylus lui-même, auquel s’adressent ces correspondants, avait fait,

avec le comte de Bonnac, ambassadeur du roi, un voyage à Constantinople,

en 1716, qui n’a pas été publié[176].

[176] Lettres de Sevin, p. 403 et suiv. Sur les splendeurs byzantines

de l’intérieur du Sérail, p. 405 et suiv. Voy. Omont, _loc. cit._,

et surtout p. 1085 et suiv., 1126 et suiv., 1144 et suiv.

(introduction de son ouvrage). Les lettres de l’érudit Villoison

(1785) employées dans les notes du second volume de

Choiseul-Gouffier (voy. plus loin), sont restées inédites (ms. 1490

de la Bibliothèque nationale de Paris).

* * * * *

III.--De Saumery, dont les _Mémoires et avantures secretes et curieuses

d’un voyage au Levant_ ont paru à Liége en 1732, est un sujet de

l’empereur dans les Pays-Bas, qui dédie ses deux volumes au bourgmestre

de sa ville natale. Ayant passé trois ans dans l’empire ottoman, dont il

veut présenter le développement dès 1715, il promet au public des choses

inédites et particulièrement savoureuses, comme «la fête des fleurs», la

soirée des tulipes, «les agréments et les beautés du petit Belgrade, de

la vallée de Quelquana», etc. Des innovations introduites «au retour de

Tschélébi Méhémet Effendi, envoyé en France en qualité d’ambassadeur,

qui apporte un plan du canal de Versailles» (et Saïd, son fils, futur

directeur de l’imprimerie turque, l’amour du vin, une mauvaise maladie

due aux belles dames qu’il a fréquentées; on avait parlé du voyage

prochain du fils du sultan en France)[177]. Deux autres volumes furent

publiés sur l’histoire de l’empire entre 1715 et 1723, avec la

révolution qui en 1721 détruisit la prospérité de la florissante Chio,

avec un dialogue entre un renégat et un ministre protestant, sans

compter les historiettes d’amour et les anecdotes comme celle du prince

arménien qui «passoit pour avoir cinq cens ans» et «du renégat Galiot,

arrivé aux plus hautes faveurs», et enfin la description du retour par

Smyrne et les îles; le quatrième volume n’a jamais été publié.

[177] III, p. 160.

Parti en décembre 1719, arrivé à Constantinople en mars 1720, ce simple

curieux, qui ne se pique pas de connaissances archéologiques, ne manque

pas de relever la beauté des femmes de Chio, «courtoises», mais aussi

«libertines» et, ce qui est encore pis, «presque toutes attaquées du mal

françois»; il n’y entend pas seulement les «cris affreux des monstres

marins» (_sic_), il ne subit pas seulement l’ivresse qu’on lui impose

amicalement, il s’intéresse aux Occidentaux qu’il y trouve: un

Provençal, un cabaretier français, le consul de France n’étant qu’un

Grec, «pauvre comme Job». Si, à Constantinople même, il s’en va chercher

le prince Rákóczy, prétendant de Hongrie, qu’il découvre, avec «ses

habits pauvres, son air négligé, une grande barbe qui lui descend

jusqu’à la ceinture», s’il se prend d’amitié avec Boissonet, le

joaillier du sérail, il fouille partout, avec un sens rare pour le

pittoresque et l’inattendu. Il a assisté en 1721 à la cérémonie de la

circoncision des trois jeunes sultans, devant 20.000 janissaires et la

multitude de la plèbe, à laquelle on jette 100.000 écus, à l’entrée de

l’ambassadeur de Pologne, au départ de l’empereur, à la parade de la

reine de Géorgie et de l’envoyé de Mirvéis, son ennemi. Il a contemplé

les Turcs jouant à la coquille, sans risquer leur argent et trouvant

qu’«il faut être possédé... pour en agir comme les Francs»; il a eu les

«oreilles écorchées» par les chansons turques. Et, plus d’une fois, il a

passé des heures agréables dans la belle maison de cet ambassadeur de

Hollande, Collyer, qui se ruine à satisfaire les caprices de sa femme

grecque, ou dans celle de son neveu La Fontaine. Il s’est défendu contre

les charmes, qu’il juge irrésistibles, des belles dames de

Constantinople, qu’il ne faut pas cependant offenser d’un refus.

* * * * *

Tollot, auteur du _Nouveau voyage fait au Levant ès années 1731 et 1732,

contenant les descriptions d’Alger, Tunis, Turquie, Tripoly de Barbarie,

Alexandrie en Égypte, Terre Sainte, Constantinople, etc._ (Paris, 1742),

est un voyageur qui tient qu’on sache que, bien différent de ceux «qui,

sans sortir de leurs cabinets, ont donné au public des voyages qu’ils

ont dit avoir fait au Levant» (il emploie Gassot), il a parcouru toutes

ces contrées, à partir de la côte de Barbarie, où les Mores lui

paraissent, avec raison, bien différents des Turcs qu’il a dûment

étudiés dans leur capitale, ajoutant à ses impressions personnelles

l’histoire de la révolte de Patrona-Khalil, dont il a vu le dernier

acte, les exécutions d’une trentaine de rebelles par jour, et

l’«histoire de Tophal (Topal) Osman». Après avoir visité l’Égypte et la

Syrie, fait son pèlerinage à Jérusalem et vu les îles de Chypre et de

Rhodes, plus Samos, et avoir constaté à Smyrne combien est libre la vie

des Francs, qui «ont des maisons de campagne et vont à la chasse quand

bon leur semble», Tollot présente à Constantinople l’entrée d’un

ambassadeur russe, Chtscherbatov, qu’il accompagne lui-même, et se moque

à cette occasion de la garde impériale, qui n’a pas l’air composée de

vrais soldats, mais plutôt de «masques», les babouches aux pieds, «un

couteau de ceinture», la «calote rouge et verte avec un boudet d’étoffe

blanche à l’entour et devant» et «une plaque de cuivre jaune» supportant

la cuiller de «pelau» (pilav) des janissaires, puis des cérémonies

rituelles des bizarres derviches, reproduisant les coutumes orgiastiques

de la très vieille Asie. Et on a par ce témoin intelligent l’«empereur»

lui-même, pris au vif dans cette image: «Le Sultan n’avoit rien de

magnifique dans son habillement; il n’y avoit que son turban, dont

l’aigrette étoit de perles et de petits diamants et, de plus, devant un

diamant, de la grosseur d’une petite noix qui avoit un brillant des plus

beaux; on en voyoit un autre en haut du turban et un derrière; la

poignée de son sabre étoit garnie d’or et de diamants, ainsi que sa

masse d’armes qui étoit portée par le chef des eunuques... Il est brun,

beaucoup marqué de petite verole, les yeux fort beaux, le nez aquilin,

le visage plus oval que rond; sa taille m’a paru médiocre, n’en pouvant

décider positivement ne l’ayant vu qu’à cheval».

* * * * *

Un voyageur d’un caractère peu commun est ce Jean-Claude Flachat qui

publiait en 1766, à Lyon, ses _Observations sur le commerce et sur les

arts d’une partie de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et même des Indes

Orientales_, s’intitulant «directeur des établissements levantins et de

la manufacture royale de Saint-Chamond, associé de l’Académie des

Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon» et dédiant son ouvrage en deux

volumes à un ministre.

Ce «négociant», qui était aussi un homme de science appliquée, un

inventeur, un fabricant même de ces choses curieuses qui lui gagnèrent

l’entrée dans les harems et la faveur du tout-puissant «aga des filles»,

du Kizlar-Aga, principal ministre de l’empire ottoman, présente une

suite parfois déconcertante, mais toujours pleine de visions nouvelles,

de notes de voyage, d’informations historiques, de considérations

générales, très souvent inutiles, et de dissertations de physique,

chimie et botanique. Bazarguidan, «fournisseur du Sérail même», titre

officiel qui lui suscita beaucoup d’envie impuissante, ce créateur de

poupées mécaniques irrésistibles pour un monde désœuvré de pauvres

femmes curieuses, ignorantes et naïves, se mêle de projets de commerce

que, plus tard, il paraît avoir pu réaliser en partie comme

fonctionnaire royal.

Après une longue traversée de l’Europe centrale et de la Hongrie, le

voici d’abord en Valachie, où le prince «philosophe», fils et petit-fils

de lettrés, Constantin Maurocordato, lui apparaît comme un homme

extraordinaire qui aurait été capable, sur un théâtre plus large et avec

plus de liberté, d’entreprendre avec succès l’œuvre réformatrice de

Pierre le Grand. Il y trouve des amis grecs, un Andronaki, un médecin,

Michel, un Antoine, qui lui dit à l’oreille, au moment de se séparer sur

la frontière du Danube, combien périclitée et destinée à une issue

fatale est la situation de ce dominateur entouré dans sa fragilité

politique d’une pompe qui est celle des empereurs de Byzance. Pour

échapper à ces surprises qui attendent le prince et tous ses serviteurs,

Flachat se rend à Constantinople, et la route qui y mène à travers les

Balkans est décrite minutieusement. Partout sont relevés, comme on ne

l’avait pas fait depuis Belon, les procédés archaïques usités dans la

vie populaire, comme le battage du blé en Grèce.

«Rien n’égaloit», dit-il, «l’impatience que j’avois de voir

Constantinople». Son «compatriotisme, s’il est permis de parler ainsi»,

est satisfait par la façon dont l’accueille l’ambassadeur de France, de

Castellane. Bien qu’attiré par l’idée d’un voyage en Asie ou au moins

jusqu’à Rhodes, il prend racine dans cette capitale qu’il décrit à la

façon des voyageurs habituels auxquels il ne ressemble guère par sa

hardiesse, son esprit d’entreprise, son désir ardent de réaliser quelque

chose. Collaborant aux fêtes turques, il ose écrire que «la description

qu’on nous fait des fêtes que Louis XIV donnoit à Versailles n’ont rien

que l’on n’ait au moins égalé sous le règne de Mahamout» et il décrit

«la fête des tulipes dans le sérail Tziragan», qu’il est le premier à

révéler, avec les milliers de lampes qui éclairent discrètement dans la

nuit les parterres des fleurs rares, d’une infinie variété. Ce qui suit

est la meilleure histoire, restée jusqu’ici inutilisée, de l’empire

ottoman avant et après la mort, en 1754, du sultan Mahmoud et sous la

dictature de Hadschi-Bektach, le Kizlar-Aga. Le fournisseur des belles

dames du sérail qu’il a eu une fois le privilège unique d’abriter dans

sa maison de Péra, l’intime des architectes qui, comme Ali-Effendi,

travaillent aux nouveaux palais et pavillons de Béchictach,

d’Aga-Bactchessi et de Top-Kapou, y est non seulement témoin, admis à

tout voir, mais acteur même des drames qui se passent dans ce monde

turc, des faveurs inattendues et des sanglantes sanctions: «il n’y a

nulle comparaison», s’exclame-t-il avec satisfaction, «entre les

anciennes maisons impériales et les nouvelles». En revenant en France,

dès 1756, pour innover dans le commerce du Levant, il apporte avec lui

«deux teinturiers d’Andrinople, deux étameurs de Constantinople, dont

l’un faisoit des caffetieres, un fileur persan et l’arçonneur de

Smirne», sinon aussi, comme il le voulait, «l’Indien brodeur au tamis»,

«les faiseurs de vitriol de Chypre» qui répondront plus tard à son

appel. C’est, du reste, le moment où la Porte venait d’avoir un «envoyé

plénipotentiaire» en France, Saïd-Effendi, un des intimes de

Flachat[178].

[178] II, p. 362. Il assure que «le seul négoce du Levant suffiroit à

la nation» _ibid._, p. 501.

* * * * *

IV.--Un voyageur qui présente d’une autre façon l’érudition mérite

vraiment d’être signalé. Il s’appelle Guys: c’est un médecin de Lyon

qui, s’associant un camarade de voyage, entreprend une expédition en

Orient, où il reste pendant longtemps, sa famille elle-même étant

intéressée dans le commerce de ces régions, car il parle de son

beau-père Magy, qui y est mort, d’un autre membre de sa famille qui a

fini ses jours en Égypte[179], de sorte qu’il était un peu chez lui

là-bas.

[179] I, p. 132 et 132 note.

Il ne présente pas des observations de voyage au cours même de ses

excursions. Son but--et ceci donne un caractère de profonde originalité

à ses deux petits volumes, charmants de présentation, comme ils le sont

aussi en ce qui concerne leur contenu--est de montrer que, pour

connaître la vie des Grecs anciens, il faut s’adresser aussi aux

coutumes populaires de la Grèce moderne[180]. C’est la première fois, et

je crois aussi la dernière, au moins au XVIIIe siècle, qu’on a eu cette

idée. Connaissant admirablement l’antiquité, ayant sur fiches tout ce

qui concerne les coutumes de l’Hellade, il le met toujours à côté de ce

qu’il a observé. Il y a dans son livre,--après la mention des «tragoudi»

dans la Guilletière,--des chansons grecques[181]; il y a aussi des

chansons turques (car il connaissait les deux langues). L’auteur y

ajoute des notes sur les différentes façons de danser. On peut dire que

c’est le premier folkloriste qui dirige ses regards vers l’Orient.

[180] Il sait que les Grecs modernes gagnent jusqu’à Bassora, aux

Indes, en Russie, à Venise, en Hollande, mais aussi à Martinique;

les drapiers grecs travaillent à Constantinople pour le Languedoc;

I, p. 326 et suiv. Sur les étoffes de Chio, p. 333.

[181] Un ἀκρόστειχον εἰς τραγοῦδι, I, p. 135.

Le style est tellement agréable, il touche d’une main si légère à ces

observations délicates, à ces rapprochements fins que ce serait un très

bon livre de lecture, même maintenant[182].

[182] _Voyage littéraire dans la Grèce, ou Lettres sur les Grecs

anciens et modernes, avec un parallèle de leurs mœurs, par M. Guys,

négociant, de l’Académie de Marseille_, Paris, 1771. Il y a une

autre édition, avec des illustrations soignées.

Et on est ému par les quelques lignes de sa préface où il dit en

s’adressant à ses enfants: «Quand vous serez sur les bords du Canal qui

sépare l’Europe de l’Asie, ou dans la forêt de Belgrade, ou qu’en

sortant de Péra, vous vous asseoierez sur les marches du cimetière des

Arméniens et des Grecs, j’aime à me flatter, mes chers enfans, que vous

direz, avec un même plaisir, et avec le sentiment que j’éprouve en

parlant de vous: «C’est ici que mon père, seul avec un livre ou

accompagné d’un ami, a passé les plus doux momens de sa jeunesse.»

Oserait-on comparer Guys, le pauvre marchand, pauvre au moins comme

situation, qui n’était que membre de l’Académie de Marseille, avec un

autre qui a été membre de celle de Paris et qui portait un grand nom,

qui a joué un rôle de premier ordre dans la société contemporaine,

Choiseul-Gouffier, auteur d’un _Voyage pittoresque_ qui n’est guère

pittoresque, je m’empresse de le dire, du célèbre _Voyage Pittoresque

dans l’Empire Ottoman, en Grèce, dans la Troade, les îles de l’Archipel

et sur les côtes de l’Asie Mineure_[183]?

[183] La première édition du premier volume est de 1782. La seconde

édition du même, complétée, est de 1842. La première partie du

volume II ne fut publiée qu’en 1849.

Voici ce que présente ce diplomate, créateur d’une imprimerie

franco-arabe à Constantinople et éditeur en 1787 des _Éléments de la

langue turque_ du P. Viguier[184], qui a visité toutes les îles de

l’Archipel et qui a bien connu Constantinople, où il a été ambassadeur,

y faisant un très long séjour, y restant même après la fin de la

politique qu’il représentait, car il n’a pas voulu quitter cette

capitale; il alla enfin en Russie d’où il ne revint que lorsque l’ordre

eut été de nouveau établi en France. Son information archéologique est

extrêmement riche.

[184] Voy. Omont, dans la _Revue des Bibliothèques_, 1895, p. 236.

Son enthousiasme pour l’ancienne Hellade, bien qu’il doive défendre la

politique de l’intégrité ottomane, est sans bornes. Son style peut être

plus châtié que celui du marchand, mais, cependant, il n’a rien de cette

spontanéité, de cette curiosité passionnée, de cette finesse extrême

d’un style pourtant si simple, qui distingue le livre de Guys.

D’autant moins pourrait-on demander ces qualités au simple archéologue

et à l’archéologue simple qu’a été l’abbé Le Chevalier, qui, devenant

secrétaire du prince de Moldavie, a disparu obscurément pendant la

guerre russo-turque ouverte en 1788. Son _Voyage de la Propontide_

(Paris, 1800) n’est qu’un assez long effort d’arriver à des

identifications de localités anciennes, surtout dans la Troade, le bon

ecclésiastique étant obsédé du souvenir du beau-père royal de la belle

Hélène. Mais toute une partie de l’ouvrage parle des monuments turcs de

Constantinople, de la façon de vivre de la population et de ses mœurs,

de la défense de la capitale, des églises grecques et du Phanar, des

Français qui, comme Lafitte, exécuté par la Révolution à Perpignan, font

des travaux militaires à la frontière russe.

* * * * *

V.--Entre Guys et les voyageurs philosophiques et politiques de la fin

du XVIIIe siècle, se placent deux voyages nettement caractérisés: l’un

d’eux est le voyage du sieur Charles de Peyssonnel (né en 1727, avocat

en 1735 à Constantinople, revenu en 1790; mort à la même date)[185]. Cet

homme très savant, consul de France en Crimée, puis en Crète et à

Smyrne, était lui aussi un archéologue. Guys même, qui a été son ami et

son correspondant de commerce, donne une quantité de notes sur lui; une

lettre de ce voyageur lui est dédiée et, en même temps, on publie un

travail de lui sur telle inscription qui a été trouvée sur les murs de

Byzance[186].

[185] Sa biographie dans Omont, ouvr. cité, p. 740, note 2.

[186] II, p. 162-163 (à Andros, en 1748), 185 et suiv., 193 et suiv.,

196 et suiv.

Peyssonnel, historien de l’île de Crète aussi, a recueilli des

observations extrêmement précieuses sur les Tatars, à l’époque où ils

avaient déjà des relations avec l’Occident: relations de commerce avec

la France à côté de relations, un peu forcées, vers la Russie, qui avait

commencé par proclamer hautement qu’elle voulait rendre la liberté à la

nation tatare et qui, après leur avoir rendu la liberté, s’est empressée

de l’annexer, au cours d’une beuverie extraordinaire, à laquelle avaient

été conviés tous ces adversaires du vin de par la décision du Coran;

acclamée par les Tatars ivres, la tzarine, Catherine II, a déclaré alors

que la liberté tatare finit par un acte «d’auto-détermination».

Le consul auprès du Khan Krim-Guiraï avait rassemblé des observations de

commerce, qui lui ont été d’abord volées par son secrétaire parisien,

pour en donner une édition subreptice en Hollande, avec une préface dans

laquelle le vrai auteur ne figure que par son initiale comme consul en

Crète, à côté de différents Orientaux imaginaires: un médecin de

Constantinople qui s’appelle Brossard, un Juif de Caffa, un Arménien qui

a visité le Couban, un Grec revenant de Trébizonde, un Géorgien de

Perse, des patrons grecs[187].

[187] _Observations sur le commerce de la Mer Noire et des pays qui la

bordent, auxquelles on a joint deux mémoires sur le commerce de

Smyrne_ et de l’isle de Candie, Amsterdam-Leyde-Rotterdam-Utrecht,

1787, p. XX.

A la fin, le pauvre auteur de tout cela s’est empressé, après avoir vu

cette contrefaçon de Hollande, de publier son propre ouvrage, qu’il a

fait paraître, sous le même titre, à Paris, en deux volumes, cette même

année 1787.

Peyssonnel, qui était dès 1755 à la cour des Khans[188], est un

indicateur du commerce pratiqué et du commerce qu’on pourrait faire dans

ces régions. Il s’occupe aussi de la Moldavie, de la Valachie, de la

Bulgarie. Comme information commerciale, c’est un travail de tout

premier ordre et, dans la littérature européenne sur l’Orient, il n’y a

rien qui puisse être mis à côté de cette étude que complète le _Mémoire

sur l’état civil, politique et militaire de la Petite Tartarie, envoyé

en 1755, aux ministres du roi_[189].

[188] Il succédait à Venture de Paradis. Le chirurgien Ferraud avait

demandé le poste dès 1720; Saumery, ouv. cité, III, p. 188.

[189] A la fin des observations, II.

* * * * *

VI.--Il y a un autre bon connaisseur de l’empire ottoman à la même

époque, un voyageur très curieux, par son origine: fils d’un réfugié

hongrois de la suite du prétendant Rákóczy, par sa tournure d’esprit

enjouée, par sa mission d’instructeur militaire des Turcs de Sélim III

et de fondateur d’une fabrique de canons, bien que n’étant pas Français

de naissance, mais élevé en France, il avait toute l’attitude, sinon la

mentalité entière, d’un Français. Il s’appelle de Tott. Il a passé chez

les Tatars et, dans une partie de ses _Observations sur les Turcs et les

Tatars_, il décrit largement la Crimée. Puis il a entrepris un voyage à

travers la Moldavie et la Valachie, oppressées et dégradées par la

dernière forme de la suzeraineté ottomane, à une époque de déchéance de

l’empire; enfin il se dirige vers Constantinople, où il remplit sa

mission toute spéciale. Sélim III voulait introduire à ce moment les

coutumes européennes, espérant, par une réforme, spécialement dans

l’armée, qu’on arriverait à vaincre les Russes.

On traduisait Vauban en turc à cette époque. Malgré ses démêlés avec les

Turcs, qui ont fini par lui pardonner le service qu’il leur a rendu, de

Tott est arrivé à doter l’armée ottomane des moyens de la technique

occidentale.

Son livre, qui a eu trois éditions et dont il y a eu aussi des

traductions, est intéressant aussi à un autre point de vue, qui est le

suivant:

A Constantinople, à côté des Turcs, des Grecs, des Arméniens et des

Juifs, il y avait une population de Levantins et de Phanariotes, que

personne n’a décrits. Dans la Motraye, on voit seulement ce petit groupe

d’exilés qui entourent encore de leurs services et de leur dévouement

l’ancien roi de Hongrie, mais pas le monde grec du Phanar. Il y a eu

là-bas, au Phanar, une vie intérieure, et une admirable vie de famille,

avec le profond respect des enfants pour le père, avec les relations

d’une intimité très sincère entre le mari et la femme, avec, aussi, de

très belles amitiés. Et tout cela, qu’on ne peut pas constater par

d’autres voyageurs, on le découvre la première fois par de Tott,

accueilli dans la maison du prince Jean Callimachi, ancien voévode de

Moldavie, qui avait laissé un de ses fils sur son trône de Jassy. Il a

passé la nuit dans cette maison, et il se plaint même du fait qu’on l’a

fait dormir sur un oreiller tellement brodé que le dessin lui en est

resté sur la figure, le matin.

On a ainsi, par de Tott, la seule vision, tant soit peu courte, mais,

tout de même précieuse, de ce monde phanariote.

* * * * *

VII.--Après les antiquaires, les consuls de commerce et les conseillers

techniques, les voyageurs, dans la seconde moitié du siècle sont des

philosophes. Seulement les philosophes ne sont pas aussi bien

représentés qu’on le croit. Je n’en connais que deux, avant les grands

voyages d’exploration scientifique de la fin du XVIIIe siècle qui

rentrent plutôt dans une nouvelle époque.

Un de ces voyageurs est d’Hauterive. Engagé pour être secrétaire d’un

prince de Moldavie, il commence par rédiger un journal de voyage jusqu’à

Bucarest, qui a été publié dans la _Revue de Géographie_, en 1877, par

un profond connaisseur de la Turquie et des pays danubiens, Ubicini.

La fonction de secrétaire, facilement acceptée, offre, dès le

commencement, certains attraits pour le jeune homme. Le principal

attrait, ce n’est pas le salaire, ce ne sont pas les avantages du

voyage, parce qu’il a dû passer une partie de son temps dans des taudis

affreux, mangé par les punaises et par des insectes encore plus

dégoûtants à travers la Bulgarie qu’il a traversée--et même il y avait

des puces roumaines, d’une énergie extraordinaire, qu’il n’oublie pas de

consigner dans ses notes. Il lui est arrivé de dormir sur une planche,

de monter sur une échelle pour choisir, parmi plusieurs planches

branlantes, celle qui l’était le moins, dans une espèce de grenier avec

de vagues fenêtres auxquelles les vitres avaient toujours manqué. Il y a

cependant des avantages. Hauterive était jeune; c’était un gentilhomme

de la cour. Dès le commencement, il voit une princesse phanariote,

«belle comme le jour»; il lui offre du vin et se prive de la moitié d’un

poulet qu’elle dévore. Lorsque la princesse se trouve devant une image

sainte, ses lèvres s’y appuient; il n’oublie pas de dire qu’il aurait

préféré être à la place du bienheureux Grec qui recevait cet acte

d’adoration. Il ne dédaigne pas non plus les demoiselles de village en

Bulgarie. A Fakir-Oumour, les femmes arrivent en dansant pour jeter sur

le cortège princier des «poignées d’orge», et, çà et là, apparaît, à

côté du vieillard presque centenaire qui berce l’enfant de trois mois,

l’«hôtesse complaisante, active, propre et jolie». Telles autres

paysannes «s’enfuient comme une volée d’oiseaux, puis reviennent un

moment après, avec des restes de frayeur dont elles rient de fort bonne

grâce». Et il y a, après l’éloge d’une «fort douce et fort jolie

hôtesse», qui n’est pas «heureusement ensevelie sous les paniers des

grandes dames de Versailles», une jeune fille de Moldavie, qu’il décrit

comme égalant la grâce des duchesses, ajoutant qu’il a été totalement

désarmé par la sérénité angélique de son hôtesse, «une Madone du

Corrège»[190]. Il est, sans doute, un peu révolté par le laisser-aller

qu’il trouve dans certaines maisons sur sa route; il trouve que ces

maisons pourraient être mieux soignées, et que son sommeil en aurait été

meilleur; qu’il aurait goûté beaucoup plus facilement aux mets qu’on lui

présentait s’ils avaient été accommodés d’une autre façon. Il finit en

philosophe, se jetant, à la première occasion, contre le clergé grec et

contre tout ce qui lui rappelle la «religion» et tout ce qui a trait à

la «tyrannie»[191].

[190] Voy. le passage dans notre _Histoire des relations entre la

France et les Roumains_, p. 100-101.

[191] Guys lui-même assure que les Mores de Barberie ne peuvent pas

devenir de riches marchands «parce qu’ils sont esclaves du

despotisme» (Guys, ouvr. cité, I, p. 12-13).

Il reconnaît enfin--et c’est un point extrêmement important à l’époque

où le Turc était considéré comme le tyran et le chrétien comme la

victime, où on ne voyait qu’une classe dominante, même chrétienne, dans

les principautés roumaines, qui abusait de ses droits et de sa force, et

une multitude appauvrie, humiliée, foulée aux pieds--qu’il y avait dans

les Balkans des villages où on vivait beaucoup mieux qu’en Occident, les

maisons, misérables d’apparence, étant toutes pleines de belles choses à

l’intérieur et les personnes en haillons pendant la semaine sortant, le

dimanche et les jours de fêtes, attifées d’une façon dont le pauvre

paysan de la Beauce et des Flandres n’aurait pas pu se valoir. «J’ai vu

partout des poules, des oies, plus ou moins de chevaux et de bœufs, des

brebis et des chèvres, des chiens et des chats qui vivent du superflu

des maîtres.» A un certain moment, il dresse même la liste, qui est

authentique, de ce qu’un paysan de Valachie ou de Moldavie peut donner à

sa fille lorsqu’il la marie[192], et on voit que c’est toute une petite

fortune. Si on pense aussi à ce fait que la terre était, pour les trois

quarts, non cultivée, et que quiconque en prenait une partie recevait

les remerciements du propriétaire, plutôt théorique, qui n’était pas là

pour l’exploiter, on voit bien qu’il y avait des possibilités d’être

riche et d’être heureux qu’on ne trouvait pas ailleurs.

[192] «Une ou deux vaches, une robe de laine grossière pour tous les

jours, une camisole pour les fêtes, dans laquelle il entre un peu de

soie, quatre chemises, un coffre de quinze paras pour garder ces

richesses et un miroir. Le mari ajoute un mouchoir et des souliers;

le beau-père fournit des chevaux, une charrue, un tonneau. Les

parents, en deux fois vingt-quatre heures, ont bâti la maison des

nouveaux époux.» Dans une maison moldave: «des murs blancs, un

plafond d’un rouge clair, un pavé souvent balayé, une cheminée, une

table même».

Combien ces constatations tranchent-elles avec les critiques

superficielles d’un Carra, secrétaire princier à Jassy, qui a voulu

donner plus qu’un récit de voyage dans sa brève, mais prétentieuse

_Histoire de la Moldavie et de la Valachie_, qu’il feint d’avoir publiée

à Jassy en 1777[193]!

[193] _Revue de Géographie_, _loc. cit._, p. 283.

* * * * *

D’Hauterive, qui a joué plus tard un grand rôle en France, ne ressemble

pas à ce superficiel de Salaberry, auteur aussi d’une _Histoire de

l’Empire Ottoman_, et qui a publié un _Voyage en Turquie_, au cours

duquel il ne connaît sur le Danube que la Valachie, occupée par les

Autrichiens, avec les caporaux allemands, les bals donnés par les

boïars, de gros boïars ressemblant à des «héros du pays de Cocagne»,

mais qui a pu voir, cependant, à Bucarest, un Cantacuzène très cultivé,

ayant des idées comme celles des philosophes du XVIIIe siècle, qui avait

protesté en toute forme contre la violation des droits de son pays, sans

se soucier de ce que le général autrichien pouvait entreprendre à son

égard pour s’en venger. Même d’Hauterive, un esprit ouvert, a fini par

donner le plus beau livre qui eût jamais été écrit sur la race roumaine,

cette _Moldavie en 1785_, qui a été publiée, il y a une vingtaine

d’années, par l’Académie roumaine, d’après un manuscrit qui lui a été

donné par le feu roi Carol. Une profonde connaissance de ce qu’il y

avait de plus honnête dans la boïarie roumaine, une information

précieuse en ce qui concerne la façon de vivre, de sentir et d’agir des

paysans, sont les grandes qualités de ce livre unique. Dès le début il

avait prédit[194] l’union des Principautés: «les mêmes vicissitudes, les

mêmes malheurs, la même histoire ont réduit les Valaques et les Moldaves

à l’uniformité physique et morale la plus absolue».

[194] Voy. notre ouvrage cité plus haut, p. 88 et suiv., 106, 112.

* * * * *

VIII.--Donc, tandis qu’auparavant on ne voyait que Grecs et Turcs,

l’époque est venue, dans cette seconde moitié du XVIIIe siècle, où on

découvre les autres populations chrétiennes vivant sous le sceptre, ou,

pour les Roumains, sous l’égide seule du sultan. Il n’est plus question

seulement des belles femmes «complaisantes» de Chio, «assises à leurs

portes pour prendre l’air ou se promenant sans façon hors des villes

avec des jeunes hommes comme on le pourroit pratiquer en France»[195],

du costume de celles de Pathmos, des danses présentées dans les dessins

de La Motraye[196], des contes et des chansons qu’on entend à

Tinos[197]. Le cercle de vision des voyageurs est devenu plus large, et

ceux qui s’arrêtaient jusque-là aux détails de l’archéologie, aux

splendeurs des cérémonies turques, qui s’accrochaient, de temps en

temps, à quelque détail insulaire de la vie des Grecs, ont maintenant

une vue intégrale de cet Orient.

[195] Guys, I, p. 25, note 2; La Motraye, I, p. 195; Du Mont, II, p.

169 et suiv., 191, 193-194.

[196] I, p. 177, 194.

[197] Choiseul-Gouffier, ouvr. cité, II, p. 71-72, III, 142 et suiv.

Mais au fond de toutes ces critiques et de tous ces éloges

l’appréciation du bon Turc «natif» reste la même. Dans La Motraye, on

voit les marchands courir après le client qui s’est trompé en leur

donnant plus que ce qu’il leur devait et le chercher jusqu’au quartier

lointain où il habite, preuve d’une «probité unique» qui se distingue du

«manque de parole» des Grecs[198]. En Morée, devenue un moment

vénitienne, on lui fait l’éloge de ce Turc, même fonctionnaire, auquel

on se rachetait pour trois à dix écus par an, étant défendus contre tout

abus, même celui d’un soldat qui aurait pris un fruit dans leur jardin

sans le payer aussitôt[199]. «L’humanité et la droiture» restent les

mêmes[200]. A Péra on vit comme en chrétienté: «on y court en masque

pendant le carnaval, on y chante, on y boit, en un mot on y fait tout ce

qu’on veut»; à Stamboul même les voyageurs, s’ils ont une tenue

convenable, peuvent entrer à Sainte-Sophie et tout y voir pour les deux

écus donnés au gardien[201].

[198] I, p. 258-259. Cf. _ibid._, p. 92.

[199] Ouvr. cité, p. 234.

[200] _Ibid._, p. 175.

[201] _Ibid._, p. 203-204. Cf. p. 189 et suiv. pour Chio.

La pompe ancienne se conserve malgré les défaites et les démembrements.

«Rien n’égale», écrit Paul Lucas, «la majesté de ce prince à cheval»,

«ses chevaux de main sont les plus beaux qui soient au monde..., avec

des harnois en broderie, semez de perles» et «couverts de boucliers d’or

et de vermeil doré, garnis de pierreries». «Quant à la variété et la

magnificence des habits, la beauté des chevaux et la richesse des

harnois, le nombre prodigieux d’officiers, le caractère différent des

troupes ne rendroient pas ces sortes de marches les plus superbes qu’on

puisse voir, la gravité de ceux qui la composent, le bon ordre, le

silence qui y règnent en rendroient le spectacle le plus curieux et le

plus amusant du monde[202].»

[202] I, p. 71-73. Les Turcs ne comprennent pas «cette manière de nous

promener en allant et venant à diverses reprises dans une même allée

ou dans une même salle» (La Motraye, ouvr. cité, I, p. 265). Cf.

Tournefort, ouvr. cité, p. 474: Paris paraîtrait beaucoup moins

peuplé si l’on «ne rencontroit pas toute la journée dans les ruës

des femmes de toute sorte d’âge et de condition». Il fait aussi, par

rapport à la liberté de mouvements des femmes turques, la critique

des «machines de fer ou de baleine» qui en Occident cherchent à

redresser la taille (_ibid._, p. 93).

Mais les mêmes témoins signalent, dès 1715, les pillages des armées en

mouvement, même dans la capitale[203]. Les Russes accumuleront les coups

contre une armée de plus en plus démoralisée. Le régime des «effendis»,

des bureaucrates sédentaires, ayant à leur tête des sultans bibliophiles

ou idéologues, produira bientôt ses dernières conséquences de formalisme

résigné à la défaite. La race des renégats, qui n’est plus renouvelée

depuis que les nations chrétiennes vivent pour leur avenir de liberté

qu’elles entrevoient de plus en plus prochain, s’épuise dans la

fainéantise et la corruption, malgré les nobles efforts du savant vizir

Raguib et du romantique sultan Sélim. Le Juif, «souple et actif»[204],

l’Arménien sont maîtres de la vie économique, alors que l’intrigue

phanariote prépare la Byzance grecque dans laquelle le Turc ne sera plus

qu’un dur soldat, pareil au barbare germain dans l’empire des Romains

dégoûtés de la guerre. Déjà Guys avait écrit: «On a trop méprisé les

Grecs d’aujourd’hui parce qu’on ne les a pas assez étudiés[205].»

[203] Paul Lucas, ouvr. cité, I, p. 75.

[204] Guys, ouvr. cité, I, p. 11-15.

[205] _Ibid._, II, p. 225.

Mais cet avènement des sujets finira par tuer dans le Sud-Est européen

cet Orient de très ancienne civilisation particulière qui, depuis les

ambassades à Vienne, à Paris, à Berlin et les réformes de Sélim III est

attaqué dans son centre turc même de Stamboul.

V

XIXe siècle.

Le nombre des voyageurs en Orient au XIXe siècle est considérable, et il

serait impossible de les énumérer et d’en donner une analyse plus ample

et vraiment profitable. Mais le but précis de ces études rend plus

facile la tâche.

L’Orient, au XVIe, au XVIIe et même au XVIIIe siècle, est quelque chose

d’unitaire. Donc, la Turquie, comprenant la Grèce, retenant dans des

liens de vassalité la Moldavie et la Valachie, cette Turquie dont font

partie les provinces bulgares et serbes, forme une unité, une unité pour

l’Asie et pour l’Europe. Pour cette Europe, dont il est question ici,

l’Orient représente un seul pays pour les voyageurs; tandis qu’au XIXe

siècle, des faits interviennent qui brisent le caractère unitaire du

monde oriental, de sorte qu’on ne peut plus parler de voyages en Orient

de la façon dont on en parlait avant le commencement du XIXe siècle.

La Serbie ne s’en détache pas en 1804, au moment de sa révolution, parce

que la formation de la Serbie comme province autonome n’est

qu’incomplète; les liens entre la principauté de Miloch Obrénovitsch et

entre l’empire ottoman, qui continue l’empire byzantin, sont des liens

encore assez étroits, de sorte qu’on a seulement un régime particulier

dans une ancienne province. Mais il y a la Grèce qui, à partir de 1821,

par une autre révolution, qui tendait à quelque chose de beaucoup plus

grand, de beaucoup plus vaste que la constitution d’un petit royaume

moréote, à savoir, à restaurer un empire chrétien international, dont la

capitale aurait été Byzance, combat et vit pour elle-même. Le mouvement

a changé aussitôt de caractère, il n’a pas correspondu aux intentions

des initiateurs; ceux qui ont combattu en Morée le faisaient pour les

libertés de leur propre province, pour une vie bornée à un territoire

national bien déterminé, de sorte que l’illusion byzantine, le rêve de

Constantinople ressuscitée comme capitale de l’internationalisme

chrétien dans la péninsule des Balkans s’est évanoui et, par-dessus

cette idéologie un peu démodée, il y a eu autre chose: ce sens des

réalités des clephtes, des armatoles, des chefs du clergé grec dans le

Péloponèse, qui ont limité aussitôt le mouvement en lui donnant une vie

qu’il n’aurait pas eue sans cela.

Mais, dès que le mouvement se prononce, et quel que soit le sort qui

l’attend, on peut dire que le voyageur qui se dirige de ce côté-là ne

fait plus fonction de chercheur de pittoresque en Orient. Et même, comme

il s’agit d’un phénomène révolutionnaire contemporain, on ne pense pas

autant qu’auparavant au grand souvenir du monde hellénique.

Donc deux choses qui sont mises ensemble jusqu’au commencement du XIXe

siècle, dans les préoccupations des voyageurs et dans leurs écrits, se

dissocient. Il y a dissociation entre les préoccupations des

archéologues, des amateurs de l’antiquité, des hellénistes et entre tout

un mouvement libéral qui, ne pouvant pas se manifester avec énergie, ne

pouvant pas conduire une lutte et arriver à une victoire dans les pays

mêmes de l’Occident, recherche un pays de révolution, dans un territoire

sur lequel se lève un drapeau de révolte au nom des mêmes droits

élémentaires de toute nation. Et on peut dire que la Grèce, à partir de

1821 et de plus en plus jusqu’au quasi-avènement de Capo d’Istria,

«gouverneur» de la Grèce révolutionnaire, et jusqu’à l’avènement du roi

Othon, imposé par l’Europe, est aussi la patrie active du libéralisme.

C’est la place où tendent et arrivent à se rassembler une grande partie

de ceux qui combattent pour l’idéologie révolutionnaire, pour le credo

libéral.

Il faut laisser de côté, décidément, tous ceux qui viennent en Grèce,

non pour la Grèce elle-même, mais pour leurs idées, pour les idées du

pays dont ils partent et auquel ils continuent à appartenir; il faut

abandonner tout ce qui ne touche pas à l’Orient dans la Grèce elle-même,

et, d’autant plus, tout ce qui touche à l’Occident sous cette forme

d’une contribution de soldats, de poètes entourés de prestige comme

Byron[206].

[206] Voy. pour une bibliographie, du reste incomplète et

superficielle, E. Lovinesco, _Voyageurs en Grèce au XIXe siècle_,

Paris (thèse).

Et puis, après que la Serbie sera arrivée à transformer son autonomie

première, et à être beaucoup plus que ce que désirait Miloch, qui se

serait contenté jusqu’à la fin de ses jours d’avoir établi une espèce de

pachalik chrétien, sans rompre les liens dont je parlais avec l’empire

ottoman, voyager du côté de la Serbie aussi n’est plus voyager en

Orient. D’autant plus que tous ces pays qui se détachent de l’empire

ottoman prennent aussitôt un coloris qui n’est plus celui de la

tradition orientale: ce sont, des pays modelés d’après les coutumes de

l’Occident; ils cherchent tous à se donner une constitution; ils se

forment une administration réglée d’une autre façon que l’administration

du passé; ils en arrivent à abhorrer tout ce qui est oriental, parce que

ceci paraît leur rappeler la domination turque.

Avec une Constitution qui s’appuie sur les Droits de l’Homme, comme chez

les Roumains, avec une administration de type napoléonien, ces pays

perdent, même en dehors du fait qu’ils n’appartiennent plus à cette

unité orientale qui est brisée, leur caractère oriental, et ils ne

peuvent plus intéresser quiconque suit les traces de ces voyageurs pour

voir la façon curieuse, intéressante au point de vue scientifique, dont

on regarde les choses orientales.

* * * * *

Ce qui reste à présenter, ce sont les voyageurs qui viennent en Orient

pour l’Orient, et qui, dans ces régions, distinguent entre ce qui est

resté oriental sous l’aspect extérieur et sous celui de la vie intime,

et ce qui est séparé complètement d’un passé pour lequel on n’a plus

aucun sentiment de piété, un passé qu’on se pardonne à peine d’avoir eu.

Il y a aussi un autre motif d’éviter une prolongation inutile de cette

exposition, et le voici.

Après 1860, disons même après 1840, l’Orient est beaucoup moins

intéressant, parce que la Turquie elle-même se transforme, et on

arrivera, par le témoignage de certains de ces voyageurs, à saisir le

sens dans lequel l’Orient plus limité, surtout celui de Constantinople,

s’est transformé sous la même poussée occidentale.

Dans les provinces, surtout dans celle d’Asie, l’âme orientale est bien

restée cette âme qui ne pourrait disparaître ou se transformer qu’au

moment où la religion elle-même aurait été abandonnée, et je doute que,

malgré les réformes actuelles de M. Moustapha-Kémal, malgré sa

personnalité et malgré son système, l’Orient, qui est resté musulman,

soit complètement identifié à cet occidentalisme qu’on veut imiter à

tout prix. Des sanctions sont prononcées actuellement contre ceux qui se

refusent à cette transformation à vue, mais il y a des choses qui

viennent d’une longue histoire et que l’homme le plus génial d’énergie,

ou d’intelligence et de hardiesse, n’arrivera jamais à faire

disparaître. Et il y a des choses qui reviendront, et reviendront avec

ce sentiment âcre de la revanche qui fait qu’après un progrès improvisé,

il y a un opiniâtre retour vengeur vers le passé; la transformation

officielle constantinopolitaine dont je parlais est ce qu’on appelle

l’ère du tanzimat. Le tanzimat, c’est l’ensemble des réformes imposées à

l’empire turc par trois personnages qui ont joué, dans l’histoire de la

Turquie au XIXe siècle, un rôle éminent; ils ont été très appréciés et

très critiqués, selon le point de vue, par leurs contemporains, mais ils

ont donné à l’empire ottoman un aspect extérieur totalement différent de

la grande tradition qui commence au XVe siècle et qui s’est poursuivie

jusqu’à cette date d’environ 1830-1840. Il s’agit de ce triumvirat,

formé d’anciens diplomates, dont l’un avait été envoyé pour féliciter la

reine d’Espagne Isabelle, au moment de son avènement, dont le second

avait été secrétaire d’ambassade pendant longtemps à Paris et dont le

troisième avait eu aussi des rapports très étroits avec le monde

parisien. Ils s’appellent, en commençant par le premier, par

l’initiateur, par le plus courageux: Réchid, Aali et Fouad.

Avec ces trois représentants des nouveaux courants, l’ère du tanzimat

s’est installée sans résistance de la part des Turcs, et je dirai même

sans profit de la part des chrétiens, dont les avantages étaient tout à

fait apparents. Il y avait eu des droits réels qui étaient maintenant

perdus, pour l’ombre des avantages constitutionnels promis par la

célèbre déclaration de Gul-Haneh, de la «Maison des Roses», installant

le régime occidental en Turquie. Un Français a donné, dans quelques

ouvrages de description et de statistique, une image optimiste de cette

Turquie nouvelle, Ubicini, l’auteur du volume sur les Principautés

danubiennes dans l’_Univers pittoresque_.

Puis, pendant la guerre de Crimée, il y a eu une autre déclaration,

celle du sultan Abdoul-Medjid, qui accordait, en apparence encore, aux

chrétiens la participation plénière aux droits dont jouissait

jusqu’alors l’aristocratie de religion des Turcs.

Enfin, voici la troisième tentative, en 1876. La Russie était

représentée alors par un diplomate d’une hardiesse et, disons même,

d’une insolence extraordinaire, Ignatiev, qui parlait à chaque moment

aux Turcs du partage prochain de leur empire, au moment où la Russie

demandait des droits pour les Slaves, et où elle préparait, avec

l’affranchissement complet de la Serbie, de plus larges limites pour cet

État et l’établissement d’une Bulgarie. Alors un grand vizir innovateur,

Midhat, encore un occidentalisé, plutôt sous l’influence anglaise que

sous l’influence française, fit proclamer à Constantinople une

Constitution qui renouvelait les promesses du premier et du second acte

de modernisation de la Turquie. Seulement, Abdoul-Hamid est revenu

ensuite et a rétabli, sous la forme prestigieuse du califat, l’ancien

régime. Et, comme c’était un homme énergique, pendant qu’on l’a laissé

régner, l’autoritarisme de Soliman, sans les vertus du XVIe siècle, a

été rétabli en Turquie.

Or, cette nouvelle Turquie, cette Turquie des réformes, qui, dans tous

les domaines, innove, abandonnant complètement le passé, qui a des

ministres,--je ne dirai pas des ministres responsables, parce que ce

serait faire injure à la vérité, mais qui a un conseil des

ministres,--cette Turquie qui a des préfets, des sous-préfets, des

communes, avec les maires de ces communes, cette Turquie qui a des cours

de justice et des tribunaux tout comme l’Occident, qui improvise un

enseignement commençant par l’école primaire pour arriver à la faculté

de médecine et projette une grande université à Stamboul (il ne lui

manquait qu’une académie), cette Turquie qui laisse traverser son

territoire par de nouveaux chemins de fer, qui change son système de

douanes, qui établit un crédit nourri par le capital étranger,

représenté par la Banque ottomane, enfin cette Turquie qui a totalement

changé le caractère de son armée (car les janissaires ont été détruits

par le sultan Mahmoud dans une action d’une violence sanglante sans

exemple, rappelant les temps les plus tragiques de l’empire byzantin,

pour former les nizams, l’armée de réforme, avec des généraux portant de

vagues redingotes bleues et des pantalons collants qui avaient seulement

le désavantage de ne pas trop tenir aux jambes), cette Turquie n’est

plus l’Orient. Et ce que j’avais l’intention de présenter, ce n’était

pas un État réglant sa marche d’après des normes qui ne sont plus celles

de sa tradition, de sa race dominante, mais bien la façon dont deux

manières d’être tout à fait différentes, celle des Occidentaux et celle

de l’Orient, se rencontrent, se jugent, se condamnent, se critiquent, se

pardonnent pendant des siècles.

Car l’Orient, ce n’est pas un territoire géographique, ce n’est pas un

ensemble de races. C’est une manière d’être, et, aussitôt que cette

manière d’être disparaît, il n’y a plus intérêt à observer les voyageurs

qui partent de l’Occident, pour aller chercher la caricature de cet

Occident dans une autre région où tout ce qui est de surface est

emprunté, mais où ce qui est d’essence intime ne peut pas être encore

assimilé parce qu’il ne correspond ni au développement historique, ni

aux qualités de la race, ni aux nécessités impérieuses du moment qu’on

traverse.

* * * * *

Maintenant, arrivons à ces voyageurs, en éliminant ceux qui, à l’époque

du roi Othon ou du roi Georges, vont visiter la Grèce pour voir la façon

dont on se vêt dans l’armée à la manière bavaroise, la façon dont M. de

Rudhart, originaire de Munich, dote d’institution ses sujets les Grecs;

éliminons aussi les voyageurs français, très nombreux, qui voyagent du

côté de la Moldavie, de la Valachie et de la Roumanie de 1859, et, il y

en a d’éminents, dont les écrits forment une des bases de l’information

que j’ai présentée dans mon ouvrage _Histoire des Relations de la France

et des Roumains_; éliminons également, bien qu’il n’y ait pas de travail

semblable, ceux qui se dirigent vers la Serbie libre et la Bulgarie

qu’il s’agissait de libérer.

D’abord, il y a les voyageurs de l’époque de la Révolution française. On

s’attendait à des Jacobins arrivant en Orient avec des buts de

propagande, décrétant hautement que cet empire turc des «tyrans» est un

État déchu et que le devoir de tout ami de l’«humanité», de tout

partisan des Droits de l’Homme, est de collaborer à cette disparition

d’un monde condamné.

Or, ce n’est pas précisément le cas. Bien que l’état d’âme de ces

voyageurs fût, au fond, celui-là, il y avait deux motifs qui les

empêchaient de présenter toute leur idéologie, idéologie qui devait être

ennemie des Turcs et très amicale à l’égard des Grecs et des nations

soumises.

Les relations avec les Turcs, presque ou pendant toute l’époque de la

Révolution française, ont eu un caractère très mêlé. D’une part, il y

avait l’invasion de l’Égypte, qui était, en droit international, une

terre turque. Bonaparte, débarquant en Égypte, avait averti les Turcs

qu’il ne s’agissait pas d’un acte d’inimitié à leur égard, mais d’une

simple mesure de précaution à l’égard de certains projets anglais, et

qu’on se prémunissait contre une attaque future en faisant descendre des

armées sur cette vieille terre des Pharaons. Les Turcs ont fait semblant

de le croire, et on ne sait jamais, au cours de l’histoire ottomane,

quel est le moment où le Turc croit vraiment et celui où il feint de

croire.

Puis, sous la poussée de l’Angleterre et de la Russie, il y a eu une

action de représailles contre les Français. Les Français ont été partout

arrêtés. Ruffin a été retenu comme prisonnier, celui que, pendant

longtemps, les voyageurs considéraient comme le «Nestor de l’Orient»,

comme le vrai chef de leur nation. Flûry, consul à Bucarest, est allé

lui aussi aux Sept-Tours. Il y a eu tout un groupe de Français qui ont

subi, pendant longtemps, les rigueurs de l’emprisonnement turc, très

dur, étant donnée cette vieille pierre humide qui n’est pas le logis le

plus désirable. Il y en a qui y sont morts. La façon dont les Français

ont été traînés par toutes les voies de la péninsule des Balkans pour en

arriver là, fut ignoble.

A côté, il y avait des diplomates, il y avait aussi des voyageurs qui

rejetaient la responsabilité de ces représailles sur certains individus,

et, avant tout, sur les Anglais et les Russes qui avaient poussé à ces

mesures, mais au Turc, au fond bon enfant, ils gardaient les sentiments

d’amitié traditionnelle. Et puis il était très utile, car, revenu à de

meilleurs sentiments, on pourrait l’employer pour une politique utile à

la France.

En second lieu, dans les sympathies qu’on prodiguait aux Grecs, il y

avait quelque chose qui empêchait l’enthousiasme.

Pour ces Grecs, les voyageurs de l’époque de la Révolution française,

dont je dirai bientôt les noms, avaient, en effet, observé ceci:

lorsqu’il s’agissait de se choisir des amis, ils préféraient les Russes.

Les Français, sortant des Sept-Tours, ont pu entendre souvent les

acclamations qui accueillaient les armées du tsar lorsqu’elles

débarquaient à Constantinople ou lorsque les vaisseaux de l’empereur

orthodoxe se dirigeaient vers Corfou conquise sur les Français: l’amiral

russe Ouchakov entendait se borner à cette conquête qui n’a pas été trop

difficile, étant donné le faible contingent militaire dont la France

pouvait disposer dans les îles Ioniennes, alors que le commandant de la

flotte turque se targuait hautement, dans ce monde franc de

Constantinople, que, puisque Corfou était conquise, il n’y avait qu’une

petite route à faire jusqu’au grand port français de Marseille, et, une

fois là, imposer à la France la sanction la plus correspondante aux

offenses que l’empire ottoman avait subies en Égypte.

* * * * *

I.--Parmi les voyageurs du XIXe siècle, il faut mettre en première ligne

Olivier, qui a fait son _Voyage dans l’Empire Ottoman, l’Égypte et la

Perse_, «par ordre du Gouvernement»,--ceci est dit dans le titre

même--au cours des six «premières années de la République». Ajoutons que

le récit de ce voyage est accompagné d’un album très bien fait, et

devenu très rare, qui a été publié, à Paris, l’an IX de la République.

Ce naturaliste commence par une déclaration intéressante. Après

Choiseul-Gouffier et après la longue série des voyageurs érudits qui

venaient pour recueillir des inscriptions, pour s’intéresser à l’art

ancien, pour essayer l’identification de localités helléniques, cet

homme, dont l’activité de savant était consacrée en première ligne aux

sciences naturelles, entend prendre un autre chemin, et il le dit

franchement: «Je me suis interdit, dans cette relation, toute anecdote

singulière, tout récit plaisant, plus propre à amuser qu’à instruire. Je

n’ai pas voulu employer ces couleurs trop brillantes qui peuvent séduire

un instant, mais dont l’effet est passager.» Il ajoute, et c’est la

partie la plus intéressante de cette préface: «La vue d’un champ

abandonné couvert de myrte, celle d’un jardin confusément planté de

dattiers ou d’orangers n’ont jamais pu enflammer mon imagination, et

j’ai souvent considéré sans étonnement des chapiteaux écornés, des

tronçons de statues...» Ce qui intéresse ce voyageur, c’est d’abord le

monde politique qu’il trouve à Constantinople et dont il est un très bon

témoin.

Il trouve, en 1793, une France presque annihilée sous le rapport du

prestige. Le représentant de la République, Sémonville, avait été écarté

et remplacé par Descorches, et Descorches lui-même avait été arrêté, et

gardé en prisonnier à Travnic, ville de la Bosnie, étant remplacé, un

moment, par le drogman Fonton. Fonton ayant dû démissionner, les

intérêts du commerce français étaient représentés enfin uniquement par

les «députés» de ce commerce et par leur chef provisoire élu. Olivier

assiste à l’entrée des Russes à Constantinople. Il voit la façon dont la

cocarde tricolore était poursuivie non seulement par les agents de ce

qu’on peut appeler la police turque (qui étaient sans doute entre le

vrai agent de police et le brigand), mais, en même temps, par les

représentants de l’ambassade de l’Internonciature, pour l’appeler par

son nom, de l’Autriche. On ne pouvait pas sortir dans la rue sans se

voir arracher cette cocarde, et Olivier, habitant chez un traiteur

français «sot et ivrogne», qui avait épousé une Grecque, était menacé à

chaque moment d’être jeté dans la rue, parce que la présence d’un

Français dans la maison rendait la famille de cette Grecque suspecte.

Parmi ceux qui dominaient la situation, parmi les 2.000 Occidentaux

qu’il y avait à Constantinople, bien peu osaient proférer des sentiments

de sympathie pour le nouveau régime français.

Les Turcs ne pouvaient pas lui apparaître très sympathiques, et alors il

parle de l’«orgueil national», de l’«ignorance» et du «fanatisme» des

Musulmans. Il trouve les Grecs «gais, spirituels et adroits», mais,

cependant, après avoir vu leur sympathie indissoluble à l’égard des

Moscovites, il n’entend pas les considérer comme des appuis pour la

politique de la France en Orient.

Olivier, à son retour, par les îles, peut se rendre compte que les

femmes de Chio, qu’attendait, en 1821, un si terrible sort, continuent à

«agacer les passants»; il a recueilli un grand nombre d’observations du

plus haut intérêt, de sorte que, pour une autre direction que celle de

l’archéologie et des études classiques, c’est, sans doute, une source de

tout premier ordre.

Mais une source tout aussi intéressante est celle qui est formée par les

deux grands travaux d’un voyageur qui s’appelle Félix de Beaujour.

Beaujour a publié d’abord un _Tableau du commerce de la Grèce_, vers

1800, mais son voyage a été fait vers 1790.

Il a visité aussi, à ce qu’il paraît, toutes les frontières de l’empire

ottoman. On peut s’apercevoir qu’il a été chargé d’une certaine mission

secrète[207], à l’époque où il y avait des officiers français en grand

nombre en Albanie, sous Ali-Pacha, à Vidine, sous le rebelle

Pasvanoglou, et, où la fonderie de canons, l’école de mathématiques

militaires de Constantinople étaient sous la direction de Français;

l’architecte même de Sélim III, peu avant la Révolution, était lui-même

un Occidental qui pouvait introduire les voyageurs dans des régions du

sérail ordinairement interdites à la curiosité des Occidentaux. Le

second livre de Beaujour s’appelle _Voyage Militaire dans l’Empire

Ottoman_ (1800). Il n’y a pas seulement la constatation de la situation

qui existe à toutes les frontières, il y a autre chose: il y a des

propositions formelles pour fortifier toutes ces frontières jusqu’à

celle du Danube, jusqu’à celles du Pruth et du Dniester. Quelles que

soient ces propositions, dont certaines peuvent être vraiment

intéressantes, quelqu’un qui a vécu pendant de longues années en

Turquie, et qui connaît son commerce et l’état de ses places fortes,

est, sans doute, un témoin de tout premier ordre.

[207] Cf. dans la préface du livre dont il est question: «J’allais

pendant la Révolution française dans la Grèce pour y chercher des

ruines et des souvenirs. J’y portai des illusions charmantes et je

les perdis toutes en arrivant. Il fallut alors m’occuper de tout

autre sujet.»

Voici un autre témoin appartenant à la même époque, mais qui a un

caractère bien distinct des deux autres: c’est un artiste. Ce voyageur,

faisant partie d’une mission française, s’appelle A.-L. Castellan. Il a

publié, en 1808-1811, des _Lettres sur la Grèce, l’Hellespont et

Constantinople, faisant suite aux Lettres sur la Morée_. Les gravures

sur acier de Castellan sont tout à fait remarquables et, quant à son

texte, il est très vivant, s’attardant parfois pour raconter des

épisodes romantiques, de sorte qu’il y a en lui, je ne dirai pas un

littérateur, mais un artiste qui s’égare parfois dans les sentiers

fleuris de la poésie. Ce n’est pas, en tout cas, une source pour les

archéologues.

Mais celui qui a nourri pendant longtemps, non seulement les

archéologues (qui ont formulé, à juste titre, des réserves contre son

témoignage et surtout contre ses conclusions, d’une érudition très

facile et visiblement empruntée et confuse), mais, en même temps, tous

les ethnographes et qui forme aujourd’hui, avec les ouvrages de trois

Anglais, Hughes, Holland et Hobhouse[208], la base pour toute étude

concernant les Shkipétars ou Albanais, qu’il a bien connus, est un

médecin, le docteur F.-C.-H. L. Pouqueville, qui a commencé par un

ouvrage plus restreint, puis a publié, en 1805, le _Voyage en Morée, à

Constantinople, en Albanie et dans plusieurs autres parties de l’Empire

Ottoman_.

[208] Ce dernier a donné lui aussi d’admirables illustrations en

couleurs, représentant des vues de monuments, et des costumes: _A

journey through Albania and other provinces of Turkey in Europe and

Asia to Constantinople during the years 1809 and 1810_, Londres,

1813.

Il ne venait pas chargé de mission, et il n’était pas un «pèlerin

d’archéologie ou de pittoresque». Faisant partie de la mission d’Égypte,

le moment critique dans les relations entre la France et la Turquie et

surtout son état de santé l’ont contraint à abandonner sa destination,

et celui qui n’était que membre de la Commission des sciences et des

arts d’Égypte a dû aborder sur la côte de Morée. Il voulait aller à

Zante, mais le corsaire qui s’était saisi du bâtiment sur lequel il

naviguait a trouvé bon de le déposer sur cette côte.

Aussitôt à Navarin, il a été arrêté. On l’a transporté à Tripolitza,

alors que d’autres Français prenaient une autre voie, beaucoup plus

longue et plus pénible, pour aller à Constantinople, où ils se sont

rassemblés tous, s’échappant tour à tour, dans des circonstances qui

dépendaient de la situation, des relations, de l’habileté de chacun

d’entre eux.

Il était arrivé dans des dispositions enthousiastes à l’égard de

l’antiquité: «Apollon, roi des Ménades, divinités de l’Eurotas, vallons

aimés des Muses et des chœurs célestes, quels chants barbares affligent

maintenant les échos de vos montagnes?».

Un instinct d’archéologue, une ambition de savant s’étalent réveillées

en lui. Le prisonnier de Tripolitza avait tout de même la faculté de

visiter à droite et à gauche les provinces voisines, jusqu’à la

lointaine Maïna, en pleine effervescence, pas tant en qualité de

Français, que parce qu’il était médecin et que, en Turquie, on a

toujours couru après les médecins et, même, considéré comme médecins des

personnes qui ne l’étaient guère[209]. Il a été donc introduit un peu

partout; il a visité jusqu’à des harems. Il en a vu les habitantes,--des

jeunes et surtout des vieilles,--et y a recueilli une certaine

expérience qui n’est pas réservée aux profanes, quand ils ne sont pas

médecins.

[209] «Tout ce qui a chapeau ou bien calpak est médecin», p. 423.

Mais, partageant les opinions, connues, d’un de Pauw, il croit que «les

descendants de Miltiade et de Cimon, aujourd’hui courbés sous le double

despotisme des Turcs et des papas, ne sont guère capables de concevoir

et de soutenir une de ces entreprises généreuses et hardies qui

pourraient leur rendre l’existence politique», la religion étant la

seule chose qu’ils prisent. Cependant il prétendra, plus tard, avoir bu

à Tripolitza «à la liberté de l’Hellade» et écrira l’_Histoire de la

régénération de la Grèce_, où toute une littérature néo-hellénique y est

présentée sous un jour intéressant et exact. Tout en accusant Guys de

partialité, il s’est pris de sympathie pour les Grecs opprimés. «J’ai vu

le dernier des Turcs descendre de cheval, arracher un Grec de sa

boutique, le charger de son bagage et le faire suivre, sans que cet

homme, capable de se venger, osât seulement murmurer. J’ai vu de jeunes

Musulmans frapper les têtes blanchies par l’âge et lever la main sur des

vieillards.»

Dans son second ouvrage, les Roumains des Balkans trouvent pour la

première fois cette faveur inattendue d’intéresser un voyageur français.

Constantinople est présentée à l’époque la plus défavorable pour les

Français, qui laissèrent mille huit cent un morts dans les prisons du

sultan. Sous l’instigation anglaise, on va jusqu’à profaner le tombeau

de l’ambassadeur Aubert du Bayet. Des portraits très vivants sont

donnés, comme celui du sultan, droit et humain, d’Isaac-bey, le

confident du grand amiral Hassan, cet Isaac qui, élève de l’école fondée

par de Tott, se rendit à Marseille, à Lyon, à Paris, passa en Barbarie,

parut un moment à Constantinople, puis visita l’Europe centrale et

l’Italie, se fixa en Russie jusqu’en 1782, et revint deux fois encore en

France avant de réintégrer définitivement sa patrie.

Dans ce premier ouvrage, Pouqueville a mis ensemble sa propre

expérience, celle de ses compagnons, puis des choses prises un peu à

droite et à gauche, au cours de son voyage. Or, cet ouvrage a rencontré

un très bon accueil. Et, comme on en demandait une nouvelle édition,

Pouqueville est revenu dans la péninsule des Balkans, mais, cette fois,

avec une qualité officielle, ayant été nommé consul de France à Ianina,

la capitale d’Ali-Pacha, qui était au moment culminant de sa carrière.

Plus tard, comme ce consulat, à la mort d’Ali-Pacha, a été supprimé, on

donnera à l’écrivain, devenu célèbre, un autre poste à Patras; seulement

son information sur la Morée est infiniment moins sérieuse que celle qui

concerne la partie occidentale des Balkans.

Dans ce second ouvrage[210], il parle d’une façon certainement par trop

familière des archéologues, dont il ne fait pas partie. Il est bien

certain qu’il se mêlait de choses qu’il ne connaissait pas, et que, se

présenter en connaisseur encyclopédique du passé et du présent de ce

monde, c’était trop.

[210] _Voyage de la Grèce par F.-C.-H. L. Pouqueville_, Paris, 1826.

Mais, néanmoins, les six gros volumes de Pouqueville sont, sans doute,

un événement dans la série des voyages, et ils dépassent de beaucoup

tout ce qu’on avait donné auparavant[211]. Les Roumains peuvent lui être

reconnaissants d’avoir étudié leurs frères du Pinde dans toutes leurs

provinces.

[211] Il déclare avoir déposé à la Bibliothèque du roi un dictionnaire

albanais-grec dicté par le héros révolutionnaire Botzaris; I, p.

XXXVII, note 1. Cf. III, p. 291: «J’ai vécu au milieu d’eux, je me

suis identifié à leurs coutumes, afin d’en pénétrer la raison.»

Je remarquerai encore, dans cette œuvre, une innovation.

Les voyageurs antérieurs oublient complètement la large part que l’élan

français du moyen âge a eu dans la vie de toutes les régions de

l’Orient. Courant après les traces les plus insignifiantes de

l’antiquité, ils négligeaient ce que le féodalisme français du XIIIe

siècle, XIVe et XVe siècles a donné à ces régions, des choses dont les

traces existent encore aujourd’hui. Et, pour la première fois, on voit

cet homme, dont ce n’était pas le métier, de s’initier à des sources

médiévales inconnues, recourir aux Byzantins, découvrir aux Météores une

chronique de ces régions occidentales de la péninsule des Balkans,

s’adresser à cette chronique de Morée et esquisser une fresque qui sera

complétée par bien d’autres marchant sur ses traces.

Les _Promenades_[212], écrites presque à la même époque par Pertusier,

«officier du corps royal de l’artillerie, attaché à l’ambassade de

France près la Porte Ottomane», élève de Ruffin, et parues à Paris en

1815, sont un très beau travail. Elles représentent, non pas

l’expérience superficielle du voyageur, mais celle, plus large, d’un

homme qui a vécu dans le pays. L’auteur, «peintre de portraits», s’est

proposé de «saisir la physionomie morale et physique du pays».

[212] _Promenades pittoresques dans Constantinople et sur les rives du

Bosphore._

Le livre de Melling, «architecte de l’Empereur Sélim III et dessinateur

de la Sultane Hadidgé, sa sœur», ce _Voyage pittoresque de

Constantinople et des rives du Bosphore_ (Paris, 1819) n’a pas dans ses

planches[213] l’extraordinaire splendeur des dessins coloriés d’un

voyageur qui a connu Pouqueville et qui s’appelle Dupré[214]. Celui-ci a

donné, sans doute, les plus magnifiques planches en couleur qui furent

jamais publiées, non seulement pour Constantinople, mais pour tout ce

monde grec et même, en partie, pour tout le monde roumain, voisin.

[213] L’atlas de Pertusier avec des dessins de Dréat est de 1817.

[214] _Voyage à Athènes et à Constantinople ou collection de

portraits, vues et costumes grecs et ottomans par Louis Dupré, élève

de David_, Paris, s. d. Le texte du dessinateur, qui accompagnait en

Albanie trois Anglais, est souvent plein de choses nouvelles. Il

augure à la Grèce, un réveil, au Pirée désert une résurrection (p.

36-37). Cf. le livre roumain, récent, de M. G. Opresco, sur _Les

Pays roumains vus par des artistes français_, Bucarest, 1926.

Un autre récit de voyage, admirablement imprimé, est dû à Firmin Didot,

élève de Coraï, qui a visité l’Orient en 1816 et 1817 (_Notes d’un

voyage fait dans le Levant_, sous le nom d’Ambroise-Firmin Didot).

L’auteur a tenu, ayant des lettres de recommandation du grand Grec, à

aller aussi bien à Cydonie que dans l’île de Chio et à prendre part à

cet enseignement grec, proposant même, par une résolution qu’il a

publiée, résolution rédigée comme un acte de l’antiquité inscrit sur

marbre, de ne plus s’appeler Jean, Georges, Nicolas, mais bien Aristide,

Thrasybulle, Ménélas.

Les observations du comte de Forbin touchent surtout l’Orient

asiatique[215]. Le vicomte de Marcellus, un «ancien ministre

plénipotentiaire», ne parle, dans ses _Souvenirs de l’Orient_ (Paris,

1839), que des îles, où il a eu la bonne fortune de découvrir cette

Vénus de Milo dont une planche ouvre son récit. Au retour il dit

quelques mots de la Bulgarie et de la Valachie, qu’il a traversées.

[215] _Voyage dans le Levant en 1817 et 1818 par le comte de Forbin_,

Paris, 1819. Il a été conduit à Athènes par le consul Fauvel, bien

connu (p. 18 et suiv.).

Le premier ouvrage de Pouqueville précède le fameux _Itinéraire_ de

Chateaubriand (1806).

* * * * *

II.--Il est inutile de dire la grande fortune qu’a eue ce voyage. Il y a

des critiques qui le considèrent comme une innovation. Personne ne pense

à nier la grande valeur littéraire que peut avoir cet écrit d’un des

chefs du mouvement de rénovation littéraire en Europe. Seulement, au

fond, il n’y a rien de nouveau dans Chateaubriand, comme direction, ni

comme état d’esprit: c’est la même érudition à bon marché, qui commence

par une histoire de la Grèce et de l’Empire byzantin, par une histoire

de la Terre sainte, avec l’indication des sources, à chaque moment. Il y

a la même course effrénée vers l’inédit archéologique; il y a les mêmes

erreurs, très explicables, lorsqu’il s’agit de quelqu’un qui faisait ses

premières armes à l’occasion de ce voyage, et, sauf quelques belles

pages, comme celle qui fait passer devant nos yeux, à Athènes, «les

ailes noires et lustrées, glacées de rose par les premiers reflets du

jour, les colonnes de fumée bleue et légère, les sculptures de Phidias

frappées horizontalement d’un rayon d’or», la partie littéraire

elle-même, au moins en ce qui concerne l’Europe, est assez maigre. Il y

a dans cet ouvrage trois quarts de cette érudition à peine lisible et un

quart de réflexions personnelles.

Le grand écrivain déclarait, du reste, que ce voyage n’était pas destiné

à produire une œuvre littéraire, et qu’il n’avait fait que rassembler

des matériaux pour ses «Martyrs».

Il y a, au contraire, des notes sur Constantinople, sur la nouvelle vie

politique de la Grèce, dans le _Voyage en Orient_ de Lamartine, de

beaucoup postérieur.

Le spectacle de l’assemblée néo-hellénique, siégeant dans un «hangar de

bois», couvert de planches, avec des pierres comme sièges au lieu de

bancs et des députés venant à cheval, de ce «campement» des «chefs d’un

peuple héroïque qui tiennent encore à la main le fusil ou le sabre», ne

peut pas manquer d’intéresser celui qui recherche dans l’observateur

l’attitude et dans le sujet la nouveauté. Mais la rareté de ces détails

utiles s’explique par des déclarations comme celle-ci: qu’il méprise

«ces vieilleries historiques et politiques» qui «ont perdu l’intérêt de

la jeunesse et de la vérité»; qu’il veut «voir seulement une vallée

d’Arcadie»: «J’aime mieux un arbre, une source sous le rocher, un

laurier-rose au bord d’un fleuve sous l’arche écroulée d’un pont tapissé

de lianes que le monument d’un de ces royaumes classiques, qui ne

rappellent plus rien à mon esprit que l’ennui qu’ils m’ont donné dans

mon enfance.» Et, comme le poète romantique prétend que son récit est

fait de poésie et de philosophie, il dit ouvertement aux amateurs

d’archéologie ceci: «J’abhorre le mensonge et l’effort en tout, mais

surtout en admiration. La beauté historique ou critique, celle-là aux

savants; à nous, poètes, la beauté évidente et sensible.»

Mais on est vraiment presque peiné lorsqu’on entend dire: Tout ce qu’on

voit sur la côte de l’Attique et à Athènes même, est «terne et nuageux,

comme dans une gorge de la Savoie ou de l’Auvergne, aux derniers jours

de l’automne» (il voyageait au mois d’août). Le Parthénon ne correspond

pas «à ce qu’on en attend», «les pompeuses paroles des voyageurs,

peintres ou poètes, vous retombent tristement sur le cœur quand vous

voyez cette réalité si loin de leurs images», ces «vieilles murailles

noirâtres, marquées de taches blanches».

Poujoulat, chargé d’un voyage en Orient pour donner du pittoresque à

l’histoire des Croisades de son associé Michaud (1830), présente dans

ses _Lettres d’Orient_ des souvenirs de lectures. Mais il faut

s’incliner profondément devant l’œuvre de J.-A. Buchon, qui découvre

presque à la même époque des horizons. Le livre de Buchon sur _La Grèce

continentale et la Morée, voyage, séjour et études historiques en 1840

et 1841_ (Paris, 1843) dépasse de beaucoup celui, presque contemporain,

d’Edgar Quinet, cependant d’une belle allure et risquant des jugements

sur la Grèce contemporaine qui sont ordinairement justes. Cet ouvrage de

Buchon, dédié à la duchesse d’Orléans, dit dès le commencement que

l’auteur entend voir avant tout ce que les autres n’ont pas voulu voir:

la gloire française au moyen âge. Les pages du grand érudit et du grand

initiateur dans ce domaine sont une introduction à la Grèce médiévale

qu’on peut lire avec fruit et avec plaisir même aujourd’hui.

Le livre de Brayer, médecin à Constantinople[216], est presque une

révélation. Ce chercheur de notes sur la peste d’Orient a donné, sur la

façon de vivre des Turcs, qu’il a étudiée d’après des catégories toutes

personnelles et passablement ridicules, une mine de renseignements

inédits et de jugements. «Moi je représente», dit-il, «le Turc lorsque

rien ne compromet l’honneur de son gouvernement et l’existence de sa

religion, lorsque son fanatisme n’est pas exalté pour la défense de l’un

et de l’autre, je le représente... comme généralement bon, sincère,

charitable, hospitalier sans faste et sans hypocrisie et, quoique

profondément attaché à sa croyance, tolérant envers tous les cultes,

probe non seulement envers les siens, mais encore envers l’étranger et

propre sur sa personne et ce qui l’entoure à un degré inconnu dans toute

autre partie de l’Europe.» Et sa description de Constantinople a parfois

le brillant des meilleures pages qu’eût données sur ce sujet la

littérature française.

[216] _Voyage en Bulgarie_, Paris, 1843.

Un voyage infiniment plus intéressant est celui qui, à la même époque, a

été entrepris par Blanqui, en Bulgarie (1843). Par lui, on a la vision

de la Serbie de Miloch, et en même temps des idées tout à fait

personnelles sur la vie turque à Constantinople, où l’auteur a fini par

aboutir[217].

[217] Pour les voyages d’érudits, rien n’est comparable à celui de

l’île de Chio, récemment décrit par M. Hubert Pernot, et que les

notes de Fustel de Coulanges dans les _Archives des missions

scientifiques et littéraires_, V (1856), p. 181 et suiv.

En fait de littérature de voyages, il faut dire que les pages

fantastiques de Gérard de Nerval ne représentent qu’une réalité

totalement transformée par une rare imagination. La _Constantinople_ de

Théophile Gautier est, non seulement un ouvrage étincelant, coloré,

mais, en même temps, bien informé. Il a saisi d’instinct des choses que

n’a guère retenues l’attention, cependant fortement dirigée, de

Lamartine et de Chateaubriand.

Et, s’il s’agit des voyages d’une époque ultérieure, je crois qu’on a

malmené sans raison le voyage de celui qui a osé présenter aux

Occidentaux--mais les Orientaux l’ont lu aussi--la tragi-comédie de la

Grèce du roi Othon. L’ouvrage d’Edmond About sur _la Grèce

contemporaine_ est un très beau livre: s’il est hostile aux coutumes

germaniques de la cour de ce roi qui n’était pas le mari, mais la

«femme» de la reine Amélie, s’il ne ménage pas les ironies à l’égard de

cette pauvre royauté bavaroise et mecklembourgeoise qui devait

disparaître enfin d’une façon si stupide, il n’est pas un acte

d’inimitié contre la Grèce.

Il y a, pendant la guerre de Crimée, des observations tout aussi

piquantes, et justes, sur les Turcs, dans le récit de voyage, sans

prétentions, du docteur Félix Magnard (_Impressions de voyage_, Paris,

1855), récit qui a été publié par Alexandre Dumas père.

Je m’arrête à cette date, 1860, jusque au delà de laquelle je ne veux

pas avancer. Il y aurait tant de choses à dire sur les voyages de M.

Joseph Reinach, de M. Charles Diehl dans ces régions. Mais, puisque je

dois mettre un peu d’«inédit», je dirai que ce qu’a publié, dans un

style très familier, qui, évidemment, n’est pas celui d’un érudit, ni

celui d’un littérateur, quelqu’un dont les livres datent presque d’hier,

et qui a l’avantage d’avoir passé en Turquie toute une vie, M. Bertrand

Barrères, forme un des meilleurs livres qui aient été écrits sur la vie

populaire des Turcs.

* * * * *

Et, s’il s’agit des voyageurs futurs qui voudraient chercher les restes

d’Orient qui survivent en ce moment,--il faut se presser un peu, parce

qu’ils sont en train de disparaître,--l’historien de l’empire ottoman

que j’ai été peut leur donner un conseil: Ce serait de ne pas répéter

une poésie archéologique que nous savons par cœur et de ne pas ajouter

des teintes pittoresques sur des tableaux suffisamment bien brossés par

les plus grands coloristes du XIXe siècle pour qu’on puisse trouver une

nuance nouvelle à ajouter; je les engagerais à ne pas s’adresser

seulement à l’art byzantin, qui est très en vogue, et qui mérite, sans

doute, d’être relevé dans ses dernières traces, mais de présenter

surtout, en tant que Français, cette grande contribution de la féodalité

française à l’Orient à travers trois siècles, qui forme, pour celui-ci,

un magnifique souvenir et, pour la France, un inappréciable trésor.

Poitiers.--Société Française d’Imprimerie.--1928.

Les voyageurs français dans l'Orient européen · 第 7 / 7 题