XVIe siècle.
Le XVIe siècle constitue, dans l’évolution historique de l’Orient soumis
aux Ottomans, une phase nouvelle: celle de l’impérialisme. La
civilisation byzantine, s’affranchissant de l’orthodoxie, a su prendre à
la religion musulmane ce qu’il fallait pour que, dans Constantinople,
dure encore Byzance.
Avant d’arriver à nos voyageurs, je crois qu’il est nécessaire de dire
quelques mots de la transformation totale et profonde qu’a subie le
monde ottoman au commencement du XVIe siècle, et surtout depuis
l’avènement du sultan Soliman.
Soliman a été plus grand, dans un certain sens, que son contemporain,
Charles-Quint; son action a été plus révolutionnaire, le monde ottoman
en est sorti beaucoup plus transformé que ne l’a été le monde de
l’Europe centrale sous l’impulsion parfois capricieuse, et le plus
souvent chimérique, du grand empereur romain germanique.
Dès le premier contact, du reste, les deux sociétés se sont mêlées,
musulmane et chrétienne. Alors que les Turcs n’étaient pas même encore à
Andrinople, que la conquête de Constantinople ne pouvait être prévue et
prédite par personne,--car la conquête de Constantinople a été un acte
personnel de Mohammed II, et qui n’était pas nécessairement liée au
développement logique de l’État ottoman[11],--deux des membres de la
famille d’Osman ont épousé des princesses byzantines; comme, du reste,
au XVe siècle, une princesse de Trébizonde avait épousé le chef
touranien de la Perse, Ouzoun Hassan (Hassan le Long) et avait vécu,
chrétienne, auprès de son mari musulman; ainsi les princesses
byzantines, l’une Cantacuzène et l’autre Paléologue, ont-elles continué
à appartenir à leur religion.
[11] La première forme d’occupation des Turcs s’est assouplie à
l’aspect féodal du monde qu’ils ont trouvé dans les Balkans. Mourad
II, le père du conquérant de Constantinople, était si peu empereur
qu’il avait abdiqué avant l’attaque chrétienne de 1444, qui seule
fut capable de le ramener au pouvoir. Il désirait passer en derviche
le reste de ses jours.
Mais, cependant, ce n’est pas par un mariage, puisqu’il n’y avait plus
ni la dynastie byzantine, ni celle de Trébizonde, que Soliman entend
réaliser l’Empire, un Empire qui était pour lui ce qu’était, pour les
Occidentaux, cet _Imperium orbis_ qu’ambitionnaient tant de dominateurs
au moyen âge et de souverains modernes. Il a copié, je dirai même qu’il
a plagié Byzance, et il s’est inspiré de toute une tradition étrangère à
sa race. Ainsi c’est avec ce monde transformé, et non pas avec le monde
de l’invasion, continuellement poussé en avant, c’est avec l’Empire
établi, capable de vivre sous cette forme byzantine, forme romaine, que
les voyageurs dont nous parlerons maintenant ont été en rapport et,
disons-le dès le commencement, ont entretenu des rapports d’une
intimité, d’une sincérité, d’une franchise, d’une intelligence mutuelle
remarquables.
C’est pourquoi leurs récits sont supérieurs même aux relations, prônées
à juste titre, mais qui ne correspondent pas toujours à leur réputation,
rédigées par les baillis de Venise[12].
[12] Les _Relazioni al senato veneto_ ont été publiées par Albèri pour
le XVIe siècle, par Barozzi et Berchet pour le XVIIe. Nous nous en
sommes servis, à l’exclusion des sources françaises, cependant
supérieures, comme nous nous en apercevons maintenant, dans notre
_Geschichte des osmanischen Reiches_.
Les baillis écrivent en effet pour un gouvernement, dont ils sont les
fonctionnaires, les agents diplomatiques. Ils ne connaissent pas la
société turque, et pourtant il y a une différence essentielle entre
cette société turque et la société ottomane, ou, plutôt, entre la masse
populaire de la société ottomane qui ne s’est pas affranchie de son
passé, et ce monde de dominateurs, de vizirs, de pachas, de
_beglerbegs_, de _cadiliskers_, c’est-à-dire de commandants de province
et de juges, composé, en grande partie, de renégats appartenant à
presque toutes les races chrétiennes de ces régions. Beaucoup sont
Grecs, beaucoup Slaves,--pas de Bulgares, mais des Serbes,--au point
qu’à l’époque de Soliman, il y avait trois langues diplomatiques à
Byzance: le turc, le grec, le slavon. Les archives de Venise sont
pleines de pièces diplomatiques venant de Constantinople ou des
différentes régions et rédigées en grec vulgaire de cette époque.
Les baillis ne regardent que le monde officiel auquel ils ont affaire,
ils ne s’éloignent pas de Constantinople;--à l’exception de la route
qu’ils ont suivie et des procès qu’on leur a présentés,--ils ne
connaissent pas les provinces. Les voyageurs français, au contraire, et
particulièrement trois d’entre eux, ont une connaissance intime du pays
tout entier et de la vie morale du peuple. Et il est bien explicable
qu’un de ces voyageurs, Guillaume Postel, penseur distingué mais qui
finit dans des rêves bizarres, comme celui d’une religion dont le chef
aurait été une femme, une Italienne, la mère Giovanna, ait même pensé à
la fusion des deux religions[13].
[13] Voy. _Un ex-libris de Guillaume Postel_, dans les _Mélanges
offerts à M. Émile Picot_, I, Paris, 1913, p. 323 et suiv. Cf.
Desbillons, _Nouveaux éclaircissements sur la vie et les ouvrages de
Guillaume Postel_, Liége, 1773; G. Weill, _De Gulielmi Postelli vita
et indole_, Paris, 1892; E. Picot, _Les Français italianisants au
XVIe siècle_, I, Paris, 1906, p. 313 et suiv.
* * * * *
I.--Je commence par la source la moins importante, mais la plus
curieuse: il s’agit d’une description, je ne dis pas de la société
ottomane, puisque l’auteur est un voyageur de passage, un voyageur
d’aventure, mais de ses propres pérégrinations; ceci en vers, bien qu’en
très mauvais vers. Le livre est rare et cette manière de relater un
voyage en vers elle-même peu fréquente.
C’est _Le discours du voyage de Constantinoble, envoyé dudict lieu à une
damoyselle francoyse_, publié «à Lyon en rue Mercière, par Pierre de
Tours», en 1541. L’auteur, dont le nom n’était pas divulgué, a été
depuis longtemps découvert: il s’appelle La Borderie.
La Borderie, le poète, a connu beaucoup de femmes en Orient, mais il
déclare avec énergie qu’aucune n’a été capable d’arrêter ses regards,
puisqu’il pensait, pendant tout ce temps, uniquement à sa damoiselle
française de Lyon. C’est pourquoi il lui dédie l’ouvrage.
Il accompagnait le chef d’une flotte française--c’était à l’époque de
François Ier que certaines nécessités politiques avaient orienté du côté
turc--qui se dirigeait vers Corfou pour soutenir l’armée ottomane
attaquant la colonie des Vénitiens[14]. La Borderie déclare, du reste,
que le but de l’expédition n’a pas été atteint par suite de la retraite
du sultan, de sorte que les vaisseaux français sont, heureusement,
arrivés trop tard.
[14] Combat d’André Doria avec le Pacha de Rhodes à Ste-Maure, p. 16.
Qui nous donna un grand contentement
D’estre certains de prompt département
Que Turcs faisoyent hors la terre chrestienne,
Car nous estions (quelque chose qu’on tienne)
Là envoyez pour un effect semblable,
A tous chrestiens utile et proufitable.
Sur un des vaisseaux de Saint-Blanquart: «Sainct-Blanquart, chef, qui
mieulx fourny se cuyde», se trouve La Borderie.
Notre écrivain arrive par delà «la bossue Albanie», devant Corfou, ce
qui lui permet de dire qu’il n’aime guère les Vénitiens, «les Venitiens
de condition vile», ni cette île qui est une «ingrate contrée». La
flotte turque, au contraire, suscite son admiration:
Il me sembla dès le premier arrest
Que je voyois une grande forest
Qui me sembloit couppée de nouveau.
Cette flotte ottomane, les vaisseaux du roi la saluent:
Coups de canons font entendre leur voix,
Turs en apres, tout en un mesme instant,
Mirent le feu et en feirent autant.
La Borderie n’aime pas non plus les Turcs, au fond:
... Leurs institutions,
Leur faulse loy, leurs superstitions,
Leur vestement, leur facon de manger,
Le recueil faict par eulx à l’estranger.
Après une dizaine de jours passés dans cette région où son chef «a
traicté les affaires--Au bien public de nous tous nécessaires», après un
retour involontaire sur les côtes de la Barbarie, on avance du côté de
Modon et de Coron, qui avait été conquise par les Impériaux, puis
abandonnée. Le voyageur s’imagine découvrir de loin Athènes:
Mere et fontaine aux lettres liberales,
Où florissoient les loix philosophales.
Mais maintenant c’est:
... la plus immonde,
La plus abiecte, asservie et foulée
Qui soit en terre, et la plus desolée.
Il y a même une brève description de cette ville:
Maisons bien petites
Esquelles Grecz pauvres et miserables
Payent tributz et tailles incroyables,
En chascun feu un soultanis par teste,
Un aspre aussi paye chascune beste,
L’un un ducat, l’autre vault dix deniers.
Il arrive ensuite à l’île de Chio: celle-ci est, au XVIe siècle, l’objet
d’une sympathie toute particulière de la part des voyageurs français,
qui proclament que là sont les plus belles femmes du monde et les plus
accueillantes:
Tant d’amytié trouver en celle gent
Qu’il ne nous peust manquer pain ny argent,
Car les Chios sont chrestiens secourables
Et aux Francoys de tout temps favorables.
A l’arrivée des Français paraissent: «femmes au bruit craintifves et
tremblantes», vieillards, tout un monde un peu offusqué par les «habitz
courtz».
«Avec, dans les narines,--un air de terre, une doulceur bénigne.» La
Borderie admire cette population féminine:
Dames d’honneur et de beaulté douées;
De leurs maris sont aussi advovées
A caresser l’humanité francoyse.