I
XVe siècle.
Les voyageurs français nous apportent mainte précision nouvelle sur ce
XVe siècle, où l’Orient change complètement de caractère.
Le XVe siècle, pour l’Orient européen, c’est la conquête ottomane, qui
est dépeinte généralement de façon absolument inexacte, inexacte au
point de révolter la conscience de l’historien qui descend aux sources.
Il est impossible de parler, à ce propos, de hordes à l’assaut d’une
civilisation, de bandes barbares s’abattant sur les splendeurs de la
Rome d’Orient, de destruction d’États en pleine vitalité par l’ondée
sanglante de l’invasion turque. Ce n’est pas moi d’ailleurs qui me ferai
l’avocat de ces Turcs de l’époque de Bajazet, de Mohamed Ier et de
Mourad Ier: ce seront les voyageurs français qui ont visité les régions
d’Orient, à cette époque.
Ceux-ci ne nous donnent pas seulement de nouveaux renseignements sur
l’Orient d’Europe, et accessoirement, pour la première époque, sur
l’Orient asiatique auquel je toucherai de temps en temps. Ils ont encore
un autre avantage.
Un voyageur est très souvent préférable à un chroniqueur, de même que
l’auteur d’une lettre privée est préférable au rédacteur d’un document
officiel. Non seulement pour la nouveauté du fait, vu sans aucune
préoccupation et rendu sans aucun souci d’intérêt particulier, mais
parce qu’il nous permet de voir, en même temps que l’objet, ce qui se
passe dans l’âme du sujet, du voyageur lui-même. Or, il y a certains
phénomènes d’âme dans une société qui ne peuvent être vraiment aperçus
qu’en mettant en rapports un représentant de cette société avec un autre
monde.
En France, au XVe siècle, il y a eu des changements d’âme. Pour
connaître ces changements, il ne faut pas s’arrêter aux documents
proprement dits, aux narrations, dans lesquels une forme ancienne se
perpétue; il faut s’adresser à ces sources toujours spontanées, parfois
naïves, quelquefois ridicules, que sont les récits de voyages.
Nous remarquons ainsi l’abandon des préoccupations purement religieuses
du moyen âge. Il se trouvera des voyageurs pour ne plus penser
uniquement aux reliques, pour ne plus se demander seulement, dans telle
ou telle ville, quelle est l’église qui conserve le plus grand nombre de
corps de saints, qui n’éprouveront pas, non plus, le plus grand plaisir
à obtenir, de la part d’un empereur ou d’un prince, un crucifix ou
quelque autre souvenir sacré.
Et, en même temps, nous relevons des préoccupations d’humanisme; je
crois qu’il y a quelque intérêt à corriger cette idée courante, que
l’humanisme et la Renaissance sont choses d’Italie, du XIVe et du XVe
siècle, et que la France, bien tard, ne s’est initiée que par les
guerres d’Italie, à ces changements d’attitude morale. Pour penser
ainsi, il faut négliger l’immense œuvre de traduction, du latin ou du
grec par le latin, accomplie à l’époque de ce roi Charles qui mérite
bien de rester, parmi les rois de son nom, qualifié de «Sage». On verra
donc de pauvres pèlerins du commencement du XVe siècle, mettre, à côté
des préoccupations religieuses de leur petit livret de voyageurs à
Jérusalem, quelques réminiscences de l’antiquité classique.
* * * * *
I.--On peut considérer comme un recueil de notes de voyage (rédigées
beaucoup plus tard) ce _livre de la description des pays_, dont
l’auteur, Gilles le Bouvier, dit Berry, auteur aussi d’une chronique de
France comprise par Godefroy dans son _Histoire de Charles VII_[1],
avant d’être nommé premier roi d’armes de son souverain (1420),
lorsqu’il n’avait que seize ans, partit en pèlerin, dès 1402, afin
surtout de «prendre délectation à voir et parcourir le monde, ainsi que
sa complexion s’y trouvait beaucoup encline»[2].
[1] Paris, 1661, p. 369 et suiv.
[2] Préface de la chronique. L’ouvrage a été publié par le Dr E.-T.
Hamy, Paris, 1908.
En effet, la description, exception faite de paragraphes intercalés,
comme celui de l’Italie, suit les traces du jeune voyageur de jadis. Il
part, sans doute, de Venise, la première ville marchande du monde
chrétien, dit-il, atteint la Crète, où il y a des «Grès... vestus de
futaines, de Jaquettes», _houssés_ «pour se défendre de la piqûre des
herbes empoisonnées»; Chypre, où «la plus part des nobles et d’aultres
gens de bien parlent françois et aussi le roy, lequel fait grant
reconfort aux nobles qui vont au Saint Sépulcre et donne du sien et son
ordre, s’ilz le demandent». Sans dire un mot de Byzance, dont il sait la
dynastie régnante parente de celle de Trébizonde, le pèlerin parle de la
Syrie «gouvernée par crestiens regniés en jeunesse» et y place ses
premières observations sur la façon de vivre des Musulmans: «Ils ont
tant de femmes qu’ils veulent, mais qu’ils aient de quoy les norir, et
peuvent selon leur loy prendre leurs parentes, seurs ou cousines. Ilz
sont misérables gens et vivent pourement, sans avoir grans mesnaiges...
Tout ce que’ilz veullent mengier le vont achater tout cuit. Ces genz
sont vestus de robe comme sont les diacres en France, quand ils veullent
chanter la messe.» Les femmes se voilent: «Elles voient bien les gens,
mais les gens ne voient point leur visaige... Hommes et femmes menuisent
à terre, sans table. Les hommes ne portent nulles braies, se ilz ne
chevauchent, mais les femmes les portent et, quand elles sont en leurs
maisons, elles les mectent à la perche et en font parement». «Y a de
riches gens et de poures, comme par deçà», mais, en général, les Syriens
sont «faulces gens et maulvais à courrocier et frappent en traïson, car
ilz sont couares». L’auteur paraît avoir poussé jusqu’à Damas, d’où les
marchandises venant du «païs de prestre Jehan», conçu ici comme l’Inde,
sont achetées pour la Turquie, la Hongrie, la Pologne, et, «toutes les
haultes Alemaignes», la riche ville vendant elle-même le «drap de damas
et de soie, ainsi que des pierreries». Ses regards se sont dirigés,
c’est l’époque de la bataille d’Angora, vers la terre de Tamerlan, «le
Taborlen», «persecuteur de ceulx de la loi mahométane, jasoie que il en
soit, comme eulx»; et voici une occasion pour présenter les guerriers
tatars «accroupis sur leurs selles et chevauchant à cours estriers...,
vestus longs..., leurs testes entortillées de toilles et à leur arçon
ung tabourg de cuivre et une masse en leur main, de quoy ils frapent du
manche sur le tabour»; bons archers, «bien stillez de la guerre, plus
que nulz aultres Sarazins». Ce n’est pas non plus par ouï-dire qu’il
connaît l’aspect des autres Tatars, du «Grant Can», de «Candon», «la
plus grande ville du monde», «tous camus et les visaiges roulz et très
pou barbe..., faulz et mauvaises gens, sans nulle pitié».
Le voyage a été poussé jusqu’à Tana, d’où les Vénitiens apportent
«pennes, pierreries, dens d’olifans, dont on fait les pignes d’iviere»,
à Caffa, qui vend du vin de «Rommenie et martres, sebelines, vair et
gris», et jusqu’au voisinage de la Géorgie, où «est la saincture Notre
Dame»; et de l’Arménie conquise par les Turcs, le dernier roi venant
mourir à Paris. Mais le voyageur observe que dans le «païs des
Sarasins», il «n’y a pas tant communiqué que en la crestienté».
Les notions sur le «Grant Turc» prouvent cependant une connaissance de
première main. Ses sujets sont «freches gens là où ilz s’adonnent et
sont les plus honnestes gens de tous les Sarazins et meilleurs gens de
guerre..., les plus fors hommes de toutes les nations». Le sultan
dispose d’une «garde» de 20.000 hommes, et ces guerriers sont présentés
«l’arc et les flèches de courue ou de nerfs, et le tabour de cuivre ou
de leton, la masse et l’espée, et robe rouge de toille, et de coton, ou
de soie..., et la toque de toille blanche sur la teste bien
entortillée... et leurs bottes jaunes, rouges ou blanches et bons
chevaulx bien courans»[3].
[3] Il n’y a rien d’important dans _Le voyage de la sainte cyté de
Hiérusalem avec la description des lieux (par G. Villey) cotez et
autres passages fait l’an mil quatre cens quatre vingts, destant le
siège du Grand Turc à Rhodes et regnant en France Loys onzième de ce
nom_, éd. Ch. Schéfer, 1882; assez peu dans le _Voyage de Georges
Lengherand mayeur de Mons en Haynaut, à Venise, Rome, Jérusalem, le
mont Sinay et le Kayre_ (1485-1486), publié par le marquis de
Godefroy Méniglaise, Mons, 1861. Après une très bonne description de
Venise, où il voit les églises et assiste aux cérémonies (il passe à
Rome), après des appréciations sur ces riches dames vénitiennes qui
n’ont qu’un défaut: «On leur voit depuis le boult de la teste
jusques au dessoubz des mamelles», il décrit «Jarre» (Zara) «Gybeny»
(Sebenico), «Sarragouse» (Raguse), les îles Ioniennes, mentionne
l’Heximilion de Morée, les «Albaniens» confondus avec les Tziganes,
les vins de Crète et de Romanie («Malvisées, Rommenies et aultre
vins doulz»), le siège de Rhodes par les Turcs, qu’on tolère encore
dans la ville, «chose mal affréant», l’arrivée en Chypre de la mère
de la reine Catherine, pour aller en Syrie et en Égypte, où les
ambassadeurs du «prêtre Jean» paraissent apportant «arc et flesches
d’or».
* * * * *
II.--Voici maintenant un autre de ces voyageurs, le plus modeste: le
seigneur de Caumont, dont le voyage d’outre-mer a été publié à Paris, en
1858, par le marquis de la Grange[4]. Ce seigneur de Caumont porte le
nom imposant de Nompar: Nompar II, dans la série des seigneurs de
Caumont. Presque contemporain de Philippe de Mézières, le créateur de la
Chevalerie de Jésus-Christ, le grand animateur des croisades du XIVe
siècle, il a créé aussi un ordre de chevalerie: celui de
l’Écharpe,--ayant été fait lui-même chevalier à Jérusalem par un autre
chevalier, qu’il avait eu la précaution d’amener avec lui, pour ne pas
être pris au dépourvu. Cet ordre de l’Écharpe n’a jamais eu, du reste,
de membres, ce qui pouvait arriver à une époque où l’on était moins
avide de ces distinctions qu’à la nôtre. Le seigneur de Caumont a lu des
ouvrages classiques et, lorsqu’il arrive en Grèce, il parle de Minos, de
Minotaure et du nommé «Théseu» (qui est Thésée lui-même). Mais il ne
nous apprend rien sur la Grèce de l’empereur Manuel, sur l’empire
byzantin de cette époque, régenté par celui que les Occidentaux
appelaient «Carmanoli» ou «Kirmanoli», accolant à Manuel le préfixe
_kyr_ ou «seigneur». En fait de Grèce, il ne parle que de monastères de
«gallogères» grecs, c’est-à-dire de moines grecs. Il est bien sûr que
Ramah, en Palestine, a donné naissance à saint Georges et à saint
Martial, dont il a pu voir les reliques à Limoges, et il n’oublie pas de
donner la détermination exacte de la province où se trouve Limoges, ce
qui était peut-être superflu pour ses lecteurs français. Il est furieux
contre les Sarrasins, parce qu’ils ne montrent pas de componction,
lorsqu’ils sont présents au moment où est célébrée la messe, et il les
traite de «faux chiens» qui n’ont de respect que pour «Baffomet», qui
est Mohammed. Il n’a que des idées très vagues sur les Arabes, qu’il
appelle Alarabes, «qui ne portent vestir que les chemizes longes jusque
à terre.» Quant à la nation turque, il en donne cette définition
nuageuse: «Une généracion de gens qui s’appellent Turcz, lesquelz sont
contre la foy et la loy de Dieu Nostre Seigneur», ce qui est une
réminiscence des croisades[5]. Il s’intéresse un peu aux choses de
l’Orient; autrement, il n’aurait pas appris que les Turcs sont régis par
«un empereur ho roy de Turquie» qui s’appelle _Creissi_. _Creissi_,
c’est _Kirichdschi_, c’est-à-dire gentilhomme, messire. Tous les sultans
turcs s’appellent des _kirichdschi_, comme tous les empereurs byzantins
s’appellent des _kyrs_, des seigneurs, et il arrive que tel de ces
sultans porte, en même temps, le titre de _Kirichdschi_ et celui de
_tschélébi_, c’est-à-dire celui de gentilhomme et celui de chevalier.
[4] _Voyaige d’Oultremer par le seigneur de Caumont l’an MCCCCXVIII,
publié par le marquis de la Grange_, Paris, 1858.
[5] P. 44.
* * * * *
III.--Les observations naïves de Caumont sur le _Creissi_ et la
_génération_ turque sont très loin de la manière dont voit l’Orient un
autre écrivain qui n’a pas voyagé lui-même, mais qui résume plusieurs
voyageurs. Il les résume avec cette bonne foi, avec cette candeur d’âme
qui distingue l’époque, avec cette admirable mémoire qui rend capables
les hommes du moyen âge de se rappeler exactement toutes les
circonstances dans lesquelles ils ont vécu, combattu et souffert bien
des années auparavant, ce qui est impossible dans notre vie enfiévrée,
tandis que leur vie calme, si peu ornée d’événements, si peu traversée
de passions, pouvait être revécue par le souvenir après de longues
années.
Nous voulons parler d’une œuvre qui, par ses qualités de style,
mériterait d’être rééditée, pour un assez large public, le «Livre des
faits du bon messire Jean Le Maingre, dit Bouciquaut».
L’ouvrage, qui a été publié aussi dans le «Panthéon Littéraire» de
Buchon, suscite, au premier contact, certains scrupules d’authenticité,
qui ne sont nullement justifiés. Mais c’est un si beau livre, qui se
distingue tellement de tout ce que nous trouvons à la même époque, que
cela pourrait laisser supposer un remaniement. Il n’en est rien; le
livre a été écrit à l’époque par quelqu’un qui a aimé Boucicaut et qui a
voulu lui consacrer une biographie. Je croirais volontiers que cette
biographie est inspirée par une coutume qui n’existait pas autant alors
en France qu’en Italie. Boucicaut a été gouverneur de Gênes et ses plus
grandes batailles ont été livrées pour la République génoise. Or
l’Italie dressait des statues à ses grands hommes dès la fin du moyen
âge; elle considérait plus volontiers d’une façon biographique ceux qui
collaboraient au développement de son histoire.
L’auteur dont l’érudition fait voisiner des réminiscences de l’antiquité
classique avec Tristan et Lancelot, commence par dire que son livre
s’appuiera sur deux «piliers sans faille». Ces deux «piliers sans
faille» sont: chevalerie et science. Et il ajoute que ces deux éléments,
qui domineront son livre, «moult bien conviennent ensemble». Car de la
science vient la loi, et, s’il n’y a pas de loi, alors l’existence
serait bestiale. Il faut donc penser aux «assemblées chevalereuses», aux
«joutes grandes et plainières», à la «vaillantise» et alors on arrivera
à ressembler à Hercule, à Hector, à Achille et à Alexandre le Grand.
Admirateur des lettres, l’anonyme dit à chaque moment que c’est par les
livres qu’on vit, «afin que le bienfaict des vaillans ne soit mie
amorty, que ils soyent mis en perpétuelle souvenance au monde, c’est à
savoir au registre de livres». En effet, «le rapport des tesmoings des
livres» donne la «mémoire authentique» et le «nom authorisé».
Parlant avec admiration des «lettres et escriptures, lesquelles sont le
premier membre de science», l’«introduction de lettres et de livres» lui
semble un devoir à l’égard des bienfaiteurs de son époque. Pensant à
celui qui, le premier, a inauguré la tradition des lettres, de la
remembrance des événements par les lettres, il dit: «Moult devons louer
science et ceulx qui les sciences nous donnèrent.»
Ce sont des idées qui n’appartiennent pas, certes, au XIVe siècle. C’est
déjà un homme de la Renaissance qui s’exprime dans le plus délicieux
langage du temps passé.
Cet homme présentera la vie de Boucicaut d’après les relations des «plus
notables en vaillance et chevaliers qui fussent». Et il ajoute que, si
ces chevaliers n’ont pas voulu donner leur nom, c’est pour empêcher
qu’ils ne soient considérés par les envieux comme capables de flatterie.
A chaque moment, il dit qu’il n’y a rien ajouté de lui-même, «sans rien
du sien, en parlant de luy, adjouter» et que les rapports de
contemporains de Boucicaut ont été non seulement employés, mais
reproduits. Comme ces contemporains ont pris part à l’expédition de
Boucicaut en Turquie, tous les païens sont, pour l’auteur, des
Sarrasins. Dans ce royaume de Lithuanie, dans le royaume de «Hecto», il
y a des Sarrasins. Mais il parle surtout des chevaliers qui ont
accompagné le même Boucicaut dans la chevauchée du comte d’Eu en
Hongrie, des guerriers qui ont pris part à la grande tragédie de
Nicopolis, pour laquelle ce «Livre des Faits» est la principale et la
plus délicieuse des sources, des collaborateurs de Boucicaut pour la
défense de Constantinople contre les Turcs, à la fin du XIVe siècle et
au commencement du XVe, de ceux qui ont renouvelé avec lui l’épopée
inoubliable; et tous les voyageurs se la rappellent alors, l’épopée du
roi Pierre de Chypre conquérant, dans cette moitié du XIVe siècle,
Alexandrie et Tripolis. Car on n’a pas assez observé que le dernier
chapitre des voyages armés de Boucicaut ne fait que reproduire cette
légende épique du vaillant roi de Chypre que l’Occident français
connaissait par le dévouement que lui a porté, jusqu’au bout et même
après la mort du héros, Philippe de Mézières, chancelier de Chypre.
Suivons d’une entreprise à l’autre,--car ces entreprises sont nombreuses
et la description en est copieuse,--suivons, par saillies, les
impressions que le bon serviteur de Boucicaut rassemble, arrange et
reproduit de façon authentique dans sa biographie.
D’abord, la vision, la courte vision de la société ottomane à l’époque
du sultan Mourad, que les Français, à l’époque de Philippe de Mézières,
nommaient l’Amorat-baquin (Mourad-beg).
Pour Venise, l’Amorat-baquin était un ami, un allié, que le doge et le
sénat employaient pour combattre les Byzantins, ennemis perpétuels des
intérêts vénitiens dans la péninsule de Morée et dans les régions
voisines. Voyons de quelle façon le «beg» se présente dans les récits de
nos chevaliers. «Amurat, père du Basat», dit l’anonyme, «qui estoit
adonc en Grèce près de Galipoli», est un homme charmant. Ce n’est plus
le barbare cruel, l’infidèle toujours disposé à offenser les sentiments
religieux des chrétiens, ce n’est plus la bête féroce que les
propagateurs de croisades décrivent. Lorsque les voyageurs français se
présentent devant lui, il les accueille avec «grand feste» et leur fait
«très bonne chère». Ces mêmes chevaliers traitent avec Mourad de la
possibilité d’une expédition commune contre les Sarrasins; à ce
moment-là, les Turcs ne sont pas, pour les informateurs du biographe,
une _canaille_ ou, pour employer son terme, une «chienaille». Plus tard,
toute cette turquerie sera une «chienaille»: il répète le mot plusieurs
fois, mais, pour le moment, ce sont des chevaliers d’un autre drapeau,
d’un autre État, d’un autre Dieu, mais de vrais chevaliers, des preux,
avec lesquels on peut traiter et à côté desquels on peut combattre. Car
voici ce qu’il dit: «Et ils luy présentèrent leur service en cas qu’il
feroit guerre à aucuns Sarasins. Si les en remercia moult Amurat, et
demeurèrent avec luy environ trois mois. Mais, pour ce qu’il n’avoit
pour lors, guerre à nul Sarrasins, ils prirent congié et s’en partirent,
et il les fit convoyer secretement par ses gens, par le pays de Grèce et
par le royaume de Bulgarie et tant qu’ils furent hors de sa terre.»
Cette terre de Mourad même n’est pas une terre sauvage; bien au
contraire. Il y a de «bons villages», de «beaux maisons», et de «riches
palais», des «murs qui à merveilles sont forts et beaux». Ci et là,
quelque «grand village champêtre». En Asie même, on trouve de «moult
beaux palais, grandes maisons et beaux jardinaiges». Ceux qui paraissent
à l’arrivée des croisés sont ornés de «beaux parements».
C’est une société civilisée et anciennement civilisée, ce monde ottoman
qui s’abreuve à deux sources de très archaïque et très solide culture:
celle de Byzance et celle de l’Extrême-Orient.
Arrivant maintenant au conflit dû à l’idée de la reconquête chrétienne,
lorsqu’il présente la bataille de Nicopolis, le biographe conteste les
assertions de certains témoins qui prétendent que, du côté des
chrétiens, il n’y a eu que des rencontres isolées, sans ordonnance,
«comme bestes..., puis dix, puis deux, puis vingt, et que par ce furent
occis par troupeaux au feur que ilz venoient, que ce n’est mie vray.» Il
présente l’action de l’armée croisée, dans laquelle les Français
dominaient, comme celle d’une armée ordonnée. Mais aussi, de l’autre
côté, il voit une sorte de tradition romaine, avec ces janissaires qui
sont des légions, avec ces spahis qui correspondent aux «ailes» des
armées romaines, avec le profond dévouement qu’on portait au sultan,
avec cette tactique héritée des meilleurs maîtres de la guerre.
On voit donc l’armée des chevaliers qui se trouve non pas devant une
mêlée barbare, ne connaissant ni ordre, ni chemin, ni but, mais se brise
devant l’armée la mieux ordonnée de l’époque. Ainsi l’auteur constate
que l’armée hongroise du roi Sigismond s’est empressée de s’enfuir au
moment décisif de la bataille, que les chevaliers français ont été
sacrifiés, pour ne pas avoir eu, au moment requis, l’appui de ces
connaisseurs des localités et des coutumes militaires turques qu’étaient
les guerriers hongrois. «Les Hongres, communément, si comme on dit, ne
sont pas gens arrestés en batailles et ne savent grever leurs ennemis,
si n’est à cheval tiraire de l’arc devant et derrière, toujour en
fuyant.» Sauf le «grand comte de Hongrie» qui est Nicolas de Gara,
c’est, en somme, l’action d’une armée de «lasches et faillis». Et,
devant le sacrifice total de l’armée française abandonnée, on s’écrie:
«Ha! noble contrée de François! Ce n’est mie de maintenant que les
vaillans champions se monstrent hardis et fiers entre toutes les nations
du monde.» Et devant chaque chevalier qui fait son devoir, au moment où
la bataille est notoirement perdue: «Ha Dieu! Quel chevalier! Dieu lui
sauve sa vertu!»
* * * * *
IV.--Passons du biographe de Boucicaut à une autre source longtemps
ignorée des chercheurs: les «Anciennes chroniques» de Jean de Wavrin, en
dialecte picard.
Ce Jean de Wavrin avait un neveu, Valerand, qui a participé à la
croisade danubienne de 1445, et tout un livre de ses Anciennes
chroniques d’Angleterre[6] est consacré à cette expédition, qui est un
des épisodes les plus inattendus de l’histoire européenne du XVe siècle.
Au moment où l’esprit même des guerres pour la croix paraissait faiblir,
grande catastrophe à Varna en 1444: le jeune roi de Hongrie et de
Pologne, dans un combat contre le sultan Mourad, succombe au moment où
la victoire était déjà décidée en sa faveur; le cardinal Saint-Ange se
noie dans le Danube... Le pape et le duc de Bourgogne, qui était, à ce
moment, le porte-étendard de la croisade, le représentant des
aspirations chrétiennes d’Occident pour la délivrance des Lieux saints,
dont le prélude devait être l’expulsion des Turcs d’Europe, le pape et
le duc de Bourgogne donc organisent une croisade, arment une flotte qui,
par les Détroits, entre dans la mer Majeure (la mer Noire). Une partie
de ces vaisseaux va jusqu’à Caffa en Crimée; l’autre visite les ports
roumains de Lycostomo (le «Licocosme» du chroniqueur) ou Kilia, de
Braïla (qui est Brilago, pour Wavrin) et de la «cité blanche» de
l’embouchure de Dniester, qui est Moncastro. Ensuite, en attendant
l’apparition de Jean de Hunyadi, le chef, Roumain de race, de la
résistance chrétienne par la Hongrie et par les principautés roumaines
contre l’envahissement turc, cette flotte pénètre jusqu’à Nicopolis, où,
si les Turcs ne s’étaient pas retirés, il y aurait eu grande bataille,
vengeant la défaite de Varna.
[6] _Anchiennes cronicques d’Engleterre par Jean de Wavrin_, éd. de
Mlle Dupont, dans la collection de la Société de l’Histoire de
France, et de M. Hardy, dans celle du _Master of Rolls_.
Tout ceci est exposé avec des détails que j’ai été en mesure de vérifier
sur les lieux, avec des renseignements tout à fait nouveaux sur la
Valachie de cette époque. On voit les Roumains valaques venant en grand
nombre, 25.000, avec leurs deux bombardes, pour ajouter à l’action des
croisés l’indispensable connaissance des lieux; on les voit participer à
l’attaque de ce «Trieste» danubien, qui est, en latin, Silistrie,
Durostorum pour les Romains, Dârstor, Drstr pour les Bulgares. On les
voit devant «Tourturcain» ou «Chasteau Turquans» (Turtucaia), devant «la
Géorgie», la ville roumaine de Giurgiu, devant «Rossico», qui est
Roustschouk, et devant Nicopolis, où le souvenir de 1396, gardé avec
fidélité, est communiqué avec émotion par un vieux témoin roumain.
Des détails militaires tout nouveaux se trouvent dans cette chronique de
belle allure, qui donne des visions inoubliables de ces rencontres sur
le Danube, rencontres sanglantes entre les croisés de Bourgogne et les
Turcs du sultan Mourad.
Au cours de cette longue narration, jamais un mot de blâme à l’égard de
l’ennemi; il n’y a même pas la «chienaille» du biographe de Boucicaut.
Les ennemis se respectent. Le monde ottoman qui surgit devant les
croisés est déjà une société splendide. On voit un prétendant turc,
engagé pour soutenir l’effort des croisés, Saoudschi, paraître orné de
pourpre «atout ung gros pommeau doré et par dessus VI lambeaux tous
vermaux, ventelans au vent», et, dans la ville qu’on assiège, les Turcs
légitimistes, ceux qui défendent le trône de Mourad, arborant cette même
pourpre impériale. Cette Turquie du XVe siècle n’est décidément qu’une
nouvelle forme, une forme musulmane de l’empire byzantin.
Enfin c’est par ce Français qu’on a la première vraie vision des
Roumains de la fin du moyen âge: curieux, bruyants, «gens de grant
languaige», ayant tous, depuis leur chef, «Velacquede» (Vlad) Voévode et
son fils, le «fils de la Valaquie», jusqu’au dernier des paysans, un
sincère désir de prêter aide chrétienne aux vengeurs de la croix venus
de si loin et parlant tous français et italien,--et les Roumains
s’étonnent de ces langues sensiblement apparentées à la leur.
* * * * *
V.--Guilebert de Lannoy[7], Bourguignon, appartient à une autre
catégorie de voyageurs. Si Caumont n’est qu’un pèlerin; si, pour le
biographe de Boucicaut, il ne s’agit que d’introduire un chapitre
oriental dans la biographie complète de son héros; si, pour Wavrin, il y
a la souvenance de rares séjours passés sur le Danube lointain, d’une
vision turque inattendue, messire Guilebert est une sorte d’ambassadeur.
S’il a fait aussi la croisade de Prusse, s’il a désiré voir Jérusalem,
l’Espagne de Saint-Jacques de Compostelle, si l’on a pu parler de ses
quarante-six ans de croisades et de combats, il est, surtout, un
missionnaire politique. La Turquie de 1420, qu’il décrit, offre des
avantages à ses alliés. Ainsi le duc de Milan, combattant les Vénitiens,
a intérêt à ce que le sultan attaque Venise; cette Turquie, qui peut
être employée en vue de buts intéressant les relations internationales
de cette époque, commence donc à attirer des ambassadeurs. Voyons
maintenant comment cet ambassadeur présente la société turque, qu’il a
pratiquée un peu, ainsi que certains pays du voisinage.
[7] _Œuvres_ publiées par Poitvin, Bruxelles.
Guilebert de Lannoy a commencé--nous l’avons dit--par la croisade de
Prusse; puis il s’est dirigé vers la Russie: c’est pourquoi sa
description de voyage a été éditée et traduite en polonais, avec des
annotations, d’une rare érudition, par le grand historien de la Pologne,
Lelevel. Il a connu Novgorod, «la grand Noegarde» aux trois cent
cinquante églises. Il parle des boïars et des femmes que, dans ce
pays-là, l’on achète en place publique. Il se plaint du grand froid qui
y règne et dont il fait des tableaux pittoresques: «les froidures qu’il
y faisoit, car il me failly partir pour le froit...; on y oyoit
crocquier les arbres et fendre du hault en bas, de froit. Et y vëoit-on
les crottes de la fiente des chevaulz estoient sur la terre engellées
saillir contre mont de froit.» On s’y réveillait, «sa barbe et ses
sourcieux et paupières engellées de l’alaine de l’homme, et plaines de
glachons».
Ensuite, comme il veut se diriger vers Constantinople, étant chargé d’un
cadeau précieux du roi d’Angleterre, que, du reste, il a dû rapporter à
celui-ci, n’ayant pu le donner au sultan Mohammed qui mourait à ce
moment, le roi de Pologne l’avertit que les changements de Turquie sont
dangereux pour les voyageurs, qu’il y a une guerre civile entre Mourad
et son parent Moustapha, et qu’il faut prendre une autre route[8].
[8] «Ung prince turcq nommé Moustaffa, et l’avoit fait (l’empereur
Manuel) par son sens et puissance empereur de la Turquie, vers la
Grèce après la mort de Gurici Chalaby, son frère, par devant
empereur de la Turquie.»
Celui qui connaissait bien les Tatars, les «Tartres, vrais Sarasins»,
qui «ont ung langaige à part, nommé le tartre» et emploient des
«cousteaux tatarisques», à vendre en «grants florins de Tartre», des
«flesches et tarquois de Tartarie», s’en va donc vers la Moldavie ou
«Wallackie la petite».
Il passe par la ville de Lemberg, le Lwow des Polonais, où il est très
bien accueilli par les Arméniens: «les Hermins... me donnèrent ung drap
de soie et me firent danser et faire bonne chière avecq les dames».
Il visite le prince Alexandre, qui prend lui-même le titre de
Moldovalachie, dans sa capitale de Suceava, est arrêté par des brigands
dans la Bessarabie méridionale.
Ensuite, le voici arrivé à Caffa, ville de trois «fermentez», où on lui
offre, «confiture, torses (torches), chandelles de cire, un tonnelet de
malvoisie». Il s’informe sur les deux empereurs tatars: l’empereur de
Slhat, c’est-à-dire de Sorgat, et le «grant Kan, empereur de Louroou»:
_Louroou_, c’est la horde, la grande horde tatare.
A Caffa, le voyageur trouve les vaisseaux vénitiens de Tana, qui le
mènent à Péra, la colonie génoise de Constantinople.
L’empereur Manuel et son fils accueillent gracieusement celui qui vient
avec la nouvelle de la paix d’Occident et avec des cadeaux, manifestant
«le désir qu’ilz avoient de avanchier l’union d’entre les Esglises
rommaine et grégeoise». Il y aura des chasses, des banquets à la
campagne. Guilebert verra des reliques, des «merveilles et anciennetez»;
il recevra trente-deux aunes de velours blanc. Il désirerait voir le
combat entre les deux sultans turcs, mais l’empereur l’en empêche et,
après sa visite à Jérusalem et en Égypte, il s’en retourne avec
l’horloge d’or qu’il devait donner au sultan Mohammed et qu’il ne
pouvait faire descendre en son tombeau.
* * * * *
VI.--Maintenant, voici Bertrandon de la Broquière, le plus remarquable,
sans doute, de tous ces voyageurs[9]. Cet autre Bourguignon est un homme
d’esprit simple. Parti de Gand en février 1432, lorsqu’il arrive à Rome,
il n’a aucune émotion devant la première Renaissance. Il parle des
belles choses qui se trouvent dans cette «ville telle que chascun scet»,
d’après les «vrayes escriptures», et s’étonne des «statues d’hommes et
de chevaux». «Est une merveilleuse chose à veoir et à penser comment
elles avaient été faictes et dreciées.»
[9] _Le voyage d’Outremer de Bertrandon de la Broquière, premier
écuyer tranchant et conseiller de Philippe le Bon, duc de Bourgogne,
publié et annoté par Ch. Schefer_, Paris, 1892.
C’est tout ce qu’il voit en Italie; et il passe en Orient, par mer, sans
rien connaître de ce monde nouveau.
Il y arrivera bien convaincu que, parmi les Musulmans, il y en a, les
plus prudents, qui se font baptiser pour faire disparaître une certaine
odeur qui sert à les faire reconnaître: «Tous les plus grands se font là
baptiser afin qu’ils ne puent point.» Et, en fait de mahométisme, il
s’informe là-bas. Il demande à un Turc qui était ce Mahomet et où est
son corps--on voit bien le chrétien amateur de reliques--et on lui donne
une information qu’il s’empresse de consigner: «Ce corps gît en une
chapelle toute ronde et y a grand pertuis dessus. Et ceux qui voient le
corps de Mahomet ne peuvent plus voir autre chose. Alors ilz se font
crever les yeulx.» Il assure même qu’il a vu ces pèlerins musulmans qui
revenaient aveugles après avoir fait le sacrifice de leur vue au tombeau
de Mahomet.
Il ne connaît aucune langue orientale et il déclare que son ignorance
est égale en fait «d’arabique, de turc, d’hébreu vulgaire et de grec».
Mais, cependant, il arrive à apprendre le turc et il trouve que c’est
une langue facile à apprendre et très agréable: «très beau langaige et
brief et assés aysié pour apprendre». Il doit la connaissance de cette
langue à des camarades de voyage d’une extraordinaire amabilité, qui ne
se lassaient pas de lui répéter le mot jusqu’à ce qu’il le retînt.
Il venait aussi en pèlerin et il a donc souffert tout ce que pouvaient
souffrir les pèlerins à cette époque, y compris le droit de représailles
qui régnait partout, et surtout en Orient. Des vaisseaux musulmans
avaient été arrêtés dans le pays du Soudan, c’est-à-dire du dominateur
de Syrie et d’Égypte. A Damas, où il y avait des Français (Jacques Cœur,
le futur argentier de Charles VII, qui lui parle du vaisseau de
Narbonne, qui allait à Alexandrie et faisait escale ensuite à Beyrouth),
il a été arrêté pour que les marchands musulmans soient dédommagés des
pertes que leur avait causées la piraterie du prince de Tarente. Très
malade là-bas, il est soumis à un traitement médical oriental, au
massage, à cette époque où l’Occident n’en connaissait pas le secret:
«me pestrirent et me pincherent», dit la victime, reconnaissante. A la
fin, comme les suites de cette rencontre entre les pirates italiens et
les navigateurs musulmans lui ont prouvé ce que peut subir un
coreligionnaire des pirates, il s’est décidé à prendre la voie de terre,
avec «les camelz» ou plutôt, étant donné que ces animaux «ont trop grant
branle», avec des ânes. Il a la bonne fortune de trouver la caravane
turque de la Mecque qui revenait, les chameaux ornés de drap d’or, avec
une dame turque, parente de Sultan; il s’entend avec ces camarades d’une
autre nation, d’une nation dont il ne parlait pas le langage, qui
s’obligent à le faire aller jusqu’à Brousse, l’ancienne capitale des
Turcs ottomans. Il n’aura qu’à se louer de ses associés.
D’abord, il faut cependant qu’il se revêtisse à la façon turque,
c’est-à-dire qu’il prenne un chapeau turc, des habits blancs, un
_képéneg_, c’est-à-dire un manteau, des bottes rouges qui lui vont
au-dessus du genou, une selle turque; il emporte en plus tout ce qui est
nécessaire pour se nourrir en route, c’est-à-dire cette serviette de
cuir, la _sofra_, qu’il décrit minutieusement et dont il apprécie
l’utilité parce que, après avoir mangé, on la serre, on en fait une
bourse, et alors rien de ce qui reste n’est dispersé. Et, muni d’armes
turques, dans la compagnie d’un ami qu’il n’oubliera jamais, il fait
l’énorme voyage de Damas à Brousse, un des plus remarquables qu’eût fait
un Occidental. Il lui arrive parfois d’être reconnu, mais il y a
toujours une bonne chance qui lui fait éviter tout danger.
Les impressions qu’il a recueillies au cours de cet extraordinaire
voyage, surtout en ce qui concerne la valeur des nations qu’il a
connues, me paraissent extrêmement remarquables.
D’abord, il reconnaît que le pays habité par ces nations a des avantages
que l’Occident ne connaît pas encore: ces caravansérails, où n’importe
qui est reçu; un seul gardien les défend, et personne ne touche à ce que
ces hôtels gratuits contiennent[10]; cette habitude de distribuer
toujours aux pauvres une partie de ce qu’on mange, et il ajoute: «ce que
nous ne ferions point»; ces grandes routes bien entretenues, ces juges,
ces cadis qui s’empressent, après avoir reconnu un étranger, de le faire
passer par-dessus toutes les complications de la jurisprudence
musulmane. Ce sont des choses qui rappellent, dans l’histoire des
croisades, les ménagements de Saladin à l’égard des chrétiens,
ménagements qui n’étaient pas payés de retour, et surtout cette
délicieuse scène du siège d’Acre, où, parce que le roi de Jérusalem
venait de se marier, le chef des Musulmans donna l’ordre de ne pas tirer
du côté de la chambre des amours.
[10] «Il n’y avait que ung varleton qui le gardoit... Il n’y eust
oncques si hardy d’en prendre une poignié sans payer.»
«Ilz sont moult charitables gens les ungs aux aultres et gens de bonne
foi.» Ils sont «liés et joyeulx et chantent volontiers chanson de geste.
Et qui veult vivre avec eulx, il ne fault point estre pensif ni
mélancolieux, ains fault faire bonne chière. Ilz sont gens de grant
paine et de petite vie.» Il se rappelle «ce bon compagnon qui faisoit
pour moy ainsy que pour luy et pour mon cheval ainsy que pour le sien...
Je escrips cecy afin que il me souviengne que ung homme hors de nostre
foy, pour l’onneur de Dieu, m’a faict tant de biens.»
Comme armée, la manière de marcher et de se comporter des Turcs est
tellement discrète que «cent hommes d’armes des chrestiens feront plus
de bruyt que ne feront Xm Turcz... D’une poignée de farine, ilz font une
brouée pour vivre eulx VI ou eulx VIII pour ung jour». «Et n’en sont
point les Turcz, à mon entendement, tant à craindre ne à redouter que
j’ay autreffois ouy dire et que j’eusse cuidié, combien que je ne les
vueil pas blasmer, car je les ay trouvé franches gens et loyaux.» Parmi
les soldats, «qui a espée, il n’a point d’arc et plusieurs y en a qui
n’ont que ung baston...» «De dix l’ung n’avoit arc et espée ensemble...
Et me semble que c’est grant pitié que la crestienté soit soubzmise par
telles gens et est moins de chose beaucoup que l’on ne cuide d’eulx et
de leur fait.»
Maintenant, si l’on veut savoir son opinion concernant d’autres nations,
voici pour les Grecs dont, du reste, il estime l’empereur et admire, en
bon chevalier, l’impératrice, qui lui apparaît à cheval, trois plumes
d’or au chapeau, «jeune et blanche», mais «le visaige paint» outre
mesure: «Autant que j’ay hanté les ditz Grecz et que m’a peu touchier et
que j’ay eu affaire entre eulx, j’ai plus trouvé d’amitié aux Turcz et
m’y fieroye plus que aux ditz Grecz.» Ceci bien que les courtisans
s’informent sur la prise de Jeanne d’Arc, qui leur paraît «chose
impossible». Pour les Hongrois aussi: «Autant que je les ay hantés je me
fieroys plus en la promesse d’ung Turc que je ne ferois d’un Hongre.»
Mais ce despote serbe, Georges Brancovitsch, qu’il voit en chemin, est,
malgré son âge d’environ soixante ans, «très beau prince et grand
personne» et il admire les siens, «moult belles gens et grans, et
portent longz cheveulx et grand barbe».
* * * * *
Avec ces deux voyageurs, l’Occident est arrivé à connaître les régions
orientales dominées par la conquête turque. A chaque pas, les pèlerins
trouvent, du reste, les leurs. A Damas, comme en Palestine, à
Constantinople, il y a sans cesse des Occidentaux; toute cette société
est envahie et pénétrée d’occidentalisme.
De fait, la conquête turque n’a pas écarté tant Byzance que ce monde
latin de l’Occident qui avait pénétré Byzance par toutes les pores. Et
cet esprit occidental était italien ou français.
A Brousse, il y a un Florentin; Pierre de Naples habite Péra, marié à
une femme d’Abyssinie; un envoyé du duc de Berry s’en va avec un autre
Français et un Espagnol chez le prêtre Jean, roi d’Abyssinie; Andrinople
loge des Vénitiens, des Génois, des Florentins, des Catalans; des Juifs
d’Orient parlent le français et, sur le Danube, des Français bâtissent
les défenses de la Hongrie contre les Turcs. Bertrandon en arrive à
soupçonner que le vaillant Khan Barkok lui-même était «du royaulme de
France».
Les Turcs ne sont donc pas si méchants qu’on se l’imagine. Cette vie
politique qui s’est fondée sur les bords du Bosphore n’est donc pas un
accident destiné à disparaître bientôt. Là-bas s’est formée une force
politique durable et d’autres voyageurs vont maintenant chercher à se
rendre compte de l’utilité que cette forme musulmane de la Rome
orientale pourra avoir pour la vie diplomatique et militaire de l’Europe
occidentale au XVIe siècle.