Depuis la fameuse séance académique, deux mois et demi s'étaient à

peine écoulés. Un anthrax à la région lombaire et l'opération qui

s'ensuivit déterminèrent la crise finale. Dès le mardi 15 mai (1838),

M. de Talleyrand était dans un état désespéré. A cette nouvelle, la

famille, tous les amis, tous les curieux du monde accoururent à

l'hôtel de la rue Saint-Florentin, et ils remplissaient le salon

voisin de la chambre du malade. C'était un spectacle des plus

singuliers, et, quand je dis spectacle, je dis le vrai mot, car, à

l'instar des rois de France, M. de Talleyrand mourut, on peut le dire,

en public. Pendant toute la journée du mercredi, l'effort de ses

proches fut pour hâter sa détermination et l'exhorter à ses derniers

devoirs. Il avait sa pensée, mais il attendait toujours. Il est

évident qu'il ne voulait pas s'exposer, dans le cas où il eût survécu,

ne fût-ce que de peu, à entendre les commentaires du public et à

assister à son propre jugement. Il se conduisait ici comme il avait

coutume de faire avec les puissances qu'il quittait: il ne les

abandonnait qu'au dernier moment, et quand il estimait qu'il n'y avait

plus chance de retour. Aux appels fréquents qu'on lui faisait, il

répondait: «Pas encore!» Cependant, le temps pressait, et l'on

craignait qu'il n'attendît trop et qu'il ne fût prévenu par la perte

de connaissance. La famille et les amis étaient dans une anxiété

extrême. M. Royer-Collard, l'un des assistants, m'a raconté à moi-même

comment les choses se passèrent. Lorsqu'on crut qu'il n'y avait plus à

différer, la petite-nièce du mourant, celle dont il parlait avec tant

de prédilection dans une de ses lettres, et qui était «l'idole de sa

vieillesse», s'approcha de l'abbé Dupanloup présent, lui demanda sa

bénédiction, et, forte de ce secours, prenant (comme on dit) son

courage à deux mains, elle entra dans la chambre du malade. Elle en

sortit, ayant obtenu ce qu'elle seule avait pu lui arracher. M. de

Talleyrand avait enfin fixé son heure pour accomplir les actes

religieux et signer sa rétractation. C'était le matin du jour même où

il mourut (jeudi 17 mai 1838). Mme de Dino présidait à tout. La

déclaration, au moment de signer, fut lue à haute voix devant lui, et,

quand on lui demanda quelle date il désirait y attacher, il répondit:

«La date de mon discours à l'Académie.»--Ces deux démarches

préméditées, celle de ses adieux au public et celle de son

raccommodement avec l'Église, étaient liées dans son esprit.

Sir Henry Bulwer a raconté, d'après un témoin oculaire, la visite que

lui firent le roi Louis-Philippe et Madame Adélaïde, dans cette même

matinée du jour de sa mort. M. de Talleyrand, qu'on avait dû réveiller

exprès d'un sommeil léthargique, était assis au bord du lit, car

l'incision faite à ses reins et qui descendait jusqu'à la hanche ne

lui permettait pas d'être couché, et il passa les dernières

quarante-huit heures dans cette posture, penché en avant, appuyé sur

deux valets qui se relayaient toutes les deux heures. Il reçut la

visite royale en homme que la représentation n'abandonne pas un

instant. S'étant aperçu qu'il y avait là trois ou quatre personnes qui

n'avaient point été présentées, deux médecins, son secrétaire et son

principal valet de chambre, il les nomma selon l'étiquette usitée en

pareil cas avec les personnes royales. Le grand chambellan en lui

survivait jusqu'à la fin. Tout cela se passait dans la matinée.

Les personnes de la famille étaient seules admises dans la chambre,

mais le salon voisin ne désemplissait pas:

«Il y avait là l'élite de la société de Paris. D'un côté, des

hommes politiques vieux et jeunes, des hommes d'État aux cheveux

gris, se pressaient autour du foyer et causaient avec animation;

de l'autre, on remarquait un groupe de jeunes gens et de jeunes

dames, dont les œillades et les gracieux murmures échangés à

voix basse formaient un triste contraste avec les gémissements

suprêmes du mourant.»

La bibliothèque, dont la porte donnait dans la chambre mortuaire,

était remplie également des gens de la maison et de domestiques aux

aguets: de temps en temps, la portière s'entr'ouvrait, une tête

s'avançait à la découverte, et l'on aurait pu entendre chuchoter ces

mots: «Voyons, a-t-il signé? est-il mort?» L'agonie commença à midi,

et il était mort à quatre heures moins un quart. A peine eut-il fermé

les yeux (et j'emprunte à cet endroit le récit du témoin cité par sir

Henry Bulwer) que la scène changea brusquement:

«On aurait pu croire qu'une volée de corneilles venait subitement

de prendre son essor, si grande fut la précipitation avec

laquelle chacun quitta l'hôtel, dans l'espoir d'être le premier à

répandre la nouvelle au sein de la coterie ou du cercle

particulier dont _il_ ou _elle_ était l'oracle. Avant la tombée

de la nuit, cette chambre, plus qu'encombrée pendant toute la

journée, avait été abandonnée aux serviteurs de la tombe, et,

lorsque j'y entrai le soir, je trouvai ce même fauteuil, d'où le

prince avait si souvent lancé en ma présence une plaisanterie

courtoise ou une piquante épigramme, occupé par un prêtre loué

pour la circonstance et marmottant des prières pour le repos de

l'âme qui venait de s'envoler.»

Les propos de chacun en sortant étaient curieux à noter. Les

légitimistes disaient: «Il est mort en bon gentilhomme.» Une dame de

la vieille cour eut le meilleur mot: «Enfin il est mort en homme qui

sait vivre.» Un plus osé, M. de Blancm....., disait: «Après avoir roué

tout le monde, il a voulu finir par rouer le bon Dieu[45].» Ce qui est

hors de doute, c'est qu'en mourant il avait, ne fût-ce que par

complaisance, désavoué la Révolution.

[45] On a pour guide très-sûr et sans parti pris, dans le récit

de cette mort de Talleyrand, un Anglais, Thomas Raikes, dont le

_Journal_ a été publié à Londres (4 volumes, 1857). Thomas

Raikes, honnête gentleman, fils d'un riche marchand de la Cité,

et qui se trouvait très-flatté de vivre dans ce grand monde

anglais et français sur le pied de comparse ou figurant, a noté,

comme l'aurait fait un Dangeau, avec une minutieuse attention qui

tenait autant de la badauderie que de l'exactitude, tout ce qui

peut se rapporter à M. de Talleyrand, à Montrond et à leurs

entours.

On remarqua que M. Thiers ne vint que deux heures après la mort. Il

prit la main refroidie de celui qui, vivant, lui avait témoigné tant

d'attentions et de bienveillance, et qui avait dit un jour de lui et

de sa fortune rapide, en réponse à quelqu'un qui prononçait le mot de

_parvenu_: «Vous avez tort, il n'est point parvenu; il est _arrivé_.»

Les funérailles furent célébrées en grande pompe le 22 mai, à l'église

de l'Assomption. La devise du mort qui ornait le catafalque: _Re que

Diou_, qu'on traduisait par: _Rien que Dieu_, mais qui, selon

l'interprétation de la famille, veut dire: _Pas d'autre roi que Dieu_,

semblait une dernière et sanglante ironie aux yeux de la foule. Mais

le monde fut satisfait; la société (ainsi qu'elle aime à se désigner

elle-même) était redevenue très-indulgente; elle avait obtenu ce

qu'elle désirait avant tout: M. de Talleyrand, avant de mourir, avait

fait sa paix; il avait répondu à l'idée qu'on s'était toujours faite

de lui, c'est-à-dire de l'homme qui savait le mieux les convenances,

la forme des choses, ce qu'on doit au monde et ce que le monde peut

exiger.

Cette manière de finir contraste avec celle de son contemporain et

ancien collègue l'abbé Sieyès, mort sans rétractation deux années

auparavant. Il est vrai que Sieyès s'était éteint dans une sorte

d'obscurité, qu'il était avant tout philosophe, et, par l'esprit du

moins, demeuré fidèle à ce grand tiers du sein duquel il était sorti

et dont il avait été l'annonciateur. M. de Talleyrand avait eu beau se

mêler à la Révolution, il était resté, lui, un homme de race, gardant

au fond beaucoup des idées ou des instincts aristocratiques. Le baron

de Gagern raconte qu'étant à Varsovie et passant des matinées entières

auprès de lui, une des premières choses qu'il exigea fut que son

interlocuteur ne l'appelât plus _Votre Altesse_, mais simplement _M.

de Talleyrand_, et sur ce mot d'_Altesse_, il lui arriva de dire: «Je

suis moins, et peut-être je suis plus;» se reportant ainsi à

l'orgueil premier de sa race. Créé prince de Bénévent, il négligea

toujours de remplir les formalités attachées à ce titre; il croyait

apparemment pouvoir s'en passer. Ces traces-là sont indélébiles, elles

reparaissent à l'heure de la mort. On n'est pas grand seigneur

impunément.

Cette conversion, ou du moins cette rétractation amenée à bonne fin

fit le plus grand honneur à l'ecclésiastique qui y avait présidé, et

fut le grand exploit catholique qui illustra la jeunesse de l'abbé

Dupanloup. Il mérita par son attitude en cette circonstance que M.

Royer-Collard présent, et qui d'ailleurs n'avait pour lui qu'un goût

médiocre, lui dît pour compliment suprême: «Monsieur l'abbé, vous êtes

un prêtre!»

M. Royer-Collard réservait pourtant le fond de sa pensée; il avait

sur la mort de M. de Talleyrand un jugement qu'il gardait par-devers

lui, mais il ne le gardait qu'à demi, puisque, parlant un jour de

l'évêque de Blois, M. de Sausin, dont il respectait les vertus, il

disait: «Le mot de _vénérable_ a été fait pour lui; il est peut-être

le seul auquel je dirais tout ce que je pense de la mort de M. de

Talleyrand.»

Je fais grâce des plaisanteries de Montrond, qui ne tarissait pas sur

cette signature _in extremis_, et qui, de son ton d'ironie amère et

sèche, ne parlait pas moins que d'un miracle opéré «entre deux

saintes». Ce serait pourtant de bonne prise, car à chacun son acolyte

et son aide de camp favori. Si le pieux Énée avait le fidèle Achate,

si saint Louis a Joinville, si Bayard a le loyal serviteur, si Henri

IV ne va pas sans Sully, si Fénelon a son abbé de Langeron, Talleyrand

et Montrond sont inséparables: et qui pourrait-on écouter de plus

voisin de la conscience de Talleyrand et qui en eût aussi bien la

double clef, que Montrond[46]?

[46] On disait de Talleyrand devant Montrond: «Il est si

aimable!--Il est si vicieux!» répondait Montrond.--On cite encore

ce court dialogue: «Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime assez

Montrond? disait M. de Talleyrand; c'est parce qu'il n'a pas

beaucoup de préjugés.--Savez-vous, pourquoi j'aime tant M. de

Talleyrand? ripostait Montrond; c'est qu'il n'en a pas du tout.»

Mais la légende elle-même s'en est mêlée, et elle leur en prête.

A la juger sérieusement et d'après le simple bon sens, cette

conversion (si cela peut s'appeler une conversion) n'offrait pas de si

grandes difficultés. Tout y conspirait en effet: la famille, les

entours, le monde; et le malade lui-même y était consentant. C'était

chose convenue qu'il voulait bien faire sa paix avec l'Église et avec

Rome. La résistance n'était que sur l'instant précis. Il désirait

retarder le plus possible, afin d'être bien sûr que cet instant fût le

dernier de sa vie. L'honneur de le hâter fut dû aux pressantes

supplications de sa petite-nièce, pour laquelle il avait un faible de

tendresse et qui obtint ce qu'elle voulut. Ah! la difficulté eût été

tout autre, s'il s'était agi non plus d'une soumission, d'une

rétractation pour la forme, mais d'une conversion véritable. J'ai

connu, lorsque j'étudiais dans Port-Royal les actes sincères du vieux

christianisme français et gallican, des confesseurs et directeurs de

conscience qui, au chevet d'anciens ministres prévaricateurs et

repentants, exigeaient une réelle et effective pénitence de bon aloi,

la restitution des sommes mal acquises, une réparation en beaux

deniers comptants à ceux à qui l'on avait fait tort. Ces hommes-là

étaient ce qu'on appelle des jansénistes, des prêtres de vieille

roche: on les renie, on les conspue aujourd'hui. Ah! il eût fait beau

voir un prêtre venir redemander à Talleyrand expirant de rendre tout

le bien mal acquis (comme on disait autrefois), de le restituer au

moins aux pauvres, de faire un acte immense d'aumône--une aumône

proportionnée, sinon égale, au chiffre énorme de sa rapine! C'est pour

le coup que tout le monde n'eût point applaudi et n'eût pas été

content, que la famille n'y eût point poussé avec un si beau zèle

peut-être, que le confesseur aurait eu un rôle difficile et rare.

Mais ici, encore une fois, le siècle et le ciel conspiraient ensemble:

on ne fit qu'enfoncer une porte tout ouverte; la seule gloire fut de

l'avoir enfoncée quelques heures plus tôt.

Les Éloges officiels donnèrent partout de concert: M. de Barante à la

Chambre des Pairs, M. Mignet à l'Académie des sciences morales

payèrent leur tribut. La Notice de M. Mignet est des plus belles en

son genre, des plus spécieuses, mais dans un ton nécessairement

adouci, et ne montrant que les côtés présentables. MM. Thiers et

Mignet, en tant qu'historiens de la Révolution, avaient été distingués

de bonne heure par M. de Talleyrand, qui, du coin de l'œil, les avisa

entre tous et désira les connaître. Il les considérait comme des

truchements et, jusqu'à un certain point, des apologistes de sa

politique auprès des jeunes générations dont ils étaient les princes

par le talent. Il les soignait en conséquence. Un peu plus tard, il

eut sur M. Thiers, ministre, une influence assez particulière; mais,

même avant cela, en accueillant les deux amis avec cette bonne grâce

flatteuse et en les captivant par ses confidences, il savait ce qu'il

faisait: il enchaînait à jamais par les liens d'une reconnaissance

délicate leur entière franchise.

Dans tous ces Éloges, on insistait sur un point: c'est que, dans sa

longue carrière, M. de Talleyrand «n'avait fait de mal à personne»;

qu'il avait montré «un éloignement invariable pour les persécutions et

les violences». On devinait là-dessous une protestation indirecte

contre toute participation de son fait dans le meurtre du duc

d'Enghien, seule accusation en effet qu'eussent à cœur de réfuter la

famille et les amis: on ne tient qu'à enlever cette tache de sang; sur

tout le reste, on est coulant désormais. Mais ceci même échappe aux

complaisances de situation comme aux démentis intéressés: l'histoire,

interrogée sans passion et sans réticences, et de plus près qu'elle ne

l'a encore été jusqu'ici, l'histoire seule répondra.

Tous n'étaient pas aussi indulgents que les spirituels panégyristes.

M. de Talleyrand avait pu connaître avant de mourir et lire de ses

yeux le terrible portrait que George Sand avait fait du _Prince_ dans

une des _Lettres d'un voyageur_, insérée dans la _Revue des Deux

Mondes_ (octobre 1834). Il est assez piquant de remarquer que M. de

Talleyrand a été peint deux fois, et pas en beau, par les deux femmes

supérieures de ce siècle: Mme Sand a fait de lui un portrait affreux,

d'un parfait idéal de laideur. Mme de Staël déjà l'avait peint sous un

déguisement, en coiffe et en jupon, dans le personnage de Mme de

Vernon du roman de _Delphine_. C'est un portrait de société, charmant

et adouci, mais très-peu flatteur au fond. Il serait curieux d'en

rassembler les divers traits épars qui se rapportent sans aucun doute

à la figure et au caractère du modèle. On aurait ainsi un Talleyrand

de salon par une des personnes qui l'ont le mieux connu.

Il n'était pas, il ne pouvait pas être aussi insensible ni aussi

égoïste qu'on l'a dit: les hommes ne sont pas des monstres. Lorsqu'il

perdit sa vieille amie, la princesse de Vaudemont (janvier 1833), il

se montra fort affecté. Il est vrai que Montrond, qui en faisait la

remarque, ajoutait: «C'est la première fois que je lui ai vu verser

des larmes!»--Une autre fois encore, pendant son ambassade à Londres,

comme il avait été l'objet, à la Chambre des lords, d'une violente et

inconvenante attaque du marquis de Londonderry, le duc de Wellington

se leva aussitôt, et il défendit, il vengea en termes chaleureux son

vieil ami, le vétéran des diplomates. Le lendemain, M. de Talleyrand,

lisant ces débats, fut surpris par un visiteur les larmes dans les

yeux, tant il était touché du procédé du duc de Wellington, et il lui

échappa de dire: «J'en suis d'autant plus reconnaissant à M. le duc,

que c'est le seul homme d'État dans le monde qui ait jamais dit du

bien de moi.»

Il n'était pas non plus aussi paresseux qu'on aurait pu le croire et

qu'il affectait par moments de le paraître. Quand M. de Chateaubriand

semble vouloir douter de l'existence des Mémoires entiers de M. de

Talleyrand, parce qu'il lui aurait fallu pour cela un travail continu

dont il l'estime peu capable, il se trompe. Dans son séjour à la

campagne et dans sa retraite de Valençay, M. de Talleyrand

travaillait. J'ai sous les yeux des billets de lui à un ami, à un

homme de la société, M. de Giambone[47]: il y est plus d'une fois

question de travail, du moins pendant la première partie de l'été.

«21 juin.

»J'ai reçu de M. Andral, mon cher Giambone, une lettre de vous

dont je vous remercie. Vous me rapprenez Paris, que j'avais

complétement oublié.

»Je lis à peine les journaux; je travaille et je me promène.

»Dans l'automne, je me promènerai, mais je ne travaillerai plus.

»Le mois de juin passé, je m'abandonne à toutes les pertes de

temps que l'on veut...»

[47] J'en dois communication à l'obligeance de M. Parent de

Rosan, un amateur de documents contemporains, et que connaissent

bien tous ceux qui se sont occupés de la célèbre comtesse de

Boufflers.

Et même après le mois de juin, dans une autre lettre du 31 juillet:

«Notre vie ici (_à Valençay_) est fort ordonnée, ce qui rend les

jours fort courts. On se trouve à la fin de la journée, sans

avoir eu un moment de langueur.

»Ce matin, nos lectures du salon ont été interrompues par

l'arrivée d'un loup, que les gardes venaient de tuer. C'est un

gros événement pour la journée.

»_Je travaille chaque jour plusieurs heures_, et je me porte fort

bien...»

Que seront ces Mémoires si attendus, si désirés? Aura-t-il menti tout

à fait? Non pas, il aura dit une partie de la vérité. Comme le

meilleur des panégyristes et le plus habile, sans avoir l'air d'y

toucher, il aura montré, de tout, le côté décent, présentable,

acceptable; il aura fait là ce qu'il faisait quand il se racontait

lui-même, ne disant qu'une moitié des choses. S'il a su être agréable

dans ses Mémoires, et si, en écrivant comme en causant, il réussit à

plaire, il aura bien des chances de regagner en partie sa cause et de

se relever, même devant la postérité. Le succès dépendra aussi du

jugement et de l'opinion qui prévaudront alors sur le maître

tout-puissant qu'il a servi et abandonné. Si les Mémoires tombent dans

une veine et un courant de réaction peu napoléonienne, ils pourraient

bien être portés aux nues. C'est aux exécuteurs testamentaires, aux

éditeurs désignés, s'ils sont libres, de bien flairer le moment et

d'imiter leur auteur en saisissant l'à-propos.

Une Étude sur M. de Talleyrand ne serait pas complète si l'on

n'indiquait un peu la physiologie de l'homme, et si l'on ne disait

quelque chose de son hygiène et de son régime. Tout était

très-particulier chez lui et le séparait du commun de l'humanité. Il

avait la faculté singulière de dormir très-peu: il passait la nuit au

jeu ou à causer, ne se couchait, le plus souvent, qu'à quatre heures

du matin et se trouvait réveillé de fort bonne heure. Son pouls avait

cette singularité d'être plein et d'avoir une intermittence à chaque

sixième pulsation. Il avait même là-dessus une théorie: il considérait

ce manque de la sixième pulsation comme un temps d'arrêt, un repos de

nature, et il paraissait croire que ces pulsations en moins et qui lui

étaient dues devaient se retrouver en fin de compte et s'ajouter à la

somme totale de celles de toute sa vie: ce qui lui promettait de la

longévité. Il expliquait aussi par là son peu de besoin de sommeil,

comme si la nature avait pris ce sommeil en détail et par avance à

petites doses. Il ne mangeait qu'une seule fois le jour, à son dîner,

mais il le faisait large et copieux autant que délicat[48]. Son

cuisinier est resté célèbre et entrait pour une grande part dans la

base de son régime, dans la composition de sa vie.

Janvier,--février,--mars 1869.

[48] Il disait qu'il avait trouvé aux États-Unis «trente-deux

religions et un seul plat».

* * * * *

A l'occasion de ces articles sur Talleyrand, M. Sainte-Beuve

reçut un grand nombre de lettres et documents de toute espèce,

dont il se proposait de tirer parti pour écrire ici, en manière

d'appendice ou de _post-scriptum_, un article final et inédit,

qui eût été un dernier mot sur Talleyrand. Ces communications

sont restées à l'état de notes et de dossier: ce sont des

matériaux dont l'éditeur ne se croit pas le droit de faire usage,

à l'aide d'une rédaction qui trouverait place dans un volume

même des _Nouveaux Lundis_. Le choix dans les citations à

recueillir est un art trop délicat et trop difficile pour se le

permettre dans un livre de M. Sainte-Beuve. On risquerait trop de

les mal utiliser, ou de les placer à contre-sens. Je ne puis

cependant élaguer entièrement toute la partie anecdotique qui y

foisonne, et qui vient comme autant de pièces à l'appui de tout

ce qu'on sait et de ce qu'on a dit de la vénalité, de l'esprit

d'à-propos, de l'amabilité, de la grâce, de tous les talents et

vices de M. de Talleyrand. Ainsi, pour en donner un exemple:

«Mais les preuves!--s'écrie M. Sainte-Beuve, dans une de ces

notes préparées et rédigées d'avance,--les preuves, je les ai

données, elles suffisent à tout homme de bonne foi. Si vous vous

attendez à trouver des reçus signés _Talleyrand_, vous êtes trop

simples; vous ne les aurez pas. Des reçus, en voulez-vous?--Ces

affaires d'argent amenaient quelquefois des incidents comiques.

M. de Lancy, que nous avons connu administrateur de la

bibliothèque Sainte-Geneviève et qui avait autrefois rempli un

poste assez important au ministère de l'intérieur, aimait à

raconter des anecdotes qu'il savait d'original, notamment

celle-ci: Un jour, un des hauts personnages qui avait dû financer

avec M. de Talleyrand, et qui tenait à savoir pourtant si son

argent n'était pas resté en chemin, et s'il était bien arrivé à

son adresse, exigea un signe, une marque qui l'en assurât. En

conséquence, il fut convenu qu'à la prochaine réception, M. de

Talleyrand, passant près de lui, lui adresserait une parole en

apparence insignifiante, par exemple: _Comment va madame_?... ou

tout autre mot[49]; ce qui fut fait et qui tint lieu de

reçu.--Pour un descendant de si haute race et un si fier

aristocrate, n'est-ce pas deux fois honteux et humiliant?»

[49] Se rappeler, dans _Célimare le bien-aimé_, le mari qui vient

dire à l'amant de sa femme le mot convenu: «Ma femme m'a dit de

venir te demander les _Nord_.»

Une autre encore qui peut facilement se détacher et qui est

caractéristique:

«Lord Palmerston disait que quand Talleyrand venait le voir pour

affaire, il avait presque toujours dans sa voiture Montrond, afin

de lui expédier vite ses indications utiles pour jouer et

agioter.»

Et celle-ci, où Talleyrand voulut paraître désintéressé pour la

galerie, mais ce dont Louis-Philippe, qui payait, ne fut pas

dupe:

«M. de Talleyrand avait été brouillé, dans les derniers temps,

avec le roi Louis-Philippe. Il touchait deux pensions: l'une de

100 000 francs, l'autre de 16 000, je ne sais à quel titre

particulier. Quand il se brouilla avec le roi, il remit l'une des

deux pensions, mais ce fut celle de 16,000. Sur quoi

Louis-Philippe, qui n'était homme à se retenir sur rien, ne

pouvait s'empêcher de faire des gorges chaudes: «Savez-vous, de

ses deux pensions, laquelle M. de Talleyrand m'a renvoyée?--celle

de 16,000.»

Ces échantillons font regretter le reste, et il y en a bien

d'autres encore qui ne sont qu'ébauchées. M. Sainte-Beuve

affectionnait ce genre de traits anecdotiques, qui peint l'homme

au vif: il en a recueilli toutes les fois qu'il en a trouvé

l'occasion et sur des hommes en vue, au nom populaire, qui y

avaient considérablement prêté. Mais, sous sa plume, la rédaction

n'en est jamais définitive, pour si parfaite qu'elle soit: elle

peut varier, selon l'appropriation qu'il leur donne: tout dépend

en ce cas de l'emmanchement ou de l'embranchement, et celui qui a

vu le critique à l'œuvre se gardera bien de toucher après lui,

et sans lui, à un tel travail.

Je vais donc me borner à ne plus puiser encore dans ce dossier

que quelques lettres qui peuvent, autant qu'il me semble, et sans

trop d'indiscrétion aujourd'hui pour personne, supporter la

lumière et le grand jour, et en apporter même encore un peu, par

la vivacité avec laquelle elles ont été écrites, sur quelques-uns

des points principaux autour desquels M. Sainte-Beuve a établi la

discussion dans ses articles sur Talleyrand. Qu'on se rassure

d'ailleurs! Je n'emprunterai guère qu'à la Correspondance de M.

Sainte-Beuve lui-même.

Dans ce choix un peu arbitraire que j'ai fait, il faut, je crois,

citer tout d'abord celle des lettres de M. Sainte-Beuve qui peut

paraître la plus importante, au point de vue de l'appréciation du

caractère et de l'esprit en M. de Talleyrand. Elle est adressée à

M. Jules Claretie, qui, après la publication de ces articles dans

le journal _le Temps_, avait envoyé à M. Sainte-Beuve quelques

passages d'une correspondance peu connue de M. de Talleyrand avec

la duchesse de Courlande, un entre autres où M. de Talleyrand se

montre défendant la cause de l'humanité, pendant qu'on bataillait

sur le territoire français, en mars 1814.--Voici ce passage, que

je copie d'après l'obligeante communication que M. Claretie en a

faite à M. Sainte-Beuve.--L'armée française venait de remporter

une victoire à Reims:

«Il faut s'en réjouir, écrivait M. de Talleyrand à la duchesse de

Courlande (15 mars 1814), si c'est un acheminement à la paix;

sans cela, c'est encore du monde de tué, et la pauvre humanité se

détruit chaque jour avec un acharnement épouvantable.»

Ces mots d'apitoiement sur la _pauvre humanité_, dans la bouche

de Talleyrand, ont étonné M. Claretie, qui, comme on sait, fait

la guerre à Napoléon Ier.

Talleyrand écrivait encore le 31 mai 1814 (au lendemain du traité

de paix):

Monsieur de Talleyrand · 第 7 / 8 段