«J'ai fini ma paix avec les quatre grandes puissances: les trois

autres ne sont que des broutilles. A quatre heures, la paix a été

signée; elle est très-bonne, faite sur le pied de la plus grande

égalité, et plutôt noble, quoique la France soit encore couverte

d'étrangers.»

_Plutôt noble!_...--M. Sainte-Beuve répondit à la communication

amicale et toute bienveillante de M. Claretie, qui cherchait,

dans ces passages de lettres de Talleyrand, des circonstances

atténuantes en faveur de celui qui les avait écrites:

«(Ce 7 avril 1869.)--Mon cher ami, je vous remercie de votre

aimable témoignage d'attention. Je n'ai pas connu ces lettres à

la duchesse de Courlande, qui, je crois, avait été l'amie de

Talleyrand, et qui était mère de Mme de Dino. Je suis à l'avance

persuadé que tout ce qu'on trouvera de lettres et d'écrits de

Talleyrand donnera de lui une favorable idée. Des gens d'esprit

comme lui ne mettent jamais le pire de leur pensée ou de leur vie

dans des papiers écrits. L'Essai de sir Henry Bulwer est

précisément fait dans votre sens, et c'est pour cela que je n'ai

pas dû y insister. J'accepte en général les jugements de l'auteur

anglais, mais je les complète, et j'y mêle le grain de poivre que

la politesse avait toujours chez nous empêché d'y mettre. Il est

bien certain qu'à un moment de l'Empire, Talleyrand a pensé que

c'en était assez de guerres comme cela et de conquêtes. Il a dit

à un certain jour ce mot qui doit lui être compté: _Je ne veux

pas_, ou _je ne veux plus être le bourreau de l'Europe_.--Quant à

M. Villemain, je conçois très-bien, par les sentiments et les

passions quasi légitimes qui régnaient alors dans toute une

partie de la société et de la nation, qu'il ait fait son fameux

compliment à l'empereur Alexandre. Il n'y a pas de quoi lui en

faire un crime, car cela s'explique très-bien; mais pourtant ce

n'est pas là un honneur dans sa vie.

»Comment pourrait-on admettre que Louis-Philippe eût dit à

Talleyrand ce mot au lit de mort:--_Comme un damné...--déjà?_ Ce

sont nos pasquinades à la française. La visite de Louis-Philippe

avait plusieurs témoins, et sir Henry Bulwer donne le récit d'un

de ces témoins mêmes.

»J'ai du reste écrit ces articles sans aucun parti pris; je

comptais d'abord n'en faire qu'un ou deux: le sujet m'a porté. Je

ne hais ni n'aime Talleyrand; je l'étudie et l'analyse et je ne

m'interdis pas les réflexions qui me viennent chemin faisant:

voilà tout.

»J'aurais bien envie de connaître cette correspondance dont vous

me citez des mots intéressants. Où est-elle? où l'avez-vous

lue?[50].

»Merci encore, et

»Tout à vous, mon cher ami,

»SAINTE-BEUVE.»

[50] _L'Amateur d'Autographes_ en avait publié, à ce qu'il

paraît, des extraits.--M. Claretie en cite un encore des moins

patriotiques, parodiant un mot célèbre de Napoléon, daté du 20

janvier 1815, et adressé toujours à la duchesse de Courlande:

«Les puissances ne sauraient prendre trop de sûretés dans le

traité qu'elles feraient, si elles ne veulent pas être obligées à

recommencer sur nouveaux frais l'année prochaine. Les mauvais

restent toujours mauvais.»

Dans une autre lettre à M. le comte A. de Circourt, qui lui a de

tout temps témoigné la plus vive sympathie, M. Sainte-Beuve

écrivait, après la publication complète de ses articles dans _le

Temps_:

«(Ce 12 mars 1869.)--Cher monsieur, votre suffrage m'est toujours

précieux, et il me l'est cette fois plus encore, s'il est

possible, qu'en d'autres circonstances, eu égard à la qualité du

sujet sur lequel, à tous les titres, vous êtes un juge si

compétent. Ce _Talleyrand_ a eu bien de la peine à passer au

gosier de certaines gens du monde: il y a eu des arêtes: nous

sommes un peuple si réellement léger, si engoué de ses hommes, si

à la merci des jugements de société, que l'histoire, pour

commencer à se constituer, a souvent besoin de nous arriver par

l'étranger...»

Et dans une note détachée et inédite, que je retrouve dans le

dossier, il disait:

«J'ai écrit de bien longs articles, et pourtant ils sont des plus

abrégés et des plus incomplets, je le sens, sur un tel sujet. Ce

ne sont pas des articles, ce n'est pas un Essai qu'il faudrait

faire sur Talleyrand,--c'est tout un livre, un ouvrage, et on

attendra, pour l'écrire, que ses Mémoires, base essentielle bien

que nécessairement contestable, aient paru.»

De son côté, sir Henry Bulwer, dans une lettre de remercîment à M.

Sainte-Beuve, avait défini ainsi lui-même ce qu'il avait voulu

faire en écrivant un volume d'Essai sur Talleyrand:

«L'idée que j'avais, dit sir Henry Bulwer, c'était de montrer le

côté sérieux et sensé du caractère de cet homme du dix-huitième

siècle, sans faire du tort à son esprit ou trop louer son

honnêteté.»

Je passe sans transition, et pour finir et ne pas prolonger trop

le poids d'une responsabilité qui pèse en ce moment sur l'éditeur

seul dans le choix de ces citations authentiques, mais délicates,

à un incident qui survint au _Temps_ pendant la publication et

dans l'intervalle d'un article à l'autre, et qui avait tout l'air

d'une menace. J'ai besoin de citer encore la lettre suivante de M.

Sainte-Beuve à M. Nefftzer pour arriver à celle par laquelle je

désire terminer:

«(Ce 8 mars 1869.)--Mon cher ami, je serais bien désolé de vous

occasionner ainsi qu'au Journal un désagrément: évidemment le

procès serait une vengeance (sous forme détournée)... J'ai fait

mes articles sans prévention ni parti pris, reconnaissant les

parties agréables et supérieures de l'homme. Que si pourtant on

veut la guerre, on l'aura. Je suis en mesure de traiter le point

délicat, la participation de Talleyrand dans le meurtre du duc

d'Enghien. Je n'ai pas seulement des paroles de tradition, j'ai

des textes: j'ai de plus (chose singulière!) une lettre expresse à

ce sujet que m'a écrite, après mon premier ou mon second article,

M. Troplong lui-même. Enfin, au premier mot de déclaration de

guerre, je vous propose de vous donner un supplément d'article où

je traiterai ce point: «M. de Talleyrand était certainement vénal

et corrompu; mais est-il vrai que, dans sa longue carrière, il

n'ait fait de mal à personne?»

»Et en avant!

»Tout à vous,

»SAINTE-BEUVE[51].»

«_P.-S._ Dieu nous garde, si un intérêt majeur pour eux y est

engagé, de la douceur des corrompus!»

Voici la lettre de M. Troplong, bien près de sa fin alors lui-même

(il est mort le 1er mars suivant), et qui ne se contentait pas de

répondre par l'envoi d'une simple carte aux lettres polies par

lesquelles un collègue s'excusait, pour des raisons de santé trop

justifiées, de ne pouvoir assister aux séances du Sénat:

«(Palais du Petit-Luxembourg, le 3 février 1869.)--Mon cher

collègue, je regrette bien d'apprendre par votre bonne lettre que

l'état de votre santé nous prive de votre présence et vous retient

chez vous. Mais heureusement qu'il sort de votre studieuse prison

des morceaux littéraires que recherchent tous les gens de goût.

J'ai lu vos derniers articles sur ce _bon sujet_ de Talleyrand,

comme disait M. de Maistre dans ses lettres. Vous avez

parfaitement raison quand vous inclinez vers l'opinion qui le

regarde comme un des instigateurs de l'arrestation et du meurtre

du duc d'Enghien. Au témoignage de M. de Meneval que vous opposez

au livre de M. Bulwer, on peut joindre celui de M. Rœderer

(_Mémoires_, t. III, p. 541). Il y a aussi un ouvrage qui jette

beaucoup de jour sur cette affaire, c'est celui de M. de

Nougarède, intitulé: _Recherches sur le procès et la condamnation

du duc d'Enghien_ (2 vol.). Ces documents mettent dans la plus

grande lumière l'imposture de M. de Talleyrand voulant dégager sa

responsabilité de ce fatal événement.

»Mais je m'aperçois que je porte de l'eau à la fontaine, tandis

que je ne veux que vous offrir tous mes sentiments empressés de

bon et dévoué collègue,

»TROPLONG.»

[51] Et M. Edmond Scherer, son collaborateur, qui avait été

témoin de toutes les chicanes et anicroches à l'aide desquelles

on avait essayé d'entraver les articles de M. Sainte-Beuve au

_Temps_, lui écrivait, lorsque commença la publication du

_Talleyrand_: «(Versailles, vendredi.)--Cher ami, vous avez pris

le seul bon moyen de répondre aux reproches et aux injures, celui

de confirmer par un nouvel article le parti si simple en lui-même

que vous avez suivi. Mon Dieu! que le monde est dégoûtant,

méchant, violent!...»

* * * * *

Au dernier moment, M. de Chantelauze, un ami de Lyon, avec qui M.

Sainte-Beuve s'entretenait par lettres de tout sujet, mais surtout

du cardinal de Retz, me laisse copier, dans une lettre de M.

Sainte-Beuve, un passage qui est un premier mot de causerie sur

Talleyrand. La préoccupation du maître était déjà tournée sur le

personnage, et il m'a dit une fois que le sujet l'avait bien des

fois tenté, sans qu'il eût jamais eu occasion d'écrire sur lui:

«Mais il y a, ajoutait-il, un portrait à faire.» La lettre qu'on

va lire, antérieure de près de deux ans à la publication des

articles qui ont paru dans _le Temps_, me semble être le fruit et

le résumé d'une opinion qui n'a pas changé:

«Ce 9 février 1867.

»Cher monsieur et ami,

»Je reçois et je lis cette seconde partie (d'un Mémoire sur le

cardinal de Retz, inséré en appendice à la fin du tome V de

l'édition définitive de _Port-Royal_...) Vous nous y faites voir

en effet Retz bien misérable, et s'il a eu de l'amour-propre et du

faste en public pendant sa période révolutionnaire, il le paye

amplement par ces misères d'intérieur et ces petitesses qui nous

sont révélées. Vous m'avez écrit dans le temps un mot qui me

revient, que M. de Talleyrand ne serait qu'un _enfant de chœur_

auprès de lui. Hélas! M. de Talleyrand n'avait peut-être à son

avantage de plus que Retz, qu'un grand sens, une vue plus juste

des situations. Quant au fond, il était peut-être pire,

certainement vénal et, de plus, malgré sa douceur apparente de

mœurs et de ton, ayant si peu de scrupule pour les actes qu'il y

a trois points de sa vie qui font trois doutes presque

terribles:--la mort de Mirabeau,--l'affaire du duc

d'Enghien,--l'affaire de Maubreuil. Je ne veux pas dire que deux

ou trois doutes équivalent à une affirmation. Retz devait avoir un

peu plus de générosité que lui...»

Et dans une autre lettre, très-peu de temps après (23 février

1867), à M. de Chantelauze, M. Sainte-Beuve complétait ainsi son

parallèle entre Talleyrand et Retz:

«... Vous avez mille fois raison sur M. de Talleyrand: Retz avait

tout autrement d'essor, et, auprès de lui, le prince-évêque

n'était qu'un paresseux, mais un paresseux qui a bien su prendre

ses moments...»

Chacun de ces traits nous a paru bon à recueillir à côté de la

grande esquisse dont M. Sainte-Beuve disait lui-même qu'on ne peut

encore aujourd'hui, et tant que les Mémoires de M. de Talleyrand

n'auront pas été publiés, écrire un travail complet sur celui qui

résume le mieux en lui, dans les temps modernes, tous les sens du

mot grec ὑποχριτης (hypochritês).

FIN

Monsieur de Talleyrand · 第 8 / 8 段