Les lettres qu'écrivait M. de Talleyrand[37] n'étaient pas toujours

aussi courtes, aussi concises que celles que j'ai citées. Si sobre

qu'il fût d'écritures comme de paroles, il y avait de rares moments où

il savait s'expliquer autant qu'il le fallait, et où il avait presque

l'air de s'épancher. La lettre la plus remarquable en ce sens, de

toutes celles que j'ai lues, est une réponse à son ancien ami, son

collaborateur et un peu son complice dans ses traités et marchés avec

les princes allemands, le baron de Gagern. Ce diplomate, dont on a les

Mémoires, a consacré tout un intéressant chapitre à ses relations

avec Talleyrand[38]; il y a inséré les réponses qu'il reçut de lui

dans les dernières années, lorsque de temps en temps il jugeait à

propos de se rappeler à son souvenir. Il l'avait fait d'une manière

plus affectueuse encore et plus vive à l'époque où M. de Talleyrand

avait donné sa démission d'ambassadeur à Londres, et s'était tout à

fait retiré de la vie politique. M. de Talleyrand lui répondit aussi

cette fois avec plus d'étendue que d'ordinaire, et comme à un ancien

ami éloigné, qu'on ne reverra plus et auquel on tient à donner une

dernière marque d'attention et de confiance. Voici une partie de cette

lettre, qui peut être considérée tout à fait comme testamentaire et

comme faite pour être montrée de l'autre côté du Rhin:

«20 avril 1835.

»... Votre ancienne amitié vous fait désirer de savoir quelque

chose de ma santé: je vous dirai qu'elle est aussi bonne que le

comporte le nombre de mes années, que je vis dans une retraite

charmante, que j'y vis avec ce que j'ai de plus cher au monde, et

que mon unique occupation est d'y goûter dans toute sa plénitude,

les douceurs du _far niente_:

Lorsque _de tout_ on a tâté,

Tout fait ou du moins tout tenté,

Il est bien doux de ne rien faire...

»Vous ne connaissez pas Rochecotte, sans quoi vous ne diriez pas:

«Pourquoi Rochecotte?» Figurez-vous qu'en ce moment j'ai sous les

yeux un véritable jardin de deux lieues de large et de quatre de

long, arrosé par une grande rivière et entouré de coteaux boisés,

où, grâce aux abris du nord, le printemps se montre trois

semaines plus tôt qu'à Paris, et où maintenant tout est verdure

et fleurs. Il y a, d'ailleurs, une chose qui me fait préférer

Rochecotte à tout autre lieu, c'est que j'y suis non pas

seulement avec Mme de Dino, mais chez elle, ce qui est pour moi

une douceur de plus.

»Ne croyez pas que, si j'ai quitté les affaires, ce soit par

caprice. Je n'ai quitté les affaires que lorsqu'il n'y en avait

plus. J'avais voulu prévenir la guerre, je croyais que la France

liée à l'Angleterre la rendait impossible; j'avais voulu, de

plus, obtenir pour la révolution française du mois de juillet

1830 _le droit de bourgeoisie_ en Europe, et tranquilliser le

monde sur l'esprit de propagandisme que l'on supposait à notre

gouvernement. Tout cela était accompli: que me restait-il à

faire, sinon de ne point attendre qu'avec le _solve senescentem_

d'Horace, quelqu'un vînt me dire que j'avais trop tardé? La

difficulté est d'en sortir heureusement et à propos. Vous devez

donc me féliciter d'y avoir réussi, et non pas m'en faire une

sorte de reproche, quelque obligeance qu'il y ait dans les

reproches que vous savez faire.

»J'ai souvent remercié la fortune de m'avoir donné un

contemporain tel que vous, qui m'avez mieux compris que personne,

et qui avez bien voulu en aider d'autres à me mieux

comprendre[39]; mais je la remercierais davantage encore, si elle

eût rendu nos habitations plus voisines: vous verriez

qu'aujourd'hui, comme au temps que vous rappelez, tout serait de

ma part abandon et confiance.--Pauvre Dalberg! combien je

l'aimais, et combien je l'ai regretté! Nous parlerions de lui et

de tant de personnes que nous avons connues, et de tant

d'événements auxquels nous avons été mêlés. L'âge où je suis

arrivé est celui où l'on vit principalement dans ses souvenirs.

Nous parlerions aussi des jugements auxquels je dois m'attendre

de la part des générations qui suivront la nôtre. J'avoue que je

ne redoute pas ceux de vos compatriotes, pourvu qu'ils n'oublient

point qu'il n'existe en Allemagne aucun individu à qui j'aie

volontairement nui, et qu'il s'y trouve plus d'une tête couronnée

à qui je n'ai pas laissé d'être utile, du moins autant que je

l'ai pu. Enfin nos conversations rouleraient sur vous, sur votre

famille, le nombre de vos enfants, leur établissement, toutes

choses auxquelles je prends un intérêt sincère, et dont je suis

réduit à ne vous parler que de très-loin, puisque vous habitez

sur les bords du Mein, et moi sur les bords de la Loire, et que,

de plus, je suis né en 1754.

»Mme de Dino, qui, pendant les quatre ans qu'elle a passés en

Angleterre, a complété la croissance dont son esprit supérieur

était susceptible, et qui la place au premier rang des personnes

les plus distinguées, n'oublie que ce qui ne vaut pas la peine

qu'on s'en souvienne: elle est flattée que son souvenir

corresponde à celui qu'elle a toujours gardé de vous, et elle me

charge de vous le dire.

»Pour moi, mon cher baron, j'ai pour vous les mêmes sentiments

que vous m'avez toujours connus, et je suis pour la vie tout à

vous.

»P. DE TALLEYRAND[40].»

[37] La lettre de M. de Talleyrand, écrite de Londres vers le

moment de la mort de Casimir Périer, qu'on a pu lire dans le

précédent article, a été supposée par moi adressée à Mme de Dino,

sa nièce: mais l'autographe que j'ai eu sous les yeux ne porte en

effet aucune suscription, et ce n'est que par induction et

conjecture que j'ai cru pouvoir indiquer la destinataire. On me

fait des objections: Mme de Dino, à cette date, n'était-elle pas

à Londres? N'est-ce point plutôt à une autre amie particulière, à

une correspondante habituellement résidant à Paris (telle que la

princesse de Vaudemont, par exemple), que la lettre était

adressée? Je ne suis pas en mesure de discuter ce point; pour

cela, les termes de comparaison me manquent: le doute,

d'ailleurs, n'offre ici aucun inconvénient, cette lettre isolée

n'ayant d'intérêt que comme échantillon et comme exemple de la

manière familière et simple avec laquelle M. de Talleyrand

traitait la politique dans l'intimité.

[38] _Ma part dans la politique_ (en allemand), tome VI, le

chapitre intitulé: _Talleyrand et ses rapports avec les

Allemands_.

[39] Je crois bien qu'ils s'étaient _compris_ l'un l'autre et à

demi-mot. Gagern va tout à l'heure nous le dire mieux encore et

nous rappeler comment s'opérait cette heureuse intelligence.

[40] A côté et au-dessous de cette lettre vraiment charmante et

quelque peu sentimentale, il n'est pourtant pas hors de propos de

placer le passage du même chapitre de Mémoires, dans lequel

Gagern s'efforce de répondre aux reproches adressés par les

Allemands, ses compatriotes, à l'ancien ministre de Napoléon pour

sa soif d'argent et sa vénalité. Ce sont les circonstances

atténuantes, naïvement exposées et déduites: «Il dépensait

beaucoup; sa main était libéralement ouverte pour ses anciens

amis; sa maison princière était peu tenue, et sa fortune

particulière très-peu considérable. Par suite, _il considérait sa

haute situation comme une mine d'or_. Ses complaisances devaient

être payées non en tabatières ou en brillants, suivant la

coutume, mais en argent comptant. Qui pourrait dire les sommes

qui ont ainsi coulé vers lui de la part des grandes puissances!

Il pouvait se faire à lui-même illusion sur ces actes, en se

disant qu'il ne se faisait pas payer la vente du bon droit, mais

seulement des services laissés à sa discrétion. Quant à ce qui me

regarde, il était de ma situation et de mon devoir de suivre le

torrent; mais je répète qu'entre lui et moi, directement ou

indirectement, aussi bien pour ce qui regarde les Nassau que pour

les autres princes nombreux que je fis entrer dans la

Confédération du Rhin, il ne s'est jamais agi en aucune façon de

marché, de conditions ou d'offres. Je les taxais moi-même d'après

mes appréciations générales et après avoir consulté le vieux

Sainte-Foix, et je proposais mes estimations dans le Nassau, ou

bien je décidais pour eux, et j'espère encore maintenant avoir

droit à leur reconnaissance pour avoir, en ces conjonctures, agi

avec autant de sagacité que d'économie. Napoléon avait

connaissance de cet état de choses et le souffrait. C'est un fait

qu'à Mayence, il demanda à un prince très-haut placé: _Combien

Talleyrand vous a-t-il coûté?_»--Ne nous lassons jamais de

remettre sous nos yeux les deux faces de la vérité, surtout quand

la plus agréable pourrait faire oublier la plus essentielle.

Le baron de Gagern, après avoir inséré cette lettre plus développée

que d'habitude et définitive, ajoute:

«Je compris qu'une pareille correspondance pouvait avoir pour lui des

côtés fatigants, et je ne lui écrivis plus.»

Cependant, il restait à régler d'autres comptes, et dont M. de

Talleyrand devait se préoccuper davantage. Il avait ses

quatre-vingt-quatre ans sonnés; il voulut honorer publiquement sa fin

et, avant le tomber du rideau, ménager à la pièce une dernière scène.

Un de ses anciens collaborateurs diplomatiques et qui avait servi sous

lui, un Allemand de plus de mérite que de montre, Reinhard, vint à

mourir. Il était membre de l'Académie des sciences morales et

politiques: M. de Talleyrand se dit que c'était pour lui l'occasion

toute naturelle d'un dernier acte public, et, sous couleur de payer

une dette d'amitié, il se disposa à faire ses adieux au monde. On

apprit donc un matin, non sans quelque surprise, qu'empruntant pour

cette fois son rôle au brillant secrétaire perpétuel, M. Mignet, il

désirait prononcer en personne l'Éloge du comte Reinhard. De là cette

séance académique qui fut son dernier succès et qui couronna sa

carrière.

Remarquez que le sujet était lui-même choisi avec tact et avec goût:

rien d'éclatant, rien qui promît trop; l'orateur pouvait être aisément

supérieur à son sujet. Et puis n'oublions pas que c'est à l'Académie

des sciences morales et politiques que M. de Talleyrand, à son retour

en Europe et rentrant en scène, avait voulu débuter en l'an V par des

mémoires fort appréciés: c'est par cette même Académie que, quarante

ans après, il voulait finir. Il y avait de la modestie dans ce cadre,

et aussi de l'habileté. Il savait que, si la politique est ingrate,

les lettres de leur nature sont reconnaissantes.

C'est le samedi 3 mars 1838 que, nonobstant un état de santé des plus

précaires, et sans tenir compte des observations de son médecin, il

vint lire cet Éloge de Reinhard dans une séance dite ordinaire, mais

qui fut extraordinaire en effet. Des étrangers sont admis aux séances

de cette Académie, et, cette fois, il y avait autant de monde que la

salle en pouvait tenir; pas de femmes, mais des personnages d'élite,

principalement politiques; M. Pasquier, le duc de Noailles et autres y

assistaient. On remarqua fort un incident: M. de Talleyrand et le duc

de Bassano, qui ne s'étaient pas vus depuis 1814 et qui ne s'aimaient

guère[41], se rencontrèrent dans l'escalier: ils se donnèrent la main.

Le bureau de l'Académie se composait de MM. Droz, président, Dupin,

vice-président, et Mignet, secrétaire perpétuel. Quand l'huissier

annonça «le prince» (car il était prince, même à l'Académie), ce fut

une grande attente. M. Mignet alla à sa rencontre dans la pièce qui

précédait celle des séances. M. de Talleyrand n'avait pu monter à pied

l'escalier: il avait été porté par deux domestiques en livrée. Quand

il fit son entrée dans la salle, appuyé sur le bras de M. Mignet et

sur sa béquille, tous les assistants étaient debout. Après la lecture

du procès-verbal, le président M. Droz demanda au prince s'il n'était

pas fatigué, et s'il ne voulait pas prendre le temps de se reposer

avant de commencer sa lecture. M. de Talleyrand, d'une voix grave (car

il l'avait très-forte et à remplir la salle), répondit qu'il aimait

mieux commencer aussitôt. Il lut alors un discours composé avec goût,

simple et court, d'un juste à-propos. Aucun mot n'en était perdu. Le

lecteur fut fréquemment interrompu par les applaudissements: ils

éclatèrent surtout au portrait que M. de Talleyrand traça d'un parfait

ministre des affaires étrangères:

«La réunion, disait-il, des qualités qui lui sont nécessaires est

rare. Il faut, en effet, qu'un ministre des affaires étrangères

soit doué d'une sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement,

l'empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il

lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable;

d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile jusque

dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation

soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois

naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les

vingt-quatre heures, d'être ministre des affaires étrangères.

»Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient,

pourraient n'être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur

donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je

dois le rappeler ici pour détruire un préjugé assez généralement

répandu: non, la diplomatie n'est point une science de ruse et de

duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c'est

surtout dans les transactions politiques, car c'est elle qui les

rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la

ruse. La bonne foi n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la

réserve; et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle

ajoute à la confiance.

»Dominé par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la

liberté fondée sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre

des affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi

placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé

puisse prétendre...»

[41] Sur la fin de l'Empire, ils étaient à couteaux tirés. M. de

Talleyrand lardait de ses épigrammes le duc de Bassano. On citait

de lui, dès 1809, ce mot qui dispense de tous les autres: «Je ne

connais pas de plus grande bête au monde que M. Maret, si ce

n'est le duc de Bassano.»

L'idéal est magnifique, et, à la façon dont il en parlait, on était

tenté de croire qu'il l'avait autrefois rempli de tout point dans la

pratique. Ce qu'il y avait d'admirable surtout, c'était cette

recommandation si formelle de la _bonne foi_ dans la bouche de celui

qui passait pour avoir dit: «La parole a été donnée à l'homme pour

déguiser sa pensée.» On remarqua qu'il accentua très-fort ce mot de

_bonne foi_.

Je ne voudrais point paraître faire une mauvaise plaisanterie, mais

cet éloge du comte Reinhard m'a tout naturellement rappelé le célèbre

roman de _Renart_, cette épopée satirique du moyen âge,--cette Bible

profane du moyen âge, comme Goethe l'a baptisée,--dans laquelle

l'hypocrite et malin Renart joue tant de tours au lion et à tous les

animaux, se déguise sous toutes les formes, en clerc, en prêcheur, en

confesseur, et, après avoir mis dedans tout son monde, finit par être

proclamé roi et couronné. Cette séance de la plus morale et la plus

honnête des Académies, consacrant de son approbation, de son suffrage

unanime, le moins scrupuleux des hommes d'État, à la considérer sous

un certain jour, ne me paraît autre qu'une scène du roman de _Renart_

au dix-neuvième siècle. Veuillez, en effet, vous souvenir, récapitulez

en idée la vie passée de Talleyrand, depuis son début sous Calonne,

ou, si vous aimez mieux, depuis sa messe à la Fédération, ou encore

depuis certain traité fructueux entamé avec le Portugal sous le

Directoire, premier point de départ de sa nouvelle et soudaine

opulence, et voyez où tout cela aboutit, à quels honneurs, à quels

profonds témoignages de respect et de la part des hommes les plus purs

et les plus autorisés, les maîtres-jurés en matière de moralité

sociale. Il fallait voir comme avec lui, en cette séance d'adieux

attendrissante, la vertueuse solennité de M. Droz était aux petits

soins; comme la dignité et la candeur de M. Mignet prenaient garde de

peur que le prince ne fît un faux pas. Ah! ce jour-là, l'on vit bien

ce qu'est la puissance de l'esprit dans la société française, surtout

quand il est relevé par la naissance, et, faut-il le dire? quand il

est orné de tous les vices.

Lorsque la lecture fut terminée (et ce fut là toute la séance, une

petite demi-heure en tout), l'enthousiasme n'eut pas de bornes; le

prince eut à passer, au retour, entre une double haie de fronts qui

s'inclinaient avec un redoublement de révérence; chacun en sortant

exprimait son admiration à sa manière, et Cousin, selon sa coutume,

plus haut que personne; il s'écriait en gesticulant: «C'est du

Voltaire!--C'est du meilleur Voltaire.»

Non, ce n'était pas tout à fait du Voltaire: cet Éloge de Reinhard,

c'était bien pour Talleyrand jusqu'à un certain point sa

représentation d'_Irène_, mais une représentation concertée et

arrangée. Non, ce n'était pas du Voltaire, parce que Voltaire était

sincère, passionné, possédé jusqu'à son dernier soupir du désir de

changer, d'améliorer, de perfectionner les choses autour de lui; parce

qu'il avait le prosélytisme du bon sens; parce que, jusqu'à sa

dernière heure, et tant que son intelligence fut présente, il

repoussait avec horreur ce qui lui semblait faux et mensonger; parce

que, dans sa noble fièvre perpétuelle, il était de ceux qui ont droit

de dire d'eux-mêmes: _Est deus in nobis_; parce que, tant qu'un

souffle de vie l'anima, il eut en lui ce que j'appelle le bon démon,

l'indignation et l'ardeur. Apôtre de la raison jusqu'au bout, on peut

dire que Voltaire est mort en combattant. La fin de sa vie n'a pas

ressemblé à une partie de whist où l'on gagne en calculant[42].

[42] Ce passage sur Voltaire a piqué au vif les ennemis

ordinaires du grand homme, et a provoqué M. Louis Veuillot à

écrire tout un _premier-Paris_ de _l'Univers_ sur mes articles.

C'est l'éternel honneur de Voltaire qu'on ne puisse le louer sans

amener aussitôt les représailles de pareils adversaires. Quant à

M. Veuillot, j'ai trop de fois éprouvé l'ignominie de sa veine,

et son absence complète de souci de la vérité à mon égard, pour

lui répondre autrement que par cette mention. On ne réfute pas un

écrivain aussi voué, à l'avance, au mépris de l'avenir. (_Note

inédite trouvée dans les papiers de M. Sainte-Beuve._)

Mais la leçon, s'il en est une à ces comédies du monde où ne manquent

jamais ni les Aristes ni les Philintes, quelle était-elle donc?

Chateaubriand, une heure après, entendant le récit de cette scène,

n'aurait-il pas eu le droit de dire: «C'est à dégoûter de l'honneur;»

et un misanthrope: «C'est à dégoûter de la vertu?»

Absous, quoi qu'il en soit, amnistié et applaudi des savants et des

sages, restait pour M. de Talleyrand un autre point délicat à régler,

l'article de la mort. Elle était moins simple pour lui que pour un

autre, à cause de son caractère d'ancien prêtre, d'évêque marié. On y

pensait fort et l'on en était fort préoccupé autour de lui: il s'en

préoccupait lui-même depuis quelques années. Ce n'est pas que ses

sentiments sur le fond des choses eussent le moins du monde changé. Il

disait un jour à son médecin: «Je n'ai qu'une peur, c'est celle des

inconvenances; je ne crains pour moi-même qu'un scandale pareil à

celui qui est arrivé à la mort du duc de Liancourt.» On remarquait que

son front, si impassible, se rembrunissait toutes les fois qu'il était

question dans les journaux d'un refus de sépulture pour un prêtre non

réconcilié. Lorsque mourut la princesse, sa femme, qui depuis 1815

n'habitait plus avec lui, il prit soin que l'inscription funéraire

n'indiquât que le plus légèrement possible le lien qui les avait unis,

un lien purement _civil_. Il lui échappa de dire en plus d'une

occasion: «Je sens que je devrais me mettre mieux avec l'Église.» On

remarquait encore qu'il revenait plus volontiers sur ses années de

séminaire; il ne craignait pas de les rappeler. Dans ce dernier

discours prononcé à l'Académie, il avait comme pris plaisir à y faire

allusion et à célébrer l'alliance étroite de la diplomatie et de la

théologie, sous prétexte que le protestant Reinhard avait lui-même

passé par le séminaire.

Il y avait déjà quelque temps, mais à une époque qui n'était pas

très-éloignée, la duchesse de Dino, étant tombée malade à la campagne,

avait demandé à recevoir les sacrements. Était-ce une leçon indirecte,

un avertissement qu'elle voulait lui donner? Ce qu'il y a de certain,

c'est que, la croyant plus mal, M. de Talleyrand était accouru, et il

avait paru étonné de la trouver passablement. «Que voulez-vous,

dit-elle, c'est d'un bon effet pour les gens.»--M. de Talleyrand,

après un moment de réflexion, reprit: «Il est vrai qu'il n'y a pas de

sentiment moins aristocratique que l'incrédulité[43].»

[43] Et n'est-ce pas ainsi que Rivarol, qui se piquait

d'aristocratie et de bonne compagnie, disait: «L'impiété est la

plus grande des indiscrétions?» Ce mot de Talleyrand nous

explique jusqu'à un certain point la mode religieuse, dont est

comme saisie notre époque. Dans ce prétendu pays démocratique,

chacun tâchant de se faire passer pour noble et d'être un homme

_comme il faut_, fait mine aussi d'être religieux. L'un mène à

l'autre.

La duchesse avait donné à sa fille, pour lui enseigner la religion, un

jeune abbé, homme d'esprit et dont la réputation commençait à

s'étendre. M. de Talleyrand l'ayant un jour invité à dîner, l'abbé

s'excusa en disant qu'il n'était pas homme du monde. Sur quoi M. de

Talleyrand dit sèchement à Mme de Dino: «Cet homme ne sait pas son

métier[44].» On comprit alors, on devina ce qu'il désirait. Il vit

l'abbé et s'entretint avec lui. Il y eut consultation sans doute sur

les démarches à faire pour se réconcilier avec l'Église. On exigeait

de lui un écrit; les premiers essais de sa façon qu'on envoya à Rome

ne furent pas agréés: il fallait une simple soumission. M. de

Talleyrand, pressé de nouveau par ses nièces, en vint à dire qu'il ne

savait comment rédiger la chose; que l'on essayât d'une formule, et

qu'il verrait:--ce qu'on s'empressa de faire. Le brouillon revu par

lui fut trouvé bon à Rome; mais, quand il en revint, M. de Talleyrand

le garda dans son secrétaire, décidé à ne le signer qu'au dernier

moment.

[44] J'emprunte ceci aux Mémoires du baron de Gagern, qui le

tenait de Mme de Dino. Il nomme l'abbé Dupanloup.

Monsieur de Talleyrand · 第 6 / 8 段