des fables à douze ans et qui, les faisant imprimer, disait, pour
s'excuser de s'être rencontré dans un sujet avec le grand
fabuliste, qu'il n'avait lu que depuis «les Fables de M. de la
Fontaine.» Il n'a cessé d'écrire jusque dans ses dernières
années, faisant imprimer à ses frais ses élucubrations, et se
posant en candidat perpétuel à l'Académie française. Tout le
monde, et sa famille toute la première, souriait de lui.
On était sous le ministère Villèle et au pire moment, après le
licenciement de la garde nationale, à la veille de la clôture de la
session, de la dissolution de la Chambre et de l'Ordonnance qui allait
rétablir la censure. M. de Talleyrand, sur tout cela, pressentait et
calculait juste; mais, aux pensées trop sombres, il ne voyait à
opposer que sa méthode expectante:
«Il y a bien longtemps qu'il n'a paru de votre écriture à
Bourbon: cela n'embellit pas l'endroit.--Il nous est cependant
arrivé quelques paralytiques de plus ces jours-ci; mais nous
n'avons pas un rhumatisme de connaissance.--Je ne sais si c'est
par la disposition dans laquelle mettent ces eaux-ci, ou par
humeur, ou par réflexion, mais je n'ai jamais été absent de Paris
avec de si mauvais pressentiments sur les affaires publiques.
Sans prévoir rien de ce que l'on fera, je crains que, malgré
notre apathie, on ne nous lance dans les grandes aventures de
révolution, si l'on se laisse aller à la tentation de la censure.
C'est le premier anneau d'une chaîne qui peut entraîner tout au
précipice. Mais qu'y faire? Je ne sais en vérité qui y peut
quelque chose.--Contre ces tristes pensées et la mauvaise saison,
je ne connais de recours raisonnable que Jeurs[25].--Ici, il n'y
a point de livres: ainsi l'on ne peut pas se réfugier dans le
passé.--Mme de Dino soupçonne qu'elle est un peu mieux; mais
c'est si peu de chose, que nous n'avons pas encore obtenu ce que
promettait le médecin timide de Néris. Mes projets de retour ne
sont pas encore fixés: ils dépendent un peu de ceux que l'on
forme à Néris, où j'irai passer quelques jours. Je crois que je
vous écrirai encore une fois d'ici.--Il me semble que tout le
monde a quitté Paris: il n'en arrive point de lettres, de telle
sorte que je ne saurai plus comment va le monde, surtout s'il y a
censure.--L'affaire Maubreuil, que je lis dans les journaux[26],
me paraît se réduire à ceci: «Donnez-moi de l'argent ou je ferai
du scandale.» On ne lui donne pas d'argent, et il fait du
scandale; si l'on peut appeler scandale des injures bien
grossières, adressées par un voleur de grand chemin à des gens
qu'il n'a jamais vus. Adieu! si vous m'écrivez encore une fois
ici, j'aurai le bonheur de recevoir votre lettre; car rien ne
peut naturellement m'empêcher d'y passer encore huit
jours.--Mille amitiés à M. Mollien.»
[25] Jeurs par Étréchy (Seine-et-Oise), résidence d'été de Mme la
comtesse Mollien, à laquelle ces lettres étaient adressées.
[26] Cette affaire Maubreuil, dont Talleyrand va parler si
négligemment et d'un air d'indifférence, s'était terriblement
réveillée en 1827. Maubreuil, échappant à la surveillance,
s'était rendu le 20 janvier à Saint-Denis pendant la célébration
de l'anniversaire, et, là, en pleine solennité, il avait frappé
M. de Talleyrand au visage et l'avait renversé par terre. Il fut
traduit pour ce fait en police correctionnelle, et la cour royale
confirma le 15 juin les jugements précédemment rendus. On ne se
douterait certes pas, en lisant ce passage tout placide de la
lettre de M. de Talleyrand, qu'il s'agit d'une affaire si récente
et si chaude.
Dans ce cercle de M. de Talleyrand, on avait beaucoup d'esprit, mais
on ne faisait pas une si grande dépense d'idées qu'on pourrait de
loin le supposer. Ayant à parler de la mort de M. Canning, si l'on
imagine un politique de l'école des doctrinaires ou de celle même de
M. de Chateaubriand, écrivant une lettre, il s'y prendra d'une tout
autre façon que M. de Talleyrand, se bornant à des faits précis et
presque matériels dans le billet que voici:
«Je vous ai mandé hier la mort de M. Canning. L'état dans lequel
est toute la ville de Londres est extrêmement honorable pour
l'Angleterre. Pendant vingt-quatre heures, il n'y a eu ni
affaires, ni occupations, ni intérêts d'aucun genre. La route de
Chiswick était couverte de monde, et du monde de toutes les
classes. Deux fois dans le même jour, cent mille bulletins ont
été distribués dans Downing-Street. On ne pensera pas encore de
quelque temps au successeur: les Chambres n'étant pas assemblées,
rien ne presse.--On dit que la première cause de la maladie a
été un dîner chez l'ambassadeur de Naples; il y avait, suivant
son usage, beaucoup trop mangé: ensuite est arrivée une
inflammation dont on n'a jamais pu se rendre maître.--J'irai vous
voir mardi 14 avec M. Chauvin. Je n'écris pas à M. Mollien. Je ne
lui parlerais que de M. Canning, et _vous savez_ tout ce que je
sais. Je cherche en moi s'il y a quelque chose que j'ai oublié de
vous dire, je ne trouve rien.»
C'est bien, mais c'est court[27].
[27] Je mettrai encore cette lettre qui est adressée à la même
personne et qui se rapporte au même temps. La date en est
suffisamment indiquée par celle de la convention diplomatique qui
fut signée à Londres entre la France, la Russie et l'Angleterre,
en faveur de la Grèce, le 6 juillet 1827. M. de Talleyrand
écrivait peu après:
«19.
»J'ai été trop bien à Jeurs pour vous en remercier et pour que
vous ne l'ayez pas vu.--Voici l'ouvrage de M. Thierry. Vous le
lirez avec plaisir.--Paris est sans nouvelles.--On s'y plaint un
peu de la publication des articles secrets du traité signé par les
trois puissances qui interviennent _un peu_ dans les affaires de
la Grèce.--C'est pour nous autres, vieux diplomates, qu'il est
singulier de voir dans les journaux les articles secrets d'un
traité qui porte la clause de deux mois pour les ratifications; du
reste, ce traité-là ne sera pas d'un grand secours pour les Grecs;
ce qui les aidera véritablement, c'est l'insurrection de la
Dalmatie, si, comme je le crois, elle est générale dans cet
inattaquable pays. Alors, les Turcs auront plus d'affaires qu'ils
ne peuvent.--Voilà la petite politique de mon
quartier.--Mandez-moi quand vous allez à Étioles.--M. Mollien est
d'une nature si bienveillante, si indulgente, que je ne sais pas,
quoiqu'il me l'ait dit, s'il a été content de la réponse qu'il a
reçue de M. Paravey--Adieu.--Mille tendres hommages.--Comment va
la pêche?--On persécute M. de Fitz-James pour accepter l'ambassade
de Madrid.--J'ai envoyé _Thierry_ chez vous pour qu'on vous
l'envoie par quelque occasion.»
M. de Talleyrand, en parlant des Grecs, comptait sans Navarin.
Quand on parle de goût et qu'on célèbre celui de l'ancienne société,
celui de quelques hommes en particulier dont M. de Talleyrand était
comme le type accompli, il faut bien s'entendre et se garder de
confondre le goût social et le goût littéraire; car, en matière de
littérature et surtout de poésie, ces gens d'esprit en étaient restés
aux formes convenues de leur jeunesse et aux lieux communs de leur
éducation première; on en a une singulière preuve dans la lettre
suivante:
«Je quitte Bourbon ce soir. Il a fait un tel temps depuis quinze
jours, que je ne sais si les eaux m'ont fait du bien ou du
mal.--Pauline[28] a été mon seul plaisir. La douce approche d'une
jolie enfant a un grand charme.--Le général Dupont[29] est ici
depuis quelques jours. Il fait des vers et m'en a dit
quelques-uns. Voici une strophe que j'ai placée dans ma
mémoire.--Je la trouve très-belle: vous direz si j'ai tort ou
raison; je vous croirai. C'est en sortant du Jardin des Plantes
qu'il a fait l'ode d'où cette strophe est tirée:
Loin du rivage de Golconde,
L'hôte géant de ces déserts,
De sa solitude profonde
Chérit l'image dans ses fers.
Jamais son épouse enchaînée
Ne veut d'un servile hyménée
Subir les honteuses douceurs;
L'amour en vain gronde et l'accuse;
Sa jalouse fierté refuse
Des sujets à ses oppresseurs...»
[28] Pauline de Périgord, sa petite-nièce, fille de la duchesse
de Dino, et qui fut depuis Mme de Castellane.
[29] L'ancien ministre de la guerre, le Dupont de Baylen, et qui
était devenu métromane dans l'adversité.
Il s'agit vraisemblablement de l'éléphant du Jardin des Plantes et de
sa femelle, qui ne reproduisait pas dans l'état de captivité. Mais
comment un esprit si net et si juste en prose pouvait-il se prendre
d'une sorte d'admiration pour de tels amphigouris soi-disant
lyriques? C'est, je le répète, et toute l'histoire des salons le
prouve, qu'un certain mauvais goût littéraire est très-compatible avec
le goût social le plus délicat.
On aura remarqué le mot touché en passant sur sa petite nièce Pauline:
«La douce approche d'une jolie enfant a un grand charme.» S'il y a eu
un bon côté dans M. de Talleyrand arrivé à l'extrême vieillesse, c'a
été ce coin d'affection pure.
Et, en général, ces lettres douces et faciles iraient à nous faire
croire, pour peu qu'on le voulût, à un Talleyrand meilleur. Il faut
toujours se méfier de l'impression que font les vieillards, surtout
s'ils sont gens bien élevés et polis. En vieillissant, quand les
passions sont amorties ou impuissantes, quand on n'a plus à commettre
ses fautes ou ses crimes, on redevient bon ou on a l'air de l'être; on
a même l'air de l'avoir toujours été. Mme de Sévigné n'appelait ce
démon de Retz dans sa vieillesse que «notre bon cardinal».
J'ai encore sous les yeux une lettre de M. de Talleyrand, de l'été de
1828: ce sont des nouvelles de société, avec une pointe légère de
raillerie. Il effleure en passant ses amis les doctrinaires; mais sur
Chateaubriand le trait est plus enfoncé:
«Voilà le beau temps arrivé: il se présente avec l'air de la
durée. M. Royer-Collard en a profité pour venir à Château-Vieux
passer quelques jours. Il y est tout seul: sa femme est restée
avec sa fille, qui est malade à Paris.--Toute la doctrine
s'occupe de mariage: M. de Rémusat vient d'épouser Mlle de
Lasteyrie, qui est fort jolie, et il se promet d'être amoureux.
Le mariage a été célébré par un prêtre janséniste, qui dans son
discours a un peu scandalisé les habitués de la paroisse.--Ce
n'est pas tout: M. Guizot épouse Mlle Dillon sa nièce, et il est
amoureux tout comme un autre. A son grand regret, le mariage ne
se fait qu'au mois de novembre. Me voilà au bout de mes
nouvelles. Les amours des doctrinaires sont tout ce que je
sais.--Dites-moi quelque chose de Paris, pour qu'en y retournant
je ne paraisse pas un véritable provincial:--mes occupations me
donnent cette direction-là; car je renouvelle les baux de
Valençay, où tout est en petit domaine.--M. de Vaux[30] s'annonce
pour la fin de septembre: je serai charmé de le revoir. Je crois
que M. de Chateaubriand devient un peu pesant pour lui, et on ne
voit pas les efforts qu'il prétend faire pour les personnes qui
lui sont dévouées. Il part pour Rome avec 300 mille francs
d'appointements, et Villemain et Bertin de Vaux restent là. Je ne
conçois rien à des relations aussi sèches que celles de
Chateaubriand avec eux[31].--Nous nous portons tous bien dans
notre petit rayon; mais, quand nous voulons l'étendre, nous
rencontrons des maladies dont ce pays-ci est plein, etc.»
[30] Bertin de Vaux, frère de Bertin l'aîné, et l'un des
propriétaires du _Journal des Débats_.
[31] Il semble que M. de Chateaubriand ait voulu répondre à ce
reproche, qu'il se faisait tout bas à lui-même, dans sa lettre
écrite de Rome à M. Villemain (_Mémoires d'outre-tombe_, tome
VIII, page 369).
La révolution de juillet 1830 n'étonna point M. de Talleyrand, qui
l'avait vue venir. Il y intervint à sa manière, tard, mais à temps et
d'une manière utile. Sir Henry Bulwer a très-bien raconté comment le
troisième jour, le 29, M. de Talleyrand chargea un secrétaire de
confiance d'aller s'assurer si la famille royale était encore à
Saint-Cloud ou si elle en était déjà partie; puis comment, au retour,
il le pria de nouveau d'aller trouver de sa part Madame Adélaïde à
Neuilly ou ailleurs, et de lui remettre, parlant à elle-même, un
billet qu'elle lui rendrait après l'avoir lu. Ce billet qui amena sur
les lèvres de Madame Adélaïde une exclamation soudaine: «Ah! ce bon
prince, j'étais bien sûre qu'il ne nous oublierait pas!» dut
contribuer à fixer les indécisions du futur roi. Puisque M. de
Talleyrand se prononçait, Louis-Philippe pouvait se risquer.--Et comme
ne manquerait pas de le dire M. Cuvillier-Fleury, l'historiographe de
la maison: _Nil desperandum Teucro duce et auspice Teucro_.
M. de Talleyrand rendit le plus grand service au nouveau gouvernement
en acceptant le poste d'ambassadeur à Londres. Son nom seul, avec la
réputation d'habileté et de prudence qui l'environnait, était déjà une
garantie. On dit qu'il ouvrit les conférences de Londres en ces
termes: «Messieurs, je viens m'entretenir avec vous des moyens de
conserver la paix à l'Europe...» Il y réussit, et remporta ce jour-là
sa plus signalée victoire diplomatique.
S'il avait eu, comme Chateaubriand, le goût des contrastes, son
imagination aurait eu beau jeu à se déployer par la comparaison de son
succès personnel à Londres en 1830 et de la souveraine considération
dont il jouissait, avec l'accueil si défavorable (pour ne pas dire
pis) qui lui avait été fait trente-huit années auparavant en janvier
1792, lorsqu'il y était venu chargé d'une mission secrète de la part
d'un gouvernement décrié, que le choix qu'on faisait de lui décriait
encore davantage[32]. Mais l'esprit de M. de Talleyrand était peu
porté à ces antithèses. S'il avait eu en dernier lieu un triomphe
éclatant, il n'était pas insensible aux petits dégoûts qui sont
presque toujours la monnaie et la rançon de tout grand succès. La
lettre suivante qu'il écrivait confidemment à Mme de Dino (?), au
moment de la mort de Casimir Périer, nous le montre au naturel et ne
se surfaisant pas les choses:
«A chaque heure, j'invoque M. Périer! et j'ai bien peur que ce ne
soit en vain et que je n'aie plus à m'adresser qu'à ses
mânes[33]! Cette affaire de Rome ne serait pas encore en suspens,
s'il avait vécu.--Un grand mot d'un grand homme est celui-ci: «Je
crains plus une armée de cent moutons commandée par un lion,
qu'une armée de cent lions commandée par un mouton.--Faites et
surtout ne faites pas l'application de cela.--Hier, j'ai parlé
de Sainte-Aulaire ou de Rigny, disant que, pour le dehors, il n'y
avait que ces deux noms-là qui puissent convenir. J'ai fait,
comme je le pense, l'éloge de Sainte-Aulaire.--Cela produira-t-il
quelque chose? Je n'en sais rien, et je suis plutôt porté à
croire que ce que j'ai dit serait inutile: j'ai parlé, dans cette
lettre que vous avez remise, de Durant comme le seul qui me
convenait et qui conviendrait à la Hollande, à la Belgique et à
l'Angleterre: j'ai insisté fortement sur cela.--Ce que j'ai écrit
hier doit être ignoré par vous: mais vous voilà prévenue si l'on
vous en parle.--Je suis fortement occupé de ces ratifications
russes qui (ne le dites pas) sont fort mauvaises; mais je crois
que nous les arrangerons.--Je n'en parle pas à Paris, parce que
l'on me donnerait des instructions, et que je veux agir sans en
avoir: voilà encore qui est pour vous seule.--Si l'on me répond,
ce sera par vous.--Figurez-vous que l'on m'écrit ici que
l'affaire de Rome est arrangée, et qu'on a accepté et à Rome et
à Paris une convention simultanée de l'Autriche et de la France.
J'ai été chargé de le dire au ministre anglais.--Tout cela
dégoûte beaucoup.--Adieu, chère amie de moi; soignez-vous, ne
vous impatientez pas comme je le fais, et aimez-moi.»
[32] Voir dans le _Mémorial_ de Gouverneur-Morris, au tome II,
page 113 et 118, de l'édition française.
[33] Casimir Périer, dont l'état était déjà désespéré, mourait le
16 mai.
Ce n'est là qu'un échantillon. La correspondance toute politique de M.
de Talleyrand avec Mme de Dino existe et pourra, un jour, éclairer
assez agréablement le dessous des cartes[34].
[34] On m'assure qu'à propos de cette manie qu'avait
Louis-Philippe de démolir ses ministres les uns par les autres,
et de les user pour sa plus grande gloire, on y lit cette phrase
ou quelque chose d'approchant: «Je n'aime pas ces ogres de
réputation qui croient augmenter la leur en dévorant celle des
autres.»
Le témoignage des Anglais d'alors bien informés ne saurait être
indifférent à recueillir sur M. de Talleyrand. Sir Henry Bulwer est
un peu doux et poli dans ses appréciations, comme il sied à un
Anglais qui a tant vécu dans la haute société française; mais voici un
de ses compatriotes qui est plus haut en couleur et plus mordant: ce
jugement parut dans le _Morning-Post_, à l'époque de la mort de
Talleyrand; je crois qu'il ne déplaira pas à cause de quelques traits
caractéristiques qu'on chercherait vainement ailleurs:
«Lorsque Talleyrand, nous dit l'informateur anonyme, était ici
engagé dans les protocoles, lui qui dormait peu, il avait coutume
de mettre sur les dents ses plus jeunes collègues, et nous avons
trop bien éprouvé qu'au temps de la quadruple alliance et en plus
d'une autre occasion, ses yeux étaient ouverts tandis que lord
Palmerston sommeillait. Lorsque la tempête des trois _Glorieuses_
éclata sur Paris, trop heureux de quitter la France, Talleyrand
s'en vint en Angleterre. On ne peut s'empêcher de rire en
pensant à la manière dont il y fit son apparition. Il donnait ses
audiences à ses compatriotes dans son salon d'_Hanover-Square_
avec un chapeau rond sur la tête, au-devant duquel figurait une
cocarde tricolore de six pouces carrés, tandis que se
prélassaient, étendus tout au long sur les sofas, trois jeunes
_sans-culottes_ de Juillet, qu'il avait amenés avec lui pour se
donner un air de républicanisme. (_On sent que tout ceci est un
peu chargé, mais il en reste bien quelque chose._) Louis-Philippe
une fois bien établi sur son trône, la cocarde tricolore fut
arrachée du chapeau rond et jetée au feu, et les jeunes
échantillons de républicains furent renvoyés à Paris. Talleyrand,
libre de toute crainte, donna cours à son despotisme naturel. Il
avait ici tout le monde à ses pieds; toute la noblesse
d'Angleterre recherchait sa société avec ardeur; les diplomates
de tous pays pliaient devant lui; lord Palmerston seul résistait
à Talleyrand, non-seulement sur les grandes choses, mais sur les
plus petites et sur des bagatelles. Il faisait tout pour le
dégoûter...»
Il y réussit. M. de Talleyrand, à la première occasion, revint en
France sous prétexte de congé, et, de son château de Valençay, il
envoya sa démission à Louis-Philippe (novembre 1834).
L'âge aussi le lui conseillait: il était arrivé aux limites de la
vieillesse; sa quatre-vingtième année était sonnée: il ne songea plus
qu'à finir de tout point convenablement. La vertu était son côté
faible, et il dut penser à le fortifier. M. Royer-Collard était depuis
longtemps un homme, un nom dont on aimait à se couvrir quand on avait
un côté faible. Cousin, dans un temps, quand on attaquait sa religion,
aimait à se replier sur M. Royer-Collard, qu'il proclamait bien haut
son maître. Dans un genre tout différent M. de Talleyrand dut aussi
songer d'assez bonne heure à M. Royer-Collard et à le rechercher
comme l'homme de bien le plus considéré dans la politique. Il le
cultiva surtout dans les dernières années. Passer tout l'été si près
de M. Royer-Collard (Valençay est à quatre ou cinq lieues de
Château-Vieux) et ne pas être dans des relations particulières avec
lui, c'eût été une mauvaise marque. Il fit des avances. Mme de Dino,
avec son attrait de haute distinction et sa coquetterie d'esprit, l'y
secondait puissamment. M. Royer-Collard capitula, mais il fit ses
conditions. Sous prétexte de trop de bourgeoisie et de simplicité, il
fut dit que sa femme et ses filles n'iraient point à Valençay. A ce
prix M. Royer-Collard fut bonhomme et indulgent. Le grand bourgeois se
montra bon prince envers le grand seigneur. Quand on songe qu'en ses
heures d'austérité il avait dit ce mot: «Il y a deux êtres dans ce
monde que je n'ai jamais pu voir sans un soulèvement intérieur: c'est
un régicide et un prêtre marié,» on conviendra qu'il eut à y mettre du
sien. On raconte que, la première fois que M. de Talleyrand fit sa
visite à Château-Vieux à travers un pays fort accidenté, moitié
rochers, moitié ravins, et de l'accès le plus raboteux, son premier
mot à M. Royer-Collard en entrant dans le salon fut: «Monsieur, vous
avez des abords bien sévères...» On ne dit pas la suite; mais,
interpellé de la sorte, l'homme à l'esprit de riposte ne dut pas être
en reste.
Dans les commencements de leur liaison et quelques années auparavant,
M. de Talleyrand avait eu l'idée de donner à Paris un grand dîner de
personnages considérables, et représentant chacun quelque chose:
Cuvier, la science; Gérard, la peinture... Royer-Collard devait y
représenter l'éloquence politique. Il n'y alla point, mais il disait
en plaisantant de l'idée: «Me voilà donc élevé à la dignité
d'échantillon!»
Talleyrand et Royer-Collard affectaient tous deux, dans la manière de
s'exprimer, la brièveté concise et la formule: tous deux étaient
volontiers sentencieux; ils avaient le mot qui grave. Mais chez
Talleyrand cette formule s'appliquait plus volontiers aux choses, aux
situations, et chez Royer-Collard aux personnes. Réunis, ils devaient
faire assaut, chacun dans son genre. C'étaient, pour peu qu'on y
songe, deux profils des plus originaux et chez qui tout semblait en
relief et en opposition: M. Royer-Collard, droit de taille, le front
couvert d'une perruque brunâtre, le sourcil proéminent et remuant, le
nez fort et marqué, le visage rugueux, la voix mordante, par moment
stridente et se riant volontiers à elle-même quand il avait dit
quelque mot; en tout un esprit altier et des plus fins sous une écorce
restée en partie rustique; mais il ne faudrait pas faire non plus M.
de Talleyrand plus délicat qu'il n'était et plus débile à cause de son
infirmité. C'était une organisation puissante: il avait la voix mâle,
profonde, partant d'un _bon creux_, bien que, par principe et bon
goût, il s'interdît l'éclat du rire. Avec sa longue canne qui
ressemblait à une béquille et avec laquelle il frappait de temps en
temps sur l'appareil de fer dont sa mauvaise jambe était munie, il
s'annonçait impérieusement. Des yeux gris sous des sourcils
touffus[35], une face morte plaquée de taches, un petit visage qui
diminuait encore sous son immense chevelure, le menton noyé dans une
large cravate molle remontante, qui rappelait celle des incroyables et
le négligé du Directoire, le nez en pointe insolemment retroussé, une
lèvre inférieure avançant et débordant sur la supérieure, avec je ne
sais quelle expression méprisante indéfinissable, fixée aux deux coins
de la bouche et découlant de la commissure des lèvres[36]; un silence
fréquent d'où sortaient d'un ton guttural quelques paroles d'oracle;
il y avait là de quoi faire, en causant, un vis-à-vis de première
force à Royer-Collard, bien que celui-ci eût plus de séve et de
verdeur. Il disait de son voisin de Valençay vers la fin: «M. de
Talleyrand n'invente plus, il se raconte.»
[35] J'ai sous les yeux, en traçant ce profil, un croquis de
Talleyrand dessiné par le comte d'Orsay, et qui se voit en tête
du tome III du _Journal_ de Thomas Raikes, et aussi la page 263
du même volume.
[36] «Comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était
imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa
bouche.» (Portrait de Talleyrand dans les _Mémoires
d'outre-tombe_, tome XI, page 421.)--«Telle figure, telle âme,» a
dit Socrate chez Xénophon. Cela est vrai si, par figure, on
entend l'ensemble de la physionomie.--«Les traits, a dit La
Bruyère, découvrent la complexion et les mœurs;» et il ajoute:
«Mais la mine désigne les biens de fortune.» Talleyrand avait la
mine, les traits et le visage de son moral.
M. de Talleyrand avait quatre-vingt-quatre ans passés: il sentait que
sa fin était proche. Il voulut, comme on dit, mettre ordre à ses
affaires; avec l'art et le calme qui le distinguaient, il disposa le
dernier acte de sa vie en deux scènes qu'on ne trouvera pas mauvais
que je présente comme il convient et que je développe. On n'étrangle
pas de si bons sujets. A tout seigneur tout honneur!
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