[24] Gaëtan, marquis de la Rochefoucauld, celui qui avait composé

des fables à douze ans et qui, les faisant imprimer, disait, pour

s'excuser de s'être rencontré dans un sujet avec le grand

fabuliste, qu'il n'avait lu que depuis «les Fables de M. de la

Fontaine.» Il n'a cessé d'écrire jusque dans ses dernières

années, faisant imprimer à ses frais ses élucubrations, et se

posant en candidat perpétuel à l'Académie française. Tout le

monde, et sa famille toute la première, souriait de lui.

On était sous le ministère Villèle et au pire moment, après le

licenciement de la garde nationale, à la veille de la clôture de la

session, de la dissolution de la Chambre et de l'Ordonnance qui allait

rétablir la censure. M. de Talleyrand, sur tout cela, pressentait et

calculait juste; mais, aux pensées trop sombres, il ne voyait à

opposer que sa méthode expectante:

«Il y a bien longtemps qu'il n'a paru de votre écriture à

Bourbon: cela n'embellit pas l'endroit.--Il nous est cependant

arrivé quelques paralytiques de plus ces jours-ci; mais nous

n'avons pas un rhumatisme de connaissance.--Je ne sais si c'est

par la disposition dans laquelle mettent ces eaux-ci, ou par

humeur, ou par réflexion, mais je n'ai jamais été absent de Paris

avec de si mauvais pressentiments sur les affaires publiques.

Sans prévoir rien de ce que l'on fera, je crains que, malgré

notre apathie, on ne nous lance dans les grandes aventures de

révolution, si l'on se laisse aller à la tentation de la censure.

C'est le premier anneau d'une chaîne qui peut entraîner tout au

précipice. Mais qu'y faire? Je ne sais en vérité qui y peut

quelque chose.--Contre ces tristes pensées et la mauvaise saison,

je ne connais de recours raisonnable que Jeurs[25].--Ici, il n'y

a point de livres: ainsi l'on ne peut pas se réfugier dans le

passé.--Mme de Dino soupçonne qu'elle est un peu mieux; mais

c'est si peu de chose, que nous n'avons pas encore obtenu ce que

promettait le médecin timide de Néris. Mes projets de retour ne

sont pas encore fixés: ils dépendent un peu de ceux que l'on

forme à Néris, où j'irai passer quelques jours. Je crois que je

vous écrirai encore une fois d'ici.--Il me semble que tout le

monde a quitté Paris: il n'en arrive point de lettres, de telle

sorte que je ne saurai plus comment va le monde, surtout s'il y a

censure.--L'affaire Maubreuil, que je lis dans les journaux[26],

me paraît se réduire à ceci: «Donnez-moi de l'argent ou je ferai

du scandale.» On ne lui donne pas d'argent, et il fait du

scandale; si l'on peut appeler scandale des injures bien

grossières, adressées par un voleur de grand chemin à des gens

qu'il n'a jamais vus. Adieu! si vous m'écrivez encore une fois

ici, j'aurai le bonheur de recevoir votre lettre; car rien ne

peut naturellement m'empêcher d'y passer encore huit

jours.--Mille amitiés à M. Mollien.»

[25] Jeurs par Étréchy (Seine-et-Oise), résidence d'été de Mme la

comtesse Mollien, à laquelle ces lettres étaient adressées.

[26] Cette affaire Maubreuil, dont Talleyrand va parler si

négligemment et d'un air d'indifférence, s'était terriblement

réveillée en 1827. Maubreuil, échappant à la surveillance,

s'était rendu le 20 janvier à Saint-Denis pendant la célébration

de l'anniversaire, et, là, en pleine solennité, il avait frappé

M. de Talleyrand au visage et l'avait renversé par terre. Il fut

traduit pour ce fait en police correctionnelle, et la cour royale

confirma le 15 juin les jugements précédemment rendus. On ne se

douterait certes pas, en lisant ce passage tout placide de la

lettre de M. de Talleyrand, qu'il s'agit d'une affaire si récente

et si chaude.

Dans ce cercle de M. de Talleyrand, on avait beaucoup d'esprit, mais

on ne faisait pas une si grande dépense d'idées qu'on pourrait de

loin le supposer. Ayant à parler de la mort de M. Canning, si l'on

imagine un politique de l'école des doctrinaires ou de celle même de

M. de Chateaubriand, écrivant une lettre, il s'y prendra d'une tout

autre façon que M. de Talleyrand, se bornant à des faits précis et

presque matériels dans le billet que voici:

«Je vous ai mandé hier la mort de M. Canning. L'état dans lequel

est toute la ville de Londres est extrêmement honorable pour

l'Angleterre. Pendant vingt-quatre heures, il n'y a eu ni

affaires, ni occupations, ni intérêts d'aucun genre. La route de

Chiswick était couverte de monde, et du monde de toutes les

classes. Deux fois dans le même jour, cent mille bulletins ont

été distribués dans Downing-Street. On ne pensera pas encore de

quelque temps au successeur: les Chambres n'étant pas assemblées,

rien ne presse.--On dit que la première cause de la maladie a

été un dîner chez l'ambassadeur de Naples; il y avait, suivant

son usage, beaucoup trop mangé: ensuite est arrivée une

inflammation dont on n'a jamais pu se rendre maître.--J'irai vous

voir mardi 14 avec M. Chauvin. Je n'écris pas à M. Mollien. Je ne

lui parlerais que de M. Canning, et _vous savez_ tout ce que je

sais. Je cherche en moi s'il y a quelque chose que j'ai oublié de

vous dire, je ne trouve rien.»

C'est bien, mais c'est court[27].

[27] Je mettrai encore cette lettre qui est adressée à la même

personne et qui se rapporte au même temps. La date en est

suffisamment indiquée par celle de la convention diplomatique qui

fut signée à Londres entre la France, la Russie et l'Angleterre,

en faveur de la Grèce, le 6 juillet 1827. M. de Talleyrand

écrivait peu après:

«19.

»J'ai été trop bien à Jeurs pour vous en remercier et pour que

vous ne l'ayez pas vu.--Voici l'ouvrage de M. Thierry. Vous le

lirez avec plaisir.--Paris est sans nouvelles.--On s'y plaint un

peu de la publication des articles secrets du traité signé par les

trois puissances qui interviennent _un peu_ dans les affaires de

la Grèce.--C'est pour nous autres, vieux diplomates, qu'il est

singulier de voir dans les journaux les articles secrets d'un

traité qui porte la clause de deux mois pour les ratifications; du

reste, ce traité-là ne sera pas d'un grand secours pour les Grecs;

ce qui les aidera véritablement, c'est l'insurrection de la

Dalmatie, si, comme je le crois, elle est générale dans cet

inattaquable pays. Alors, les Turcs auront plus d'affaires qu'ils

ne peuvent.--Voilà la petite politique de mon

quartier.--Mandez-moi quand vous allez à Étioles.--M. Mollien est

d'une nature si bienveillante, si indulgente, que je ne sais pas,

quoiqu'il me l'ait dit, s'il a été content de la réponse qu'il a

reçue de M. Paravey--Adieu.--Mille tendres hommages.--Comment va

la pêche?--On persécute M. de Fitz-James pour accepter l'ambassade

de Madrid.--J'ai envoyé _Thierry_ chez vous pour qu'on vous

l'envoie par quelque occasion.»

M. de Talleyrand, en parlant des Grecs, comptait sans Navarin.

Quand on parle de goût et qu'on célèbre celui de l'ancienne société,

celui de quelques hommes en particulier dont M. de Talleyrand était

comme le type accompli, il faut bien s'entendre et se garder de

confondre le goût social et le goût littéraire; car, en matière de

littérature et surtout de poésie, ces gens d'esprit en étaient restés

aux formes convenues de leur jeunesse et aux lieux communs de leur

éducation première; on en a une singulière preuve dans la lettre

suivante:

«Je quitte Bourbon ce soir. Il a fait un tel temps depuis quinze

jours, que je ne sais si les eaux m'ont fait du bien ou du

mal.--Pauline[28] a été mon seul plaisir. La douce approche d'une

jolie enfant a un grand charme.--Le général Dupont[29] est ici

depuis quelques jours. Il fait des vers et m'en a dit

quelques-uns. Voici une strophe que j'ai placée dans ma

mémoire.--Je la trouve très-belle: vous direz si j'ai tort ou

raison; je vous croirai. C'est en sortant du Jardin des Plantes

qu'il a fait l'ode d'où cette strophe est tirée:

Loin du rivage de Golconde,

L'hôte géant de ces déserts,

De sa solitude profonde

Chérit l'image dans ses fers.

Jamais son épouse enchaînée

Ne veut d'un servile hyménée

Subir les honteuses douceurs;

L'amour en vain gronde et l'accuse;

Sa jalouse fierté refuse

Des sujets à ses oppresseurs...»

[28] Pauline de Périgord, sa petite-nièce, fille de la duchesse

de Dino, et qui fut depuis Mme de Castellane.

[29] L'ancien ministre de la guerre, le Dupont de Baylen, et qui

était devenu métromane dans l'adversité.

Il s'agit vraisemblablement de l'éléphant du Jardin des Plantes et de

sa femelle, qui ne reproduisait pas dans l'état de captivité. Mais

comment un esprit si net et si juste en prose pouvait-il se prendre

d'une sorte d'admiration pour de tels amphigouris soi-disant

lyriques? C'est, je le répète, et toute l'histoire des salons le

prouve, qu'un certain mauvais goût littéraire est très-compatible avec

le goût social le plus délicat.

On aura remarqué le mot touché en passant sur sa petite nièce Pauline:

«La douce approche d'une jolie enfant a un grand charme.» S'il y a eu

un bon côté dans M. de Talleyrand arrivé à l'extrême vieillesse, c'a

été ce coin d'affection pure.

Et, en général, ces lettres douces et faciles iraient à nous faire

croire, pour peu qu'on le voulût, à un Talleyrand meilleur. Il faut

toujours se méfier de l'impression que font les vieillards, surtout

s'ils sont gens bien élevés et polis. En vieillissant, quand les

passions sont amorties ou impuissantes, quand on n'a plus à commettre

ses fautes ou ses crimes, on redevient bon ou on a l'air de l'être; on

a même l'air de l'avoir toujours été. Mme de Sévigné n'appelait ce

démon de Retz dans sa vieillesse que «notre bon cardinal».

J'ai encore sous les yeux une lettre de M. de Talleyrand, de l'été de

1828: ce sont des nouvelles de société, avec une pointe légère de

raillerie. Il effleure en passant ses amis les doctrinaires; mais sur

Chateaubriand le trait est plus enfoncé:

«Voilà le beau temps arrivé: il se présente avec l'air de la

durée. M. Royer-Collard en a profité pour venir à Château-Vieux

passer quelques jours. Il y est tout seul: sa femme est restée

avec sa fille, qui est malade à Paris.--Toute la doctrine

s'occupe de mariage: M. de Rémusat vient d'épouser Mlle de

Lasteyrie, qui est fort jolie, et il se promet d'être amoureux.

Le mariage a été célébré par un prêtre janséniste, qui dans son

discours a un peu scandalisé les habitués de la paroisse.--Ce

n'est pas tout: M. Guizot épouse Mlle Dillon sa nièce, et il est

amoureux tout comme un autre. A son grand regret, le mariage ne

se fait qu'au mois de novembre. Me voilà au bout de mes

nouvelles. Les amours des doctrinaires sont tout ce que je

sais.--Dites-moi quelque chose de Paris, pour qu'en y retournant

je ne paraisse pas un véritable provincial:--mes occupations me

donnent cette direction-là; car je renouvelle les baux de

Valençay, où tout est en petit domaine.--M. de Vaux[30] s'annonce

pour la fin de septembre: je serai charmé de le revoir. Je crois

que M. de Chateaubriand devient un peu pesant pour lui, et on ne

voit pas les efforts qu'il prétend faire pour les personnes qui

lui sont dévouées. Il part pour Rome avec 300 mille francs

d'appointements, et Villemain et Bertin de Vaux restent là. Je ne

conçois rien à des relations aussi sèches que celles de

Chateaubriand avec eux[31].--Nous nous portons tous bien dans

notre petit rayon; mais, quand nous voulons l'étendre, nous

rencontrons des maladies dont ce pays-ci est plein, etc.»

[30] Bertin de Vaux, frère de Bertin l'aîné, et l'un des

propriétaires du _Journal des Débats_.

[31] Il semble que M. de Chateaubriand ait voulu répondre à ce

reproche, qu'il se faisait tout bas à lui-même, dans sa lettre

écrite de Rome à M. Villemain (_Mémoires d'outre-tombe_, tome

VIII, page 369).

La révolution de juillet 1830 n'étonna point M. de Talleyrand, qui

l'avait vue venir. Il y intervint à sa manière, tard, mais à temps et

d'une manière utile. Sir Henry Bulwer a très-bien raconté comment le

troisième jour, le 29, M. de Talleyrand chargea un secrétaire de

confiance d'aller s'assurer si la famille royale était encore à

Saint-Cloud ou si elle en était déjà partie; puis comment, au retour,

il le pria de nouveau d'aller trouver de sa part Madame Adélaïde à

Neuilly ou ailleurs, et de lui remettre, parlant à elle-même, un

billet qu'elle lui rendrait après l'avoir lu. Ce billet qui amena sur

les lèvres de Madame Adélaïde une exclamation soudaine: «Ah! ce bon

prince, j'étais bien sûre qu'il ne nous oublierait pas!» dut

contribuer à fixer les indécisions du futur roi. Puisque M. de

Talleyrand se prononçait, Louis-Philippe pouvait se risquer.--Et comme

ne manquerait pas de le dire M. Cuvillier-Fleury, l'historiographe de

la maison: _Nil desperandum Teucro duce et auspice Teucro_.

M. de Talleyrand rendit le plus grand service au nouveau gouvernement

en acceptant le poste d'ambassadeur à Londres. Son nom seul, avec la

réputation d'habileté et de prudence qui l'environnait, était déjà une

garantie. On dit qu'il ouvrit les conférences de Londres en ces

termes: «Messieurs, je viens m'entretenir avec vous des moyens de

conserver la paix à l'Europe...» Il y réussit, et remporta ce jour-là

sa plus signalée victoire diplomatique.

S'il avait eu, comme Chateaubriand, le goût des contrastes, son

imagination aurait eu beau jeu à se déployer par la comparaison de son

succès personnel à Londres en 1830 et de la souveraine considération

dont il jouissait, avec l'accueil si défavorable (pour ne pas dire

pis) qui lui avait été fait trente-huit années auparavant en janvier

1792, lorsqu'il y était venu chargé d'une mission secrète de la part

d'un gouvernement décrié, que le choix qu'on faisait de lui décriait

encore davantage[32]. Mais l'esprit de M. de Talleyrand était peu

porté à ces antithèses. S'il avait eu en dernier lieu un triomphe

éclatant, il n'était pas insensible aux petits dégoûts qui sont

presque toujours la monnaie et la rançon de tout grand succès. La

lettre suivante qu'il écrivait confidemment à Mme de Dino (?), au

moment de la mort de Casimir Périer, nous le montre au naturel et ne

se surfaisant pas les choses:

«A chaque heure, j'invoque M. Périer! et j'ai bien peur que ce ne

soit en vain et que je n'aie plus à m'adresser qu'à ses

mânes[33]! Cette affaire de Rome ne serait pas encore en suspens,

s'il avait vécu.--Un grand mot d'un grand homme est celui-ci: «Je

crains plus une armée de cent moutons commandée par un lion,

qu'une armée de cent lions commandée par un mouton.--Faites et

surtout ne faites pas l'application de cela.--Hier, j'ai parlé

de Sainte-Aulaire ou de Rigny, disant que, pour le dehors, il n'y

avait que ces deux noms-là qui puissent convenir. J'ai fait,

comme je le pense, l'éloge de Sainte-Aulaire.--Cela produira-t-il

quelque chose? Je n'en sais rien, et je suis plutôt porté à

croire que ce que j'ai dit serait inutile: j'ai parlé, dans cette

lettre que vous avez remise, de Durant comme le seul qui me

convenait et qui conviendrait à la Hollande, à la Belgique et à

l'Angleterre: j'ai insisté fortement sur cela.--Ce que j'ai écrit

hier doit être ignoré par vous: mais vous voilà prévenue si l'on

vous en parle.--Je suis fortement occupé de ces ratifications

russes qui (ne le dites pas) sont fort mauvaises; mais je crois

que nous les arrangerons.--Je n'en parle pas à Paris, parce que

l'on me donnerait des instructions, et que je veux agir sans en

avoir: voilà encore qui est pour vous seule.--Si l'on me répond,

ce sera par vous.--Figurez-vous que l'on m'écrit ici que

l'affaire de Rome est arrangée, et qu'on a accepté et à Rome et

à Paris une convention simultanée de l'Autriche et de la France.

J'ai été chargé de le dire au ministre anglais.--Tout cela

dégoûte beaucoup.--Adieu, chère amie de moi; soignez-vous, ne

vous impatientez pas comme je le fais, et aimez-moi.»

[32] Voir dans le _Mémorial_ de Gouverneur-Morris, au tome II,

page 113 et 118, de l'édition française.

[33] Casimir Périer, dont l'état était déjà désespéré, mourait le

16 mai.

Ce n'est là qu'un échantillon. La correspondance toute politique de M.

de Talleyrand avec Mme de Dino existe et pourra, un jour, éclairer

assez agréablement le dessous des cartes[34].

[34] On m'assure qu'à propos de cette manie qu'avait

Louis-Philippe de démolir ses ministres les uns par les autres,

et de les user pour sa plus grande gloire, on y lit cette phrase

ou quelque chose d'approchant: «Je n'aime pas ces ogres de

réputation qui croient augmenter la leur en dévorant celle des

autres.»

Le témoignage des Anglais d'alors bien informés ne saurait être

indifférent à recueillir sur M. de Talleyrand. Sir Henry Bulwer est

un peu doux et poli dans ses appréciations, comme il sied à un

Anglais qui a tant vécu dans la haute société française; mais voici un

de ses compatriotes qui est plus haut en couleur et plus mordant: ce

jugement parut dans le _Morning-Post_, à l'époque de la mort de

Talleyrand; je crois qu'il ne déplaira pas à cause de quelques traits

caractéristiques qu'on chercherait vainement ailleurs:

«Lorsque Talleyrand, nous dit l'informateur anonyme, était ici

engagé dans les protocoles, lui qui dormait peu, il avait coutume

de mettre sur les dents ses plus jeunes collègues, et nous avons

trop bien éprouvé qu'au temps de la quadruple alliance et en plus

d'une autre occasion, ses yeux étaient ouverts tandis que lord

Palmerston sommeillait. Lorsque la tempête des trois _Glorieuses_

éclata sur Paris, trop heureux de quitter la France, Talleyrand

s'en vint en Angleterre. On ne peut s'empêcher de rire en

pensant à la manière dont il y fit son apparition. Il donnait ses

audiences à ses compatriotes dans son salon d'_Hanover-Square_

avec un chapeau rond sur la tête, au-devant duquel figurait une

cocarde tricolore de six pouces carrés, tandis que se

prélassaient, étendus tout au long sur les sofas, trois jeunes

_sans-culottes_ de Juillet, qu'il avait amenés avec lui pour se

donner un air de républicanisme. (_On sent que tout ceci est un

peu chargé, mais il en reste bien quelque chose._) Louis-Philippe

une fois bien établi sur son trône, la cocarde tricolore fut

arrachée du chapeau rond et jetée au feu, et les jeunes

échantillons de républicains furent renvoyés à Paris. Talleyrand,

libre de toute crainte, donna cours à son despotisme naturel. Il

avait ici tout le monde à ses pieds; toute la noblesse

d'Angleterre recherchait sa société avec ardeur; les diplomates

de tous pays pliaient devant lui; lord Palmerston seul résistait

à Talleyrand, non-seulement sur les grandes choses, mais sur les

plus petites et sur des bagatelles. Il faisait tout pour le

dégoûter...»

Il y réussit. M. de Talleyrand, à la première occasion, revint en

France sous prétexte de congé, et, de son château de Valençay, il

envoya sa démission à Louis-Philippe (novembre 1834).

L'âge aussi le lui conseillait: il était arrivé aux limites de la

vieillesse; sa quatre-vingtième année était sonnée: il ne songea plus

qu'à finir de tout point convenablement. La vertu était son côté

faible, et il dut penser à le fortifier. M. Royer-Collard était depuis

longtemps un homme, un nom dont on aimait à se couvrir quand on avait

un côté faible. Cousin, dans un temps, quand on attaquait sa religion,

aimait à se replier sur M. Royer-Collard, qu'il proclamait bien haut

son maître. Dans un genre tout différent M. de Talleyrand dut aussi

songer d'assez bonne heure à M. Royer-Collard et à le rechercher

comme l'homme de bien le plus considéré dans la politique. Il le

cultiva surtout dans les dernières années. Passer tout l'été si près

de M. Royer-Collard (Valençay est à quatre ou cinq lieues de

Château-Vieux) et ne pas être dans des relations particulières avec

lui, c'eût été une mauvaise marque. Il fit des avances. Mme de Dino,

avec son attrait de haute distinction et sa coquetterie d'esprit, l'y

secondait puissamment. M. Royer-Collard capitula, mais il fit ses

conditions. Sous prétexte de trop de bourgeoisie et de simplicité, il

fut dit que sa femme et ses filles n'iraient point à Valençay. A ce

prix M. Royer-Collard fut bonhomme et indulgent. Le grand bourgeois se

montra bon prince envers le grand seigneur. Quand on songe qu'en ses

heures d'austérité il avait dit ce mot: «Il y a deux êtres dans ce

monde que je n'ai jamais pu voir sans un soulèvement intérieur: c'est

un régicide et un prêtre marié,» on conviendra qu'il eut à y mettre du

sien. On raconte que, la première fois que M. de Talleyrand fit sa

visite à Château-Vieux à travers un pays fort accidenté, moitié

rochers, moitié ravins, et de l'accès le plus raboteux, son premier

mot à M. Royer-Collard en entrant dans le salon fut: «Monsieur, vous

avez des abords bien sévères...» On ne dit pas la suite; mais,

interpellé de la sorte, l'homme à l'esprit de riposte ne dut pas être

en reste.

Dans les commencements de leur liaison et quelques années auparavant,

M. de Talleyrand avait eu l'idée de donner à Paris un grand dîner de

personnages considérables, et représentant chacun quelque chose:

Cuvier, la science; Gérard, la peinture... Royer-Collard devait y

représenter l'éloquence politique. Il n'y alla point, mais il disait

en plaisantant de l'idée: «Me voilà donc élevé à la dignité

d'échantillon!»

Talleyrand et Royer-Collard affectaient tous deux, dans la manière de

s'exprimer, la brièveté concise et la formule: tous deux étaient

volontiers sentencieux; ils avaient le mot qui grave. Mais chez

Talleyrand cette formule s'appliquait plus volontiers aux choses, aux

situations, et chez Royer-Collard aux personnes. Réunis, ils devaient

faire assaut, chacun dans son genre. C'étaient, pour peu qu'on y

songe, deux profils des plus originaux et chez qui tout semblait en

relief et en opposition: M. Royer-Collard, droit de taille, le front

couvert d'une perruque brunâtre, le sourcil proéminent et remuant, le

nez fort et marqué, le visage rugueux, la voix mordante, par moment

stridente et se riant volontiers à elle-même quand il avait dit

quelque mot; en tout un esprit altier et des plus fins sous une écorce

restée en partie rustique; mais il ne faudrait pas faire non plus M.

de Talleyrand plus délicat qu'il n'était et plus débile à cause de son

infirmité. C'était une organisation puissante: il avait la voix mâle,

profonde, partant d'un _bon creux_, bien que, par principe et bon

goût, il s'interdît l'éclat du rire. Avec sa longue canne qui

ressemblait à une béquille et avec laquelle il frappait de temps en

temps sur l'appareil de fer dont sa mauvaise jambe était munie, il

s'annonçait impérieusement. Des yeux gris sous des sourcils

touffus[35], une face morte plaquée de taches, un petit visage qui

diminuait encore sous son immense chevelure, le menton noyé dans une

large cravate molle remontante, qui rappelait celle des incroyables et

le négligé du Directoire, le nez en pointe insolemment retroussé, une

lèvre inférieure avançant et débordant sur la supérieure, avec je ne

sais quelle expression méprisante indéfinissable, fixée aux deux coins

de la bouche et découlant de la commissure des lèvres[36]; un silence

fréquent d'où sortaient d'un ton guttural quelques paroles d'oracle;

il y avait là de quoi faire, en causant, un vis-à-vis de première

force à Royer-Collard, bien que celui-ci eût plus de séve et de

verdeur. Il disait de son voisin de Valençay vers la fin: «M. de

Talleyrand n'invente plus, il se raconte.»

[35] J'ai sous les yeux, en traçant ce profil, un croquis de

Talleyrand dessiné par le comte d'Orsay, et qui se voit en tête

du tome III du _Journal_ de Thomas Raikes, et aussi la page 263

du même volume.

[36] «Comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était

imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa

bouche.» (Portrait de Talleyrand dans les _Mémoires

d'outre-tombe_, tome XI, page 421.)--«Telle figure, telle âme,» a

dit Socrate chez Xénophon. Cela est vrai si, par figure, on

entend l'ensemble de la physionomie.--«Les traits, a dit La

Bruyère, découvrent la complexion et les mœurs;» et il ajoute:

«Mais la mine désigne les biens de fortune.» Talleyrand avait la

mine, les traits et le visage de son moral.

M. de Talleyrand avait quatre-vingt-quatre ans passés: il sentait que

sa fin était proche. Il voulut, comme on dit, mettre ordre à ses

affaires; avec l'art et le calme qui le distinguaient, il disposa le

dernier acte de sa vie en deux scènes qu'on ne trouvera pas mauvais

que je présente comme il convient et que je développe. On n'étrangle

pas de si bons sujets. A tout seigneur tout honneur!

V

Monsieur de Talleyrand · 第 5 / 8 段