La première Restauration fut, on peut le dire, l'œuvre de M. de

Talleyrand: c'a été le grand acte historique de sa vie ou, si l'on

aime mieux, le triomphe de son savoir-faire. Il a été là-dessus

attaqué par les deux partis opposés, bonapartiste et royaliste, et de

ce dernier côté presque autant que de l'autre. Ce n'est certes pas

nous qui le blâmerons jamais d'avoir mis des conditions de régime

moderne au rétablissement des Bourbons et d'avoir stipulé des

garanties. Il y était intéressé sans doute, mais tous y étaient

intéressés comme lui, et, après tout, un bon gouvernement n'est que la

garantie des intérêts.

Je n'ai pas à redire ce qui est dans tous les récits. On sait que M.

de Talleyrand fit semblant de vouloir sortir de Paris pour suivre

l'impératrice à Blois, et qu'il s'arrangea de manière à se faire

arrêter à la barrière. Revenu à son hôtel, il ne pensa plus qu'à

ménager et à hâter l'entrée des souverains alliés. Il leur faisait

signe depuis quelque temps, mais des signes muets et qui n'étaient

compris qu'à demi. On raconte (et je mets le mot tel quel, sans autre

explication) que, quand le comte Pozzo di Borgo entra chez M. de

Talleyrand, celui-ci se faisait friser: «Général, lui dit-il, à quoi

pensiez-vous donc de vous faire ainsi attendre? Vous étiez prévenu, je

vous avais envoyé Tourton[20] qui vous avait porté la moitié de bague

qui était le signe convenu.»

[20] Un banquier, général dans la garde nationale.

Ce qu'était et ce que dut être l'hôtel Saint-Florentin à ce moment, M.

Beugnot, dans ses Mémoires, nous en a donné un vif aperçu, et tous

ceux qui ont vu de nos jours le quartier général d'un gouvernement

provisoire peuvent en avoir quelque idée. Toutes les têtes exaltées,

les imaginations ardentes, les intrigants de toute espèce, les hommes

à projets et à espérances, y affluaient et cherchaient à pénétrer, les

uns jusqu'à l'empereur Alexandre, les autres au moins jusqu'à M. de

Talleyrand. Un des plus singuliers, c'était l'imprimeur Michaud, un

royaliste pur, celui même qui a fait depuis et compilé le terrible

article biographique contre Talleyrand. Il venait de rendre un grand

service en imprimant en toute hâte la Déclaration de l'empereur

Alexandre à la nation française; mais en même temps il se présentait

avec le poëme de _la Pitié_ de Delille sous le bras, et il tenait

absolument à l'offrir en personne à l'empereur Alexandre au débotté,

attendu que, dans ce poëme, qui datait de 1804, Delille avait adressé

des vers prophétiques à ce même empereur.--On recevait les uns, on

éconduisait les autres: les émissaires se succédaient à chaque minute;

Laborie, le secrétaire, l'homme affairé entre tous, y contractait

cette agitation haletante et essoufflée qui ne l'a plus quitté depuis.

Dans toutes les pièces, dans tous les coins de l'entre-sol, des

troupes et des pelotons bourdonnaient et bruissaient à ne pas

s'entendre. Que lisait-on sur tous ces visages? Assurément pour

l'ensemble du coup d'œil, Beugnot est bien; mais, ô Saint-Simon,

l'homme au miroir magique, à la palette resplendissante, où es-tu?

Cependant, M. de Talleyrand ne perdait pas de vue son hôte: Napoléon

était encore debout et menaçant.

C'est alors, ou dans les journées suivantes, que le fameux Maubreuil,

lui aussi, se présenta. M. de Talleyrand a toujours nié l'avoir vu;

mais d'autres que lui le virent, et il est difficile de douter qu'il

n'y ait réellement eu un conciliabule où l'on discuta le coup proposé

par Maubreuil: «se défaire de Napoléon.» On est allé jusqu'à citer les

paroles dites; l'abbé de Pradt était bien assez pétulant, l'abbé Louis

assez brutal de propos, pour les avoir proférées. «Combien vous

faut-il?--Dix millions.--Dix millions! mais ce n'est rien pour

débarrasser le monde d'un tel fléau.» Ces paroles ont été dites,

entendues et répétées. Quant à M. de Talleyrand, il n'était pas homme

assurément à commander de pareils actes: il n'était pas homme non plus

à les décourager. Il avait au besoin l'art de l'ignorer.

Comme ce n'est point de l'histoire sévère que j'écris en ce moment, et

que je ne vise qu'à mettre en lumière quelques traits essentiels d'un

haut et curieux personnage, je veux marquer encore par un contraste

sensible ce qu'il avait de supérieur en son genre et en quoi, par

exemple, il l'emportait incomparablement pour la tenue, pour le

secret, l'esprit de conduite et une dignité naturelle sur des

acolytes, gens de beaucoup d'esprit, mais légers, intempérants, et qui

ne venaient que bien loin à sa suite dans l'ordre de la politique et

de l'intrigue. Ainsi l'abbé de Pradt était un ennemi de Napoléon, et,

certes, piqué au jeu autant que M. de Talleyrand; il était actif,

délié, infiniment spirituel en conversation, et, la plume à la main,

un écrivain de verve et pittoresque; mais que dire de lui plus à sa

charge que ce qu'on va lire, et qui le classe de son aveu à je ne sais

combien de crans au-dessous de M. de Talleyrand? C'est une anecdote

qui m'arrive par tradition, en droite ligne, et que Berryer aimait à

raconter. La voici telle qu'un témoin délicat et sûr l'a recueillie de

sa bouche et l'a écrite aussitôt:

«En 1814, M. de Talleyrand était à la tête d'une espèce de

conspiration, dont le but d'abord fut de faire passer l'empire à

Napoléon II, sous la régence de Marie-Louise; puis, le but se

transformant, il se prit à travailler au retour des Bourbons.

«A ce moment, l'abbé de Pradt, archevêque de Malines, qui aimait

passionnément jouer au moins le rôle de marmiton dans toutes les

cuisines politiques, eut vent de l'affaire, et il me conta

(_c'est Berryer qui parle_) l'anecdote en ces termes:

«Je voulais savoir (disait donc l'abbé de Pradt) de quoi il

était question, et il était impossible de faire parler le prince

de Talleyrand entouré de monde et sur ses gardes. «A son âge,»

pensai-je, «on tient un peu de la vieille femme; il doit être

bavard au réveil: voilà le moment qu'il faut saisir.» Pour cela,

je ramasse une nouvelle, dont je ne mets qu'un fragment dans mon

billet, ajoutant que je demandais la permission de venir achever

de vive voix ce qui ne pouvait se confier au papier. J'envoie le

billet à l'heure du réveil, et, pour ne pas laisser au prince le

temps de réfléchir, d'hésiter à me recevoir oui ou non, je suis

la lettre à cinq minutes de distance. On m'introduit.--Le prince

était orné de quatorze bonnets superposés les uns sur les autres,

ce qui formait plaisamment un grand édifice sur sa petite

figure[21].--Comme je l'avais pressenti, il fut causeur, et je

sus tout. Rentré chez moi, je décidai que le seul moyen de

prendre pied dans cette affaire était d'y faire entrer un

personnage politique important; après avoir bien cherché: «Ma

foi!» m'écriai-je, «il n'y a que Rovigo qui remplisse mon but.»

Je cours chez le ministre de la police. C'était le soir, il y

avait réception. J'entame avec lui une conversation et, tout en

nous promenant, je dirige nos pas vers la salle du billard, où

enfin nous nous trouvons tous deux seuls:

«Monseigneur,» lui dis-je, «l'horizon se rembrunit.--Vous pensez,

monsieur?--Les têtes graves doivent réfléchir.--C'est mon avis,

monsieur l'archevêque.--Il y a telle circonstance dans la vie

politique où un homme peut racheter tout un passé.--Croyez-vous,

monsieur?» Et ici le duc pouvait songer confusément à la mort du

duc d'Enghien. «Je crois, monseigneur, que le moment est

venu...--Monsieur, je vais expédier un courrier à Sa Majesté

l'empereur pour le consulter à cet égard.»--J'avais manqué le

but. Je quittai Paris précipitamment, afin d'éviter le retour du

courrier. Mais celui-ci fut pris par un détachement de Cosaques;

l'empereur ne connut pas le message, et je revins à Paris prendre

place dans la commission qui organisait le retour des Bourbons.

[21] Ces quatorze bonnets superposés ne sont pas tout à fait une

plaisanterie de l'abbé de Pradt. La manière de dormir de M. de

Talleyrand était très-particulière, comme d'autres articles de

son hygiène et de son régime. On lui faisait son lit avec un

creux profond au milieu, se relevant ensuite aux pieds et à la

tête, et sa façon d'être couché était presque encore de se tenir

sur son séant. Il croyait ainsi se prémunir contre l'apoplexie,

et les nombreux bonnets de nuit pouvaient aussi lui servir de

bourrelet en cas de chute nocturne.

Et voilà bien la différence qu'il y a entre un marmiton politique et

un maître d'hôtel habile et consommé.

IV

La vive satisfaction que dut éprouver M. de Talleyrand pour le bien

joué et le plein succès de sa tactique en 1814 ne fut que de courte

durée. Le résultat atteint, et à peine sorti d'un régime d'ambition et

de conquête, il put vite s'apercevoir qu'il allait avoir affaire à des

opposants d'un autre genre, et non pas les moins opiniâtres ni les

moins dangereux: il retrouvait sur son chemin, après vingt-cinq ans,

comme au premier jour, l'entêtement dans le passé, les préventions

personnelles et l'humeur, l'ornière de la routine, les hauteurs du

droit divin, un favoritisme exclusif et inintelligent, la

méconnaissance de l'esprit d'un siècle. Sir Henry Bulwer a très-bien

exposé ces premiers et légers déboires que l'introducteur de Louis

XVIII eut à supporter, les reproches qu'il essuya des deux parts pour

s'être si fort pressé de signer la convention du 23 avril qui

abandonnait aux alliés tant de places fortes avec un matériel de

guerre si considérable. Un négociateur animé d'un plus vif sentiment

national eût, certes, fait en sorte d'obtenir mieux de la

bienveillance d'Alexandre, très-porté pour la France à cette époque,

et il eût au moins disputé le terrain pied à pied; mais un tel

négociateur ne pouvait se trouver alors dans la ligne et dans le rôle

de M. de Talleyrand. Il n'avait pas non plus en lui ce qu'il aurait

fallu pour tenter d'insinuer ou d'imposer à Louis XVIII, dès le début,

un ministère parlementaire. Comment eût-il pu d'ailleurs improviser en

ce sens une influence respectable et forte avec les instruments muets,

et la veille encore serviles, qu'il avait sous la main? Les éléments

constitutionnels lui manquaient, comme aussi l'autorité à cet égard et

l'ardeur d'une conviction. Ses lumières qui étaient grandes le

laissaient froid. L'effort constant n'était pas son fait. Il entre

bien du courage, et de l'élévation de sentiments aussi, dans toute

grande ambition politique. M. de Talleyrand péchait par là:

«Il n'était pas homme, nous dit sir Henry Bulwer, à créer, à

stimuler, à commander. Comprendre une situation, recueillir les

influences éparses autour de lui et les diriger vers un point

auquel il était de leur intérêt d'arriver, c'était là son talent

particulier. Mais soutenir une lutte longue et prolongée,

intimider et dominer les partis en lutte, cela dépassait la

mesure de ses facultés, ou plutôt de son tempérament calme et

froid[22].»

[22] Voir aussi le très-judicieux portrait de M. de Talleyrand,

comme l'un des ministres du cabinet du 13 mai 1814, dans

l'_Histoire du Gouvernement Parlementaire en France_, par M.

Duvergier de Hauranne, tome II, page 196, et aussi tome III,

pages 105, 239 et 246.

Il fut heureux d'échapper le plus tôt possible aux ennuis de sa

situation à l'intérieur en prenant en main le jeu diplomatique et en

allant représenter la France au congrès de Vienne. Je laisserai sir

Henry Bulwer aux prises avec M. Thiers sur la question de plus ou

moins d'habileté que déploya M. Talleyrand à ce congrès. A-t-il eu

tort, comme M. Thiers le prétend, de se tourner tout d'abord vers

l'Angleterre et l'Autriche, et de ne pas attendre que la Prusse et la

Russie vinssent à lui? Avait-il raison, au contraire, comme le

soutient sir Henry Bulwer, de saisir avec habileté le joint et de ne

pas manquer l'occasion de diviser les grandes puissances? Questions

rétrospectives et un peu vaines. Ce qu'il faut reconnaître, c'est

qu'il fit de son mieux pour servir le gouvernement et le monarque qui

lui avaient remis leurs intérêts, et pour rendre à la France dignité

et influence dans les conseils de l'Europe. Ce qui malheureusement

n'est pas moins certain, c'est qu'il ne perdit pas l'occasion non plus

de reprendre sous main ses habitudes de trafics et marchés: six

millions lui furent promis par les Bourbons de Naples pour favoriser

leur restauration, et l'on a su les circonstances assez particulières

et assez piquantes qui en accompagnèrent le payement[23].

[23] Chateaubriand, dans ses Mémoires, en dit quelque chose. De

Perray, qui avait accompagné M. de Talleyrand à Vienne, et qui

avait été témoin des engagements contractés à prix d'argent, fut

ensuite dépêché à Naples par M. de Talleyrand, prêt à rentrer en

France, et de Mons même (juin 1815), pour hâter le payement des

six millions promis. On faisait des difficultés, parce que

Talleyrand n'avait, paraît-il, traité avec Ferdinand que déjà

assuré de la décision du congrès qui rétablissait les Bourbons de

Naples. Bref, de Perray rapporta les six millions en traites sur

la maison Baring, de Londres. Talleyrand l'embrassa de joie, à

son arrivée. Cependant, de Perray, à qui il avait été alloué

1,500 francs pour ses frais de voyage, en avait dépensé 2,000: il

en fut pour 500 francs de retour, mais il eut l'embrassade du

prince. Il y avait, de plus, gagné une décoration de l'ordre de

Saint-Ferdinand, qui se portait au cou. M. de Talleyrand, quand

il la lui vit, s'en montra mécontent, parce que cela affichait le

voyage.

Le coup de tonnerre du 5 mars, la nouvelle de la rentrée en scène de

Napoléon, qui brusqua la séparation du congrès, donna fort à réfléchir

à M. de Talleyrand, et il mit dans toutes ses démarches des mois

suivants une singulière lenteur. Il avait mal au foie quand il lui

convenait, et c'était, selon lui, «le premier devoir d'un diplomate,

après un congrès, de soigner son foie». Il en sentit surtout le besoin

pendant les Cent-Jours. Une visite de Montrond, que Fouché lui dépêcha

à Vienne et qui s'était chargé de le sonder sur plus d'un point, ne

contribua pas à le diligenter ni à le détourner d'aller faire sa cure

à Carlsbad. Il y eut dès lors comme un premier aperçu jeté en causant,

une première idée vaguement esquissée du duc d'Orléans possible comme

roi de France; ce n'était qu'un en-cas: M. de Talleyrand se contenta

de répondre «que la porte n'était pas ouverte encore, mais que, si

elle venait jamais à s'ouvrir, il ne voyait pas la nécessité de la

fermer avec violence».

Il ne se pressa point d'ailleurs de rejoindre Louis XVIII, ni d'aller

faire du zèle et de l'émigration à Gand; il ne se rendit en Belgique

qu'à la dernière heure, et quand le canon de Waterloo avait prononcé.

On a raconté la scène de Mons, et comment lui qui s'était cru

nécessaire, il se vit tout d'un coup évincé. Entre Beugnot et

Chateaubriand, ces deux témoins de son désappointement, l'un si

spirituel, l'autre si amer et si ennemi, Talleyrand observé, démasqué,

percé au vif à ce moment, passe devant la postérité un mauvais quart

d'heure, et, ce qui lui eût été le plus pénible, il y paraît même un

peu ridicule. Dans le premier mouvement de colère, il fut tenté de

quitter la partie et de retourner en Allemagne pour soigner tout de

bon son foie. Mais bientôt, et mieux conseillé, il se ravisa: Louis

XVIII de son côté, sur le conseil de lord Wellington, se ravisait

également, et M. de Talleyrand, rappelé par le roi à Cambrai, fut le

principal ministre et le pilote préposé à cette entrée de la seconde

Restauration, comme il l'avait été à la première.

Les circonstances étaient bien autrement difficiles, et, après avoir

montré quelque fermeté au début vis-à-vis du roi et de son frère, M.

de Talleyrand parut manifestement au-dessous de sa tâche. Sa première

faute fut d'accepter Fouché pour collègue et de le croire presque

aussi indispensable que lui-même. Chateaubriand nous a fait assister à

cette scène d'ironie étrange et à la Tacite, qui se passa à l'ombre

de l'abbaye royale: Talleyrand introduisant Fouché dans le cabinet du

roi, frère de Louis XVI, «le vice appuyé sur le bras du crime», et

venant patronner son compère, le cautionner effrontément et l'imposer.

Talleyrand, si sagace qu'il fût, mais trop étranger au sentiment de la

pudeur publique, qui seule, et au défaut même de la prudence

politique, aurait dû l'avertir, ne se dit point alors que c'était trop

de deux à la fois, que la double pilule était trop amère pour

l'estomac de la légitimité, et qu'une réaction prochaine inévitable

devait les revomir l'un et l'autre. Quand plus tard il voulut se

détacher de l'acolyte qu'il s'était donné, et faire cause à part, il

n'était plus temps: l'esprit de parti ne faisait plus entre les deux

grande différence. Une fois à l'œuvre d'ailleurs, son insuffisance à

lui-même, comme premier ministre dirigeant, se montra dans tout son

jour. Les Mémoires de M. Pasquier, son collègue dans ce cabinet,

lorsqu'ils paraîtront, le diront assez en détail. M. de Talleyrand

avait de l'incurie, de la légèreté à un degré incroyable. Il n'aimait

pas à prendre de peine. Sa vie de jeu, d'indolence et de loisir

s'accommodait mal de cette application obligée de chaque heure et de

chaque instant, elle lui permettait tout au plus de l'activité par

veine et intermittence. Ce ministère de 1815, qui dura moins de trois

mois, fut le grand écueil de son habileté. Les bornes de sa capacité y

apparurent. En un mot, M. de Talleyrand, parfait diplomate et

ambassadeur excellent, n'avait pas l'étoffe d'un premier ministre

constitutionnel et d'un président du conseil.

Lors donc qu'en présence de l'_ultimatum_ des puissances coalisées et

du mauvais vouloir de la Chambre nouvelle, il alla avec deux de ses

collègues exposer au roi les embarras du cabinet et réclamer un

surcroît d'appui, en offrant un semblant de démission, Louis XVIII le

prit au mot, et il fut encore une fois décontenancé comme il ne

l'avait jamais été sous Napoléon, et comme il l'avait été à Mons.--Ces

attrapes et ces niches de Louis XVIII lui étaient restées sur le

cœur; il l'appelait par sobriquet le _roi nichard_.

Nommé grand chambellan, il conserva pourtant une attache officielle,

mais de pure montre. Il se tenait imperturbablement derrière le

fauteuil du roi dans toutes les grandes cérémonies; mais il fut

véritablement hors de la vie politique active tout le temps de la

Restauration; il n'était que spectateur.

A l'occasion de la guerre d'Espagne en 1823, il fit une démonstration

très-marquée, un discours à la Chambre des pairs, dans lequel,

s'autorisant de ses prétendus anciens conseils à Napoléon, il

pronostiquait des malheurs comme inévitable conséquence de

l'expédition, et signalait des dangers rejaillissant jusque sur la

France. Quand on parle de la sagacité infaillible de M. de Talleyrand,

on oublie trop ce discours; mais en fait de prophéties, on ne se

souvient guère que de celles qui réussissent.

Il portait, d'ailleurs, sur les choses publiques un jugement

excellent; il sentait les périls intérieurs là où ils étaient;

partisan déclaré de la liberté de la presse, il ne fut pas des

derniers à prédire où mènerait la censure. Deux fois à la Chambre des

pairs, en 1821 et 1822, il prit hautement la défense de la presse en

face de la réaction dominante, et il dénonça la voie fatale où l'on

s'engageait. Ceci doit lui être compté devant l'histoire. C'est dans

ce mémorable discours du 24 juillet 1821 qu'il rappelait dans un

langage élevé de grandes vérités politiques:

«Tenons pour certain que ce qui est voulu, que ce qui est

proclamé bon et utile par tous les hommes éclairés d'un pays,

sans variation pendant une suite d'années diversement remplies,

est une nécessité du temps. Telle est, messieurs, la liberté de

la presse.»

Il y disait encore:

«La société, dans sa marche progressive, est destinée à subir de

nouvelles nécessités; je comprends que les gouvernements ne

doivent pas se hâter de les reconnaître et d'y faire droit; mais,

quand ils les ont reconnues, reprendre ce qu'on a donné, ou, ce

qui revient au même, le suspendre sans cesse, c'est une témérité

dont, plus que personne, je désire que n'aient pas à se repentir

ceux qui en conçoivent la commode et funeste pensée. Il ne faut

jamais compromettre la bonne foi d'un gouvernement. De nos jours,

il n'est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu'un qui a

plus d'esprit que Voltaire, plus d'esprit que Bonaparte, plus

d'esprit que chacun des directeurs, que chacun des ministres

passés, présents, à venir: c'est tout le monde. S'engager ou du

moins persister dans une lutte où tout le monde se croit

intéressé, c'est une faute, et aujourd'hui toutes les fautes

politiques sont dangereuses.»

Le bon sens de M. de Talleyrand, ces jours-là, s'élevait à toute sa

hauteur et égalait même en gravité la raison d'un Royer-Collard.

L'ancien constituant au repos se retrouvait avec ses idées, j'ai

presque dit avec ses principes. Dans ce rôle d'observateur et de

critique, il était tout à fait à son avantage.

D'intéressantes lettres familières, dont il m'a été donné de tirer des

copies exactes, vont nous le montrer en même temps tel qu'il était

dans la vie privée, doux, facile, s'amusant à des riens, légèrement

épigrammatique. Sachons voir les hommes sans parti pris et par tous

leurs aspects; écoutons-les parler sur leur vrai ton.

M. de Talleyrand allait ordinairement aux eaux tous les étés, il

habitait le château de Valençay (Indre), et sa nièce, la belle et

spirituelle duchesse de Dino, était près de là à Rochecotte. Il

écrivait, des eaux de Bourbon, à une amie de Paris, femme d'un de ses

anciens collègues, ministre de Napoléon:

«Les bains de Mme de Dino ont été retardés par les pluies, ce qui

fait qu'elle a passé quatre ou cinq jours fort inutilement dans

le plus vilain endroit du monde: elle n'a pu commencer son

traitement d'eaux qu'hier.--Vous ne me mandez point de nouvelles,

et je suis tout près de vous en remercier. Les journaux qui

m'arrivent, et que je lis tard, m'en apprennent plus que je ne

veux. Quand les choses ne vont pas comme on le comprend, le mieux

est d'attendre et d'y peu penser. Le bonhomme la Fontaine a dit:

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.

J'adopte cette opinion, et je crois que M. Mollien fait tout

comme moi.--Je me suis mis à lire les articles littéraires des

journaux qui arrivent ici, et j'en serai très-probablement

bientôt dégoûté. Ne croyez-vous pas que Sainte-Aulaire lui-même

doive être un peu embarrassé de l'éloge que fait _le

Constitutionnel_ de son _Histoire de la Fronde_? On y loue le

livre, on y loue l'auteur, on y loue les aïeux, et il a fallu

tout le savoir-faire et dire de son père pour avoir échappé à

quelque éloge.--Il sort de ma chambre un buveur d'eau abîmé de

rhumatismes et qui en conséquence voit tout en noir: le présent

et l'avenir lui fournissent un beau champ qu'il exploite toute la

journée. Chez vous, au contraire, on voit tout en beau, et je

crois que cela ne changerait pas, même quand on aurait des

rhumatismes, tant la disposition est douce. J'ai retrouvé dans ma

mémoire un vers qui va à ces deux si différentes humeurs:

Le malheur est partout, mais le bonheur aussi.

Pessimistes et optimistes doivent s'arranger de ce vers-là:

n'est-ce pas singulier?... La princesse (_Poniatowska?_) va

demain faire une course à Néris; elle y passera vingt-quatre

heures. J'en suis bien aise, parce qu'elle me dira exactement

comment elle a trouvé Mme de Dino; j'irai plus tard. Vous

connaissez la passion de la princesse pour les chevaux gris; elle

en a trouvé deux ici qu'elle a bien vite arrêtés pour le temps

qu'elle passerait à Bourbon. Ce matin, elle a voulu en jouir pour

se promener. Ils lui ont été amenés par un cocher qui avait un

bonnet de coton et qui ne peut pas le quitter, parce qu'il a la

gale. Cela a un peu désappointé son élégance, et m'a

amusé.--Adieu. Ce n'est encore que le 10 juin: je suis à ma

huitième douche. Faites toutes mes amitiés à M. Mollien. Vous ne

me dites pas comment il trouve les productions de Gaëtan[24].»

Monsieur de Talleyrand · 第 4 / 8 段