Talleyrand dans tout son jour. Et, quant à l'époque de l'Empire, je
citerai un autre témoin encore, impartial et même favorable, le comte
de Senfft, ministre de Saxe à Paris en 1806, et ensuite ministre des
affaires étrangères à Dresde. Il n'avait pas eu tout d'abord à se
louer beaucoup de M. de Talleyrand: «Ce ministre, qui posséda si
éminemment, dit-il, l'art de la société, et qui en a si souvent usé
avec succès, tantôt pour imposer à ceux qu'on voulait détruire, en
leur faisant perdre contenance, tantôt pour attirer à lui ceux dont on
voulait se servir, fit à M. de Senfft un accueil assez froid (avril
1806).» Ce ne fut qu'un peu plus tard, lorsque M. de Talleyrand eut
quitté le ministère et perdu la faveur, que Mme de Senfft, personne
distinguée et généreuse,--ce qu'on appelle une belle âme,--se sentit
prise pour lui d'une sorte d'attrait et de beau zèle, d'un mouvement
admiratif qui n'échappa point au personnage et qui fixa pour l'avenir
l'agrément de leurs relations. Cependant, le comte de Senfft, qui
lui-même, et à la suite de sa femme, était resté un peu sous le
charme, nous édifie très-bien, et en termes polis, sur la manière dont
se menaient avec lui les transactions diplomatiques et sur les moyens
par lesquels on parvenait à l'intéresser. Ces moyens n'avaient rien de
bien neuf ni de relevé: quand on voulait qu'une affaire réussît avec
M. de Talleyrand, il fallait financer. Il est vrai qu'il ne se
chargeait pas indifféremment de toutes les affaires, et il ne les
traitait pas non plus directement. Il avait ses hommes à lui, comme il
ne manque jamais de s'en produire autour des foyers de corruption, et
il savait les employer selon les temps et les lieux. Ainsi, à
l'occasion du séjour de M. de Talleyrand à Varsovie en 1807, parlant
de M. de Gagern, ministre du duc de Nassau, que des intérêts de plus
d'une sorte avaient retenu à Varsovie quelque temps de plus que les
autres diplomates allemands, le comte de Senfft en fait le portrait
suivant:
«Il avait été l'un des signataires de l'acte de la Confédération
rhénane, et se trouvait mêlé à toutes les intrigues d'alors. Ne
manquant ni d'idées ni d'une certaine hardiesse qui fait souvent
réussir dans une position subalterne, il avait acquis du crédit
auprès de M. de Talleyrand, qui se servait de lui pour ses
affaires d'argent avec les princes d'Allemagne. Ce fut par ce
moyen que les princes de Schwarzbourg, de Waldeck, de Lippe et de
Reuss obtinrent à Varsovie leur admission à la Confédération du
Rhin. L'empereur a dit depuis qu'il avait été trompé à leur
égard; que, s'il avait su ce qu'il en était, jamais il n'aurait
consenti à leur accession. Il faut dire ici que M. de Talleyrand,
tout en profitant de sa position pour augmenter sa fortune par
des moyens quelquefois peu délicats, ne s'est jamais laissé
engager, même par les motifs d'intérêt les plus puissants, à
favoriser des plans qu'il pouvait regarder comme destructeurs
pour le repos de l'Europe. C'était lui sans doute qui avait le
plus fait dans le principe pour l'asservissement de l'Allemagne,
et, ayant préparé par une politique artificieuse l'immense
prépondérance de la France sur le continent, il s'était ôté
lui-même les moyens d'arrêter l'ambition insatiable de celui qui
gouvernait ce colosse de puissance; néanmoins, au risque même de
déplaire au maître, il s'opposa toujours aux projets qui, au
milieu de la paix, tendaient à engager la France dans de
nouvelles guerres interminables. C'est par ce motif qu'il refusa
constamment son appui aux intérêts de la nationalité polonaise.
Une somme de quatre millions de florins, offerte à Varsovie par
les magnats pour obtenir son suffrage en faveur du rétablissement
de leur pays, leur fut restituée après être restée déposée
pendant plusieurs jours entre les mains du baron de Dalberg.
Considérée sous ce point de vue, sa retraite du ministère après
la paix de Tilsitt fut très-honorable.»
Ce n'est donc point un ennemi qui écrit, et c'est ce même témoin, si
digne de foi, qui nous apprend que, précédemment, en 1806, dans les
négociations qui amenèrent la paix de Posen, et d'où résulta
l'abaissement de la Saxe, un million de francs (une bagatelle) avait
été mis à la disposition du plénipotentiaire saxon, le comte de Bose,
pour M. de Talleyrand, et un demi-million pour un autre agent
diplomatique français, M. Durant, et que ces sommes furent acceptées.
Nous avons là le _minimum_ de ce genre de corruption diplomatique, et
nous tenons l'information d'un ami, d'un admirateur, et jusqu'à un
certain point d'un apologiste de M. de Talleyrand, et qui plaide en sa
faveur les circonstances atténuantes. M. de Talleyrand évaluait
lui-même à soixante millions ce qu'il pouvait avoir reçu en tout des
puissances grandes ou petites dans sa carrière diplomatique. Ce qu'il
recevait ainsi par canal direct était plus sûr que ce qu'il pouvait
gagner au jeu de bourse, et qui était toujours plus ou moins
aléatoire. Vieux, il donnait ce conseil à l'un de ses protégés: «Ne
jouez pas; j'ai toujours joué sur des nouvelles certaines, et cela
m'a coûté _tant_ de millions;» et il disait un chiffre de perte. Il
est à croire qu'en comptant ainsi, il oubliait un peu le chiffre des
gains.
Cette désagréable mais indispensable question suffisamment éclaircie
et vidée, revenons à la politique et ne perdons pas de vue notre
objet. Le problème moral que soulève le personnage de Talleyrand, en
ce qu'il a d'extraordinaire et d'original, consiste tout entier dans
l'assemblage, assurément singulier et unique à ce degré, d'un esprit
supérieur, d'un bon sens net, d'un goût exquis et d'une corruption
consommée, recouverte de dédain, de laisser aller et de nonchalance.
En se retirant du ministère après la paix de Tilsitt, en 1807, M. de
Talleyrand n'encourut point immédiatement la disgrâce. Sa brouille
avec Napoléon eut à traverser des phases diverses et fut marquée à
plusieurs reprises par des coups de tonnerre, suivis eux-mêmes
d'apaisement et parfois de velléités presque bienveillantes. Napoléon,
malgré tout, avait du goût pour lui.
On a parlé, et Talleyrand lui-même s'est targué de son _patriotisme_
pour le peu d'approbation qu'il donna aux gigantesques projets
auxquels la paix de Tilsitt et l'alliance étroite avec la Russie
ouvraient toute carrière. N'employons pas de si grands mots, laissons
de côté ces généreux sentiments qui n'ont que faire en un tel sujet;
bornons-nous au vrai. Les esprits dont la qualité principale est le
bon sens ont cela d'heureux ou de malheureux, mais d'irrésistible,
que, lorsqu'ils sont en présence d'actes ou de projets démesurés,
imprudents, déraisonnables, rien n'y fait, ni affection ni intérêt;
un peu plus tôt, un peu plus tard, ils ne peuvent s'empêcher de
désapprouver. S'ils ont de plus l'esprit et la raillerie à leur
service, ils se privent difficilement de faire des mots piquants. Le
trait, une fois échappé, court, blesse, irrite.
Ce fut le cas de Talleyrand. Avait-il tout d'abord entièrement
déconseillé, comme il s'en est vanté depuis, l'entreprise d'Espagne?
Je crois qu'ici il y a à distinguer entre les moments. Sans compter
même les reproches publics que lui adressa plus d'une fois Napoléon à
ce sujet et qui équivalent à un démenti, il semble que Talleyrand
n'avait pu dès le principe se prononcer aussi absolument qu'il l'a
prétendu contre toute intervention dans les affaires d'Espagne: sans
cela, l'empereur ne lui aurait pas écrit de Bayonne, comme il le
faisait (15 avril 1808): «Je continue mes dispositions militaires en
Espagne. Cette tragédie, si je ne me trompe, est au cinquième acte: le
dénoûment va paraître.» Il ne se serait point ouvert à lui, comme à un
confident, sur le misérable caractère de cette royale famille
espagnole, de ce brave homme ou benêt de roi, du prince des Asturies,
de la reine, de ce méprisable et inséparable prince de la Paix qui,
disait-il, avait l'air d'un _taureau_: «Le prince des Asturies est
très-bête, très-méchant, très-ennemi de la France... La reine a son
cœur et son histoire sur sa physionomie, c'est vous en dire assez.»
Il ne lui eût pas confié ces princes en personne et ne les lui eût pas
donnés tout d'abord pour hôtes à Valençay pour «les bien traiter et
leur faire passer agréablement le temps», tout en lui recommandant de
les isoler et «de faire surveiller autour d'eux». Notez bien que cette
année 1808, celle de la fourberie de Bayonne, ne fut point du tout une
année de disgrâce pour Talleyrand. Il eut même un retour marqué de
faveur lors du voyage d'Erfurt, où il fut appelé et très-employé sous
main par Napoléon auprès de l'empereur Alexandre (septembre-octobre
1808). Il fut encore employé dans le cours de l'hiver auprès de M. de
Metternich. Ces commissions confidentielles lui maintenaient une
position rivale et presque menaçante en regard du ministre en titre,
M. de Champagny, honnête homme et travailleur, qui prêtait aux
épigrammes, et sur le compte duquel il ne cessait de s'égayer. Enfin
on trouve encore une lettre de Napoléon à Talleyrand adressée
d'Espagne, d'Aranda, du 27 novembre 1808; mais ici s'arrête sa faveur
avec la confiance. La première grande scène de colère qui éclata
contre Talleyrand, et qui avait laissé une si forte impression dans la
mémoire des contemporains, eut lieu précisément au retour d'Espagne
vers la fin de janvier 1809. Cette scène, racontée par Meneval, qui la
tenait d'un des ministres présents, le duc de Gaëte, fit explosion sur
la fin d'une séance du Conseil privé. Napoléon avait été informé d'un
rapprochement de Talleyrand avec Fouché pendant son absence, et il le
soupçonnait de s'être également entendu avec Murat en cas d'accident
et en prévision de ce qui pouvait soudainement résulter, dans cette
aventure espagnole, d'une balle de guérilla ou d'un poignard de moine
visant droit à sa personne. Il se joignait à ces raisons irritantes
d'autres circonstances encore que le comte de Senfft nous fait
entrevoir; car les intrigues de divers genres à cette cour impériale
étaient plus nombreuses et plus entrecroisées qu'on ne le suppose
généralement: Napoléon voulut avertir et faire un exemple:
«L'orage éclata sur M. de Talleyrand, qui perdit alors sa place
de grand chambellan avec toutes les marques de la disgrâce. La
nullité même de la princesse de Bénévent (de cette belle Indienne
si ignorante et, paraît-il, si sotte, qu'avait épousée M. de
Talleyrand) n'échappa point à la colère de l'empereur; elle fut
exclue des invitations de la cour, vit exiler à Bourg en Bresse
le duc de San-Carlos, objet de ses tendres préférences, et alla
bientôt après cacher son ennui pendant quelques mois dans une
terre qu'elle possédait en Artois[16].»
[16] _Mémoires_ du comte de Senfft; Leipzig, 1863, p. 62.
La chronique légère de tous les règnes, depuis la cour des Valois
jusqu'à celle de Marie-Antoinette, est connue: il n'en est pas ainsi
encore de celle du premier Empire. Qu'on n'aille point s'imaginer pour
cela qu'elle est moins riche et plus stérile, et que la brusquerie
militaire y avait supprimé les combinaisons romanesques ou les menées
diplomatiques qui se pratiquaient sous le couvert des galanteries; ce
serait se tromper étrangement; mais les mémoires particuliers n'ont
point paru, les contemporains qui savaient ont cessé de vivre, et les
fils, les descendants tiennent en échec jusqu'à présent les
révélations posthumes. Toute cette histoire _anecdote_ et secrète
finira par sortir. Le salon de M. de Talleyrand, en ces années, était
un centre où bien des fils se rejoignaient, et il se plaisait à en
jouer.
En ce qui est des scènes qu'il eut à essuyer de Napoléon, elles furent
fréquentes et toutes marquées par une extrême violence. On les a
souvent confondues; sir Henry Bulwer, s'autorisant d'un récit de M.
Molé, s'efforce à tort de réfuter M. Thiers. Le fait est qu'il y eut,
depuis la scène de janvier 1809, plus d'une répétition avec variantes
de ces soudains éclats de l'empereur contre M. de Talleyrand; il le
sentait ennemi, sourdement aux aguets, jouissant tout bas de chaque
échec, de chaque faute, en mesurant la portée et les suites,
n'attendant que l'heure pour l'abandonner; et, le voyant là, debout
devant lui, avec sa mine solennelle, insolemment impassible et froide,
il ne pouvait se contenir, il débordait. Il y eut, vers l'époque du
divorce, une scène qui n'eut pour témoins que le duc de Bassano et le
comte de Ségur, et que tous deux ont racontée depuis. Il put y avoir
encore en 1814, avant le départ pour l'armée, cette autre scène dont
M. Molé a parlé à sir Henry Bulwer, mais qui n'eut pas d'autre
importance[17]. En mars 1812, il paraît que Napoléon, surmontant ses
répugnances, avait eu une dernière fois l'idée d'employer M. de
Talleyrand en Pologne, et que, sur l'ouverture qui lui en avait été
faite sous le sceau du secret, Talleyrand s'était empressé de négocier
une opération financière à Vienne. L'empereur encore s'emporta ce
jour-là et le maltraita de paroles. Le fond et le thème ordinaire de
toutes ces scènes orageuses était le même: reproches et récriminations
sur le duc d'Enghien, sur les affaires d'Espagne, sur les vols et
affaires d'argent, sur de sourdes intrigues en jeu[18]. Les pièces
officielles ne portent naturellement aucune trace de ces impétuosités
toutes verbales. Je relèverai pourtant une lettre sévère datée de
Saint-Cloud (29 août 1810); un chef d'État, si rude qu'il soit,
n'écrit point dans ces termes à qui ne l'a point mérité:
«Monsieur le prince de Bénévent, j'ai reçu votre lettre. Sa
lecture m'a été pénible. Pendant que vous avez été à la tête des
relations extérieures, j'ai voulu fermer les yeux sur beaucoup de
choses. Je trouve donc fâcheux que vous ayez fait une démarche
qui me rappelle des souvenirs que je désirais et que je désire
oublier.»
[17] Il semble qu'il soit fait allusion à cette scène de 1814
dans un mot de Napoléon à M. Mollien, au commencement des
Cent-Jours. M. Mollien, très-bienveillant à M. de Talleyrand, et
en général très-circonspect dans ses _Mémoires_ sur tout ce qui
touche aux personnes, raconte qu'il arriva plus d'une fois à
Napoléon, dans ses entretiens, de regretter la présence de
Talleyrand pendant les Cent-Jours. Il disait de lui: «C'est
encore l'homme qui connaît le mieux ce siècle et le monde, les
cabinets et les peuples. Il m'a quitté; je l'avais assez
brusquement quitté moi-même; il s'est souvenu de mes adieux de
1814.» (_Mémoires d'un Ministre du Trésor public_, tome IV, page
200.)
[18] Le témoignage le plus curieux et le plus précis à cet égard
est celui de Rœderer racontant une conversation qu'il eut avec
Napoléon, à l'Élysée, le 6 mars 1809. Le sujet de la conversation
était le roi Joseph qui, de Madrid, se plaignait de son frère, se
prétendait contrecarré en tout, voulait faire le militaire, être
roi indépendant, et, dans des lettres à la reine sa femme et à
l'empereur, menaçait par dégoût, si on ne lui laissait pleins
pouvoirs, de rentrer dans la vie privée et de revenir planter ses
choux à Morfontaine. Napoléon, dans ce tête-à-tête avec Rœderer,
se promenant de long en large, s'animait par degrés, et, parlant
du contenu de ces lettres: «Il y dit qu'il veut aller à
Morfontaine, plutôt que de rester dans un pays acheté par du sang
injustement répandu... Et qu'est-ce donc que Morfontaine? C'est
le prix du sang que j'ai versé en Italie. Le tient-il de son
père? le tient-il de ses travaux? Il le tient de moi. Oui, j'ai
versé du sang, mais c'est le sang de mes ennemis, des ennemis de
la France. Lui convient-il de parler leur langage? Veut-il faire
comme Talleyrand? Je l'ai couvert d'honneurs, de richesses, de
diamants. Il a employé tout cela contre moi. Il m'a trahi autant
qu'il le pouvait, à la première occasion qu'il a eue de le
faire... Il a dit, pendant mon absence (_pendant la campagne
d'Espagne_), qu'il s'était mis à mes genoux pour empêcher
l'affaire d'Espagne, et il me tourmentait depuis deux ans pour
l'entreprendre! Il soutenait qu'il ne me faudrait que vingt mille
hommes: il m'a donné vingt mémoires pour le prouver. C'est la
même conduite que pour l'affaire du duc d'Enghien; moi, je ne le
connaissais pas; c'est Talleyrand qui me l'a fait connaître.
(_L'empereur prononce toujours Taillerand._) Je ne savais pas où
il était. (_L'empereur s'arrête devant moi._) C'est lui qui m'a
fait connaître l'endroit où il était, et, après m'avoir conseillé
sa mort, il en a gémi avec toutes ses connaissances...
(_L'empereur se remet à marcher, et, d'un ton calme, après un
moment de silence._) Je ne lui ferai aucun mal; je lui conserve
ses places; j'ai même pour lui les sentiments que j'ai eus
autrefois; mais je lui ai retiré le droit d'entrer à toute heure
dans mon cabinet. Jamais il n'aura d'entretien particulier avec
moi; il ne pourra plus dire qu'il m'a conseillé ou déconseillé
une chose ou une autre...»--Ce jugement de Napoléon, tout à huis
clos, où il n'entre aucun emportement, où Talleyrand ne vient que
comme incident et par manière d'exemple, doit être la vérité.
C'est décisif.
Ces grondements ou ces éclats de tonnerre n'empêchaient pas qu'à
l'occasion l'empereur ne lui donnât encore des marques effectives de
bienveillance et de solide intérêt. Ainsi M. de Talleyrand, qui,
depuis sa sortie du ministère, avait d'abord habité sa petite maison
de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, «où il recevait fréquemment les
étrangers, où il donnait des bals d'enfants, où les voix de Mme
Grassini, de Crescentini, les scènes déclamées par Talma et sa femme,
par Saint-Prix et Lafon, prêtaient aux simples soirées un air de
fête», avait depuis acheté l'hôtel Monaco, rue de Varennes, et il y
tenait un état princier de maison; mais, la faillite d'un banquier
l'ayant mis subitement dans une gêne relative, l'empereur s'empressa
de lui venir en aide, et lui acheta son palais. On peut lire à ce
sujet[19] la décision du 31 janvier 1812, en vertu de laquelle la
somme de 1,280,000 francs pour prix d'achat lui fut payée sans aucune
retenue. Il y est question de dettes urgentes auxquelles cette somme
devait sans doute être affectée.
[19] Au tome XXIII, page 200, de la _Correspondance_ de Napoléon
1er.
Mais, dans cette alternative de procédés contraires, Napoléon, qui
connaissait les hommes, oubliait trop cependant que, s'il est des
bienfaits qui obligent, il y a des insultes qui aliènent à jamais et
qui délient.
L'attitude impassible de M. de Talleyrand dans les scènes auxquelles
il se vit en butte est célèbre. Il avait atteint en ce genre à l'art
suprême de l'acteur. L'indifférence pour le bien ou le mal qui se
débite à notre sujet n'est pas chose en elle-même si rare qu'on le
croit. Les plus vifs de caractère et d'humeur y arrivent à la longue
tout comme les autres. M. Thiers disait un jour à quelqu'un qui
l'engageait à répondre à une calomnie: «Je suis un vieux parapluie sur
lequel il pleut depuis quarante ans; qu'est-ce que me font quelques
gouttes de plus ou de moins?» Ce mot d'homme d'esprit est fort sage;
en effet, le moment arrive assez vite, pour tout nom célèbre, où il
est rassasié et comme saturé de tout ce qu'il peut porter et contenir
de propos en l'air et de médisances: à partir de ce moment, on a beau
dire et écrire, rien ne mord plus, rien n'a prise sur lui, tout
glisse, et le nom, désormais garanti, est partout reçu à son titre, et
compté pour ce qu'il vaut. La difficulté n'est pas là, dans cette
indifférence motivée et réfléchie: elle est dans l'indifférence
apparente et de premier mouvement, lorsqu'on est atteint en face,
piqué, insulté à bout portant, et qu'un puissant vous montre le
poing. Or, c'est à quoi M. de Talleyrand s'était assurément exercé et
avait dû travailler à s'aguerrir. Cette indifférence du fond,
qu'acquièrent les hommes publics trempés ou blasés, il la commandait à
tous ses traits; il l'avait imposée à son visage, qui est devenu par
là proverbial; il avait le masque imperturbable, sans grimace ni
sourire. Un silence absolu était son invariable réponse. Tout au plus,
un jour, à l'issue d'une de ces avanies qu'il venait d'essuyer, se
prit-il, en descendant l'escalier, à dire à son voisin: «Quel dommage
qu'un aussi grand homme ait été si mal élevé!» Cependant, si
invulnérable qu'il affectât de paraître, il n'était pas tout à fait à
l'abri du côté où il se gardait le moins: devant les colères
foudroyantes de Napoléon, il ne témoignait point la moindre émotion;
mais, quand Louis XVIII, à Mons, déjà en voiture pour rentrer en
France, vers trois heures du matin, le remercia gravement et lui
signifia qu'il se passait de lui comme ministre, Talleyrand fut un
moment décontenancé. «Il bavait de colère, nous dit Chateaubriand; le
sang-froid de Louis XVIII l'avait démonté.»
Les événements de 1814 approchaient; à l'annonce du désastre de 1812,
Talleyrand avait dit le mot décisif: «Voilà le commencement de la
fin.» La fin prévue se précipitait. Il n'est pas à croire que
Talleyrand ait fait autre chose dans l'intervalle que voir venir,
laisser faire, prendre patience: il n'était pas homme à devancer
l'heure. Mais autour de lui, et sous son influence, se formait peu à
peu une opinion qui gagnait et qui avait ses courants de toutes parts
dans ce haut monde officiel, où chacun commençait à penser à soi. Il
s'échangeait bien des vérités et des hardiesses entre lui et ses
familiers, à travers son whist, dans cet hôtel de la rue
Saint-Florentin qui allait bientôt devenir le quartier général d'une
révolution; et ce qui s'était dit là, on ne craignait plus en sortant
de le répéter, de le glisser à l'oreille de tous les hauts personnages
(et ils étaient nombreux) qui ne donnaient point alors dans les partis
désespérés. Ici deux points de vue, deux façons de sentir, qui avaient
l'une et l'autre leur raison d'être et leur légitimité, sont en
présence, et l'histoire ne peut que les constater sans trancher le
différend: il y avait la manière héroïque et patriotiquement
guerrière d'entendre la défense du sol, la résistance nationale; de
faire un appel aux armes comme aux premiers jours de la Révolution,
et, ainsi que Napoléon l'écrivait à Augereau, de «reprendre ses bottes
et sa résolution de 93»; mais il y avait aussi chez la plupart, et
chez les hommes de guerre tout les premiers, fatigue, épuisement,
rassasiement comme après excès; il y avait partout découragement et
dégoût, besoin de repos, et, dans le pays tout entier, un immense
désir de paix, de travail régulier, de retour à la vie de famille, aux
transactions libres, et, après tant de sang versé, une soif de
réparation salutaire et bienfaisante. C'est à une solution dans ce
dernier sens que tendaient le bon esprit et la politique comme les
intérêts personnels de Talleyrand. Il paraît que, dès la fin de 1813,
il avait insinué quelques-unes de ses idées jusque dans le
gouvernement même; Napoléon écrivait de Nogent-sur-Seine, le 7 février
1814, au roi Joseph, son lieutenant général à Paris, et qui lui-même
était d'humeur pacifique et douce:
«Faites donc cesser ces prières de quarante heures et ces
_miserere_. Si l'on nous faisait tant de singeries, nous aurions
tous peur de la mort. Il y a longtemps que l'on dit que les
prêtres et les médecins rendent la mort douloureuse. Le moment
est difficile sans doute; mais, depuis que je suis parti, je n'ai
guère eu jusqu'à cette heure que des avantages. Le mauvais esprit
des Talleyrand et des hommes qui ont voulu endormir la nation m'a
empêché de la faire courir aux armes, et voici quel en est le
résultat.»
Et le lendemain, 8 février:
«Oui, je vous parlerai franchement. Si Talleyrand est pour
quelque chose dans cette opinion de laisser l'impératrice à
Paris, dans le cas où l'ennemi s'en approcherait, c'est trahir.
Je vous le répète, méfiez-vous de cet homme! Je le pratique
depuis seize années; j'ai même eu de la faveur pour lui; mais
c'est sûrement le plus grand ennemi de notre maison, à présent
que la fortune l'a abandonnée depuis quelque temps. Tenez-vous
aux conseils que j'ai donnés. J'en sais plus que ces gens-là.»
Quoi qu'il en soit, Talleyrand tint bon jusqu'à la fin pour cet avis
que l'impératrice devait demeurer dans la capitale. Dans le Conseil
qui fut assemblé au dernier moment, quand on apprit que les alliés
marchaient sur Paris, il maintint son opinion jusqu'à ce que le roi
Joseph produisît une lettre de Napoléon qui ne permettait plus
d'hésiter: Marie-Louise devait, le cas échéant (et il était échu), se
retirer sur la Loire. Talleyrand, qui avait déjà pensé aux Bourbons,
mais qui n'eût point été fâché sans doute de ne pas en être réduit à
leur merci, et qui aurait pu favoriser encore une combinaison de
régence, prit alors son parti, et en quittant la salle du Conseil,
clopin clopant, il dit au duc de Rovigo ces mémorables paroles, où le
bon sens, d'un air de négligence, se donne à plaisir tous ses
avantages:
«Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci! N'est-ce pas aussi
votre opinion? Ma foi! c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez
un peu où mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec
persévérance une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur
est bien à plaindre, et on ne le plaindra pas, parce que son
obstination à garder son entourage n'a pas de motif raisonnable;
ce n'est que de la faiblesse qui ne se comprend pas dans un homme
tel que lui. Voyez, monsieur, quelle chute dans l'histoire!
donner son nom à des aventures, au lieu de le donner à son
siècle! Quand je pense à cela, je ne puis m'empêcher d'en gémir.
Maintenant quel parti prendre? Il ne convient pas à tout le monde
de se laisser engloutir sous les ruines de cet édifice. Allons,
nous verrons ce qui arrivera! L'empereur, au lieu de me dire des
injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui inspiraient des
préventions; il aurait vu que des amis comme ceux-là sont plus à
craindre que des ennemis. Que dirait-il d'un autre s'il s'était
laissé mettre dans cet état?»
Voilà certes ce qui peut s'appeler une revanche de l'esprit sur le
génie. Le bon sens, avec sa béquille, a rattrapé le génie avec son vol
d'aigle. Le pire pour le génie, c'est qu'il n'y a rien à répondre.