Ne pouvant qu'effleurer cette existence de Talleyrand, qu'éclairer

deux ou trois points saillants, et tout au plus donner un coup de

sonde à deux ou trois endroits, je ne voudrais rien dire que d'exact,

de sûr, et en même temps mettre le lecteur à même de juger, ou du

moins d'entrevoir les éléments divers du jugement.

La grâce, le goût, l'art de l'insinuation, il faut qu'il les ait eus

au plus haut degré pour que, dans ses Mémoires sobres et sévères,

Napoléon, racontant ce qui se passa à son retour de l'Italie et de

Rastadt, et la manière dont il fut accueilli par le Directoire, les

fêtes qu'on lui donna, ait songé à distinguer celle du ministre des

affaires étrangères. Talleyrand et lui se voyaient alors pour la

première fois:

«Le Directoire, le Corps législatif et le ministre des relations

extérieures donnèrent des fêtes à Napoléon. Il parut à toutes,

mais y resta peu de temps. _Celle du ministre Talleyrand fut

marquée au coin du bon goût._ Une femme célèbre, déterminée à

lutter avec le vainqueur d'Italie, l'interpella au milieu d'un

grand cercle, lui demandant quelle était, à ses yeux, la première

femme du monde, morte ou vivante: «Celle qui a fait le plus

d'enfants,» lui répondit-il en souriant.»

C'est là le lieu de ce fameux mot en réponse à Mme de Staël, et qui a

tant couru: elle voyait également pour la première fois le général

Bonaparte, elle essayait d'emblée sur lui la fascination de son

éloquence. Convenez que la question à bout portant était provoquante.

Ainsi placée et dite _en souriant_, la riposte qui a pu paraître une

grosse impolitesse n'est plus guère qu'une malice[9].

[9] «Ce fut Talleyrand alors qui fut choisi comme l'interprète du

Directoire auprès du général Bonaparte dans deux circonstances

qui avaient un caractère révolutionnaire: la première, pour le

décider à assister à la fête anniversaire du 21 janvier; la

seconde, pour justifier l'assassinat de deux jeunes gens qui

avaient fait une manifestation royaliste au café Garchy. Le

général Bonaparte avait exprimé hautement son indignation.

Talleyrand, dans les deux cas, parla au général en avocat

d'office et médiocrement convaincu.» (_Commentaires_ de Napoléon

1er, édition de 1867, tome 11, page 180.)

Il est parfaitement vrai que Talleyrand, en ces années, avait déjà

jusqu'à un certain point lié son avenir à celui du glorieux général,

et qu'il y avait entre eux un concert, même pour ce qui devait

s'accomplir en Orient. Les arrangements étaient pris, les rôles

distribués: en même temps que Bonaparte s'embarquait pour l'Égypte,

Talleyrand devait aller de sa personne négocier auprès de la Porte en

qualité d'ambassadeur, pour appuyer de sa diplomatie l'expédition

colonisatrice. Mais avec lui les absents bientôt avaient tort: il aima

mieux oublier l'Orient, laisser le conquérant lointain courir ses

risques, et rester à Paris ministre d'une politique qui était sans

doute beaucoup trop révolutionnaire et propagandiste pour qu'il

l'acceptât sincèrement, mais à laquelle aussi, à travers les

remaniements des petits États, il y avait beaucoup pour lui à gagner,

à pêcher, comme on dit, _en eau trouble_.

La vénalité, en effet, c'est là la plaie de Talleyrand, une plaie

hideuse, un chancre rongeur et qui envahit le fond. Un homme public,

comme tous les hommes, a ses défauts, ses passions ou même ses vices;

mais il ne faut point, comme à Talleyrand, que ces vices prennent

toute la place et occupent tout le fond de sa vie. Les choses du

devant en souffrent: il n'y a pas de vraie grandeur possible avec

cela, et on ne peut même, à ce prix, être grand politique que par

éclairs et dans de rares moments. Le tour joué, on retourne trop vite

à sa boue secrète.

M. de Chateaubriand, dans son antipathie d'humeur et de nature pour le

personnage, lui qui avait autant le ressort de l'honneur et le goût du

dépouillement que l'autre les avait peu et savait aisément s'en

passer, a dit, à propos de la manière dont M. de Talleyrand négociait

les traités: «Quand M. Talleyrand ne conspire pas, il trafique.» Ce

mot sanglant, au moins dans sa seconde partie, n'est que la vérité

même.

Il est donc très-certain encore, pour ne s'en tenir qu'à ce qui a

éclaté, que Talleyrand, ministre des relations extérieures sous le

Directoire, profita de la saisie des navires américains à la suite du

traité de commerce des États-Unis avec l'Angleterre, pour attirer à

Paris les commissaires de cette république munis de pleins pouvoirs et

tâcher de les rançonner[10]. Il leur fit offrir, par des entremetteurs

à sa dévotion, et dont les noms sont connus, de se charger d'une

réconciliation à l'amiable avec le Directoire, mais seulement à prix

d'argent,--de beaucoup d'argent. Ces honnêtes gens résistèrent et

ébruitèrent la proposition. C'est à cette laide affaire que sir Henry

Bulwer fait allusion dans une note où il est dit: «Quant à ses

habitudes à cet égard (à sa manière de s'enrichir), il ne sera

peut-être pas mal d'avoir recours à la correspondance américaine:

_Papiers d'État et documents publics des États-Unis_ (t. III, p.

473-499 et t. IV).» J'ai tenu moi-même à rechercher les pièces

indiquées, et qui sont d'ailleurs très-bien analysées dans Michaud. On

y voit cette négociation secrète exposée de point en point dans les

dépêches des commissaires à leur gouvernement.

[10] Talleyrand reconnaît, dans ses _Éclaircissements_ publiés en

l'an VII, que c'est à lui qu'est due l'arrivée des commissaires

américains, et il s'en fait un mérite. Répondant dans cet écrit à

ses ennemis et à ses détracteurs, il disait: «Ils osent affirmer

que c'est moi qui ai aliéné de nous les États-Unis, lorsqu'ils

savent bien qu'au moment précis où ils impriment cet étrange

reproche, des négociateurs américains arrivent en France, et

qu'ils ne peuvent ignorer la part qu'il m'est permis de prendre

dans cet événement, à raison du langage plein de déférence, de

modération et j'ose dire aussi de dignité, que je leur ai adressé

au nom du Gouvernement français...» Il sut les attirer en effet

par d'adroites paroles; mais comment les actes et les procédés y

répondirent-ils, et que devint cette _dignité_ de ton en présence

des faits?

C'est aussi en cette occasion qu'on voit apparaître et figurer pour la

première fois dans la vie de Talleyrand son aide de camp habituel et

le plus digne de lui, Montrond, un homme d'audace et d'esprit, un

intrigant de haut vol. Ils étaient chacun un type dans son genre, et

les deux se complétaient. Il ne saurait y avoir désormais de

Talleyrand sans Montrond, ni de Montrond sans Talleyrand.

Une telle affaire avérée, comme le mensonge dont je parlais l'autre

jour, en représente et en suppose des milliers d'autres. Or, rien de

plus avéré, de plus authentiquement acquis à l'histoire que cette

tentative d'extorsion et, pour parler net, que cette manœuvre de

_chantage_ auprès des envoyés américains. Le scandale qu'elle fit,

même sous ce régime peu scrupuleux du Directoire, fut une des causes

qui obligèrent Talleyrand de quitter le ministère, où il fut remplacé

par Reinhard; et, même après le 18 brumaire, il ne put y rentrer

aussitôt. Napoléon, dans ses Mémoires, en a donné la raison:

«Talleyrand avait été renvoyé du ministère des relations

extérieures par l'influence de la Société du Manége. Reinhard,

qui l'avait remplacé, était natif de Wurtemberg. C'était un homme

honnête et d'une capacité ordinaire. Cette place était

naturellement due à Talleyrand; mais, _pour ne pas trop froisser

l'opinion publique, fort indisposée contre lui, surtout pour les

affaires d'Amérique_, Reinhard fut conservé dans les premiers

moments.»

Et, après cela, innocents et lettrés que nous sommes, n'insistons

plus trop sur les beaux Mémoires de l'an V, sur celui, en particulier,

qui traite si bien du moral et de l'esprit commercial de ces mêmes

États-Unis; avis à nous! n'insistons pas trop non plus sur telle ou

telle circulaire remarquable, telle ou telle dépêche faite pour être

montrée, et sur l'excellent discours académique de 1838. Tout cela

n'était que le dehors, la décoration, le spectacle: franchement, il y

avait trop de reptiles par derrière, au fond de la caverne,--de cette

caverne dont le vestibule passait pour le plus distingué et le plus

recherché des salons.

Sir Henry Bulwer a très-bien pris et rendu la mesure de l'esprit

politique et pratique en M. de Talleyrand; mais décidément son

indulgence n'a pas fait assez large la part de ces vices

fondamentaux; il s'est montré trop coulant sur une chose essentielle.

Le flair merveilleux des événements, l'art de l'à-propos, la justesse

et, au besoin, la résolution dans le conseil, M. de Talleyrand les

possédait à un degré éminent; mais, cela dit et reconnu, il ne

songeait, après tout, qu'à réussir personnellement, à tirer son profit

des circonstances: l'amour du bien public, la grandeur de l'État et

son bon renom dans le monde ne le préoccupaient que médiocrement

durant ses veilles. Il n'avait point la haute et noble ambition de ces

âmes immodérées à la Richelieu, comme les appelait Saint-Évremond. Son

excellent esprit, qui avait horreur des sottises, n'était pour lui

qu'un moyen. Le but atteint, il arrangeait sa contenance, et ne

songeait qu'à attraper son monde, à _imposer_ et à _en imposer_. Rien

de grand, je le répète, même dans l'ordre politique, ne peut sortir

d'un tel fonds. On n'est, tout au plus alors, et sauf le suprême bon

ton, sauf l'esprit de société où il n'avait point son pareil, qu'un

diminutif de Mazarin, moins l'étendue et la toute-puissance; on n'est

guère qu'une meilleure édition, plus élégante et reliée avec goût, de

l'abbé Dubois.

L'avénement du Consulat eut cela d'abord d'excellent pour lui que la

politique nouvelle lui offrait, avec un vaste cadre, des points

d'appui et des points d'arrêt: elle le contint, et il la décora.

Son rôle avait été des plus importants au 18 brumaire, et il y coopéra

autant et plus qu'aucun personnage civil. Dès le retour d'Égypte, il

avait vu rue Chantereine le général Bonaparte, et avait eu à se faire

pardonner de lui, car il lui avait manqué de parole dix-huit mois

auparavant, au lendemain du départ pour l'Orient. Mais un nouvel

intérêt commun fait passer aisément l'éponge sur d'anciens griefs et

rapproche vite les politiques; on ferma les yeux des deux côtés:

«Talleyrand craignait d'être mal reçu de Napoléon. Il avait été

convenu avec le Directoire et avec Talleyrand qu'aussitôt après

le départ de l'expédition d'Égypte, des négociations seraient

ouvertes sur son objet avec la Porte. Talleyrand devait même être

le négociateur, et partir pour Constantinople _vingt-quatre

heures après que l'expédition d'Égypte aurait quitté le port de

Toulon_. Cet engagement, formellement exigé et positivement

consenti, avait été mis en oubli: non-seulement Talleyrand était

resté à Paris, mais aucune négociation n'avait eu lieu.

Talleyrand ne supposait pas que Napoléon en eût perdu le

souvenir; mais l'influence de la Société du Manége avait fait

renvoyer ce ministre: sa position était une garantie. Napoléon ne

le repoussa point. Talleyrand d'ailleurs employa toutes les

ressources d'un esprit souple et insinuant pour se concilier un

suffrage qu'il lui importait de captiver[11].»

[11] _Commentaires_ de Napoléon 1er, tome IV, page 11, édition de

1867.

Par son action et ses démarches auprès des principaux personnages en

jeu, auprès des partants et des arrivants, Sieyès et Barras, par son

habile entremise à Paris dans la journée du 18, par ses avis et sa

présence à Saint-Cloud le 19 au moment décisif, par son sang-froid

qu'il ne perdit pas un instant, il avait rendu les plus grands

services à la cause consulaire: aussi, les consuls à peine installés,

il fut appelé au Luxembourg avec Rœderer et Volney, et «tous trois

reçurent collectivement de Bonaparte, au nom de la patrie, des

remercîments pour le zèle qu'ils avaient mis à faire réussir la

nouvelle révolution[12].»

[12] Montrond avait accompagné Talleyrand à Saint-Cloud dans la

journée du 19, et lui avait servi d'aide de camp. Il avait vu

pâlir Bonaparte au moment où on lui apprit qu'il venait d'être

mis _hors la loi_. Ce moment de faiblesse le frappa, et, à dîner

et pendant toute la soirée, il ne cessait de répéter entre ses

dents: «Général Bonaparte, cela n'est pas correct.» Montrond

était plus aguerri pour certaines choses que Napoléon lui-même:

c'était un Talleyrand à cheval. (Voir _Œuvres du comte

Rœderer_, tome III, page 302.)

Une grande carrière commençait pour Talleyrand avec le siècle: c'est

sa période la plus brillante, et, une fois introduit sur la scène dans

le premier rôle, il ne la quitta plus, même lorsqu'il parut s'éclipser

et faire le mort par moments.

Quelle fut sa part précise dans la politique extérieure du Consulat

et des premières années de l'Empire? Pour combien y entra-t-il par le

conseil, et quant au fond même, et dans le mode d'exécution? Il sut

certainement donner à l'ensemble la forme la plus majestueuse, la plus

spécieuse aussi et la plus décente. Il ne se pouvait devant l'Europe

de ministre plus digne, et, quand il disparut, ce fut aussitôt, dans

les rapports de la France avec les autres puissances, un changement

des plus sensibles pour la mesure et le ton: avec les deux honnêtes

gens laborieux, mais eux-mêmes de valeur décroissante, qui

succédèrent, l'échelle de la considération baissa de plus en plus.

M. Mignet, qui dans sa Notice est autant à consulter sur cette partie

publique qu'il est réservé et muet sur les recoins occultes de M. de

Talleyrand, a tiré des archives des affaires étrangères la preuve que

ce ministre, après la victoire d'Ulm, adressa de Strasbourg à Napoléon

un plan de remaniement européen, tout un nouveau système de rapports

qui eût désintéressé l'Autriche et préparé un avenir de paix; et ce

projet d'arrangement, il le renouvela le jour où il reçut à Vienne la

nouvelle de la victoire d'Austerlitz. Son bons sens, s'il eût été

écouté alors, aurait sans doute été d'un grand contre-poids dans la

balance des destinées.

Un grave problème, et des plus tristes, qui, bon gré mal gré, se

dresse devant nous un peu avant cette époque dans la vie de M. de

Talleyrand, c'est la part qu'il aurait prise, non pas seulement une

part de transmission et d'information ministérielle, mais un rôle

d'instigation et d'initiative, à l'arrestation et à l'enlèvement du

duc d'Enghien. Quelles que soient les raisons qu'on ait alléguées à sa

décharge, telles que sa nonchalance, sa douceur de mœurs, il n'est

pas clair du tout qu'il soit innocent. Un honnête homme bien informé,

Meneval, affirme le fait du conseil donné, et il avait vu de ses yeux

une lettre accusatrice qui aurait échappé aux précautions du coupable.

On sait, en effet, que Talleyrand fut toujours très-attentif à faire

disparaître toute trace écrite de son intervention dans certains

événements, bien sûr ensuite de pratiquer à l'aise la maxime: «Tout

mauvais cas est niable.» Ainsi, en 1814, dès qu'il se vit chef du

gouvernement provisoire, il n'eut rien de plus pressé que de faire

enlever des archives du cabinet de l'empereur tout ce qui pouvait le

compromettre. Un ancien secrétaire de Talleyrand, de Perray, avait

là-dessus une version piquante. Selon cette version, Talleyrand aurait

envoyé deux hommes à lui, de Perray lui-même et un autre, pour prendre

aux Tuileries les précieux papiers et l'aider à les visiter. Le triage

se fit dans un entre-sol de la rue Saint-Florentin: Talleyrand,

renversé dans son fauteuil, les jambes en l'air et appuyées contre le

manteau de la cheminée, recevait des mains des deux acolytes les

pièces condamnées et les jetait au feu. Tout à coup on vient l'avertir

que l'empereur Alexandre, qui logeait au premier, le demandait: il se

leva en recommandant à ces messieurs de continuer le triage de

confiance et le brûlement. A peine avait-il le pied hors de la

chambre, que de Perray s'empressa de repêcher la lettre

compromettante et de la tirer du feu. Cette lettre, qui a été montrée

depuis à plusieurs personnes, dont quelques-unes encore existantes,

disait en substance ce que Meneval lui-même a résumé dans ses

_Souvenirs historiques_ (tome III, page 85). Il n'y a de variante que

dans la version de la circonstance fortuite qui aurait préservé la

pièce de l'auto-da-fé, et l'on conçoit que le récit du secrétaire

infidèle n'ait pas été le même avec tous.

Mais quel intérêt, se demande-t-on, pouvait avoir Talleyrand à ce

retranchement d'un prince du sang royal? Passe encore si c'eût été

Fouché; mais Talleyrand!--A quoi on peut répondre: Les plus avisés se

trompent quelquefois; Talleyrand put avoir ce jour-là un excès de

zèle; les Bourbons étaient bien loin en 1804, et Talleyrand était

homme à ce moment, à parier tout à fait et à risquer son va-tout du

côté de l'Empire. Dans tous les cas, il est terrible pour la moralité

d'un homme qu'on ne puisse opposer de meilleure raison à son active

intervention dans un cas de cette nature, que le peu d'intérêt qu'il y

avait.

Il s'en tira d'ailleurs dans le temps par un mot, et, tandis qu'un

autre, en apprenant le meurtre du duc d'Enghien, disait cette parole

devenue célèbre: «C'est pire qu'un crime, c'est une faute[13],»

Talleyrand répondait à un ami qui lui conseillait de donner sa

démission: «Si, comme vous le dites, Bonaparte s'est rendu coupable

d'un crime, ce n'est pas une raison pour que je me rende coupable

d'une sottise[14].»

[13] On a attribué ce mot à Fouché, et il lui ressemble en effet.

Ces mots historiques voyagent jusqu'à ce qu'ils aient trouvé,

pour les endosser, le nom auquel ils conviennent le mieux. On

m'assure que le mot a été dit en réalité par Boulay (de la

Meurthe). Dudon, qui était alors auditeur au Conseil d'Etat,

certifiait l'avoir entendu de sa bouche.

[14] Le rôle de Talleyrand dans cette affaire du duc d'Enghien

mérite d'être examiné à part et de près: c'est ce que je ferai

ultérieurement.

Quant à l'affaire du Concordat et aux négociations qui l'amenèrent, il

y poussa et y aida de toutes ses forces; il y avait un intérêt direct:

c'était de faire sa paix avec le pape et de régulariser son entrée

dans la vie séculière; ce qu'il obtint en effet par un bref. Mais,

lorsqu'il voulut y sous-entendre la permission de se marier, et qu'il

en usa, il fut désavoué et ne réussit qu'à demi.--Et à ce propos des

affaires romaines, il avait une maxime qui résultait sans doute de son

expérience, et qui rentre bien dans ce tour de paradoxe sensé qu'il

affectionnait: «Pour faire un bon secrétaire d'État à Rome, il faut

prendre un mauvais cardinal.»

III

«Mais je ne vous reconnais plus; je ne vous ai jamais vu si

sévère...--Suis-je donc injuste? ai-je dit quelque chose de

faux?--Non, mais, sur le prince de Talleyrand, sur un homme de cette

distinction, de cette importance, qui a joué un tel rôle, qui était si

aimable dans la société!...--Eh bien!... ai-je nié l'importance et le

rôle? ai-je même contesté l'amabilité?... Allons! je vous comprends,

je sais bien que, s'il n'est pas d'un honnête homme de faire de

certaines choses, il n'est pas non plus d'un homme de bonne compagnie

d'y trop prendre garde et d'y trop insister. Fi donc! quand on est

bien élevé et bien appris, on aime à glisser, à ignorer le plus qu'on

peut de certaines misères, à regarder surtout les beaux côtés. Que

voulez-vous! je m'aperçois, à ma manière de penser, que je deviens de

jour en jour plus manant et plus trouble-fête.»--C'est le résumé de ce

que j'ai eu à répondre depuis une quinzaine à plus d'un contradicteur,

homme du monde et de bon ton.

Mais, pour un écrivain qui cherche le vrai, cependant que faire?

Faut-il dissimuler, pallier, recommencer l'éloge académique? Quant à

moi, je pense qu'il convient, dans la biographie d'un homme, dans son

portrait fidèle, de conserver aux choses l'importance relative

qu'elles eurent dans sa vie et dans ses pensées. Or, l'argent tint de

tout temps la plus grande place dans les préoccupations de M. de

Talleyrand. Et, puisque j'y suis, je ne me refuserai pas de couler à

fond cet article de cupidité honteuse dont le personnage politique en

lui a tant souffert, et s'est trouvé si atteint, si gâté au cœur et

véritablement avili.

«Voyons, Talleyrand, la main sur la conscience, combien avez-vous

gagné avec moi?» lui disait un jour de bonne humeur Napoléon.--Et en

un autre jour de moins belle humeur: «Monsieur de Talleyrand, comment

avez-vous fait pour devenir si riche?--Sire, le moyen a été bien

simple: j'ai acheté des rentes la veille du 18 brumaire, et je les ai

vendues le lendemain.» Il n'y eut pas moyen de se fâcher ce jour-là;

le renard, par un tour de son métier, s'était tiré des griffes du

lion.

Talleyrand avait deux moyens de faire et d'accroître sa fortune, le

jeu d'abord, l'agiotage, et ensuite, quand il fut au pouvoir, les

cadeaux et _douceurs_ qu'il recevait des puissances grandes ou petites

pour les servir. Quant au jeu, il commença de bonne heure, et sa

réputation était faite dès le temps de la Constituante. Le ministre

des États-Unis à Paris, Gouverneur-Morris, témoin aussi impartial que

bien informé, et qui est fort à consulter sur l'évêque d'Autun en 89,

nous a montré ces trois jeunes gens, Narbonne, Choiseul et l'abbé de

Périgord, formant une sorte de triumvirat à la mode, et se donnant la

main pour arriver:

«Ce sont trois jeunes gens de famille, hommes d'esprit et de

plaisir. Les deux premiers avaient de la fortune, mais ils l'ont

dissipée. Ils étaient intimes tous trois, et ont couru tous trois

la carrière de l'ambition pour rétablir leurs affaires. Quant à

leur moralité, celle de l'un n'a pas été exemplaire plus que

celle de l'autre: l'évêque surtout est particulièrement blâmé à

cause du nombre et de la publicité de ses galanteries, de son

goût pour le jeu et principalement pour l'agiotage auquel il se

livra sous le ministère de M. de Calonne, avec qui il était

très-lié. Il trouva dans cette circonstance une facilité et des

occasions dont ses ennemis disent qu'il sut très-bien profiter.

Cependant, je n'y ajoute aucune foi, et je crois qu'à part ses

amours et une certaine manière de voir un peu trop large pour un

ecclésiastique, l'accusation est injuste ou au moins

exagérée[15].»

[15] _Mémorial_ de Gouverneur-Morris, traduit par A. Gandais,

tome III, page 109.

_Exagérée_, soit; mais la suite n'a que trop prouvé que dès lors le

pli était pris.

Monsieur de Talleyrand · 第 2 / 8 段