«Je ne sais s'il n'avait pas un peu trop l'ambition d'impose

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

M. DE TALLEYRAND

CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS

OUVRAGES DE C.-A. SAINTE-BEUVE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Format grand in-18

NOUVEAUX LUNDIS, 2e édition 13 vol.

PORTRAITS CONTEMPORAINS, nouvelle édition

corrigée et très-augmentée 5 --

ÉTUDE SUR VIRGILE, nouvelle édition 1 --

CHATEAUBRIAND ET SON GROUPE LITTÉRAIRE

SOUS L'EMPIRE, nouvelle édition 2 --

P.-J. PROUDHON 1 --

LE GÉNÉRAL JOMINI, 2e édition 1 --

M. DE TALLEYRAND 1 --

POÉSIES COMPLÈTES

Nouvelle édition revue et très-augmentée

DEUX BEAUX VOLUMES IN-8º

CHATILLON-SUR-SEINE.--IMPRIMERIE E. CORNILLAC

MONSIEUR

DE TALLEYRAND

PAR

C.-A. SAINTE-BEUVE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

[Illustration: M · L]

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1870

Droits de traduction et de reproduction réservés

M. DE TALLEYRAND

I

Écrire la vie de M. de Talleyrand n'est guère chose possible, et je ne

crois pas que la publication de ses Mémoires tant désirés et tant

ajournés, si elle se fait jamais, y aide beaucoup. Acteur consommé, M.

de Talleyrand, plus encore qu'aucun autre auteur de Mémoires, aura

écrit pour colorer sa vie, non pour la révéler; s'il avait l'à-propos

en tout et savait ce qu'il faut dire, il savait encore mieux ce qu'il

faut taire. Les rares privilégiés qui ont entendu quelques parties de

ces fameux Mémoires ont paru surtout enchantés et ravis d'un récit de

première communion (la première communion de M. de Talleyrand!) et de

ses premières amours de séminaire: ce sont là en France de charmantes

amorces, et qui prennent tout lecteur par son faible. Ce maître

accompli en l'art de séduire et de plaire aura certes bien su ce qu'il

faisait en triomphant de sa paresse pour écrire. Mais ce n'est point

la vie de M. de Talleyrand que sir Henry Bulwer a eu dessein de

retracer[1]; il a choisi exclusivement l'homme public, et chez

celui-ci les principaux moments, et pas tous ces moments encore au

même degré. Il s'était proposé pour étude un certain nombre de

personnages qu'il appelle représentatifs d'une idée, d'une doctrine

ou d'une forme de caractère, et M. de Talleyrand tout le premier lui a

paru un de ces types les plus curieux. Envisagé à ce point de vue,

l'essai de sir Henry Bulwer, sans être complet, est tout à fait digne

de l'homme d'État distingué qui l'a écrit, et il est piquant, pour

nous Français, autant qu'instructif, de voir des événements et des

hommes avec lesquels nous sommes familiers, jugés dans un esprit élevé

et indépendant, par un étranger, qui d'ailleurs connaît si bien la

France et qui, de tout temps, en a beaucoup aimé le séjour et la

société, sinon les gouvernements et la politique.

[1] _Essai sur Talleyrand_, par sir Henry Lytton Bulwer, ancien

ambassadeur. Traduit de l'anglais par G. Perrot.

Né le 2 février 1754 en plein dix-huitième siècle, d'une des plus

vieilles familles de la monarchie, fils aîné d'un père au service et

d'une mère attachée à la cour, Charles-Maurice de Talleyrand,

entièrement négligé de ses parents dès sa naissance et qui, disait-il,

«n'avait jamais couché sous le même toit que ses père et mère»,

éprouva au berceau un accident qui le rendit boiteux. Disgracié dès

lors, jugé impropre au service militaire et à la vie active, sa

famille le traita en cadet, le destitua formellement de son droit de

primogéniture, et le condamna à l'état ecclésiastique. Après ses

études faites au collége d'Harcourt, il entra au séminaire de

Saint-Sulpice, et se distingua dans les exercices de théologie.

Plus de soixante ans après, au terme de sa carrière, M. de Talleyrand,

adressant à l'Académie des sciences morales et politiques l'éloge de

Reinhard, prenait plaisir à remarquer que l'étude de la théologie,

par la force et la souplesse de raisonnement, par la dextérité qu'elle

donnait à la pensée, préparait très-bien à la diplomatie; c'en était

comme le prélude et l'escrime; et il citait à l'appui maint exemple

illustre de cardinaux et de gens d'Église qui avaient été d'habiles

négociateurs. On aurait pu croire vraiment, à l'entendre parler de la

sorte, que son apprentissage de Sorbonne avait été aussi le début le

plus naturel et le mieux approprié à sa future carrière.

Il n'est pas moins vrai que le jeune _abbé malgré lui_, fier et

délicat comme il était, dut ressentir avec amertume l'injustice des

siens: quoique d'un rang si distingué, il entrait dans le monde sous

l'impression d'un passe-droit cruel dont il eut à dévorer l'affront;

il se dit tout bas qu'il saurait se venger du sort et fixer hautement

sa place, armé de cette force qu'il portait en lui-même, et qui déjà

devenait à cette heure la première des puissances,--l'esprit.

Si la théologie avait pu être en passant une bonne école de

dialectique, il faut convenir encore que cette nécessité où il se vit

aussitôt de remplir des fonctions sacrées, sans être plus croyant que

l'abbé de Gondi; que cette longue habitude imposée durant les belles

années de la jeunesse d'exercer un ministère révéré et de célébrer les

divins mystères avec l'âme la moins ecclésiastique qui fut jamais,

était la plus propre à rompre cette âme à l'une ou l'autre de ces deux

choses également funestes, l'hypocrisie ou le scandale. Déplorable

régime, malsain en tous sens! Le cœur, pour peu qu'il y soit

disposé, y contracte une corruption profonde.

Le goût peut n'en point souffrir, il peut même s'y raffiner et s'y

aiguiser, et on le vit bien pour l'abbé de Périgord. On raconte que ce

fut par un bon mot qu'il rompit pour la première fois la glace, et

qu'il força l'entrée de la carrière. Il était au cercle de Mme du

Barry: les habitués y racontaient tout haut leurs bonnes fortunes; le

jeune abbé de vingt ans, très-élégant sous son petit collet, «avec une

figure qui sans être belle était singulièrement attrayante et une

physionomie tout à la fois douce, impudente et spirituelle», gardait

le silence. «Et vous, vous ne dites rien, monsieur l'abbé? lui demanda

la favorite.--Hélas! madame, je faisais une réflexion bien triste.--Et

laquelle?--Ah! madame, c'est que Paris est une ville dans laquelle il

est bien plus aisé d'avoir des femmes que des abbayes.» Le mot, répété

à Louis XV par la favorite, aurait valu à l'abbé de Périgord son

premier bénéfice. L'anecdote est digne d'être vraie, et la porte

d'entrée était bien choisie.

Cette première existence de l'abbé de Périgord, homme de plaisir en

même temps qu'agent général du clergé, et qui, à la veille de la

convocation des états généraux, venait d'obtenir l'évêché d'Autun,

n'est que très-rapidement esquissée et à grands traits par sir Henry

Bulwer, qui est pressé d'arriver à l'homme public. On voit pourtant

quelle était l'opinion que s'étaient déjà formée du personnage ceux

qui l'avaient observé de près; et, dans la _Galerie des états

généraux_, dans cette première et fine série de profils

parlementaires dont le la Bruyère anonyme était Laclos, à côté d'un

portrait de la Fayette, retracé dans son attitude et sa pose vertueuse

sous le nom de _Philarète_, on lisait celui de M. de Talleyrand sous

le nom d'_Amène_; c'est d'un parfait contraste.

«_Amène_ a ces formes enchanteresses qui embellissent même la

vertu. Le premier instrument de ses succès est un excellent

esprit. Jugeant les hommes avec indulgence, les événements avec

sang-froid, il a cette modération, le vrai caractère du sage...

»_Amène_ ne songe pas à élever en un jour l'édifice d'une grande

réputation: parvenue à un haut degré, elle va toujours en

décroissant, et sa chute entraîne le bonheur, la paix; mais _il

arrivera à tout_, parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent

en foule à celui qui ne violente pas la fortune. Chaque grade

sera marqué par le développement d'un talent, et, allant ainsi

de succès en succès, il réunira cet ensemble de suffrages qui

appellent un homme à toutes les grandes places qui vaquent.

»L'envie, qui rarement avoue un mérite complet, a répondu

qu'_Amène_ manquait de cette force qui brise les difficultés

nécessaires pour triompher des obstacles semés sur la route de

quiconque agit pour le bien public. Je demanderai d'abord si l'on

n'abuse pas de ce mot: _avoir du caractère_, et si cette force,

qui a je ne sais quoi d'imposant, réalise beaucoup pour le

bonheur du monde. Supposant même que, dans des moments de crise,

elle ait triomphé des résolutions, est-ce toujours un bien?... Je

m'arrête; quelques lecteurs croiraient peut-être que je confonds

la fermeté, la tenue, la constance avec la chaleur,

l'enthousiasme, la fougue: _Amène cède aux circonstances_, à la

raison, et croit pouvoir _offrir quelques sacrifices à la paix_,

sans descendre des principes dont il fait la base de sa morale et

de sa conduite....»

La morale d'_Amène_, pas plus que celle de Laclos, gardons-nous d'en

trop parler! Mais le portrait est d'un fin observateur, et sir Henry a

eu raison d'y souligner quelques traits d'une sagacité qu'on dirait

prophétique.

Le rôle de M. de Talleyrand à l'Assemblée constituante est

parfaitement étudié et présenté par l'écrivain anglais, et je dirai

même que c'est la partie la plus complète et la plus satisfaisante de

son livre: le résultat de cet exposé fait beaucoup d'honneur à M. de

Talleyrand. Dès le début, nommé membre de l'Assemblée par le clergé de

son diocèse, il donne son programme dans un discours remarquable, tout

pratique, où, sans se jeter dans le vague des théories, il résume les

principales réformes et les améliorations qu'il estime nécessaires, et

qui ont été depuis en partie gagnées définitivement et conquises, en

partie aussi outre-passées ou reperdues. Sir Henry Bulwer estime que

ce programme, datant de l'aurore de 89, et qui n'était d'ailleurs

nullement particulier à M. de Talleyrand, s'il était complétement

réalisé, serait encore aujourd'hui pour la France le plus raisonnable

et le plus sûr des régimes. En lui laissant la responsabilité de cette

opinion, il reste bien avéré que l'évêque d'Autun se montrait dès le

premier jour un des plus éclairés et des plus perspicaces esprits de

son époque.

M. de Talleyrand fut à l'Assemblée le principal agent et l'organe de

la motion qui avait pour objet la vente des biens du clergé au profit

de la nation. Membre lui-même du haut clergé, il faisait bon marché de

son ordre et donnait résolûment la main au tiers état. Pozzo di

Borgo, jaloux de Talleyrand, dont il était le rival d'esprit et

d'influence, disait de lui: «Cet homme s'est fait grand en se rangeant

toujours parmi les petits, et en aidant ceux qui avaient le plus

besoin de lui.» Le résultat étant louable, on ne pouvait lui en

vouloir ici que la tactique fût habile. Sa motion d'ailleurs, dans son

principe, était accompagnée de certaines conditions atténuantes et de

dédommagements pour les individus. Sir Henry Bulwer a discuté cet acte

capital de l'évêque d'Autun avec bien de l'impartialité, et, après

l'avoir exposé dans tous les sens, il ajoute: «Mais il arriva alors,

comme cela se voit souvent quand la passion et la prudence s'unissent

pour quelque grande entreprise, que la partie du plan qui était

l'œuvre de la passion fut réalisée complétement et d'un seul coup,

tandis que celle qui s'inspirait de la prudence fut transformée et

gâtée dans l'exécution.»

Cette motion et l'importance qu'elle conférait à son auteur auraient

très-probablement porté l'évêque d'Autun à un poste dans le ministère,

si les plans de Mirabeau avaient prévalu. Mais était-ce bien la place

de ministre des finances qui lui convenait le mieux, comme semble

l'indiquer une note trouvée dans les papiers de Mirabeau? Il est

permis d'en douter: c'eût été mettre Tantale à même du Pactole. Quoi

qu'il en soit, la part considérable que M. de Talleyrand avait prise

non-seulement aux actes du clergé, ou concernant le clergé, mais

encore aux importantes questions de finance et aux travaux du comité

de Constitution, l'esprit de décision et de vigueur dont il avait fait

preuve, non moins que le tour habile et mesuré de sa parole, le

désignèrent au choix de l'Assemblée pour être son organe dans le

manifeste ou compte rendu de sa conduite, qu'elle jugea à propos

d'adresser à la nation en février 1790. Ce manifeste valut à son

auteur d'être élu aussitôt président de l'Assemblée, honneur

très-recherché et que n'obtint que très-tard Mirabeau.

A voir ce rôle si actif de M. de Talleyrand à l'Assemblée

constituante, le biographe moraliste est amené à se poser une

question: le Talleyrand de cette époque, à cet âge de trente-cinq ou

trente-six ans, dans toute l'activité et tout l'entrain de sa première

ambition, était-il bien le même que celui qu'on a vu plus tard

nonchalant, négligent à l'excès, ayant ses faiseurs, se contentant de

donner à ce qu'il inspirait le tour et le ton, et à y mettre son

cachet?--Évidemment non. Avec le même fonds intérieur, il dut y avoir

des différences; l'intérêt l'aiguillonnait: il n'était pas tout à fait

le même homme avant sa fortune faite qu'après. Je me le figure bien

plus vif alors; il payait davantage de sa personne; il se souciait de

l'opinion. On en a une singulière preuve dans la lettre qu'il écrivit

aux journaux (8 février 1791), lorsque, après avoir déclaré qu'il

n'avait aucune prétention à l'évêché de Paris devenu vacant, il crut

devoir se justifier ou s'excuser d'avoir gagné de grosses sommes au

jeu:

«Maintenant, disait-il, que la crainte de me voir élever à la

dignité d'évêque de Paris est dissipée, on me croira sans doute.

Voici l'exacte vérité: j'ai gagné, dans l'espace de deux mois,

non dans des maisons de jeu, mais dans la société et au Club des

Échecs, regardé presque en tout temps, par la nature même de ses

institutions, comme une maison particulière, environ 30,000

francs. Je rétablis ici l'exactitude des faits, sans avoir

l'intention de les justifier. Le goût du jeu s'est répandu d'une

manière même importune dans la société. Je ne l'aimai jamais, et

je me reproche d'autant plus de n'avoir pas assez résisté à cette

séduction; je me blâme comme particulier, et encore plus comme

législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi

sévères que ses principes, qu'un peuple régénéré doit reconquérir

toute la sévérité de la morale, et que la surveillance de

l'Assemblée nationale doit se porter sur ces excès nuisibles à la

société, en ce qu'ils contribuent à cette inégalité de fortune

que les lois doivent tâcher de prévenir par tous les moyens qui

ne blessent pas l'éternel fondement de la justice sociale, le

respect de la propriété. Je me condamne donc, et je me fais un

devoir de l'avouer; car, depuis que le règne de la vérité est

arrivé, en renonçant à l'impossible honneur de n'avoir aucun

tort, le moyen le plus honnête de réparer ses erreurs est d'avoir

le courage de les reconnaître[2].»

[2] Je donne ces textes d'après la traduction, en regrettant que

les passages cités ne paraissent nous revenir qu'à travers

l'anglais: rien n'eût été plus simple que de réintroduire à ces

endroits le texte français original.

Voilà un Talleyrand bien humble, bien exemplaire, bien soucieux du

qu'en dira-t-on. Il ressemble bien peu à ce Talleyrand de la fin, qui

affectait le dédain de l'opinion, et qui, se rencontrant avec le

général Lamarque, un jour que celui-ci avait écrit aux journaux pour

quelque explication de sa conduite, l'apostrophait froidement par ce

mot: «Général, je vous croyais de l'esprit.» Il y a loin de là au

Talleyrand contrit faisant son _mea culpa_ public d'avoir gagné

trente mille francs au jeu.

Mais il y a bien autre chose: à la fête de la Fédération, pour

l'anniversaire du 14 juillet (1790), ce fut M. de Talleyrand qui, en

qualité d'évêque officiant et ayant l'abbé Louis pour sous-diacre,

célébra solennellement la messe au Champ de Mars sur l'autel de la

Patrie, et qui eut à bénir l'étendard rajeuni de la France. On souffre

d'une semblable parodie. Religion à part, l'honnêteté se révolte. Je

laisse les paroles indignes et cyniques qui passent pour avoir été

échangées à l'autel même, et que le souffle de l'impure légende a

portées jusqu'à nous; mais j'ose dire que ce n'est point impunément

qu'une Constitution nouvelle, fût-elle la meilleure, s'inaugure devant

tout un peuple par une momerie ou un sacrilége. Tout le vice du

dix-huitième siècle est là: il y avait dès le premier jour un ver au

cœur du fruit.

Qu'est-ce à dire quand il fut question peu après de consacrer les

membres du nouveau clergé constitutionnel, les premiers évêques? Il

fallait trois évêques pour consommer ce sacre. Des deux associés de

l'évêque d'Autun, l'un au moins hésita jusqu'au dernier moment.

Talleyrand, à la veille de la cérémonie, avait vu Gobel, évêque de

Lydda, le moins hésitant des deux, qui lui dit que leur collègue

Miroudot, évêque de Babylone (les noms mêmes prêtent à la farce),

était bien ébranlé. Sur quoi, Talleyrand sans marchander se rend chez

l'évêque de Babylone, et lui fait une fausse confidence: il lui dit

que leur confrère Gobel est lui-même sur le point de les abandonner,

que pour lui il sait trop à quoi cela les expose; que sa résolution

est prise, et qu'au lieu de risquer d'être lapidé par la populace, il

aime encore mieux se tuer lui-même si l'un des deux vient à le lâcher.

Et en même temps, il tournait nonchalamment entre ses doigts un petit

pistolet qu'il avait tiré de sa poche comme par mégarde, et dont il

promettait bien de se servir. Le joujou fit son effet; une peur chassa

l'autre, et les deux coopérateurs furent à leur poste. On voit que

l'évêque d'Autun savait, lui aussi, jouer, quand il le fallait, du

_bréviaire_ du coadjuteur ou des _burettes_ de l'abbé Maury.

Talleyrand dans le temps même s'égayait fort de cette anecdote et en

régalait ses amis. Dumont (de Genève) la tenait de sa bouche, et il

l'a racontée dans ses _Souvenirs_. Mais, encore une fois, à quelque

point de vue qu'on se place, tout cela n'est pas très-beau[3].

[3] En racontant l'historiette de cette façon bouffonne aux

dépens des autres, Talleyrand ne disait que la moitié de la

vérité. Il avait eu peur lui-même, peur non pas du côté de la

populace, mais du côté du clergé. Il faut lire là-dessus

l'Américain Gouverneur-Morris, qui est bon à consulter en plus

d'un endroit de son journal sur l'évêque d'Autun, et notamment

ici: «24 février 1791. A midi, je me promène jusqu'à ce que je

sois fatigué; ensuite je vais au Louvre pour y dîner. Madame (_de

Flahault_) est au lit, malade. En rentrant chez elle hier soir,

elle a trouvé sous enveloppe le testament de _son évêque_, qui la

fait son héritière. Elle juge de quelques mots qu'il a laissé

échapper dans sa dernière conversation avec elle, qu'il est

question pour lui de mourir; aussi a-t-elle passé la nuit dans

une grande agitation et dans les larmes. M. de Sainte-Foix,

qu'elle a fait réveiller à quatre heures du matin, n'a pu trouver

l'évêque, celui-ci ayant couché hors de son domicile et près

d'une église où il devait, ce jour-là même, consacrer deux

évêques nouvellement élus. On finit par apprendre qu'ayant reçu

des menaces de mort réitérées, M. de Talleyrand avait craint que

le clergé ne le fît assassiner ce jour-là, et qu'il avait écrit

cette lettre, mais en donnant des ordres pour qu'elle ne fût

remise que dans la soirée, ayant l'intention de la reprendre s'il

vivait encore avant la fin du jour, ce que son trouble lui aura

fait oublier.» (_Mémorial_ de Gouverneur-Morris, tom. I, p. 308.)

M. de Talleyrand, sommé peu après par le pape de revenir à

résipiscence sous peine d'excommunication (et il faut convenir qu'il

ne l'avait pas volé), se le tint pour dit, et quitta décidément

l'Église pour embrasser la vie séculière. C'est ce qu'il pouvait faire

de mieux, et il avait déjà beaucoup trop attendu.

On a besoin de l'éloignement et de ne considérer avec sir Henry Bulwer

que les principaux actes de la ligne politique de M. de Talleyrand à

cette époque, pour rendre la justice qui est due à sa netteté de vues

et à sa clairvoyance. On s'est souvent demandé ce qu'aurait été

Voltaire à la Révolution, et quelquefois on a tranché cette question

bien à la légère. Voltaire--et j'entends le Voltaire du fond, de la

_pensée de derrière_, tout ce qu'il y avait d'éclairé et de

prophétique dans Voltaire,--eût été pour la Révolution, et je ne crois

pas être loin du vrai en répondant: Talleyrand à l'Assemblée

constituante, c'est assez bien Voltaire en 89, un Voltaire moins

irritable et sans les impatiences; mais aussi Voltaire avait de plus

le feu sacré. Talleyrand, s'il l'avait jamais eu, l'avait perdu de

bien bonne heure: il n'avait gardé que le bon sens parfait et fin,

mais aussi un bon sens égal, imperturbable.

Au moment où l'Assemblée nationale allait se séparer (septembre 1791),

Talleyrand soumettait à l'attention de ses collègues un rapport et

presque un livre sur un vaste plan d'instruction publique, ayant à sa

base l'école communale, et à son sommet l'Institut. La lecture, qui

remplit plus d'une séance, fut entendue jusqu'au bout avec la plus

grande faveur. Marie-Joseph Chénier n'a pas craint d'appeler cet

ouvrage «un monument de gloire littéraire où tous les charmes du style

embellissent les idées philosophiques». Il ne se pouvait de plus digne

testament de cette féconde et illustre législature.

Sir Henry Bulwer a résumé en des termes judicieux et élevés le côté

apparent et lumineux du rôle de Talleyrand pendant cette première

période de sa carrière publique:

«Dans cette assemblée, dit-il, M. de Talleyrand fut le personnage

le plus important après Mirabeau, comme il fut plus tard, sous le

régime impérial, le personnage le plus remarquable après

Napoléon... Toutefois, la réputation qu'il acquit à juste titre

dans ces temps violents et agités ne fut pas d'un caractère

violent ni marqué de turbulence. Membre des deux clubs fameux de

l'époque (les Jacobins et les Feuillants), il les fréquentait de

temps à autre, non pour se mêler à leurs débats, mais pour faire

la connaissance de ceux qui y prenaient part, et pouvoir les

influencer. Dans l'Assemblée nationale, il avait toujours été

avec les plus modérés qui pouvaient espérer et qui ne

désavouaient pas la Révolution.

»... Aucun sentiment personnel ne troubla sa ligne de conduite;

elle ne fut jamais marquée par des préventions de cette nature,

sans qu'on puisse dire qu'elle ait non plus jamais resplendi de

l'éclat d'une éloquence extraordinaire. Son influence vint de ce

qu'il proposa des mesures importantes et raisonnables au moment

opportun, et cela dans un langage singulièrement clair et

élégant; ce qu'avait d'élevé sa situation sociale ajoutait encore

à l'effet de sa conduite et de son intervention.

»... Il avouait qu'il désirait une monarchie constitutionnelle,

et qu'il était disposé à faire tout ce qu'il pouvait pour en

obtenir une; mais il ne dit jamais qu'il se sacrifierait à cette

idée, s'il devenait évident qu'elle ne pouvait pas triompher.»

D'autres ont assez montré et montreront l'envers de l'homme: c'est ici

un Talleyrand vu par l'_endroit_.

L'Assemblée une fois séparée, et ceux qui en avaient été membres se

voyant exclus de toute action législative, Talleyrand ne jugea point

à propos de rester dans l'atmosphère agitée de Paris: il partit pour

Londres avec son ami Biron, ambassadeur, en janvier 1792. Ce n'était

point un simple voyage d'observation: il avait bien aussi une mission

confidentielle, mais il ne réussit ni auprès du ministère, ni même

dans la haute société, tant la prévention contre la France était

forte. Dumont, qui le vit beaucoup à ce moment, nous l'a peint au

physique et au moral avec vérité:

«Je ne sais s'il n'avait pas un peu trop l'ambition d'imposer par

un air de réserve et de profondeur. Son premier abord en général

était très-froid; il parlait très-peu, il écoutait avec une

grande attention; sa physionomie, dont les traits étaient un peu

gonflés, semblait annoncer de la mollesse, et une voix mâle et

grave paraissait contraster avec cette physionomie. Il se tenait

à distance et ne s'exposait point. Les Anglais, qui n'ont que des

préventions générales sur le caractère des Français, ne

trouvaient en lui ni la vivacité, ni la familiarité, ni

l'indiscrétion, ni la gaieté nationale. Une manière sentencieuse,

une politesse froide, un air d'examen, voilà ce qui formait une

défense autour de lui dans son rôle diplomatique.»

Mais dans l'intérieur et l'intimité le masque tombait ou avait l'air

de tomber tout à fait: il était alors charmant, familier, d'une grâce

caressante, aux petits soins pour plaire, «se faisant amusant pour

être amusé». Son goût le plus vif semblait être celui de la

conversation avec des esprits faits pour l'entendre, et il aimait à la

prolonger jusque bien avant dans la nuit. Dumont, qui fit avec lui le

voyage de retour en France, nous a dit combien il était délicieux

«dans le petit espace carré d'une voiture».

Revenu à Paris et ne trouvant plus son ami Narbonne dans le ministère,

Talleyrand, qui n'en était pas à une liaison près, s'arrangea avec la

Gironde, avec Dumouriez, et il retourna de nouveau à Londres, toujours

chargé d'une mission, à côté de Chauvelin, ambassadeur, et comme pour

le seconder (mai 1702). Il s'agissait, à la veille d'une guerre

continentale, de se ménager la neutralité de l'Angleterre. Les

négociateurs trouvèrent partout méfiance et sourde oreille: on ne

traite pas avec un trône qui s'écroule. Talleyrand, rappelé à Paris

avant le 10 août, en repartit avec un passe-port de Danton: en quelle

qualité et dans quelles vues?

M. de Talleyrand a longtemps nié être venu cette fois à Londres pour

un autre motif que celui d'échapper aux périls qu'il courait en

France: ce qui n'empêcha point qu'il ne reçût l'ordre de quitter

l'Angleterre en janvier 1794, parce qu'on l'y considérait comme un

hôte dangereux[4]. Quel put être le motif de cette rigueur, et

pourquoi fut-il un des rares Français auxquels on crut devoir

appliquer en ce temps-là l'_alien-bill_? Cela prouve du moins qu'il

n'était guère en odeur de vertu. Il écrivit à cette date à lord

Grenville une lettre justificative, où il protestait de l'innocence de

ses intentions et de ses démarches:

«Je suis venu en Angleterre, disait-il, jouir de la paix et de la

sûreté personnelle à l'abri d'une Constitution protectrice de la

liberté et de la propriété. J'y existe, comme je l'ai toujours

été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de

parti, et _n'ayant pas plus à redouter devant les hommes justes

la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la

connaissance d'une seule de mes actions_...»

[4] Voir le _Journal et Lettres_ de Mme Darblay, tom. VI, p. 14

et suiv., édit. de 1854.

Sa réclamation étant restée vaine, il s'embarqua en ce temps pour les

États-Unis. Mais, vingt mois plus tard, quand il y eut jour à rentrer

en France, Marie-Joseph Chénier, à l'instigation de Mme de Staël[5],

sollicita de la Convention le rappel de Talleyrand, et il le fit en

ces termes:

«Nos divers ministères à Londres attestent la bonne conduite

qu'il a tenue et les services qu'il a rendus. J'ai entre les

mains un mémoire dont on a pu trouver un double dans les papiers

de Danton. Ce mémoire, daté du 25 novembre 1792, prouve qu'il

s'occupait à consolider la République lorsque, sans rapport

préalable, on l'a décrété d'accusation...»

[5] Talleyrand écrivait d'Amérique à Mme de Staël, pour activer

sa bienveillance: «Si je reste encore un an ici, j'y meurs.»--Mme

de Genlis, dans ses _Mémoires_ (tom. V, p. 54), cite en entier

une lettre agréable, mais probablement retouchée en quelques

points par la femme de lettres qui aimait à émousser toute

expression vive ou trop naturelle.

De son côté, Talleyrand lui-même, dans des _Éclaircissements_ publiés

en l'an VII, avant sa sortie du ministère, voulant se laver de

l'accusation d'avoir émigré, s'autorisait de la mission qui lui avait

été confiée au début de la République:

«Je fus envoyé à Londres, disait-il, pour la deuxième fois le 7

septembre 1792 par le Conseil exécutif provisoire. J'ai en

original le passe-port qui me fut délivré par le Conseil et qui

est signé des six membres, Lebrun, _Danton_, etc. Il a été mis

sous les yeux de la Convention au moment où elle daigna s'occuper

de moi, et je le montrerai à quiconque désirera la voir. Ce

passe-port est conçu en ces termes: _Laissez passer Ch.-Maurice

Talleyrand allant à Londres par nos ordres_... Ainsi j'étais

sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu

même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce

départ.»

Cependant, quarante ans après, dans son dernier séjour de Londres, et

dans toute sa gloire d'ambassadeur, il se plaisait à raconter comment

il aurait obtenu et presque escamoté ce passe-port de Danton par une

sorte de stratagème et en souriant d'une plaisanterie que ce

personnage redouté venait de faire sur le compte d'un autre

pétitionnaire. Talleyrand excellait ainsi à donner le change à un

soupçon sérieux par un trait amusant.

Tous ces dits et contredits où l'on perd le fil ont inquiété sir Henry

Bulwer, qui a pris le soin de les rapprocher et de les discuter:

«Comment concilier, se demande-t-il, la déclaration formelle de

Chénier avec les solennelles protestations de M. de Talleyrand à

lord Grenville?--Comment M. de Talleyrand avait-il pu écrire des

mémoires à Danton et cependant être venu en Angleterre,

simplement _dans le dessein d'y chercher le repos_?...»

Comment? comment?... Eh! mon Dieu! c'est se donner bien de la peine

pour essayer de concilier ce qui est si simple et si bien dans la

nature du personnage. Que conclure en effet de tout cela? Une seule

chose que la politesse défend de dire des gens, si ce n'est après leur

mort; c'est que M. de Talleyrand a menti; et, dès qu'il y avait le

moindre intérêt, il était coutumier de mentir.

Un mensonge ainsi avéré en représente des milliers d'autres. Aussi

lord Grenville avait-il traité Talleyrand d'homme «profond et

dangereux», et un autre lord Granville avait un mot énergique et bien

anglais pour définir celui dont les dehors gracieux ou imposants

recouvraient tant de secrètes laideurs: «C'est un bas de soie rempli

de boue.» Telle est du moins la traduction (encore trop polie,

m'assure-t-on) qu'a donnée de ce mot M. de Chateaubriand[6].

[6] Je crois bien qu'ici j'ai trop prêté à la patrie de Swift, et

qu'il faut revendiquer le mot pour nous, un mot de soldat et à la

Cambronne. Selon les uns, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant

Talleyrand dans son costume de cour et faisant belle jambe,

autant qu'il le pouvait, aurait dit: «Dans de si beaux bas de

soie, f..... de la m....!» Mais, selon une autre version qui

m'est affirmée, le général Bertrand, racontant une scène terrible

dont il avait été témoin, et dans laquelle Napoléon lança à

Talleyrand les plus sanglants reproches, ajoutait que les

derniers mots de cette explosion furent: «Tenez, monsieur, vous

n'êtes que de la m.... dans un bas de soie.» Le mot, sous cette

dernière forme, sent tout à fait sa vérité.

Nous reviendrons prochainement, guidé toujours par sir Henry Bulwer,

mais un peu moins indulgent que lui, sur cette vie et ce personnage à

triple et quadruple fond.

II

Le devoir de la critique dans tout sujet est avant tout de l'envisager

sans parti pris, de se tenir exempte de préventions, fussent-elles des

mieux fondées, et de ne pas sacrifier davantage à celles de ses

lecteurs. M. de Talleyrand est un sujet des plus compliqués; il y

avait plusieurs hommes en lui: il importe de les voir, de les

entrevoir du moins, et de les indiquer. Sir Henry Bulwer, homme d'État

et étranger, moins choqué que nous de certains côtés qui ont laissé

de tristes empreintes dans nos souvenirs et dans notre histoire, a

jugé utile et intéressant, après étude, de dégager tout ce qu'il y

avait de lumières et de bon esprit politique dans le personnage qui

est resté plus généralement célèbre par ses bons mots et par ses

roueries: «L'idée que j'avais, dit-il, c'était de montrer le côté

sérieux et sensé du caractère de cet homme du dix-huitième siècle,

sans faire du tort à son esprit ou trop louer son honnêteté.» Il a

complétement réussi à ce qu'il voulait, et son Essai, à cet égard,

bien que manquant un peu de précision et ne fouillant pas assez les

coins obscurs, est un service historique: il y aura profit pour tous

les esprits réfléchis à le lire.

Mais, en regard et à côté, il est indispensable d'avoir sur sa table

le terrible article _Talleyrand_, de la _Biographie Michaud_, article

qui est tout un volume, et qui constitue la base la plus formidable

d'accusation, le réquisitoire historique permanent contre l'ancien

évêque d'Autun. Il y règne un esprit de dénigrement et de haine, c'est

évident; mais l'enquête, préparée de longue main, grossie de toutes

les informations successives et collectives, a été serrée de près.

Je reprends le personnage où je l'ai laissé[7]. Talleyrand est donc

rentré en France sous le Directoire; l'ancien constituant a été

amnistié, et mieux qu'amnistié; mais, du moment qu'il a remis le pied

dans Paris, ce n'est pas pour y rester observateur passif et

insignifiant: partout où il est, il renoue ses fils, il trame, il

intrigue; il faut qu'il soit du pouvoir, et il en sera.

[7] J'ai dit, après beaucoup d'autres, que c'était par suite d'un

accident et dès sa première enfance que M. de Talleyrand était

boiteux; mais la vérité en tout, avec de tels hommes, est

difficile à savoir. D'après le témoignage d'un abbé-comte de

l'ancien régime, cousin de M. de Talleyrand et qui avait été de

ses camarades et collègues à Saint-Sulpice, à Reims et ailleurs,

il paraîtrait qu'il était pied bot et qu'il y avait toujours eu

un pied bot dans la famille. Ceci même expliquerait qu'on en eût

fait mystère.

A ne voir que les dehors, sa rentrée est la plus digne et la mieux

séante: c'est une rentrée littéraire. Pour les politiques en

disponibilité, la littérature, quand elle n'est pas une consolation,

est un moyen. Talleyrand ne crut pouvoir mieux remplir son apparence

de loisir, dans les mois qui précédèrent le 18 fructidor, et payer

plus gracieusement sa bienvenue que par son assiduité à l'Institut

national, dont on l'avait nommé membre dès l'origine et en y marquant

sa présence par deux Mémoires: l'un tout plein de souvenirs et de

considérations intéressantes sur les relations commerciales des

États-Unis avec l'Angleterre, l'autre tout plein de vues, de

prévisions et même de pronostics, sur les avantages à retirer d'un

nouveau régime de colonisation, et sur l'esprit qu'il y faudrait

apporter.

On a beaucoup dit que M. de Talleyrand ne faisait point lui-même les

écrits qu'il signait, que c'était tantôt Panchaud pour les finances,

des Renaudes pour l'instruction publique, d'Hauterive ou La

Besnardière pour la politique, qui étaient ses rédacteurs. En

convenant qu'il doit y avoir du vrai, gardons-nous pourtant de nous

faire un Talleyrand plus paresseux et moins lui-même qu'il ne

l'était: il me paraît, à moi, tout à fait certain que les deux

mémoires lus à l'Institut en l'an V, si pleins de hautes vues finement

exprimées, sont et ne peuvent être que du même esprit, j'allais dire

de la même plume qui, plus de quarante ans après, dans un discours

académique final, dans l'_Éloge de Reinhard_, traçait le triple

portrait idéal du parfait ministre des affaires étrangères, du parfait

directeur ou chef de division, du parfait consul: et cette plume ne

peut être que celle de M. de Talleyrand, quand il se soignait et se

châtiait.

Et comment ne serait-ce point M. de Talleyrand qui, après avoir vu de

près l'Amérique, l'avoir observée si peu d'années après son

déchirement d'avec la mère-patrie, et l'avoir, non sans étonnement,

retrouvée tout anglaise, sinon d'affection, du moins d'habitudes,

d'inclinations et d'intérêts, aurait lui-même écrit ou dicté les

remarques suivantes:

«Quiconque a bien vu l'Amérique ne peut plus douter maintenant

que dans la plupart de ses habitudes elle ne soit restée

anglaise; que son ancien commerce avec l'Angleterre n'ait même

gagné de l'activité au lieu d'en perdre depuis l'époque de

l'indépendance, et que par conséquent l'indépendance, loin d'être

funeste à l'Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards

avantageuse.»

Appliquant ici le mode d'analyse en usage chez les idéologues et tout

à fait de mise à l'Institut en l'an III, il partait de ce principe que

«ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination et l'intérêt», et

que ces deux mobiles s'unissaient des deux parts pour rapprocher les

colons émancipés et leurs tyrans de la veille:

«Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que

les Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre; mais

il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un

peuple _dépassionné_; que la victoire et le temps ont amorti ses

haines, et que chez lui les inclinations se réduisent à de

simples habitudes: or, toutes ses habitudes le rapprochent de

l'Angleterre.

»L'identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait

trop méditer l'influence. Cette identité place entre les hommes

de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se

prendre l'un à l'autre et se reconnaître; ils se croiront

mutuellement chez eux quand ils voyageront l'un chez l'autre; ils

échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs

pensées et toute la discussion de leurs intérêts, tandis qu'une

barrière insurmontable est élevée entre les peuples de différent

langage qui ne peuvent prononcer un mot sans s'avertir qu'ils

n'appartiennent pas à la même patrie; entre qui toute

transmission de pensée est un travail pénible, et non une

jouissance; qui ne parviennent jamais à s'entendre parfaitement,

et pour qui le résultat de la conversation, après s'être fatigués

de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement

ridicules. Dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai

parcourues, je n'ai pas rencontré un seul Anglais qui ne se

trouvât Américain, pas un seul Français qui ne se trouvât

étranger.»

Après l'inclination et l'habitude, il relève l'intérêt, cet autre

mobile tout-puissant, surtout dans un pays nouveau où «la grande

affaire est incontestablement d'accroître sa fortune.» Et comment ne

seraient-elles point encore de Talleyrand, ces réflexions morales si

justement conçues, exprimées si nettement, sur l'égalité et la

multiplicité des cultes, dont il a été témoin, sur cet esprit de

religion qui, bien que sincère, est surtout un sentiment d'habitude

et qui se neutralise dans ses diversités mêmes, subordonné qu'il est

chez tous (sauf de rares exceptions) à l'ardeur dominante du moment, à

la poursuite des moyens d'accroître promptement son bien-être? Ce

seraient, si c'était le lieu, autant de morceaux excellents à

détacher.

Et sur ce climat qui n'est pas fait, et sur ce caractère américain,

qui ne l'est pas davantage, quel plus frappant et plus philosophique

tableau que celui-ci, trop pris sur nature, trop bien tracé et de main

de maître pour n'être pas rappelé ici, quand sur d'autres points nous

devons être si sévères!

«Que l'on considère ces cités populeuses d'Anglais, d'Allemands,

de Hollandais, d'Irlandais, et aussi d'habitants indigènes, ces

bourgades lointaines, si distantes les unes des autres; ces

vastes contrées incultes, traversées plutôt qu'habitées par des

hommes qui ne sont d'aucun pays: quel lien commun concevoir au

milieu de toutes ces disparités? C'est un spectacle neuf pour le

voyageur qui, partant d'une ville principale où l'état social est

perfectionné, traverse successivement tous les degrés de

civilisation et d'industrie qui vont toujours en s'affaiblissant,

jusqu'à ce qu'il arrive en très-peu de jours à la cabane informe

et grossière, construite de troncs d'arbres nouvellement abattus.

_Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique et vivante de

l'origine des peuples et des États_: on part de l'ensemble le

plus composé pour arriver aux éléments les plus simples; à chaque

journée, on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos

besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires; _il semble

que l'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de

l'esprit humain_. Si un tel spectacle attache fortement

l'imagination, _si l'on se plaît à retrouver dans la succession

de l'espace ce qui semble n'appartenir qu'à la succession des

temps_, il faut se résoudre à ne voir que très-peu de liens

sociaux, nul caractère commun parmi des hommes qui semblent si

peu appartenir à la même association.»

S'il ne semblait puéril et bien ingénu de prendre Talleyrand par le

côté littéraire, on aurait à noter encore ce qui suit immédiatement,

ces deux portraits de mœurs, _le bûcheron américain_, _le pêcheur

américain_. Talleyrand a observé les États-Unis comme Volney, et il

résume ce qu'il a vu avec plus de légèreté dans l'expression et autant

d'exactitude. Contentons-nous donc de dire désormais que, si la

plupart du temps, dans les écrits signés de son nom, Talleyrand

laissait la besogne et le gros ouvrage aux autres, il se réservait

dans les occasions et aux bons endroits la dernière touche et le

fini[8].

[8] Je dois une réparation à M. Georges Perrot, si connu par ses

travaux d'érudition, et qui a bien voulu se faire, cette fois,

simple traducteur. J'ai dit dans mon premier chapitre que je

regrettais qu'il n'eût point substitué le texte français original

à la traduction de l'anglais, pour certains passages cités de

Talleyrand. En effet, les phrases m'en avaient paru longues et

laborieuses. M. Perrot m'écrit pour répondre à mon reproche et me

rectifier. Il a bien réellement introduit le texte français

primitif; «mais, ajoute-t-il, c'est que M. de Talleyrand écrit

très-mal pour son compte, quand il n'a pas d'auxiliaire et de

secrétaire». Je ne suis pas aussi absolu, et je crois qu'il y a à

distinguer. Cela deviendra plus sensible lorsqu'on aura sous les

yeux les fameux Mémoires. J'ai vu, de la main de M. de Talleyrand

et de sa petite écriture ronde, le portrait qu'il s'était amusé à

faire d'une femme d'esprit de ses amies, pendant une séance du

Sénat et sur du papier sénatorial: c'est une page simple, nette

et d'un goût fin, comme tout ce qui venait directement de lui. Et

qu'on lise aussi dans le _Bibliophile français_ (no du 1er août

1868) deux lettres de Talleyrand dans sa jeunesse, du Talleyrand

d'avant la Révolution, d'avant l'épiscopat, adressées en 1787 à

son ami Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople: c'est

vif, court, agréable, aimable, en même temps qu'on y sent un

premier souffle de libéralisme sincère, un souci des intérêts

populaires qui semble, en vérité, venir du cœur autant que de

l'esprit. Les plus avancés eux-mêmes mettent du temps à se

corrompre.

L'autre mémoire _sur les avantages à retirer de colonies nouvelles

dans les circonstances présentes_ mériterait aussi une analyse: il se

rapporte particulièrement à l'état moral de la France d'alors, et il

est plein de vues sages ou même profondes. Il semble avoir été écrit

en prévision du 18 fructidor et des déportations prochaines: on n'ose

dire pourtant que la Guyane et Sinnamari aient en rien répondu à la

description des colonies nouvelles que proposait Talleyrand d'un air

de philanthropie, et en considération, disait-il, «de tant d'hommes

agités qui ont besoin de projets, de tant d'hommes malheureux qui ont

besoin d'espérances». Il y disait, encore, en vrai moraliste

politique:

«L'art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être

dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place

des mécontents est, à coup sûr, le plus difficile, et présenter à

leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se

prendre leurs pensées et leurs désirs, est, je crois, une des

solutions de cette difficulté sociale.»

Oui, mais à condition qu'on n'ira pas éblouir à tout hasard les

esprits, les leurrer par de vains mirages, et qu'une politique

hypocrite n'aura pas pour objet de se débarrasser, coûte que coûte,

des mécontents.

Je relève dans ce mémoire un heureux coup de crayon donné en passant,

et qui caractérise en beau M. de Choiseul:

«M. le duc de Choiseul, _un des hommes de notre siècle qui a eu

le plus d'avenir dans l'esprit_; qui déjà, en 1769, prévoyait la

séparation de l'Amérique d'avec l'Angleterre et craignait le

partage de la Pologne, cherchait dès cette époque à préparer par

des négociations la cession de l'Égypte à la France, pour se

trouver prêt à remplacer, par les mêmes productions et par un

commerce plus étendu, les colonies américaines le jour où elles

nous échapperaient...»

Voilà un éloge relevé par un joli mot: un joli mot, en France, a

toujours chance de l'emporter sur un jugement. On ne doit pas oublier

toutefois quelle légèreté M. de Choiseul apporta dans ces affaires

mêmes des colonies, et d'après quel «plan insensé» furent conduites

les expéditions aventureuses de la Guyane (1763-1767). Malouet, dans

ses Mémoires, nous en apprend assez long là-dessus. M. de Choiseul, en

fait de colonies, pouvait voir très-loin dans l'avenir; il regardait

très-peu dans le présent.

Mais c'est trop nous arrêter aux bagatelles de la porte. M. de

Talleyrand cependant s'est remué, il a intrigué, il a plu à Barras; il

est entré, par lui, dans le gouvernement. A-t-il poussé et coopéré

aussi activement qu'on l'a dit à toutes les mesures qui précédèrent et

suivirent le 18 fructidor? Quand on parlait devant lui de la

complicité de Mme de Staël, dans ce coup d'État: «Mme de Staël,

disait-il, a fait le 18, mais non pas le 19.» On sait, en effet, que,

si la journée du 18 avait abattu l'espoir des royalistes, la journée

du 19, avec ses décrets de déportation, avait relevé l'audace des

jacobins. Mais Talleyrand au pouvoir n'y regardait pas de si près; il

avait à gagner ses éperons; il était depuis quelques semaines

seulement à la tête du ministère des affaires étrangères, où il avait

remplacé Charles Delacroix, père de l'illustre Eugène. Aussitôt nommé,

il en avait fait part au général de l'armée d'Italie, il faut voir en

quels termes: ce sont ses premières avances, et elles sont d'une

vivacité, d'une grâce toute spirituelle et toute voltairienne. Qu'on

se rappelle Voltaire quand il s'adresse à des souverains:

_Au général Bonaparte._

«Paris, le 6 thermidor, an V (24 juillet 1797).

»J'ai l'honneur de vous annoncer, général, que le Directoire

exécutif m'a nommé ministre des relations extérieures.

»Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse

importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce que

votre gloire doit apporter de moyens et de facilités dans les

négociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire qui doit

tout aplanir.

»Je m'empresserai de vous faire parvenir toutes les vues que le

Directoire me chargera de vous transmettre, et la Renommée, qui

est votre organe ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui

apprendre la manière dont vous les aurez remplies.»

Voilà qui est bien débuté, et le courtisan dans le ministre ne se fait

pas attendre.

Ce sera de même qu'aussitôt la paix signée par le général à

Campo-Formio, bien que cette paix ne fût pas tout à fait conforme à ce

que le Directoire avait désiré et indiqué dans ses instructions

dernières, Talleyrand, oubliant qu'il est l'organe direct des

intentions du Directoire, et prenant sur lui le surcroît

d'enthousiasme, écrira:

«Paris, le 5 brumaire an VI (26 octobre 1797).

»Voilà donc la paix faite, et une paix à la Bonaparte. Recevez-en

mon compliment de cœur, mon général; les expressions manquent

pour vous dire tout ce qu'on voudrait en ce moment. Le Directoire

est content, le public enchanté. Tout est au mieux.

»On aura peut-être quelques criailleries d'Italiens; mais c'est

égal. Adieu, général pacificateur! Adieu: amitié, admiration,

respect, reconnaissance; on ne sait où s'arrêter dans cette

énumération.»

Il me semble encore une fois lire du Voltaire, dans sa lune de miel

avec le grand Frédéric.

Monsieur de Talleyrand · 第 1 / 8 段