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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
M. DE TALLEYRAND
CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
OUVRAGES DE C.-A. SAINTE-BEUVE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Format grand in-18
NOUVEAUX LUNDIS, 2e édition 13 vol.
PORTRAITS CONTEMPORAINS, nouvelle édition
corrigée et très-augmentée 5 --
ÉTUDE SUR VIRGILE, nouvelle édition 1 --
CHATEAUBRIAND ET SON GROUPE LITTÉRAIRE
SOUS L'EMPIRE, nouvelle édition 2 --
P.-J. PROUDHON 1 --
LE GÉNÉRAL JOMINI, 2e édition 1 --
M. DE TALLEYRAND 1 --
POÉSIES COMPLÈTES
Nouvelle édition revue et très-augmentée
DEUX BEAUX VOLUMES IN-8º
CHATILLON-SUR-SEINE.--IMPRIMERIE E. CORNILLAC
MONSIEUR
DE TALLEYRAND
PAR
C.-A. SAINTE-BEUVE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
[Illustration: M · L]
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1870
Droits de traduction et de reproduction réservés
M. DE TALLEYRAND
I
Écrire la vie de M. de Talleyrand n'est guère chose possible, et je ne
crois pas que la publication de ses Mémoires tant désirés et tant
ajournés, si elle se fait jamais, y aide beaucoup. Acteur consommé, M.
de Talleyrand, plus encore qu'aucun autre auteur de Mémoires, aura
écrit pour colorer sa vie, non pour la révéler; s'il avait l'à-propos
en tout et savait ce qu'il faut dire, il savait encore mieux ce qu'il
faut taire. Les rares privilégiés qui ont entendu quelques parties de
ces fameux Mémoires ont paru surtout enchantés et ravis d'un récit de
première communion (la première communion de M. de Talleyrand!) et de
ses premières amours de séminaire: ce sont là en France de charmantes
amorces, et qui prennent tout lecteur par son faible. Ce maître
accompli en l'art de séduire et de plaire aura certes bien su ce qu'il
faisait en triomphant de sa paresse pour écrire. Mais ce n'est point
la vie de M. de Talleyrand que sir Henry Bulwer a eu dessein de
retracer[1]; il a choisi exclusivement l'homme public, et chez
celui-ci les principaux moments, et pas tous ces moments encore au
même degré. Il s'était proposé pour étude un certain nombre de
personnages qu'il appelle représentatifs d'une idée, d'une doctrine
ou d'une forme de caractère, et M. de Talleyrand tout le premier lui a
paru un de ces types les plus curieux. Envisagé à ce point de vue,
l'essai de sir Henry Bulwer, sans être complet, est tout à fait digne
de l'homme d'État distingué qui l'a écrit, et il est piquant, pour
nous Français, autant qu'instructif, de voir des événements et des
hommes avec lesquels nous sommes familiers, jugés dans un esprit élevé
et indépendant, par un étranger, qui d'ailleurs connaît si bien la
France et qui, de tout temps, en a beaucoup aimé le séjour et la
société, sinon les gouvernements et la politique.
[1] _Essai sur Talleyrand_, par sir Henry Lytton Bulwer, ancien
ambassadeur. Traduit de l'anglais par G. Perrot.
Né le 2 février 1754 en plein dix-huitième siècle, d'une des plus
vieilles familles de la monarchie, fils aîné d'un père au service et
d'une mère attachée à la cour, Charles-Maurice de Talleyrand,
entièrement négligé de ses parents dès sa naissance et qui, disait-il,
«n'avait jamais couché sous le même toit que ses père et mère»,
éprouva au berceau un accident qui le rendit boiteux. Disgracié dès
lors, jugé impropre au service militaire et à la vie active, sa
famille le traita en cadet, le destitua formellement de son droit de
primogéniture, et le condamna à l'état ecclésiastique. Après ses
études faites au collége d'Harcourt, il entra au séminaire de
Saint-Sulpice, et se distingua dans les exercices de théologie.
Plus de soixante ans après, au terme de sa carrière, M. de Talleyrand,
adressant à l'Académie des sciences morales et politiques l'éloge de
Reinhard, prenait plaisir à remarquer que l'étude de la théologie,
par la force et la souplesse de raisonnement, par la dextérité qu'elle
donnait à la pensée, préparait très-bien à la diplomatie; c'en était
comme le prélude et l'escrime; et il citait à l'appui maint exemple
illustre de cardinaux et de gens d'Église qui avaient été d'habiles
négociateurs. On aurait pu croire vraiment, à l'entendre parler de la
sorte, que son apprentissage de Sorbonne avait été aussi le début le
plus naturel et le mieux approprié à sa future carrière.
Il n'est pas moins vrai que le jeune _abbé malgré lui_, fier et
délicat comme il était, dut ressentir avec amertume l'injustice des
siens: quoique d'un rang si distingué, il entrait dans le monde sous
l'impression d'un passe-droit cruel dont il eut à dévorer l'affront;
il se dit tout bas qu'il saurait se venger du sort et fixer hautement
sa place, armé de cette force qu'il portait en lui-même, et qui déjà
devenait à cette heure la première des puissances,--l'esprit.
Si la théologie avait pu être en passant une bonne école de
dialectique, il faut convenir encore que cette nécessité où il se vit
aussitôt de remplir des fonctions sacrées, sans être plus croyant que
l'abbé de Gondi; que cette longue habitude imposée durant les belles
années de la jeunesse d'exercer un ministère révéré et de célébrer les
divins mystères avec l'âme la moins ecclésiastique qui fut jamais,
était la plus propre à rompre cette âme à l'une ou l'autre de ces deux
choses également funestes, l'hypocrisie ou le scandale. Déplorable
régime, malsain en tous sens! Le cœur, pour peu qu'il y soit
disposé, y contracte une corruption profonde.
Le goût peut n'en point souffrir, il peut même s'y raffiner et s'y
aiguiser, et on le vit bien pour l'abbé de Périgord. On raconte que ce
fut par un bon mot qu'il rompit pour la première fois la glace, et
qu'il força l'entrée de la carrière. Il était au cercle de Mme du
Barry: les habitués y racontaient tout haut leurs bonnes fortunes; le
jeune abbé de vingt ans, très-élégant sous son petit collet, «avec une
figure qui sans être belle était singulièrement attrayante et une
physionomie tout à la fois douce, impudente et spirituelle», gardait
le silence. «Et vous, vous ne dites rien, monsieur l'abbé? lui demanda
la favorite.--Hélas! madame, je faisais une réflexion bien triste.--Et
laquelle?--Ah! madame, c'est que Paris est une ville dans laquelle il
est bien plus aisé d'avoir des femmes que des abbayes.» Le mot, répété
à Louis XV par la favorite, aurait valu à l'abbé de Périgord son
premier bénéfice. L'anecdote est digne d'être vraie, et la porte
d'entrée était bien choisie.
Cette première existence de l'abbé de Périgord, homme de plaisir en
même temps qu'agent général du clergé, et qui, à la veille de la
convocation des états généraux, venait d'obtenir l'évêché d'Autun,
n'est que très-rapidement esquissée et à grands traits par sir Henry
Bulwer, qui est pressé d'arriver à l'homme public. On voit pourtant
quelle était l'opinion que s'étaient déjà formée du personnage ceux
qui l'avaient observé de près; et, dans la _Galerie des états
généraux_, dans cette première et fine série de profils
parlementaires dont le la Bruyère anonyme était Laclos, à côté d'un
portrait de la Fayette, retracé dans son attitude et sa pose vertueuse
sous le nom de _Philarète_, on lisait celui de M. de Talleyrand sous
le nom d'_Amène_; c'est d'un parfait contraste.
«_Amène_ a ces formes enchanteresses qui embellissent même la
vertu. Le premier instrument de ses succès est un excellent
esprit. Jugeant les hommes avec indulgence, les événements avec
sang-froid, il a cette modération, le vrai caractère du sage...
»_Amène_ ne songe pas à élever en un jour l'édifice d'une grande
réputation: parvenue à un haut degré, elle va toujours en
décroissant, et sa chute entraîne le bonheur, la paix; mais _il
arrivera à tout_, parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent
en foule à celui qui ne violente pas la fortune. Chaque grade
sera marqué par le développement d'un talent, et, allant ainsi
de succès en succès, il réunira cet ensemble de suffrages qui
appellent un homme à toutes les grandes places qui vaquent.
»L'envie, qui rarement avoue un mérite complet, a répondu
qu'_Amène_ manquait de cette force qui brise les difficultés
nécessaires pour triompher des obstacles semés sur la route de
quiconque agit pour le bien public. Je demanderai d'abord si l'on
n'abuse pas de ce mot: _avoir du caractère_, et si cette force,
qui a je ne sais quoi d'imposant, réalise beaucoup pour le
bonheur du monde. Supposant même que, dans des moments de crise,
elle ait triomphé des résolutions, est-ce toujours un bien?... Je
m'arrête; quelques lecteurs croiraient peut-être que je confonds
la fermeté, la tenue, la constance avec la chaleur,
l'enthousiasme, la fougue: _Amène cède aux circonstances_, à la
raison, et croit pouvoir _offrir quelques sacrifices à la paix_,
sans descendre des principes dont il fait la base de sa morale et
de sa conduite....»
La morale d'_Amène_, pas plus que celle de Laclos, gardons-nous d'en
trop parler! Mais le portrait est d'un fin observateur, et sir Henry a
eu raison d'y souligner quelques traits d'une sagacité qu'on dirait
prophétique.
Le rôle de M. de Talleyrand à l'Assemblée constituante est
parfaitement étudié et présenté par l'écrivain anglais, et je dirai
même que c'est la partie la plus complète et la plus satisfaisante de
son livre: le résultat de cet exposé fait beaucoup d'honneur à M. de
Talleyrand. Dès le début, nommé membre de l'Assemblée par le clergé de
son diocèse, il donne son programme dans un discours remarquable, tout
pratique, où, sans se jeter dans le vague des théories, il résume les
principales réformes et les améliorations qu'il estime nécessaires, et
qui ont été depuis en partie gagnées définitivement et conquises, en
partie aussi outre-passées ou reperdues. Sir Henry Bulwer estime que
ce programme, datant de l'aurore de 89, et qui n'était d'ailleurs
nullement particulier à M. de Talleyrand, s'il était complétement
réalisé, serait encore aujourd'hui pour la France le plus raisonnable
et le plus sûr des régimes. En lui laissant la responsabilité de cette
opinion, il reste bien avéré que l'évêque d'Autun se montrait dès le
premier jour un des plus éclairés et des plus perspicaces esprits de
son époque.
M. de Talleyrand fut à l'Assemblée le principal agent et l'organe de
la motion qui avait pour objet la vente des biens du clergé au profit
de la nation. Membre lui-même du haut clergé, il faisait bon marché de
son ordre et donnait résolûment la main au tiers état. Pozzo di
Borgo, jaloux de Talleyrand, dont il était le rival d'esprit et
d'influence, disait de lui: «Cet homme s'est fait grand en se rangeant
toujours parmi les petits, et en aidant ceux qui avaient le plus
besoin de lui.» Le résultat étant louable, on ne pouvait lui en
vouloir ici que la tactique fût habile. Sa motion d'ailleurs, dans son
principe, était accompagnée de certaines conditions atténuantes et de
dédommagements pour les individus. Sir Henry Bulwer a discuté cet acte
capital de l'évêque d'Autun avec bien de l'impartialité, et, après
l'avoir exposé dans tous les sens, il ajoute: «Mais il arriva alors,
comme cela se voit souvent quand la passion et la prudence s'unissent
pour quelque grande entreprise, que la partie du plan qui était
l'œuvre de la passion fut réalisée complétement et d'un seul coup,
tandis que celle qui s'inspirait de la prudence fut transformée et
gâtée dans l'exécution.»
Cette motion et l'importance qu'elle conférait à son auteur auraient
très-probablement porté l'évêque d'Autun à un poste dans le ministère,
si les plans de Mirabeau avaient prévalu. Mais était-ce bien la place
de ministre des finances qui lui convenait le mieux, comme semble
l'indiquer une note trouvée dans les papiers de Mirabeau? Il est
permis d'en douter: c'eût été mettre Tantale à même du Pactole. Quoi
qu'il en soit, la part considérable que M. de Talleyrand avait prise
non-seulement aux actes du clergé, ou concernant le clergé, mais
encore aux importantes questions de finance et aux travaux du comité
de Constitution, l'esprit de décision et de vigueur dont il avait fait
preuve, non moins que le tour habile et mesuré de sa parole, le
désignèrent au choix de l'Assemblée pour être son organe dans le
manifeste ou compte rendu de sa conduite, qu'elle jugea à propos
d'adresser à la nation en février 1790. Ce manifeste valut à son
auteur d'être élu aussitôt président de l'Assemblée, honneur
très-recherché et que n'obtint que très-tard Mirabeau.
A voir ce rôle si actif de M. de Talleyrand à l'Assemblée
constituante, le biographe moraliste est amené à se poser une
question: le Talleyrand de cette époque, à cet âge de trente-cinq ou
trente-six ans, dans toute l'activité et tout l'entrain de sa première
ambition, était-il bien le même que celui qu'on a vu plus tard
nonchalant, négligent à l'excès, ayant ses faiseurs, se contentant de
donner à ce qu'il inspirait le tour et le ton, et à y mettre son
cachet?--Évidemment non. Avec le même fonds intérieur, il dut y avoir
des différences; l'intérêt l'aiguillonnait: il n'était pas tout à fait
le même homme avant sa fortune faite qu'après. Je me le figure bien
plus vif alors; il payait davantage de sa personne; il se souciait de
l'opinion. On en a une singulière preuve dans la lettre qu'il écrivit
aux journaux (8 février 1791), lorsque, après avoir déclaré qu'il
n'avait aucune prétention à l'évêché de Paris devenu vacant, il crut
devoir se justifier ou s'excuser d'avoir gagné de grosses sommes au
jeu:
«Maintenant, disait-il, que la crainte de me voir élever à la
dignité d'évêque de Paris est dissipée, on me croira sans doute.
Voici l'exacte vérité: j'ai gagné, dans l'espace de deux mois,
non dans des maisons de jeu, mais dans la société et au Club des
Échecs, regardé presque en tout temps, par la nature même de ses
institutions, comme une maison particulière, environ 30,000
francs. Je rétablis ici l'exactitude des faits, sans avoir
l'intention de les justifier. Le goût du jeu s'est répandu d'une
manière même importune dans la société. Je ne l'aimai jamais, et
je me reproche d'autant plus de n'avoir pas assez résisté à cette
séduction; je me blâme comme particulier, et encore plus comme
législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi
sévères que ses principes, qu'un peuple régénéré doit reconquérir
toute la sévérité de la morale, et que la surveillance de
l'Assemblée nationale doit se porter sur ces excès nuisibles à la
société, en ce qu'ils contribuent à cette inégalité de fortune
que les lois doivent tâcher de prévenir par tous les moyens qui
ne blessent pas l'éternel fondement de la justice sociale, le
respect de la propriété. Je me condamne donc, et je me fais un
devoir de l'avouer; car, depuis que le règne de la vérité est
arrivé, en renonçant à l'impossible honneur de n'avoir aucun
tort, le moyen le plus honnête de réparer ses erreurs est d'avoir
le courage de les reconnaître[2].»
[2] Je donne ces textes d'après la traduction, en regrettant que
les passages cités ne paraissent nous revenir qu'à travers
l'anglais: rien n'eût été plus simple que de réintroduire à ces
endroits le texte français original.
Voilà un Talleyrand bien humble, bien exemplaire, bien soucieux du
qu'en dira-t-on. Il ressemble bien peu à ce Talleyrand de la fin, qui
affectait le dédain de l'opinion, et qui, se rencontrant avec le
général Lamarque, un jour que celui-ci avait écrit aux journaux pour
quelque explication de sa conduite, l'apostrophait froidement par ce
mot: «Général, je vous croyais de l'esprit.» Il y a loin de là au
Talleyrand contrit faisant son _mea culpa_ public d'avoir gagné
trente mille francs au jeu.
Mais il y a bien autre chose: à la fête de la Fédération, pour
l'anniversaire du 14 juillet (1790), ce fut M. de Talleyrand qui, en
qualité d'évêque officiant et ayant l'abbé Louis pour sous-diacre,
célébra solennellement la messe au Champ de Mars sur l'autel de la
Patrie, et qui eut à bénir l'étendard rajeuni de la France. On souffre
d'une semblable parodie. Religion à part, l'honnêteté se révolte. Je
laisse les paroles indignes et cyniques qui passent pour avoir été
échangées à l'autel même, et que le souffle de l'impure légende a
portées jusqu'à nous; mais j'ose dire que ce n'est point impunément
qu'une Constitution nouvelle, fût-elle la meilleure, s'inaugure devant
tout un peuple par une momerie ou un sacrilége. Tout le vice du
dix-huitième siècle est là: il y avait dès le premier jour un ver au
cœur du fruit.
Qu'est-ce à dire quand il fut question peu après de consacrer les
membres du nouveau clergé constitutionnel, les premiers évêques? Il
fallait trois évêques pour consommer ce sacre. Des deux associés de
l'évêque d'Autun, l'un au moins hésita jusqu'au dernier moment.
Talleyrand, à la veille de la cérémonie, avait vu Gobel, évêque de
Lydda, le moins hésitant des deux, qui lui dit que leur collègue
Miroudot, évêque de Babylone (les noms mêmes prêtent à la farce),
était bien ébranlé. Sur quoi, Talleyrand sans marchander se rend chez
l'évêque de Babylone, et lui fait une fausse confidence: il lui dit
que leur confrère Gobel est lui-même sur le point de les abandonner,
que pour lui il sait trop à quoi cela les expose; que sa résolution
est prise, et qu'au lieu de risquer d'être lapidé par la populace, il
aime encore mieux se tuer lui-même si l'un des deux vient à le lâcher.
Et en même temps, il tournait nonchalamment entre ses doigts un petit
pistolet qu'il avait tiré de sa poche comme par mégarde, et dont il
promettait bien de se servir. Le joujou fit son effet; une peur chassa
l'autre, et les deux coopérateurs furent à leur poste. On voit que
l'évêque d'Autun savait, lui aussi, jouer, quand il le fallait, du
_bréviaire_ du coadjuteur ou des _burettes_ de l'abbé Maury.
Talleyrand dans le temps même s'égayait fort de cette anecdote et en
régalait ses amis. Dumont (de Genève) la tenait de sa bouche, et il
l'a racontée dans ses _Souvenirs_. Mais, encore une fois, à quelque
point de vue qu'on se place, tout cela n'est pas très-beau[3].
[3] En racontant l'historiette de cette façon bouffonne aux
dépens des autres, Talleyrand ne disait que la moitié de la
vérité. Il avait eu peur lui-même, peur non pas du côté de la
populace, mais du côté du clergé. Il faut lire là-dessus
l'Américain Gouverneur-Morris, qui est bon à consulter en plus
d'un endroit de son journal sur l'évêque d'Autun, et notamment
ici: «24 février 1791. A midi, je me promène jusqu'à ce que je
sois fatigué; ensuite je vais au Louvre pour y dîner. Madame (_de
Flahault_) est au lit, malade. En rentrant chez elle hier soir,
elle a trouvé sous enveloppe le testament de _son évêque_, qui la
fait son héritière. Elle juge de quelques mots qu'il a laissé
échapper dans sa dernière conversation avec elle, qu'il est
question pour lui de mourir; aussi a-t-elle passé la nuit dans
une grande agitation et dans les larmes. M. de Sainte-Foix,
qu'elle a fait réveiller à quatre heures du matin, n'a pu trouver
l'évêque, celui-ci ayant couché hors de son domicile et près
d'une église où il devait, ce jour-là même, consacrer deux
évêques nouvellement élus. On finit par apprendre qu'ayant reçu
des menaces de mort réitérées, M. de Talleyrand avait craint que
le clergé ne le fît assassiner ce jour-là, et qu'il avait écrit
cette lettre, mais en donnant des ordres pour qu'elle ne fût
remise que dans la soirée, ayant l'intention de la reprendre s'il
vivait encore avant la fin du jour, ce que son trouble lui aura
fait oublier.» (_Mémorial_ de Gouverneur-Morris, tom. I, p. 308.)
M. de Talleyrand, sommé peu après par le pape de revenir à
résipiscence sous peine d'excommunication (et il faut convenir qu'il
ne l'avait pas volé), se le tint pour dit, et quitta décidément
l'Église pour embrasser la vie séculière. C'est ce qu'il pouvait faire
de mieux, et il avait déjà beaucoup trop attendu.
On a besoin de l'éloignement et de ne considérer avec sir Henry Bulwer
que les principaux actes de la ligne politique de M. de Talleyrand à
cette époque, pour rendre la justice qui est due à sa netteté de vues
et à sa clairvoyance. On s'est souvent demandé ce qu'aurait été
Voltaire à la Révolution, et quelquefois on a tranché cette question
bien à la légère. Voltaire--et j'entends le Voltaire du fond, de la
_pensée de derrière_, tout ce qu'il y avait d'éclairé et de
prophétique dans Voltaire,--eût été pour la Révolution, et je ne crois
pas être loin du vrai en répondant: Talleyrand à l'Assemblée
constituante, c'est assez bien Voltaire en 89, un Voltaire moins
irritable et sans les impatiences; mais aussi Voltaire avait de plus
le feu sacré. Talleyrand, s'il l'avait jamais eu, l'avait perdu de
bien bonne heure: il n'avait gardé que le bon sens parfait et fin,
mais aussi un bon sens égal, imperturbable.
Au moment où l'Assemblée nationale allait se séparer (septembre 1791),
Talleyrand soumettait à l'attention de ses collègues un rapport et
presque un livre sur un vaste plan d'instruction publique, ayant à sa
base l'école communale, et à son sommet l'Institut. La lecture, qui
remplit plus d'une séance, fut entendue jusqu'au bout avec la plus
grande faveur. Marie-Joseph Chénier n'a pas craint d'appeler cet
ouvrage «un monument de gloire littéraire où tous les charmes du style
embellissent les idées philosophiques». Il ne se pouvait de plus digne
testament de cette féconde et illustre législature.
Sir Henry Bulwer a résumé en des termes judicieux et élevés le côté
apparent et lumineux du rôle de Talleyrand pendant cette première
période de sa carrière publique:
«Dans cette assemblée, dit-il, M. de Talleyrand fut le personnage
le plus important après Mirabeau, comme il fut plus tard, sous le
régime impérial, le personnage le plus remarquable après
Napoléon... Toutefois, la réputation qu'il acquit à juste titre
dans ces temps violents et agités ne fut pas d'un caractère
violent ni marqué de turbulence. Membre des deux clubs fameux de
l'époque (les Jacobins et les Feuillants), il les fréquentait de
temps à autre, non pour se mêler à leurs débats, mais pour faire
la connaissance de ceux qui y prenaient part, et pouvoir les
influencer. Dans l'Assemblée nationale, il avait toujours été
avec les plus modérés qui pouvaient espérer et qui ne
désavouaient pas la Révolution.
»... Aucun sentiment personnel ne troubla sa ligne de conduite;
elle ne fut jamais marquée par des préventions de cette nature,
sans qu'on puisse dire qu'elle ait non plus jamais resplendi de
l'éclat d'une éloquence extraordinaire. Son influence vint de ce
qu'il proposa des mesures importantes et raisonnables au moment
opportun, et cela dans un langage singulièrement clair et
élégant; ce qu'avait d'élevé sa situation sociale ajoutait encore
à l'effet de sa conduite et de son intervention.
»... Il avouait qu'il désirait une monarchie constitutionnelle,
et qu'il était disposé à faire tout ce qu'il pouvait pour en
obtenir une; mais il ne dit jamais qu'il se sacrifierait à cette
idée, s'il devenait évident qu'elle ne pouvait pas triompher.»
D'autres ont assez montré et montreront l'envers de l'homme: c'est ici
un Talleyrand vu par l'_endroit_.
L'Assemblée une fois séparée, et ceux qui en avaient été membres se
voyant exclus de toute action législative, Talleyrand ne jugea point
à propos de rester dans l'atmosphère agitée de Paris: il partit pour
Londres avec son ami Biron, ambassadeur, en janvier 1792. Ce n'était
point un simple voyage d'observation: il avait bien aussi une mission
confidentielle, mais il ne réussit ni auprès du ministère, ni même
dans la haute société, tant la prévention contre la France était
forte. Dumont, qui le vit beaucoup à ce moment, nous l'a peint au
physique et au moral avec vérité:
«Je ne sais s'il n'avait pas un peu trop l'ambition d'imposer par
un air de réserve et de profondeur. Son premier abord en général
était très-froid; il parlait très-peu, il écoutait avec une
grande attention; sa physionomie, dont les traits étaient un peu
gonflés, semblait annoncer de la mollesse, et une voix mâle et
grave paraissait contraster avec cette physionomie. Il se tenait
à distance et ne s'exposait point. Les Anglais, qui n'ont que des
préventions générales sur le caractère des Français, ne
trouvaient en lui ni la vivacité, ni la familiarité, ni
l'indiscrétion, ni la gaieté nationale. Une manière sentencieuse,
une politesse froide, un air d'examen, voilà ce qui formait une
défense autour de lui dans son rôle diplomatique.»
Mais dans l'intérieur et l'intimité le masque tombait ou avait l'air
de tomber tout à fait: il était alors charmant, familier, d'une grâce
caressante, aux petits soins pour plaire, «se faisant amusant pour
être amusé». Son goût le plus vif semblait être celui de la
conversation avec des esprits faits pour l'entendre, et il aimait à la
prolonger jusque bien avant dans la nuit. Dumont, qui fit avec lui le
voyage de retour en France, nous a dit combien il était délicieux
«dans le petit espace carré d'une voiture».
Revenu à Paris et ne trouvant plus son ami Narbonne dans le ministère,
Talleyrand, qui n'en était pas à une liaison près, s'arrangea avec la
Gironde, avec Dumouriez, et il retourna de nouveau à Londres, toujours
chargé d'une mission, à côté de Chauvelin, ambassadeur, et comme pour
le seconder (mai 1702). Il s'agissait, à la veille d'une guerre
continentale, de se ménager la neutralité de l'Angleterre. Les
négociateurs trouvèrent partout méfiance et sourde oreille: on ne
traite pas avec un trône qui s'écroule. Talleyrand, rappelé à Paris
avant le 10 août, en repartit avec un passe-port de Danton: en quelle
qualité et dans quelles vues?
M. de Talleyrand a longtemps nié être venu cette fois à Londres pour
un autre motif que celui d'échapper aux périls qu'il courait en
France: ce qui n'empêcha point qu'il ne reçût l'ordre de quitter
l'Angleterre en janvier 1794, parce qu'on l'y considérait comme un
hôte dangereux[4]. Quel put être le motif de cette rigueur, et
pourquoi fut-il un des rares Français auxquels on crut devoir
appliquer en ce temps-là l'_alien-bill_? Cela prouve du moins qu'il
n'était guère en odeur de vertu. Il écrivit à cette date à lord
Grenville une lettre justificative, où il protestait de l'innocence de
ses intentions et de ses démarches:
«Je suis venu en Angleterre, disait-il, jouir de la paix et de la
sûreté personnelle à l'abri d'une Constitution protectrice de la
liberté et de la propriété. J'y existe, comme je l'ai toujours
été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de
parti, et _n'ayant pas plus à redouter devant les hommes justes
la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la
connaissance d'une seule de mes actions_...»
[4] Voir le _Journal et Lettres_ de Mme Darblay, tom. VI, p. 14
et suiv., édit. de 1854.
Sa réclamation étant restée vaine, il s'embarqua en ce temps pour les
États-Unis. Mais, vingt mois plus tard, quand il y eut jour à rentrer
en France, Marie-Joseph Chénier, à l'instigation de Mme de Staël[5],
sollicita de la Convention le rappel de Talleyrand, et il le fit en
ces termes:
«Nos divers ministères à Londres attestent la bonne conduite
qu'il a tenue et les services qu'il a rendus. J'ai entre les
mains un mémoire dont on a pu trouver un double dans les papiers
de Danton. Ce mémoire, daté du 25 novembre 1792, prouve qu'il
s'occupait à consolider la République lorsque, sans rapport
préalable, on l'a décrété d'accusation...»
[5] Talleyrand écrivait d'Amérique à Mme de Staël, pour activer
sa bienveillance: «Si je reste encore un an ici, j'y meurs.»--Mme
de Genlis, dans ses _Mémoires_ (tom. V, p. 54), cite en entier
une lettre agréable, mais probablement retouchée en quelques
points par la femme de lettres qui aimait à émousser toute
expression vive ou trop naturelle.
De son côté, Talleyrand lui-même, dans des _Éclaircissements_ publiés
en l'an VII, avant sa sortie du ministère, voulant se laver de
l'accusation d'avoir émigré, s'autorisait de la mission qui lui avait
été confiée au début de la République:
«Je fus envoyé à Londres, disait-il, pour la deuxième fois le 7
septembre 1792 par le Conseil exécutif provisoire. J'ai en
original le passe-port qui me fut délivré par le Conseil et qui
est signé des six membres, Lebrun, _Danton_, etc. Il a été mis
sous les yeux de la Convention au moment où elle daigna s'occuper
de moi, et je le montrerai à quiconque désirera la voir. Ce
passe-port est conçu en ces termes: _Laissez passer Ch.-Maurice
Talleyrand allant à Londres par nos ordres_... Ainsi j'étais
sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu
même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce
départ.»
Cependant, quarante ans après, dans son dernier séjour de Londres, et
dans toute sa gloire d'ambassadeur, il se plaisait à raconter comment
il aurait obtenu et presque escamoté ce passe-port de Danton par une
sorte de stratagème et en souriant d'une plaisanterie que ce
personnage redouté venait de faire sur le compte d'un autre
pétitionnaire. Talleyrand excellait ainsi à donner le change à un
soupçon sérieux par un trait amusant.
Tous ces dits et contredits où l'on perd le fil ont inquiété sir Henry
Bulwer, qui a pris le soin de les rapprocher et de les discuter:
«Comment concilier, se demande-t-il, la déclaration formelle de
Chénier avec les solennelles protestations de M. de Talleyrand à
lord Grenville?--Comment M. de Talleyrand avait-il pu écrire des
mémoires à Danton et cependant être venu en Angleterre,
simplement _dans le dessein d'y chercher le repos_?...»
Comment? comment?... Eh! mon Dieu! c'est se donner bien de la peine
pour essayer de concilier ce qui est si simple et si bien dans la
nature du personnage. Que conclure en effet de tout cela? Une seule
chose que la politesse défend de dire des gens, si ce n'est après leur
mort; c'est que M. de Talleyrand a menti; et, dès qu'il y avait le
moindre intérêt, il était coutumier de mentir.
Un mensonge ainsi avéré en représente des milliers d'autres. Aussi
lord Grenville avait-il traité Talleyrand d'homme «profond et
dangereux», et un autre lord Granville avait un mot énergique et bien
anglais pour définir celui dont les dehors gracieux ou imposants
recouvraient tant de secrètes laideurs: «C'est un bas de soie rempli
de boue.» Telle est du moins la traduction (encore trop polie,
m'assure-t-on) qu'a donnée de ce mot M. de Chateaubriand[6].
[6] Je crois bien qu'ici j'ai trop prêté à la patrie de Swift, et
qu'il faut revendiquer le mot pour nous, un mot de soldat et à la
Cambronne. Selon les uns, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant
Talleyrand dans son costume de cour et faisant belle jambe,
autant qu'il le pouvait, aurait dit: «Dans de si beaux bas de
soie, f..... de la m....!» Mais, selon une autre version qui
m'est affirmée, le général Bertrand, racontant une scène terrible
dont il avait été témoin, et dans laquelle Napoléon lança à
Talleyrand les plus sanglants reproches, ajoutait que les
derniers mots de cette explosion furent: «Tenez, monsieur, vous
n'êtes que de la m.... dans un bas de soie.» Le mot, sous cette
dernière forme, sent tout à fait sa vérité.
Nous reviendrons prochainement, guidé toujours par sir Henry Bulwer,
mais un peu moins indulgent que lui, sur cette vie et ce personnage à
triple et quadruple fond.
II
Le devoir de la critique dans tout sujet est avant tout de l'envisager
sans parti pris, de se tenir exempte de préventions, fussent-elles des
mieux fondées, et de ne pas sacrifier davantage à celles de ses
lecteurs. M. de Talleyrand est un sujet des plus compliqués; il y
avait plusieurs hommes en lui: il importe de les voir, de les
entrevoir du moins, et de les indiquer. Sir Henry Bulwer, homme d'État
et étranger, moins choqué que nous de certains côtés qui ont laissé
de tristes empreintes dans nos souvenirs et dans notre histoire, a
jugé utile et intéressant, après étude, de dégager tout ce qu'il y
avait de lumières et de bon esprit politique dans le personnage qui
est resté plus généralement célèbre par ses bons mots et par ses
roueries: «L'idée que j'avais, dit-il, c'était de montrer le côté
sérieux et sensé du caractère de cet homme du dix-huitième siècle,
sans faire du tort à son esprit ou trop louer son honnêteté.» Il a
complétement réussi à ce qu'il voulait, et son Essai, à cet égard,
bien que manquant un peu de précision et ne fouillant pas assez les
coins obscurs, est un service historique: il y aura profit pour tous
les esprits réfléchis à le lire.
Mais, en regard et à côté, il est indispensable d'avoir sur sa table
le terrible article _Talleyrand_, de la _Biographie Michaud_, article
qui est tout un volume, et qui constitue la base la plus formidable
d'accusation, le réquisitoire historique permanent contre l'ancien
évêque d'Autun. Il y règne un esprit de dénigrement et de haine, c'est
évident; mais l'enquête, préparée de longue main, grossie de toutes
les informations successives et collectives, a été serrée de près.
Je reprends le personnage où je l'ai laissé[7]. Talleyrand est donc
rentré en France sous le Directoire; l'ancien constituant a été
amnistié, et mieux qu'amnistié; mais, du moment qu'il a remis le pied
dans Paris, ce n'est pas pour y rester observateur passif et
insignifiant: partout où il est, il renoue ses fils, il trame, il
intrigue; il faut qu'il soit du pouvoir, et il en sera.
[7] J'ai dit, après beaucoup d'autres, que c'était par suite d'un
accident et dès sa première enfance que M. de Talleyrand était
boiteux; mais la vérité en tout, avec de tels hommes, est
difficile à savoir. D'après le témoignage d'un abbé-comte de
l'ancien régime, cousin de M. de Talleyrand et qui avait été de
ses camarades et collègues à Saint-Sulpice, à Reims et ailleurs,
il paraîtrait qu'il était pied bot et qu'il y avait toujours eu
un pied bot dans la famille. Ceci même expliquerait qu'on en eût
fait mystère.
A ne voir que les dehors, sa rentrée est la plus digne et la mieux
séante: c'est une rentrée littéraire. Pour les politiques en
disponibilité, la littérature, quand elle n'est pas une consolation,
est un moyen. Talleyrand ne crut pouvoir mieux remplir son apparence
de loisir, dans les mois qui précédèrent le 18 fructidor, et payer
plus gracieusement sa bienvenue que par son assiduité à l'Institut
national, dont on l'avait nommé membre dès l'origine et en y marquant
sa présence par deux Mémoires: l'un tout plein de souvenirs et de
considérations intéressantes sur les relations commerciales des
États-Unis avec l'Angleterre, l'autre tout plein de vues, de
prévisions et même de pronostics, sur les avantages à retirer d'un
nouveau régime de colonisation, et sur l'esprit qu'il y faudrait
apporter.
On a beaucoup dit que M. de Talleyrand ne faisait point lui-même les
écrits qu'il signait, que c'était tantôt Panchaud pour les finances,
des Renaudes pour l'instruction publique, d'Hauterive ou La
Besnardière pour la politique, qui étaient ses rédacteurs. En
convenant qu'il doit y avoir du vrai, gardons-nous pourtant de nous
faire un Talleyrand plus paresseux et moins lui-même qu'il ne
l'était: il me paraît, à moi, tout à fait certain que les deux
mémoires lus à l'Institut en l'an V, si pleins de hautes vues finement
exprimées, sont et ne peuvent être que du même esprit, j'allais dire
de la même plume qui, plus de quarante ans après, dans un discours
académique final, dans l'_Éloge de Reinhard_, traçait le triple
portrait idéal du parfait ministre des affaires étrangères, du parfait
directeur ou chef de division, du parfait consul: et cette plume ne
peut être que celle de M. de Talleyrand, quand il se soignait et se
châtiait.
Et comment ne serait-ce point M. de Talleyrand qui, après avoir vu de
près l'Amérique, l'avoir observée si peu d'années après son
déchirement d'avec la mère-patrie, et l'avoir, non sans étonnement,
retrouvée tout anglaise, sinon d'affection, du moins d'habitudes,
d'inclinations et d'intérêts, aurait lui-même écrit ou dicté les
remarques suivantes:
«Quiconque a bien vu l'Amérique ne peut plus douter maintenant
que dans la plupart de ses habitudes elle ne soit restée
anglaise; que son ancien commerce avec l'Angleterre n'ait même
gagné de l'activité au lieu d'en perdre depuis l'époque de
l'indépendance, et que par conséquent l'indépendance, loin d'être
funeste à l'Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards
avantageuse.»
Appliquant ici le mode d'analyse en usage chez les idéologues et tout
à fait de mise à l'Institut en l'an III, il partait de ce principe que
«ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination et l'intérêt», et
que ces deux mobiles s'unissaient des deux parts pour rapprocher les
colons émancipés et leurs tyrans de la veille:
«Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que
les Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre; mais
il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un
peuple _dépassionné_; que la victoire et le temps ont amorti ses
haines, et que chez lui les inclinations se réduisent à de
simples habitudes: or, toutes ses habitudes le rapprochent de
l'Angleterre.
»L'identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait
trop méditer l'influence. Cette identité place entre les hommes
de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se
prendre l'un à l'autre et se reconnaître; ils se croiront
mutuellement chez eux quand ils voyageront l'un chez l'autre; ils
échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs
pensées et toute la discussion de leurs intérêts, tandis qu'une
barrière insurmontable est élevée entre les peuples de différent
langage qui ne peuvent prononcer un mot sans s'avertir qu'ils
n'appartiennent pas à la même patrie; entre qui toute
transmission de pensée est un travail pénible, et non une
jouissance; qui ne parviennent jamais à s'entendre parfaitement,
et pour qui le résultat de la conversation, après s'être fatigués
de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement
ridicules. Dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai
parcourues, je n'ai pas rencontré un seul Anglais qui ne se
trouvât Américain, pas un seul Français qui ne se trouvât
étranger.»
Après l'inclination et l'habitude, il relève l'intérêt, cet autre
mobile tout-puissant, surtout dans un pays nouveau où «la grande
affaire est incontestablement d'accroître sa fortune.» Et comment ne
seraient-elles point encore de Talleyrand, ces réflexions morales si
justement conçues, exprimées si nettement, sur l'égalité et la
multiplicité des cultes, dont il a été témoin, sur cet esprit de
religion qui, bien que sincère, est surtout un sentiment d'habitude
et qui se neutralise dans ses diversités mêmes, subordonné qu'il est
chez tous (sauf de rares exceptions) à l'ardeur dominante du moment, à
la poursuite des moyens d'accroître promptement son bien-être? Ce
seraient, si c'était le lieu, autant de morceaux excellents à
détacher.
Et sur ce climat qui n'est pas fait, et sur ce caractère américain,
qui ne l'est pas davantage, quel plus frappant et plus philosophique
tableau que celui-ci, trop pris sur nature, trop bien tracé et de main
de maître pour n'être pas rappelé ici, quand sur d'autres points nous
devons être si sévères!
«Que l'on considère ces cités populeuses d'Anglais, d'Allemands,
de Hollandais, d'Irlandais, et aussi d'habitants indigènes, ces
bourgades lointaines, si distantes les unes des autres; ces
vastes contrées incultes, traversées plutôt qu'habitées par des
hommes qui ne sont d'aucun pays: quel lien commun concevoir au
milieu de toutes ces disparités? C'est un spectacle neuf pour le
voyageur qui, partant d'une ville principale où l'état social est
perfectionné, traverse successivement tous les degrés de
civilisation et d'industrie qui vont toujours en s'affaiblissant,
jusqu'à ce qu'il arrive en très-peu de jours à la cabane informe
et grossière, construite de troncs d'arbres nouvellement abattus.
_Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique et vivante de
l'origine des peuples et des États_: on part de l'ensemble le
plus composé pour arriver aux éléments les plus simples; à chaque
journée, on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos
besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires; _il semble
que l'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de
l'esprit humain_. Si un tel spectacle attache fortement
l'imagination, _si l'on se plaît à retrouver dans la succession
de l'espace ce qui semble n'appartenir qu'à la succession des
temps_, il faut se résoudre à ne voir que très-peu de liens
sociaux, nul caractère commun parmi des hommes qui semblent si
peu appartenir à la même association.»
S'il ne semblait puéril et bien ingénu de prendre Talleyrand par le
côté littéraire, on aurait à noter encore ce qui suit immédiatement,
ces deux portraits de mœurs, _le bûcheron américain_, _le pêcheur
américain_. Talleyrand a observé les États-Unis comme Volney, et il
résume ce qu'il a vu avec plus de légèreté dans l'expression et autant
d'exactitude. Contentons-nous donc de dire désormais que, si la
plupart du temps, dans les écrits signés de son nom, Talleyrand
laissait la besogne et le gros ouvrage aux autres, il se réservait
dans les occasions et aux bons endroits la dernière touche et le
fini[8].
[8] Je dois une réparation à M. Georges Perrot, si connu par ses
travaux d'érudition, et qui a bien voulu se faire, cette fois,
simple traducteur. J'ai dit dans mon premier chapitre que je
regrettais qu'il n'eût point substitué le texte français original
à la traduction de l'anglais, pour certains passages cités de
Talleyrand. En effet, les phrases m'en avaient paru longues et
laborieuses. M. Perrot m'écrit pour répondre à mon reproche et me
rectifier. Il a bien réellement introduit le texte français
primitif; «mais, ajoute-t-il, c'est que M. de Talleyrand écrit
très-mal pour son compte, quand il n'a pas d'auxiliaire et de
secrétaire». Je ne suis pas aussi absolu, et je crois qu'il y a à
distinguer. Cela deviendra plus sensible lorsqu'on aura sous les
yeux les fameux Mémoires. J'ai vu, de la main de M. de Talleyrand
et de sa petite écriture ronde, le portrait qu'il s'était amusé à
faire d'une femme d'esprit de ses amies, pendant une séance du
Sénat et sur du papier sénatorial: c'est une page simple, nette
et d'un goût fin, comme tout ce qui venait directement de lui. Et
qu'on lise aussi dans le _Bibliophile français_ (no du 1er août
1868) deux lettres de Talleyrand dans sa jeunesse, du Talleyrand
d'avant la Révolution, d'avant l'épiscopat, adressées en 1787 à
son ami Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople: c'est
vif, court, agréable, aimable, en même temps qu'on y sent un
premier souffle de libéralisme sincère, un souci des intérêts
populaires qui semble, en vérité, venir du cœur autant que de
l'esprit. Les plus avancés eux-mêmes mettent du temps à se
corrompre.
L'autre mémoire _sur les avantages à retirer de colonies nouvelles
dans les circonstances présentes_ mériterait aussi une analyse: il se
rapporte particulièrement à l'état moral de la France d'alors, et il
est plein de vues sages ou même profondes. Il semble avoir été écrit
en prévision du 18 fructidor et des déportations prochaines: on n'ose
dire pourtant que la Guyane et Sinnamari aient en rien répondu à la
description des colonies nouvelles que proposait Talleyrand d'un air
de philanthropie, et en considération, disait-il, «de tant d'hommes
agités qui ont besoin de projets, de tant d'hommes malheureux qui ont
besoin d'espérances». Il y disait, encore, en vrai moraliste
politique:
«L'art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être
dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place
des mécontents est, à coup sûr, le plus difficile, et présenter à
leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se
prendre leurs pensées et leurs désirs, est, je crois, une des
solutions de cette difficulté sociale.»
Oui, mais à condition qu'on n'ira pas éblouir à tout hasard les
esprits, les leurrer par de vains mirages, et qu'une politique
hypocrite n'aura pas pour objet de se débarrasser, coûte que coûte,
des mécontents.
Je relève dans ce mémoire un heureux coup de crayon donné en passant,
et qui caractérise en beau M. de Choiseul:
«M. le duc de Choiseul, _un des hommes de notre siècle qui a eu
le plus d'avenir dans l'esprit_; qui déjà, en 1769, prévoyait la
séparation de l'Amérique d'avec l'Angleterre et craignait le
partage de la Pologne, cherchait dès cette époque à préparer par
des négociations la cession de l'Égypte à la France, pour se
trouver prêt à remplacer, par les mêmes productions et par un
commerce plus étendu, les colonies américaines le jour où elles
nous échapperaient...»
Voilà un éloge relevé par un joli mot: un joli mot, en France, a
toujours chance de l'emporter sur un jugement. On ne doit pas oublier
toutefois quelle légèreté M. de Choiseul apporta dans ces affaires
mêmes des colonies, et d'après quel «plan insensé» furent conduites
les expéditions aventureuses de la Guyane (1763-1767). Malouet, dans
ses Mémoires, nous en apprend assez long là-dessus. M. de Choiseul, en
fait de colonies, pouvait voir très-loin dans l'avenir; il regardait
très-peu dans le présent.
Mais c'est trop nous arrêter aux bagatelles de la porte. M. de
Talleyrand cependant s'est remué, il a intrigué, il a plu à Barras; il
est entré, par lui, dans le gouvernement. A-t-il poussé et coopéré
aussi activement qu'on l'a dit à toutes les mesures qui précédèrent et
suivirent le 18 fructidor? Quand on parlait devant lui de la
complicité de Mme de Staël, dans ce coup d'État: «Mme de Staël,
disait-il, a fait le 18, mais non pas le 19.» On sait, en effet, que,
si la journée du 18 avait abattu l'espoir des royalistes, la journée
du 19, avec ses décrets de déportation, avait relevé l'audace des
jacobins. Mais Talleyrand au pouvoir n'y regardait pas de si près; il
avait à gagner ses éperons; il était depuis quelques semaines
seulement à la tête du ministère des affaires étrangères, où il avait
remplacé Charles Delacroix, père de l'illustre Eugène. Aussitôt nommé,
il en avait fait part au général de l'armée d'Italie, il faut voir en
quels termes: ce sont ses premières avances, et elles sont d'une
vivacité, d'une grâce toute spirituelle et toute voltairienne. Qu'on
se rappelle Voltaire quand il s'adresse à des souverains:
_Au général Bonaparte._
«Paris, le 6 thermidor, an V (24 juillet 1797).
»J'ai l'honneur de vous annoncer, général, que le Directoire
exécutif m'a nommé ministre des relations extérieures.
»Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse
importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce que
votre gloire doit apporter de moyens et de facilités dans les
négociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire qui doit
tout aplanir.
»Je m'empresserai de vous faire parvenir toutes les vues que le
Directoire me chargera de vous transmettre, et la Renommée, qui
est votre organe ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui
apprendre la manière dont vous les aurez remplies.»
Voilà qui est bien débuté, et le courtisan dans le ministre ne se fait
pas attendre.
Ce sera de même qu'aussitôt la paix signée par le général à
Campo-Formio, bien que cette paix ne fût pas tout à fait conforme à ce
que le Directoire avait désiré et indiqué dans ses instructions
dernières, Talleyrand, oubliant qu'il est l'organe direct des
intentions du Directoire, et prenant sur lui le surcroît
d'enthousiasme, écrira:
«Paris, le 5 brumaire an VI (26 octobre 1797).
»Voilà donc la paix faite, et une paix à la Bonaparte. Recevez-en
mon compliment de cœur, mon général; les expressions manquent
pour vous dire tout ce qu'on voudrait en ce moment. Le Directoire
est content, le public enchanté. Tout est au mieux.
»On aura peut-être quelques criailleries d'Italiens; mais c'est
égal. Adieu, général pacificateur! Adieu: amitié, admiration,
respect, reconnaissance; on ne sait où s'arrêter dans cette
énumération.»
Il me semble encore une fois lire du Voltaire, dans sa lune de miel
avec le grand Frédéric.