et qu'elle n'aurait pas davantage. À cela, elle me répondit en me
passant la main sur la figure et en me disant: «Pauvre petit
Français, il y a six mois, lorsque tu passas par ici, c'était fort
bien, tu étais le plus fort; mais aujourd'hui, c'est différent! Tu
donneras ce que je te demande, ou j'empêche mon mari de mettre le
cheval au traîneau et je vous fais prendre par les Cosaques!» Je lui
répondis que je me moquais des Cosaques comme des Prussiens: «Oui, me
répondit-elle, si tu savais qu'ils sont près d'ici, tu ne dirais pas
cela!» Alors voyant toute la méchanceté de cette femme, je l'attrapai
par le cou pour l'étrangler, mais elle fut plus forte que moi, elle me
renversa sur la paille et c'était elle, à son tour, qui voulait
m'étrangler. Fort heureusement qu'un grand coup de pied dans le
derrière, donné par un de mes camarades, la fit relever. Dans ce
moment, le mari entra, mais ce fut pour recevoir un grand coup de
poing de sa chère femme qui était comme une furie, qui lui dit qu'il
n'était qu'un grand lâche et que, s'il n'allait pas, de suite,
chercher les voisins et les Cosaques, elle lui arracherait les yeux.
Comme nous étions cinq contre deux, nous l'empêchâmes de sortir de la
maison et nous le forçâmes de mettre le cheval au traîneau, mais il
fallut donner ce que cette coquine avait demandé; il n'y avait pas à
marchander, les Cosaques étaient proches. Avant de partir, je dis à
cette diablesse que, si je revenais, je lui ferais rendre avec usure
l'argent que nous lui donnions. À cela, elle me répondit en me
crachant à la figure; comme je voulais riposter à cette insulte par un
coup de crosse de fusil, mes camarades m'en empêchèrent.
Nous nous plaçâmes sur le traîneau pour partir au plus vite.
Ce jour-là, 19 décembre, nous allâmes coucher à Insterbourg, où nous
arrivâmes à la nuit; nous fûmes logés chez de braves gens.
Le lendemain 20, c'était un dimanche; nous partîmes de grand matin
pour aller coucher à Eylau. Là, nous allâmes directement à la Maison
de Ville, où l'on nous donna, sans difficulté, un billet de logement.
Nous fûmes encore chez de bonnes gens, chez qui nous trouvâmes un bon
feu; on nous offrit à chacun un verre de genièvre. Ensuite, notre
bourgeoise alla chercher nos vivres avec notre billet de logement, car
les communes venaient de recevoir l'ordre de nous donner les vivres.
Lorsque nous fûmes réchauffés et un peu reposés, nous nous disposâmes,
en attendant la soupe, à faire une visite au champ de bataille, que
nous parcourûmes en partie. Nous vîmes plusieurs monuments funèbres,
c'est-à-dire de simples croix en bois; nous en remarquâmes
particulièrement une avec cette inscription: «Ici reposent vingt-neuf
officiers du brave 14me de ligne, morts au champ d'honneur[74]».
[Note 74: Plus cinq cent quatre-vingt-dix sous-officiers et
soldats. (_Note de l'auteur_).]
Après quelques observations sur l'emplacement des troupes, le jour de
cette terrible bataille, nous entrâmes en ville, qui nous parut
déserte. Il est vrai que c'était un dimanche; que les habitants
étaient, vu la saison, renfermés chez eux, et que nous nous trouvions
les seuls Français, les autres ayant pris une autre direction.
Rentrés à notre logement, en attendant que notre repas fût fait, nous
nous étendîmes sur la paille. À peine y étions-nous, qu'un vétéran
prussien entra pour nous prévenir qu'on apercevait les Cosaques sur
une hauteur, à un quart de lieue de la ville, et qu'il nous
conseillait de partir au plus tôt. Comme la chose n'était que trop
vraie, nous nous dépêchâmes de faire nos dispositions de départ; nous
enveloppâmes dans de la paille notre viande, qui n'était pas à moitié
cuite.
Nous partîmes avec notre paysan pour nous mettre dans le bon chemin.
Lorsque nous y fûmes, il nous fit remarquer les Cosaques sur une
hauteur: ils étaient plus de trente. Le temps était brumeux; la neige
ne manqua pas de tomber un instant après notre départ. Nous n'avions
pas encore fait une demi-lieue que la nuit nous surprit. Nous
rencontrâmes deux paysans. Nous leur demandâmes s'il y avait encore
loin pour trouver un village. Ils nous dirent qu'avant d'en trouver,
il fallait traverser un grand bois; que nous trouverions à notre
droite, à vingt-cinq pas de la route, une maison qui était celle d'un
garde forestier qui tenait auberge, et que nous pourrions y loger.
Après une petite demi-heure de marche, nous arrivâmes à la maison
indiquée: il était neuf heures; nous avions fait quatre lieues.
Avant de nous ouvrir, on nous demanda qui nous étions et ce que nous
voulions. Nous répondîmes que nous étions Français et militaires de la
Garde impériale et que nous demandions si, en payant, nous pourrions
avoir à loger, à boire et à manger. Aussitôt, on nous ouvrit la porte
et on nous dit d'être les bienvenus. Nous commençâmes par faire mettre
notre cheval à l'écurie. Puis on nous fit entrer dans une grande
chambre où nous aperçûmes trois individus couchés sur de la paille;
c'étaient trois chasseurs à cheval de la Garde, arrivés dans la
journée, mais plus malheureux que nous, car ils n'avaient plus de
chevaux et, ayant les pieds gelés, ils étaient obligés de faire la
route à pied. On nous servit à manger, ensuite nous nous couchâmes et
nous dormîmes comme des bienheureux.
En nous éveillant, nous fûmes surpris de ne plus voir les chasseurs,
mais le maître de la maison nous apprit qu'il y avait environ une
heure, un juif voyageant avec un traîneau avait proposé aux chasseurs
de les conduire à trois lieues pour deux francs, et qu'ils avaient
accepté avec empressement. Nous apprîmes cette nouvelle avec plaisir.
Après avoir payé la valeur de cinq francs qu'on nous demanda pour
notre cheval et pour nous, nous partîmes; notre bourgeois nous
recommanda de toujours suivre les traces du traîneau qui nous
précédait et qui conduisait les chasseurs.
Nous avions une longue marche à faire, ce jour-là: neuf lieues.
Après avoir marché toute la journée, nous arrivâmes, à la nuit, à
Heilsberg, où nous devions loger. La première chose que nous fîmes,
fut d'aller chez le bourgmestre chercher un billet de logement; nous
fûmes assez heureux pour nous voir désigner la même maison où nous
fûmes assez bien reçus; six chasseurs à cheval de la Garde s'y
trouvaient déjà. On nous servit de la soupe, de la viande avec force
bonnes pommes de terre et de la bière; nous demandâmes du vin, en
payant, bien entendu. On nous en procura à un thaler la bouteille
(quatre francs) que nous trouvâmes bon et pas cher. Avant de nous
coucher sur de la bonne paille, nous recommandâmes à notre bourgeoise
de nous préparer à manger pour cinq heures du matin, car nous voulions
partir de bonne heure, ayant encore une grande étape à faire.
Le lendemain 22 décembre, nous nous levâmes de grand matin; un
domestique vint nous apporter de la chandelle; nous lui recommandâmes
notre cheval en lui promettant de lui donner un pourboire lorsqu'il
l'aurait mis au traîneau. On nous apporta la soupe, enfin ce que nous
avions demandé. Alors chacun de nous flatta la bourgeoise en lui
disant: «Bonne femme! belle femme!» et en lui donnant des petites
claques sur le dos, sur les bras, et puis ailleurs; le repas fini,
nous nous disposions à partir; le traîneau était prêt et nous disions
adieu à la femme, lorsqu'elle nous dit: «C'est bien, messieurs, mais
avant de partir n'oubliez pas de payer!--Comment, payer? Ne
sommes-nous pas ici par billet de logement? Ne devez-vous pas nous
nourrir?--Oui, répondit-elle, pour ce que vous avez mangé hier, mais
pour la nourriture d'aujourd'hui il me faut deux thalers (10 francs).»
Je déclarai que je ne payerais pas, et comme la femme voyait que nous
nous disposions à partir sans lui donner de l'argent, elle ordonna de
fermer la porte, et une douzaine de grands coquins de Prussiens
entrèrent dans la maison, armés de grands bâtons de la grosseur de mon
bras. Ce n'était pas le cas de discuter: nous payâmes et nous
partîmes. Autre temps, autres moeurs. À présent, nous étions les moins
forts.
Les chasseurs étaient partis pendant que nous mangions. Nous avions
encore deux jours de marche jusqu'à Elbing, douze lieues, mais comme
nous ne voulions pas fatiguer notre cheval, nous décidâmes que nous
irions loger à trois lieues de cette ville.
Après une lieue de marche, nous aperçûmes plusieurs traîneaux venant
sur notre gauche pour marcher aussi sur Elbing. Cela nous fit penser
que nous n'avions pas suivi la route que les débris de l'armée avaient
prise, car au lieu d'aller sur Eylau, nous devions nous diriger sur
Friedland.
Un traîneau de grande dimension et traîné par deux chevaux vigoureux
passa près de nous. Il allait tellement vite que nous ne pûmes
distinguer de quel régiment étaient les militaires qu'il conduisait.
Au bout d'une demi-heure, nous aperçûmes une maison d'assez belle
apparence, c'était la poste aux chevaux, et, en même temps, une bonne
auberge; nous vîmes, sur la porte, plusieurs soldats de la Garde et
d'autres qui partaient sur des traîneaux que l'on venait de leur
procurer.
Nous descendîmes et nous entrâmes. Nous demandâmes du vin, car un
vélite chasseur et un ancien venaient de nous dire qu'il y en avait,
et «du soigné». Ils paraissaient même en avoir bu copieusement.
Le vieux comme le jeune étaient d'une gaieté folle, chose qui arrivait
presque à tous ceux qui, comme nous, avaient eu tant de misères et de
privations. La plus petite boisson vous portait à la tête. Le vieux
nous demanda si nous avions rencontré le régiment de grenadiers
hollandais, faisant partie de la Garde impériale. Nous lui répondîmes
que non: «Il a passé près de vous, dit le vélite, et vous ne l'avez
pas aperçu? Ce grand traîneau qui vous a dépassé, eh bien, c'était
tout le régiment des grenadiers hollandais! Ils étaient sept!»
Le maître de poste annonça à nos deux chasseurs qu'il y avait un
traîneau à leur disposition et que, pour trois thalers (quinze
francs), il les conduirait à trois lieues d'Elbing. Nous nous
disposâmes à partir avec eux, puisqu'ils avaient un conducteur. Cinq
minutes après, nous étions en route.
Grangier et moi nous trouvâmes fortement indisposés et rendîmes tout
ce que nous avions pris depuis la veille. Cette indisposition venait
de ce que notre estomac n'était plus habitué a prendre de fortes
nourritures, il aurait fallu nous y habituer peu à peu; c'est ce que
nous nous promîmes de faire. Arrivés au village, nous prîmes chacun un
verre de genièvre de Dantzig. Nous continuâmes à marcher jusqu'au
moment où nous arrivâmes dans le village où nous devions loger. Il
faisait nuit; nous nous présentâmes chez le bourgmestre afin d'avoir
un billet de logement, mais on nous le refusa brutalement en nous
disant que nous n'avions qu'à coucher dans la rue. Nous voulûmes faire
des observations; on nous ferma la porte au nez. Nous nous présentâmes
dans plusieurs auberges où, en payant, nous demandâmes à loger, mais
partout nous eûmes la même réception.
Nous décidâmes, les chasseurs et nous, que nous continuerions à
marcher ensemble, qu'ils profiteraient de notre traîneau et, comme il
n'était pas assez grand pour nous contenir tous, que deux iraient à
pied, chacun son tour.
De cette manière, nous devions tâcher d'atteindre un village où nous
trouverions peut-être des habitants plus hospitaliers. À une portée de
fusil, nous aperçûmes une maison un peu écartée de la route. Nous
prîmes aussitôt le parti de nous y loger de force, si l'on ne voulait
pas nous y recevoir de bonne volonté. Le paysan nous dit qu'il nous
logerait avec plaisir, mais que s'il était connu, par ceux du village,
pour nous avoir donné à coucher, il aurait la _schlague_; que si,
cependant, on ne nous avait pas vus entrer, il risquerait de nous
loger. Nous l'assurâmes que personne ne nous avait aperçus, qu'il
pouvait nous recevoir sans crainte et qu'avant de partir, nous lui
donnerions deux thalers. Il parut très content et sa femme encore
davantage, et nous nous installâmes autour du poêle.
Pendant que l'homme était sorti pour mettre notre cheval à l'écurie,
la femme, s'approchant de nous, nous dit tout bas, et en regardant si
son mari ne venait pas, que les paysans étaient méchants pour les
Français, parce que, lorsque l'armée avait passé, au mois de mai, des
chasseurs à cheval de la Garde avaient logé quinze jours dans le
village, et qu'il y en avait un, chez le bourgmestre, si joli, si
jeune, que toutes les femmes et les filles venaient sur leur porte
pour le voir; c'était un fourrier. On jour, il arriva que le
bourgmestre le surprit qui embrassait madame, de sorte que le
bourgmestre battit madame. Le fourrier, à son tour, battit le
bourgmestre, de sorte que madame est grosse, et que l'on dit que c'est
du fourrier. Nous étions à écouter et à sourire de la manière dont la
femme nous contait cela.
«Ce n'est pas tout, continua-t-elle; il y a encore trois autres
femmes, dans le village, qui sont comme la femme du bourgmestre, et
c'est pour cela qu'ils sont méchants pour les Français, de si jolis
garçons!» À peine avait-elle dit le mot, que le vélite chasseur se
lève, lui saute au cou et l'embrasse: «Prenez garde, voilà mon mari!»
Effectivement il entra en nous disant qu'il avait donné à manger au
cheval et que, dans un moment, il lui donnerait à boire, mais que si
nous voulions lui faire plaisir, nous partirions avant le jour, afin
que l'on ne pût voir qu'il nous avait logés: «Pour peu de chose,
dit-il, je conduirai ceux de vous qui n'ont pas de traîneau, car j'en
ai un». Les deux chasseurs acceptèrent.
On nous servit, pour notre repas, une soupe au lait et des pommes de
terre, ensuite nous nous couchâmes tout habillés, et nos armes
chargées.
Le lendemain 23, il n'était pas encore quatre heures du matin, que le
paysan vint nous éveiller en nous disant qu'il était temps de partir.
Nous payâmes la femme, nous l'embrassâmes et nous partîmes.
Au second village, les habitants, en nous voyant, crièrent _hourra_
sur nous, et nous jetèrent des pierres ou des boules de neige. Nous
arrivâmes dans un des faubourgs d'Elbing, où nous nous arrêtâmes dans
une auberge pour nous y chauffer, car le froid avait augmenté. Nous y
prîmes du café et, à neuf heures, nous entrâmes en ville avec d'autres
militaires de l'armée qui arrivaient comme nous, mais par d'autres
chemins.
XI
Séjour à Elbing.--Madame Gentil.--Un oncle à héritage.--Le 1er janvier
1813.--Picart et les Prussiens.--Le père Elliot.--Mes témoins.
Nous allâmes, sans perdre de temps, à l'Hôtel de Ville, afin d'avoir
des billets de logement. Nous le trouvâmes encombré de militaires.
Nous y remarquâmes beaucoup d'officiers de cavalerie bien plus
misérables que nous, car presque tous avaient, par suite du froid,
perdu les doigts des mains et des pieds, et d'autres le nez; ils
faisaient peine à voir. Je dirai, en faveur des magistrats de la
ville, qu'ils faisaient tout ce qu'il était possible de faire pour les
soulager, en leur donnant de bons logements et en les recommandant,
afin que l'on eût soin d'eux.
Au bout d'une demi-heure d'attente, on nous donna un billet de
logement pour nous cinq et pour notre cheval; nous nous empressâmes
d'y aller.
C'était un grand cabaret ou plutôt une tabagie; nous y fûmes fort mal
reçus. On nous désigna, pour chambre, un grand corridor sans feu et de
la mauvaise paille. Nous fîmes des observations; on nous répondit que
c'était assez bon pour des Français, et que, si cela ne nous convenait
pas, nous pouvions aller dans la rue. Indignés d'une pareille
réception, nous sortîmes de cette maison en témoignant tout notre
mépris au butor qui nous recevait de la sorte et en le menaçant de
rendre compte de sa conduite aux magistrats de la ville.
Nous décidâmes qu'il fallait tâcher de changer notre billet, et c'est
moi qui fus chargé de cette mission, pendant que mes camarades
m'attendaient dans une auberge où nous venions d'entrer.
Lorsque j'arrivai à l'Hôtel de Ville, il n'y avait pas beaucoup de
monde. Je m'adressai au bourgmestre qui parlait français. Je lui
contai la manière brutale dont nous avions été reçus. Je lui montrai
mon pied droit enveloppé d'un morceau de peau de mouton, et la main
droite dont une phalange, la première du doigt du milieu, était près
de tomber. Il parla à celui qui était chargé des logements, qui me dit
que nous ne pourrions pas être logés ensemble: «Voilà, me dit-il, un
billet pour quatre et le cheval; en voilà un autre que je vous
conseille de garder pour vous. C'est chez un Français qui a épousé une
femme de la ville.» Après l'avoir remercié, je retournai trouver mes
camarades.
Arrivés au faubourg, nous allâmes au logement du billet pour quatre et
le cheval. C'était la maison d'un pêcheur située sur le bord d'un
canal dans la direction du port; nous y fûmes assez bien reçus.
Lorsque nous fûmes organisés, j'offris le billet qui était pour un, à
celui qui le voudrait, mais personne n'en voulut. Alors je le gardai,
et je m'informai si c'était loin de l'endroit où nous étions: il n'y
avait qu'un pont à traverser.
La maison me parut très apparente. En entrant, la première personne
que je rencontrai, fut la domestique, grosse Allemande aux joues
fleuries. Je lui présentai mon billet. Elle me dit que, déjà, il y
avait quatre militaires logés et, en même temps, elle alla chercher la
dame de la maison, qui me dit la même chose, en me montrant la chambre
où ils étaient. C'étaient justement des hommes du régiment qui, comme
nous, venaient d'arriver isolément. Je pris aussitôt la résolution de
retourner au premier logement rejoindre mes camarades. Mais la dame,
qui venait de voir, sur son billet, que j'étais sous-officier de la
Garde impériale, me dit: «Écoutez, mon pauvre monsieur, vous me
paraissez si souffrant, que je ne veux pas vous laisser sortir d'ici.
Suivez-moi, je vais vous donner une chambre pour vous seul, et vous
aurez un bon lit, car je vois que vous avez besoin de repos.» Je lui
répondis que c'était très bien à elle d'avoir pitié de moi, mais que
je ne lui demandais que de la paille et du feu: «Vous aurez tout
cela», me répondit-elle. En même temps, elle me fit entrer dans une
petite chambre chaude et propre, où se trouvait un lit couvert d'un
édredon. Mais je lui demandai en grâce de me faire donner de la paille
avec des draps et de l'eau chaude pour me laver.
On m'apporta tout ce que j'avais demandé, plus un grand baquet en bois
pour me laver les pieds. J'en avais bien besoin, mais ce n'était pas
tout: la tête, la figure, la barbe n'avaient pas été faites depuis le
16 décembre. Je priai le domestique, qui se nommait Christian, d'aller
me chercher un barbier. Il me rasa, ou plutôt m'écorcha la figure; il
prétendit que j'avais la peau durcie par suite du froid; tant qu'à
moi, je pensai que ses rasoirs étaient comme des scies.
L'opération finie, je me fis couper les cheveux et même la queue.
Après l'avoir généreusement payé, je lui demandai s'il ne connaissait
pas un marchand de vieux habits, car j'avais besoin d'un pantalon.
Après son départ, un juif arriva avec des pantalons qu'il cachait dans
un sac. Il s'en trouvait de toutes les couleurs, des gris, des bleus,
mais tous trop petits ou trop grands, ou malpropres. L'enfant
d'Israël, voyant que rien ne me convenait, me dit qu'il allait revenir
avec quelque chose qui me plairait. En effet, il ne tarda pas à
reparaître avec un pantalon à la Cosaque, de couleur amarante et en
drap fin. Il était fort large. C'était le pantalon d'un cavalier,
probablement d'un aide de camp du roi Murat. N'importe, je l'essayai
et, prévoyant que j'aurais bien chaud avec, je le gardai. On y voyait
encore, de chaque côté, la marque d'un large galon que le juif avait
eu la précaution d'enlever. Je lui donnai en échange la petite giberne
du docteur, garnie en argent, que j'avais prise sur le Cosaque, le 23
novembre. En outre, il exigea cinq francs que je lui donnai.
Il me restait encore trois belles chemises du commissaire des guerres:
je me disposai à changer de linge, mais, lorsque je me regardai, je me
dis que, pour bien faire, il me faudrait un bain, car j'avais encore,
par tout le corps, des traces de vermine. Je m'informai à la
domestique s'il y avait des bains près de l'endroit où nous étions;
mais ne pouvant me comprendre, elle alla chercher sa dame qui vint
aussitôt: c'est alors que je remarquai que mon hôtesse était une belle
et jolie femme, mais, pour le moment, mes observations n'allèrent pas
plus loin car, dans la position où je me trouvais, j'avais trop à
m'occuper de ma personne. Elle me demanda ce que je voulais. Je lui
dis que, désirant prendre un bain, je voudrais qu'elle eût la bonté de
m'indiquer où je pourrais me le procurer. Elle me répondit qu'il y en
avait, mais que c'était trop loin; que, si je voulais, on pourrait
m'en préparer un chez elle: elle avait de l'eau chaude et une grande
cuve; que, si je voulais me contenter de cela, on allait me la
préparer. Comme on peut bien le penser, j'acceptai avec le plus grand
plaisir, et un instant après, la domestique me fit signe de la suivre.
Alors, prenant mon sac et mon pantalon amarante, j'entrai dans une
espèce de buanderie où je trouvai tout ce qui était nécessaire, même
du savon, pour me nettoyer.
Je ne pourrais exprimer le bien que je ressentis pendant le temps que
je restai dans le bain; j'y restai même trop longtemps, car la
domestique vint voir s'il ne m'était rien arrivé de fâcheux. Elle
s'était aperçue, en entrant, que j'étais fort embarrassé pour me
nettoyer le dos. Aussitôt, sans me demander la permission, elle va
chercher un grand morceau de flanelle rouge et, s'approchant de la
cuve, elle me pose la main gauche sur le cou et, de l'autre, elle me
frotte le dos, les bras, la poitrine. Comme on peut bien le penser, je
me laissais faire. Elle me demandait si cela me faisait du bien; je
lai répondais que oui. Alors elle redoublait de zèle jusqu'à me
fatiguer. Enfin, après m'avoir bien étrillé, nettoyé, essuyé, elle
sortit en riant comme une grosse bête, sans me donner le temps de la
remercier.
Je passai une des belles chemises du commissaire des guerres; ensuite
j'enfourchai le large pantalon à la Cosaque et, pieds nus, je regagnai
la chambre où était mon lit, sur lequel je me laissai tomber. Il était
temps, car il me prit une faiblesse et je perdis connaissance. Je ne
sais combien de temps je restai dans cette situation, mais, lorsque je
pus y voir, je remarquai, à mes côtés, la dame de la maison, la
domestique et deux soldats du régiment qui étaient logés dans la
maison et que l'on avait été chercher, pensant que j'avais quelque
chose de grave, mais il n'en était rien. Cette faiblesse était
occasionnée par le bain et aussi par les misères et fatigues que
j'avais éprouvées.
Mme Gentil--c'était le nom de la dame--voulut me faire prendre un
bouillon qu'elle m'apporta et qu'elle voulut me faire prendre
elle-même, en me soutenant la tête de son bras gauche. Je me laissai
faire. Il y avait si longtemps que je n'avais été câliné!
Mme Gentil était d'une beauté remarquable. Elle avait la taille mince
et flexible, des yeux noirs et, à son teint blanc et vermeil, on
reconnaissait une belle femme du Nord. Elle avait vingt-quatre ans. Il
me souvint que l'on m'avait dit qu'elle avait épousé un Français; lui
ayant demandé si cela était vrai, elle me répondit que c'était la
vérité.
En 1807, un convoi de blessés français venant des environs de Dantzig,
arriva à Elbing et, comme l'hôpital était rempli de malades, ces
blessés furent logés chez les habitants: «Pour notre compte, me
dit-elle, nous eûmes un hussard blessé d'un coup de balle dans la
poitrine et d'un coup de sabre au bras gauche. Ma mère et moi, nous
lui donnâmes des soins qui hâtèrent sa guérison.--Alors, lui dis-je,
en reconnaissance de ce service, il vous épousa?» Elle me répondit en
riant que c'était vrai. Je lui dis que j'en aurais bien fait autant,
parce qu'elle était la plus belle femme que j'aie jamais vue. Mme
Gentil se mit à rire, à rougir et à me parler, et elle parlait
probablement encore, quand je m'endormis pour ne me réveiller que le
lendemain à neuf heures du matin.
Pendant quelques moments, je ne me souvins plus où j'étais; la
domestique entra accompagnée de Mme Gentil qui m'apportait du café, du
thé et des petits pains. Il y avait longtemps que je m'étais trouvé à
pareille fête! J'oubliais le passé pour ne plus penser qu'au présent
et à Mme Gentil. J'oubliais même mes camarades.
Mme Gentil me regardait attentivement, ensuite, me passant la main sur
la figure, elle me demanda ce que j'avais; je lui répondis que je
n'avais rien: «Mais si, me dit-elle, vous êtes bouffi, vous avez la
figure enflée!» Ensuite, elle me conta qu'un sous-officier de la Garde
impériale était venu, la veille dans l'après-midi, en lui demandant
s'il n'y avait pas un sous-officier logé chez elle; elle lui avait
répondu qu'il y en avait un et, lui ayant montré la chambre où
j'étais, il en était sorti en disant que ce n'était pas celui qu'il
cherchait.