allait se retirer en disant: «Je vous demande pardon; depuis hier, je
cherche un de mes camarades et ne puis le trouver. Cependant c'est
bien ici la rue et le numéro de la maison, porté sur le billet!--Ah
ça! lui dis-je, ce n'est pas moi que tu cherches?» Grangier partit
d'un grand éclat de rire. Il ne m'avait pas reconnu; cela n'était pas
étonnant, je n'avais plus de queue, j'avais la figure enflée, j'étais
blanc comme un cygne par suite du bain que j'avais pris, ou plutôt par
la manière dont la domestique m'avait étrillé à tours de bras, avec
son morceau de flanelle! J'avais du linge blanc et fin, la tête bien
peignée, les cheveux frisés. C'est alors qu'il me conta que, la
veille, il était venu pour me voir, mais qu'en voyant un pantalon
rouge sur une chaise, il s'était retiré, persuadé qu'il s'était
trompé.
Il m'annonça qu'il venait d'être prévenu qu'à trois heures il y avait
réunion des débris de tous les corps de la Garde, et qu'il fallait que
tout le monde fit son possible pour y venir, et qu'il viendrait me
chercher. À deux heures, comme il me l'avait promis, il vint me
prendre accompagné de mes autres camarades qui, en me voyant, se
mirent tellement à rire que leurs lèvres, crevassées par suite de la
gelée, en saignèrent.
Je les surpris agréablement eu leur présentant du vieux vin du Rhin et
des petits gâteaux que Mme Gentil avait eu la bonté de me procurer,
car elle était prévoyante et allait au-devant de tout ce qui pouvait
me faire plaisir. Ce fut dans ce moment que je demandai où était son
mari, ajoutant que, puisqu'il était Français, j'aurais du plaisir à le
voir, afin de prendre un peu de vin avec lui. Elle me répondit que,
depuis quelques jours, il était absent; qu'il était parti avec son
père à elle, sur les bords de la mer Baltique, où ils faisaient
ensemble le commerce de fruits qu'ils expédiaient à Saint-Pétersbourg[75].
[Note 75: Ces fruits étaient expédiés de Tournai, en Belgique.
(_Note de l'auteur_.)]
C'était le 24 décembre: un peu avant trois heures, nous nous rendîmes
sur la grande place, en face du palais où était logé le roi Murat. En
arrivant, j'aperçus l'adjudant-major Roustan qui, s'approchant de moi,
me demanda qui j'étais. Je me mis à rire: «Tiens, dit-il, ce n'est pas
vous, Bourgogne? Le diable m'emporte! On ne dirait pas que vous
arrivez de Moscou, car vous paraissez gros, gras et frais. Et votre
queue, où est-elle?» Je lui répondis qu'elle était tombée: «Eh bien,
reprit-il, si elle est tombée, en arrivant à Paris je vous mets aux
arrêts jusqu'au temps qu'elle soit repoussée!»
À cette première réunion, il y avait peu de monde, mais on se revoyait
avec plaisir car, depuis Wilbalen, 17 décembre, on ne s'était pour
ainsi dire pas rencontrés. Chacun avait marché pour son compte et par
des chemins différents.
Les jours suivants se passèrent de même: un appel par jour. Le
quatrième de notre arrivée, on nous annonça la mort d'un officier
supérieur de la Jeune Garde, mort du chagrin que lui avait causé la
fin tragique d'une famille russe, mais d'origine française, domiciliée
à Moscou, qu'il avait engagée à le suivre pendant la retraite, et dont
j'ai raconté la triste fin, avant notre arrivée à Smolensk. J'appris
qu'il était arrivé à Elbing trois jours avant nous, mais que, deux
jours après, étant de garde chez le roi Murat, au moment où il
s'avançait, pour se chauffer, près d'une grande cheminée, sans penser
qu'il avait placé sa giberne devant lui afin qu'elle ne le gênât pas
pour se reposer, une étincelle mit le feu à la poudre, une explosion
eut lieu et, par suite de cet accident, il eut la figure, les
moustaches et les cheveux brûlés. On m'assura qu'il n'avait rien de
bien grave, qu'il en serait quitte pour changer de peau.
Le 29 décembre, je commençais à bien me rétablir. L'enflure de ma
figure avait disparu, le pied gelé allait bien, ainsi que la main, et
tout cela grâce aux soins de Mme Gentil qui me soignait comme un
enfant. Son mari, que je n'avais pas encore vu, revint de voyage. Il
ne resta que deux jours chez lui; il en repartit avec des marchandises
pour aller rejoindre son beau-père qui les expédiait en Russie par des
traîneaux, les communications étant libres depuis que nous n'y étions
plus. Il me conta qu'il avait servi dans le 3e hussards pendant trois
ans, et qu'après avoir reçu deux graves blessures dans une affaire
auprès de Dantzig, reconnu incapable de continuer à servir, il avait
reçu son congé; qu'après cela il avait préféré rester dans ce pays et
se marier, puisqu'il avait une connaissance, à retourner dans son pays
qui était la Champagne Pouilleuse, où il ne possédait absolument rien.
Le lendemain 30 décembre, je fus, avec Grangier, faire une visite à
mon brave Picart; un grenadier qui avait été logé avec lui m'avait
enseigné son logement.
Lorsque nous y fûmes arrivés, une femme habillée de noir, et qui avait
l'air triste, nous montra sa chambre située à l'extrémité d'un long
corridor. Nous vîmes que la porte était à demi ouverte. Nous nous
arrêtâmes pour écouter la grosse voix de Picart, qui chantait son
morceau favori, sur l'air du _Curé de Pomponne_:
Ah! tu t'en souviendras, larira,
Du départ de Boulogne!
Notre surprise fut grande en lui voyant un visage blanc comme la
neige, car il avait un masque de peau qui lui couvrait toute la
figure. Il nous conta sa mésaventure; ensuite il se traita de
conscrit, de vieille bête: «Tenez, mon pays, me dit-il, c'est comme le
coup de fusil dans la forêt, la nuit du 23 novembre. Je vois que je ne
vaux plus rien. Cette malheureuse campagne m'a usé. Vous verrez,
continua-t-il, qu'il m'arrivera malheur!» Et, en disant cela, il
s'empara d'une bouteille de genièvre qui était sur la table, et,
prenant trois tasses sur la cheminée, il les remplit, pour boire, nous
dit-il, à notre bonne arrivée. Nous le remerciâmes: «Eh bien! nous
dit-il, nous allons passer la journée ensemble. Je vous invite à
dîner!» Aussitôt il appela la femme, qui se présenta en pleurant. Je
demandai à Picart ce qu'elle avait. Il me conta que, le matin, l'on
avait enterré son oncle, vieux célibataire caboteur ou corsaire, très
riche, à ce qu'il paraît, et que, par suite, il y avait grand gala à
la maison: qu'il y était invité, et que c'était pour cela qu'il nous
invitait aussi, parce qu'il y aurait des noisettes à croquer. Mais, se
reprenant, il nous dit qu'il faudrait mieux faire apporter le dîner
dans la chambre que de passer notre temps avec un tas de
pleurnicheuses qui allaient faire semblant de pleurer, comme il
arrive toujours, à la mort d'un vieil oncle qui vous laisse quelque
chose. Il dit à la femme qu'il ne pourrait aller dîner avec elle à
cause de ses amis venus le voir; que, né avec un coeur sensible, il ne
ferait que pleurer. En disant cela, il fit semblant d'essuyer une
larme. La femme recommença à pleurer de plus belle et nous, en voyant
jouer une comédie pareille, nous fûmes obligés, pour ne pas éclater de
rire, de nous couvrir la figure avec notre mouchoir, de sorte que la
brave femme pensa que nous pleurions, et nous dit que nous étions des
bons hommes, mais qu'il ne fallait pas que cela nous empêchât de
dîner, et qu'elle allait nous faire servir. Ensuite elle se retira et
deux domestiques femelles vinrent nous apporter le dîner. Il y avait
tant de choses, que nous n'aurions pu le manger en trois jours.
Notre repas fut, comme on doit bien le penser, on ne peut plus gai; et
cependant, lorsque nous revenions sur nos misères, sur le sort de nos
amis que nous avions vus périr et de ceux dont nous ne savions comment
ils avaient disparu, nous devenions tristes et pensifs.
Nous étions encore à fumer et à boire, il commençait déjà à faire
nuit, lorsque la dame de la maison entra pour nous dire que l'on nous
attendait pour prendre le café. Nous nous laissons conduire et nous
arrivons, après quelques détours, dans une grande chambre, Grangier en
avant, et moi le second. Picart était resté en arrière. Nous
apercevons, en entrant, une longue table bien éclairée par plusieurs
bougies. Autour, quatorze femmes plus ou moins vieilles, toutes
habillées de noir; devant chacune d'elles étaient posés une tasse, un
verre et une longue pipe en terre, et du tabac, car presque toutes les
femmes fument, dans ce pays, et surtout les femmes des marins. Le
reste de la table était garni de bouteilles de vin du Rhin et de
genièvre de Dantzig.
Picart n'était pas encore entré. Nous pensions qu'il n'osait pas se
présenter, à cause de sa figure; mais à peine avions-nous fait cette
remarque, que nous voyons toutes les femmes faire un mouvement et
jeter des grands cris en regardant du côté de la porte d'entrée:
c'était mon Picart qui faisait son entrée dans la chambre, avec son
masque de peau blanche, affublé de son manteau de la même couleur,
coiffé d'un bonnet de peau de renard noir de Russie, et fumant dans
une pipe d'écume de mer, montée d'un long tuyau, qu'il tenait
gravement de la main droite: le bonnet et la pipe appartenaient au
défunt. Il avait vu, en passant dans le corridor, ces objets accrochés
dans la chambre du défunt et, par farce, il s'en était emparé. De là,
la frayeur des femmes, qui l'avaient pris pour le trépassé venant
prendre la part du café funèbre. On pria Picart d'accepter le bonnet
et la pipe en considération des larmes qu'il avait versées, le matin,
devant la dame de la maison.
La conversation devint de plus en plus animée, car toutes les femmes
fumaient comme des hussards, et buvaient de même. Bientôt, il n'y eut
plus moyen de s'entendre.
Avant de se séparer elles chantèrent un cantique et dirent une prière
pour le repos de l'âme du défunt; tout cela fut chanté et dit avec
beaucoup de recueillement, auquel nous prîmes part par notre silence.
Ensuite elles sortirent, en nous souhaitant le bonsoir; il neigeait et
faisait un vent furieux. Nous prîmes le parti de coucher chez notre
vieux camarade: la paille ne manquait pas, la chambre était chaude,
c'était tout ce qu'il nous fallait.
Le lendemain matin, une jeune domestique nous apporta du café. Elle
était accompagnée de la dame de la maison, qui nous souhaita le
bonjour et nous demanda si nous voulions autre chose. Nous la
remerciâmes. Ensuite elle se mit à causer avec la domestique: cette
dernière lui disait que l'on venait de lui assurer que l'armée russe
n'était plus qu'à quatre journées de marche de la ville et qu'un juif,
qui arrivait de Tilsitt, avait rencontré des Cosaques auprès d'Eylau.
Comme je parlais assez l'allemand pour comprendre une partie de la
conversation, j'entendis que la dame disait: «Mon Dieu! que vont
devenir tous ces braves jeunes gens?» Je témoignai à la bonne
Allemande toute ma reconnaissance pour l'intérêt qu'elle prenait à
notre sort, en lui disant qu'à présent que nous avions à manger et à
boire, nous nous moquions des Russes.
Si les hommes nous étaient hostiles, nous avions partout les femmes
pour nous.
Je fis souvenir à Picart que le lendemain, c'était le jour de l'an
1813, et que je l'attendais à passer la journée chez moi. Il regarda
dans une glace comment était sa figure, ensuite il décida qu'il
viendrait: effectivement il allait bien, il n'avait fait que changer
de peau. Comme il ne connaissait pas mon logement, il fut convenu que
je le prendrais à onze heures, en face du palais du roi Murat; ensuite
nous nous disposâmes à retourner chez nous. Mais il était tombé une si
grande quantité de neige, que nous fûmes obligés de louer un traîneau.
Nous arrivâmes à notre logement, moi avec un grand mal de tête et un
peu de fièvre, suite de la fête de la veille.
Mme Gentil avait été inquiète de mon absence; sa domestique avait
attendu jusqu'à minuit. Je lui témoignai toute la peine que
j'éprouvais, mais le mauvais temps fut mon excuse. Je lui dis que, le
lendemain, j'aurais deux amis à dîner; elle me répondit qu'elle ferait
ce qu'il conviendrait pour que je sois content: c'était dire qu'elle
voulait en faire les frais. Ensuite elle me donna de la graisse très
bonne, disait-elle, pour les engelures; elle prétendit que j'en fisse
usage de suite. Je me laissai faire; elle était si bonne, Mme Gentil!
D'ailleurs les Allemandes étaient bonnes pour nous.
Je passai le reste de la journée sans sortir, presque toujours couché,
recevant les soins et les consolations de mon aimable hôtesse.
Le soir étant venu, je pensais à ce que je pourrais lui donner pour
cadeau du jour de l'an. Je me promis de me lever de grand matin et de
voir, chez quelques juifs, si je ne trouverais pas quelque chose.
Ensuite, je me couchai avec l'idée de passer une bonne nuit, car la
soirée de la veille m'avait fatigué.
Le lendemain, 1er janvier 1813, neuvième jour de notre arrivée à
Elbing, je me levai à sept heures du matin pour sortir, mais avant, je
voulus voir ce qui me restait de mon argent: je trouvai que j'avais
encore 485 francs, dont plus de 400 francs en or, et le reste en
pièces de cinq francs. Partant de Wilna, j'avais 800 francs; j'aurais
donc dépensé 315 francs? La chose n'était pas possible! C'est qu'alors
j'en avais perdu; à cela rien d'étonnant, mais je me trouvais encore
bien assez riche pour dépenser 20 à 30 francs, s'il le fallait, afin
de faire un cadeau à mon aimable hôtesse.
Au moment où j'allais ouvrir la porte, je rencontrai la grosse
servante Christiane, celle qui m'avait si bien frotté dans le bain;
elle me souhaita une bonne année, et, comme elle était la première
personne que je rencontrais, je l'embrassai et lui donnai cinq francs:
aussi fut-elle contente; elle se retira en me disant «qu'elle ne
dirait pas à Madame que je l'avais embrassée».
Je me dirigeai du côté de la place du Palais. À peine y étais-je
arrivé, que j'aperçus deux soldats du régiment: ils marchaient avec
peine, courbés sous le poids de leurs armes et de la misère qui les
accablait. En me voyant, ils vinrent de mon côté, et je reconnus, à ma
grande surprise, deux hommes de ma compagnie, que je n'avais pas vus
depuis le passage de la Bérézina. Ils étaient si malheureux, que je
leur dis de me suivre jusqu'à une auberge où je leur fis servir du
café pour les réchauffer.
Ils me contèrent que, le 29 novembre au matin, un peu avant le départ
du régiment des bords de la Bérézina, on les avait commandés de corvée
pour enterrer plusieurs hommes du régiment, tués la veille ou morts de
misère; qu'après avoir accompli cette triste mission, ils étaient
partis pensant suivre la route que le régiment avait prise, mais que,
malheureusement, ils s'étaient trompés en suivant des Polonais qui se
dirigeaient sur leur pays. Ce n'est que le lendemain qu'ils s'en
aperçurent: «Enfin, me dirent-ils, il y avait un mois que nous
marchions dans un pays inconnu, désert, toujours dans la neige, sans
pouvoir nous faire comprendre, sans savoir où nous étions et où nous
allions; l'argent que nous avions ne pouvait nous servir. Si,
quelquefois, nous nous sommes procuré quelques douceurs, comme du lait
ou de la graisse, c'est aux dépens de nos habits, en donnant nos
boutons à l'aigle, ou les mouchoirs que nous avions conservés par
hasard. Nous n'étions pas les seuls; beaucoup d'autres de différents
régiments marchaient aussi, comme nous, sans savoir où ils allaient,
car les Polonais que nous avions suivis avaient disparu, et c'est par
hasard, mon sergent, que nous arrivons ici et que nous avons eu le
bonheur de vous rencontrer.» À mon tour je leur témoignai tout le
plaisir que j'avais de les revoir; il y avait quatre ans qu'ils
étaient dans la compagnie.
Tout à coup, l'un d'eux me dit: «Mon sergent, j'ai quelque chose à
vous remettre! Vous devez vous souvenir qu'en partant de Moscou, vous
m'avez chargé d'un paquet, le voilà tel que vous me l'avez donné; il
n'a jamais été tiré de mon sac!» Le paquet était une capote militaire
en drap fin, d'un gris foncé, que j'avais fait faire, pendant notre
séjour à Moscou, par les tailleurs russes à qui j'avais sauvé la vie,
l'autre objet était un encrier que j'avais pris sur une table, au
palais de Rostopchin, au moment de l'incendie, pensant que c'était de
l'argent, mais ce n'était pas tout à fait cela.
L'année commençait bien pour moi; je voulus qu'elle fût de même pour
celui qui me rendait un si grand service. Je lui donnai vingt francs.
Ensuite je n'eus rien de plus pressé que d'endosser ma nouvelle
capote[76].
[Note 76: Cette capote a servi à un de mes frères. Je la laissai
chez mes parents, à mon retour de cette campagne, lorsque je venais
d'être nommé lieutenant et que je repartais pour la campagne de 1813.
(_Note de l'auteur_.)]
Autre surprise non moins agréable: en mettant les mains dans les
poches de ma nouvelle capote, j'en retirai un foulard des Indes où,
dans un des coins bien noué, je trouvai une petite boîte en carton
renfermant cinq bagues montées en belles pierres: cette boîte que je
pensais avoir mise dans mon sac, je la retrouvais pour faire un cadeau
à Mme Gentil! Aussi la plus belle lui fut-elle destinée. Après avoir
dit à mes deux soldats d'attendre jusqu'à l'heure de l'appel pour les
faire rentrer à la compagnie et leur faire délivrer un billet de
logement, je les laissai pour retourner au mien.
Chemin faisant, j'achetai un gros pain de sucre que j'offris à mon
hôtesse, ainsi que la bague, en la priant de la garder comme un
souvenir, car elle venait de Moscou. Elle me demanda combien je
l'avais achetée; je lui répondis que je l'avais payée bien cher, et
que, pour un million, je ne voudrais pas en aller chercher une
pareille.
À onze heures, je retournai sur la place du palais. Il y avait déjà
beaucoup de monde, notre nombre était presque doublé depuis trois
jours; on aurait dit que ceux que l'on croyait morts étaient
ressuscités pour venir se souhaiter une bonne année, mais c'était
triste à voir, car un grand nombre étaient sans nez ou sans doigts aux
mains et aux pieds; quelques-uns réunissaient tous les maux à la
fois. Le bruit se confirmait que les Russes avançaient; aussi l'on
donna l'ordre de se tenir prêts, comme à la veille d'une bataille, et
de ne dormir que d'un oeil pour ne pas être surpris; de tenir les
armes en bon état et chargées, de donner de nouvelles cartouches et de
venir à l'appel avec armes et bagages.
L'appel n'était pas encore fini, que je me sens frapper sur l'épaule
et un gros rire vient me percer les oreilles; c'était Picart, dans sa
belle tenue et sans masque, qui me saute au cou, m'embrasse et me
souhaite une bonne année. D'un autre côté, c'était Grangier qui en
faisait autant, en me mettant trente francs dans la main: mes
compagnons de voyage avaient vendu notre traîneau et le cheval cent
cinquante francs. C'était ma part qu'il me remettait. Après plusieurs
questions sur ma nouvelle capote, nous partîmes pour aller dîner chez
moi, comme cela avait été convenu. En arrivant, nous trouvâmes deux
autres dames: ainsi, nous avions chacun la nôtre. Un instant après,
nous nous mettons à table sans cérémonie.
Notre dîner finit assez tard, et comme il avait commencé, c'est-à-dire
joyeusement.
En sortant, j'entendis une des dames qui disait à Mme Gentil:
«_Tarteifle des Franzosen!_» ce qui veut dire: «Diables de Français!»
Elle ajouta: «Ils sont toujours gais et amusants!»
Le lendemain, étant à la réunion, Picart vint me trouver pour me
raconter qu'en entrant dans son logement, il avait trouvé toute la
famille de son hôtesse réunie, mais jurant contre l'oncle défunt; que
sa bourgeoise lui avait conté que, dans la journée, une femme était
arrivée venant de Riga; elle était accompagnée d'un petit garçon de
neuf à dix ans qu'elle avait eu, disait-elle, avec M. Kennmann,
l'oncle défunt, et qu'il avait reconnu pour son héritier; que l'on
allait mettre les scellés et que lui, Picart, avait demandé si on les
mettrait aussi sur la cave; qu'on lui avait dit, par précaution, de
remonter quelques bouteilles pour sa consommation; qu'il avait répondu
qu'il en remonterait le plus possible; qu'alors il s'était mis à la
besogne, et qu'il en avait déjà remonté plus de quarante qu'il avait
cachées sous la botte de paille qui lui servait de traversin, et
qu'après l'appel il irait vider son sac pour le remplir de bouteilles;
qu'ensuite il viendrait me l'apporter. Effectivement, une heure après
il arriva le sac sur le dos. Il me dit qu'il fallait se dépêcher de
les boire, parce qu'il était fortement question, dans la ville, de
l'arrivée prochaine des Russes. Il ne manqua pas de m'en apporter
chaque jour, pendant le peu de temps que nous restâmes encore dans
cette ville. Il aurait, comme il disait, fini par vider la cave! Mais
un jour, le 11 janvier, il entra chez moi de grand matin en tenue de
route, en me disant qu'il croyait bien ne pas retourner coucher à son
logement; qu'à chaque moment il fallait s'attendre à entendre battre
la générale; qu'il me conseillait de me tenir prêt et de me disposer à
faire mes adieux à Mme Gentil.
Grangier entra aussi, en tenue de départ: il arrivait fort à propos
pour déjeuner avec nous, puisque le vin ne manquait pas.
Il pouvait être huit heures du matin; nous nous mîmes à table; à onze
heures et demie nous y étions encore, lorsque, tout à coup, Picart,
qui s'apprêtait à vider son verre, s'arrête et nous dit: «Écoutez! je
crois entendre le bruit du canon!» Effectivement, le bruit redouble,
la générale bat, tous les militaires courent aux armes. Mme Gentil
entre dans la chambre en s'écriant: «Messieurs, les Cosaques!» Picart
répond: «Nous allons les faire danser!» Je me presse d'arranger mes
affaires, et un instant après, armes et bagages, le sac sur le dos,
j'embrasse Mme Gentil, pendant que Picart et Grangier vident la
dernière bouteille, en bons soldats. J'avale un dernier verre de vin,
ensuite je m'élance dans la rue, à la suite de mes amis.
Nous n'avions pas encore fait trente pas, que j'entends que l'on me
rappelle; je me retourne, j'aperçois la grosse Christiane qui me fait
signe de rentrer, en me disant que j'avais oublié quelque chose. Mme
Gentil se tenait dans le fond de l'allée de la maison; aussitôt
qu'elle m'aperçoit, elle me crie: «Vous avez oublié votre petite
bouilloire!» Ma pauvre petite bouilloire que j'apportais de Wilna, que
j'avais achetée au juif qui avait voulu m'empoisonner, je n'y pensais
vraiment plus! Je rentre dans la maison pour embrasser encore une fois
cette bonne femme qui m'avait traité et soigné comme si j'avais été
son frère ou son enfant, en lui disant de garder ma bouilloire comme
un souvenir de moi: «Elle vous servira à faire bouillir de l'eau pour
faire du thé, et toutes les fois que vous vous en servirez, vous
penserez au jeune sergent vélite de la Garde. Adieu!»
J'entends que le bruit du canon redouble; alors je m'élance dans la
rue mais, cette fois, pour ne plus revenir.
Sur un petit pont, j'aperçois Grangier qui m'attendait avec
impatience. Nous prenons le chemin le plus direct, le long du quai,
pour arriver au lieu du rassemblement. Nous n'avions pas marché cinq
minutes, que nous apercevons Picart au milieu de la rue, jurant comme
un homme en colère, tenant sous son pied droit un Prussien, et ayant
devant lui quatre vétérans prussiens commandés par un caporal sous les
ordres d'un commissaire de police. Voici de quoi il était question: en
face d'un café, plusieurs individus lui avaient jeté des boules de
neige. Il s'était arrêté en les menaçant d'entrer dans la maison pour
leur donner une correction, mais ils n'en tinrent pas compte; un de
ces individus, étant descendu dans la rue, s'avança derrière Picart,
lui posa une queue de billard sur l'épaule et se mit à crier: «Hourra!
Cosaque!» Lui, se retournant vivement, l'empoigne par la peau du
ventre, lui fait faire un demi-tour et le jette à plat ventre, la
figure dans la neige. Ensuite il lui pose le pied droit sur le dos,
pendant qu'il met la baïonnette au bout du canon de son fusil, et, se
retournant du côté du café, défie ceux qui y sont.
On était allé chercher la garde; lui, de son côté, avait fait
comprendre à l'individu, que, s'il faisait le moindre mouvement, il le
percerait d'un coup de baïonnette. Il en dit autant à ceux qui étaient
dans le café; aussi pas un ne bougea; c'est alors que la garde est
arrivée avec le commissaire de police.
Cette garde n'intimida pas Picart. Il était, dans ce moment, comme un
lion qui tient sa proie sous ses griffes et qui regarde fièrement les
chasseurs. Nous étions près de lui; il ne nous voyait pas; les
invalides et le commissaire étaient tremblants de peur. Les femmes
disaient: «Il a raison, il passait son chemin tranquillement, on l'a
insulté!»
À la fin, un ministre protestant qui avait tout vu et qui parlait
français, s'avança, expliqua au commissaire comment la chose s'était
passée. Alors on dit à Picart qu'il pouvait lâcher l'homme qu'il
tenait sous son pied, qu'on allait lui rendre justice. Il dit à celui
qu'il tenait sous son pied: «Lève-toi!» Celui-ci ne se le fit pas dire
une seconde fois.