première maison qui se présente pour y entrer: un vieux grognard barre
le passage avec son fusil en me disant que c'est le logement du
colonel, et qu'il n'y a plus de place. Je lui réponds que, quand bien
même ce serait le logement de l'Empereur, il m'en fallait deux, et que
j'entrerais. Dans ce moment, j'aperçus un autre grenadier occupé à
attacher sur sa capote une paire d'épaulettes d'officier supérieur. À
ma grande surprise, je reconnais Picart, mon vieux compagnon, que je
n'avais pas vu depuis Wilna, depuis le 9 décembre! Aussitôt, je dis au
grenadier: «Dites au colonel Picart que le sergent Bourgogne lui
demande une place.--Vous vous trompez», me répond-il. Mais, sans
l'écouter, je force la consigne, le soldat du train me suit et nous
entrons.
À peine Picart m'a-t-il reconnu qu'il jette ses grosses épaulettes sur
la paille en s'écriant: «Jour de Dieu! C'est mon pays, c'est mon
sergent! Comment se fait-il, mon pays, que vous arrivez seulement?
Vous avez donc encore fait l'arrière-garde?» Sans lui répondre, je
m'étais laissé tomber sur la paille, épuisé de fatigue, de sommeil et
d'inanition, et aussi suffoqué par la chaleur d'un grand poêle. Picart
courut à son sac, en tira une bouteille où il y avait de l'eau-de-vie,
et me força d'en prendre quelques gouttes qui me ranimèrent un peu.
Ensuite, je le priai de me laisser reposer.
Il pouvait être huit heures du matin; il en était deux de l'après-midi
lorsque je m'éveillai.
Picart mit entre mes jambes un petit plat de terre contenant de la
soupe au riz que je mangeai avec plaisir, et en regardant à droite et
à gauche, car je cherchais à me reconnaître. À la fin, tout se
débrouilla dans mes idées, de manière à me rappeler ce qui m'était
arrivé depuis vingt-quatre heures.
J'étais dans mes réflexions, lorsque Picart m'en tira pour me conter
ce qui lui était arrivé depuis que nous nous étions séparés, à Wilna:
«Après avoir chassé les Russes qui s'étaient présentés sur les
hauteurs de Wilna, on nous fit revenir sur la place; de là, on nous
conduisit au faubourg situé sur la route de Kowno, pour être de garde
chez le roi Murat qui venait de quitter la ville. Là, je vous
cherchai, pensant que vous aviez suivi, et je fus étonné de ne plus
vous voir. À minuit, on nous fit partir pour Kowno, accompagnant le
roi Murat et le prince Eugène qui, aussi, était logé au faubourg.
Mais, arrivés au pied de la montagne, il ne nous a pas été possible de
la traverser, à cause de la quantité de neige et du nombre de voitures
et de caissons sur la route qui la traversait.
«Lorsqu'il fit un peu jour, le roi et le prince parvinrent à continuer
leur chemin en tournant la montagne, mais tant qu'à moi et quelques
autres, comme nous n'avions pas de chevaux, nous nous engageâmes par
le chemin. Bien nous en prit, car nous eûmes l'occasion de monter les
premiers à la roue et de faire quelques pièces de cinq francs ... à
votre service, entendez-vous, mon pays?» Picart continua à me faire un
détail de sa marche jusqu'au moment où le hasard me le fit rencontrer.
Alors je lui dis que c'était toujours un bonheur pour moi, chaque fois
que je le rencontrais, mais que, cette fois, j'étais plus heureux
encore puisque je le retrouvais colonel. Il se mit à rire en me disant
que c'était une ruse de guerre dont, plus d'une fois, il s'était servi
pour conserver un beau logement; que, depuis hier, il s'était fait
colonel et était reconnu pour tel par ceux qui étaient avec lui,
puisqu'ils lui rendaient les honneurs.
Picart me dit qu'à 3 heures, il devait y avoir une revue du roi Murat
où l'on devait donner des ordres pour indiquer les endroits où les
débris des différents corps devaient se réunir. Je me disposai à y
aller, afin d'y rencontrer mes camarades. Picart me fit la barbe, qui
n'avait pas été faite depuis notre départ de Moscou, avec un mauvais
rasoir que nous avions trouvé dans le portemanteau du Cosaque tué le
23 novembre, et, quoiqu'il le repassât sur le fourreau de son sabre et
ensuite sur sa main pour lui donner le fil, il ne m'en écorcha pas
moins la figure.
L'heure venue, nous sortîmes de notre logement pour aller au
rendez-vous. L'appel devait se faire dans une grande rue. Les
militaires de toute arme s'y rendaient. Plusieurs des vieux de la
Garde avaient poussé l'ambition, et cela pour se faire remarquer,
jusqu'à s'arranger comme pour un jour de grande parade: en les voyant,
l'on aurait pensé qu'ils arrivaient plutôt de Paris que de Moscou. Au
lieu du rendez-vous, j'eus le bonheur de rencontrer tous ceux avec qui
j'étais le jour d'avant, ainsi que bien d'autres que je n'avais pas
vus depuis Wilna, mais nous étions peu nombreux. Grangier me dit:
«J'espère que tu ne nous quitteras plus; tu vas venir à notre logement
et, comme l'on est autorisé à prendre des traîneaux ou des voitures
pour se faire conduire, nous tâcherons d'en trouver». Nous restâmes
assez longtemps dans la rue, en attendant le roi Murat. Pendant ce
temps, on était surpris de rencontrer des amis, de retrouver vivants
ceux que l'on pensait morts. J'eus le plaisir de rencontrer le sergent
Humblot, avec qui j'avais voyagé la veille et dont j'avais été séparé
dans les bois, au moment du _hourra_. J'appris aussi que les
cantinières Marie et la mère Gâteau étaient arrivées à bon port.
Le roi Murat ne venant pas, l'on prit les noms des hommes incapables
de marcher, afin de les faire partir le lendemain, à six heures du
matin, avec des traîneaux que les autorités fournissaient. Nos
camarades s'occupèrent d'en chercher, mais il leur fut impossible d'en
trouver. Il fallut s'en consoler en se disposant à passer une bonne
nuit, afin de pouvoir marcher le jour suivant.
Picart m'avait dit qu'il voulait me parler avant de nous séparer. À
peine l'ordre du départ fut-il donné, que je sentis une grosse tape
sur l'épaule; c'était lui. Il me fit signe, ainsi qu'à Grangier, de
le suivre, et, lorsque nous fûmes éloignés de manière à ce que
personne ne pût nous entendre, il me dit: «Vous allez me faire
l'amitié d'accepter un bon coup de vin blanc, vin du Rhin!--Pas
possible!» m'écriai-je. Pour toute réponse, il nous dit: «Suivez-moi!»
Chemin faisant, il nous conta que, la veille, il avait rencontré un
juif avec qui il avait fait connaissance, et cela pour lui vendre des
objets dont il voulait se défaire, ses épaulettes de colonel et autre
chose encore, mais qu'il n'avait pas manqué, comme cela lui arrivait
souvent, de se faire passer pour juif en disant que sa mère était
fille du rabbin de Strasbourg et que lui se nommait Salomon. Enchanté,
et aussi dans l'espoir de faire un bon marché, l'autre lui avait
indiqué sa demeure, en l'assurant qu'il lui procurerait du bon vin du
Rhin.
Nous arrivâmes derrière la synagogue: à côté était une petite maison
où Picart s'arrêta. Il regarda à droite et à gauche s'il ne voyait
rien; ensuite, se pinçant le nez, il appela d'une voix nasillarde, et
à plusieurs reprises: «Jacob! Jacob!» Nous vîmes paraître, par un
trou, une espèce de figure coiffée d'un long bonnet fourré et ornée
d'une sale barbe: c'était Jacob le juif. En reconnaissant Picart, il
lui dit en allemand: «Ah! c'est vous, mon cher Salomon; je vais vous
ouvrir!» Le juif ouvrit la petite porte, et nous entrâmes dans une
chambre bien chaude, mais puante et dégoûtante. Lorsque nous fûmes
assis sur un banc autour du poêle, nous vîmes entrer trois autres
juifs, dont Jacob nous dit que c'était sa famille.
Picart, qui savait comment il fallait s'y prendre avec ses soi-disant
coreligionnaires, commença par ouvrir son sac et en tirer d'abord une
paire d'épaulettes, non pas de colonel, mais de maréchal de camp, une
pacotille de galons, tout cela neuf et ramassé à la montagne de Wilna,
dans les caissons abandonnés.
Il y avait aussi quelques couverts d'argent venant de Moscou. Les
juifs ouvrirent de grands yeux; alors Picart demanda du vin et du
pain; on apporta du vin du Rhin excellent; le pain n'était pas de
même; mais, pour le moment, c'était plus que l'on ne pouvait espérer.
Pendant que nous étions à boire, les juifs regardaient les objets
étalés sur le banc; Jacob demanda à Picart combien il voulait de tout
cela: «Dites-vous même!» répondit Picart. Le juif dit un prix bien
éloigné de ce que Picart voulait. Il lui dit: Non! Jacob dit encore
quelque chose de plus; cette fois Picart, chez qui le vin commençait à
produire son effet, regarda le juif d'un air goguenard et lui répondit
en mettant un doigt sur le côté de son nez, et en fredonnant non pas
les paroles, mais le chant du rabbin à la synagogue, le jour du
Sabbat.
Les quatre juifs se mirent aussi à se balancer comme des Chinois et à
chanter les versets. Grangier regarda Picart, pensant qu'il était fou,
et moi, malgré ma triste position, je me pâmais de rire. Enfin, Picart
cessa de chanter pour nous verser à boire. Pendant ce temps, les juifs
causèrent ensemble du prix des objets; Jacob en offrit un prix plus
élevé, mais ce n'était pas encore ce que Picart voulait, de sorte
qu'il se remit à recommencer son tintamarre, jusqu'au moment où il
accorda le marché, à condition qu'on lui donnât de l'or. Jacob paya
Picart en pièces d'or de Prusse; il est probable qu'il était content
de son marché, puisqu'il nous donna des noisettes et des oignons. Le
vin nous avait monté à la tête et nous avait rendus comme fous, car,
lorsque Picart eut reçu son argent, nous nous mîmes à faire, comme
lui, le sabbat.
Le charivari aurait continué longtemps, si l'on n'eût frappé à la
porte à coups de crosses de fusils. Jacob regarda par le trou, et
aperçut plusieurs soldats qui lui dirent, en allemand, qu'ils avaient
un billet de logement pour loger chez lui et que, s'il n'ouvrait pas
de suite, la porte allait être enfoncée. Il ouvrit de suite. Nous
prîmes le parti de nous retirer; je dis adieu à Picart, avec promesse
de nous revoir à Elbing, endroit sur lequel nous avions l'ordre de
nous diriger.
Arrivés au logement, nous mangeâmes une soupe de riz; ensuite je
m'occupai de mes pieds, de ma chaussure, et, comme nous étions dans
une chambre chaude et sur de la paille fraîche, je m'endormis.
Le lendemain 17, à cinq heures, la ville était déserte: les hommes
qui, depuis deux mois, n'avaient pas couché sous un toit et qui, dans
ce moment, se trouvaient couchés chaudement, ne se pressaient pas de
sortir de leur logement. Deux ou trois tambours, qui restaient encore
de ceux de la Garde, battirent la _grenadière_ pour nous, et la
_carabinière_ pour les chasseurs. Lorsque nous fûmes dans la rue, nous
remarquâmes qu'il faisait moins froid que la veille. Nous vîmes venir
un traîneau attelé de deux chevaux, qui s'arrêta. Il était conduit par
deux juifs et chargé d'épicerie. L'idée nous vint de leur proposer de
nous conduire, en payant, bien entendu, jusqu'à Darkehmen, où l'on
devait aller ce jour-là, ou de nous emparer du traîneau, s'ils
refusaient. D'abord ils firent quelques difficultés, sous différents
prétextes. Nous leur proposâmes de payer la moitié du prix, et le
reste en arrivant. Les juifs acceptèrent. Le prix étant convenu pour
quarante francs, nous leur en payâmes de suite la moitié, mais comme
ils ne prenaient les pièces de cinq francs que comme un thaler qui
n'en vaut que quatre, cela nous fit dix francs de plus. Nous n'y
regardâmes pas de si près, et imprudemment, pour nous attirer leur
confiance, nous leur fîmes voir que nous avions beaucoup d'argent. Un
sergent-major nommé Pierson, qui avait plusieurs pièces d'argenterie,
les montra. Dès ce moment, ils parlèrent hébreu, de sorte que nous ne
pûmes rien comprendre de ce qu'ils disaient.
Nous étions cinq vélites, Leboude, Grangier, Pierson, Oudict et moi.
Le traîneau était déchargé, les chevaux reposés, nous nous disposâmes
à partir. Nous mîmes nos fusils dans le fond du traîneau et nos sacs
par-dessus, et nous voilà en route. Il était plus de six heures: tous
les débris de l'armée étaient déjà en mouvement, comme les jours
précédents, sans organisation, sans ordre; la confusion était telle
qu'il n'y avait pas moyen de sortir de la ville. Ceux qui ne se
sentaient pas la force de marcher voulaient s'emparer des traîneaux ou
y prendre place.
Sortis avec bien de la peine, nous trouvâmes le même encombrement. Nos
conducteurs nous firent comprendre qu'ils allaient nous conduire par
un chemin à gauche, où l'on ne voyait personne, et qu'avant une heure
nous aurions rejoint la grande route et dépassé la tête de colonne.
Nous aurions dû demander, puisque le chemin était si bon, pourquoi
d'autres conducteurs de traîneaux, qui devaient aussi bien le
connaître, ne le prenaient pas; mais nous n'y pensâmes pas. Lorsque
nous eûmes voyagé, au grand trot, un bon quart d'heure, je m'aperçus
que la route que nous suivions tournait insensiblement sur la gauche,
et nous éloignait de celle que suivait l'armée; que le terrain sur
lequel nous roulions, et que l'on nous faisait prendre pour un chemin,
n'était qu'un remblai formant la digue d'un canal à notre droite, et
d'un contre-fossé à gauche. Voulant communiquer mes observations à mes
camarades, je criai aussi fort que je le pouvais, et à plusieurs
reprises: «Halte! halte!» Grangier me demanda ce que je voulais. Je
redoublai mes cris: «On nous trompe, nous sommes avec des coquins!»
Alors Pierson, qui était sur le devant, tenant dans ses mains une
théière en argent qu'il rapportait de Moscou, et dont il se servait à
chaque instant pour faire faire du thé, se mit à son tour à crier:
«Halte!»
Les fripons de juifs sautent en bas de la botte de paille sur laquelle
ils étaient assis, et, toujours en marchant, mais moins vite, prennent
les chevaux par la bride, font tourner le traîneau et nous renversent
du haut en bas de la digue, du côté du contre-fossé. Heureusement pour
moi, qui étais placé derrière, les jambes pendantes en dehors et sur
le côté du traîneau, que j'avais pu voir leur mouvement, de sorte
qu'en me laissant glisser, j'évitai de faire le grand saut, mais mes
camarades roulèrent jusqu'en bas, à plus de vingt-cinq pieds, et
arrivèrent tout meurtris sur glace. Comme ils avaient les pieds et les
mains gelés, ils poussaient des cris effrayants, occasionnés par les
douleurs. Ces cris se changèrent en cris de rage contre les juifs qui,
déjà, avaient retiré le traîneau au bord de la digue, car, tenant les
chevaux par la bride, ils l'avaient empêché, quoique renversé, de
rouler jusqu'en bas. Ils se disposaient à se sauver avec nos bagages,
mais, comme mon fusil était avec les autres, dans le fond du traîneau,
je tirai mon sabre et en portai un coup sur la tête d'un juif qui,
grâce à son bonnet fourré, ne l'eut point fendue en deux. Je lui en
portai un second qu'il para avec la main gauche couverte d'un gant en
peau de mouton. Ils allaient nous échapper, quand Pierson arriva pour
me seconder, tandis que les autres, encore en bas du remblai, qu'ils
n'avaient pas la force de remonter, juraient et nous criaient de tuer
les juifs. Celui auquel j'avais donné un coup de sabre se sauvait en
traversant le canal; l'autre, qui tenait les chevaux, demandait grâce
en disant que c'était la faute de son camarade. Cela n'empêcha pas
Pierson d'appliquer quelques coups de plat de sabre à celui qui
restait et qui demandait pardon en nous appelant colonel et général.
Pierson, prenant les chevaux par la bride, lui ordonna de descendre
afin d'aider nos camarades à remonter. C'est ce qu'il s'empressa de
faire; il en fut récompensé par les coups de poings qu'on lui appliqua
avec force. Lorsqu'ils furent remontés, Leboude nous annonça que nous
avions acquis de droit le traîneau et les chevaux, car ces deux
coquins avaient cherché à nous détruire, afin de s'emparer de ce que
nous avions.
Nous ordonnâmes au juif de nous conduire, au grand galop, par le
chemin le plus court, afin de rejoindre l'armée, mais il fallut
retourner par où nous étions venus.
Arrives près de la ville, le juif voulait nous y faire entrer sous
prétexte de prendre quelque chose chez lui: c'était pour nous livrer
aux Cosaques, qui y étaient déjà. Nous lui fîmes sentir la pointe du
sabre dans le dos, le menaçâmes de le tuer, s'il faisait encore un pas
du côté de la ville. Aussi s'empressa-t-il de tourner à gauche, sur la
route que suivait l'armée, dont nous apercevions les derniers
traîneaux à une grande distance. Un quart d'heure après, nous les
avions rejoints, ensuite nous les dépassâmes en descendant une côte
avec rapidité.
Comme j'étais placé sur le derrière du traîneau, le bout du timon de
l'un de ceux qui descendaient m'atteignit dans le flanc droit et me
jeta sur la neige à plus de six pieds. Je restai sans connaissance. Un
fourrier des Mamelucks, qui me connaissait, s'empressa de me relever
et de m'asseoir sur la neige[73]. Mes camarades s'empressèrent aussi
de venir à mon secours: on pensait que le timon m'était rentré dans
le corps, mais fort heureusement que mes habillements avaient amorti
le coup; et puis, par bonheur, le bord du timon était garni d'une peau
de mouton.
[Note 73: Le Mameluck qui me releva se nommait Angelis; il était
de la Géorgie; nous nous étions connus en Espagne; il était un des
Mamelucks que l'Empereur avait ramenés d'Égypte; quelques-uns
seulement de ce beau corps échappèrent aux désastres de cette
campagne. (_Note de l'auteur_.)]
Je fus relevé, et l'on me replaça sur le traîneau: chose étonnante, il
n'en résulta pour moi rien de funeste; seulement, dans la journée,
j'eus des vomissements.
Il pouvait être neuf heures lorsque nous arrivâmes dans un grand
village; beaucoup d'hommes y étaient déjà; nous entrâmes dans une
maison, afin de nous y chauffer; nous laissâmes notre traîneau à la
porte, ayant eu la précaution de le décharger de nos bagages et de
faire entrer le juif avec nous, dans la crainte qu'il n'enlevât notre
équipage.
Les soldats qui étaient à se chauffer nous dirent que, dans le
village, on vendait des harengs et du genièvre. Comme ils avaient eu
beaucoup de complaisance pour moi et qu'ils avaient tous les pieds
plus gelés que les miens, je me décidai à y aller mais, en partant, je
leur recommandai d'avoir les yeux sur le traîneau: «Sois tranquille,
me dit Pierson, j'en réponds!» Je partis avec notre juif pour me
servir de guide et d'interprète.
Il me conduisit chez un de ses compères, où je trouvai des harengs, du
genièvre et des mauvaises galettes de seigle. Pendant que je me
chauffais en buvant un verre de genièvre, je m'aperçus que mon guide
avait disparu avec un autre juif, avec lequel il causait un instant
avant. Voyant qu'il ne rentrait pas, je retournai, avec mes
provisions, rejoindre mes amis: mais quel fut mon étonnement, lorsque
je fus près de la maison, de n'y plus voir le traîneau à la porte! Mes
camarades, tranquillement à se chauffer, me demandent où sont les
provisions; moi je leur demande où est le traîneau. Ils regardent dans
la rue, le traîneau est parti! Sans dire un mot, je jette les
provisions à terre, et, le coeur triste, je vais me coucher sur de la
paille, à côté du poêle. Une demi-heure après, on battit le rappel
pour le départ, et l'on nous fit savoir qu'à deux petites lieues de
là, il y aurait des traîneaux pour tout le monde, afin que l'on pût
arriver le même jour à Gumbinnen.
Arrivés à cet endroit, nous y trouvâmes, en effet, une grande quantité
de traîneaux et, un instant après, on nous fit partir. Pendant la
route, je fus indisposé: le mouvement du traîneau fit, sur moi,
l'effet du mal de mer; j'eus des vomissements. Je voulus, avant
d'arriver, marcher un peu à pied, mais je faillis périr de froid, car
il était devenu insupportable. Heureusement, mes camarades
s'aperçurent de ma triste position, firent arrêter le traîneau et
vinrent me chercher: je ne pouvais plus avancer. Quand nous arrivâmes
à Gumbinnen, il était temps! On nous donna un billet de logement pour
nous cinq, et nous eûmes une chambre bien chaude et de la paille.
Lorsque nous fûmes installés, la première chose que nous fîmes, fut de
demander si, pour de l'argent, nous ne pourrions pas avoir à boire et
à manger. Le bourgeois, qui avait l'air d'un brave homme, nous
répondit qu'il ferait son possible pour nous donner ce que nous
demandions: une heure après, il nous apporta de la soupe, une oie
rôtie et des pommes de terre, de la bière et du genièvre. Nous
dévorions le tout des yeux, mais, malheureusement, l'oie était
tellement coriace, que nous ne pûmes en manger que très peu, et ce peu
faillit nous étouffer; nous en fûmes réduits aux pommes de terré.
Je fus, avec le sergent-major Oudict, voir, dans la ville, si nous ne
trouverions pas quelque chose à acheter: le hasard nous conduisit dans
une maison où Oudict rencontra un chirurgien-major de son pays. Il
était logé avec deux officiers et trois soldats, reste du régiment.
Ils étaient dans un état pitoyable; ils avaient presque tous perdu les
doigts des pieds et des mains; pendant que nous étions dans cette
maison, un individu nous proposa de nous vendre un cheval et un
traîneau, que nous nous empressâmes d'acheter pour la somme de 80
francs.
Le lendemain 18, après avoir essayé de manger de notre oie, qui
n'était pas plus tendre que la veille, nous montâmes sur notre
traîneau et nous partîmes pour aller coucher à Wehlau; mais à peine
fûmes-nous hors de la ville, que Pierson, qui conduisait le traîneau
et qui n'y entendait rien, nous fit faire une culbute, brisa le
brancard, et nous jeta sur la neige. Nous nous trouvions près d'une
maison où nous entrâmes pour le faire réparer: pendant que le paysan
était occupé à cette besogne, nous l'étions à nous chauffer, et,
lorsque nous fûmes pour nous mettre en route, nous fûmes on ne peut
plus étonnés de voir que nous n'avions plus d'armes: les Prussiens
nous avaient pris nos fusils déposés contre la porte. Nous crions,
nous jurons: «Nous voulons nos armes, ou nous mettons le feu à la
maison!» Mais le paysan jure à son tour qu'il n'a rien vu; il fallut
se décider à partir sans armes. Heureusement qu'après une heure de
marche, nous rencontrâmes un fourgon parti le matin de Gumbinnen avec
un chargement de fusils de la Garde impériale, de sorte que nous pûmes
en prendre d'autres. Enfin nous arrivâmes à Wehlau à trois heures.
Nous vîmes plus de deux mille soldats rassemblés près de l'Hôtel de
Ville, attendant des billets de logement. Un grand coquin de Prussien
s'avance près de nous, et nous dit que, si nous voulons, pour peu de
chose, il nous logera chez lui; qu'il a une chambre bien chaude, de la
paille pour nous coucher, et une écurie pour notre cheval. Nous
acceptâmes avec empressement. Arrivés chez lui, il met le cheval à
l'écurie, nous fait monter au second, et là, nous entrons dans une
chambre passablement malpropre; il en était de même de la paille, mais
il faisait chaud, c'était l'essentiel.
Nous vîmes paraître une femme qui avait près de six pieds de haut, et
une vraie figure de Cosaque; elle nous dit qu'elle était la bourgeoise
de la maison, et que, si nous avions besoin de quelque chose, nous
n'avions qu'à lui donner de l'argent, qu'elle irait nous le chercher.
C'était ce que nous demandions, car pas un de nous n'était disposé à
sortir. Je lui donne cinq francs pour aller nous chercher du pain, de
la viande et de la bière. Un instant après, elle nous apporta de l'un
et de l'autre; on fit la soupe, et, après avoir mangé et nous être
assurés que notre cheval ne manquait de rien, nous nous reposâmes
jusqu'au lendemain matin.
Avant de partir, nous donnâmes a notre bourgeoise une pièce de cinq
francs pour la nuit, mais elle nous dit que cela ne suffisait pas;
alors nous lui en donnâmes une seconde. Mais ce n'était pas encore son
compte; elle exigea que nous lui donnions une pièce de cinq francs par
chaque homme, plus une pour le cheval.