«Nous allions continuer à marcher droit devant nous, lorsque nous

aperçûmes ceux qui nous avaient causé tant de frayeur; ils n'étaient

qu'à quelques pas de nous. Ils s'arrêtèrent en nous criant en

allemand: «Bonsoir, amis Cosaques!--Attention! dis-je à mon frère; tu

es Cosaque, et moi je suis ton prisonnier. Tu parles un peu allemand,

ainsi du sang-froid!» Comme il avait sur la tête un mauvais bonnet de

police, je le changeai contre le mien qui ressemblait à celui d'un

Cosaque. Nous reconnûmes ces paysans pour ceux que nous avions vus, un

instant avant, sur la route, autour du caisson. Ils étaient quatre, et

traînaient avec des cordes deux des roues qu'ils avaient enlevées: mon

frère leur demanda s'il y avait des camarades Cosaques dans le

village; ils lui dirent que non: «Alors, dit-il, conduisez-moi chez le

bourgmestre, car j'ai froid et faim, puis, je suis blessé et obligé de

conduire ce prisonnier français». Alors il y en eut un qui nous dit

que, depuis le matin, ils attendaient les Cosaques, et qu'ils auraient

bien fait d'arriver, car plus de trente Français avaient logé la nuit

dernière et on les avait presque tous désarmés au moment de leur

départ.

«En entendant cela, nous aurions voulu être au diable, mais, dans ce

moment, d'autres paysans arrivèrent qui, en me voyant conduit par un

Cosaque, me dirent des injures et me firent des menaces qui furent

réprimées par un homme âgé que j'ai su, après, être un ministre

protestant, curé de l'endroit.

«L'on nous conduisit chez le bourgmestre, qui fit beaucoup d'accueil à

mon frère en lui disant qu'il logerait chez lui et que l'on aurait

soin de son cheval, mais que, pour le Français, il allait le faire

conduire à la prison, à moins, dit-il, que vous ne vouliez le garder

près de vous pour vous servir de domestique: «Je ne demande pas mieux,

répondit mon frère, d'autant mieux que je suis blessé et que ce

Français est chirurgien-major. Il me pansera ma jambe.--Chirurgien-major!

reprit le bourgmestre, cela tombe on ne peut mieux, car nous avons

ici un brave homme du village qui a eu, ce matin, le bras cassé

par un Français qui n'a pas voulu se laisser désarmer; il lui arrangera

son bras!»

«L'on nous fit entrer dans une chambre bien chaude où il y avait un

lit que l'on désigna pour le Cosaque, mais il n'en voulut pas et

demanda de la paille pour lui, et aussi pour moi, qu'il fit mettre à

part, afin de ne pas éveiller de soupçons. L'on nous apporta à manger

du pain, du lard, de la choucroute, de la bière et du genièvre pour le

frère Cosaque; des pommes de terre et de l'eau pour moi. Le

bourgmestre fit remarquer à mon frère une certaine quantité d'armes

dans un coin de la chambre: c'étaient celles des Français que les

paysans avaient désarmés le matin, consistant en quelques pistolets,

carabines, cinq à six fusils, autant de sabres de cavaliers, ainsi que

plusieurs paquets de cartouches.

«Pendant que nous étions en train de manger, un paysan accompagné

d'une femme entra dans la chambre; l'homme portait un bras en écharpe:

c'était l'homme au bras cassé. Il vint s'asseoir auprès de moi pour me

le faire voir. Je me décidai à payer d'audace. Je demandai du linge,

des bandes, des petites lattes que l'on fit avec du bois de sapin. Le

bras était cassé net entre le poignet et le coude. J'avais déjà vu

tant d'opérations, depuis cinq ans, que je ne balançai pas un instant

à me mettre à l'oeuvre. Il n'y avait pas de plaie, on voyait seulement

une forte rougeur. Je fis signe à un paysan de tenir le malade par les

deux épaules et à la femme de tenir la main. Alors j'ajustai, je

pense, assez bien l'os cassé, comme j'aurais fait d'un morceau de

bois. D'abord, je tâtonnai. Pendant ce temps, le diable criait et

faisait de vilaines grimaces. Enfin je lui appliquai des compresses

trempées dans le _schnapps_, ensuite quatre lattes que je lui serrai

avec des bandes de toile. Enfin, l'opération finie, il se trouva

mieux, et me dit que j'étais un brave homme. La femme et le

bourgmestre me firent des compliments; alors je respirai. Pour me

récompenser, on me donna un grand verre de genièvre.

«Mais ce n'était pas tout: le bourgmestre me fit comprendre qu'il

fallait que j'aille voir une femme qui, depuis deux jours, souffrait

horriblement; c'était une jeune femme enceinte qui ne pouvait

accoucher. On avait été à Kowno pour un accoucheur, mais tout était en

déroute à cause des Russes et des Français, de sorte que l'on n'avait

pu en trouver: «Ordinairement, me dit-il, ce sont les vieilles femmes

qui font ce service, mais il paraît que l'enfant se présente mal». Je

voulus faire comprendre au bourgmestre qu'ayant perdu mes instruments

de chirurgien, je ne pouvais pas opérer et que, d'ailleurs, je n'étais

pas accoucheur, que je n'y connaissais rien. Mais je ne pus me faire

comprendre, ou l'on pensa qu'il y avait, de ma part, mauvaise volonté:

il fallut marcher. Je fus conduit par deux paysans et trois femmes à

l'extrémité du village. Je ne sais si c'est parce que je sortais d'une

chambre chaude, mais j'avais un froid de chien. Enfin, nous arrivons.

«On me fait entrer dans une chambre où je trouve trois vieilles femmes

que l'on aurait pu comparer aux trois Parques: elles étaient auprès

d'une jeune femme étendue sur un lit et qui, par moments, jetait des

cris bien plus forts que l'homme au bras cassé. Une des vieilles me

fit approcher de la malade, une autre leva la couverture et une

troisième la chemise. Jugez de mon embarras! Sans rien dire, je

regardais les trois vieilles, afin de lire dans leurs yeux ce qu'elles

voulaient que je fasse. Elles aussi attendaient, en me regardant, ce

que j'allais faire: la malade, de même, avait les yeux sur moi. À la

fin, je compris une des vieilles qui me disait de voir si l'enfant

vivait encore. Alors je me décide et je lui pose ma large patte,

froide comme la glace, sur son ventre brûlant. Le contact lui fit

faire un bond et jeter un cri à faire trembler la maison. Ce cri est

suivi d'un second: aussitôt les trois vieilles s'emparent d'elle, et,

en moins de cinq minutes, tout était fini: elle venait d'accoucher

d'un Prussien.

«Alors, tout fier de ma nouvelle cure, je me frotte les mains, et,

comme je savais ce que l'on faisait, dans mon village, en pareille

circonstance, où on lave l'enfant dans de l'eau chaude et du vin, j'en

fis apporter dans une cuvette. Ensuite je demandai du _schnapps_. On

m'en donna une bouteille; je la goûte plusieurs fois, je prends un

morceau de linge que je trempe dans l'eau chaude, je verse du

_schnapps_ dessus, j'applique cette compresse sur le bas-ventre de la

jeune femme, qui s'en trouve très bien, et qui me remercie en me

pressant la main.

«Je sortis escorté par les deux hommes qui m'avaient amené, et par

deux des vieilles duègnes. Je fus reconduit chez le bourgmestre où

l'on fit mon éloge. Mon frère le Cosaque était dans des transes, mais,

en me voyant, il fut rassuré.

«J'avais encore un blessé à panser, c'était lui: je lui lavai la plaie

avec de l'eau chaude, et je l'arrangeai avec un peu plus de

connaissance. On nous laissa seuls. Lorsque nous fûmes certains que

tout le monde dormait, je m'avançai du côté où étaient les armes, je

choisis deux paires de pistolets ainsi qu'un beau sabre de chasseur et

deux paquets de cartouches du calibre de nos pistolets, que nous

prîmes la précaution de charger de suite. Les miens furent cachés en

attendant le moment de notre départ; ensuite, nous nous reposâmes.

«Le matin, à six heures, l'on nous apporta à manger. Cette fois, je

fus traité comme le Cosaque. Pendant que nous mangions, le bourgmestre

me fit encore compliment sur mes talents; ensuite il me demanda si je

voulais rester; qu'il me donnerait une de ses filles en mariage. Je

lui dis que cela ne se pouvait pas, que j'étais déjà marié et que

j'avais des enfants: «Alors, dit-il en s'adressant au Cosaque, de

quel côté allez-vous?--Je vais rejoindre mon frère et mes camarades

qui suivent la route qui va à la ville; je ne me rappelle pas son nom,

mais c'est la première que je dois rencontrer sur la route.--Je sais,

dit le bourgmestre, c'est Wilbalen. Alors nous partirons ensemble, je

vous conduirai à une lieue d'ici, dans un endroit où vous trouverez

plus de deux cents Cosaques, car je viens de recevoir l'ordre

d'envoyer tout ce que je pourrais avoir de foin et de farine dans le

village, et d'y aller de suite moi-même. Ainsi, dans une demi-heure,

nous partirons. Je vais faire préparer votre cheval et le mien.»

«À peine fut-il sorti, que je mis mes pistolets à ma ceinture et au

moins trente cartouches dans mes poches. Mon frère le Cosaque

s'attacha le sabre que je lui avais choisi et mit aussi les pistolets

à sa ceinture. Un instant après, on vint nous avertir que tout était

disposé pour le départ. Je pris le portemanteau du Cosaque, et nous

sortîmes.

«À la poste, nous vîmes le bourgmestre en tenue de voyage: il avait

une capote brune, doublée en fine peau de mouton, bonnet fourré,

bottes idem. Son domestique avait une capote en peau de mouton.

J'aidai mon frère le Cosaque à monter à cheval et, pendant que

j'attachais le portemanteau, je lui dis, de manière à ne pas être

entendu, que, si l'occasion se présentait, il fallait s'emparer du

cheval et de la capote du bourgmestre et de celle de son domestique,

et nous en vêtir; que, par ce déguisement, nous pourrions nous sauver;

que, dans la position où nous nous trouvions, il fallait agir avec

vigueur et que c'était un coup de vie ou de mort.

«L'on se mit en marche, le domestique en avant comme guide, moi après,

et au milieu des deux cavaliers, comme prisonnier. Un peu avant la

sortie du village, nous prîmes un chemin à gauche, et, après un quart

d'heure de marche, nous arrivâmes à l'entrée d'un petit bois de

sapins. Pendant que nous le traversions, je pensais à mettre mon

projet à exécution. Lorsque nous l'eûmes traversé, je regardai devant,

à droite et à gauche, si je ne voyais rien qui pût nous nuire.

N'apercevant rien, j'avançai du côté du bourgmestre et, saisissant

d'une main la bride de son cheval, et lui présentant un pistolet de

l'autre, je l'invitai à descendre de cheval. Il fut, comme vous le

pensez, on ne peut plus surpris, et regarda le Cosaque comme pour lui

dire de me passer sa lance au travers du corps. Pendant ce temps, le

domestique, qui avait vu mon mouvement, voulut se jeter sur moi, et,

comme il avait un gros bâton, il fit un mouvement pour m'assommer,

mais, sans lâcher la bride du cheval, je le frappai d'un si grand coup

de crosse de pistolet dans la poitrine, que je l'envoyai tomber à

quatre pas et le menaçai de le tuer, s'il avait le malheur de faire un

mouvement pour se relever. Pendant ce temps, mon frère observait le

bourgmestre, auquel il dit qu'il fallait descendre de cheval, mais il

était tellement saisi, qu'il se le fit répéter plusieurs fois. Enfin

il descendit, et je donnai sa monture à tenir à mon frère.

«Sans perdre de temps, j'ôtai au domestique ses bottes, sa capote et

son bonnet. Alors, enlevant ma capote, mon habit et mon bonnet de

police, je le lui mis sur la tête et le forçai à mettre mon habit, de

sorte qu'à son tour il avait l'air d'un prisonnier.

«Imaginez-vous la figure du bourgmestre en voyant son domestique

habillé de la sorte! Mais ce n'était pas tout: je dis à mon frère, qui

était descendu de cheval, d'observer le domestique, pendant que je

ferais changer de costume à son maître qui, sur mon invitation, et

sans se faire prier, me donna sa capote, ses bottes et son bonnet. Je

lui donnai, en échange, ma capote et le bonnet de son domestique.

Ensuite je fis mettre à mon frère la capote et les bottes de ce

dernier et, lorsqu'il fut complètement habillé, à cheval et en

position de garder les deux individus, à mon tour je m'habillai de la

dépouille du bourgmestre. J'enfourchai la monture que mon frère tenait

par la bride; ensuite il me donna son sabre, et nous partîmes au

galop, laissant nos deux Prussiens saisis et ne sachant probablement

pas si mon frère était, ou non, un vrai Cosaque. Il faut dire aussi la

vérité: nous n'étions pas à notre aise, car, quoique déguisés, nous

avions peur de tomber entre les griffes des Cosaques dont le

bourgmestre nous avait parlé avant notre départ.

«Après dix minutes de marche au galop, nous arrivâmes dans un petit

village où les habitants, en nous voyant, se mirent à crier: «Hourra!

hourra! nos amis les Cosaques, hourra!» Ils nous dirent qu'au grand

village, à un quart de lieue, nos camarades avaient couché et qu'ils

en étaient partis afin de couper la retraite aux Français, avant

qu'ils pussent atteindre le bois qui traversait la route. Ils

voulurent nous faire descendre de cheval pour nous faire rafraîchir,

mais, comme nous n'étions pas tranquilles, nous nous contentâmes de

boire quelques verres de _schnapps_ sans descendre. Ensuite mon frère

cria «hourra!» et nous partîmes, emportant la bouteille de _schnapps_

et accompagnés des hourras de toute la population.

«Il pouvait être trois heures lorsque nous aperçûmes le bois devant

nous, et nous n'en étions plus loin lorsque nous entendîmes la

fusillade et vîmes, près d'une maison située sur le bord de la route,

un combat entre les Français et la cavalerie russe. Ainsi les paysans

ne nous avaient pas menti, c'étaient bien les Cosaques qui voulaient

couper la retraite à la colonne des traîneurs, avant qu'elle pût

atteindre le bois.

«Voyant cela, nous faisons prendre le galop à nos chevaux et, sans

penser que nous ressemblons à des Cosaques, nous nous postons sur la

route afin de tâcher de gagner l'entrée du bois où tous les traîneurs

se précipitent. Ils nous prennent pour des Cosaques et accélèrent leur

fuite. Les Cosaques, à leur tour, nous prenant pour des leurs, pensent

que nous poursuivons les Français, viennent à une douzaine pour nous

soutenir et entrent avec nous dans le bois. J'avais un Cosaque à ma

droite, et mon frère à ma gauche; tout le reste des Cosaques derrière

moi, dont on aurait dit que j'étais le chef.

«La route était à peine assez large pour que trois cavaliers pussent

marcher de front; après avoir trotté une cinquantaine de pas, nous

apercevons plusieurs officiers de chez nous qui nous barrent le

passage en croisant la baïonnette et en criant à ceux qui fuyaient:

«N'ayez pas peur de cette canaille, laissez-les avancer!» Je profite

de l'occasion et, ralentissant le pas de mon cheval, j'applique sur la

figure du Cosaque qui était à ma droite, le plus fameux coup de

sabre[71]. Il fait encore un pas et s'arrête en tournant la tête de

mon côté, mais, comme il voit que je me dispose à recommencer, il fait

demi-tour et se sauve en beuglant. Ceux qui nous suivent en font

autant, et nos chevaux font le même mouvement, de sorte que nous

voilà, à notre tour, à la suite des Cosaques qui se sauvent à tous les

diables en recevait quelques coups de fusil des hommes de chez nous,

dont nous faillîmes être attrapés.

[Note 71: Le Cosaque à qui le sergent a coupé la figure d'un coup

de sabre est bien celui que j'ai vu dans le bois et dont les camarades

ont pansé la plaie. (_Note de l'auteur_.)]

«J'aperçois un chemin à droite: nous y entrons, un Cosaque y était

déjà. En nous voyant, il ralentit le pas, s'arrête et nous parle un

langage que nous ne comprenons pas: je lui assène un violent coup de

sabre sur la tête, et je crois que je l'aurais partagé en deux, sans

un bonnet de peau d'ours qui le coiffait. Étonné de cette manière de

répondre, il se sauve, mais, comme il est meilleur cavalier que nous,

nous le perdons de vue. Un quart d'heure après, nous arrivons de

l'autre côté du bois: là, nous apercevons encore notre Cosaque qui, en

nous voyant, part au galop, mais nous n'avions pas envie de le suivre.

Nous côtoyons le bois jusqu'à son extrémité, ensuite nous louvoyons

jusqu'au soir, pour retrouver la vraie route, et c'est avec bien de la

peine que nous arrivons ici.

«Maintenant, acheva le sergent, il faut nous reposer un peu, et

partir, car, au jour, on pourrait nous donner le réveil.»

Alors chacun de nous s'arrangea pour prendre un peu de repos, pendant

que six hommes de la garnison de Kowno, six soldats du train bien

portants, s'offrirent volontairement pour veiller, chacun à leur tour,

à la porte de la grange.

Il n'y avait pas une heure que nous reposions, lorsque nous entendîmes

crier «Qui vive?» Un instant après, un individu entre et tombe de tout

son long. Aussitôt, les hommes qui étaient le moins fatigués se

levèrent pour le secourir. C'était un canonnier à pied de la Garde

impériale qui s'était trouvé au bivouac où j'avais manqué rester. Il

avait plus de vingt blessures sur le corps, des coups de lance et de

sabre. On demanda du linge pour le panser; je m'empressai de donner

une de mes meilleures chemises provenant du commissaire des guerres.

L'un des deux frères, le sergent, lui fit avaler une goutte de

genièvre, le vieux chasseur donna de la charpie qu'il tira du fond de

son bonnet à poil. On finit par l'arranger tant bien que mal; enfin

il se trouva soulagé: heureusement ses blessures n'étaient que sur le

dos et sur la tête, quelques-unes sur le bras droit, mais les jambes

étaient bonnes.

Je m'approchai pour lui demander comment il se trouvait; à peine

m'eut-il regardé qu'il me dit: «C'est vous, sergent! Vous avez été

prudent en ne restant pas à la maison, à l'entrée du bois où, comme

moi et tant d'autres, vous vous proposiez de passer la nuit, car

peut-être un quart d'heure après votre départ, plus de quatre cents

Cosaques[72] sont arrivés. Nous prîmes les armes pour nous défendre;

nous étions, dans ce moment, environ cent. Voyant que nous étions

disposés à les recevoir, ils s'arrêtèrent; quelques-uns se

détachèrent, ayant à leur tête un officier qui vint nous dire, en bon

français, de nous rendre.

[Note 72: Le canonnier se trompait sur le nombre de Cosaques, car

j'ai su, par un de mes amis qui s'y trouvait, qu'ils n'étaient pas

plus de deux cent cinquante, probablement ceux que le bourgmestre

avait annoncés aux deux frères. (_Note de l'auteur_.)]

«Mais un vieux chasseur à pied de la Garde nommé Michaut--celui qui

s'était disputé avec la vieille cantinière--sortit des rangs, et

s'avançant de manière à être entendu de l'officier russe: «Dites donc,

lapin, depuis quand les Français se sont-ils rendus ayant des armes à

la main? Avancez, nous vous attendons!» Aussitôt, l'officier se

retira; ils se disposèrent à nous charger; nous les attendîmes et,

lorsqu'ils furent à vingt-cinq pas, la moitié de notre monde fit feu:

quelques hommes tombèrent. Alors, pensant que tous avaient tiré et que

nous ne pourrions recharger nos armes, ils s'avancèrent de nouveau en

jetant des _hourras_. Mais ils furent reçus par une autre décharge qui

leur mit un plus grand nombre d'hommes hors de combat. Alors ils se

sauvèrent, et nous pensions en être débarrassés, mais cinq minutes

après, ils reviennent plus nombreux et, au moment où plusieurs de chez

nous se retiraient pour gagner le bois, n'ayant pas encore eu le temps

de recharger nos armes, nous fûmes enfoncés à coups de lances et de

sabres: presque tous furent tués ou blessés.

«Je restai à terre, blessé, faisant le mort, et, comme je me trouvais

sur le bord du fossé qui tient à la route, je me roulai dedans. Les

paysans arrivèrent et se mirent à dépouiller les morts et les blessés,

accompagnés par quelques Cosaques dont les chevaux avaient été tués.

J'eus le bonheur de ne pas être vu, et, lorsqu'ils se furent retirés,

je me levai avec peine et gagnai le bois, que je traversai. Enfin, me

voilà heureux, mes amis, de vous avoir rencontrés, mais que vais-je

devenir?--Nous vous conduirons, répondirent les soldats du train.--Et

moi, reprit le frère sergent, je vous prêterai mon cheval.»

Malgré le sommeil qui m'accablait, je me disposai à partir, car, comme

je n'étais pas fort, il me fallait beaucoup de temps pour faire peu de

chemin. Un jeune soldat du train me proposa de m'accompagner, si je

voulais partir de suite: j'acceptai d'autant plus volontiers, que ce

jeune soldat, qui n'avait pas eu de misères, était fort et pourrait me

secourir au besoin. Enfin nous partîmes.

Nous entrâmes dans un bois que la route traversait. Là, le soldat, qui

n'était pas armé, voulut porter mon fusil; je le lui cédai d'autant

plus volontiers que, dans l'état de faiblesse où je me trouvais, il

pouvait mieux s'en servir que moi. Après avoir marché je ne sais

combien de temps, soutenu par le bras de mon jeune compagnon, car

souvent je dormais en marchant, nous arrivâmes à l'extrémité du bois:

il pouvait être quatre heures du matin, c'était le 16 décembre.

Nous marchâmes encore au hasard pendant environ une demi-heure; fort

heureusement la lune se leva. Mais avec elle arriva un grand vent, et

une neige si fine qu'elle nous coupait la figure, et nous empêchait

d'y voir.

Je souffrais beaucoup de l'envie de dormir et, sans le secours du

petit soldat du train, qui me tenait toujours sous le bras, je serais

infailliblement tombé en dormant. Mon compagnon de voyage me fit

remarquer un grand corps de bâtiment qu'il apercevait devant nous: je

reconnus que c'était une station de poste comme celle que nous avions

quittée, et je jugeai, d'après cela, que nous avions fait trois

lieues. Au bout d'un quart d'heure, nous arrivâmes près d'une des

portes. En entrant, je me jetai près d'un feu, car il y en avait

plusieurs abandonnés par des militaires, presque tous de la Garde

impériale, pour marcher sur Wilbalen. Quelques canonniers, aussi de

la Garde, y étaient encore, mais ils se disposaient à partir.

Il n'y avait pas dix minutes que je dormais comme un bienheureux, que

je me sentis fortement secoué par le bras. Je veux résister, mais l'on

me soulève par les épaules; enfin je m'éveille, et un cri se fait

entendre, proféré par un vieux canonnier: «Les Cosaques! Levez-vous,

mon garçon! Encore un peu de courage!»

J'aperçus onze Cosaques arrêtés et qui, probablement, n'attendaient

que notre départ pour venir prendre nos places: «Allons, dit le

canonnier, il faut céder la position et battre en retraite sur

Wilbalen! Nous n'avons plus qu'une lieue; ainsi, partons!»

Il fallut se remettre en route; nous étions six, quatre canonniers, le

petit soldat du train et moi. Nous sortîmes de la grange. C'était le

16 décembre, cinquante-neuvième journée de marche, depuis notre départ

de Moscou. Le vent était impétueux et le froid excessif. Tout à coup,

malgré ce que mon camarade put faire pour me soutenir, je m'affaissai,

accablé par le sommeil et par la fatigue. Il fallut les efforts de

deux canonniers et de mon compagnon pour me mettre debout; quoique sur

mes jambes, je dormais toujours, mais un canonnier m'ayant frotté la

figure avec de la neige, je m'éveillai. Ensuite il me fit avaler un

peu d'eau-de-vie; cela me remit un peu. Ils me prirent chacun par un

bras, et me firent marcher, de la sorte, beaucoup plus vite que je

n'aurais pu marcher seul. C'est de cette manière que j'arrivai à

Wilbalen. En entrant, nous apprîmes que le roi Murat y était avec tous

les débris de la Garde impériale.

Malgré le grand froid, l'on voyait assez de mouvement dans la ville,

de la part des militaires, dans l'espoir d'acheter aux juifs, assez

nombreux dans cet endroit, du pain et de l'eau-de-vie. On voyait

aussi, à la porte de chaque maison, une sentinelle, et lorsqu'un

arrivant se présentait pour entrer, on lui répondait qu'il y avait un

général logé, ou un colonel, ou qu'il n'y avait plus de place.

D'autres nous disaient: «Cherchez votre régiment!» Les canonniers

trouvèrent des camarades de leur régiment et s'en furent avec eux. Je

commençais à me désespérer, lorsqu'un paysan me dit que, dans la

première rue à gauche, il y avait peu de monde. Nous y fûmes, mais

toujours des sentinelles à toutes les portes et partout la même

réponse. Effectivement je voyais, dans les maisons, les hommes

entassés les uns sur les autres. Cependant nous ne pouvions rester

plus longtemps dans la rue sans nous exposer à mourir de froid.

Il me serait difficile d'exprimer combien, ce jour-là, j'ai souffert

du froid et davantage encore de chagrin, en me voyant repoussé partout

où je me présentais, et cela par des camarades.

Enfin, je m'adresse à un grenadier qui me dit que, partout il y a du

monde, mais aussi de la mauvaise volonté, de l'égoïsme, et qu'il ne

faut pas faire attention aux maisons où il y a des sentinelles; qu'il

faut y entrer, «car je vois, continua-t-il, que vous êtes dans une

triste position!»

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 28 / 32 段