aperçûmes ceux qui nous avaient causé tant de frayeur; ils n'étaient
qu'à quelques pas de nous. Ils s'arrêtèrent en nous criant en
allemand: «Bonsoir, amis Cosaques!--Attention! dis-je à mon frère; tu
es Cosaque, et moi je suis ton prisonnier. Tu parles un peu allemand,
ainsi du sang-froid!» Comme il avait sur la tête un mauvais bonnet de
police, je le changeai contre le mien qui ressemblait à celui d'un
Cosaque. Nous reconnûmes ces paysans pour ceux que nous avions vus, un
instant avant, sur la route, autour du caisson. Ils étaient quatre, et
traînaient avec des cordes deux des roues qu'ils avaient enlevées: mon
frère leur demanda s'il y avait des camarades Cosaques dans le
village; ils lui dirent que non: «Alors, dit-il, conduisez-moi chez le
bourgmestre, car j'ai froid et faim, puis, je suis blessé et obligé de
conduire ce prisonnier français». Alors il y en eut un qui nous dit
que, depuis le matin, ils attendaient les Cosaques, et qu'ils auraient
bien fait d'arriver, car plus de trente Français avaient logé la nuit
dernière et on les avait presque tous désarmés au moment de leur
départ.
«En entendant cela, nous aurions voulu être au diable, mais, dans ce
moment, d'autres paysans arrivèrent qui, en me voyant conduit par un
Cosaque, me dirent des injures et me firent des menaces qui furent
réprimées par un homme âgé que j'ai su, après, être un ministre
protestant, curé de l'endroit.
«L'on nous conduisit chez le bourgmestre, qui fit beaucoup d'accueil à
mon frère en lui disant qu'il logerait chez lui et que l'on aurait
soin de son cheval, mais que, pour le Français, il allait le faire
conduire à la prison, à moins, dit-il, que vous ne vouliez le garder
près de vous pour vous servir de domestique: «Je ne demande pas mieux,
répondit mon frère, d'autant mieux que je suis blessé et que ce
Français est chirurgien-major. Il me pansera ma jambe.--Chirurgien-major!
reprit le bourgmestre, cela tombe on ne peut mieux, car nous avons
ici un brave homme du village qui a eu, ce matin, le bras cassé
par un Français qui n'a pas voulu se laisser désarmer; il lui arrangera
son bras!»
«L'on nous fit entrer dans une chambre bien chaude où il y avait un
lit que l'on désigna pour le Cosaque, mais il n'en voulut pas et
demanda de la paille pour lui, et aussi pour moi, qu'il fit mettre à
part, afin de ne pas éveiller de soupçons. L'on nous apporta à manger
du pain, du lard, de la choucroute, de la bière et du genièvre pour le
frère Cosaque; des pommes de terre et de l'eau pour moi. Le
bourgmestre fit remarquer à mon frère une certaine quantité d'armes
dans un coin de la chambre: c'étaient celles des Français que les
paysans avaient désarmés le matin, consistant en quelques pistolets,
carabines, cinq à six fusils, autant de sabres de cavaliers, ainsi que
plusieurs paquets de cartouches.
«Pendant que nous étions en train de manger, un paysan accompagné
d'une femme entra dans la chambre; l'homme portait un bras en écharpe:
c'était l'homme au bras cassé. Il vint s'asseoir auprès de moi pour me
le faire voir. Je me décidai à payer d'audace. Je demandai du linge,
des bandes, des petites lattes que l'on fit avec du bois de sapin. Le
bras était cassé net entre le poignet et le coude. J'avais déjà vu
tant d'opérations, depuis cinq ans, que je ne balançai pas un instant
à me mettre à l'oeuvre. Il n'y avait pas de plaie, on voyait seulement
une forte rougeur. Je fis signe à un paysan de tenir le malade par les
deux épaules et à la femme de tenir la main. Alors j'ajustai, je
pense, assez bien l'os cassé, comme j'aurais fait d'un morceau de
bois. D'abord, je tâtonnai. Pendant ce temps, le diable criait et
faisait de vilaines grimaces. Enfin je lui appliquai des compresses
trempées dans le _schnapps_, ensuite quatre lattes que je lui serrai
avec des bandes de toile. Enfin, l'opération finie, il se trouva
mieux, et me dit que j'étais un brave homme. La femme et le
bourgmestre me firent des compliments; alors je respirai. Pour me
récompenser, on me donna un grand verre de genièvre.
«Mais ce n'était pas tout: le bourgmestre me fit comprendre qu'il
fallait que j'aille voir une femme qui, depuis deux jours, souffrait
horriblement; c'était une jeune femme enceinte qui ne pouvait
accoucher. On avait été à Kowno pour un accoucheur, mais tout était en
déroute à cause des Russes et des Français, de sorte que l'on n'avait
pu en trouver: «Ordinairement, me dit-il, ce sont les vieilles femmes
qui font ce service, mais il paraît que l'enfant se présente mal». Je
voulus faire comprendre au bourgmestre qu'ayant perdu mes instruments
de chirurgien, je ne pouvais pas opérer et que, d'ailleurs, je n'étais
pas accoucheur, que je n'y connaissais rien. Mais je ne pus me faire
comprendre, ou l'on pensa qu'il y avait, de ma part, mauvaise volonté:
il fallut marcher. Je fus conduit par deux paysans et trois femmes à
l'extrémité du village. Je ne sais si c'est parce que je sortais d'une
chambre chaude, mais j'avais un froid de chien. Enfin, nous arrivons.
«On me fait entrer dans une chambre où je trouve trois vieilles femmes
que l'on aurait pu comparer aux trois Parques: elles étaient auprès
d'une jeune femme étendue sur un lit et qui, par moments, jetait des
cris bien plus forts que l'homme au bras cassé. Une des vieilles me
fit approcher de la malade, une autre leva la couverture et une
troisième la chemise. Jugez de mon embarras! Sans rien dire, je
regardais les trois vieilles, afin de lire dans leurs yeux ce qu'elles
voulaient que je fasse. Elles aussi attendaient, en me regardant, ce
que j'allais faire: la malade, de même, avait les yeux sur moi. À la
fin, je compris une des vieilles qui me disait de voir si l'enfant
vivait encore. Alors je me décide et je lui pose ma large patte,
froide comme la glace, sur son ventre brûlant. Le contact lui fit
faire un bond et jeter un cri à faire trembler la maison. Ce cri est
suivi d'un second: aussitôt les trois vieilles s'emparent d'elle, et,
en moins de cinq minutes, tout était fini: elle venait d'accoucher
d'un Prussien.
«Alors, tout fier de ma nouvelle cure, je me frotte les mains, et,
comme je savais ce que l'on faisait, dans mon village, en pareille
circonstance, où on lave l'enfant dans de l'eau chaude et du vin, j'en
fis apporter dans une cuvette. Ensuite je demandai du _schnapps_. On
m'en donna une bouteille; je la goûte plusieurs fois, je prends un
morceau de linge que je trempe dans l'eau chaude, je verse du
_schnapps_ dessus, j'applique cette compresse sur le bas-ventre de la
jeune femme, qui s'en trouve très bien, et qui me remercie en me
pressant la main.
«Je sortis escorté par les deux hommes qui m'avaient amené, et par
deux des vieilles duègnes. Je fus reconduit chez le bourgmestre où
l'on fit mon éloge. Mon frère le Cosaque était dans des transes, mais,
en me voyant, il fut rassuré.
«J'avais encore un blessé à panser, c'était lui: je lui lavai la plaie
avec de l'eau chaude, et je l'arrangeai avec un peu plus de
connaissance. On nous laissa seuls. Lorsque nous fûmes certains que
tout le monde dormait, je m'avançai du côté où étaient les armes, je
choisis deux paires de pistolets ainsi qu'un beau sabre de chasseur et
deux paquets de cartouches du calibre de nos pistolets, que nous
prîmes la précaution de charger de suite. Les miens furent cachés en
attendant le moment de notre départ; ensuite, nous nous reposâmes.
«Le matin, à six heures, l'on nous apporta à manger. Cette fois, je
fus traité comme le Cosaque. Pendant que nous mangions, le bourgmestre
me fit encore compliment sur mes talents; ensuite il me demanda si je
voulais rester; qu'il me donnerait une de ses filles en mariage. Je
lui dis que cela ne se pouvait pas, que j'étais déjà marié et que
j'avais des enfants: «Alors, dit-il en s'adressant au Cosaque, de
quel côté allez-vous?--Je vais rejoindre mon frère et mes camarades
qui suivent la route qui va à la ville; je ne me rappelle pas son nom,
mais c'est la première que je dois rencontrer sur la route.--Je sais,
dit le bourgmestre, c'est Wilbalen. Alors nous partirons ensemble, je
vous conduirai à une lieue d'ici, dans un endroit où vous trouverez
plus de deux cents Cosaques, car je viens de recevoir l'ordre
d'envoyer tout ce que je pourrais avoir de foin et de farine dans le
village, et d'y aller de suite moi-même. Ainsi, dans une demi-heure,
nous partirons. Je vais faire préparer votre cheval et le mien.»
«À peine fut-il sorti, que je mis mes pistolets à ma ceinture et au
moins trente cartouches dans mes poches. Mon frère le Cosaque
s'attacha le sabre que je lui avais choisi et mit aussi les pistolets
à sa ceinture. Un instant après, on vint nous avertir que tout était
disposé pour le départ. Je pris le portemanteau du Cosaque, et nous
sortîmes.
«À la poste, nous vîmes le bourgmestre en tenue de voyage: il avait
une capote brune, doublée en fine peau de mouton, bonnet fourré,
bottes idem. Son domestique avait une capote en peau de mouton.
J'aidai mon frère le Cosaque à monter à cheval et, pendant que
j'attachais le portemanteau, je lui dis, de manière à ne pas être
entendu, que, si l'occasion se présentait, il fallait s'emparer du
cheval et de la capote du bourgmestre et de celle de son domestique,
et nous en vêtir; que, par ce déguisement, nous pourrions nous sauver;
que, dans la position où nous nous trouvions, il fallait agir avec
vigueur et que c'était un coup de vie ou de mort.
«L'on se mit en marche, le domestique en avant comme guide, moi après,
et au milieu des deux cavaliers, comme prisonnier. Un peu avant la
sortie du village, nous prîmes un chemin à gauche, et, après un quart
d'heure de marche, nous arrivâmes à l'entrée d'un petit bois de
sapins. Pendant que nous le traversions, je pensais à mettre mon
projet à exécution. Lorsque nous l'eûmes traversé, je regardai devant,
à droite et à gauche, si je ne voyais rien qui pût nous nuire.
N'apercevant rien, j'avançai du côté du bourgmestre et, saisissant
d'une main la bride de son cheval, et lui présentant un pistolet de
l'autre, je l'invitai à descendre de cheval. Il fut, comme vous le
pensez, on ne peut plus surpris, et regarda le Cosaque comme pour lui
dire de me passer sa lance au travers du corps. Pendant ce temps, le
domestique, qui avait vu mon mouvement, voulut se jeter sur moi, et,
comme il avait un gros bâton, il fit un mouvement pour m'assommer,
mais, sans lâcher la bride du cheval, je le frappai d'un si grand coup
de crosse de pistolet dans la poitrine, que je l'envoyai tomber à
quatre pas et le menaçai de le tuer, s'il avait le malheur de faire un
mouvement pour se relever. Pendant ce temps, mon frère observait le
bourgmestre, auquel il dit qu'il fallait descendre de cheval, mais il
était tellement saisi, qu'il se le fit répéter plusieurs fois. Enfin
il descendit, et je donnai sa monture à tenir à mon frère.
«Sans perdre de temps, j'ôtai au domestique ses bottes, sa capote et
son bonnet. Alors, enlevant ma capote, mon habit et mon bonnet de
police, je le lui mis sur la tête et le forçai à mettre mon habit, de
sorte qu'à son tour il avait l'air d'un prisonnier.
«Imaginez-vous la figure du bourgmestre en voyant son domestique
habillé de la sorte! Mais ce n'était pas tout: je dis à mon frère, qui
était descendu de cheval, d'observer le domestique, pendant que je
ferais changer de costume à son maître qui, sur mon invitation, et
sans se faire prier, me donna sa capote, ses bottes et son bonnet. Je
lui donnai, en échange, ma capote et le bonnet de son domestique.
Ensuite je fis mettre à mon frère la capote et les bottes de ce
dernier et, lorsqu'il fut complètement habillé, à cheval et en
position de garder les deux individus, à mon tour je m'habillai de la
dépouille du bourgmestre. J'enfourchai la monture que mon frère tenait
par la bride; ensuite il me donna son sabre, et nous partîmes au
galop, laissant nos deux Prussiens saisis et ne sachant probablement
pas si mon frère était, ou non, un vrai Cosaque. Il faut dire aussi la
vérité: nous n'étions pas à notre aise, car, quoique déguisés, nous
avions peur de tomber entre les griffes des Cosaques dont le
bourgmestre nous avait parlé avant notre départ.
«Après dix minutes de marche au galop, nous arrivâmes dans un petit
village où les habitants, en nous voyant, se mirent à crier: «Hourra!
hourra! nos amis les Cosaques, hourra!» Ils nous dirent qu'au grand
village, à un quart de lieue, nos camarades avaient couché et qu'ils
en étaient partis afin de couper la retraite aux Français, avant
qu'ils pussent atteindre le bois qui traversait la route. Ils
voulurent nous faire descendre de cheval pour nous faire rafraîchir,
mais, comme nous n'étions pas tranquilles, nous nous contentâmes de
boire quelques verres de _schnapps_ sans descendre. Ensuite mon frère
cria «hourra!» et nous partîmes, emportant la bouteille de _schnapps_
et accompagnés des hourras de toute la population.
«Il pouvait être trois heures lorsque nous aperçûmes le bois devant
nous, et nous n'en étions plus loin lorsque nous entendîmes la
fusillade et vîmes, près d'une maison située sur le bord de la route,
un combat entre les Français et la cavalerie russe. Ainsi les paysans
ne nous avaient pas menti, c'étaient bien les Cosaques qui voulaient
couper la retraite à la colonne des traîneurs, avant qu'elle pût
atteindre le bois.
«Voyant cela, nous faisons prendre le galop à nos chevaux et, sans
penser que nous ressemblons à des Cosaques, nous nous postons sur la
route afin de tâcher de gagner l'entrée du bois où tous les traîneurs
se précipitent. Ils nous prennent pour des Cosaques et accélèrent leur
fuite. Les Cosaques, à leur tour, nous prenant pour des leurs, pensent
que nous poursuivons les Français, viennent à une douzaine pour nous
soutenir et entrent avec nous dans le bois. J'avais un Cosaque à ma
droite, et mon frère à ma gauche; tout le reste des Cosaques derrière
moi, dont on aurait dit que j'étais le chef.
«La route était à peine assez large pour que trois cavaliers pussent
marcher de front; après avoir trotté une cinquantaine de pas, nous
apercevons plusieurs officiers de chez nous qui nous barrent le
passage en croisant la baïonnette et en criant à ceux qui fuyaient:
«N'ayez pas peur de cette canaille, laissez-les avancer!» Je profite
de l'occasion et, ralentissant le pas de mon cheval, j'applique sur la
figure du Cosaque qui était à ma droite, le plus fameux coup de
sabre[71]. Il fait encore un pas et s'arrête en tournant la tête de
mon côté, mais, comme il voit que je me dispose à recommencer, il fait
demi-tour et se sauve en beuglant. Ceux qui nous suivent en font
autant, et nos chevaux font le même mouvement, de sorte que nous
voilà, à notre tour, à la suite des Cosaques qui se sauvent à tous les
diables en recevait quelques coups de fusil des hommes de chez nous,
dont nous faillîmes être attrapés.
[Note 71: Le Cosaque à qui le sergent a coupé la figure d'un coup
de sabre est bien celui que j'ai vu dans le bois et dont les camarades
ont pansé la plaie. (_Note de l'auteur_.)]
«J'aperçois un chemin à droite: nous y entrons, un Cosaque y était
déjà. En nous voyant, il ralentit le pas, s'arrête et nous parle un
langage que nous ne comprenons pas: je lui assène un violent coup de
sabre sur la tête, et je crois que je l'aurais partagé en deux, sans
un bonnet de peau d'ours qui le coiffait. Étonné de cette manière de
répondre, il se sauve, mais, comme il est meilleur cavalier que nous,
nous le perdons de vue. Un quart d'heure après, nous arrivons de
l'autre côté du bois: là, nous apercevons encore notre Cosaque qui, en
nous voyant, part au galop, mais nous n'avions pas envie de le suivre.
Nous côtoyons le bois jusqu'à son extrémité, ensuite nous louvoyons
jusqu'au soir, pour retrouver la vraie route, et c'est avec bien de la
peine que nous arrivons ici.
«Maintenant, acheva le sergent, il faut nous reposer un peu, et
partir, car, au jour, on pourrait nous donner le réveil.»
Alors chacun de nous s'arrangea pour prendre un peu de repos, pendant
que six hommes de la garnison de Kowno, six soldats du train bien
portants, s'offrirent volontairement pour veiller, chacun à leur tour,
à la porte de la grange.
Il n'y avait pas une heure que nous reposions, lorsque nous entendîmes
crier «Qui vive?» Un instant après, un individu entre et tombe de tout
son long. Aussitôt, les hommes qui étaient le moins fatigués se
levèrent pour le secourir. C'était un canonnier à pied de la Garde
impériale qui s'était trouvé au bivouac où j'avais manqué rester. Il
avait plus de vingt blessures sur le corps, des coups de lance et de
sabre. On demanda du linge pour le panser; je m'empressai de donner
une de mes meilleures chemises provenant du commissaire des guerres.
L'un des deux frères, le sergent, lui fit avaler une goutte de
genièvre, le vieux chasseur donna de la charpie qu'il tira du fond de
son bonnet à poil. On finit par l'arranger tant bien que mal; enfin
il se trouva soulagé: heureusement ses blessures n'étaient que sur le
dos et sur la tête, quelques-unes sur le bras droit, mais les jambes
étaient bonnes.
Je m'approchai pour lui demander comment il se trouvait; à peine
m'eut-il regardé qu'il me dit: «C'est vous, sergent! Vous avez été
prudent en ne restant pas à la maison, à l'entrée du bois où, comme
moi et tant d'autres, vous vous proposiez de passer la nuit, car
peut-être un quart d'heure après votre départ, plus de quatre cents
Cosaques[72] sont arrivés. Nous prîmes les armes pour nous défendre;
nous étions, dans ce moment, environ cent. Voyant que nous étions
disposés à les recevoir, ils s'arrêtèrent; quelques-uns se
détachèrent, ayant à leur tête un officier qui vint nous dire, en bon
français, de nous rendre.
[Note 72: Le canonnier se trompait sur le nombre de Cosaques, car
j'ai su, par un de mes amis qui s'y trouvait, qu'ils n'étaient pas
plus de deux cent cinquante, probablement ceux que le bourgmestre
avait annoncés aux deux frères. (_Note de l'auteur_.)]
«Mais un vieux chasseur à pied de la Garde nommé Michaut--celui qui
s'était disputé avec la vieille cantinière--sortit des rangs, et
s'avançant de manière à être entendu de l'officier russe: «Dites donc,
lapin, depuis quand les Français se sont-ils rendus ayant des armes à
la main? Avancez, nous vous attendons!» Aussitôt, l'officier se
retira; ils se disposèrent à nous charger; nous les attendîmes et,
lorsqu'ils furent à vingt-cinq pas, la moitié de notre monde fit feu:
quelques hommes tombèrent. Alors, pensant que tous avaient tiré et que
nous ne pourrions recharger nos armes, ils s'avancèrent de nouveau en
jetant des _hourras_. Mais ils furent reçus par une autre décharge qui
leur mit un plus grand nombre d'hommes hors de combat. Alors ils se
sauvèrent, et nous pensions en être débarrassés, mais cinq minutes
après, ils reviennent plus nombreux et, au moment où plusieurs de chez
nous se retiraient pour gagner le bois, n'ayant pas encore eu le temps
de recharger nos armes, nous fûmes enfoncés à coups de lances et de
sabres: presque tous furent tués ou blessés.
«Je restai à terre, blessé, faisant le mort, et, comme je me trouvais
sur le bord du fossé qui tient à la route, je me roulai dedans. Les
paysans arrivèrent et se mirent à dépouiller les morts et les blessés,
accompagnés par quelques Cosaques dont les chevaux avaient été tués.
J'eus le bonheur de ne pas être vu, et, lorsqu'ils se furent retirés,
je me levai avec peine et gagnai le bois, que je traversai. Enfin, me
voilà heureux, mes amis, de vous avoir rencontrés, mais que vais-je
devenir?--Nous vous conduirons, répondirent les soldats du train.--Et
moi, reprit le frère sergent, je vous prêterai mon cheval.»
Malgré le sommeil qui m'accablait, je me disposai à partir, car, comme
je n'étais pas fort, il me fallait beaucoup de temps pour faire peu de
chemin. Un jeune soldat du train me proposa de m'accompagner, si je
voulais partir de suite: j'acceptai d'autant plus volontiers, que ce
jeune soldat, qui n'avait pas eu de misères, était fort et pourrait me
secourir au besoin. Enfin nous partîmes.
Nous entrâmes dans un bois que la route traversait. Là, le soldat, qui
n'était pas armé, voulut porter mon fusil; je le lui cédai d'autant
plus volontiers que, dans l'état de faiblesse où je me trouvais, il
pouvait mieux s'en servir que moi. Après avoir marché je ne sais
combien de temps, soutenu par le bras de mon jeune compagnon, car
souvent je dormais en marchant, nous arrivâmes à l'extrémité du bois:
il pouvait être quatre heures du matin, c'était le 16 décembre.
Nous marchâmes encore au hasard pendant environ une demi-heure; fort
heureusement la lune se leva. Mais avec elle arriva un grand vent, et
une neige si fine qu'elle nous coupait la figure, et nous empêchait
d'y voir.
Je souffrais beaucoup de l'envie de dormir et, sans le secours du
petit soldat du train, qui me tenait toujours sous le bras, je serais
infailliblement tombé en dormant. Mon compagnon de voyage me fit
remarquer un grand corps de bâtiment qu'il apercevait devant nous: je
reconnus que c'était une station de poste comme celle que nous avions
quittée, et je jugeai, d'après cela, que nous avions fait trois
lieues. Au bout d'un quart d'heure, nous arrivâmes près d'une des
portes. En entrant, je me jetai près d'un feu, car il y en avait
plusieurs abandonnés par des militaires, presque tous de la Garde
impériale, pour marcher sur Wilbalen. Quelques canonniers, aussi de
la Garde, y étaient encore, mais ils se disposaient à partir.
Il n'y avait pas dix minutes que je dormais comme un bienheureux, que
je me sentis fortement secoué par le bras. Je veux résister, mais l'on
me soulève par les épaules; enfin je m'éveille, et un cri se fait
entendre, proféré par un vieux canonnier: «Les Cosaques! Levez-vous,
mon garçon! Encore un peu de courage!»
J'aperçus onze Cosaques arrêtés et qui, probablement, n'attendaient
que notre départ pour venir prendre nos places: «Allons, dit le
canonnier, il faut céder la position et battre en retraite sur
Wilbalen! Nous n'avons plus qu'une lieue; ainsi, partons!»
Il fallut se remettre en route; nous étions six, quatre canonniers, le
petit soldat du train et moi. Nous sortîmes de la grange. C'était le
16 décembre, cinquante-neuvième journée de marche, depuis notre départ
de Moscou. Le vent était impétueux et le froid excessif. Tout à coup,
malgré ce que mon camarade put faire pour me soutenir, je m'affaissai,
accablé par le sommeil et par la fatigue. Il fallut les efforts de
deux canonniers et de mon compagnon pour me mettre debout; quoique sur
mes jambes, je dormais toujours, mais un canonnier m'ayant frotté la
figure avec de la neige, je m'éveillai. Ensuite il me fit avaler un
peu d'eau-de-vie; cela me remit un peu. Ils me prirent chacun par un
bras, et me firent marcher, de la sorte, beaucoup plus vite que je
n'aurais pu marcher seul. C'est de cette manière que j'arrivai à
Wilbalen. En entrant, nous apprîmes que le roi Murat y était avec tous
les débris de la Garde impériale.
Malgré le grand froid, l'on voyait assez de mouvement dans la ville,
de la part des militaires, dans l'espoir d'acheter aux juifs, assez
nombreux dans cet endroit, du pain et de l'eau-de-vie. On voyait
aussi, à la porte de chaque maison, une sentinelle, et lorsqu'un
arrivant se présentait pour entrer, on lui répondait qu'il y avait un
général logé, ou un colonel, ou qu'il n'y avait plus de place.
D'autres nous disaient: «Cherchez votre régiment!» Les canonniers
trouvèrent des camarades de leur régiment et s'en furent avec eux. Je
commençais à me désespérer, lorsqu'un paysan me dit que, dans la
première rue à gauche, il y avait peu de monde. Nous y fûmes, mais
toujours des sentinelles à toutes les portes et partout la même
réponse. Effectivement je voyais, dans les maisons, les hommes
entassés les uns sur les autres. Cependant nous ne pouvions rester
plus longtemps dans la rue sans nous exposer à mourir de froid.
Il me serait difficile d'exprimer combien, ce jour-là, j'ai souffert
du froid et davantage encore de chagrin, en me voyant repoussé partout
où je me présentais, et cela par des camarades.
Enfin, je m'adresse à un grenadier qui me dit que, partout il y a du
monde, mais aussi de la mauvaise volonté, de l'égoïsme, et qu'il ne
faut pas faire attention aux maisons où il y a des sentinelles; qu'il
faut y entrer, «car je vois, continua-t-il, que vous êtes dans une
triste position!»