sur moi s'arrêtent et me font signe de venir à eux. Je comprends
qu'ils disent qu'ils ne me feront pas de mal, mais je reste toujours
dans la même position.
J'entendais sur ma droite, du côté de la route, des cris et des
jurements accompagnés de coups de fusil qui n'étaient pas sans
inquiéter mes adversaires, car, souvent, je les voyais regarder du
côté d'où venait le bruit, de sortie que j'espérais qu'ils
m'abandonneraient pour penser à leur propre sûreté; mais ne voilà-t-il
pas qu'un quatrième sauvage arrive, paraissant aussi se sauver! Voyant
plusieurs de ses camarades, il s'approche, m'aperçoit, veut marcher
sur moi, mais, voyant qu'avec son cheval cela lui est impossible, à
cause des arbres et des buissons, met pied à terre, attache son cheval
près des autres et, un pistolet à la main, en se couvrant des arbres,
avance contre moi; les deux autres le suivent de la même manière. Il
ne fallait certainement pas faire tant de cérémonies pour s'emparer de
ma chétive personne, mais ... ô bonheur! au même instant, les cris qui
venaient de la droite se font entendre avec plus de force, accompagnés
de coups de fusil; les chevaux, qui n'étaient pas fortement attachés,
sont effrayés, s'échappent du côté de la route, et les Cosaques se
mettent à courir après.
Réfléchissant à l'état déplorable dans lequel je me trouvais, je me
dis qu'il me serait impossible de continuer à marcher sans me nettoyer
et changer de linge. On se rappelle que j'avais des chemises et une
culotte de drap de coton blanc, dans un portemanteau de la montagne de
Ponari--ces effets appartenaient à un commissaire des guerres.
Ayant ouvert mon sac, j'en tire une chemise que je pose sur mon fusil;
ensuite la culotte, que je mets à côté de moi sur l'arbre; je me
débarrasse de mon amazone et de ma capote militaire, de mon gilet à
manches en soie jaune piquée, que j'avais fait à Moscou avec les
jupons d'une dame russe; je dénoue le cachemire qui me serrait le
corps et qui tenait mon pantalon, et, comme je n'avais pas de
bretelles, il tomba sur mes talons. Pour ma chemise, je n'eus pas la
peine de l'ôter, je la tirai par lambeaux, car il n'y avait plus ni
devant, ni derrière. Enfin, me voilà nu, n'ayant plus que mes
mauvaises bottes aux jambes, au milieu d'une forêt sauvage, le 15
décembre, à quatre heures de l'après-midi, par un froid de dix-huit à
vingt degrés, car le vent du nord avait recommencé à souffler avec
force.
En regardant mon corps maigre, sale et mangé par la vermine, je ne
puis retenir mes larmes. Enfin, réunissant le peu de forces qui me
restent, je me dispose à faire ma toilette: je ramasse les lambeaux de
ma vieille chemise et, avec de la neige, je me nettoie le mieux
possible. Ensuite, je passe ma nouvelle chemise en fine toile de
Hollande et brodée sur le devant. Mon pantalon n'étant plus mettable,
j'enfourche au plus vite la petite culotte, mais elle se trouvait
tellement courte que mes genoux n'étaient pas couverts, et, avec mes
bottes qui ne m'allaient que jusqu'à mi-jambe, j'avais toute cette
partie à nu. Enfin, je passe au plus vite mon gilet de soie jaune, ma
capote, mon amazone, mon fourniment et mon collet par-dessus, et me
voilà complètement habillé, sauf mes jambes.
Ensuite, je fis réflexion qu'il fallait décamper au plus vite, de
sorte que je descendis de mon arbre. Lorsque j'eus fait environ deux
cents pas, j'aperçus deux individus, un homme et une femme. Je
reconnus qu'ils étaient Allemands; ils me paraissaient être sous
l'impression de la peur. Je leur demandai s'ils voulaient venir avec
moi, mais l'homme répondit, d'une voix tremblante, que non, et, me
montrant le côté de la route, ne me dit qu'un seul mot: «Cosaques!»
C'était un cantinier et sa femme, d'un régiment de la Confédération du
Rhin, probablement de la garnison de Kowno, qui suivaient le mouvement
de la retraite et qui ayant, comme moi, été surpris dans le bois par
le _hourra_, s'étaient mis à l'écart. Sa femme lui conseillait de
venir avec moi, mais l'homme ne voulut pas y consentir, et malgré tout
ce que je pus lui dire, je me vis forcé, quoiqu'à regret, de m'en
aller seul.
Après avoir erré à l'aventure pendant une demi-heure, je m'arrêtai
pour m'orienter, car il commençait déjà à faire nuit. Dans la partie
de la forêt où je me trouvais, il y avait de la neige en quantité.
Aucun chemin n'était battu ni frayé, pas même tracé. Je m'asseyais
quelquefois, pour me reposer, sur des arbres qui, par suite des
grands vents, étaient tombés déracinés. Je saisissais les branches des
buissons dans la crainte de tomber, tant j'étais faible. Mes jambes
enfonçaient dans la neige au-dessus de mes bottes, de sorte qu'elle
entrait dedans. Cependant je n'avais pas froid, au contraire des
gouttes de sueur me tombaient du front, mais les jambes me manquaient.
Je sentais une lassitude extraordinaire dans les cuisses, par suite
des efforts que je faisais pour me tirer de la neige, où parfois
j'enfonçais jusqu'aux genoux. Je n'essaierai pas de dépeindre ce que
je souffrais. Il y avait plus d'une heure que je marchais dans les
ténèbres, éclairé seulement par les étoiles: ne parvenant pas à sortir
de la forêt par la direction qui me semblait la meilleure pour
rejoindre la route et n'en pouvant plus, épuisé, essoufflé, je prends
le parti de me reposer. Je m'appuie contre un tronc d'arbre où je
reste immobile. Un instant après, j'entends les aboiements d'un chien,
je regarde de ce côté: je vois briller une lumière, je pousse un
soupir d'espérance, et, rassemblant tout ce que j'avais de forces, je
me dirige dans cette nouvelle direction. Mais, arrivé à trente pas,
j'aperçois quatre chevaux et, autour du feu, quatre Cosaques assis, et
trois paysans, parmi lesquels je reconnais le cantinier et sa femme
que j'avais rencontrés, pris probablement par les Cosaques qui avaient
voulu s'emparer de moi; je reconnus facilement celui qui avait un coup
de sabre à la figure, car je n'étais pas à vingt pas d'eux.
Je les regardai pendant assez de temps, me demandant si je ne ferais
pas bien de m'approcher et de me rendre plutôt que de mourir comme un
misérable au milieu du bois, car la vue du feu me tentait, mais
quelque chose que je ne saurais dire me fit faire le contraire. Je me
retirai machinalement. Je les regardai encore: je remarquai qu'il ne
leur manquait rien, car plusieurs pots en terre étaient autour du feu.
Ils avaient de la paille, et les chevaux avaient du foin.
Dans l'impossibilité de suivre, à cause de la quantité d'arbres, la
direction que j'aurais voulu, je fus obligé d'appuyer à gauche:
heureusement pour moi, car, après avoir fait quelques pas, je trouvai
la forêt plus claire, mais la neige y était en plus grande quantité,
de sorte que, plusieurs fois, je tombai. Une dernière fois je me
relève, je regarde le Ciel, je m'en prends à Dieu, qui veillait sur
moi; au moment où je me demandais si je ne ferais pas mieux de
retourner au bivac des Cosaques, je me trouvai à l'extrémité de la
forêt et sur la route. Là, je tombe à genoux, et je remercie Celui
contre lequel je venais de m'emporter.
Je marchai droit devant moi: le chemin était bon, c'était bien celui
que je devais suivre, mais le vent, que je ne sentais pas dans le
bois, soufflait avec assez de force pour se faire sentir à la partie
de mes jambes qui n'était pas couverte; mon amazone, qui était longue,
me garantissait un peu du froid.
Chose singulière, je n'avais pas faim; je ne sais si les émotions que
j'avais éprouvées, depuis le _hourra_, en étaient la cause, ou si
c'était l'effet de mon indisposition, car, depuis mon départ de
l'écurie où j'avais mangé de la soupe et un morceau de viande, je
n'avais pas éprouvé le besoin de manger. Cependant, pensant que je
devais encore avoir un morceau de viande dans ma carnassière, je le
cherchai et fus assez heureux pour le retrouver, et, quoique durci par
la gelée, je le mangeai sans discontinuer de marcher. Après mon repas,
je levai la tête; j'aperçus, sur ma gauche, deux cavaliers paraissant
marcher avec circonspection et, plus loin, sur la route, un individu
qui semblait marcher mieux que moi. Je doublai le pas pour le
rejoindre, mais tout à coup je ne le vis plus.
En regardant sur la droite, j'aperçus une petite cabane et, comme il
n'y avait pas de porte fermée, j'entrai. Mais à peine avais-je fait
deux pas dans l'intérieur, que j'entendis résonner une arme, et une
grosse voix se fit entendre: «Qui va là?» Je répondis: «Ami!» et
j'ajoutai: «Soldat de la Garde!--Ah! ah! répondit-on, d'où diable
sortez-vous, mon camarade, que je ne vous ai pas rencontré depuis que
je marche seul?» Je lui contai une partie de ce qui m'était arrivé
depuis le _hourra_ des Cosaques, dont il me dit n'avoir pas entendu
parler.
Nous sortîmes pour nous mettre en marche: je m'aperçus que mon nouveau
camarade était un vieux chasseur à pied de la Garde, et qu'il portait,
sur son sac et autour de son cou, un pantalon de drap qui, suivant
moi, ne lui servait de rien, mais qui pouvait m'être d'un grand
secours. Je le suppliai de me le céder pour un prix, et lui montrai
l'état de nudité de mes jambes: «Mon pauvre camarade, me dit-il, je ne
demande pas mieux que de vous obliger, si cela se peut, mais je vous
dirai que le bas du pantalon est brûlé à plusieurs places et qu'il y a
même de grands trous.--N'importe, cédez-le-moi, cela me sauvera
peut-être la vie!» Il le tira de dessus son sac en me disant: «Tenez,
le, voilà!» Alors je pris deux pièces de cinq francs dans ma
carnassière, en lui demandant si c'était assez: «C'est bien, me
répondit-il, dépêchez-vous et partons, car j'aperçois deux cavaliers
qui semblent descendre du côté de la route, et qui pourraient bien
être les éclaireurs d'un parti de Cosaques!»
Pendant qu'il me parlait, je m'étais appuyé contre le montant de la
porte et j'avais passé le pantalon dans mes jambes. Je le fis tenir,
comme le précédent, avec le cachemire qui me serrait le corps, et nous
partîmes.
Nous n'avions pas fait cent pas, que mon compagnon, qui marchait mieux
que moi, en avait déjà plus de vingt d'avance. Je le vis se baisser et
ramasser quelque chose; je ne pus, pour le moment, distinguer ce que
c'était, mais, arrivé au même endroit, j'aperçus un homme mort. Je
reconnus que c'était un grenadier de la Garde royale hollandaise qui,
depuis le commencement de la campagne, faisait partie de la Garde
impériale. Il n'avait plus de sac, ni de bonnet à poil, mais il avait
encore son fusil, sa giberne, son sabre et de grandes guêtres noires
aux jambes, qui lui allaient jusqu'au-dessus des genoux. L'idée me
vint de les lui ôter pour les mettre au-dessus de mon pantalon et
couvrir ses trous. Je m'assieds sur ses cuisses, et je finis par les
lui tirer; ensuite je me remets à marcher plus vite que de coutume,
comme si celui à qui je venais de les prendre allait courir après moi.
Pendant ce temps, le chasseur avait continué sa route, de sorte que je
ne pouvais plus le voir. Un instant après, j'aperçus devant moi un
grand bâtiment. Je reconnus que c'était une station, maison de poste,
et me proposai d'y passer la nuit. Un fantassin en faction me cria:
«Qui vive?» Je répondis: «Ami!» et j'entrai.
D'abord je vis des soldats, au nombre de plus de trente, dont
quelques-uns dormaient, et d'autres, autour de plusieurs feux,
faisaient cuire du cheval et du riz. À droite, j'aperçus trois hommes
autour d'une gamelle de riz. Je me laissai tomber à côté de ces
derniers. Un instant après, j'essayai de parler à l'un d'eux. Pour
commencer, je le tirai par sa capote; il me regarda sans me rien dire.
Alors, d'un ton piteux, je lui dis assez bas, afin que d'autres ne
pussent l'entendre: «Camarade, je vous en prie, laissez-moi manger
quelques cuillerées de riz, en vous payant. Vous me rendrez un grand
service, vous me sauverez la vie!» En même temps je lui présentai deux
pièces de cinq francs, qu'il accepta, en me disant: «Mangez!» Il me
remit un plat en terre avec sa cuiller, et me céda aussi sa place près
du feu. Je mangeai environ quinze cuillerées de riz qu'il restait
encore, pour mes dix francs.
Mon repas fini, je regardai autour de moi afin de voir si je ne
verrais pas le vieux chasseur. Je l'aperçus près d'un râtelier; il
était occupé à découper un bonnet à poil pour en faire un
couvre-oreilles. Ce bonnet était celui du grenadier hollandais qu'il
avait ramassé, lorsque je l'avais vu se baisser. J'allai de son côté
pour me reposer; mais à peine étais-je étendu sur la paille, que la
sentinelle cria: «Alerte!» en disant qu'elle apercevait des Cosaques.
Aussitôt, tout le monde se lève et prend ses armes. On entendit crier:
«Ami, Français!» Deux cavaliers entrèrent dans la grange et,
descendant de cheval, se firent connaître; mais plusieurs les
interpellèrent, et surtout le vieux chasseur qui leur dit: «Comment se
fait-il que vous êtes à cheval et f... comme des Cosaques?
Probablement pour piller et détrousser les pauvres Français blessés ou
malades?--Ce n'est pas cela du tout, répond l'un des deux cavaliers,
mais à nous voir, on le croirait. Nous pouvons vous prouver le
contraire, et lorsque nous serons en place, nous vous conterons cela.»
Celui qui venait de répondre, après avoir attaché les deux chevaux et
leur avoir donné de la paille, qui se trouvait en grande quantité dans
la grange, revint près de son compagnon qui paraissait marcher avec
peine et, le prenant par le bras, vint le placer près de moi.
Lorsqu'ils eurent mangé un morceau de pain et bu de l'eau-de-vie dont
ils paraissaient avoir leur provision, et en eurent fait boire un
coup au vieux chasseur et à moi, celui qui avait conduit son camarade
près de moi, dit: «Hier au soir, j'ai sauvé mon frère des mains des
Cosaques où il était prisonnier et blessé. Il faut que je vous conte
cela, cela tient du merveilleux.
«La veille d'arriver à Kowno, mourant de faim et de froid, épuisé de
fatigue, je m'écartais de la route avec deux officiers du 71e de ligne
armés, comme moi, d'un fusil, afin de pouvoir passer la nuit dans un
village. Mais, après avoir fait environ une demi-lieue, ne pouvant
aller plus loin sans nous exposer à périr de froid dans la neige, nous
nous décidâmes à passer la nuit dans une mauvaise maison abandonnée
où, fort heureusement, nous trouvâmes du bois et de la paille, et,
comme j'avais encore de la farine de Wilna, nous fîmes un bon feu et
de la bouillie.
«Le lendemain, de grand matin, nous nous disposâmes à partir pour
rejoindre la route, mais au moment où nous allions sortir de la
maison, nous la vîmes cernée par les Cosaques, au nombre de 15; cela
ne nous empêcha pas de sortir. Nous arrêtâmes devant la ports afin de
les observer; ils nous firent signe d'aller à eux; nous fîmes le
contraire, nous rentrâmes dans la maison, nous fermâmes la porte, nous
ouvrîmes deux petites fenêtres et commençâmes un feu qui fit fuir les
Cosaques. À une bonne portée de fusil, ils s'arrêtent, mais nos armes
étaient rechargées: nous sortîmes de la maison, et, sans perdre de
temps, leur envoyâmes une seconde bordée qui fit tomber un cheval avec
son cavalier. Ce dernier se débarrassa et abandonna sa monture. Nous
nous mîmes à marcher au plus vite, mais nous n'avions pas fait
cinquante pas que nous les vîmes marcher de notre côté.
«Un instant après, ils appuyèrent à droite, mais c'était pour enlever
le portemanteau resté sur le cheval que nous avions descendu. Bientôt
nous les perdîmes de vue, et nous arrivâmes sur la route qui
conduisait à Kowno, où nous devions arriver le même jour. Nous nous
trouvâmes au milieu de plus de six mille traîneurs, et, dans cette
cohue, je fus, comme il arrivait toujours, séparé de mes camarades. Je
marchai ainsi toute la journée, et il ne faisait pas encore nuit, que
je me trouvais à une lieue de Kowno, près du Niémen. Je me décidai à
traverser le fleuve sur la glace, afin de trouver un gîte comme la
veille, car l'on y voyait des habitations.
«Étant sur la digue, j'aperçus, à une demi-lieue sur la droite, un
groupe de trois à quatre maisons, où je fus assez bien reçu par les
paysans et où je passai la nuit tranquillement. Le lendemain de grand
matin, je me mis en route, afin de rejoindre la colonne de l'autre
côté de Kowno; mais lorsque je fus à deux cents pas, je me trouvai,
sans y penser, au milieu d'une douzaine de Cosaques qui, sans me faire
du mal et sans même penser à me désarmer, me firent marcher devant
eux, et précisément dans la direction où je voulais aller. J'étais
prisonnier, et ne pouvais le croire.
«Après une heure de marche, nous arrivâmes dans un village. Là, l'on
me débarrassa de mes armes et de mon argent, et je fus assez heureux
pour sauver quelques pièces d'or cachées dans la doublure de mon
gilet. Je me débarrassai de mon schako, pour me couvrir la tête d'un
bonnet de peau de mouton noir que voilà. Je remarquai que les Cosaques
étaient chargés d'or et d'argent et qu'ils ne faisaient pas beaucoup
attention à moi; aussi je me promis bien de profiter de la première
occasion pour m'échapper.
«Il pouvait être dix heures quand nous partîmes du village. Nous
rencontrâmes un autre détachement de Cosaques, escortant des
prisonniers, dont quelques-uns étaient de la Garde impériale, qui
avaient été pris en sortant de Kowno. Je fus joint à ces derniers.
«Nous marchâmes en nous arrêtant souvent, jusqu'à environ trois
heures. Je remarquai que le conducteur était embarrassé, ne
connaissant pas le pays. Avant qu'il fût nuit, nous arrivâmes dans un
petit village, où l'on nous fit entrer dans une grange et où nous
passâmes tous à une visite très minutieuse. Je tremblais pour mon or,
j'en fus quitte pour la peur.
«À peine avait-on fini de nous fouiller, que j'entendis crier mon nom
par un prisonnier que je ne connaissais pas; je répondis: «Présent!»
Un autre prisonnier, à l'extrémité, répondit la même chose. Alors,
m'avançant dans la direction dont la voix était partie, je demandai
qui s'appelait Dassonville: «Moi!» me répondit mon frère que vous
voyez là. Jugez de notre surprise en nous reconnaissant! Nous nous
embrassâmes en pleurant. Il me dit qu'il avait été blessé le 28
novembre, par ici du pont de la Bérézina, d'un coup de balle dans le
mollet de la jambe gauche. Je lui dis que mon dessein était que nous
nous sauvions avant que l'on nous fît repasser le Niémen: puisque nous
étions dans la Poméranie, pays appartenant à la Prusse, il fallait
profiter de l'occasion qui se présentait.
«Les paysans nous apportèrent des pommes de terre et de l'eau, bonheur
auquel nous étions loin de nous attendre. L'on nous en fit la
distribution; nous en eûmes chacun quatre; nous nous jetâmes dessus
comme des dévorants, et presque tous avouèrent que, pour le moment, il
valait mieux être prisonnier, mangeant des pommes de terre, que de
mourir, libre, de faim et de froid sur le grand chemin. Mais moi je
leur observai qu'il serait plus heureux de sortir de leurs griffes:
«Qui sait, dis-je, si l'on ne nous conduira pas en Sibérie?» Je leur
montrai la possibilité de nous sauver, car j'avais trouvé, derrière la
place où j'étais couché avec mon frère, que l'on pouvait facilement en
détacher deux planches et passer aisément. On convint que j'avais
raison; mais je ne sais par quelle fatalité, une heure après, l'on
vint nous dire qu'il fallait partir. Il commençait à faire nuit;
beaucoup d'hommes, accablés de fatigue, étaient endormis et ne
voulaient pas se lever; mais les Cosaques, voyant que l'on ne
répondait pas assez vite à l'ordre donné, frappèrent à coups de knout
ceux qui étaient encore couchés. Mon frère qui, à cause de sa
blessure, ne pouvait se lever assez lestement, allait être frappé; je
me mis devant, je parai les coups, pendant que je l'aidais à se
relever, et au lieu de sortir de la grange comme les autres, nous nous
cachâmes derrière la porte, avec le bonheur de ne pas être aperçus.
«Tous les prisonniers et les Cosaques étaient sortis; nous n'osions
respirer. Trois Cosaques à cheval traversèrent encore la grange en
galopant et en regardant à droite et à gauche, s'il n'y avait plus
personne. Lorsqu'ils furent sortis, je me traînai pour regarder en
dehors: je vis un paysan venir, je rentrai à ma place. Il entra dans
la grange du côté opposé où nous étions; nous n'eûmes que le temps de
nous couvrir de paille. Fort heureusement il ne nous aperçut pas et
ferma les deux portes. Nous nous trouvâmes seuls.
«Il pouvait être six heures; nous nous reposâmes encore une heure;
ensuite je me levai pour aller ouvrir la porte; mais je ne pus y
parvenir, de sorte qu'il fallut revenir à mon premier projet, celui de
sortir en enlevant les deux planches. C'est ce que je fis. Le passage
était libre; je dis à mon frère de m'attendre, et je sortis.
«J'avançai à l'entrée du village: à la première maison j'aperçus de la
lumière à travers une petite fenêtre et, lorsque je fus en face, je
vis trois grands coquins de Cosaques compter de l'argent sur une table
et un paysan les éclairer. Je me disposais à me retirer pour retourner
à la grange rejoindre mon frère, lorsque j'en vis un faire un
mouvement du côté de la porte, l'ouvrir et sortir; fort heureusement
qu'un traîneau chargé de bois se trouvait près de moi pour me cacher:
je me mis à plat ventre sur la neige.
«Le Cosaque, après avoir satisfait un besoin, rentra dans la maison et
ferma la porte. Aussitôt je me levai pour me sauver, mais comme il
fallait passer vis-à-vis de la fenêtre, dans la crainte d'être vu, je
fis le tour à droite. Je n'avais pas encore fait dix pas, qu'une porte
s'ouvrit. Pour ne pas être vu, j'entrai dans une écurie et me couchai
sous une auge dans laquelle des chevaux mangeaient. À peine y
étais-je, qu'un paysan portant une lanterne et suivi d'un Cosaque, y
entra. Je me crus perdu. Le Cosaque portait un portemanteau; il
l'attacha sur son cheval, l'examina, et sortit en fermant la porte.
«J'allais sortir moi-même, lorsqu'une idée me vint d'enlever un
cheval: je m'empare au plus vite de celui au portemanteau, mais en le
faisant tourner pour sortir de l'écurie, quelque chose me tombe sur
l'épaule; c'est la lance du Cosaque qui était appuyée sur son cheval.
Je m'en empare pour me défendre au besoin, et je sors. J'arrive près
de la grange, j'aide mon frère à monter à cheval, et, moi prenant la
bride, nous marchons dans la direction de la route. Lorsque nous eûmes
fait environ deux cents pas, je regardai si je ne voyais rien venir.
Je lui remis la lance du Cosaque, et le couvris avec le grand collet à
poil de chameau qui se trouvait sur le cheval. Après une demi-heure
de marche, nous arrivâmes sur la route; ensuite, tournant dans la
direction de Gumbinnen, nous aperçûmes des paysans occupés à enlever
les roues d'un caisson abandonné. Pour ne point passer près d'eux,
nous prîmes un chemin sur notre gauche, qui nous conduisit à l'entrée
d'un village que nous aurions bien voulu éviter, tant nous avions
crainte de retomber entre les griffes de nos ennemis. Dieu sait ce
qu'il nous en serait arrivé, car, nous voyant possesseurs d'un cheval
et d'une arme appartenant à l'un des leurs, ils pouvaient penser que
nous avions tué l'individu à qui tout cela avait appartenu!
«Nous étions arrêtés pour délibérer, lorsque nous entendîmes du bruit
derrière nous; aussitôt nous voulons fuir, mais il n'y avait pas
possibilité, car la grande quantité de neige, des deux côtés du
chemin, nous empêchait d'entrer dans les terres. Notre position
devenait critique et je n'osais communiquer à mon frère les sensations
que j'éprouvais, plus pour lui que pour moi, à cause de sa blessure.