Me voyant en position de riposter, les deux Cosaques qui marchaient

sur moi s'arrêtent et me font signe de venir à eux. Je comprends

qu'ils disent qu'ils ne me feront pas de mal, mais je reste toujours

dans la même position.

J'entendais sur ma droite, du côté de la route, des cris et des

jurements accompagnés de coups de fusil qui n'étaient pas sans

inquiéter mes adversaires, car, souvent, je les voyais regarder du

côté d'où venait le bruit, de sortie que j'espérais qu'ils

m'abandonneraient pour penser à leur propre sûreté; mais ne voilà-t-il

pas qu'un quatrième sauvage arrive, paraissant aussi se sauver! Voyant

plusieurs de ses camarades, il s'approche, m'aperçoit, veut marcher

sur moi, mais, voyant qu'avec son cheval cela lui est impossible, à

cause des arbres et des buissons, met pied à terre, attache son cheval

près des autres et, un pistolet à la main, en se couvrant des arbres,

avance contre moi; les deux autres le suivent de la même manière. Il

ne fallait certainement pas faire tant de cérémonies pour s'emparer de

ma chétive personne, mais ... ô bonheur! au même instant, les cris qui

venaient de la droite se font entendre avec plus de force, accompagnés

de coups de fusil; les chevaux, qui n'étaient pas fortement attachés,

sont effrayés, s'échappent du côté de la route, et les Cosaques se

mettent à courir après.

Réfléchissant à l'état déplorable dans lequel je me trouvais, je me

dis qu'il me serait impossible de continuer à marcher sans me nettoyer

et changer de linge. On se rappelle que j'avais des chemises et une

culotte de drap de coton blanc, dans un portemanteau de la montagne de

Ponari--ces effets appartenaient à un commissaire des guerres.

Ayant ouvert mon sac, j'en tire une chemise que je pose sur mon fusil;

ensuite la culotte, que je mets à côté de moi sur l'arbre; je me

débarrasse de mon amazone et de ma capote militaire, de mon gilet à

manches en soie jaune piquée, que j'avais fait à Moscou avec les

jupons d'une dame russe; je dénoue le cachemire qui me serrait le

corps et qui tenait mon pantalon, et, comme je n'avais pas de

bretelles, il tomba sur mes talons. Pour ma chemise, je n'eus pas la

peine de l'ôter, je la tirai par lambeaux, car il n'y avait plus ni

devant, ni derrière. Enfin, me voilà nu, n'ayant plus que mes

mauvaises bottes aux jambes, au milieu d'une forêt sauvage, le 15

décembre, à quatre heures de l'après-midi, par un froid de dix-huit à

vingt degrés, car le vent du nord avait recommencé à souffler avec

force.

En regardant mon corps maigre, sale et mangé par la vermine, je ne

puis retenir mes larmes. Enfin, réunissant le peu de forces qui me

restent, je me dispose à faire ma toilette: je ramasse les lambeaux de

ma vieille chemise et, avec de la neige, je me nettoie le mieux

possible. Ensuite, je passe ma nouvelle chemise en fine toile de

Hollande et brodée sur le devant. Mon pantalon n'étant plus mettable,

j'enfourche au plus vite la petite culotte, mais elle se trouvait

tellement courte que mes genoux n'étaient pas couverts, et, avec mes

bottes qui ne m'allaient que jusqu'à mi-jambe, j'avais toute cette

partie à nu. Enfin, je passe au plus vite mon gilet de soie jaune, ma

capote, mon amazone, mon fourniment et mon collet par-dessus, et me

voilà complètement habillé, sauf mes jambes.

Ensuite, je fis réflexion qu'il fallait décamper au plus vite, de

sorte que je descendis de mon arbre. Lorsque j'eus fait environ deux

cents pas, j'aperçus deux individus, un homme et une femme. Je

reconnus qu'ils étaient Allemands; ils me paraissaient être sous

l'impression de la peur. Je leur demandai s'ils voulaient venir avec

moi, mais l'homme répondit, d'une voix tremblante, que non, et, me

montrant le côté de la route, ne me dit qu'un seul mot: «Cosaques!»

C'était un cantinier et sa femme, d'un régiment de la Confédération du

Rhin, probablement de la garnison de Kowno, qui suivaient le mouvement

de la retraite et qui ayant, comme moi, été surpris dans le bois par

le _hourra_, s'étaient mis à l'écart. Sa femme lui conseillait de

venir avec moi, mais l'homme ne voulut pas y consentir, et malgré tout

ce que je pus lui dire, je me vis forcé, quoiqu'à regret, de m'en

aller seul.

Après avoir erré à l'aventure pendant une demi-heure, je m'arrêtai

pour m'orienter, car il commençait déjà à faire nuit. Dans la partie

de la forêt où je me trouvais, il y avait de la neige en quantité.

Aucun chemin n'était battu ni frayé, pas même tracé. Je m'asseyais

quelquefois, pour me reposer, sur des arbres qui, par suite des

grands vents, étaient tombés déracinés. Je saisissais les branches des

buissons dans la crainte de tomber, tant j'étais faible. Mes jambes

enfonçaient dans la neige au-dessus de mes bottes, de sorte qu'elle

entrait dedans. Cependant je n'avais pas froid, au contraire des

gouttes de sueur me tombaient du front, mais les jambes me manquaient.

Je sentais une lassitude extraordinaire dans les cuisses, par suite

des efforts que je faisais pour me tirer de la neige, où parfois

j'enfonçais jusqu'aux genoux. Je n'essaierai pas de dépeindre ce que

je souffrais. Il y avait plus d'une heure que je marchais dans les

ténèbres, éclairé seulement par les étoiles: ne parvenant pas à sortir

de la forêt par la direction qui me semblait la meilleure pour

rejoindre la route et n'en pouvant plus, épuisé, essoufflé, je prends

le parti de me reposer. Je m'appuie contre un tronc d'arbre où je

reste immobile. Un instant après, j'entends les aboiements d'un chien,

je regarde de ce côté: je vois briller une lumière, je pousse un

soupir d'espérance, et, rassemblant tout ce que j'avais de forces, je

me dirige dans cette nouvelle direction. Mais, arrivé à trente pas,

j'aperçois quatre chevaux et, autour du feu, quatre Cosaques assis, et

trois paysans, parmi lesquels je reconnais le cantinier et sa femme

que j'avais rencontrés, pris probablement par les Cosaques qui avaient

voulu s'emparer de moi; je reconnus facilement celui qui avait un coup

de sabre à la figure, car je n'étais pas à vingt pas d'eux.

Je les regardai pendant assez de temps, me demandant si je ne ferais

pas bien de m'approcher et de me rendre plutôt que de mourir comme un

misérable au milieu du bois, car la vue du feu me tentait, mais

quelque chose que je ne saurais dire me fit faire le contraire. Je me

retirai machinalement. Je les regardai encore: je remarquai qu'il ne

leur manquait rien, car plusieurs pots en terre étaient autour du feu.

Ils avaient de la paille, et les chevaux avaient du foin.

Dans l'impossibilité de suivre, à cause de la quantité d'arbres, la

direction que j'aurais voulu, je fus obligé d'appuyer à gauche:

heureusement pour moi, car, après avoir fait quelques pas, je trouvai

la forêt plus claire, mais la neige y était en plus grande quantité,

de sorte que, plusieurs fois, je tombai. Une dernière fois je me

relève, je regarde le Ciel, je m'en prends à Dieu, qui veillait sur

moi; au moment où je me demandais si je ne ferais pas mieux de

retourner au bivac des Cosaques, je me trouvai à l'extrémité de la

forêt et sur la route. Là, je tombe à genoux, et je remercie Celui

contre lequel je venais de m'emporter.

Je marchai droit devant moi: le chemin était bon, c'était bien celui

que je devais suivre, mais le vent, que je ne sentais pas dans le

bois, soufflait avec assez de force pour se faire sentir à la partie

de mes jambes qui n'était pas couverte; mon amazone, qui était longue,

me garantissait un peu du froid.

Chose singulière, je n'avais pas faim; je ne sais si les émotions que

j'avais éprouvées, depuis le _hourra_, en étaient la cause, ou si

c'était l'effet de mon indisposition, car, depuis mon départ de

l'écurie où j'avais mangé de la soupe et un morceau de viande, je

n'avais pas éprouvé le besoin de manger. Cependant, pensant que je

devais encore avoir un morceau de viande dans ma carnassière, je le

cherchai et fus assez heureux pour le retrouver, et, quoique durci par

la gelée, je le mangeai sans discontinuer de marcher. Après mon repas,

je levai la tête; j'aperçus, sur ma gauche, deux cavaliers paraissant

marcher avec circonspection et, plus loin, sur la route, un individu

qui semblait marcher mieux que moi. Je doublai le pas pour le

rejoindre, mais tout à coup je ne le vis plus.

En regardant sur la droite, j'aperçus une petite cabane et, comme il

n'y avait pas de porte fermée, j'entrai. Mais à peine avais-je fait

deux pas dans l'intérieur, que j'entendis résonner une arme, et une

grosse voix se fit entendre: «Qui va là?» Je répondis: «Ami!» et

j'ajoutai: «Soldat de la Garde!--Ah! ah! répondit-on, d'où diable

sortez-vous, mon camarade, que je ne vous ai pas rencontré depuis que

je marche seul?» Je lui contai une partie de ce qui m'était arrivé

depuis le _hourra_ des Cosaques, dont il me dit n'avoir pas entendu

parler.

Nous sortîmes pour nous mettre en marche: je m'aperçus que mon nouveau

camarade était un vieux chasseur à pied de la Garde, et qu'il portait,

sur son sac et autour de son cou, un pantalon de drap qui, suivant

moi, ne lui servait de rien, mais qui pouvait m'être d'un grand

secours. Je le suppliai de me le céder pour un prix, et lui montrai

l'état de nudité de mes jambes: «Mon pauvre camarade, me dit-il, je ne

demande pas mieux que de vous obliger, si cela se peut, mais je vous

dirai que le bas du pantalon est brûlé à plusieurs places et qu'il y a

même de grands trous.--N'importe, cédez-le-moi, cela me sauvera

peut-être la vie!» Il le tira de dessus son sac en me disant: «Tenez,

le, voilà!» Alors je pris deux pièces de cinq francs dans ma

carnassière, en lui demandant si c'était assez: «C'est bien, me

répondit-il, dépêchez-vous et partons, car j'aperçois deux cavaliers

qui semblent descendre du côté de la route, et qui pourraient bien

être les éclaireurs d'un parti de Cosaques!»

Pendant qu'il me parlait, je m'étais appuyé contre le montant de la

porte et j'avais passé le pantalon dans mes jambes. Je le fis tenir,

comme le précédent, avec le cachemire qui me serrait le corps, et nous

partîmes.

Nous n'avions pas fait cent pas, que mon compagnon, qui marchait mieux

que moi, en avait déjà plus de vingt d'avance. Je le vis se baisser et

ramasser quelque chose; je ne pus, pour le moment, distinguer ce que

c'était, mais, arrivé au même endroit, j'aperçus un homme mort. Je

reconnus que c'était un grenadier de la Garde royale hollandaise qui,

depuis le commencement de la campagne, faisait partie de la Garde

impériale. Il n'avait plus de sac, ni de bonnet à poil, mais il avait

encore son fusil, sa giberne, son sabre et de grandes guêtres noires

aux jambes, qui lui allaient jusqu'au-dessus des genoux. L'idée me

vint de les lui ôter pour les mettre au-dessus de mon pantalon et

couvrir ses trous. Je m'assieds sur ses cuisses, et je finis par les

lui tirer; ensuite je me remets à marcher plus vite que de coutume,

comme si celui à qui je venais de les prendre allait courir après moi.

Pendant ce temps, le chasseur avait continué sa route, de sorte que je

ne pouvais plus le voir. Un instant après, j'aperçus devant moi un

grand bâtiment. Je reconnus que c'était une station, maison de poste,

et me proposai d'y passer la nuit. Un fantassin en faction me cria:

«Qui vive?» Je répondis: ­«Ami!» et j'entrai.

D'abord je vis des soldats, au nombre de plus de trente, dont

quelques-uns dormaient, et d'autres, autour de plusieurs feux,

faisaient cuire du cheval et du riz. À droite, j'aperçus trois hommes

autour d'une gamelle de riz. Je me laissai tomber à côté de ces

derniers. Un instant après, j'essayai de parler à l'un d'eux. Pour

commencer, je le tirai par sa capote; il me regarda sans me rien dire.

Alors, d'un ton piteux, je lui dis assez bas, afin que d'autres ne

pussent l'entendre: «Camarade, je vous en prie, laissez-moi manger

quelques cuillerées de riz, en vous payant. Vous me rendrez un grand

service, vous me sauverez la vie!» En même temps je lui présentai deux

pièces de cinq francs, qu'il accepta, en me disant: «Mangez!» Il me

remit un plat en terre avec sa cuiller, et me céda aussi sa place près

du feu. Je mangeai environ quinze cuillerées de riz qu'il restait

encore, pour mes dix francs.

Mon repas fini, je regardai autour de moi afin de voir si je ne

verrais pas le vieux chasseur. Je l'aperçus près d'un râtelier; il

était occupé à découper un bonnet à poil pour en faire un

couvre-oreilles. Ce bonnet était celui du grenadier hollandais qu'il

avait ramassé, lorsque je l'avais vu se baisser. J'allai de son côté

pour me reposer; mais à peine étais-je étendu sur la paille, que la

sentinelle cria: «Alerte!» en disant qu'elle apercevait des Cosaques.

Aussitôt, tout le monde se lève et prend ses armes. On entendit crier:

«Ami, Français!» Deux cavaliers entrèrent dans la grange et,

descendant de cheval, se firent connaître; mais plusieurs les

interpellèrent, et surtout le vieux chasseur qui leur dit: «Comment se

fait-il que vous êtes à cheval et f... comme des Cosaques?

Probablement pour piller et détrousser les pauvres Français blessés ou

malades?--Ce n'est pas cela du tout, répond l'un des deux cavaliers,

mais à nous voir, on le croirait. Nous pouvons vous prouver le

contraire, et lorsque nous serons en place, nous vous conterons cela.»

Celui qui venait de répondre, après avoir attaché les deux chevaux et

leur avoir donné de la paille, qui se trouvait en grande quantité dans

la grange, revint près de son compagnon qui paraissait marcher avec

peine et, le prenant par le bras, vint le placer près de moi.

Lorsqu'ils eurent mangé un morceau de pain et bu de l'eau-de-vie dont

ils paraissaient avoir leur provision, et en eurent fait boire un

coup au vieux chasseur et à moi, celui qui avait conduit son camarade

près de moi, dit: «Hier au soir, j'ai sauvé mon frère des mains des

Cosaques où il était prisonnier et blessé. Il faut que je vous conte

cela, cela tient du merveilleux.

«La veille d'arriver à Kowno, mourant de faim et de froid, épuisé de

fatigue, je m'écartais de la route avec deux officiers du 71e de ligne

armés, comme moi, d'un fusil, afin de pouvoir passer la nuit dans un

village. Mais, après avoir fait environ une demi-lieue, ne pouvant

aller plus loin sans nous exposer à périr de froid dans la neige, nous

nous décidâmes à passer la nuit dans une mauvaise maison abandonnée

où, fort heureusement, nous trouvâmes du bois et de la paille, et,

comme j'avais encore de la farine de Wilna, nous fîmes un bon feu et

de la bouillie.

«Le lendemain, de grand matin, nous nous disposâmes à partir pour

rejoindre la route, mais au moment où nous allions sortir de la

maison, nous la vîmes cernée par les Cosaques, au nombre de 15; cela

ne nous empêcha pas de sortir. Nous arrêtâmes devant la ports afin de

les observer; ils nous firent signe d'aller à eux; nous fîmes le

contraire, nous rentrâmes dans la maison, nous fermâmes la porte, nous

ouvrîmes deux petites fenêtres et commençâmes un feu qui fit fuir les

Cosaques. À une bonne portée de fusil, ils s'arrêtent, mais nos armes

étaient rechargées: nous sortîmes de la maison, et, sans perdre de

temps, leur envoyâmes une seconde bordée qui fit tomber un cheval avec

son cavalier. Ce dernier se débarrassa et abandonna sa monture. Nous

nous mîmes à marcher au plus vite, mais nous n'avions pas fait

cinquante pas que nous les vîmes marcher de notre côté.

«Un instant après, ils appuyèrent à droite, mais c'était pour enlever

le portemanteau resté sur le cheval que nous avions descendu. Bientôt

nous les perdîmes de vue, et nous arrivâmes sur la route qui

conduisait à Kowno, où nous devions arriver le même jour. Nous nous

trouvâmes au milieu de plus de six mille traîneurs, et, dans cette

cohue, je fus, comme il arrivait toujours, séparé de mes camarades. Je

marchai ainsi toute la journée, et il ne faisait pas encore nuit, que

je me trouvais à une lieue de Kowno, près du Niémen. Je me décidai à

traverser le fleuve sur la glace, afin de trouver un gîte comme la

veille, car l'on y voyait des habitations.

«Étant sur la digue, j'aperçus, à une demi-lieue sur la droite, un

groupe de trois à quatre maisons, où je fus assez bien reçu par les

paysans et où je passai la nuit tranquillement. Le lendemain de grand

matin, je me mis en route, afin de rejoindre la colonne de l'autre

côté de Kowno; mais lorsque je fus à deux cents pas, je me trouvai,

sans y penser, au milieu d'une douzaine de Cosaques qui, sans me faire

du mal et sans même penser à me désarmer, me firent marcher devant

eux, et précisément dans la direction où je voulais aller. J'étais

prisonnier, et ne pouvais le croire.

«Après une heure de marche, nous arrivâmes dans un village. Là, l'on

me débarrassa de mes armes et de mon argent, et je fus assez heureux

pour sauver quelques pièces d'or cachées dans la doublure de mon

gilet. Je me débarrassai de mon schako, pour me couvrir la tête d'un

bonnet de peau de mouton noir que voilà. Je remarquai que les Cosaques

étaient chargés d'or et d'argent et qu'ils ne faisaient pas beaucoup

attention à moi; aussi je me promis bien de profiter de la première

occasion pour m'échapper.

«Il pouvait être dix heures quand nous partîmes du village. Nous

rencontrâmes un autre détachement de Cosaques, escortant des

prisonniers, dont quelques-uns étaient de la Garde impériale, qui

avaient été pris en sortant de Kowno. Je fus joint à ces derniers.

«Nous marchâmes en nous arrêtant souvent, jusqu'à environ trois

heures. Je remarquai que le conducteur était embarrassé, ne

connaissant pas le pays. Avant qu'il fût nuit, nous arrivâmes dans un

petit village, où l'on nous fit entrer dans une grange et où nous

passâmes tous à une visite très minutieuse. Je tremblais pour mon or,

j'en fus quitte pour la peur.

«À peine avait-on fini de nous fouiller, que j'entendis crier mon nom

par un prisonnier que je ne connaissais pas; je répondis: «Présent!»

Un autre prisonnier, à l'extrémité, répondit la même chose. Alors,

m'avançant dans la direction dont la voix était partie, je demandai

qui s'appelait Dassonville: «Moi!» me répondit mon frère que vous

voyez là. Jugez de notre surprise en nous reconnaissant! Nous nous

embrassâmes en pleurant. Il me dit qu'il avait été blessé le 28

novembre, par ici du pont de la Bérézina, d'un coup de balle dans le

mollet de la jambe gauche. Je lui dis que mon dessein était que nous

nous sauvions avant que l'on nous fît repasser le Niémen: puisque nous

étions dans la Poméranie, pays appartenant à la Prusse, il fallait

profiter de l'occasion qui se présentait.

«Les paysans nous apportèrent des pommes de terre et de l'eau, bonheur

auquel nous étions loin de nous attendre. L'on nous en fit la

distribution; nous en eûmes chacun quatre; nous nous jetâmes dessus

comme des dévorants, et presque tous avouèrent que, pour le moment, il

valait mieux être prisonnier, mangeant des pommes de terre, que de

mourir, libre, de faim et de froid sur le grand chemin. Mais moi je

leur observai qu'il serait plus heureux de sortir de leurs griffes:

«Qui sait, dis-je, si l'on ne nous conduira pas en Sibérie?» Je leur

montrai la possibilité de nous sauver, car j'avais trouvé, derrière la

place où j'étais couché avec mon frère, que l'on pouvait facilement en

détacher deux planches et passer aisément. On convint que j'avais

raison; mais je ne sais par quelle fatalité, une heure après, l'on

vint nous dire qu'il fallait partir. Il commençait à faire nuit;

beaucoup d'hommes, accablés de fatigue, étaient endormis et ne

voulaient pas se lever; mais les Cosaques, voyant que l'on ne

répondait pas assez vite à l'ordre donné, frappèrent à coups de knout

ceux qui étaient encore couchés. Mon frère qui, à cause de sa

blessure, ne pouvait se lever assez lestement, allait être frappé; je

me mis devant, je parai les coups, pendant que je l'aidais à se

relever, et au lieu de sortir de la grange comme les autres, nous nous

cachâmes derrière la porte, avec le bonheur de ne pas être aperçus.

«Tous les prisonniers et les Cosaques étaient sortis; nous n'osions

respirer. Trois Cosaques à cheval traversèrent encore la grange en

galopant et en regardant à droite et à gauche, s'il n'y avait plus

personne. Lorsqu'ils furent sortis, je me traînai pour regarder en

dehors: je vis un paysan venir, je rentrai à ma place. Il entra dans

la grange du côté opposé où nous étions; nous n'eûmes que le temps de

nous couvrir de paille. Fort heureusement il ne nous aperçut pas et

ferma les deux portes. Nous nous trouvâmes seuls.

«Il pouvait être six heures; nous nous reposâmes encore une heure;

ensuite je me levai pour aller ouvrir la porte; mais je ne pus y

parvenir, de sorte qu'il fallut revenir à mon premier projet, celui de

sortir en enlevant les deux planches. C'est ce que je fis. Le passage

était libre; je dis à mon frère de m'attendre, et je sortis.

«J'avançai à l'entrée du village: à la première maison j'aperçus de la

lumière à travers une petite fenêtre et, lorsque je fus en face, je

vis trois grands coquins de Cosaques compter de l'argent sur une table

et un paysan les éclairer. Je me disposais à me retirer pour retourner

à la grange rejoindre mon frère, lorsque j'en vis un faire un

mouvement du côté de la porte, l'ouvrir et sortir; fort heureusement

qu'un traîneau chargé de bois se trouvait près de moi pour me cacher:

je me mis à plat ventre sur la neige.

«Le Cosaque, après avoir satisfait un besoin, rentra dans la maison et

ferma la porte. Aussitôt je me levai pour me sauver, mais comme il

fallait passer vis-à-vis de la fenêtre, dans la crainte d'être vu, je

fis le tour à droite. Je n'avais pas encore fait dix pas, qu'une porte

s'ouvrit. Pour ne pas être vu, j'entrai dans une écurie et me couchai

sous une auge dans laquelle des chevaux mangeaient. À peine y

étais-je, qu'un paysan portant une lanterne et suivi d'un Cosaque, y

entra. Je me crus perdu. Le Cosaque portait un portemanteau; il

l'attacha sur son cheval, l'examina, et sortit en fermant la porte.

«J'allais sortir moi-même, lorsqu'une idée me vint d'enlever un

cheval: je m'empare au plus vite de celui au portemanteau, mais en le

faisant tourner pour sortir de l'écurie, quelque chose me tombe sur

l'épaule; c'est la lance du Cosaque qui était appuyée sur son cheval.

Je m'en empare pour me défendre au besoin, et je sors. J'arrive près

de la grange, j'aide mon frère à monter à cheval, et, moi prenant la

bride, nous marchons dans la direction de la route. Lorsque nous eûmes

fait environ deux cents pas, je regardai si je ne voyais rien venir.

Je lui remis la lance du Cosaque, et le couvris avec le grand collet à

poil de chameau qui se trouvait sur le cheval. Après une demi-heure

de marche, nous arrivâmes sur la route; ensuite, tournant dans la

direction de Gumbinnen, nous aperçûmes des paysans occupés à enlever

les roues d'un caisson abandonné. Pour ne point passer près d'eux,

nous prîmes un chemin sur notre gauche, qui nous conduisit à l'entrée

d'un village que nous aurions bien voulu éviter, tant nous avions

crainte de retomber entre les griffes de nos ennemis. Dieu sait ce

qu'il nous en serait arrivé, car, nous voyant possesseurs d'un cheval

et d'une arme appartenant à l'un des leurs, ils pouvaient penser que

nous avions tué l'individu à qui tout cela avait appartenu!

«Nous étions arrêtés pour délibérer, lorsque nous entendîmes du bruit

derrière nous; aussitôt nous voulons fuir, mais il n'y avait pas

possibilité, car la grande quantité de neige, des deux côtés du

chemin, nous empêchait d'entrer dans les terres. Notre position

devenait critique et je n'osais communiquer à mon frère les sensations

que j'éprouvais, plus pour lui que pour moi, à cause de sa blessure.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 27 / 32 段