Mais le malheureux Poton, pour toute réponse, nous montra deux hernies

qu'il avait depuis longtemps et qui étaient sorties par suite

d'efforts réitérés qu'il avait faits en montant la côte de Kowno. Nous

vîmes effectivement qu'il lui était impossible de bouger; le

sergent-major Leboude pensa que l'on ferait bien de le recommander au

paysan chez lequel nous étions, mais, avant de le faire venir, comme

Poton avait beaucoup d'argent et surtout de l'or, nous nous dépêchâmes

à coudre son or dans la ceinture de son pantalon; ensuite, nous fîmes

venir le paysan, et, comme il parlait allemand, il nous fut facile de

nous faire comprendre. Nous lui proposâmes cinq pièces de cinq francs,

en lui disant qu'il en aurait quatre fois autant et peut-être

davantage, s'il avait soin du malade. Il nous le promit en jurant par

Dieu, et que même il irait chercher un médecin. Ensuite, comme le

temps pressait, nous fîmes nos adieux à notre camarade.

Avant de le quitter, il me fit promettre de ne pas l'oublier; nous

l'embrassâmes et nous partîmes. Je ne sais si le paysan a tenu sa

parole, mais toujours est-il que plus jamais je n'ai entendu parler de

Poton qui était, sous tous les rapports, un excellent garçon, bon

camarade, ayant reçu une excellente éducation, chose très rare à cette

époque. Il était gentilhomme breton, d'une des meilleures familles de

ce pays.

Tant qu'à moi, j'ai rempli religieusement ma mission, car, à mon

arrivée à Paris, au mois de mai, j'envoyai a l'adresse indiquée les

papiers qu'il m'avait confiés et qui contenaient son testament et les

adieux touchants qu'il écrivait pendant qu'il avait la fièvre. J'en ai

tiré une copie que je reproduis:

Adieu, bonne mère,

Mon amie;

Adieu, ma chère,

Ma bonne Sophie!

Adieu, Nantes où j'ai reçu la vie

Adieu, belle France, ma patrie,

Adieu, mère chérie,

Je vais quitter la vie,

Adieu!

Depuis plusieurs années, j'avais cessé d'écrire mon journal de la

campagne de Russie, c'est-à-dire de mettre en ordre les _Souvenirs_

que j'avais écrits en 1813, étant prisonnier. Il m'était venu une

singulière manie, c'était de douter si tout ce que j'avais vu, enduré

avec tant de patience et de courage, dans cette terrible campagne,

n'était pas l'effet de mon imagination frappée.

Cependant, lorsque la neige tombe et que je me trouve réuni avec des

amis, anciens militaires de l'Empire, dont quelques-uns de la Garde

impériale, bien rares, à présent (1829)! qui ont fait, comme moi,

cette mémorable campagne, c'est-à-dire qui ont été jusqu'à Moscou,

c'est toujours là que nos souvenirs se portent, et j'ai aussi remarqué

qu'il leur était resté, comme à moi, d'ineffaçables impressions. C'est

avec orgueil que nous parlons de nos glorieuses campagnes.

Aujourd'hui que ma mère vient de me remettre quelques lettres que je

lui avais écrites pendant cette campagne, et que je regrettais de ne

pas avoir, afin de les joindre à la fin de mon journal, je reprends

courage. Ajoutez à cela les conseils de quelques amis qui m'engagent à

terminer. Pour moi, cela me fait revivre. Peut-être un jour, qui sait?

mes récits, quoique mal écrits, intéresseront-ils ceux qui les liront,

car, après tant de grandes choses que nous avons vues, que nous

reste-t-il à voir? Le grand génie n'est plus, mais son nom existera

toujours! Aussi je prends mon courage à deux mains pour continuer, de

sorte qu'après moi, mes petits-enfants diront, lisant les _Mémoires_

de grand-papa: «Grand-papa était dans les grandes batailles, avec

l'Empereur Napoléon!» Ils verront comme nous avons frotté les

Prussiens, les Autrichiens, les Russes et les Anglais en Espagne, et

tant d'autres; ils verront aussi que grand-papa n'a pas toujours

couché sur un lit de plume, et, quoiqu'il ne soit pas un des meilleurs

catholiques de France, ils verront qu'il a jeûné souvent et fait

maigre plus d'une fois, les jours gras!

C'était le 15 décembre, à sept heures du matin. Après être sortis de

l'écurie où nous avions passé la nuit, nous marchâmes dans la

direction de la route, jusqu'au moment où nous arrivâmes à l'endroit

où nous l'avions quittée la veille; là, nous fîmes halte.

Grangier avait encore ma petite bouilloire en cuivre, qu'il portait

devant lui, attachée à sa ceinture avec une courroie, dans la crainte

qu'on ne la lui enlevât, car un vase dans lequel on pouvait faire

fondre la neige et cuire quelque chose, était un objet précieux.

Grangier me la rendit, car il prévoyait que je resterais encore en

arrière et que je pourrais en avoir besoin. Il me l'attacha fortement

sur mon sac.

Le ciel était clair, mais le froid était supportable. Nous ne vîmes,

sur la route, que fort peu d'hommes; cela nous fit penser que, la

veille, la plus grande partie était allée plus loin et dans diverses

directions.

Nous aperçûmes, sur la route, du côté de Kowno, une colonne, mais ne

pûmes distinguer si c'étaient des Français ou des Russes: aussi, dans

l'incertitude, nous nous remîmes en marche.

Je marchai assez bien pendant une heure, mais, au bout de ce temps, il

me prit une forte colique, et je fus forcé de m'arrêter: c'était

toujours la suite de mon indisposition de Wilna; j'attribuai cette

rechute au bouillon de vache que j'avais mangé la veille et le matin,

avant de partir.

Je marchai de la sorte jusqu'à environ trois heures de l'après-midi;

je n'étais plus éloigné d'une forêt que j'apercevais depuis quelque

temps, et où je voulais arriver pour y passer la nuit.

Je n'en étais plus éloigné que d'une portée de fusil, lorsque, sur la

droite de la route, j'aperçus une maison où, autour d'un grand feu,

étaient réunis plusieurs soldats de différents corps et dont la

majeure partie était de la Garde impériale. Comme j'étais fatigué,

j'arrêtai pour me chauffer et me reposer un peu: quelques-uns me

proposèrent de rester avec eux; j'acceptai avec plaisir.

Pendant toute la journée, le froid avait été supportable, et il

l'était encore; tant qu'à l'ennemi, il paraissait que l'on pouvait

être tranquille, mais des hommes qui arrivaient par la droite de la

route nous dirent qu'ils venaient d'apercevoir de la cavalerie et

qu'ils étaient persuadés que c'étaient des Russes: «Quand ce serait le

diable, répondit un vieux chasseur de la Garde, cela ne m'empêchera

pas d'établir ici mon quartier général. Mes amis, faites comme moi,

chargez vos armes et mettez la baïonnette au bout du canon!» C'est ce

que tout le monde fit tranquillement: ­«Et puis, ajouta-t-il, nous

avons le bois pour retraite; c'est, par ma foi, une belle et bonne

position!» Ensuite, il s'approcha d'un cheval que l'on venait

d'abattre à quelques pas du feu, en coupa un morceau, et revint

tranquillement s'asseoir près du feu, sur son sac, et faire rôtir sa

viande au bout de son sabre.

Plus de vingt soldats, dont une partie assis sur leur sac et les

autres à genoux, faisaient aussi rôtir du cheval.

En face du chasseur dont je viens de parler, une femme était assise

sur un sac de soldat. Elle tenait la tête penchée sur ses mains, les

coudes appuyés sur les genoux; une capote grise de soldat, par-dessus

une vieille robe de soie en lambeaux, servait à la préserver du froid.

Un bonnet en peau de mouton, dont une partie était brûlée, lui

couvrait la tête; il était tenu par un mauvais foulard de soie noué

sous le menton.

Le chasseur lui adressa la parole de la manière suivante: «Dites donc,

la mère Madeleine!...» Elle ne répondit pas. Ce ne fut qu'à la seconde

fois qu'un soldat, qui était près d'elle, la poussa, en lui disant:

«C'est à vous, la mère, à qui l'on veut parler!--À moi? dit-elle. Mon

nom est Marie. Que me voulez-vous?--Un petit coup de _rogomme_, comme

à l'exercice!--Pour du _rogomme_, vous devez bien penser que je n'en

ai pas!» Et elle se remit dans sa position première.

Une autre femme qui se trouvait aussi assise près du feu, avait, sur

la tête, une schabraque ou peau de mouton bordée de drap rouge,

découpée en festons et serrée autour du cou avec le cordon d'un bonnet

à poil d'un grenadier de la Garde, dont les glands lui retombaient

sous le menton. Elle avait aussi, par-dessus ses habillements, une

capote bleue d'un soldat de la Garde. Cette femme, en entendant la

voix du chasseur, leva la tête à son tour, en demandant celui qui

voulait du _rogomme_: ­«Ah! c'est vous, la mère Gâteau! répondit le

chasseur; eh bien, c'est moi qui demande du _rogomme_! C'est moi,

Michaut, qui vous parle; vous êtes sans doute surprise de me voir? Eh

bien, si quelqu'un est plus étonné que moi de vous rencontrer, et

surtout schabraquée comme vous êtes, le diable m'emporte! Même avant

le passage de la Bérézina, en pensant quelquefois à vous, chère mère

Gâteau, je pensais qu'il y avait déjà longtemps que les corbeaux

avaient fait une _fristouille_ à la neige, avec votre vieille

carcasse!--Insolent! répondit la mère Gâteau, ils te mangeront avant

moi, vieil ivrogne! Ah! il te faut du _rogomme!_ continua-t-elle d'un

ton goguenard. T'as diablement été privé depuis trois mois, mais

possible qu'à Wilna et hier, à Kowno, tu en auras pris une bonne dose,

c'est ça que tu as tant de blague! Une chose qui m'étonne, c'est que

tu ne sois pas mort d'avoir bu, comme tant d'autres que nous avons vus

dans les rues. Il y a tant de braves gens qui sont restés là-bas,

tandis que ce mauvais sujet, un mauvais soldat, vit encore!--Halte-là,

la mère Gâteau, reprit le vieux chasseur, lâchez-moi vos bordées tant

que vous voudrez, mais au nom de _mauvais soldat_, mère Gâteau,

halte-là!»

Ensuite il continua, tout en grognant, de manger le morceau de viande

de cheval qu'il tenait à la main et dans lequel il avait cessé de

mordre pour répondre à la vieille cantinière.

Une minute après, elle reprit: «Voilà deux ans qu'il m'en veut, depuis

qu'à l'École militaire je n'ai pas voulu lui donner à crédit. Ah! si

mon pauvre homme n'était pas mort, si un coquin de boulet ne l'avait

pas coupé en deux à Krasnoé!...» Et puis elle s'arrêta. «Ce n'était

pas votre homme! Vous n'étiez pas mariée!--Pas mariée! Pas mariée!

Voilà bientôt cinq ans que je suis avec lui, depuis la bataille

d'Eylau, et je ne suis pas mariée! Que dis-tu de cela, Marie?» en

s'adressant à l'autre cantinière. Mais Marie, qui se trouvait dans la

même position que la mère Gâteau, à l'égard du mariage, ne répondit

rien.

Le chasseur demanda à la mère Gâteau si elle avait monté à la roue, à

la montagne de Wilna: «Va, dit-elle, si j'en avais eu la force, je

n'aurais pas manqué mon coup! J'en ai ramassé dans la neige, mais ça

m'a beaucoup avancée! Lorsqu'on se trouve avec des coquins qui ne

respectent rien, il n'y a pas de sûreté pour le sexe. Le soir, après

avoir passé la montagne, lorsque j'arrivai au bivouac des chasseurs de

chez nous, et comme j'avais encore un peu d'eau-de-vie que j'apportais

de Wilna, je la donnai pour avoir une place au feu, et je me couchai

sur la neige entre deux chasseurs du régiment, ou plutôt deux voleurs,

qui m'ont chipé la moitié de mon argent. Par bonheur, j'étais couchée

sur une poche qu'ils n'ont pu vider. Après cela, fiez-vous donc à des

camarades! Heureusement que j'en ai encore assez pour aller jusqu'à

Elbing, où l'on dit que nous nous ressemblons. Une fois là, nous nous

arrangerons de manière à pouvoir recommencer la campagne; je ne veux

plus de voitures, j'aurai deux _cognias_ avec des paniers sur le dos.

Nous serons peut-être plus heureux. Pas vrai, Marie?» Marie ne

répondit pas: «Marie, dit le vieux chasseur, c'est son deuxième depuis

un an, et, si elle veut, je l'épouse en troisième....--Toi! vieux

chenapan, répond la mère Gâteau, elle n'aurait pas besoin d'autres

pratiques que la tienne!»

Le chasseur s'approcha de Marie et lui présenta un morceau de viande

de cheval; Marie l'accepta en lui disant: «Merci, mon vieux!--Ainsi

c'est dit, continua-t-il, en arrivant à Paris, je vous épouse, je fais

votre bonheur!» Marie, pour toute réponse, fit un soupir en disant:

«Peut-on plaisanter une malheureuse femme comme moi!--Tout ce que je

viens de dire, reprit le vieux chasseur, n'est que pour plaisanter, et

la preuve, sans rancune, c'est que j'offre à la mère Gâteau ce que je

viens de vous offrir, Marie, un petit morceau de dada sur le pouce!»

En même temps, il s'avança pour le lui offrir, mais la mère Gâteau, en

le voyant venir, lui dit en le regardant avec colère: «Va-t'en au

diable! Je ne veux rien de toi!»

À cette sortie de la mère Gâteau, Marie, qui était assise devant moi,

leva la tête en disant que ce n'était pas le moment de se fâcher.

Ensuite elle me regarda des pieds à la tête: «Je crois ne pas me

tromper, dit-elle en m'appelant par mon nom, c'est bien vous, mon

pays?--Oui, Marie, c'est bien moi!» Je venais, à mon tour, de la

reconnaître, non pas à sa figure, mais à sa voix, car, la pauvre

Marie, sa fraîcheur avait disparu, le froid, la misère, le feu, la

fumée du bivouac l'avaient rendue méconnaissable. C'était Marie, notre

ancienne cantinière, dont j'avais rencontré la voiture abandonnée,

avec deux blessés, dans la nuit du 22 novembre, et que je croyais

morte! Voici son histoire:

Marie était de Namur; c'est pour cela qu'elle m'appelait son _pays_.

Son mari était de Liège, un peu mauvais sujet et maître d'armes. Marie

était la meilleure pâte de femme, n'ayant rien à elle, débitant sa

marchandise aux soldats et à ceux qui n'avaient pas d'argent, comme à

ceux qui en avaient.

Dans toutes les batailles que nous eûmes, elle fit preuve de dévoûment

en s'exposant pour secourir les blessés. Un jour, elle fut blessée;

cela ne l'empêcha pas de continuer à donner ses soins, sans s'effrayer

sur le danger qu'elle courait, car les boulets et la mitraille

tombaient autour d'elle. Avec toutes ces belles qualités, Marie était

jolie: aussi avait-elle beaucoup d'amis; son mari n'en était pas

jaloux.

En 1811, étant campés devant Almeida (Portugal), quelques mois avant

notre départ pour la campagne de Russie, il prit envie au pauvre homme

d'aller marauder dans un village. Il entra dans un château, s'empara

d'une pendule qui ne valait pas vingt francs, eut le malheur de la

rapporter au camp et de se faire prendre, et, comme il y avait des

ordres sévères pour les maraudeurs, M. le général Roguet, qui nous

commandait, le fit passer à un conseil de Guerre. Il fut condamné à

être fusillé dans les vingt-quatre heures. Par suite de cette

catastrophe, Marie devint veuve: dans un régiment, et surtout en

campagne, lorsqu'une femme est jolie, elle n'est pas longtemps sans

mari. Aussi, au bout de deux mois de veuvage, Marie était consolée et

remariée--comme on se marie à l'armée.

Quelques mois après, son nouveau mari passa sous-officier dans un

régiment de la Jeune Garde; alors elle nous quitta pour suivre son

nouvel époux: elle était avec nous depuis quatre ans.

En Russie, elle eut le sort de toutes les cantinières de l'armée: elle

perdit chevaux, voitures, lingots, fourrures et son protecteur. Tant

qu'à elle, elle eut le bonheur de revenir. Quatre mois et demi plus

tard, le 2 mai 1813, à la bataille de Lutzen, le hasard me la fit

rencontrer; elle venait d'être blessée à la main droite, en donnant à

boire à un blessé.

J'ai appris, depuis, qu'elle était rentrée en France et qu'elle avait

reparu aux Cent-Jours. À la bataille de Waterloo, elle fut faite

prisonnière, mais, comme elle était sujette belge, elle rentra en

toute propriété au roi de Hollande[68].

[Note 68: J'ai appris que Marie existait encore et qu'elle était

membre de la Légion d'honneur et décorée de la médaille de

Sainte-Hélène. Elle habite Namur. (_Note de l'auteur_.)]

Je demandai à Marie où était son mari: «Vous savez bien, me

répondit-elle, qu'il a été tué à Krasnoé (chose que j'avais ignorée

jusqu'à présent); c'était un bon enfant, celui-là, je le regrette

beaucoup!» Ensuite elle fronça les sourcils, baissa la tête. Un

instant après, elle la releva et, comme j'avais toujours les yeux

fixés sur elle, elle me regarda en riant, mais d'un sourire triste. Je

lui demandai à quoi elle pensait: «À manger, comme vous voyez! Avant,

j'avais un ami qui m'en donnait; à présent, je mange lorsque l'on m'en

donne ou lorsque j'en trouve, chose bien rare; il n'y a qu'à boire!»

En même temps, elle prit une pincée de neige qu'elle porta à sa

bouche.

Je la vis se lever avec peine pour se mettre en marche; elle me donna

une poignée de main et me dit adieu. Je remarquai qu'elle était

courbée par la fatigue et la misère, qu'elle marchait péniblement,

appuyée sur un gros bâton de sapin. La mère Gâteau la suivait,

toujours sa schabraque sur la tête, jurant et marmottant entre les

dents. Je compris que c'était toujours après le vieux chasseur.

Dans ce moment, nous pouvions être quarante, et, à chaque instant,

notre nombre augmentait. J'aperçus un sergent du régiment: il se

nommait Humblot. En me voyant, il me demanda ce que je faisais là. Je

lui répondis que je me reposais et que j'examinais si je ne ferais pas

bien de passer la nuit où je me trouvais et de partir le lendemain de

grand matin.

Humblot, qui était un brave garçon et qui m'aimait beaucoup, me fit

des observations très justes, d'abord sur le temps qui était

supportable, sur l'avantage qu'il y aurait pour moi de traverser la

forêt où, me disait-il, de l'autre côté, nous trouverions des maisons

où nous pourrions passer la nuit; le lendemain, nous arriverions de

bonne heure à Wilbalen, petite ville à trois ou quatre lieues d'où

nous étions, où nous trouverions nos camarades et pourrions nous

procurer des vivres. Enfin, il fit tant, que je pris mon sac et mon

fusil, et partis avec le sergent Humblot.

En marchant, Humblot me dit que, quoique nous fussions dans la

Poméranie prussienne, il n'était pas prudent de marcher isolé en

arrière, car plusieurs milliers de Cosaques avaient passé le Niémen

sur la glace.

Ensuite il me conta qu'il avait quitté Kowno, hier dans la journée,

avec beaucoup d'autres, et sans s'inquiéter de rien, puisque le

maréchal Ney y était encore à se battre, avec une arrière-garde

composée d'Allemands et de quelques Français, afin d'empêcher les

Russes d'entrer dans la ville, et de donner le temps aux débris de

l'armée de sortir. Ces Allemands, me disait-il, qui faisaient partie

de la garnison de Kowno, qui se portaient très bien et à qui rien

n'avait jamais manqué, étaient de pauvres soldats; sans la présence

des Français en petit nombre parmi eux, ils auraient jeté leurs armes

et fui:

«Je vais, continua-t-il, te conter ce qui m'est arrivé hier, et tu

verras si je n'ai pas raison de t'engager à faire ton possible afin de

sortir de ce coquin de pays!

«Après avoir passé le Niémen, arrivés à un quart de lieue de la ville,

nous aperçûmes de loin, à cheval sur la route, plus de 2 000 Cosaques

et autres cavaliers. Nous arrêtâmes pour délibérer sur le parti à

prendre et aussi pour attendre ceux qui étaient en arrière. Un instant

après, nous nous trouvâmes réunis environ 400 hommes de toutes armes.

Nous formâmes une colonne, afin de pouvoir, au besoin, former un

carré. Des officiers qui se trouvaient parmi nous--il y en avait

beaucoup--en prirent le commandement. Ensuite, vingt-deux soldats

polonais se joignirent à nous. Environ cinquante hommes des plus

valides, et qui avaient de bonnes armes, se mirent en tirailleurs, en

tête et sur les flancs.

«Nous marchâmes résolument sur cette cavalerie qui, à l'approche des

tirailleurs, se retira à droite et à gauche de la route. La colonne,

arrivée à la hauteur des Russes, s'arrêta pour attendre quelques

hommes encore en arrière. Quelques-uns seulement purent la rejoindre,

car une partie des Cosaques se détacha pour arrêter les plus éloignés.

Un nommé Boucsin[69], grosse caisse de notre musique, qui se trouvait

du nombre de ceux qui étaient en arrière et qui faisait son possible

pour rejoindre la colonne, ayant encore (chose étonnante!) la grosse

caisse sur son dos et portant dans les mains un sac rempli de pièces

de cinq francs, ce qui l'empêchait de marcher aussi vite qu'il

l'aurait voulu, fut atteint par des Cosaques, à cinquante pas en

arrière et sur la gauche de la colonne. Il reçut, entre les deux

épaules, un coup de lance qui le fit tomber de tout son long dans la

neige et fit, en même temps, passer ta grosse caisse au-dessus de sa

tête. Aussitôt, deux Cosaques descendirent de cheval pour le

dépouiller, mais trois hommes et un officier polonais coururent sur

les Cosaques, en prirent un avec son cheval et débarrassèrent le

porteur de la grosse caisse, qu'il abandonna au milieu des champs. Il

en fut quitte pour son coup de lance, et la moitié de son argent qu'il

distribua à ceux qui lui avaient sauvé la vie.

[Note 69: _Bousin_, en argot, signifie _tapage_. Le surnom donné

au porteur de la grosse caisse lui servait de nom propre.]

«Aussitôt, la colonne se remit en marche aux cris de: _Vive

l'Empereur!_ et en conduisant, au milieu d'elle, le Cosaque et son

cheval.»

Humblot avait fini sa narration, lorsque je fus forcé de m'arrêter,

toujours pour mon indisposition; pendant ce temps, il marcha doucement

afin que je pusse le rejoindre. Ma besogne faite à la hâte, je me

remis à marcher; mais, à l'endroit où je me trouvais, il y avait

beaucoup de monde qui m'empêcha d'avancer. Je repris la route, mais, à

peine y étais-je, que j'entendis des cris répétés: ­«Gare les

Cosaques!» Je pense que c'est une fausse alerte, mais j'aperçois

plusieurs officiers armés de fusils qui s'arrêtent et qui se posent

bravement sur le chemin faisant face du côté où le bruit venait, et

criant: «N'ayez pas peur, laissez avancer cette canaille[70]!» Je

regarde derrière moi, je les aperçois tellement près que je fus touché

par un cheval: trois étaient en avant, d'autres suivaient.

[Note 70: M. le colonel Richard, ex-commandant de place à Condé,

était un de ces officiers: nous en avons parlé plusieurs fois

ensemble. (_Note de l'auteur_).]

Je n'ai que le temps de me jeter dans le bois où je pensais être en

sûreté, mais les trois Cosaques y entrent presque aussitôt que moi et

malheureusement, dans cet endroit, le bois se trouvait fort clair. Je

cherche à gagner l'endroit le plus épais, mais par une fatalité

inouïe, mon indisposition me reprend et se fait sentir d'une manière

insupportable. Que l'on juge de ma position! Je veux m'arrêter, mais

c'est impossible, car deux des trois Cosaques ne sont plus qu'à

quelques pas de moi, de sorte que, pour ne pas interrompre ma course

et me laisser prendre, je suis obligé de faire dans mes pantalons.

Heureusement, quelques pas plus avant, les arbres se trouvent plus

rapprochés, les Cosaques sont gênés dans leur course et forcés de la

ralentir, tandis que je continue du même pas; mais arrêté par des

branches d'arbres couchés dans la neige, je tombe de tout mon long, et

ma tête reste enfoncée dans la neige. Je veux me relever; mais je me

sens tenu par une jambe. La crainte me fait penser que c'est un de mes

Cosaques qui me tient, mais il n'en était rien, c'étaient des ronces

et des épines. Je fais un dernier effort, je me relève, je regarde

derrière moi: les Cosaques étaient arrêtés; deux cherchaient un

endroit afin de passer avec leurs chevaux. Pendant ce temps, je me

traîne avec peine.

Un peu plus avant, je me trouve arrêté par un arbre abattu, mais je

suis tellement faible qu'il m'est impossible de lever une jambe pour

aller au delà, et, pour ne pas tomber d'épuisement, je fus forcé de

m'asseoir dessus.

Il n'y avait pas cinq minutes que je m'y trouvais, quand je vois les

Cosaques mettre pied à terre et attacher leurs chevaux aux branches

d'un buisson. Je pense qu'ils vont venir me prendre, et déjà je me

lève pour essayer de me sauver, lorsque j'en vois deux s'occuper du

troisième, qui avait un furieux coup de sabre à la figure, car il

releva d'une main le morceau de sa joue qui pendait jusque sur son

épaule, tandis que les deux autres préparaient un mouchoir qu'ils lui

passèrent sous le menton et lui attachèrent sur la tête. Tout cela se

passait à dix pas de moi; pendant ce temps, ils me regardaient en

causant.

Lorsqu'ils eurent fini de recoller la figure de leur camarade, ils

marchèrent directement sur moi: alors, me voyant perdu, je fais un

dernier effort, je monte sur le corps de l'arbre, je prends mon fusil

qui était chargé, et je me décide à tirer sur le premier qui se

présentera. Dans ce moment, je n'avais affaire qu'à deux hommes; le

troisième, depuis qu'on l'avait pansé, paraissait souffrir comme un

damné, se promenait de droite à gauche, en levant les bras et donnant

des coups de poing sur le derrière de son cheval.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 26 / 32 段