feu. Tant qu'à moi, comme il me restait encore un morceau de cheval à
moitié cuit, je le mangeai pour ne pas me laisser mourir: ce fut le
dernier avant de quitter ce pays de malheur.
Après, je voulus m'endormir, mais les douleurs, qui commencèrent à se
faire sentir, l'emportèrent sur le sommeil. Cependant, à son tour, le
sommeil l'emporta, et je reposai tant bien que mal, je ne sais combien
de temps. Lorsque je me réveillai, j'aperçus les trois soldats arrivés
après nous qui se disposaient à partir, et cependant il était loin de
faire jour. Je leur demandai pourquoi. Ils me répondirent qu'ils
allaient s'installer dans une maison qu'ils avaient découverte, pas
bien loin de notre écurie, et où il y avait de la paille et un poêle
bien chaud; que la maison était occupée par un homme, deux femmes et
quatre soldats de la garnison de Kowno, dont deux soldats du train et
deux autres de la Confédération du Rhin.
Aussitôt, je me disposai à les suivre, mais je ne pouvais pas
abandonner Faloppa. En regardant à la place où je l'avais laissé, ma
surprise fut grande de ne plus le voir, mais les soldats me dirent
que, depuis plus d'une heure, il ne faisait que rôder dans l'écurie,
en marchant à quatre pattes et faisant des hurlements comme un ours.
Comme notre feu ne donnait plus assez de clarté, j'eus de la peine à
le découvrir: à la fin, je le trouvai et, pour le voir de plus près,
j'allumai un morceau de bois résineux. Lorsque je l'approchai, il se
mit à rire, jeta des cris absolument comme un ours, en nous
poursuivant les uns après les autres, et toujours en marchant sur les
mains et les pieds. Quelquefois il parlait, mais en italien; je
compris qu'il pensait être dans son pays, au milieu des montagnes,
jouant avec ses amis d'enfance; par moments, aussi, il appelait son
père et sa mère; enfin le pauvre Faloppa était devenu fou.
Comme il fallait provisoirement l'abandonner pour aller voir le
nouveau logement, je pris mes précautions pour que, pendant mon
absence, il ne lui arrivât rien de fâcheux: nous éteignîmes le feu et
fermâmes la porte. Arrivés au nouveau logement, nous trouvâmes les
soldats du train occupés à manger la soupe. Ils n'avaient pas l'air
d'avoir eu de la misère; cela se conçoit, car, depuis le mois de
septembre, ils étaient à Kowno.
Avant de me jeter sur la paille, je demandai au paysan s'il voulait
venir avec moi prendre un soldat malade pour le conduire où nous
étions; que je lui donnerais cinq francs, et, en même temps, je lui
fis voir la pièce. Le paysan n'avait pas encore répondu, que les
soldats allemands nous proposèrent de leur donner la préférence: «Et
nous, dit un soldat du train, nous irons pour rien.--Et nous lui
donnerons encore la soupe!» dit le second. Je leur témoignai ma
reconnaissance en leur disant que l'on voyait bien qu'ils étaient
Français. Ils prirent une chaise de bois pour transporter le malade,
et nous partîmes, mais, comme je marchais avec peine, ils me donnèrent
le bras. Je leur contai la triste position de Faloppa, qu'il faudrait
abandonner à la merci des Russes: «Comment, des Russes? dit un soldat
du train.--Certainement, lui dis-je, les Russes, les Cosaques seront
ici peut-être dans quelques heures!» Ces pauvres soldats pensaient
qu'il n'y avait que le froid et la misère qui nous accompagnaient.
Entrés dans l'écurie, nous trouvâmes le pauvre diable de Piémontais
couché de tout son long derrière la porte. On le mit sur la chaise et,
de cette manière, il fut transporté au nouveau logement. Lorsqu'il fut
couché près du poêle, sur de la bonne paille, il se mit à prononcer
quelques mots sans suite. Alors je m'approchai pour écouter; il
n'était plus reconnaissable, car il avait toute la figure
ensanglantée, mais c'était le sang de ses mains, qu'il avait mordues
ou voulu manger; sa bouche était aussi remplie de paille et de terre.
Les deux femmes en eurent pitié, lui lavèrent la figure avec de l'eau
et du vinaigre, et les soldats allemands, honteux de n'avoir rien fait
comme les autres, le déshabillèrent. L'on trouva dans son sac une
chemise qu'on lui mit en échange de celle qu'il avait sur lui, et qui
tombait en lambeaux; ensuite on lui présenta à boire: il ne pouvait
plus avaler et, par moments, serrait tellement les dents, qu'on ne
pouvait lui ouvrir la bouche. Ensuite, avec ses mains, il ramassait la
paille, qu'il semblait vouloir mettre sur lui. Une des femmes me dit
que c'était signe de mort. Cela me fit de la peine, parce que nous
touchions au terme de nos souffrances. J'avais fait tout ce qu'il
avait été possible de faire pour le sauver, comme il aurait fait pour
moi, car il y avait cinq ans qu'il était dans la compagnie, et se
serait fait tuer pour moi: dans plus d'une occasion il me le prouva,
surtout en Espagne.
La douce chaleur qu'il faisait dans cette chambre me fit éprouver un
bien-être auquel j'étais bien loin de m'attendre; je ne me sentais
plus de douleurs, de sorte que je dormis pendant deux ou trois heures,
comme il ne m'était pas arrivé depuis mon départ de Moscou.
Je fus éveillé par un des soldats du train qui me dit: «Mon sergent,
je pense que tout le monde part, car l'on entend beaucoup de bruit:
tant qu'à nous, nous allons nous réunir sur la place, d'après l'ordre
que nous en avons reçu hier. Pour votre soldat, ajouta-t-il, il ne
faut plus y penser, c'est un homme perdu!»
Je me levai pour le voir: en approchant, je trouvai, à ses côtés, les
deux femmes. La plus jeune me remit une bourse en cuir qui contenait
de l'argent, en me disant qu'elle était tombée d'une des poches de sa
capote. Il pouvait y avoir environ vingt-cinq à trente francs en
pièces de Prusse, et autres monnaies. Je donnai le tout aux deux
femmes, en leur disant d'avoir soin du malade jusqu'à son dernier
moment, qui ne devait pas tarder, car à peine respirait-il encore.
Elles me promirent de ne pas l'abandonner.
Le bruit qui se faisait entendre dans la rue allait toujours
croissant. Il faisait déjà jour et, malgré cela, nous ne pouvions voir
beaucoup, car les petits carreaux des vitres étaient ternis par la
gelée et le ciel, couvert d'épais nuages, nous présageait encore
beaucoup de neige.
Nous nous disposions à sortir, quand, tout à coup, le bruit du canon
se fait entendre du côté de la route de Wilna, et très rapproché de
l'endroit où nous étions. À cela se mêlait la fusillade et les cris et
jurements des hommes. Nous entendons que l'on frappe sur des
individus: aussitôt, nous pensons que les Russes sont dans la ville et
que l'on se bat; nous saisissons nos armes; les deux soldats
allemands, qui ne sont pas, comme nous, habitués à cette musique, ne
savent ce qu'ils font; cependant ils viennent se ranger à nos côtés.
Nous avions encore les fusils de deux hommes qui nous avaient quittés
le soir, et qui n'étaient pas revenus; ensuite celui de Faloppa.
Toutes ces armes étaient chargées. La poudre ne nous manquait pas. Un
des soldats allemands avait une bouteille d'eau-de-vie dont il ne nous
avait pas encore parlé, mais, comptant qu'il aurait peut-être besoin
de nous, il nous la présenta. Cela nous fit du bien. L'autre me donna
un morceau de pain.
Un soldat du train me dit: «Mon sergent, si nous mettions un de ces
fusils entre les mains du paysan qui est là qui tremble près du poêle?
Pensez-vous qu'il ne pourrait pas faire son homme?--C'est vrai, lui
dis-je.--En avant, le paysan!» répond le soldat. Le pauvre diable, ne
sachant ce qu'on lui veut, se laisse conduire. On lui présente un
fusil: il le regarde comme un imbécile, sans le prendre; on le lui
pose sur l'épaule: il demande pourquoi faire. Je lui dis que c'est
pour tuer les Cosaques. À ce mot, il laisse tomber son arme. Un soldat
la ramasse et, cette fois, la lui fait tenir de force en le menaçant,
s'il ne tire pas sur les Cosaques, de lui passer sa baïonnette au
travers du corps. Le paysan nous fait comprendre qu'il serait reconnu
par les Russes pour être un paysan, et qu'ils le tueraient. Pendant ce
colloque, d'autres cris se font entendre à l'autre extrémité de la
chambre: ce sont les deux femmes qui pleurent; Faloppa venait de
rendre le dernier soupir!
Le soldat du train va prendre la capote de celui qui vient de mourir
et force le paysan de s'en vêtir. En moins de deux minutes, il est
armé au complet, car on lui a aussi passé un sabre et la giberne,
ainsi qu'un bonnet de police sur la tête, de sorte qu'il ne se
reconnaissait pas lui-même.
Cette scène s'était passée sans que les deux femmes, qui étaient
auprès du mort à se désoler (probablement pour l'argent que je leur
avais donné), se fussent aperçues de la transformation de leur homme.
Le bruit que nous entendions depuis un moment se fait entendre avec
plus de force: je crois distinguer la voix du général Roguet;
effectivement c'était lui qui jurait, qui frappait sur tout le monde
indistinctement, sur les officiers, les sous-officiers comme sur les
soldats--il est vrai que l'on ne pouvait pas beaucoup en faire la
différence--pour les faire partir. Il entrait dans les maisons et y
faisait entrer les officiers, afin de s'assurer qu'il n'y avait plus
de soldats. En cela, il faisait bien, et c'est peut-être le premier
bon service que je lui ai vu rendre au soldat. Il est vrai que cette
distribution de coups de bâton était, pour lui, plus facile à faire
que celle de vin ou de pain, qu'il faisait faire en Espagne.
J'aperçois un chasseur de la Garde arrêté contre une fenêtre, et qui
mettait la baïonnette au bout de son fusil; je lui demande si c'était
les Russes qui étaient dans la ville: «Mais non, non!... Vous ne voyez
donc pas que c'est ce butor de général Roguet qui, avec son bâton,
frappe sur tout le monde? Mais, qu'il vienne à moi, je l'attends!...»
Nous n'étions pas encore sortis de la maison que je vois
l'adjudant-major Roustan arrêté devant la porte; il me reconnaît et me
dit: «Eh bien, que faites-vous là? Sortez! Que pas un ne reste dans la
maison, n'importe de quel régiment, car j'ai l'ordre de frapper sur
tout le monde!»
Nous sortons, mais le paysan, auquel nous ne pensions plus, reste
naturellement chez lui et ferme sa porte. L'adjudant-major, qui a vu
ce mouvement et qui pense que c'est un soldat qui veut se cacher,
l'ouvre à son tour, rentre dans la maison et ordonne au nouveau soldat
de sortir, ou il va l'assommer. Le paysan le regarde sans lui
répondre; l'adjudant-major saisit mon individu par les buffleteries,
et le pousse au milieu de nous; alors le pauvre diable veut se
débattre et s'expliquer dans sa langue: il n'est pas écouté, seulement
l'adjudant-major pense que c'est parce qu'il ne lui a pas donné le
temps de prendre son sac et son fusil; il rentre dans la maison, prend
l'un et l'autre et les lui apporte. Il a vu un homme mort et deux
femmes qui pleurent. C'est pourquoi, en sortant, il dit bien haut: «Ce
bougre-là n'est pas si bête qu'il en a l'air! Il voulait rester dans
la maison pour consoler la veuve! Il paraît que celui-ci est un
Allemand aussi; de quelle compagnie est-il? Je ne me rappelle pas
l'avoir jamais vu!» Dans ce moment, on ne faisait pas beaucoup
attention à ce que disait l'adjudant-major, car on avait assez à faire
à s'occuper de soi-même.
La femme qui avait entendu la voix de son mari, était accourue sur la
porte au moment où nous étions encore arrêtés. L'homme, en la voyant,
se mit à crier après, mais sans pouvoir se faire reconnaître au milieu
de nous, où il ne pouvait bouger: elle était bien loin de penser que
le Lithuanien, sujet de l'Empereur de Russie, avait l'honneur d'être
soldat français de la Garde impériale, marchant, en ce moment, non pas
à la gloire, mais à la misère, en attendant mieux, tout cela en moins
de dix minutes. J'ai pensé, depuis, que ce pauvre diable devait faire
de tristes réflexions en marchant au milieu de nous!
L'on s'était remis en marche, mais lentement. Nous étions dans un
endroit de la ruelle où se trouvaient plusieurs hommes morts pendant
la nuit, pour avoir bu de l'eau-de-vie et avoir été saisis par le
froid; mais le plus grand nombre se trouvait dans la ville, où je ne
suis pas entré.
Cependant, nous arrivons à l'endroit où se trouvent les deux issues
qui conduisent au pont du Niémen; nous marchons avec plus de facilité;
au bout de quelques minutes, nous étions sur le bord du fleuve. Là,
nous vîmes que, déjà, plusieurs milliers d'hommes nous avaient
devancés, qui se pressaient et se poussaient pour le traverser. Comme
le pont était étroit, une grande partie descendaient sur le fleuve
couvert de glace, et cependant dans un état à ne pouvoir y marcher que
très difficilement, vu que ce n'était que des glaçons qui, après un
dégel, avaient été de nouveau surpris par une gelée. Au risque de se
tuer où de se blesser, c'était à qui serait arrivé le plus vite sur
l'autre rive, quoique d'un abord difficile; tant il vrai que l'on se
croyait sauvé en arrivant! On verra, par la suite, combien nous nous
trompions encore.
En attendant que nous puissions passer, le colonel Bodelin, qui
commandait notre régiment, donna l'ordre aux officiers de faire leur
possible afin que personne ne traversât le pont individuellement;
d'arrêter et de réunir ceux qui se présenteraient. Nous nous
trouvions, en ce moment, environ soixante et quelques hommes, reste de
deux mille! Nous étions presque tous groupés autour de lui. L'on
voyait qu'il regardait avec peine les restes de son beau régiment;
probablement que, dans ce moment, il faisait la différence, car, cinq
mois avant cette épreuve, nous avions passé ce même pont avec toute
l'armée si belle, si brillante, tandis qu'à cette heure, elle était
triste et presque anéantie. Pour nous encourager, il nous tint à peu
près ce discours, que bien peu écoutèrent:
«Allons, mes enfants! je ne vous dirai pas d'avoir du courage, je sais
que vous en avez beaucoup, car depuis trois ans que je suis avec vous,
vous en avez, dans toutes les circonstances, donné des preuves, et
surtout dans cette terrible campagne, dans les combats que vous avez
eu à soutenir, et par toutes les privations que vous avez eu à
supporter. Mais souvenez-vous bien que, plus il y a de peines et de
dangers, plus aussi il y a de gloire et d'honneur, et plus il y aura
de récompenses pour ceux qui auront la constance de la terminer
honorablement!»
Ensuite il demanda si nous étions beaucoup de monde présent. Je saisis
ce moment pour dire à M. Serraris que Faloppa était mort le matin. Il
me demanda si j'en étais certain; je lui répondis que je l'avais vu
mourir, et que même l'adjudant-major Roustan l'avait vu mort: «Qui,
moi? répondit l'adjudant-major. Où?--Dans la maison d'où vous m'avez
dit de sortir, et où vous êtes entré pour en faire sortir un autre
individu.--C'est vrai, dit-il, j'ai vu un homme mort sur la paille,
mais c'était l'homme de la maison, puisque la femme le pleurait!»--Je
lui dis que c'était celui qu'il venait de mettre dans la rue qui était
le véritable mari et que celui qu'il avait vu sur la paille était
Faloppa. Je lui rapportai en peu de mots la scène du paysan, que nous
cherchâmes dans nos rangs, mais il avait disparu.
Pendant que nous étions restés sur le bord du Niémen, ceux qui étaient
devant nous avaient traversé, sur le pont ou sur la glace. Alors nous
avançâmes, mais lorsque nous eûmes traversé, nous ne pûmes monter la
côte par le chemin, parce qu'il se trouvait plusieurs caissons
abandonnés qui tenaient la largeur de la route, étroite et encaissée.
Alors, plus d'ordre! Chacun se dirigea suivant son impulsion.
Plusieurs de mes amis m'engagèrent à les suivre, et nous prîmes sur la
gauche. Lorsque nous fûmes environ à trente pas du pont, l'on
commença à monter pour gagner la route. Je marchais derrière Grangier
que j'avais eu le bonheur de retrouver et qui s'occupait plus de moi
que de lui-même. Il me frayait un passage dans la neige, en marchant
devant moi, et me criant, dans son patois auvergnat: «Allons, petiot,
suis-moi!» Mais le petiot n'avait déjà plus de jambes.
Grangier était déjà aux trois quarts de la côte, que je n'étais encore
qu'au tiers. Là, s'arrêtant et s'appuyant sur son fusil, il me fit
signe qu'il m'attendait. Mais j'étais si faible, que je ne pouvais
plus tirer ma jambe enfoncée dans la neige. Enfin, n'en pouvant plus,
je tombai de côté, et j'allai rouler jusque sur le Niémen où j'arrivai
sur la glace.
Comme il y avait beaucoup de neige, je ne me fis pas grand mal;
cependant, je ressentais une douleur dans les épaules et j'avais la
figure ensanglantée par les branches d'un buisson que j'avais traversé
en roulant. Je me relevai sans rien dire, comme si la chose eût été
toute naturelle, car j'étais tellement habitué à souffrir, que rien ne
me surprenait.
Après avoir ramassé mon fusil dont le canon était rempli de neige, je
voulus recommencer à monter par le même endroit, mais la chose me fut
impossible. L'idée me vint de voir si je ne pourrais pas parvenir à
passer sous les caissons, à la sortie du pont; je me traînai avec
peine jusque-là. Lorsque je fus près du premier, j'aperçus plusieurs
grenadiers et chasseurs de la Garde montés sur les roues, et qui
puisaient à pleines mains l'argent qui s'y trouvait; je ne fus pas
tenté d'en faire autant. Je ne cherchais que le moyen de passer. Mais,
en ce moment, j'entends crier: «Aux armes! Aux armes! Les Cosaques!»
Ce cri fut suivi de plusieurs coups de fusil, ensuite d'un grand
mouvement qui se propageait depuis le bas de la côte jusqu'en haut.
Pas un des grenadiers et chasseurs qui avaient la tête dans le caisson
ne descendit. J'en tirai un par la jambe; il se retourna en me
demandant si j'avais de l'argent. Je lui répondis que non: «Mais les
Cosaques sont là-haut!--Si ce n'est que cela! me répondit-il, ce n'est
pas pour des canailles qu'il faut se gêner, et leur laisser notre
argent! Qui en veut? J'en donne!» Et, en même temps, il jeta à terre
deux gros sacs de pièces de cinq francs. Tout cela n'était que pour
amuser ceux qui arrivaient, car je compris qu'ils venaient de trouver
de l'or. Les mots de «jaunets» et de «pièces de quarante francs»
avaient été prononcés.
Je pris le fusil d'un des grenadiers occupés à prendre de l'or, je
laissai le mien qui était rempli de neige, et je m'en retournai à la
sortie du pont afin de reprendre ma direction première, car, pour moi,
il n'y en avait pas d'autre.
À peine arrivé près du pont, je rencontrai M. le capitaine Débonnez,
des tirailleurs de la Garde, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler
plusieurs fois. Il était avec son lieutenant et un soldat; c'était là
toute sa compagnie; le reste était, comme il me le dit, _fondu_. Il
avait un cheval cosaque avec lequel il ne savait où passer. Je lui
contai en peu de mots l'état malheureux où je me trouvais. Pour toute
réponse, il me donna un gros morceau de sucre blanc où il avait versé
de l'eau-de-vie; ensuite, nous nous séparâmes, lui pour descendre avec
son cheval sur le Niémen, et moi pour, en mordant dans mon sucre,
recommencer pour la troisième fois mon ascension. À peine arrivé où je
devais monter, j'entendis que l'on m'appelait; c'était le brave
Grangier, qui était descendu de la côte et qui me cherchait. Il me
demanda pourquoi je ne l'avais pas suivi. Je lui en dis la cause.
Voyant cela, il marcha devant moi en me tirant par son fusil dont je
tenais le bout du canon. Enfin, ce fut avec bien de la peine, avec le
secours de ce bon Grangier et en mordant dans mon morceau de sucre à
l'eau-de-vie, que j'arrivai en haut de la côte, abîmé d'épuisement.
Plusieurs de nos amis nous attendaient: Leboude, sergent-major;
Oudict, sergent-major; Pierson, _idem_; Poton, sergent. Les autres
s'étaient dispersés, marchant, comme nous, par fractions. La certitude
que l'on avait d'un mieux, en entrant en Prusse, influait sur notre
caractère et commençait à nous rendre indifférents l'un pour l'autre.
De l'endroit où nous étions, nous pouvions découvrir la route de
Wilna, les Russes qui marchaient sur Kowno, et d'autres plus
rapprochés, mais la présence du maréchal Ney, avec une poignée
d'hommes, les empêchait de venir plus avant. Nous vîmes venir sur nous
un individu qui marchait avec peine, appuyé sur un bâton de sapin.
Lorsqu'il fut près de nous, il s'écria: «Eh! _per Dio santo!_ je ne
me trompe pas, ce sont nos amis!» À notre tour, nous le regardâmes. À
sa voix et à son accent, nous le reconnûmes: c'était Pellicetti, un
Milanais, ancien grenadier vélite; il y avait trois ans qu'il avait
quitté la Garde impériale, pour entrer comme officier dans celle du
roi d'Italie. Pauvre Pellicetti! Ce ne fut qu'au reste de son chapeau
que nous pûmes deviner à quel corps il appartenait. Il nous conta que
trois à quatre maisons avaient suffi pour loger le reste du corps
d'armée du prince Eugène. Il attendait, nous dit-il, un de ses amis
qui avait un cheval cosaque et qui portait le peu de bagages qui leur
restait. Il en avait été séparé en sortant de Kowno.
C'était le 14 décembre; il pouvait être neuf heures du matin. Le ciel
était sombre, le froid supportable; il ne tombait pas de neige; nous
nous mîmes en marche sans savoir où nous allions, mais, arrivés sur le
grand chemin, nous aperçûmes un grand poteau avec une inscription qui
indiquait aux soldats des différents corps la route qu'ils devaient
suivre.
Nous prîmes celle indiquée pour la Garde impériale, mais beaucoup,
sans s'inquiéter, marchèrent droit devant eux. À quelques pas de là,
nous vîmes cinq à six malheureux soldats qui ressemblaient à des
spectres, la figure hâve, barbouillée de sang provenant de leurs mains
qui avaient gratté dans la neige pour y chercher quelques miettes de
biscuit tombées d'un caisson pillé un instant avant. Nous marchâmes
jusqu'à trois heures de l'après-midi; nous n'avions fait que trois
petites lieues, à cause du sergent Poton qui paraissait souffrir
beaucoup.
Nous avions aperçu un village sur notre droite, à un quart de lieue de
la route: nous prîmes la résolution d'y passer la nuit. En y arrivant,
nous trouvâmes deux soldats de la ligne qui venaient de tuer une vache
à l'entrée d'une écurie; en voyant une aussi bonne enseigne, nous y
entrâmes.
Le paysan auquel appartenait la vache, afin de sauver le plus de
viande possible, vint lui-même nous en couper, nous faire du feu et,
ensuite, nous apporta deux pots avec de l'eau pour faire de la soupe;
nous avions de la bonne paille, du bon feu; enfin il y avait bien
longtemps que nous n'avions été si heureux. Quelques minutes après,
nous mangeâmes notre soupe, ensuite nous nous reposâmes.
J'étais couché près de Poton qui ne faisait que se plaindre; je lui
demandai ce qu'il avait; il me dit: «Mon cher ami, je suis certain que
je ne pourrai aller plus loin!»
Sans me douter des raisons qui le faisaient parler ainsi, accident
grave que personne de nous ne connaissait, je le consolai, en lui
disant que lorsqu'il aurait reposé, il serait beaucoup mieux, mais, un
instant après, il eut la fièvre et, pendant toute la nuit, il ne fit
que pleurer et divaguer. Plusieurs fois même, la nuit, je le surpris
écrivant sur un calepin et en déchirant les feuillets.
Dans un moment où je dormais paisiblement, je me sentis tirer par le
bras; c'était le pauvre Poton qui me dit: «Mon cher ami, il m'est
impossible de sortir d'ici, même de faire un pas; ainsi il faut que tu
me rendes un grand service; je compte sur toi si, plus heureux que
moi, tu as le bonheur de revoir la France; dans le cas contraire, tu
chargeras Grangier, sur qui je compte comme sur toi, de remplir la
mission dont je te charge. Voici, continua-t-il, un petit paquet de
papiers que tu enverras à l'adresse indiquée, à ma mère, accompagné
d'une lettre dans laquelle tu lui peindras la situation où tu m'as
laissé, sans cependant lui faire perdre l'espoir de me revoir un jour.
Voilà une cuiller en argent que je te prie d'accepter; il vaut mieux
que tu l'aies que les Cosaques.» Alors, il me remit son petit paquet
de papiers, en me disant encore qu'il comptait sur moi. Je lui promis
de faire ce qu'il venait de me dire, mais j'étais bien loin de croire
que nous serions forcés de l'abandonner.
Le 15 décembre, lorsqu'il fut question de partir, je répétai à nos
amis la confidence que Poton venait de me faire. Ils pensèrent que
c'était manque de courage, ou qu'il devenait fou, de sorte que chacun
se mit à lui faire des observations à sa manière.