était arrivé et comme la veille on s'était assuré du nombre d'hommes
présents, on vit avec plaisir qu'il ne manquait personne. Le grand
jour était venu: alors on s'aperçut avec surprise que l'on aurait pu
éviter cette montagne en la tournant par la droite, où il n'y avait
que de la neige. Ceux des autres corps qui marchaient après nous
arrivaient de ce côté sans accident. Cette traversée m'avait fatigué,
à ne pouvoir marcher que fort lentement et, comme je ne voulais pas
abuser de la complaisance de mes amis, je les priai de suivre la
colonne. Cependant un soldat de la compagnie resta avec moi: c'était
un Piémontais, il se nommait Faloppa; il y avait plusieurs jours que
je ne l'avais vu.
Ceux qui ont toujours été assez heureux pour conserver leur santé,
n'avoir pas les pieds gelés et marcher toujours à la tête de la
colonne, n'ont pas vu les désastres comme ceux qui, comme moi, étaient
malades ou estropiés, car les premiers ne voyaient que ceux qui
tombaient autour d'eux, tandis que les derniers passaient sur la
longue traînée des morts et des mourants que tous les corps laissaient
après eux. Ils avaient encore le désavantage d'être talonnés par
l'ennemi.
Faloppa, ce soldat de la compagnie que l'on avait laissé avec moi, ne
paraissait pas être dans une position meilleure que la mienne; nous
marchions ensemble depuis un quart d'heure, lorsqu'il se tourna de mon
côté en me disant: «Eh bien, mon sergent! si nous avions ici les
petits pots de graisse que vous m'avez fait jeter lorsque nous étions
en Espagne, vous seriez bien content et nous pourrions faire une bonne
soupe!» Ce n'était pas la première fois qu'il disait ça, et en voici
la raison; c'est un épisode assez drôle:
Un jour que nous venions de faire une longue course dans les montagnes
des Asturies, nous vînmes loger à Saint-Hiliaume, petite ville dans la
Castille, sur le bord de la mer. Je fus logé, avec ma subdivision,
dans une grande maison qui formait l'aile droite de la Maison de
Ville[64]. Cette partie, très vaste, était habitée par un vieux garçon
absolument seul. En arrivant chez lui, nous lui demandâmes si, avec de
l'argent, nous ne pourrions pas nous procurer du beurre ou de la
graisse, afin de pouvoir faire la soupe et accommoder des haricots.
L'individu nous répondit que, pour de l'or, on n'en trouverait pas
dans toute la ville. Un instant après, nous fûmes à l'appel. Je
laissai Faloppa faire la cuisine et je chargeai un autre homme de
chercher, dans la ville, du beurre ou de la graisse, mais on n'en
trouva pas. Lorsque nous rentrâmes, la première chose que Faloppa nous
dit, en rentrant, fut que le bourgeois était un coquin: «Comment cela?
lui dis-je.--Comment cela? nous répondit-il, voyez!...»
[Note 64: Cette habitation était un château gothique comme il s'en
trouve beaucoup en Espagne. (_Note de l'auteur._)]
Il me montra trois petits pots en grès contenant de la belle graisse
que nous reconnûmes pour de la graisse d'oie. Alors chacun se récria:
«Voyez-vous le gueux d'Espagnol! Voyez-vous le coquin!» Notre
cuisinier avait fait une bonne soupe et, dans le dessus de la marmite,
il avait accommodé des haricots. Nous nous mîmes à manger sous une
grande cheminée qui ressemblait à une porte cochère, lorsque
l'Espagnol rentra, enveloppé dans son manteau brun et, nous voyant
manger, nous souhaita bon appétit. Je lui demandai pourquoi il n'avait
pas voulu nous donner de la graisse en payant, puisqu'il en avait. Il
me répondit: «Non, Señor, je n'en avais pas; si j'en avais eu, je vous
en aurais donné avec plaisir, et pour rien!» Alors Faloppa, prenant un
des petits pots, le lui montra: «Et cela, ce n'est pas de la graisse,
dis, coquin d'Espagnol?» En regardant le petit pot, il change de
couleur et reste interdit. Pressé de répondre, il nous dit que c'était
vrai, que c'était de la graisse, mais de la _manteca de ladron_ (de la
graisse de voleur); que lui était le bourreau de la ville, et que ce
que nous avions trouvé et avec quoi nous avions fait de la soupe,
était de la graisse de pendus, qu'il vendait à ceux qui avaient des
douleurs, pour se frictionner.
À peine avait-il achevé, que toutes les cuillers lui volèrent par la
tête; il n'eut que le temps de se sauver, et aucun de nous,
quoiqu'ayant très faim, ne voulut plus manger des haricots, car la
soupe était presque toute mangée. Il n'y avait que Faloppa qui
continuait toujours, en disant que l'Espagnol avait menti: «Et quand
cela serait? dit-il, la soupe était bonne et les haricots encore
meilleurs!» En disant cela, il m'en offrait pour en goûter, mais un
mal de coeur m'avait pris, et je rendis tout ce que j'avais dans
l'estomac. J'allai chez un marchand d'eau-de-vie, vis-à-vis de notre
logement; je lui demandai quel était l'individu chez qui nous étions
logés; il fit le signe de la croix en répétant à plusieurs reprises:
_Ave, Maria purissima, sin peccado concebida!_ Il me dit que c'était
la maison du bourreau. Je fus, pendant quelque temps, malade de
dégoût, mais Faloppa, en partant, avait emporté le restant de la
graisse, avec laquelle il prétendait nous faire encore de la soupe. Je
fus obligé de le lui faire jeter, et c'est pour cela qu'en Russie,
lorsque nous n'avions rien à manger, il me disait toujours ce que j'ai
rapporté.
Depuis une demi-heure nous n'avions pas perdu la colonne de vue,
preuve que nous avions assez bien marché. Il est vrai de dire que le
chemin se trouvait meilleur, mais, un instant après, il devint
raboteux et aussi glissant que le matin. Le froid était très vif, et
déjà nous avions rencontré quelques individus qui se mouraient sur la
route, quoique vêtus d'épaisses fourrures. Il faut dire aussi que
l'épuisement y était pour quelque chose. Faloppa tomba plusieurs fois,
et je pense que, si je n'avais pas été avec lui pour l'aider à se
relever, il serait resté sur la route.
Le chemin devint meilleur: nous pouvions apercevoir la longue traînée
de la colonne qui marchait devant nous. Nous redoublâmes d'efforts
pour la rejoindre, mais ne pûmes y parvenir. Nous trouvâmes, sur notre
passage, un hameau de cinq à six maisons dont la moitié étaient en
feu; nous nous y arrêtâmes. Autour étaient plusieurs hommes dont une
partie semblait ne pouvoir aller plus avant, et plusieurs chevaux
tombés mourants, qui se débattaient sur la neige. Faloppa se dépêcha
de couper un morceau à la cuisse de l'un d'eux, que nous fîmes cuire
au bout de nos sabres, au feu de l'incendie des maisons.
Pendant que nous étions occupés à cette besogne, plusieurs coups de
canon se firent entendre dans la direction d'où nous venions.
Regardant aussitôt de ce côté, j'aperçus une masse de plus de dix
mille traîneurs de toutes armes, en désordre sur toute la largeur de
la route. Derrière eux marchait l'arrière-garde. Depuis, j'ai pensé
que le maréchal Ney faisait quelquefois tirer le canon afin de faire
croire à tous ces malheureux que les Russes étaient près de nous et,
par ce moyen, leur faire accélérer le pas, pour, le même jour, gagner
Kowno. C'était une partie des débris de la Grande Armée.
Notre viande n'était pas encore à moitié cuite, que nous jugeâmes
prudent de décamper au plus vite pour ne pas être entraînés par ce
nouveau torrent.
Nous avions encore six lieues à faire pour arriver à Kowno; et déjà
nous étions exténués de fatigue; il pouvait être onze heures; Faloppa
me disait: «Mon sergent, nous n'arriverons jamais aujourd'hui; le
_ruban de queue_ est trop long[65]. Nous ne pourrons jamais sortir de
ce pays du diable, c'est fini; je ne verrai plus ma belle Italie!»
Pauvre garçon, il disait vrai!
[Note 65: _Ruban de queue_, expression du troupier pour désigner
une longue route. (_Note de l'auteur._)]
Il y avait bien une heure que nous marchions, depuis la dernière fois
que nous nous étions reposés, lorsque nous rencontrâmes plusieurs
groupes d'hommes de quarante, de cinquante, plus ou moins, composés
d'officiers, de sous-officiers et de quelques soldats, portant au
milieu d'eux l'aigle de leur régiment. Ces hommes, tout malheureux
qu'ils étaient, paraissaient fiers d'avoir pu, jusqu'alors, conserver
et garder ce dépôt sacré. L'on voyait qu'ils évitaient de se mêler, en
marchant, aux grandes masses qui couvraient la route, car ils
n'auraient pu aller ensemble et en ordre.
Nous marchâmes tant que nous pûmes, avec ces petits détachements; nous
faisions tout ce que nous pouvions pour les suivre, mais le canon et
la fusillade venant de nouveau à se faire entendre, ils s'arrêtèrent
au commandement d'un personnage dont on n'aurait jamais pu dire, aux
guenilles qui le couvraient, ce qu'il pouvait être; je n'oublierai
jamais le ton de son commandement: «Allons, enfants de la France,
encore une fois halte! Il ne faut pas qu'il soit dit que nous ayons
doublé le pas au bruit du canon! Face en arrière!» Et, aussitôt, ils
se mirent en ordre sans parler et se tournèrent du côté d'où venait le
bruit. Tant qu'à nous, qui n'avions pas de drapeau à défendre,
puisqu'il était à plus d'une lieue devant, nous continuâmes à nous
traîner. Nous fûmes bien heureux, ce jour-là, que le froid n'était pas
rigoureux, car plus de dix fois nous tombâmes sur la neige, de
lassitude, et certainement, s'il avait gelé comme le jour précédent,
nous y serions restés.
Après avoir marché, pendant un certain temps, au milieu d'hommes
isolés comme nous, nous aperçûmes, devant nous, une ligne mouvante;
nous reconnûmes que c'était une colonne paraissant fort serrée, qui,
par moments, marchait, ensuite s'arrêtait pour se mouvoir encore. Nous
pûmes reconnaître qu'en cet endroit se trouvait un défilé. La route se
trouve resserrée, à droite, sur une longueur de 5 à 600 mètres, par un
monticule dans lequel elle a été coupée, et, à gauche, par un fleuve
très large que je pense être le Niémen. Là, les hommes, forcés de se
réunir en attendant que quelques caissons qui venaient de Wilna aient
pu passer, se pressaient, se poussaient en désordre: c'était à qui
passerait le premier. Beaucoup descendaient sur le fleuve couvert de
glace pour gagner la droite de la colonne ou la fin du défilé.
Plusieurs, qui se trouvaient tout à fait sur le bord, furent jetés en
bas de la digue qui était perpendiculaire et qui, en cet endroit,
avait au moins cinq pieds de haut; quelques-uns furent tués.
Lorsque nous fûmes arrivés à la gauche de cette colonne, il fallut
faire comme ceux qui nous précédaient, il fallut attendre. Je
rencontrai un sergent des Vélites de notre régiment, nommé Poumo, qui
me proposa de traverser le fleuve avec lui, en me disant que, de
l'autre côté, nous trouverions des habitations où nous pourrions
passer la nuit, et qu'ensuite, le lendemain au matin, étant bien
reposés, nous pourrions facilement gagner Kowno, car il n'y avait
plus, disait-il, que deux lieues au plus. Je consentis d'autant plus à
sa proposition, que je ne me sentais plus la force d'aller loin, et
puis l'espoir de passer la nuit dans une maison, avec du feu! Je dis à
Faloppa de nous suivre. Poumo descendit le premier; je le suivis en me
laissant glisser sur le derrière, mais, lorsque j'eus fait quelques
pas sur la neige qui recouvrait le fleuve par gros tas, je vis
l'impossibilité d'aller plus loin. Alors je fis signe à Faloppa, qui
n'était pas encore descendu, de rester, car je venais de reconnaître
que, sous la neige, ce n'était que des amas de glace en pointe,
placés les uns sur les autres, formant, par intervalles, des tas
raboteux et d'autres sous lesquels il y avait des excavations. Ce
bouleversement du fleuve était probablement survenu à la suite d'un
dégel, ensuite d'une débâcle suivie d'une forte gelée qui les surprit
et les arrêta dans leur course.
Cependant, Poumo, qui marchait devant moi de quelques pas, s'était
arrêté et voyant que je ne le suivais pas, n'en effectua pas moins son
passage, avec trois vieux grenadiers de la Garde, mais c'est avec
beaucoup de peine qu'ils arrivèrent à l'autre bord.
Je me rapprochai de Faloppa dont j'étais séparé seulement par la
hauteur de la digue, pour lui dire de suivre la gauche de la colonne;
que, tant qu'à moi, puisque j'étais descendu sur la glace, j'allais
suivre de cette manière jusqu'à la fin du défilé et que, là,
j'attendrais. Aussitôt, je me mis à marcher au-dessous de cette masse
d'hommes qui avançaient lentement et qui, ensuite, s'arrêtaient en
criant et en jurant, car ceux qui étaient sur le bord craignaient de
tomber au bas de la digue et sur la glace, comme c'était déjà arrivé à
plusieurs que l'on voyait blessés, que l'on ne pensait pas à relever
et qui, peut-être, ne le furent jamais.
J'avais déjà parcouru les trois quarts de la longueur du défilé,
lorsque je m'aperçus que le fleuve tournait brusquement à gauche,
tandis que la route, tout en s'élargissant, allait tout droit. Il me
fallut revenir presque au milieu du défilé, à l'endroit où la digue me
parut moins haute, et là, faisant de vains efforts, faible comme
j'étais et n'ayant qu'une main dont je pusse me servir, je ne pus
jamais y parvenir.
Je montai sur un tas de glace afin que l'on pût, sans se baisser
beaucoup, me donner une main secourable: je m'appuyais, de la main
gauche, sur mon fusil, et je tendais l'autre à ceux qui, à portée de
moi, pouvaient, par un petit effort, me tirer de là. Mais j'avais beau
prier, personne ne me répondait; l'on n'avait seulement pas l'air de
faire attention à ce que je disais.
Enfin Dieu eut encore pitié de moi. Dans un moment où cette masse
d'hommes était arrêtée, je levai la tête et, voyant un vieux
grenadier à cheval de la Garde impériale, à pied, dans ce moment, les
moustaches et la barbe couvertes de glaçons et enveloppé dans son
grand manteau blanc, je lui dis, toujours sur le même ton: «Camarade,
je vous en prie, puisque vous êtes, comme moi, de la Garde impériale,
secourez-moi; en me donnant une main, vous me sauvez la vie!--Comment
voulez-vous, me dit-il, que je vous donne une main? Je n'en ai plus!»
À cette réponse, je faillis tomber en bas du tas de glace. «Mais,
reprit-il, si vous pouvez vous saisir du pan de mon manteau, je
tâcherais de vous tirer de là!» Alors il se baissa, j'empoignai le pan
du manteau. Je le saisis de même avec les dents et j'arrivai sur le
chemin. Heureusement que, dans ce moment, l'on ne marchait pas, car
j'aurais pu être foulé aux pieds, sans, peut-être, pouvoir jamais me
relever. Lorsque je fus bien assuré, le vieux grenadier me dit de me
tenir fortement à lui, afin de ne pas en être séparé, ce que je fis,
mais avec bien de la peine, car l'effort que je venais de faire
m'avait beaucoup affaibli.
Un instant après, l'on commença à marcher. Nous passâmes près de trois
chevaux abattus, dont le caisson était renversé dans le fleuve. C'est
ce qui occasionnait le retard dans la marche; enfin, nous arrivâmes au
point où le défilé s'élargissait et où chacun pouvait marcher plus à
l'aise.
À peine avions-nous fait cinquante pas au delà, que le vieux brigadier
me dit: «Arrêtons-nous un peu pour respirer!» Je ne demandais pas
mieux. Alors il me dit: «Je viens de vous rendre un service.--Oui, un
bien grand, vous m'avez sauvé la vie.--Ne parlons plus de cela,
continua-t-il; je vous ai dit que je n'avais plus de mains, c'est de
doigts que j'ai voulu dire; ils sont tous tombés, ainsi c'est tout
comme. Il faut qu'à votre tour vous me rendiez un autre service. J'ai,
depuis quelque temps, envie de satisfaire un besoin naturel que je
n'ai pu faire, faute d'un second.--Je vous comprends, mon vieux,
heureux de pouvoir m'acquitter envers vous!» Aussitôt, nous nous mîmes
à quelques pas, sur le côté de la route, et de la main que j'avais
encore bonne, je parvins, non sans peine, à défaire ses pantalons. Une
fois la besogne finie, je voulus lui refaire, mais la chose me fut
impossible et, sans un second qui se trouvait près de nous et qui eut
pitié de notre embarras en achevant ce que j'avais commencé, je
n'aurais jamais pu en sortir.
Dans ce moment, Faloppa, que j'avais laissé à l'entrée du défilé,
arriva en pleurant et jurant en italien, disant qu'il ne pourrait
jamais aller plus loin. Le vieux grenadier me demanda quel était cet
animal qui pleurait comme une femme. Je lui dis que c'était un
_barbet_, un Piémontais: «Ce n'est pas lui, répondit-il, qui ira
revoir les marmottes et les ours de ses montagnes!» J'encourageai le
pauvre Faloppa à marcher, je lui donnai le bras, et nous continuâmes à
suivre la colonne.
Il pouvait être cinq heures; nous avions encore plus de deux lieues à
faire pour arriver à Kowno. Le vieux grenadier me conta qu'il avait eu
les doigts gelés avant d'arriver à Smolensk, et qu'après avoir
souffert des douleurs atroces jusqu'après le passage de la Bérézina,
en arrivant à Ziembin, il avait trouvé une maison où il avait passé la
nuit; que, pendant cette nuit, tous les doigts lui étaient tombés les
uns après les autres; mais que, depuis, il ne souffrait plus autant à
beaucoup près; que son camarade, qui ne l'avait jamais quitté, avait
voulu tirer à la montagne, près de Wilna, monter à la roue[66] pour
avoir de l'argent, et que, depuis ce jour, il ne l'avait plus revu.
[Note 66: _Monter à la roue_, expression des vieux grognards pour
désigner ceux qui avaient pris de l'argent dans les caissons
abandonnés sur la montagne de Ponari. (_Note de fauteur_.)]
Après avoir marché encore une demi-heure, nous arrivâmes dans un petit
village, où nous nous arrêtâmes dans une des dernières maisons pour
nous y reposer et nous y chauffer un peu, mais nous ne pûmes y trouver
place, car depuis l'entrée de la maison jusqu'au fond, ce n'était que
des hommes étendus sur de la mauvaise paille qui ressemblait à du
fumier, et qui poussaient des cris déchirants accompagnés de
jurements, lorsqu'on avait le malheur de les toucher: presque tous
avaient les pieds et les mains gelés. Nous fûmes obligés de nous
retirer dans une écurie, où nous rencontrâmes un grenadier à cheval de
la Garde, du même régiment et du même escadron que notre vieux. Il
avait encore son cheval et, dans l'espérance de trouver un hôpital à
Kowno, se chargea de son camarade.
Nous avions encore une lieue et demie à faire et, depuis un moment, le
froid était considérablement augmenté. Dans la crainte qu'il ne devînt
plus violent, je dis à Faloppa qu'il nous fallait partir, mais le
pauvre diable, qui s'était couché sur le fumier, ne pouvait plus se
relever. Ce n'est qu'en priant et en jurant que je parvins, avec le
secours du grenadier à cheval, à le remettre sur ses jambes et à le
pousser hors de l'écurie; lorsqu'il fut sur la route, je lui donnai le
bras. Quand il fut un peu réchauffé, il marcha encore assez bien, mais
sans parler, pendant l'espace d'une petite lieue.
Pendant le temps que nous étions arrêtés au village, la grande partie
des traîneurs de l'armée--ceux qui marchaient en masse--nous avait
dépassés; l'on ne voyait plus en avant, comme en arrière, que des
malheureux comme nous, enfin ceux dont les forces étaient anéanties.
Plusieurs étendus sur la neige, signe de leur fin prochaine.
Faloppa, que j'avais toujours amusé, jusque-là, en lui disant: «Nous y
voilà! Encore un peu de courage!» s'affaissa sur les genoux, ensuite
sur les mains; je le crus mort et je tombai à ses côtés, accablé de
fatigue. Le froid qui commençait à me saisir me fit faire un effort
pour me relever, ou, pour dire la vérité, ce fut plutôt un accès de
rage, car c'est en jurant que je me mis sur les genoux. Ensuite,
saisissant Faloppa par les cheveux, je le fis asseoir. Alors il sembla
me regarder comme un hébété. Voyant qu'il n'était pas mort, je lui
dis: «Du courage, mon ami! Nous ne sommes plus loin de Kowno, car
j'aperçois le couvent qui est sur notre gauche; ne le vois-tu pas
comme moi[67]?--Non, mon sergent, me répondit-il; je ne vois que de la
neige qui tourne autour de moi; où sommes-nous?» Je lui dis que nous
étions près de l'endroit où nous devions coucher et trouver du pain et
de l'eau-de-vie.
[Note 67: C'était le couvent que j'avais visité le 20 juin, lors
de notre passage du Niémen. (_Note de l'auteur_.)]
Dans ce moment, le hasard amena près de nous cinq paysans qui
traversaient la route sur laquelle nous étions. Je proposai à deux de
ces hommes, moyennant chacun une pièce de cinq francs, de conduire
Faloppa jusqu'à Kowno; mais, sous prétexte qu'il était tard et qu'ils
avaient froid, ils firent quelques difficultés. Comprenant aussitôt
que c'était plutôt la crainte de ne pas être payés, car ils parlaient
la langue allemande et je devinais, par quelques mots, de quoi il
était question, je pris deux pièces de cinq francs dans ma
carnassière, et j'en donnai une, en promettant l'autre en arrivant.
Ils furent contents; ensuite, je dis aux trois autres de se diriger en
arrière, où était le chasseur près duquel nous étions passés, et
qu'ils auraient de l'argent pour le conduire à la ville; ils y furent
de suite.
Deux paysans avaient relevé Faloppa; mais le pauvre diable n'avait
plus de jambes; ils parurent embarrassés. Alors je leur indiquai un
moyen, c'était de l'asseoir sur un fusil, en le maintenant derrière,
chacun avec un bras. Mais, de cette manière, nous n'allâmes pas loin.
Ils se décidèrent à le porter sur leur dos, chacun à son tour, tandis
que l'autre portait son sac et son fusil et me prenait sous le bras,
car je ne pouvais plus lever les jambes. Pendant le trajet pour
arriver à la ville, qui n'était que d'une demi-lieue, nous fûmes
obligés de nous arrêter cinq ou six fois pour nous reposer et changer
Faloppa de dos: s'il nous eût fallu marcher un quart d'heure de plus,
nous ne fussions jamais arrivés.
Pendant ce temps, des masses de traîneurs nous avaient dépassés, mais
beaucoup d'autres, ainsi que l'arrière-garde, étaient encore derrière
nous. On entendait encore, par intervalles, quelques coups de canon
qui semblaient nous annoncer le dernier soupir de notre armée. Enfin
nous arrivâmes à Kowno par un petit chemin que nos paysans
connaissaient et que la colonne ne suivait pas: le premier endroit qui
s'offrit à notre vue fut une écurie. Nous y entrâmes; les paysans nous
y déposèrent; mais avant de leur donner la dernière pièce de cinq
francs, je les suppliai de nous chercher un peu de paille et de bois.
Ils nous apportèrent un peu de l'un et de l'autre, et nous firent même
du feu, car, quant à moi, il m'eût été impossible de me bouger, et
pour Faloppa, je le regardais comme mort: il était assis dans
l'encoignure de la muraille, ne disant rien, mais faisant, par
moments, des grimaces, ensuite portant les mains à sa bouche, comme
pour les manger. Le feu, allumé devant lui, parut lui rendre quelque
vigueur. Enfin, je payai mes paysans; avant de nous quitter, ils nous
apportèrent encore du bois, ensuite ils partirent en me faisant
comprendre qu'ils reviendraient. Confiant dans leurs promesses, je
leur donnai cinq francs, en les priant de me rapporter n'importe quoi,
du pain, de l'eau-de-vie ou autre chose; ils me le promirent, mais ne
revinrent plus.
Pendant que nous étions dans l'écurie, il se passait, dans la ville,
des choses bien tristes: les débris de corps arrivés avant nous, et
même la veille, n'ayant pu se loger, bivouaquaient dans les rues; ils
avaient pillé les magasins de farine et d'eau-de-vie; beaucoup
s'enivrèrent et s'endormirent sur la neige pour ne plus se réveiller.
Le lendemain, on m'assura que plus de quinze cents étaient morts de
cette manière.
Après le départ des paysans, cinq hommes, dont deux de notre régiment,
vinrent prendre place dans l'écurie, mais comme, en arrivant, ils
avaient rencontré des soldats qui revenaient de l'intérieur de la
ville et qui leur avaient dit qu'il y avait de la farine et de
l'eau-de-vie, deux se détachèrent pour tâcher d'en avoir. Ils nous
laissèrent leurs sacs et leurs armes, mais ne revinrent plus. Pour
comble de malheur, je n'avais rien pour faire cuire du riz, car
Grangier avait ma bouilloire, et personne des trois hommes restés avec
nous n'avait rien dont nous puissions nous servir, et pas un ne voulut
se bouger pour aller chercher un pot. Pendant ce temps, le canon
grondait toujours, mais probablement à plus d'une lieue de distance.
On entendait aussi le gémissement du vent, et, au milieu de ce bruit
terrible, il me semblait entendre les cris des hommes mourants sur la
neige, qui n'avaient pu gagner la ville.
Quoique, dans cette journée, le froid ne fût pas excessif, il n'en
périt pas moins une grande quantité d'hommes. Car, pour ceux qui
venaient de Moscou, c'était le dernier effort que l'homme pût faire.
Sur peut-être quarante ou cinquante mille hommes qui couvraient le
parcours de dix lieues, il n'y en avait pas la moitié qui avaient vu
Moscou: c'était la garnison de Smolensk, d'Orcha, de Wilna, ainsi que
les débris des corps d'armée des généraux Victor et Oudinot et de la
division du général Loison, que nous avions rencontrés mourant de
froid, avant d'arriver à Wilna.