Je me remis à marcher, mais, au lieu de prendre la route où étaient

les caissons, je tournai la montagne par la droite, où plusieurs

voitures avaient essayé de passer, mais presque toutes avaient été

renversées dans le fossé, au bord du chemin que l'on voulait se

frayer. Il y avait un caisson dans lequel il restait encore beaucoup

de portemanteaux. J'aurais bien voulu en attraper un, mais, dans

l'état de faiblesse où j'étais, je n'osais pas risquer cette

entreprise, dans la crainte de ne pouvoir plus remonter le fossé, si

je descendais dedans. Heureusement, un infirmier de la garnison de

Wilna, voyant mon embarras, fut assez complaisant pour y descendre, et

m'en jeta un dans lequel je trouvai quatre belles chemises de toile

fine dont j'avais le plus besoin, et une culotte courte de drap de

coton: c'était le portemanteau d'un commissaire des guerres, l'adresse

me l'indiquait.

Content d'avoir trouvé du linge, moi qui n'avais pas, depuis le 5

novembre, changé de chemise, dont les pauvres lambeaux étaient remplis

de vermine, je mis le tout dans mon sac.

Un peu plus loin, je ramassai un carton dans lequel il y avait deux

superbes chapeaux à claque. Comme c'était fort léger, je le mis sous

mon bras, je ne sais en vérité pourquoi, probablement pour changer

contre autre chose, si l'occasion s'en présentait.

Le chemin que je suivais tournait à gauche, à travers les

broussailles, pour, de là, rejoindre la grand'route. Ce chemin avait

été tracé par les premiers hommes qui, à la pointe du jour, avaient

franchi la montagne. Après une demi-heure de marche pénible,

j'entendis une forte fusillade accompagnée de grands cris qui

partaient du côté de la route où étaient les caissons; c'était le

maréchal Ney qui, voyant que l'on ne pouvait sauver le trésor, le

faisait distribuer aux soldats, et, en même temps, faisait faire,

contre les Cosaques, une distribution de coups de fusil pour les

empêcher d'avancer.

De mon côté, sur la droite, je les voyais qui avançaient

insensiblement, car il n'y avait, pour les arrêter, que quelques

hommes comme moi, dispersés ça et là sur la montagne, et qui

cherchaient à gagner la route. Tout à coup, je fus forcé de m'arrêter,

je n'avais plus de jambes; je bus un bon coup de mon eau-de-vie et

j'avançai; j'arrivai sur un point de la montagne qui n'était pas

éloigné de la route, et, comme je regardais la direction que je devais

prendre, la neige croula sous moi et je m'enfonçai à plus de cinq

pieds de profondeur. J'en avais jusqu'aux yeux; je faillis étouffer,

et c'est avec bien de la peine que je m'en tirai, tout transi de

froid.

Un peu plus loin, j'aperçus une baraque et, comme je voyais qu'il y

avait du monde, je m'y arrêtai; c'était une vingtaine de militaires,

presque tous de la Garde, ayant tous des sacs de pièces de cinq

francs.

Plusieurs, en me voyant, se mirent à crier: «Qui veut cent francs pour

une pièce de vingt francs en or?» Mais, comme il ne se trouvait pas de

changeurs, ils étaient très embarrassés, et finissaient par en offrir

à ceux qui n'en avaient pas. Dans le moment, je tenais plus à mon

existence qu'à l'argent: je refusai, car j'avais environ huit cents

francs en or, et plus de cent francs en pièces de cinq francs.

Je restai dans cette baraque le temps d'arranger la peau de mouton sur

ma tête, afin de préserver mes oreilles du froid, mais je ne pus

changer de chemise, le temps pressant. Je sortis en suivant des

musiciens chargés d'argent, mais qui, dans cette position, ne

pouvaient aller bien loin.

Les coups de fusil, qui n'avaient pas cessé de se faire entendre,

s'approchaient, de sorte que nous fûmes obligés de doubler le pas.

Ceux qui étaient chargés d'argent ne pouvant le faire facilement,

diminuaient leur charge en secouant leurs sacs pour en faire tomber

les pièces de cinq francs, en disant qu'il aurait mieux valu les

laisser dans les caissons, d'autant plus qu'il y avait de l'or à

prendre, mais qu'ils n'avaient pas eu le temps d'enfoncer les caisses;

que, cependant, il y en avait beaucoup qui avaient des sacs de doubles

napoléons.

Un peu plus avant, j'en vis encore plusieurs venant de la direction où

étaient les caissons, portant dans leurs mains des sacs d'argent:

étant sans force et ayant les doigts gelés ou engourdis, ils

appelaient ceux qui n'en avaient pas pour leur en donner une partie,

mais il est arrivé que celui qui en avait porté une partie du chemin

et qui voulait en donner à d'autres, n'en avait plus; il est même

certain que, plus avant, des hommes qui n'en avaient pas ont forcé

ceux qui en portaient à partager avec eux, et que le pauvre diable qui

le portait depuis longtemps se voyait arracher son sac et était très

heureux si, en voulant défendre ce qu'il avait, il se relevait, car il

était toujours le moins fort.

J'avais gagné la route, et, comme je n'avais pas très froid, je

m'arrêtai pour me reposer. Je voyais arriver d'autres hommes encore

chargés d'argent et qui, par moments, s'arrêtaient pour tirer des

coups de fusil aux Cosaques. Plus haut, l'arrière-garde était arrêtée

pour laisser encore passer quelques hommes, ainsi que plusieurs

traîneaux portant des blessés, et sur lesquels on avait mis, autant

que l'on avait pu, des barils d'argent. Cela n'empêchait pas que des

hommes, attirés par l'appât du butin, étaient encore restés en

arrière, et, le soir, étant au bivouac, l'on m'assura que beaucoup

avaient puisé dans les caissons avec les Cosaques.

Je continuai à marcher péniblement. Je vis venir à moi un officier de

la Jeune Garde très bien habillé, bien portant, que je reconnus de

suite. Il se nommait Prinier; c'était un de mes amis, passé officier

depuis huit mois. Surpris de le voir aller du côté d'où nous venions,

je lui demandai, en l'appelant par son nom, où il allait: il me

demanda à son tour qui j'étais. À cette sortie inattendue faite par un

camarade avec lequel j'avais été dans le même régiment pendant cinq

ans, et sous-officier comme lui, je ne pus m'empêcher de pleurer, en

voyant que c'était parce que j'étais changé et misérable qu'il ne me

reconnaissait pas. Mais, un instant après: «Comment, mon cher ami,

c'est toi! Comme te voilà malheureux!» En disant cela, il me présenta

une gourde pendue à son côté, dans laquelle il y avait du vin, en me

disant: «Bois un coup!» et, comme je n'avais qu'une main de libre, le

brave Prinier me soutenait de la main gauche et, de l'autre, me

versait le vin dans la bouche.

Je lui demandai s'il n'avait pas rencontré les débris de l'armée; il

me dit que non, qu'ayant été logé, la nuit dernière, dans un moulin

éloigné de la route d'un quart de lieue, il était très probable que la

colonne était passée pendant ce temps, mais qu'il en avait vu de

tristes traces par quelques cadavres aperçus sur son chemin; que ce

n'était que depuis hier qu'il savait, mais d'une manière encore bien

vague, les désastres que nous avions éprouvés; qu'il allait rejoindre

l'armée, comme il en avait l'ordre: «Mais il n'y en a plus

d'armée!--Et les coups de feu que j'entends?--Ce sont ceux de

l'arrière-garde, commandée par le maréchal Ney.--Dans ce cas, me

répondit-il, je vais rejoindre l'arrière-garde.»

En disant cela, il m'embrasse pour me quitter, mais, en faisant ce

mouvement, il s'aperçoit que j'avais un carton sous le bras; il me

demande ce qu'il contenait. Lui ayant dit que c'étaient des chapeaux,

et me les demandant, je les lui donnai avec bien du plaisir. C'était

précisément ce qui lui manquait, car il avait encore, sur la tête, son

schako de sous-officier.

Le vin qu'il m'avait fait boire m'avait réchauffé l'estomac: je me

proposai de marcher jusqu'au premier bivouac; une heure après avoir

quitté Prinier, j'aperçus des feux.

C'étaient des chasseurs à pied. Je m'approchai comme un suppliant. On

me dit, sans me regarder: «Faites comme nous, allez chercher du bois

et faites du feu!» Je m'attendais à cette réponse; c'était toujours ce

que l'on répondait à ceux qui se trouvaient isolés. Ils étaient six,

leur feu n'était pas brillant; ils n'avaient pas non plus d'abri pour

se garantir du vent et de la neige, s'il venait à en tomber.

Je restai longtemps debout derrière, portant quelquefois le corps en

avant, ainsi que les mains, pour sentir un peu de chaleur. À la fin,

accablé de sommeil, je pensai à ma bouteille d'eau-de-vie. Je

l'offris, on l'accepta, et j'eus une place. Nous vidâmes la bouteille

à la ronde, et, lorsque nous eûmes fini, je m'endormis assis sur mon

sac, la tête dans mes deux mains. Je dormis peut-être deux heures,

souvent interrompu par le froid et par les douleurs. Lorsque je

m'éveillai, je profitai du peu de feu qu'il y avait encore, pour faire

cuire un peu de riz dans la bouilloire que le juif m'avait vendue. Je

commençai par prendre de la neige autour de moi, je la fis fondre et

j'y mis du riz qui finit par cuire à demi. Comme je ne pouvais pas

bien le prendre avec la cuiller, et qu'un chasseur, à ma droite,

mangeait avec moi, je le renversai sur le cul de mon schako qui était

creux: c'est de cette manière que nous le mangeâmes. Ensuite,

reprenant ma position première, et comme le froid, cette nuit-là,

n'était pas très rigoureux, je me rendormis.

_11 décembre_.--Lorsque je me réveillai, il n'était pas près encore

d'être jour. Après avoir arrangé mon pied, je me levai pour me

remettre en marche, car il fallait bien, si je ne voulais pas

m'exposer à mourir de misère comme tant d'autres, rejoindre mes

camarades. Je marchai seul jusqu'au jour, m'arrêtant quelquefois à un

feu abandonné, où je trouvais des hommes morts ou mourants. Lorsqu'il

fit jour, je rencontrai quelques soldats du régiment, qui me dirent

qu'ils avaient couché avec l'État-major.

Un peu plus avant, j'aperçus un individu ayant sur les épaules une

peau de mouton et marchant péniblement, appuyé sur son fusil. Lorsque

je fus près de lui, je le reconnus pour le fourrier de notre

compagnie. En me voyant, il jeta un cri de surprise et de joie, car on

lui avait assuré que j'étais resté prisonnier à Wilna. Le pauvre

Rossi, c'était son nom, avait les deux pieds gelés et enveloppés dans

des morceaux de peau de mouton. Il me conta qu'il s'était séparé des

débris du régiment, ne pouvant marcher aussi vite que les autres, et

que nos amis étaient fort inquiets sur mon compte. Deux grosses larmes

coulaient le long de ses joues, et comme je lui en demandais la cause,

il se mit à pleurer en s'écriant: «Pauvre mère, si tu pouvais

savoir comme je suis! C'est fini, je ne reverrai plus jamais

Montauban!»--c'était le nom de son endroit. Je cherchai à le consoler

en lui faisant voir que ma position était encore plus triste que la

sienne. Nous marchâmes ensemble une partie de la journée; souvent

j'étais obligé de m'arrêter pour mon dérangement de corps et, quoique

je n'eusse pas besoin de défaire mes pantalons pour satisfaire à mes

besoins, je n'en perdais pas moins du temps, car, depuis Wilna, ne

pouvant, à cause de mes doigts gelés ou engourdis, remettre mes

bretelles, j'avais décousu mon pantalon depuis le devant jusqu'au

derrière; je le faisais tenir par le moyen d'un vieux cachemire qui me

serrait le ventre; de cette manière, lorsque j'avais besoin, je

m'arrêtais, et, debout, je satisfaisais à tout à la fois. Lorsque je

prenais quelque chose, j'étais certain qu'un instant après, je le

laissais aller.

Il pouvait être midi lorsque je proposai de nous arrêter dans un

village que nous apercevions devant nous. Nous entrâmes dans une

maison veuve de ses habitants; nous y trouvâmes trois malheureux

soldats qui nous dirent que, ne pouvant aller plus loin, ils avaient

résolu d'y mourir. Nous leur fîmes des observations sur le sort qui

les attendait, lorsqu'ils seraient au pouvoir des Russes. Pour toute

réponse, ils nous montrèrent leurs pieds; rien de plus effrayant à

voir: plus de la moitié des doigts leur manquaient, et le reste était

près de tomber. La couleur de leurs pieds était bleue et, pour ainsi

dire, en putréfaction. Ils appartenaient au corps du maréchal Ney.

Peut-être, lorsqu'il aura passé, quelque temps après, les aura-t-il

sauvés.

Nous nous arrêtâmes assez de temps pour faire cuire un peu de riz, que

nous mangeâmes. Nous fîmes aussi rôtir un peu de cheval, pour manger

au besoin; ensuite nous partîmes en nous promettant de ne point nous

séparer, mais la grande cohue de traînards arriva, nous entraîna, et,

malgré tous nos efforts, nous fûmes séparés, sans pouvoir nous

rejoindre.

J'arrivai sur un moulin à eau: là, je vis un soldat qui, ayant voulu

passer sur la glace de la petite rivière du moulin, s'était enfoncé.

Quoique n'ayant de l'eau que jusqu'à la ceinture, au milieu des

glaçons, on ne put le retirer. Des officiers d'artillerie qui avaient

trouvé, dans le moulin, des cordes, les lui jetèrent, mais il n'eut

pas la force d'en saisir un bout; quoique vivant encore, il était gelé

et sans mouvement.

Un peu plus loin, j'appris que le régiment, si toutefois l'on pouvait

encore l'appeler de ce nom, devait aller coucher à Zismorg; pour y

arriver, il me restait encore cinq lieues à faire. Je résolus, quand

je devrais me traîner sur les genoux, de les faire; mais que de peine

il m'en coûta! Je tombais d'épuisement sur la neige, croyant ne plus

me relever; heureusement, depuis que je m'étais séparé de Rossi, le

froid avait beaucoup diminué. Après des efforts surnaturels, j'entrai

dans le village; il était temps, car j'avais fait tout ce qu'un homme

peut faire pour échapper aux griffes de la mort.

La première chose que j'aperçus, en entrant, fut un grand feu à

droite, contre le pignon d'une maison brûlée. Ne pouvant aller plus

loin, je m'y traînai, mais quelle ne fut pas ma surprise en

reconnaissant mes camarades! Lorsque je fus près d'eux, je tombai

presque sans connaissance.

Grangier me reconnut, s'empressa, avec d'autres de mes amis, de me

secourir; l'on me coucha sur de la paille: c'était la quatrième fois

que nous en trouvions depuis que nous étions partis de Moscou. M.

Serraris, lieutenant de la compagnie, qui avait de l'eau-de-vie, m'en

fit prendre un peu; ensuite l'on me donna du bouillon de cheval que je

trouvai bon, car, cette fois, il était salé avec du sel, tandis que,

jusqu'alors, nous mangions tout salé avec la poudre.

Mes coliques me reprirent plus fort que jamais; j'appelai Grangier, je

lui dis que je pensais que j'étais empoisonné. Aussitôt il fit fondre

de la neige dans la petite bouilloire, pour me faire du thé qu'il

apportait de Moscou; j'en bus beaucoup; ça me fit du bien.

Le pauvre Rossi arriva, aussi malheureux que moi; il était accompagné

du sergent Bailly, qu'il avait rencontré un instant après avoir été

séparé de moi. Ce sergent était celui avec lequel j'avais été changer

les billets de banque à Wilna, et avec lequel j'avais pris du café

chez le juif. Il était aussi fortement indisposé que moi; en me

voyant, il me, demanda comment je me portais et, lorsque je lui eus

dit comme j'avais été malade après avoir pris le café, il ne douta

plus qu'on ait voulu nous empoisonner, ou, au moins, nous mettre dans

un état à pouvoir nous dévaliser.

Couché sur de la paille et près d'un grand feu, je m'arrangeais de mon

mieux, quand, tout à coup, je ressentis dans les jambes et dans les

cuisses, des douleurs tellement violentes que, pendant une partie de

la nuit, je ne fis qu'un cri. Aussi j'entendais dire: «Demain, il ne

pourra pas partir!» Je le pensais aussi; je me disposai à faire, comme

beaucoup avaient déjà fait, mon testament. J'appelai mon intime ami

Grangier; je lui dis que je voyais bien que tout était fini. Je le

priai de se charger de quelques petits objets pour remettre à ma

famille, si, plus heureux que moi, il avait le bonheur de revoir la

France. Ces objets étaient: une montre, une croix en or et en argent,

un petit vase en porcelaine de Chine: ces deux derniers objets, je les

possède encore. Je voulais aussi me défaire de tout l'argent que

j'avais, à la réserve de quelques pièces d'or que je voulais cacher

dans la peau de mouton qui m'enveloppait le pied, espérant que les

Russes, en me prenant, n'iraient pas chercher dans les chiffons.

Grangier, qui m'avait écouté sans m'interrompre, me demanda si j'avais

la fièvre ou si je rêvais: je lui répondis que tant qu'à la fièvre,

effectivement je l'avais, mais que je n'étais pas dans le délire. Il

se mit à me faire de la morale, en me rappelant mon courage dans des

situations plus terribles que celles où nous nous trouvions: «Oui, lui

dis-je, mais alors j'avais plus de force qu'à présent!» Il m'assura

que j'en avais dit autant au passage de la Bérézina, où j'étais pour

le moins aussi malade et que, cependant, depuis, j'avais fait

quatre-vingts lieues; que, pour quinze qu'il restait pour arriver à

Kowno, et que l'on ferait en deux jours, il n'y avait pas de doute

qu'avec le secours de mes amis, je pourrais fort bien les faire; que

demain l'on ne faisait que quatre lieues: «Ainsi, me dit-il, tâche de

te reposer, mais, avant tout, renferme les objets, je prendrai

seulement ta bouilloire, que je porterai.--Et moi, dit un autre, cette

seconde giberne (la giberne du docteur) qui doit te gêner!»

Pendant ce temps, Rossi, qui était couché près de moi, me dit: «Mon

cher ami, vous ne resterez pas seul, demain matin; je partagerai votre

sort, car je suis, pour le moins, aussi malade que vous; la journée

d'aujourd'hui m'a tellement épuisé, que je ne saurais aller plus loin.

Cependant, me dit-il, si, lorsque l'arrière-garde passera, nous

pouvons marcher avec elle, nous le ferons, car nous aurons quelques

heures de repos de plus. Si nous ne nous sentons pas assez de force

pour la suivre, nous nous éloignerons sur la droite. Le premier

village, le premier château que nous trouverons, nous irons nous

mettre à la disposition du baron ou seigneur: peut-être aura-t-on

pitié de nous--je sais peindre un peu--jusqu'au moment où, bien

portants, nous pourrons gagner la Prusse ou la Pologne, car il est

probable que les Russes n'iront pas plus loin que Kowno.» Je lui dis

que je ferais comme il voudrait.

M. Serraris, à qui Grangier venait de faire part de mon dessein,

s'approcha de moi pour me consoler; il me dit que, tant qu'à mes

douleurs, ce n'était rien, qu'elles ne provenaient que de la fatigue

d'hier; il me fit coucher devant le feu et comme, fort heureusement,

le bois ne manquait pas, l'on en fit un bon, à me rôtir. Ce feu me fit

tant de bien, que je sentais mes douleurs diminuer et un bien-être qui

me fit dormir quelques heures. Il en fut de même pour le pauvre Rossi.

* * * * *

En 1830, je fus nommé officier d'état-major à Brest; le jour de mon

arrivée, étant à table avec ma femme et mes enfants, à l'hôtel de

Provence où j'étais logé, il y avait, en face de moi, un individu

ayant une fort belle tenue et qui me regardait souvent. À chaque

instant, il cessait de manger et, le bras droit appuyé sur la table

pour reposer sa tête, semblait réfléchir, ou plutôt se rappeler

quelques souvenirs. Ensuite il causait avec le maître de la maison. Ma

femme, qui était auprès de moi, me le fit remarquer: «Effectivement,

lui dis-je, cet homme commence à m'intriguer, et, si cela continue, je

lui demanderai ce qu'il me veut!» Au même moment, il se lève, jette sa

serviette à terre, et passe dans un bureau où était le registre des

voyageurs. Il rentre dans la salle en s'écriant à haute voix: «C'est

lui! Je ne me trompais pas! (en m'appelant par mon nom). C'est bien

mon ami!»

Je le reconnais à sa voix, et nous sommes dans les bras l'un de

l'autre. C'était Rossi, que je n'avais pas revu depuis 1813, depuis

dix-sept ans! Il me croyait mort, et moi je pensais de même de lui,

car j'avais appris, à ma rentrée des prisons, qu'il avait été blessé

sous les murs de Paris. Cette reconnaissance intéressa toutes les

personnes qui se trouvaient présentes, au nombre de plus de vingt; il

fallut conter nos aventures de la campagne de Russie. Nous le fîmes de

bon coeur; aussi, à minuit, nous étions encore à table, à boire le

champagne, à la mémoire de Napoléon.

Il n'est pas étonnant que, d'abord, je n'aie pas reconnu mon camarade,

car, de délicat qu'il était, je le retrouvais fort et puissant, les

cheveux presque gris: il était de Montauban, et riche négociant.

* * * * *

Quand le moment du départ arriva, je ne pensais plus à rester, mais il

me fut impossible de marcher seul; Grangier et Leboude me soutinrent

sous les bras; l'on en fit autant à Rossi. Au bout d'une demi-heure de

marche, j'étais beaucoup mieux, mais il fallut, pendant toute la

route, le secours d'un bras, et souvent de deux. De cette manière,

nous arrivâmes de bonne heure au petit village où nous devions

coucher; il s'y trouvait fort peu d'habitations, et, quoique nous

fussions arrivés des premiers, nous fûmes obligés de coucher dans une

cour. Le hasard nous procura beaucoup de paille; nous nous en servions

pour nous couvrir, mais comme le malheur nous poursuivait toujours, le

feu prit à la paille. Chacun se sauva comme il put; plusieurs eurent

leur capote brûlée. Un fourrier de Vélites nommé de Couchère fut plus

malheureux que les autres; le feu prit à sa giberne, dans laquelle il

y avait des cartouches; il eut toute la figure brûlée, et, tant qu'à

moi, sans le secours des camarades, j'aurais peut-être rôti, vu

l'impossibilité de me mouvoir, si l'on ne m'avait pris par les épaules

et par les jambes, et traîné contre la baraque où était logé le

général Roguet avec d'autres officiers supérieurs qui se sauvèrent en

voyant les flammes, pensant que c'était l'habitation qui brûlait.

Après cette mésaventure, un vent du nord arriva qui souffla avec force

et, comme nous étions sans abri, nous entrâmes dans la maison du

général, composée de deux chambres. Nous en prîmes une malgré lui;

nous nous entassâmes les uns à côté des autres; plus de la moitié fut

obligée de rester debout toute la nuit, mais c'était toujours mieux

que de rester exposés à un mauvais temps qui eût infailliblement fait

périr les trois quarts de nous (13 décembre). La journée de marche que

nous devions faire pour arriver à Kowno était au moins de dix lieues;

aussi le général Roguet nous fit partir avant le jour.

Il était tombé des grains de pluie grêlée qui formaient, sur la

route, une glace à nous empêcher de marcher. Si je n'avais pas eu,

comme la veille, le secours de mes amis, j'aurais probablement, comme

beaucoup d'autres, terminé mon grand voyage le dernier jour où nous

sortions de la Russie.

À peine le jour commençait-il à paraître, que nous arrivâmes au pied

d'une montagne qui n'était qu'une glace: que de peine nous eûmes pour

la franchir! Il fallut se mettre par groupes serrés fortement les uns

contre les autres, afin de se soutenir mutuellement. J'ai pu remarquer

que, dans cette marche, l'on était plus disposé à se secourir les uns

les autres. C'est probablement parce que l'on pensait pouvoir arriver

au terme de son voyage. Je me souviens que, lorsqu'un homme tombait,

l'on entendait les cris: «Arrêtez! Il y a un homme de tombé!» J'ai vu

un sergent-major de notre bataillon s'écrier: «Arrêtez donc! Je jure

que l'on n'ira pas plus avant, tant que l'on n'aura pas relevé et

ramené les deux hommes que l'on a laissés derrière!» C'est par sa

fermeté qu'ils furent sauvés.

Arrivés au haut de la montagne, il faisait assez jour pour y voir,

mais la pente était tellement rapide et la glace si luisante, que l'on

n'osait se hasarder. Le général Roguet, quelques officiers et

plusieurs sapeurs qui marchaient les premiers, étaient tombés.

Quelques-uns se relevèrent, et ceux qui étaient assez forts pour se

conduire se laissèrent aller sur le derrière, se gouvernant avec les

mains; d'autres, moins forts, se laissèrent aller à la grâce de Dieu.

C'est dire qu'ils roulèrent comme des tonneaux. Je fus du nombre de

ces derniers, et je serais probablement allé me jeter dans un ravin et

me perdre dans la neige, sans Grangier qui, plein de courage et encore

fort, se portait toujours devant moi en reculant et s'arrêtant dans la

direction où je devais m'arrêter en roulant. Alors il enfonçait la

baïonnette de son fusil dans la glace pour se tenir, et lorsque

j'étais arrivé, il s'éloignait encore en glissant et faisait de même.

J'arrivai en bas meurtri, abîmé, et la main gauche ensanglantée.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 23 / 32 段