banquier, car lui n'était qu'un agent d'affaires. Le banquier était
aussi juif. Lorsque nous y fûmes, on nous demanda nos billets; nous en
avions neuf. Pour mon compte, j'en avais trois. Après les avoir
donnés, on les regarda minutieusement comme les juifs regardent.
Ensuite, ils passèrent dans une autre chambre, et nous, en attendant
nous nous assîmes sur un banc où nous pûmes, provisoirement, caresser
notre pain. Le juif qui nous avait conduits était resté avec nous,
mais, un instant après, on le fit passer dans une chambre où était le
banquier. Alors nous pensâmes que c'était pour nous remettre notre
argent, et nous attendîmes tranquillement.
L'envie que nous avions de boire du café nous fit perdre patience;
nous appelâmes le patron, mais personne ne parut. L'idée que l'on
voulait nous voler me vint de suite; j'en fis part à mon camarade, qui
pensa comme moi. Alors, pour mieux se faire entendre, il donna un
grand coup de crosse de fusil contre une espèce de comptoir. Comme
personne ne paraissait encore, il redoubla contre une cloison en
planches de sapin qui faisait séparation avec la chambre où étaient
nos fripons. Nous les vîmes qui avaient l'air de se concerter. Ayant
demandé notre argent, on nous dit d'attendre; mais mon camarade
chargea son arme en présence de toute la bande, et moi je sautai au
cou de celui qui nous avait conduits, en lui demandant nos billets.
Lorsqu'ils virent que nous étions déterminés à faire quelque scène qui
n'aurait pas tourné à leur avantage, ils s'empressèrent de nous
compter notre argent dont les deux tiers en or. Prenant celui qui nous
avait conduits, nous le fîmes sortir avec nous; lorsque nous fûmes
dans la rue, il protesta que tout ce qui venait de se passer n'était
pas de sa faute. Nous voulûmes bien le croire, en considération du
café qu'il nous avait promis. Il nous conduisit chez lui, où il tint
parole.
Lorsque nous eûmes mangé, mon camarade voulut retourner au faubourg,
mais, tant qu'à moi, me trouvant trop fatigué et même malade, je me
décidai d'attendre le jour où j'étais, et, comme il s'y trouvait deux
cavaliers bavarois, je me crus en sûreté; j'avais mis mon argent dans
ma ceinture et mon pain dans mon sac. Je me couchai sur un canapé: il
pouvait être quatre heures du matin.
Il n'y avait pas une demi-heure que je reposais, lorsque des coliques
insupportables me prirent, je fus forcé de me lever; après, suivirent
des maux de coeur, et je rendis tout ce que j'avais dans le corps;
ensuite j'eus un dérangement qui ne me donna pas un moment de repos,
de sorte que je pensais que le juif m'avait empoisonné. Je me crus
perdu, car j'étais tellement faible, que je ne pus prendre la
bouteille à l'eau-de-vie que j'avais dans mon sac. Je priai un des
cavaliers bavarois de m'en donner à boire. Après en avoir pris un peu,
je me trouvai mieux; alors je me remis sur le canapé, où je
m'assoupis. Je ne sais combien de temps je restai dans cette position,
mais, lorsque je m'éveillai, je trouvai que l'on m'avait enlevé mon
pain dans mon sac. Il ne m'en restait plus qu'un morceau, que j'avais
mis dans ma carnassière, avec ma bouteille d'eau-de-vie qui, fort
heureusement, était pendue à mon côté. Mon bonnet de rabbin, que je
mettais sous mon schako, avait aussi disparu, ainsi que les cavaliers
bavarois. Ce n'était pas cela qui m'inquiétait le plus, mais bien ma
position, qui était véritablement critique: indépendamment de mon
dérangement de corps, mon pied droit était gelé et ma plaie s'était
ouverte. La première phalange du doigt du milieu de la main droite
était prête à tomber; la journée de la veille, avec le froid de
vingt-huit degrés, avait tellement envenimé mon pied, qu'il me fut
impossible de remettre ma botte. Je me vis forcé de l'envelopper de
chiffons, après l'avoir graissé avec la pommade que l'on m'avait
donnée chez le Polonais, et par-dessus tout, une peau de mouton que
j'attachai avec des cordes. J'en fis autant à la main droite.
Je me disposais à sortir, lorsque le juif m'engagea à rester. Il me
dit qu'il y avait du riz à me vendre: je lui en achetai une portion,
pensant que cela me serait bon pour arrêter le mal. Je le priai de me
procurer un vase pour le faire cuire; il alla me chercher une petite
bouilloire en cuivre rouge que j'attachai sur mon sac avec ma botte,
ensuite je sortis de la maison après lui avoir donné dix francs.
Lorsque je fus dans la rue, j'entendis des cris de désespoir:
j'aperçus une femme pleurant sur un cadavre à la porte d'une maison.
Cette femme m'arrêta pour me dire de la secourir, de lui faire rendre
tout ce qu'on lui avait pris: «Depuis hier, me dit-elle, je suis logée
dans la maison que vous voyez, chez des scélérats de juifs. Mon mari
était fort malade: pendant la nuit, ils nous ont pris tout ce que nous
avions, et ce matin, je suis sortie pour aller me plaindre. Voyant que
je ne pouvais avoir de secours de personne, je suis revenue pour
soigner mon pauvre mari; mais lorsque je suis arrivée ici, jugez de
mon effroi en voyant, à la porte de la maison, un cadavre! Ces
scélérats avaient profité de ce que j'étais sortie pour l'assassiner!
Monsieur, continua-t-elle, ne m'abandonnez pas! Venez avec moi!» Je
lui répondis qu'il m'était impossible, mais que ce qu'elle pouvait
faire de mieux était de se réunir à ceux qui partaient. Elle me fit
signe de la main que c'était impossible, et comme, depuis un moment,
j'entendais des coups de fusil, je laissai cette malheureuse et me
dirigeai du côté de Kowno, où j'arrivai au milieu de dix mille hommes
de toutes armes, femmes, enfants se pressant, se poussant afin de
passer les premiers.
Le hasard me fit rencontrer un capitaine de la Jeune Garde qui était
mon pays[62]. Il était avec son lieutenant, son domestique et un
mauvais cheval. Le capitaine n'avait plus de compagnie, le régiment
n'existait plus. Je lui contai mes peines, il me donna un peu de thé
et un morceau de sucre, mais, un instant après, une autre masse de
monde arriva derrière nous, qui nous sépara. À la tête de la première
cohue, un tambour battait la marche de retraite, probablement à la
tête d'un détachement de la garnison que je n'ai pu voir. Nous
marchâmes pendant plus d'une demi-heure; nous arrivâmes à l'extrémité
du faubourg. Alors on commença à respirer, et chacun marcha comme il
put. Lorsque je fus hors de la ville, je ne pus m'empêcher de faire
des réflexions en pensant à notre armée qui, cinq mois avant, était
entrée, dans cette capitale de la Lithuanie, nombreuse et fière, et
qui en sortait misérable et fugitive.
[Note 62: M. Débonnez, de Condé, tué à Waterloo, chef de
bataillon. (_Note de l'auteur_).]
X
De Wilna à Kowno.--Le chien du régiment.--Le maréchal Ney.--Le trésor
de l'armée.--Je suis empoisonné.--La «graisse de voleur».--Le vieux
grenadier.--Faloppa.--Le général Roguet.--De Kowno à Elbing.--Deux
cantinières.--Aventures d'un sergent.--Je retrouve Picart.--Le
traîneau et les juifs.--Une mégère.--Eylau.--Arrivée à Elbing.
Nous n'étions encore qu'à un quart de lieue de la ville quand nous
aperçûmes les Cosaques à notre gauche, sur les hauteurs et dans la
plaine, à notre droite. Cependant ils n'osaient se hasarder de venir à
notre portée. Après avoir marché quelque temps, je rencontrai le
cheval d'un officier du train d'artillerie, tombé et abandonné. Il
avait, sur le dos, une schabraque en peau de mouton: c'était
précisément ce qu'il fallait pour couvrir mes pauvres oreilles, car il
m'eût été impossible d'aller bien loin sans m'exposer à les perdre.
J'avais, dans ma carnassière, des ciseaux provenant de la trousse du
docteur, trouvée sur le Cosaque que j'avais tué le 23 novembre. Je
voulus me mettre à l'ouvrage pour en couper et faire ce que nous
appelions des _oreillères_, afin de remplacer le bonnet de rabbin,
mais ayant la main droite gelée et l'autre fortement engourdie, je ne
pus parvenir à mon but. Déjà je me désespérais, lorsqu'un second
arriva, plus fort et plus vigoureux que moi; il était de la garnison
de Wilna. Il coupa avec un couteau la sangle qui retenait la
schabraque, ensuite il m'en donna la moitié. En attendant que je pusse
l'arranger convenablement, je la mis sur la tête et continuai à
marcher.
Deux coups de canon se firent entendre, ensuite la fusillade: c'était
le maréchal Ney qui sortait de la ville en faisant l'arrière-garde, et
qui était aux prises avec les Russes. Ceux qui ne pouvaient plus
combattre doublèrent le pas autant qu'il leur était possible; je
voulus faire comme eux, mais mon pied gelé et ma mauvaise chaussure
m'en empêchaient, puis les coliques qui me prenaient à chaque instant
et qui me forçaient de m'arrêter, faisaient que je me trouvais
toujours des derniers. J'entendis derrière moi un bruit confus: je fus
heurté par plusieurs soldats de la Confédération du Rhin qui fuyaient.
Je tombai de tout mon long dans la neige et, aussitôt, d'autres me
passèrent sur le corps. Ce fut avec beaucoup de peine que je me
relevai, car j'étais abîmé de douleurs, mais comme j'étais habitué aux
souffrances, je ne dis rien. J'aperçus, pas loin de moi,
l'arrière-garde; je me crus perdu si, malheureusement, elle venait à
me dépasser, mais le contraire arriva, car le maréchal la fit arrêter
sur une petite éminence, afin de donner le temps à d'autres hommes que
l'on apercevait de sortir encore de la ville pour nous rejoindre. Le
maréchal avait avec lui, pour contenir l'ennemi, environ trois cents
hommes.
J'aperçus devant moi un individu que je reconnus, à sa capote, pour
être un homme du régiment. Il marchait fortement courbé, en paraissant
accablé sous le poids d'un fardeau qu'il portait sur son sac et sur
ses épaules. Faisant un effort pour me rapprocher de lui, je fus à
même de voir que le fardeau était un chien et que l'homme était un
vieux sergent du régiment nommé Daubenton[63]; le chien qu'il portait
était le chien du régiment, que je ne reconnaissais pas.
[Note 63: Le sergent Daubenton était un vieux brave qui avait fait
les campagnes d'Italie. (_Note de l'auteur_).]
Je lui témoignai ma surprise de le voir chargé d'un chien, puisque
lui-même avait de la peine à se traîner, et, sans lui donner le temps
de me répondre, je lui demandai si c'était pour le manger; que, dans
ce cas, le cheval était préférable: «Hélas! non, me répondit-il,
j'aimerais mieux manger du Cosaque; tu ne reconnais donc pas Mouton,
qui a les pattes gelées et qui ne peut plus marcher?--C'est vrai, lui
dis-je, mais qu'en veux-tu faire?» Tout en marchant, Mouton, à qui
j'avais passé la main droite emmaillotée sur le dos, leva la tête pour
me regarder et sembla me reconnaître. Daubenton m'assura que, depuis
sept heures du matin, et même avant, les Russes étaient dans les
premières maisons du faubourg où nous avions logé: que tout ce qui
restait de la Garde en était parti à six, et qu'il était certain que
plus de douze mille hommes de l'armée, officiers et soldats, qui ne
pouvaient plus marcher, étaient restés au pouvoir de l'ennemi. Pour
lui, il avait failli subir le même sort par dévouement pour son chien;
il voyait bien qu'il serait obligé de l'abandonner sur la route, dans
la neige: la veille du jour où nous étions arrivés à Wilna, par
vingt-huit degrés, il avait eu les pattes gelées et, ce matin, voyant
qu'il ne pouvait plus marcher, il avait résolu de l'abandonner sans
qu'il s'en aperçoive; mais ce pauvre Mouton se doutait qu'il voulait
partir sans lui, car il se mit tellement à hurler qu'à la fin il se
décida à le laisser suivre. Mais à peine avait-il fait dix pas dans la
rue, il s'aperçut que son malheureux chien tombait à chaque instant
sur le nez: alors il se l'était fait attacher sur les épaules et sur
son sac, et c'était de cette manière qu'il avait rejoint le maréchal
Ney, qui faisait l'arrière-garde avec une poignée d'hommes.
Tout en marchant, nous nous trouvâmes arrêtés par un caisson renversé
qui barrait une partie du chemin: il était ouvert, il contenait des
sacs de toile, mais vides. Ce caisson était probablement parti de
Wilna la veille, ou le matin, et avait été pillé en route, car il
avait été chargé de biscuits et de farine. Je proposai à Daubenton de
nous arrêter un instant, car une forte colique venait de me prendre;
il y consentit volontiers, d'autant plus qu'il voulait décidément se
débarrasser de Mouton d'une manière ou d'une autre.
À peine nous disposions-nous à nous mettre à notre aise, que nous
aperçûmes, derrière un ravin, un peloton d'une trentaine de jeunes
Hessois qui avaient fait partie de la garnison de Wilna et en étaient
partis depuis le point du jour. Ils attendaient le maréchal Ney. Ils
étaient à trente pas de nous et en avant sur la droite de la route. Au
même instant, nous vîmes, sur notre gauche, un autre peloton de
cavaliers, au nombre de vingt, environ; un officier les commandait.
De suite nous les reconnûmes pour des Russes; c'étaient des
cuirassiers à cuirasses noires sur habits blancs; ils étaient
accompagnés de plusieurs Cosaques épars çà et là; ils marchaient de
manière à couper la retraite aux Hessois, ainsi qu'à nous et à une
infinité d'autres malheureux qui venaient de les apercevoir et qui
rétrogradaient pour rejoindre l'arrière-garde en criant: «Gare aux
Cosaques!»
Les Hessois, commandés par deux officiers, et qui, probablement,
avaient aperçu les Russes avant nous, s'étaient mis en mesure de se
défendre. Pour leur faire face, ils firent une demi-conversion à
gauche, en conservant pour point d'appui la petite butte qui les
couvrait derrière.
Dans ce moment, nous vîmes un grenadier de la ligne, bien portant et
bien décidé, passer près de nous et aller en courant prendre rang
parmi les Hessois. Nous nous disposions à faire de même, mais, pour le
moment, ma position ne me le permettait pas. D'un autre côté,
Daubenton, que Mouton embarrassait, voulait, avant tout, le mettre
dans le caisson, mais nous n'en eûmes pas le temps, car les cavaliers
vinrent au galop du côté des Hessois: là, ils s'arrêtèrent en leur
signifiant de mettre bas les armes. Un coup de fusil fut la réponse;
c'était celui du grenadier français, qui fut, en même temps, suivi
d'une décharge générale des Hessois.
À cette détonation, nous pensions voir tomber la moitié des cavaliers,
mais, chose étonnante, pas un ne tomba, et l'officier, qui était en
avant et qui aurait dû être pulvérisé, ne parut rien avoir. Son cheval
fit seulement un saut de côté. Se remettant aussitôt et se tournant
vers les siens, ils fondirent sur les Hessois et, en moins de deux
minutes, ils furent culbutés et sabrés. Plusieurs se sauvèrent; alors
les cavaliers se mirent à les poursuivre.
Au même instant, Daubenton, voulant se débarrasser de Mouton, me cria
de l'aider, mais trois cavaliers passèrent auprès de lui, à la
poursuite des Hessois. Aussitôt, pour être plus à même de se défendre,
il voulut se retirer sous le caisson où j'étais dans une triste
position, souffrant de coliques et de froid, mais il n'en eut pas le
temps, car un des trois cavaliers venait de faire un demi-tour et de
le charger. Il fut assez heureux pour le voir à temps et se mettre en
défense, mais non aussi avantageusement qu'il l'aurait voulu, car
Mouton, qui aboyait comme un bon chien après le cavalier, le gênait
dans ses mouvements. S'il n'avait pas été attaché aux courroies de son
sac, il aurait pu s'en décharger par ce que nous appelions _un coup
sac_, mais, pour le faire, il aurait fallu qu'il se débarrassât de son
sac auquel il était attaché, et le cavalier, qui tournait autour de
lui, ne lui en laissait pas la facilité. Pendant ce temps, quoique
mourant de froid, je m'étais rajusté un peu et j'avais arrangé ma main
droite de manière à pouvoir m'en servir pour faire usage de mon arme
le mieux possible, n'ayant pour ainsi dire plus la force de me
soutenir.
Le cavalier tournait toujours autour de Daubenton, mais à une certaine
distance, craignant le coup de fusil. Voyant que pas un de nous n'en
faisait usage, il pensa peut-être que nous étions sans poudre, car il
avança sur Daubenton et lui allongea un coup de sabre que celui-ci
para avec le canon de son fusil. Aussitôt, il passa sur la droite et
lui en porta un second coup sur l'épaule gauche, qui atteignit Mouton
à la tête. Le pauvre chien changea de ton; il n'aboyait plus, il
hurlait d'une manière à fendre le coeur. Quoique blessé et ayant les
pattes gelées, il sauta en bas du dos de son maître pour courir après
le cavalier, mais comme il était attaché à la courroie du sac, il fit
tomber son porteur sur le côté. Je crus Daubenton perdu.
Je me traînai sur mes genoux, environ deux pas en avant, et j'ajustai
mon cavalier; mais l'amorce de mon fusil ne brûla pas; alors le
cavalier, jetant un cri sauvage, s'élance sur moi,... mais j'avais eu
le temps de rentrer sous le caisson, qui était renversé sur le côté
gauche, en lui présentant la baïonnette.
Voyant qu'il ne pouvait rien contre moi, il retourna sur Daubenton qui
n'avait pu encore se relever à cause de Mouton qui le tirait de côté
en hurlant et aboyant après le cavalier. Daubenton s'était traîné
contre les brancards du caisson, de sorte que son adversaire ne
pouvait plus, avec son cheval, l'approcher autant. Il s'était placé en
face, le sabre levé, comme pour le fendre en deux, et ayant l'air de
se moquer de lui.
Daubenton, quoiqu'à demi mort de froid et de misère, et malgré sa
figure maigre, pâle et noircie par le feu des bivouacs, paraissait
encore plein d'énergie, mais d'un aspect étrange et en même temps
comique, à cause du diable de chien qui le tirait toujours de côté en
aboyant. Ses yeux étaient brillants, sa bouche écumait de rage en se
voyant à la merci d'un adversaire qui, dans toute autre circonstance,
n'aurait pas osé tenir une minute devant lui. Pour apaiser la soif qui
le dévore, je le vois prendre plein la main de neige, la porter à sa
bouche et, aussitôt, ressaisir son arme en la faisant résonner comme à
l'exercice: c'est lui qui, à son tour, menace son ennemi.
Aux cris et aux gestes du cavalier, il était facile de voir qu'il
n'était pas en sang-froid et, comme l'eau-de-vie ne leur manquait pas,
ils paraissaient en avoir bu beaucoup; on les voyait passer et
repasser, en jetant des cris, auprès de quelques hommes qui n'avaient
pu se replier du côté où devait venir l'arrière-garde, les jeter dans
la neige et les fouler aux pieds de leurs chevaux, car presque tous
étaient sans arme, blessés ou ayant les pieds et les mains gelés.
D'autres, plus valides, ainsi que quelques Hessois échappés à la
première charge, s'étaient mis dans des positions à pouvoir un instant
leur résister, mais cela ne pouvait se prolonger, il fallait du
secours ou succomber.
Le cavalier auquel mon vieux camarade avait affaire venait de passer à
gauche, toujours le sabre levé, lorsque Daubenton me cria d'une voix
forte: «N'aie pas peur, ne bouge pas, je vais en finir!» À peine
avait-il dit ces paroles que son coup de fusil partit; il fut plus
heureux que moi. Le cuirassier est atteint d'une balle qui lui entre
sous l'aisselle droite et va ressortir du côté gauche. Il jette un cri
sauvage, fait un mouvement convulsif et, au même instant, son sabre
retombe en même temps que le bras qui le tenait. Ensuite, jetant des
flots de sang par la bouche, il pencha le corps en avant sur la tête
de son cheval qui n'avait pas bougé, et resta dans cette position,
comme mort.
À peine Daubenton s'était-il délivré de son adversaire et débarrassé
de Mouton pour s'emparer du cheval, que nous entendîmes, derrière
nous, un grand bruit, ensuite des cris: «En avant! À la baïonnette!»
Aussitôt, je sors de mon caisson, je regarde du côté d'où viennent les
cris, et j'aperçois le maréchal Ney, un fusil à la main, qui
accourait à la tête d'une partie de l'arrière-garde.
Les Russes, en le voyant, se mettent à fuir dans toutes les
directions; ceux qui se jettent à droite, du côté de la plaine,
trouvent un large fossé rempli de glace et de neige qui les empêche de
traverser; plusieurs s'y enfoncent avec leurs chevaux, d'autres
restent au milieu de la route, ne sachant plus où aller.
L'arrière-garde s'empara de plusieurs chevaux et fit marcher les
cavaliers à pied au milieu d'eux pour, ensuite, les abandonner, car
que pouvait-on en faire? On ne pouvait déjà pas se conduire soi-même.
Je n'oublierai jamais l'air imposant qu'avait le Maréchal dans cette
circonstance, son attitude menaçante en regardant l'ennemi, et la
confiance qu'il inspirait aux malheureux malades et blessés qui
l'entouraient. Il était, dans ce moment, tel que l'on dépeint les
héros de l'antiquité. L'on peut dire qu'il fut, dans les derniers
jours de cette désastreuse retraite, le sauveur des débris de l'armée.
Tout ce que je viens de dire se passa en moins de dix minutes.
Daubenton se débarrassait de Mouton, pour s'emparer du cheval de celui
qu'il venait de mettre hors de combat, lorsqu'un individu, sortant de
derrière un massif de petits sapins, s'avance, fait tomber le
cuirassier, saisit la monture par la bride, et s'éloigne. Daubenton
lui crie: «Arrêtez, coquin! C'est mon cheval! C'est moi qui ai
descendu le cavalier!» Mais l'autre, que je venais de reconnaître pour
le grenadier qui, le premier, avait tiré sur les Russes, se sauve avec
le cheval, au milieu de la cohue d'hommes qui se pressent d'avancer.
Alors Daubenton me crie: «Garde Mouton! Je cours après le cheval; il
faut qu'il me le rende ou il aura affaire à moi!» Il n'avait pas
achevé le dernier mot, que plus de 4000 traîneurs de toutes les
nations arrivent comme un torrent, me séparant de lui et de Mouton,
que je n'ai plus jamais revu. Ces hommes, que le Maréchal faisait
marcher devant lui, étaient après moi sortis de Wilna.
Puisque l'occasion s'est présentée de parler du chien du régiment, il
faut que je fasse sa biographie:
Mouton était avec nous depuis 1808; nous l'avions trouvé en Espagne,
près de Benavente, sur le bord d'une rivière dont les Anglais avaient
coupé le pont. Il était venu avec nous en Allemagne; en 1809, il avait
assisté aux batailles d'Essling et de Wagram, ensuite il était encore
retourné en Espagne en 1810 et 1811. C'est de là qu'il partit avec le
régiment, pour faire la campagne de Russie, mais, en Saxe, il fut
perdu ou volé, car Mouton était un beau caniche: dix jours après notre
arrivée à Moscou, nous fûmes on ne peut plus surpris de le revoir; un
détachement composé de quinze hommes, parti de Paris quelques jours
après notre départ, pour rejoindre le régiment, étant passé dans
l'endroit où il était disparu, le chien avait reconnu l'uniforme du
régiment et suivi le détachement.
En marchant au milieu d'hommes, de femmes et même de quelques enfants,
je regardais toujours si je ne voyais pas Daubenton, dont je
regrettais d'être séparé; mais en arrière, je n'aperçus que le
maréchal Ney avec son arrière-garde, qui prenait position sur la
petite butte où les Hessois avaient été attaqués.
Après cette échauffourée, je fus encore forcé de m'arrêter, tant je
souffrais de mes coliques. Devant moi, je voyais la montagne de
Ponari, depuis le pied jusqu'au sommet. La route, située aux trois
quarts du versant gauche, se dessinait par la quantité de caissons
portant plus de sept millions d'or et d'argent, ainsi que d'autres
bagages, dans des voitures conduites par des chevaux dont les forces
étaient épuisées, de sorte que l'on se voyait forcé de les abandonner.
Un quart d'heure après, j'arrivai au pied de la montagne où on avait
bivouaqué pendant la nuit; l'on y voyait encore l'emplacement de feux,
dont une partie encore allumée; et autour desquels plusieurs hommes se
chauffaient pour se reposer avant de la monter. C'est là que j'appris
que les voitures, parties la veille, à minuit, du faubourg de Wilna,
et arrivées à un défilé, n'avaient pu aller plus avant. Un des
premiers caissons s'étant ouvert en se renversant, l'argent en avait
été pris par ceux qui étaient près de là. Les autres voitures furent
obligées d'arrêter depuis le haut jusqu'au bas. Beaucoup de chevaux
s'étaient abattus pour ne plus se relever.
Pendant que l'on me contait cela, on entendait la fusillade de
l'arrière-garde du maréchal Ney et, sur notre gauche, on apercevait
les Cosaques que la vue du butin attirait, mais qui n'avançaient
qu'avec circonspection, attendant que l'arrière-garde fût passée afin
de moissonner sans danger.