Au milieu de cette multitude, je perdis un des hommes qui

m'accompagnaient, mais, pressé de trouver un gîte pour passer la nuit,

je ne pouvais pas le chercher. Voyant passer un officier badois

faisant partie de la garnison de la ville, je le suivis avec l'autre

homme qui me restait, pensant bien qu'il avait un logement où nous

pourrions peut-être nous introduire. Effectivement, il entra chez un

juif où il était logé, et, s'apercevant que nous le suivions, nous en

facilita l'entrée. Lorsque nous y fûmes, nous nous installâmes près

d'un poêle bien chaud. Il faut avoir été souffrant et malheureux comme

nous l'étions, pour apprécier le bonheur d'avoir une habitation

chaude, où l'on puisse passer une bonne nuit.

Dans la même chambre était un jeune officier d'état-major, malade de

la fièvre et couché sur un mauvais canapé. Il me conta qu'il était

malade depuis Orcha, mais que, ne pouvant aller plus loin, il allait

probablement finir sa carrière, car il serait pris par les Russes: «Et

Dieu sait, continua-t-il, ce qu'il en adviendra! Pauvre mère, que

dira-t-elle lorsqu'elle le saura?»

L'officier badois, qui était présent et qui parlait le français,

chercha à le consoler en lui disant qu'il lui procurerait un cheval

pour son traîneau, puisque celui qui l'avait conduit était mort. À

nous, il nous promit de la soupe et de la viande, mais, pendant la

nuit, il partit avec tous ceux des siens qui étaient là en garnison.

Quant au pauvre officier, la fièvre augmenta pendant la nuit, il fut

continuellement dans le délire, et nous, nous n'eûmes pas la soupe ni

la viande sur lesquels nous avions tant compté. Nous n'eûmes que

quelques oignons et quelques noisettes que le juif nous vendit bien

cher, mais ce n'était pas trop payer la nuit que nous avions passée à

couvert.

Le 7 au matin, comme nous étions assez bien reposés, nous partîmes de

bonne heure et en faisant le moins de bruit possible, afin que le

jeune officier ne pût nous entendre, vu l'impossibilité où nous étions

de lui rendre aucun service. Peu d'hommes étaient sur le chemin.

Lorsque nous eûmes fait une lieue, nous nous reposâmes près d'une

grange incendiée; au bout d'une demi-heure, nous vîmes arriver la

colonne de la Garde impériale; les débris de notre régiment étaient

là, marchant toujours en ordre autant que possible; je rentrai dans

les rangs. Lorsqu'on fit halte, on me demanda sans intérêt si, depuis

quatre jours que l'on ne m'avait vu, j'avais trouvé des vivres. Sur ma

réponse que je n'avais rien, on me tourna le dos en jurant et en

frappant la terre avec la crosse du fusil.

On se remit en route, et nous arrivâmes très tard à Joupranouï:

presque toutes les maisons étaient brûlées, les autres abandonnées,

sans toits et sans portes. Nous nous mîmes comme nous pûmes, les uns

sur les autres. Le cheval ne manquant pas, j'en fis cuire pour le

lendemain.

Le lendemain 8, il faisait grand jour lorsque nous partîmes, mais le

froid était tellement rigoureux, que les soldats mettaient le feu aux

maisons pour se chauffer. Dans toutes maisons, il y avait des

malheureux soldats: beaucoup périrent dans les flammes, n'ayant pas la

force de se sauver.

Dans le milieu de la journée, nous arrivâmes dans une petite ville

dont je ne me rappelle plus le nom. On disait que l'on devait y faire

des distributions, mais nous apprîmes que les partisans avaient pillé

les magasins avant notre arrivée, et que ceux qui étaient chargés des

distributions, ainsi que les commissaires des guerres, s'étaient

sauvés.

Nous continuâmes notre route, enjambant sur les morts et les mourants.

Lorsque nous fîmes halte près d'un bois où un soldat de la compagnie

aperçut un cheval abandonné, nous nous réunîmes à plusieurs pour le

tuer et en prendre chacun un morceau, mais comme personne n'avait plus

de hache ni de forces pour en couper, nous le tuâmes pour en avoir le

sang, que nous recueillîmes dans une marmite enlevée à une cantinière

allemande et, comme nous trouvions toujours des feux abandonnés, nous

le fîmes cuire en mettant dedans de la poudre pour assaisonnement:

mais, à peine était-il à moitié cuit, nous aperçûmes une légion de

Cosaques. Nous eûmes, cependant, le temps de le manger tel qu'il était

et à pleines mains, de manière que nos figures et nos vêtements

étaient barbouillés de sang. Nous étions épouvantables à voir, et nous

faisions pitié.

Cette halte, causée par un embarras occasionné par l'artillerie, que

des chevaux à demi morts traînaient encore, avait réuni plus de trente

mille hommes de toutes armes et de toutes les nations, qui offraient

un tableau impossible à décrire. Enfin, nous continuâmes à marcher, et

nous arrivâmes dans un grand village à trois ou quatre-lieues de

Wilna.

Comme j'allais me disposer à passer la nuit dans une écurie où toute

la compagnie était logée, l'on me commanda de garde de police. Je

partis avec les hommes que l'on put ramasser et qui vinrent de bon

coeur, espérant être mieux, mais l'on me désigna, pour corps de garde,

une espèce de baraque qui se trouvait au milieu de la place, sur une

élévation, et où le vent vient de tous côtés; malgré le grand feu que

nous avions fait, il nous fut impossible de reposer un seul instant.

Je reconnus ce village pour celui où nous avions logé, cinq mois

avant, en partant de Wilna pour aller à Moscou, et où j'avais perdu un

trophée, c'est-à-dire une petite boîte dans laquelle il y avait des

bagues, des colliers en cheveux et des portraits provenant des

maîtresses que j'avais eues dans tous les pays où j'avais été. J'ai

beaucoup regretté ma petite collection.

Le matin 9, nous partîmes pour Wilna, par un froid de vingt-huit

degrés[59]. De deux divisions, fortes encore de plus de dix mille

hommes, Français et Napolitains, qui, depuis deux jours, s'étaient

joints à nous, ainsi que d'autres qui nous attendaient, échelonnés sur

la route, à peine, deux mille arrivèrent à Wilna. Le reste fut décimé

dans cette terrible journée. Et cependant ces hommes étaient bien

vêtus, et rien ne leur avait manqué en fait que de nourriture, car ils

n'avaient quitté les bons cantonnements où ils étaient, en Poméranie

et en Lithuanie, que depuis quelques jours. Lorsque nous les

rencontrâmes, nous leur fîmes pitié, mais, deux jours après, ils

étaient plus malheureux que nous.

[Note 59: Beaucoup ont affirmé 30 ou 32 degrés. _(Note de

l'auteur)_]

Moins démoralisés que nous, on les voyait se secourir les uns les

autres; mais lorsqu'ils virent qu'ils étaient aussi les victimes de

leur dévouement, ils devinrent aussi égoïstes que les autres, les

officiers supérieurs comme les simples soldats.

L'espoir d'arriver, dans quelques heures, à Wilna, où nous devions

avoir des vivres en abondance, m'avait rendu des forces, ou plutôt,

comme beaucoup de mes camarades, je faisais, pour arriver, des efforts

surnaturels. Le froid de vingt-huit degrés était au-dessus de tout ce

que l'on pouvait faire. Je me sentais défaillir, il semblait que nous

marchions au milieu d'une atmosphère de glace. Combien de fois, dans

cette triste journée, je regrettai ma peau d'ours qui déjà, dans des

froids semblables, m'avait sauvé la vie! Je n'avais plus de

respiration, des glaces s'étaient formées dans mon nez; mes lèvres se

collaient; mes yeux, éblouis par la neige et par la faiblesse,

pleuraient, les larmes se gelaient et je n'y voyais plus. Alors

j'étais forcé de m'arrêter et de me couvrir la figure avec la peau

d'hermine de mon collet, pour en faire fondre la glace. C'est de cette

manière que j'arrivai près d'une grange à laquelle on avait mis le feu

pour se chauffer. Alors je pus respirer un peu: il en était de même de

presque toutes les habitations que l'on rencontrait. Dans presque

toutes, il y avait des malheureux soldats qui, ne pouvant aller plus

loin, s'y étaient retirés pour mourir.

Nous aperçûmes les clochers de Wilna: je voulus presser le pas afin

d'arriver des premiers, mais les vieux chasseurs de la Garde que je

rencontrai m'en empêchèrent. Ils marchaient en colonne et sur deux

rangs, de manière à barrer la route, afin que personne ne passât sans

marcher en ordre. On voyait des vieux guerriers ayant des glaçons qui

leur pendaient à la barbe et aux moustaches, comprimant leurs

souffrances pour marcher en ordre, mais cet ordre que l'on voulait

maintenir fut impossible. On se jeta en confusion dans le faubourg: en

y entrant, j'aperçus à la porte d'une maison un de mes amis, vélite et

officier aux grenadiers, étendu mort; les grenadiers étaient arrivés

une heure avant nous. Beaucoup d'autres tombèrent, en arrivant,

d'épuisement et de froid; le faubourg était déjà parsemé de cadavres.

On désigna une maison pour notre bataillon et, quoique déjà il s'y

trouvait des Badois qui faisaient partie de la garnison, le logement

ne fut pas trop petit. Il est vrai qu'un instant après, ils évacuèrent

la maison, tant ils avaient peur d'être dévorés par nous.

On nous fit une distribution de viande de boeuf: nous ne fûmes pas

assez raisonnables de la réunir pour en faire une soupe. On tombait

dessus comme des affamés que nous étions, chacun la fit cuire ou

chauffer comme il put, quelques-uns la mangèrent crue. Un de mes amis

nommé Poton, gentilhomme breton, vélite et sergent de la même

compagnie que moi, attendait avec une impatience marquée qu'on lui

donnât son morceau, qui pouvait être d'une demi-livre. Comme il était

séparé d'environ deux pas de celui qui coupait, on le lui jeta. Il

l'attrapa au vol de ses deux mains, comme un chat aurait fait de ses

pattes, le porta à sa bouche et le dévora avec des mouvements

convulsifs, malgré tout ce que nous pûmes faire pour l'en empêcher: il

ne voyait plus rien que le morceau qu'il dévorait.

Il pouvait être midi lorsque nous arrivâmes. Une heure après,

j'entrais en ville afin de voir si je ne trouverais pas de pain et

d'eau-de-vie à acheter. Mais, presque partout, les portes étaient

fermées; les habitants, quoique nos amis, avaient été épouvantés en

voyant cinquante à soixante mille dévorants, comme nous étions, dont

une partie avait l'air fou et imbécile; et d'autres, comme des

enragés, couraient en frappant à toutes les portes et aux magasins, où

l'on ne voulait rien leur donner ni distribuer, parce que les

fournisseurs voulaient que tout se fît en ordre, chose impossible,

puisque l'ordre n'existait plus.

Comme je voyais qu'il n'était pas possible de se procurer ce dont

j'avais besoin, je me décidais à revenir au faubourg, lorsque je

m'entendis appeler par mon nom; je me retourne et, à ma grande

surprise, j'aperçois Picart qui me saute au cou et m'embrasse en

pleurant de plaisir. Depuis le passage de la Bérézina, deux fois il

avait rencontré le régiment, mais on lui avait assuré que j'étais mort

ou prisonnier. Il me dit qu'il avait de la farine et qu'il allait la

partager avec moi; que, pour de l'eau-de-vie, il me conduirait chez

son juif, où il se faisait fort de m'en avoir, et probablement du

pain. Je le priai de m'y conduire en attendant que l'on distribuât des

vivres dont j'avais la certitude que l'on aurait, puisque les magasins

étaient remplis.

Je n'oublierai jamais le singulier effet que produisit sur moi la vue

d'une maison habitée; il me semblait qu'il y avait des années que je

n'en avais vu. Picart me fit prendre un peu d'eau-de-vie, que j'eus

bien de la peine à avaler: ensuite, j'en achetai une bouteille pour

vingt francs, que je mis précieusement dans ma carnassière. Mais, pour

du pain, il fallait attendre jusqu'au soir; il y avait cinquante jours

que je n'en avais mangé, il me semblait que j'aurais oublié toutes mes

misères, si j'en avais eu.

Le juif me conta que les premiers qui étaient arrivés le matin avaient

tout dévoré; il nous conseilla de ne pas sortir de chez lui,

d'attendre et d'y coucher, qu'il se chargeait de nous procurer tout ce

dont nous aurions besoin, et d'empêcher que d'autres n'entrent chez

lui. D'après son avis, je me décidai à me reposer sur un banc contre

le poêle.

Je demandai à Picart comment il se faisait qu'il était si bien avec

cette famille juive, car je voyais qu'on le traitait comme un enfant

de la maison. Il me répondit qu'il s'était fait passer pour le fils

d'une juive; qu'il avait, pendant les quinze jours que nous avions

resté dans cette ville, au mois de juillet, toujours été avec eux à la

synagogue, parce qu'à la suite de cela, il y avait toujours quelques

coups de schnapps [60] à boire, et des noisettes à croquer.

[Note 60: _Schnapps_, eau-de-vie.]

Il y avait longtemps que je n'avais ri, mais je ne pus m'empêcher

d'éclater, au point que le sang ruissela de mes lèvres.

Picart allait continuer à me conter ces fariboles, quand, tout à coup,

nous entendons le bruit du canon et nous voyons arriver notre hôte: il

avait l'air tout effaré, ne sachant plus parler. Il finit par nous

dire qu'il venait de voir arriver des soldats bavarois suivis par des

Cosaques, justement par la porte où nous étions arrivés.

Effectivement, la garnison de la ville battait la générale. À ce

bruit, Picart saisit ses armes et, s'avançant près de moi qui n'étais

pas très disposé à bouger: «Allons, mon pays! me dit-il en me frappant

sur l'épaule, nous sommes de la Garde impériale, il faut être les

premiers à courir aux armes! Ensuite, il ne faut pas souffrir que ces

sauvages viennent manger le pain qu'on nous a promis pour ce soir! Si

vous avez la force, suivez-moi, et allons nous réunir à ceux qui vont

charger cette canaille, chose qui ne sera pas difficile!»

Je suivis Picart. Quelques hommes couraient pour se réunir sans savoir

où, mais un plus grand nombre se retirait du côté opposé où l'on

devait se battre, et un plus grand nombre encore, insouciants de tout,

ne faisaient pas attention à ce qui se passait.

Lorsque nous fûmes près de la porte qui conduisait au faubourg, nous

rencontrâmes un détachement de grenadiers et chasseurs de la Garde.

Picart me quitta pour prendre son rang parmi les siens, et comme, à la

gauche, il s'en trouvait quelques-uns de chez nous et une vingtaine

d'officiers qui avaient des fusils, je les suivis en marchant comme

eux, sans savoir qui nous commandait et où nous allions. L'on gravit

la montagne sans ordre, chacun comme il put; plusieurs tombèrent et

restèrent en arrière. Nous étions arrivés aux deux tiers de la

montagne, que je m'étonnais d'avoir pu aller jusque-là, lorsque je

tombai à mon tour et, quoique aidé par un paysan lithuanien, j'eus

bien de la peine à me relever. Je priai ce brave homme de ne pas

m'abandonner, et, pour l'engager à rester avec moi, je lui donnai

environ la valeur de quatre francs en monnaie russe, et un verre

d'eau-de-vie, dans le petit vase que je possédais encore. Mon paysan

fut tellement content qu'il m'aurait, si j'avais voulu, porté sur son

dos. Nous continuâmes à marcher dans un endroit parsemé d'hommes et de

chevaux morts qui, le matin, avaient, comme l'on dit, péri au port.

Beaucoup d'armes se trouvaient à terre; mon paysan ramassa une

carabine et des cartouches en me disant qu'il voulait se battre contre

les Russes.

Après bien du mal, nous arrivâmes sur le haut de la montagne où les

Prussiens étaient déjà en bataille. Deux cents hommes, dont les trois

quarts étaient de la Garde, se trouvaient en face d'ennemis qui

consistaient en cavalerie dont une partie était en éclaireurs, et,

comme les Bavarois avaient, en battant en retraite, laissé quelques

hommes sur le haut de la montagne, avec deux pièces de canon, deux

coups chargés à mitraille suffirent pour les faire disparaître. Comme

la position n'était pas tenable, à cause du froid, nous fîmes

demi-tour pour revenir en ville, où le désordre était à son comble. La

terreur s'était emparée de la garnison, composée presque entièrement

d'étrangers; les uns se mettaient en disposition de quitter la ville,

en chargeant des voitures, des traîneaux, des chevaux. En même temps,

l'on entendait crier: «Qui a vu mon cheval? Où est ma voiture? Arrêtez

donc celui qui se sauve avec mon traîneau!» Ce désordre était

particulièrement causé par les bandes de voleurs qui s'étaient

organisées au commencement de la retraite, dont j'ai signalé plus haut

l'existence, et qui, voyant une bonne occasion, en profitaient pour

enlever voitures, chevaux et traîneaux chargés de vivres, d'or et

d'argent, car, en grande partie, toutes ces dispositions de départ

étaient faites par des commissaires des guerres, des fournisseurs et

d'autres employés de l'armée, qui durent, dès ce moment, faire cause

commune avec nous, tandis que les voleurs filaient sur la route de

Kowno, certains de ne pas être suivis.

En passant dans le faubourg, je ne voulus pas entrer dans la maison où

s'étaient logés les débris de notre bataillon; je voulais entrer en

ville pour deux choses, d'abord pour du pain dont j'étais certain

d'avoir avec Picart, et aussi pour que l'on puisse dire que je venais

de faire partie de la petite expédition qui venait de chasser les

Russes. Mais nous, n'étions pas encore sur la place que l'on rompit

les rangs, et chacun s'en alla, persuadé que nous ne serions pas

longtemps tranquilles. Je courus à la droite pour retrouver Picart,

mais, à ma grande surprise, l'on me dit qu'il avait pris la première à

gauche avec dix autres grenadiers et chasseurs commandés par un

officier, pour être de garde chez le roi Murat, qui venait de quitter

la ville pour aller se loger dans le faubourg, sur la route de Kowno.

Je pris le parti de le chercher au logement du roi Murat. Chemin

faisant, je passai devant la maison où était logé le maréchal Ney:

devant la porte, plusieurs grenadiers de la ligne, de garde, se

chauffaient à un bon feu qui me donna une envie de m'approcher pour y

prendre part. Voyant comme j'étais malheureux, ils s'empressèrent de

me faire place. Plusieurs étaient vigoureux et bien habillés.

Comme je leur en témoignais ma surprise, ils me dirent qu'ils

n'avaient pas été jusqu'à Moscou; qu'ayant été blessés au siège de

Smolensk, on les avait évacués sur Wilna, où ils avaient resté jusqu'à

présent; qu'ils étaient guéris et prêts à se battre. Je leur demandai

s'ils ne pouvaient me procurer du pain. Ils me dirent, comme le juif,

que, si je voulais revenir le soir, ou rester avec eux, ils étaient

certains que j'en aurais, mais, comme il fallait que je retourne au

faubourg où était le bataillon, je promis à ces grenadiers que je

reviendrais le soir, et que chaque pain de munition leur serait payé

cinq francs. Avant de les quitter, ils me contèrent qu'un instant

avant que je n'arrive près d'eux, un peu après que les Russes

s'étaient montrés près de la ville, un général allemand était venu

chez le Maréchal, en lui conseillant de partir, s'il ne voulait pas

être surpris par les Russes; mais le Maréchal lui avait répondu, en

lui montrant une centaine de grenadiers qui se chauffaient dans la

cour, qu'avec cela il se moquait de tous les Cosaques de la Russie, et

qu'il coucherait dans la ville.

Je leur demandai combien ils étaient pour la garde du Maréchal:

«Environ soixante, me répondit un tambour assis sur sa caisse, et

autant que nous avons trouvés ici bien portants. Depuis le passage du

Dniéper, je suis avec le Maréchal et, avec lui, nous savons comment

l'on arrange ces chiens de Cosaques. Coquin de Dieu! continua-t-il,

s'il ne faisait pas si froid et si je n'avais pas une patte gelée, je

voudrais battre la charge demain, toute la journée!»

Je retournai au faubourg; en entrant dans la maison où nous étions

logés, je trouvai tous mes camarades couchés sur le plancher; l'on

avait fait du bon feu, il faisait chaud; j'étais plus que fatigué, je

fis comme eux: je me couchai.

Il pouvait être deux heures du matin lorsque je m'éveillai et, comme

j'avais manqué le rendez-vous donné aux grenadiers de la garde du

Maréchal, j'annonçai à mes camarades que j'allais entrer en ville pour

y chercher du pain, que c'était le bon moment, parce que toute la

troupe était couchée et que, d'ailleurs, j'avais des billets de banque

russes. On m'avait assuré que, plus loin, l'on n'en voudrait plus, et

qu'à l'heure qu'il était, je trouverais facilement des juifs ne

demandant pas mieux que de faire des échanges. Plusieurs tâchèrent de

se lever pour venir avec moi, mais ne le purent. Un seulement, Bailly,

sergent vélite, se leva, et les autres nous chargèrent de leurs

billets, comptant d'en avoir cinquante francs. Nous les avions reçus,

à Moscou, pour cent, qui était leur valeur: cent roubles.

Il faisait un beau clair de lune, mais, lorsque nous fûmes sur la rue,

il ne s'en fallut pas de beaucoup que nous ne rentrâmes dans la

maison, tant le froid était excessif.

Jusqu'à la porte de la ville, nous ne rencontrâmes personne. Arrivés à

la porte, nous ne vîmes personne pour la garder, pas une sentinelle:

les Russes pouvaient y entrer aussi facilement que nous. Lorsque nous

fûmes en face de la première maison sur notre gauche, j'aperçus de la

lumière par le soupirail de la cave et, me baissant, je vis que

c'était une boulangerie, et que l'on venait d'y cuire du pain. Depuis

que nous nous étions approchés de la maison, l'odeur nous en montait

fortement au nez. Mon camarade frappa; aussitôt l'on vint demander ce

que nous voulions. Nous répondîmes: «Ouvrez, nous sommes des

généraux!» De suite l'on ouvrit, et nous entrâmes. On nous fit passer

dans une grande chambre où nous vîmes beaucoup d'officiers supérieurs

étendus à terre. On ne s'inquiéta pas de savoir si nous étions ce que

nous nous étions annoncés, car depuis longtemps, l'on avait peine à

reconnaître un officier supérieur d'avec un soldat.

Une grosse femme se tenait debout contre la porte de la cave; nous lui

demandâmes si elle avait du pain à nous vendre. Elle nous répondit que

non, qu'il n'y en avait pas de cuit, et, en même temps, elle nous

offrit de descendre dans la cave, qui était la boulangerie, afin de

nous en assurer. Un officier, qui était couché sur une botte de paille

et enveloppé dans une grande pelisse, se leva et descendit avec nous.

Nous vîmes deux garçons boulangers qui dormaient. Nous regardâmes de

tous côtés, nous ne vîmes rien, et nous commencions à croire que cette

femme ne nous avait pas trompés, quand, tout à coup, en me baissant,

j'aperçus, sous le pétrin, un grand panier que je tirai à moi. À notre

grande surprise, nous vîmes qu'il contenait sept grands pains blancs,

de trois à quatre livres, aussi beaux que ceux qu'on fait à Paris.

Quel bonheur! Quelle trouvaille pour des hommes qui n'en avaient pas

mangé depuis cinquante jours! Je commençai par m'emparer de deux, que

je mis sous mes bras et sous mon collet, mon camarade en fit autant,

et l'officier prit les trois autres: cet officier était Fouché,

grenadier vélite, alors adjudant-major dans un régiment de la Jeune

Garde, actuellement maréchal de camp. Nous sortîmes de la cave: la

femme était encore debout à la porte; nous lui dîmes que nous

reviendrions le matin, lorsqu'il y aurait du pain de cuit. Pour être

débarrassée de nous, ne s'apercevant pas de ce que nous emportions,

elle nous ouvrit la porte, et nous fûmes dans la rue[61].

[Note 61: Depuis ce temps, j'ai revu M. le général Fouché, et lui

rappelant cet épisode de Wilna, il me dit qu'après notre sortie de la

maison, il manqua d'être assassiné par ceux qui étaient dans la même

maison et par les personnes de la maison qui voulaient lui faire payer

celui que nous avions emporté. (_Note de l'auteur_.)]

Une fois libres, laissant tomber nos fusils dans la neige, nous nous

mîmes à mordre dans nos pains comme des voraces, mais, comme j'avais

les lèvres toutes fendues, je ne pouvais ouvrir la bouche pour mordre

comme je l'aurais voulu.

Dans ce moment, nous aperçûmes deux individus qui nous demandèrent si

nous n'avions rien à vendre ou à changer: nous reconnûmes des juifs.

Je commençai par leur dire que nous avions des billets de banque

russes, qu'ils étaient de cent roubles, et combien ils voulaient

en donner: «Cinquante!» nous dit le premier en allemand.

«Cinquante-cinq!» dit l'autre. «Soixante!» reprend le premier. Enfin

il finit par nous en offrir soixante-dix-sept, et je mis encore pour

condition qu'il nous payerait du café au lait. Il y consentit. Le

second vint derrière moi, en me disant: «Quatre-vingts!» Mais le

marché était arrêté et, comme on nous avait promis du café au lait,

nous n'aurions pas voulu, pour vingt francs de plus au billet, faire

marché avec d'autres.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 21 / 32 段