l'abandonner et d'en recommencer un autre, quelques pas en arrière. Le
désordre allait toujours croissant, mais ce fut bien pis, un instant
après, lorsque le maréchal Victor fut attaqué par les Russes et que
les boulets et les obus commençaient à tomber dans la foule. Pour
comble de malheur, la neige recommença avec force, accompagnée d'un
vent froid. Le désordre continua toute la journée et toute la nuit et,
pendant ce temps, la Bérézina charriait, avec les glaçons, les
cadavres d'hommes et de chevaux, et des voitures chargées de blessés
qui obstruaient le pont et roulaient en bas. Le désordre devint plus
grand encore lorsque, entre huit et neuf heures du soir, le maréchal
Victor commença sa retraite. Ce fut sur un mont de cadavres qu'il put,
avec sa troupe, traverser le pont. Une arrière-garde faisant partie du
9e corps était encore restée de l'autre côté et ne devait quitter
qu'au dernier moment. La nuit du 28 au 29 offrait encore à tous ces
malheureux, sur la rive opposée, la possibilité de gagner l'autre
bord; mais, engourdis par le froid, ils restèrent à se chauffer avec
les voitures que l'on avait abandonnées et brûlées exprès pour les en
faire partir.
Je m'étais retiré en arrière avec dix-sept hommes du régiment et un
sergent nommé Rossière. Un soldat du régiment le conduisait. Il était
devenu, pour ainsi dire, aveugle, et il avait la fièvre[55]. Par
pitié, je lui prêtai ma peau d'ours pour se couvrir, mais il tomba
beaucoup de neige pendant la nuit, elle se fondait sur la peau d'ours
par suite de la chaleur du grand feu et, par la même raison, se
séchait. Le matin, lorsque je fus pour la reprendre, elle était
devenue tellement dure, qu'il me fut impossible de m'en servir: je dus
l'abandonner. Mais, voulant qu'elle fût encore utile, j'en couvris un
homme mourant.
[Note 55: J'ai su, depuis, que le sergent avait eu le bonheur de
revenir en France. Comme il avait beaucoup d'argent, il trouva un juif
qui le conduisit à Koenigsberg; mais en France, étant devenu fou, il
se brûla la cervelle. (_Note de l'auteur_.)]
Nous avions passé une mauvaise nuit. Beaucoup d'hommes de la Garde
impériale avaient succombé: il pouvait être sept heures du matin.
C'était le 29 novembre. J'allai encore auprès du pont, afin de voir si
je rencontrerais des hommes du régiment. Ces malheureux, qui n'avaient
pas voulu profiter de la nuit pour se sauver, venaient, depuis qu'il
faisait jour, mais trop tard, se jeter en masse sur le pont. Déjà l'on
préparait tout ce qu'il fallait pour le brûler. J'en vis plusieurs qui
se jetèrent dans la Bérézina, espérant la passer à la nage sur les
glaçons, mais aucun ne put aborder. On les voyait dans l'eau jusqu'aux
épaules, et là, saisis par le froid, la figure rouge, ils périssaient
misérablement. J'aperçus, sur le pont, un cantinier portant un enfant
sur sa tête. Sa femme était devant lui, jetant des cris de désespoir.
Je ne pus en voir davantage; c'était au-dessus de mes forces. Au
moment où je me retirais, une voiture dans laquelle était un officier
blessé, tomba en bas du pont avec le cheval qui la conduisait, ainsi
que plusieurs hommes qui accompagnaient[56]. Enfin, je me retirai. On
mit le feu au pont; c'est alors, dit-on, que des scènes impossibles à
peindre se sont passées. Les détails que je viens de raconter ne sont
que l'esquisse de l'horrible tableau.
[Note 56: C'est ainsi que périt M. Legrand, frère du docteur
Legrand, de Valenciennes. Il avait été blessé à Krasnoé. Il était
arrivé jusqu'à la Bérézina. Un instant après la scène que je viens de
tracer, et au moment où les Russes tiraient sur le pont, l'on m'a
assuré qu'il avait encore reçu une blessure avant d'être précipité,
lui et sa voiture. (_Note de l'auteur_.)]
Je venais d'être prévenu que le régiment allait passer; il venait de
quitter la position de la veille. Je fis prendre les armes aux hommes,
réunis au nombre de 23, sans compter notre armurier. Lorsque le
régiment passa, chacun rentra dans sa compagnie.
Nous étions en marche: il pouvait être neuf heures. Nous traversâmes
un terrain boisé et coupé par des marais que nous passâmes sur des
ponts construits en bois de sapin résineux de deux mille pieds de
longueur, que les Russes n'avaient pas eu, heureusement pour nous, le
bonheur de brûler. L'on s'arrêta pour attendre ceux qui étaient encore
derrière. Il faisait un peu de soleil. Je m'assis sur le sac de
Gros-Jean et je m'endormis, mais un officier, M. Favin, s'en étant
aperçu, vint me tirer par les oreilles, par les cheveux; d'autres me
donnaient des coups de pied dans le derrière, sans pouvoir m'éveiller.
Enfin il fallut que plusieurs prennent le parti de me lever, car c'en
était fait: mon sommeil était celui de la mort et, cependant, j'étais
fâché que l'on m'eût réveillé.
Beaucoup d'hommes, que l'on croyait perdus, arrivaient encore des
bords de la Bérézina. Il y en avait qui s'embrassaient, se
félicitaient, comme si l'on venait de passer le Rhin, dont nous étions
encore éloignés de quatre cents lieues! On se croyait tellement sauvés
que, revenus à des sentiments moins indifférents, on plaignait, on
regrettait ceux qui avaient eu le malheur de rester en arrière. Pour
ne plus m'endormir, on me conseilla de marcher un peu en avant. C'est
ce que je fis.
IX
De la Bérézina à Wilna.--Les juifs.
Il n'y avait pas une demi-heure que je marchais en avant du régiment,
lorsque je rencontrai un sergent des fusiliers-chasseurs que je
connaissais. Comme je lui voyais l'air assez content (chose
excessivement rare), je lui demandai s'il avait quelque chose à
manger: «J'ai, me dit-il, trouvé quelques pommes de terre dans le
village où nous sommes». Alors je levai la tête et m'aperçus que nous
étions, effectivement, dans un village. Je ne l'avais pas encore
remarqué, marchant toujours absorbé, et la tête baissée.
Au nom de _pommes de terre_, je l'arrêtai pour lui demander dans
quelle maison du village il les avait trouvées. Je m'empressai d'y
courir, autant que mes jambes me le permettaient, et j'eus le bonheur,
après bien des recherches et du mal, de trouver, sous un four, trois
petites pommes de terre, un peu plus grosses que des noix, que je fis
cuire à moitié dans un feu abandonné et un peu écarté de la route,
dans la crainte d'être vu. Lorsqu'elles furent cuites assez, je les
mangeai avec un morceau de cheval, mais sans goût, car la fièvre que
j'avais depuis plusieurs jours m'avait cassé l'appétit; aussi je
jugeais que, si cela devait durer encore quelques jours, j'étais
perdu.
Le régiment venant à passer, je repris mon rang, et nous marchâmes
jusqu'à Ziembin, où l'Empereur était déjà arrivé avec une partie de la
Garde. Nous le vîmes qui regardait du côté de la route de Borisow, sur
notre gauche, où l'on disait que les Russes venaient. Quelques
cavaliers de la Garde s'étaient portés en avant, mais les Russes ne se
montrèrent pas, ce jour-là. L'Empereur alla coucher à Kamen, avec la
moitié de la Garde, et nous, les fusiliers-grenadiers et chasseurs,
nous couchâmes en arrière de cet endroit.
Le 30, le quartier impérial coucha à Plechnitzié, et nous, nous
bivouaquâmes en arrière. Le lendemain, lorsque nous y arrivâmes, nous
apprîmes que, le 29, le maréchal Oudinot, qui s'était retiré dans cet
endroit après avoir été blessé, le 28, à la Bérézina, avait failli
être pris; que les Russes, au nombre de deux mille, avec deux pièces
de canon, y étaient entrés, mais que le maréchal, quoique blessé,
s'était défendu avec vingt-cinq hommes, tant officiers que soldats,
malheureux et blessés, dans une maison où ils s'étaient retranchés;
que les Russes, étonnés des dispositions de défense que faisait le
maréchal, avec le peu d'hommes qui l'accompagnaient, s'étaient retirés
sur une hauteur qui domine l'endroit, et que, de là, ils firent le
siège de la maison, jusqu'au moment où de la troupe de la
Confédération du Rhin, et une partie de la Garde, arriva avec
l'Empereur. Nous remarquâmes la baraque, en passant: elle était percée
de plusieurs coups de boulets; mais nous ne pûmes comprendre comment
deux mille Cosaques n'avaient pas eu assez de courage pour prendre
d'assaut une baraque en bois, où vingt-cinq hommes s'étaient retirés
pour se défendre, il est vrai, jusqu'à la mort.
Le lendemain 1er décembre, nous partîmes de grand matin. Après
une heure de marche, nous arrivâmes dans un village où les
fusiliers-chasseurs avaient couché; ils nous attendaient, afin de
partir avec nous. En y arrivant, je m'informai si l'on n'y trouvait
rien à acheter: un sergent-major des chasseurs me dit que, chez le
juif où il avait logé, se trouvait du genièvre. Je le priai de m'y
conduire. Étant dans la maison, j'aperçus le juif avec une longue,
barbe, et, m'adressant à lui fort poliment en allemand, je lui
demandai s'il avait du genièvre à me vendre. Il me répondit d'un ton
brusque: «Je n'en ai plus, les Français me l'ont pris!» À cela je
n'avais rien à répondre, mais, comme je connaissais cette race
d'hommes, je n'ajoutai pas foi aux paroles qu'il me disait, car ce
n'était que la crainte de ne pas être payé qui lui faisait dire qu'il
n'en avait plus. Tout à coup, une jeune fille de quatorze à quinze ans
descendit d'un grand poêle en terre, sur lequel elle était assise, et
s'approchant de moi, me dit: «Si tu veux me donner le galon que tu as
là, je te donnerai un verre d'eau-de-vie!» Je consentis à ce qu'elle
voulait; aussitôt, elle détacha le large galon en argent qui soutenait
la carnassière que je portais au côté, d'une valeur de plus de trente
francs, et que j'apportais de Moscou. Lorsqu'il fut en sa possession,
elle le cacha dans son sein; ensuite elle le remplaça par une mauvaise
corde. Si je l'avais laissée faire, elle m'aurait pris la giberne du
docteur que j'avais enlevée au Cosaque; elle s'était aperçue qu'elle
était garnie en argent. Un instant après, elle m'apporta un mauvais
verre de genièvre que j'avalai avec peine, tant j'avais l'estomac
resserré.
La jeune juive me donna encore un petit fromage d'une forme ovale,
gros comme un oeuf de poule, et qui avait l'odeur de l'anis. Je le mis
précieusement dans ma carnassière, et je sortis.
À peine avais-je pris l'air, que le malheureux verre de genièvre, au
lieu de descendre dans l'estomac, me monta à la tête. Il fallait
passer sur un corps d'arbre qui servait de pont, sur un large et
profond fossé rempli de neige. Je le passai en dansant, sans tomber,
et je courus jusqu'au milieu du régiment, en faisant la même chose. Je
fis mieux, j'allai prendre de mes camarades par les bras, en chantant
et en voulant les faire danser. Plusieurs de mes amis, et même des
officiers, se réunirent autour de moi, en me demandant ce que j'avais:
pour toute réponse je dansais, et je chantais. D'autres me regardaient
avec indifférence. Le sergent-major de la compagnie, me conduisant à
quelques pas du régiment, me demanda d'où je venais. Je lui dis que
j'avais bu la goutte: «Et où?--Viens avec moi», lui dis-je. Il me
suivit, nous passâmes sur l'arbre, en nous tenant par la main. À peine
étions-nous de l'autre côté, que je me sentis saisir par un bras:
c'était un de mes amis un Liégeois[57], sergent-major, qui venait
savoir ce que j'avais.
[Note 57: Leboude. (_Note de l'auteur._)]
Lorsque nous fûmes chez le juif, je leur dis que, s'ils avaient des
galons d'or ou d'argent, ils auraient du genièvre: «Si ce n'est que
cela, dit le Liégeois, en voilà!» Il avait un joli bonnet en peau
d'Astrakan, dont le tour était garni d'un large galon en or; il le
donna. Ce fut encore la jeune juive qui fit l'affaire, qui le
décousit. On nous donna du genièvre; ensuite nous sortîmes, mais à
peine étions-nous hors de la maison, que la folie me reprit encore
plus fort, ainsi qu'au Liégeois, de sorte que je recommence à danser,
et le Liégeois aussi. Le sergent-major regardait en nous engageant de
marcher pour rejoindre le régiment. Pour toute réponse, nous le
prenons chacun par un bras et nous nous dirigeons du côté du fossé,
sur l'arbre qui sert de pont, toujours en dansant. Arrivé là, le
Liégeois glisse, tombe, et entraîne le sergent-major ainsi que moi
dans le fossé et dans la neige qui recouvrait plus de deux cents
cadavres, que l'on y avait jetés depuis deux jours[58]. À cette chute
inattendue, le sergent-major jette un cri de terreur et de colère,
sans cependant s'être fait mal, ni nous non plus. Ensuite il se met à
jurer après nous et le Liégeois à chanter; me prenant par les mains,
il voulait me faire danser.
[Note 58: Ces cadavres provenaient des malheureux qui, les
premiers, avaient passé la Bérézina et qui, ayant continuellement
cheminé, s'étaient arrêtés dans le village, où les juifs leur avaient
vendu des mauvaises liqueurs, qu'ils n'étaient plus habitués de
prendre et qui les avaient fait mourir. (_Note de l'auteur._)]
Il fallait sortir, mais nous n'en avions ni la force, ni la
possibilité. Partout il se trouvait des glaçons sous la neige, de
sorte que, lorsque nous avions dépassé l'endroit où il n'y avait plus
de cadavres, il nous était impossible de marcher. En définitive, si
une compagnie de Westphaliens n'eût passé dans le moment, nous y
serions restés. L'on avança une corde, mais, avec nos mains gelées,
nous ne pûmes la tenir. On finit par nous descendre le côté d'une
voiture qui nous servit d'échelle; des Westphaliens nous aidèrent à
remonter. Cette descente avait rendu le Liégeois et moi un peu plus
calmes. Nous rejoignîmes le régiment qui s'était arrêté près d'un
bois; on se remit en marche; une lieue plus loin, nous rencontrâmes le
prince Eugène, vice-roi d'Italie, marchant à la tête d'un petit nombre
d'officiers et de quelques grenadiers de la Garde royale, groupés
autour de leurs drapeaux. Ils étaient exténués de fatigue. Ce
jour-là, nous fîmes une forte journée; aussi nous laissâmes encore
beaucoup d'hommes en arrière, et nous allâmes coucher dans un village
abandonné où nous trouvâmes de la paille pour nous coucher. La viande
de cheval ne nous manquait pas, mais nous n'avions plus de marmite
pour la faire cuire et faire du bouillon qui nous aurait soutenus un
peu. Nous fûmes encore réduits, comme les jours précédents, à manger
un morceau de viande rôtie, mais nous couchâmes dans des maisons où
nous pûmes faire du feu. Pendant la nuit, je fus obligé de sortir
plusieurs fois de la maison où j'étais couché, car la chaleur, à
laquelle je n'étais plus habitué, m'incommodait.
Le lendemain, nous partîmes de grand matin. C'était le 2 décembre; la
fièvre me reprit, j'éprouvais de grandes lassitudes dans les cuisses,
de sorte qu'au bout d'une heure de marche, je me trouvais encore en
arrière du régiment. Quelque temps après, je traversai un petit
village où se trouvaient beaucoup de traîneurs, mais je le passai sans
m'arrêter. Un peu plus loin, j'en rencontrai plusieurs milliers,
arrêtés autour de quelques maisons, occupés à rôtir du cheval. Le
général Maison passa, s'arrêta un instant pour engager tout le monde à
suivre, si l'on ne voulait pas être pris par la cavalerie russe, qui
n'était pas loin; mais la grande partie de ces hommes démoralisés et
affamés n'écoutait plus rien. Ils ne voulaient quitter leurs feux
qu'après avoir mangé, et beaucoup se préparaient à défendre, contre
l'ennemi, le morceau de cheval qu'ils faisaient cuire. Je continuai à
marcher. Plus avant, je rencontrai plusieurs soldats de la compagnie,
que je priai de ne pas me quitter. Ils me le promirent, en disant
qu'ils me suivraient partout, que tout leur était indifférent; ils ne
tinrent que trop leur parole.
Le soir, nous arrêtâmes près d'un bois pour y passer la nuit. Déjà
beaucoup d'hommes de différents corps y étaient arrêtés, surtout de
l'armée d'Italie, et quelques grenadiers du 1er régiment de la Garde,
à qui je demandai des nouvelles de Picart. On me répondit qu'on
l'avait vu la veille, mais que l'on pensait qu'il avait le cerveau
attaqué, qu'il avait l'air d'un fou.
Depuis le moment où, près du pont de la Bérézina, le pauvre Gros-Jean
m'avait laissé son sac, je n'avais pas encore pensé de l'ouvrir, afin
de voir ce qu'il pouvait contenir. Comme j'étais certain qu'il ne
reviendrait plus, au moins de si tôt, j'en fis la visite en présence
des deux hommes de la compagnie qui étaient avec moi et qui,
précisément, étaient de son escouade. Je ne trouvai rien
d'extraordinaire: seulement un mouchoir renfermant un peu de gruau
mélangé avec du seigle. Un des hommes avait le couvercle d'une
marmite; nous le fîmes cuire. Je trouvai encore une mauvaise paire de
souliers, mais pas de chemise, chose dont j'avais tant besoin; le
reste m'était tout à fait inutile.
Heureusement, dans l'endroit où nous étions arrêtés, se trouvait
beaucoup de bois coupé; nous fîmes grand feu. La nuit, le froid fut
supportable, mais, le matin au point du jour (journée du 3), un vent
du nord s'éleva, qui nous amena un froid de vingt degrés. Il fallut se
mettre en marche, car la position n'était pas tenable. Après avoir
mangé un morceau de cheval, nous partîmes, suivant machinalement ceux
qui marchaient devant nous, et qui, pas plus que nous, ne savaient où
ils étaient, ni où ils allaient. Le froid cessa un peu dans la
journée, le soleil fut brillant, aussi nous fîmes beaucoup de chemin,
nous arrêtant dans des maisons isolées ou à des feux de bivac
abandonnés. Autant que je puis me le rappeler, nous couchâmes dans une
maison de poste.
Le soleil, qui s'était montré la veille, n'était que l'avant-coureur
d'une gelée extraordinaire. Je ne dirai rien de cette journée, car, en
vérité, je n'ai jamais su comment je la passai. Je fus absorbé
tellement que, lorsque mes deux soldats m'adressaient la parole, je
leur répondais d'une manière à leur faire penser que j'étais fou. Le
froid fut intolérable. Beaucoup prirent les premiers chemins qu'ils
rencontrèrent, dans l'espoir de trouver des habitations; enfin nous
finîmes, comme beaucoup, par nous perdre, en suivant des Polonais qui
prenaient un chemin pour aller sur Varsovie, par Olita. Un Polonais
qui parlait français m'assura que nous étions à plus d'une lieue de la
route de Wilna. Nous voulûmes revenir sur nos pas; nous nous perdîmes
de nouveau, nous rencontrâmes trois officiers suivis par plus de cent
malheureux de différents corps et de différentes nations, mourant de
froid et de misère. Lorsqu'ils surent par nous qu'ils étaient égarés,
plusieurs pleurèrent comme des enfants.
Comme nous nous trouvions près d'un bois de sapins, nous nous
décidâmes à y établir notre bivac, avec ceux que nous venions de
rencontrer. Ils avaient, avec eux, un cheval. On le tua, et une
distribution en fut faite; deux feux furent allumés, et chacun fit sa
cuisine au bout de son sabre ou d'un bâton. Le repas achevé, nous nous
formâmes en cercle autour de plusieurs feux, et il fut convenu qu'un
quart veillerait, car l'on craignait à chaque instant d'être pris par
les Russes qui suivaient l'armée, presque toujours sur les côtés de la
route. Une heure après, la neige nous arriva, avec un grand vent qui
nous força de nous mettre sous les abris que nous avions eu la
précaution de faire. Un peu plus tard, le vent devint tellement
furieux, que la neige y entrait et nous empêchait de prendre un peu de
repos, malgré que le sommeil nous accablait. Cependant je m'endormis
sur mon sac, sur lequel j'étais assis; pour me préserver de la neige,
j'avais mis sur ma tête mon collet doublé en peau d'hermine. Combien
de fois, dans cette triste nuit, je regrettai ma peau d'ours!
Mon sommeil ne fut pas de longue durée, car un coup de vent emporta
l'abri sous lequel j'étais avec mes deux soldats. Nous fûmes alors
obligés de nous tenir toujours en mouvement, pour ne pas geler. Enfin
le jour parut, nous nous mîmes en marche, en laissant dans le bivac
sept hommes, dont trois étaient déjà morts, et quatre sans
connaissance, qu'il fallut abandonner.
Il pouvait être huit heures, lorsque nous eûmes rejoint la
grand'route, et, après bien des peines, nous arrivâmes, sur les trois
heures après midi, à Molodetschno, au milieu d'une cohue d'hommes de
tous les corps, surtout de l'armée d'Italie. En arrivant dans le
village, où l'Empereur avait couché la veille, nous cherchâmes à nous
introduire pour passer la nuit dans une grange ou dans une écurie,
mais nous étions arrivés trop tard. Nous fûmes obligés de nous établir
au milieu d'une maison brûlée, sans toit, et où les trois quarts des
places étaient déjà prises, mais nous nous regardâmes encore comme
très heureux de pouvoir nous mettre un peu à l'abri d'un froid
excessif qui alla toujours en augmentant, jusqu'à notre arrivée à
Wilna.
J'appris plus tard, à mon arrivée en Pologne, que ce fut de ce
village, Molodetschno, que l'Empereur traça son vingt-neuvième
bulletin, qui annonçait la destruction de notre armée, et qui fit tant
de sensation en France.
Le 5, il faisait grand jour lorsque nous partîmes. Nous suivîmes
machinalement plus de dix mille hommes qui marchaient confusément et
sans savoir où ils allaient. Nous traversâmes beaucoup d'endroits
marécageux, où nous eussions probablement tous péri, sans les fortes
gelées qui consolidaient le mauvais terrain sur lequel nous marchions.
Celui qui était obligé de s'arrêter n'était pas en peine de retrouver
son chemin, car la quantité d'hommes qui tombaient pour ne plus se
relever pouvait servir de guide. Nous arrivâmes, lorsqu'il faisait
encore jour, à Brénitza, où l'Empereur avait couché; il en était parti
dans la matinée. Nous fûmes plus heureux que le jour précédent: je
trouvai un peu de farine à acheter; nous fîmes de la bouillie, mais
nous n'eûmes pas le bonheur de trouver une maison sans toit; nous
fûmes forcés de coucher dans la rue. Après avoir encore passé cette
mauvaise nuit sans dormir, tant il faisait froid, nous partîmes pour
nous rendre à Smorgony. En suivant la route, nous la vîmes couverte
d'officiers supérieurs des différents corps, ainsi que des nobles
débris de l'Escadron et du Bataillon sacrés, couverts de mauvaises
fourrures, de manteaux brûlés, même d'autres qui n'en avaient pas la
moitié, l'ayant partagé avec un ami, peut-être avec un frère. Une
grande partie marchait appuyée sur un bâton de sapin; ils avaient la
barbe et les cheveux couverts de glaçons; on en voyait qui, ne pouvant
plus marcher, regardaient, parmi les malheureux qui couvraient la
route, s'il ne s'en trouvait pas des régiments qu'ils commandaient
quinze jours avant, afin d'en obtenir un secours, en leur donnant le
bras ou autrement: celui qui n'avait pas la force de marcher était un
homme perdu.
Il en était des routes comme des bivacs, ressemblant à un champ de
bataille, tant il y avait de cadavres; mais comme, presque toujours,
il tombait beaucoup de neige, le tableau était moins sinistre à voir;
d'ailleurs on était devenu sans pitié; on était devenu insensible pour
soi-même, à plus forte raison pour les autres; l'homme qui tombait et
implorait une main secourable n'était pas écouté. C'est de cette
manière que nous arrivâmes à Smorgony; c'était le 6.
En entrant dans cette ville, nous apprîmes que l'Empereur en était
parti la veille, à dix heures du soir, pour la France, laissant le
commandement de l'armée au roi Murat. Beaucoup d'étrangers profitèrent
de cette occasion pour jeter de la défaveur sur l'Empereur à propos
d'une démarche qui n'était que naturelle, car, après la conspiration
de Malet, sa présence devenait nécessaire en France, non seulement
pour la partie administrative, mais pour y organiser une nouvelle
armée. On voyait, au milieu des groupes d'hommes à demi morts qui
arrivaient, d'autres individus qui paraissaient tout à fait étrangers
et à part des malheureux, car ils étaient bien vêtus et vigoureux; ils
criaient contre la démarche de l'Empereur. Depuis, j'ai toujours pensé
que ces hommes étaient des agents de l'Angleterre qui arrivaient
au-devant de l'armée pour y prêcher la défection.