Aussitôt, devant la compagnie, le tambour, qui se nommait Patrice,

tira de son sac tous les objets, en disant à Picart: «Je le les

remets, mon vieux, tels que je les ai reçus de sa main; c'est lui qui

les tira de son sac, que nous remîmes ensuite sous sa tête; il est

mort un instant après.--C'est bien, dit Picart, si j'ai le bonheur de

retourner en Picardie, je m'acquitterai des dernières volontés de mon

camarade.» On recommença à marcher. Je dis adieu à mon vieux camarade,

en lui promettant de le revoir, le soir au bivac.

J'attendis, sur le côté du chemin, que notre régiment passât, car l'on

m'avait dit qu'il faisait l'arrière-garde.

Après les grenadiers, suivaient plus de trente mille hommes, ayant

presque tous les pieds et les mains gelés, en partie sans armes, car

ils n'auraient pu en faire usage. Beaucoup marchaient appuyés sur des

bâtons. Généraux, colonels, officiers, soldats, cavaliers, fantassins

de toutes les nations qui formaient notre armée, marchaient confondus,

couverts de manteaux et de pelisses brûlées et trouées, enveloppés

dans des morceaux de drap, des peaux de mouton, enfin tout ce que l'on

pouvait se procurer pour se préserver du froid. Ils marchaient sans se

plaindre, s'apprêtant encore, comme ils le pouvaient, pour la lutte,

si l'ennemi s'opposait à notre passage. L'Empereur, au milieu de nous,

nous inspirait de la confiance et trouva encore des ressources pour

nous tirer de ce mauvais pas. C'était toujours le grand génie et, tout

malheureux que l'on était, partout, avec lui, on était sûr de vaincre.

Cette masse d'hommes laissait, en marchant, toujours après elle, des

morts et des mourants. Il me fallut attendre plus d'une heure, avant

que cette colonne fût passée. Après, il y eut encore une longue

traînée des plus misérables qui suivaient machinalement à de grands

intervalles. Ceux là étaient arrivés au dernier degré de la misère et

ne devaient pas même passer la Bérézina dont nous étions si près.

J'aperçus, un instant après, le reste de la Jeune Garde, tirailleurs,

flanqueurs et quelques voltigeurs qui avaient échappé à Krasnoé,

lorsque le régiment, commandé par le colonel Luron, fut, devant nous,

écrasé par la mitraille et sabré par les cuirassiers russes. Ces

régiments, confondus, marchaient toujours en ordre. Derrière eux

suivaient l'artillerie et quelques fourgons. Le reste du grand parc,

commandé par le général Nègre, était déjà en avant. Un instant après

parut la droite des fusiliers-chasseurs, avec lesquels notre régiment

formait une brigade. Le nombre en était encore beaucoup diminué. Notre

régiment était encore séparé par de l'artillerie que les chevaux ne

savaient plus traîner. Un instant après, j'aperçus la droite marchant

sur deux rangs, à droite et à gauche de la route, afin de rejoindre la

gauche des fusiliers-chasseurs. L'adjudant-major Roustan, le premier

qui m'aperçut, me dit: «Eh bien! pauvre Bourgogne, c'est donc vous!

L'on vous croit mort en arrière, et vous voilà vivant en avant!

Allons, tant mieux! N'avez-vous pas rencontré, en arrière, des hommes

du régiment?» Je lui répondis que, depuis trois jours, je voyageais

dans les bois avec un second, pour éviter d'être pris par les Russes.

M. Serraris dit au colonel qu'il savait que, depuis le 22, j'étais

resté en arrière, étant malade, et que s'il était surpris d'une chose,

c'était de me revoir. Enfin arriva la compagnie, et j'avais repris mon

rang à la droite, que mes amis ne m'avaient pas encore aperçu[49].

Aussitôt qu'ils surent que j'étais là, ils vinrent auprès de moi me

faire des questions auxquelles je n'avais pas la force de répondre,

tant j'étais ému en me retrouvant au milieu d'eux, comme si j'eusse

été dans ma famille. Ils me disaient qu'ils ne concevaient pas comment

j'avais été séparé d'eux, et que cela ne serait pas arrivé, s'ils se

fussent aperçus que j'étais malade à ne pouvoir suivre. En jetant un

coup d'oeil sur la compagnie, je vis qu'elle était encore beaucoup

diminuée. Le capitaine manquait; tous les doigts de pieds lui étaient

tombés. Pour le moment, l'on ne savait pas où il était, quoique

marchant avec un mauvais cheval qu'on lui avait procuré.

[Note 49: Ils marchaient tous la tête baissée, les yeux fixés vers

la terre, n'y voyaient presque plus, tant la gelée et la fumée du

bivac leur avaient abîmé la vue. (_Note de l'auteur_.)]

Deux de mes amis[50], voyant que je marchais avec peine, me prirent

sous les bras.

[Note 50: C'était avec Grangier et Leboude que nous marchions de

la sorte. (_Note de l'auteur_.)]

Nous rejoignîmes les fusiliers-chasseurs. Je ne me rappelle pas, à

aucune époque de ma vie, avoir jamais eu autant envie de dormir, et

cependant il fallait suivre. Mes amis me prirent encore sous les bras

en me recommandant de dormir, chose que nous fûmes obligés de faire

chacun notre tour, car le sommeil s'empara aussi d'eux. Il nous est

arrivé plusieurs fois de nous trouver arrêtés et endormis tous les

trois. Heureusement que le froid, ce jour-là, avait beaucoup diminué,

car le sommeil nous aurait infailliblement conduits à la mort.

Nous arrivâmes, au milieu de la nuit, dans les environs de Borisow.

L'Empereur se logea dans un château situé à droite de la route, et

toute la Garde bivaqua autour. Le général Roguet, qui nous commandait,

s'empara de la serre du château pour y passer la nuit. Mes amis et moi

nous nous établîmes derrière. Pendant la nuit, le froid augmenta

considérablement. Le lendemain 26, dans la journée, nous allâmes

prendre position sur les bords de la Bérézina. L'Empereur était,

depuis le matin, à Studianka, petit village situé sur une hauteur et

en face.

En arrivant, nous vîmes les braves pontonniers travaillant à la

construction des ponts, pour notre passage. Ils avaient passé toute la

nuit, travaillant dans l'eau jusqu'aux épaules, au milieu des glaçons,

et encouragés par leur général[51]. Ils sacrifiaient leur vie pour

sauver l'armée. Un de mes amis m'a assuré avoir vu l'Empereur leur

présentant du vin.

[Note 51: Le général Éblé.]

À deux heures de l'après-midi, le premier pont fut fait. La

construction fut pénible et difficile, car les chevalets s'enfonçaient

toujours dans la vase. Aussitôt, le corps du maréchal Oudinot le

traversa pour attaquer les Russes qui auraient voulu s'opposer à notre

passage. Déjà, avant que le pont fût fini, de la cavalerie du deuxième

corps avait passé le fleuve à la nage; chaque cavalier portait en

croupe un fantassin. Le second pont, pour l'artillerie et la

cavalerie, fut terminé à quatre heures[52].

[Note 52: Ce second pont croula quelque temps après qu'il fut

terminé, et au moment où l'artillerie commençait à passer. Il y périt

du monde. (_Note de l'auteur_.)].

Un instant après notre arrivée sur le bord de la Bérézina, je m'étais

couché, enveloppé dans ma peau d'ours et, aussitôt, je tremblai de la

fièvre. Je fus longtemps dans le délire; je croyais être chez mon

père, mangeant des pommes de terre et une tartine à la flamande, et

buvant de la bière. Je ne sais combien de temps je fus dans cette

situation, mais je me rappelle que mes amis m'apportèrent, dans une

gamelle, du bouillon de cheval très chaud que je pris avec plaisir et

qui, malgré le froid, me fit transpirer, car, indépendamment de la

peau d'ours qui m'enveloppait, mes amis, pendant que je tremblais,

m'avaient couvert avec une grande toile cirée qu'ils avaient arrachée

d'un dessus de caisson de l'état-major, sans chevaux. Je passai le

reste de la journée et de la nuit sans bouger.

Le lendemain 27, j'étais un peu mieux, mais extraordinairement faible.

Ce jour-là, l'Empereur passa la Bérézina avec une partie de la Garde

et environ mille hommes appartenant au corps du maréchal Ney. C'était

une partie du reste de son corps d'armée. Notre régiment resta sur le

bord. Je m'entendis appeler par mon nom: je levai la tête et je

reconnus M. Péniaux, directeur des postes et des relais de l'Empereur,

qui, en voyant le régiment où il savait que j'étais, s'était informé

de moi. On lui avait dit que j'étais malade. Il venait, non pour me

donner des secours, puisqu'il n'avait rien pour lui-même, mais pour

m'encourager. Je le remerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, en

ajoutant que je pensais que je ne passerais pas la Bérézina, que je ne

reverrais plus la France, mais que lui, si, plus heureux que moi, il

avait le bonheur de retourner au pays, je le priais de dire à mes

parents dans quelle triste situation il m'avait vu. Il m'offrit de

l'argent, je le remerciai, car j'avais la valeur de huit cents francs

que j'aurais volontiers donnés pour la tartine, les pommes de terre

que j'avais cru manger chez moi.

Avant de me quitter, il me montra de la main la maison où l'Empereur

avait logé, en me disant qu'il avait joué de malheur, car cette maison

était un magasin de farine, mais que les Russes avaient tout emporté,

de sorte qu'il n'avait rien à m'offrir. Il me donna une poignée de

main, et me quitta pour passer le pont.

Lorsqu'il fut parti, je me rappelai qu'il m'avait parlé d'un magasin

de farine dans la maison où avait logé l'Empereur. Aussitôt je me

lève, et, quoique bien faible, je me traîne de ce côté. Il n'y avait

pas longtemps que l'Empereur en était sorti, et déjà l'on y avait

enlevé toutes les portes. En y entrant, j'aperçus plusieurs chambres

que je parcourus: dans toutes il était facile de voir qu'il y avait eu

de la farine. J'entrai dans une où je remarquai que les planches

étaient mal jointes; il y avait plus d'un pouce d'intervalle. Je

m'assis et, avec la lame de mon sabre, je fis sortir autant de terre

que de farine, que je mettais précieusement dans un mouchoir. Après un

travail de plus d'une heure, j'en ramassai peut-être la valeur de deux

livres, où se trouvait un huitième de terre, de paille et de petits

morceaux de bois. N'importe! Dans ce moment je n'y fis pas attention.

Je sortis heureux et content. Comme je prenais la direction de notre

bivac, j'aperçus un feu où plusieurs soldats de la Garde se

chauffaient. Parmi eux était un musicien de notre régiment qui avait

sur son sac une gamelle de fer-blanc. Je lui fis signe de venir me

parler, mais, comme il ne se souciait pas beaucoup de quitter sa

place, ne sachant pas pourquoi je l'appelais, je lui montrai mon

paquet en lui faisant comprendre qu'il y avait quelque chose dedans.

Il se leva, quoique avec peine, et, lorsqu'il fut près de moi, je lui

dis, de manière que les autres ne puissent l'entendre, que, s'il

voulait me prêter sa gamelle, nous ferions des galettes que nous

partagerions. Il consentit de suite à ma proposition. Comme il y avait

beaucoup de feux abandonnés, nous en cherchâmes un à l'écart. Je fis

ma pâte et quatre galettes; j'en donnai la moitié à mon musicien que

je ramenai avec moi au régiment, toujours sur le bord de la Bérézina.

En arrivant, je partageai avec ceux qui m'avaient conduit sous les

bras et, comme elles étaient encore chaudes, ils les trouvèrent

bonnes. Après avoir bu un peu d'eau bourbeuse de la Bérézina, nous

nous chauffâmes en attendant l'ordre de passer les ponts.

Auprès de notre feu était un soldat de la compagnie qui se mettait en

grande tenue: je lui en demandai la raison. Sans me répondre, il se

mit à rire en me regardant. Cet homme était malade; son rire était le

rire de la mort, car il succomba pendant la nuit.

Un peu plus loin, c'était un vieux soldat ayant deux chevrons ou, si

l'on veut, quinze ans de service. Sa femme était cantinière; ils

avaient tout perdu: voitures, chevaux, bagages, ainsi que deux enfants

morts dans la neige. Il ne restait plus, à cette pauvre femme, que le

désespoir et son mari mourant. Cette malheureuse, jeune encore, était

assise sur la neige, tenant sur ses genoux la tête de son mari mourant

et sans connaissance. Elle ne pleurait pas, car, chez elle, la douleur

était trop grande. Derrière elle et appuyée sur son épaule, était une

jeune fille de treize à quatorze ans, belle comme un ange, seule

enfant qui leur restait. Cette pauvre enfant pleurait en sanglotant.

Ses larmes tombaient et allaient se geler sur la figure froide de son

père. Elle avait, pour tout vêtement, une capote de soldat sur une

mauvaise robe, et une peau de mouton sur les épaules, pour la

préserver du froid[53]. Plus personne du régiment auquel ils

appartenaient n'était là pour les consoler. Le régiment n'existait

plus. Nous fîmes tout ce qui était possible en pareille circonstance;

je n'ai pu savoir si cette malheureuse famille avait été secourue. De

quelque côté que l'on se tournât, c'était tableaux semblables.

[Note 53: Cette jeune personne était coiffée, ainsi que sa mère,

d'un bonnet de peau de mouton d'Astrakan. (_Note d» l'auteur._)]

Les voitures et les caissons abandonnés nous fournissaient du bon bois

sec pour nous chauffer; aussi, nous en profitâmes.

Mes amis me demandèrent comment j'avais passé mes trois jours

d'absence. Ils me contèrent à leur tour que, le 23, lorsqu'ils étaient

en marche sur la route qui traverse la forêt, ils aperçurent le 9e

corps rangé en bataille sur la route et qui criait: «Vive l'Empereur!»

qu'ils n'avaient pas vu depuis cinq mois. Ce corps d'armée, qui

n'avait presque pas souffert et qui n'avait jamais manqué de vivres,

fut saisi en nous voyant si malheureux, de même que nous, nous le

fûmes en les voyant si bien. Ils ne pouvaient pas croire que c'était

là l'armée de Moscou, cette armée qu'ils avaient vue si belle, si

nombreuse, aujourd'hui misérable et réduite à si peu de monde.

Le 2e corps d'armée, commandé par le maréchal Oudinot, ainsi que le

9e, commandé par le maréchal Victor, duc de Bellune, et les Polonais

par le général Dombrowski, n'avaient pas été à Moscou; ils étaient

restés en Lithuanie, dans des cantonnements, mais, depuis quelques

jours, ils se battaient contre les Russes, les avaient repoussés et

leur avaient pris une quantité considérable de bagages qui nous

embarrassaient; mais, en se retirant, les Russes avaient brûlé le

pont, le seul qui existait sur la Bérézina, ce qui arrêtait notre

marche et nous tenait bloqués au milieu d'un marais, entre deux

forêts, tous réunis en masse, Français, Italiens, Espagnols,

Portugais, Croates, Allemands, Polonais, Romains, Napolitains, et même

des Prussiens.

Les cantiniers, avec leurs femmes et leurs enfants au désespoir,

pleuraient. On a remarqué que les hommes avaient plus souffert que les

femmes, moralement et physiquement. J'ai vu les femmes supporter avec

un courage admirable toutes les peines et les privations auxquelles

elles étaient assujetties. Il y en a même qui faisaient honte à

certains hommes, qui ne savaient pas supporter l'adversité avec

courage et résignation. Bien peu de ces femmes succombèrent, moins

celles qui tombèrent dans la Bérézina en passant le pont, ou qui

furent étouffées.

À l'entrée de la nuit, nous fûmes assez tranquilles. Chacun s'était

retiré dans ses bivacs et, chose étonnante, plus personne ne se

présentait pour passer le pont; pendant toute la nuit du 27 au 28, il

fut libre. Comme nous avions du bon feu, je m'endormis, mais, au

milieu de la nuit, la fièvre me reprit, et j'étais encore dans le

délire, lorsqu'un coup de canon me réveilla. Il faisait jour. Il

pouvait être 7 heures. Je me levai, je pris mes armes, et, sans rien

dire ni prévenir personne, je me présentai à la tête du pont et je

traversai absolument seul. Je n'y rencontrai personne que des

pontonniers qui bivaquaient sur les deux rives pour y remédier

lorsqu'il y arrivait quelque accident.

Lorsque je fus de l'autre côté, j'aperçus, sur ma droite, une grande

baraque en planches. C'était là où l'Empereur avait couché et où il

était encore. Comme j'avais froid à cause de ma fièvre, je me

présentai à un feu où étaient plusieurs officiers occupés à regarder

sur une carte, mais je fus si mal reçu, que je dus me retirer. Pendant

ce temps; un soldat du régiment, qui m'avait aperçu, vint me dire que

le régiment venait de traverser le pont et qu'il était allé se mettre

en bataille en seconde ligne, derrière le corps du maréchal Oudinot,

qui se battait sur notre gauche. Comme le canon grondait et que les

boulets arrivaient jusqu'à l'endroit où j'étais, je me disposai à

rejoindre le régiment, me disant qu'il valait mieux mourir d'un coup

de boulet que de froid ou de faim: j'avançai dans le bois. Chemin

faisant, je rencontrai un caporal de la compagnie qui se traînait avec

peine. Nous arrivâmes au régiment en nous tenant par le bras, pour

nous soutenir mutuellement. À quelques pas de la compagnie, il y avait

un feu: comme il tremblait beaucoup de la fièvre, je le conduisis

auprès. À peine y étions-nous qu'un boulet de quatre atteint mon

pauvre camarade à la poitrine et l'étend raide mort au milieu de nous.

Le boulet n'avait pas traversé, il était resté dans son corps. Lorsque

je le vis mort, je ne pus m'empêcher de dire assez haut: «Pauvre

Marcelin! Tu es bien heureux!» Au même instant, le bruit courut que le

maréchal Oudinot venait d'être blessé.

En voyant tomber cet homme du régiment, le colonel était accouru près

du feu et, voyant que j'étais fort malade, il m'ordonna de retourner

près de la tête du pont, d'y attendre tous les hommes qui se

trouvaient en arrière et de les réunir pour rejoindre le régiment.

Lorsque j'y arrivai, le plus grand désordre y régnait déjà. Les hommes

qui n'avaient pas voulu profiter de la nuit ou d'une partie de la

matinée venaient, depuis qu'ils entendaient le canon, se jeter en

foule sur les bords de la Bérézina, afin de traverser les ponts.

J'y étais arrivé, lorsqu'un caporal de la compagnie, nommé Gros-Jean,

qui était de Paris et dont je connaissais la famille, vint à moi, tout

en pleurant, me demander si je n'avais pas vu son frère. Je lui

répondis que non. Alors il me conta que, depuis la bataille de

Krasnoé, il ne l'avait pas quitté, à cause qu'il était malade de la

fièvre, mais que, ce matin, au moment de passer le pont, par une

fatalité dont il ne pouvait se rendre compte, il en avait été séparé;

que, le croyant en avant, il avait été de tous côtés pour le

retrouver, le demandant à ses camarades; que, ne le trouvant pas à la

position où était le régiment, il allait repasser le pont, et qu'il

fallait qu'il le retrouve ou qu'il périsse.

Voulant le détourner d'une résolution aussi funeste, je l'engage à

rester près de moi à la tête du pont où, probablement, nous verrions

son frère lorsqu'il se présenterait. Mais ce brave garçon se

débarrasse de ses armes et de son sac en me disant que, puisque

j'avais perdu le mien, il me faisait cadeau du sien, s'il ne revenait

pas; que, pour des armes, il n'en manquait pas de l'autre côté. Alors

il va pour s'élancer à la tête du pont: je l'arrête; je lui montre les

morts et les mourants dont le pont est déjà encombré et qui empêchent

les autres de traverser en les attrapant par les jambes, roulant

ensemble dans la Bérézina, pour reparaître ensuite au milieu des

glaçons, et disparaître aussitôt pour faire place à d'autres.

Gros-Jean ne m'entendait pas. Les yeux fixés sur cette scène

d'horreur, il croit apercevoir son frère sur le pont, qui se débat au

milieu de la foule pour se frayer un chemin. Alors, n'écoutant que son

désespoir, il monte sur les cadavres d'hommes et de chevaux qui

obstruaient la sortie du pont[54], et s'élance. Les premiers le

repoussent, en trouvant un nouvel obstacle à leur passage. Il ne se

rebute pas; Gros-Jean était fort et robuste; il est repoussé jusqu'à

trois fois. À la fin, il atteint le malheureux qu'il croyait son

frère, mais ce n'est pas lui; je voyais tous ses mouvements, je le

suivais des yeux. Alors, voyant sa méprise, il n'en est que plus

ardent à vouloir atteindre l'autre bord, mais il est renversé sur le

dos, sur le bord du pont, et prêt à être précipité en bas. On lui

marche sur le ventre, sur la tête; rien ne peut l'abattre. Il retrouve

de nouvelles forces et se relève en saisissant par une jambe un

cuirassier qui, à son tour, pour se retenir, saisit un autre soldat

par un bras; mais le cuirassier, qui avait un manteau sur les épaules,

s'embarrasse dedans, chancelle, tombe et roule dans la Bérézina,

entraînant avec lui Gros-Jean et celui qui le tenait par le bras. Ils

vont grossir le nombre des cadavres qu'il y avait au-dessous, et des

deux côtés du pont.

[Note 54: À la sortie du pont était un marais, endroit fangeux où

beaucoup de chevaux s'enfonçaient, s'abattaient et ne pouvaient plus

se relever. Beaucoup d'hommes aussi arrivaient, traînés par la masse

jusqu'à la sortie du pont, mais, étouffés au moment où ils n'étaient

plus soutenus, ils tombaient, et ceux qui les suivaient marchaient

dessus. (_Note de l'auteur._)]

Le cuirassier et l'autre avaient disparu sous les glaçons, mais

Gros-Jean, plus heureux, avait saisi un chevalet où il se tenait

cramponné et contre lequel se trouvait, en travers, un cheval sur

lequel il se mit à genoux. Il implorait le secours de ceux qui ne

l'écoutaient pas. Mais des sapeurs du génie et des pontonniers qui

avaient fait les ponts, lui jetèrent une corde qu'il eut assez

d'adresse pour saisir et de force pour tenir, et se l'attacha autour

du corps. Ensuite, de chevalet en chevalet, sur les cadavres qui

étaient dans l'eau et sur les glaçons, les pontonniers le retirèrent à

l'autre bord. Mais je ne le revis plus; j'ai su, le lendemain, qu'il

avait retrouvé son frère à une demi-lieue de là, mais expirant, et que

lui-même était dans un état désespéré. Ainsi périrent ces deux bons

frères et un troisième qui était dans le 2e lanciers. À mon retour à

Paris, j'ai revu leur famille qui est venue me demander des nouvelles

de ses enfants. Je n'ai pu que lui laisser une lueur d'espérance, en

lui disant qu'ils étaient prisonniers, mais j'étais certain qu'ils

n'existaient plus.

Pendant ce désastre, des grenadiers de la Garde parcouraient les

bivacs. Ils étaient accompagnés d'un officier; ils demandaient du bois

sec pour chauffer l'Empereur. Chacun s'empressait de donner ce qu'il

avait de meilleur; même des hommes mourants levaient encore la tête

pour dire: «Prenez pour l'Empereur!»

Il pouvait être dix heures; le second pont, désigné pour la cavalerie

et l'artillerie, venait de s'abîmer sous le poids de l'artillerie, au

moment où il y avait beaucoup d'hommes dessus, dont une grande partie

périt. Alors le désordre redoubla car, tous se jetant sur le premier

pont, il n'y avait plus possibilité de se frayer un passage. Hommes,

chevaux, voitures, cantiniers avec leurs femmes et leurs enfants, tout

était confondu et écrasé, et, malgré les cris du maréchal Lefebvre

placé à l'entrée du pont pour maintenir l'ordre autant que possible,

il lui fut impossible de rester. Il fut emporté par le torrent et

obligé, avec tous ceux qui l'accompagnaient, pour éviter d'être écrasé

ou étouffé, de traverser le pont.

J'avais déjà réuni cinq hommes du régiment, dont trois avaient perdu

leurs armes dans la bagarre. Je leur avais fait faire du feu. J'avais

toujours les yeux fixés sur le pont; j'en vis sortir un homme

enveloppé d'un manteau blanc: poussé par ceux qui le suivaient, il

alla tomber sur un cheval abattu, sur la gauche du pont. Il se releva

avec beaucoup de peine, fit encore quelques pas, tomba de nouveau, se

releva de même, pour venir ensuite retomber près de notre feu. Il

resta un instant dans cette position; pensant qu'il était mort, nous

allions le mettre à l'écart et prendre son manteau, mais il leva la

tête en me regardant. Alors il se mit sur les genoux, il me reconnut.

C'était l'armurier du régiment; il se mit à se lamenter en me disant:

«Ah! mon sergent! quel malheur! J'ai tout perdu, chevaux, voitures,

lingots, fourrures! Il me restait encore un mulet que j'avais amené

d'Espagne. Je viens d'être obligé de l'abandonner. Il était encore

chargé de mes lingots et de mes fourrures! J'ai passé le pont sans

toucher les planches, car j'ai été porté, mais j'ai manqué de mourir!»

Je lui dis qu'il était encore très heureux et qu'il devait remercier

la Providence s'il arrivait en France, pauvre, mais avec la vie.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 19 / 32 段