parlait seul, s'arrêtant quelquefois, faisant le maniement d'armes.
Tout à coup, je ne l'entends plus marcher. Je me retourne, je le vois
immobile et au port d'armes, marchant au pas ordinaire, comme à la
parade. Ensuite il se met à crier d'une voix de tonnerre: «Vive
l'Empereur!» Aussitôt je m'approche de lui, je le prends vivement par
le bras, en lui disant: «Eh bien, Picart, qu'avez-vous donc?» Je
craignais qu'il ne fût devenu fou: «Quoi? me répondit-il comme un
homme qui se réveille, ne passons-nous pas la revue de l'Empereur?» Je
fus saisi en l'entendant parler de la sorte. Je lui répondis que ce
n'était pas aujourd'hui, mais demain, et, le prenant par le bras, je
lui fis allonger le pas, afin de rattraper le juif. Je vis de grosses
larmes couler le long de ses joues: «Eh quoi! lui dis-je, un vieux
soldat qui pleure!--Laissez-moi pleurer, me dit-il, cela me fait du
bien! Je suis triste, et si, demain, je ne suis pas au régiment, c'est
fini!--Soyez tranquille, nous y serons aujourd'hui, j'espère, ou
demain matin au plus tard. Comment, mon vieux, voilà que vous vous
affectez comme une femme!--C'est vrai, me répondit-il, je ne sais pas
comment cela est venu. Je dormais ou je rêvais, mais cela va mieux.--À
la bonne heure, mon vieux! Ce n'est rien. La même chose m'est arrivée
plusieurs fois, et le soir même que je vous ai rencontré. Mais j'ai le
coeur plein d'espérance depuis que je suis avec vous!»
Tout en causant, je voyais mon guide qui s'arrêtait souvent comme pour
écouter.
Tout à coup, je vois Picart se jeter de tout son long dans la neige,
et nous commander d'une voix brusque: «Silence!» «Pour le coup, dis-je
en moi-même, c'est fini! Mon vieux camarade est fou! Que vais-je
devenir?» Je le regardais, saisi d'étonnement; il se lève et se met à
crier, mais d'une voix moins forte que la première fois: «Vive
l'Empereur! Le canon! Écoutez! Nous sommes sauvés!--Comment? lui
dis-je.--Oui, continua-t-il, écoutez!» Effectivement, le bruit du
canon se faisait entendre: «Ah! je respire, dit-il, l'Empereur n'est
pas prisonnier, comme le coquin d'émigré le disait hier. N'est-il pas
vrai, mon pays? Cela m'avait tellement brouillé la cervelle, que j'en
serais mort de rage et de chagrin. Mais, à présent, marchons dans
cette direction: c'est un guide certain.» L'enfant d'Israël nous
assurait que c'était dans la direction de la Bérézina que l'on
entendait le canon. Enfin mon vieux compagnon était tellement content
qu'il se mit à chanter:
Air du _Curé de Pomponne_.
Les Autrichiens disaient tout bas:
Les Français vont vite en besogne,
Prenons, tandis qu'ils n'y sont pas,
L'Alsace et la Bourgogne.
Ah! tu t'en souviendras, la-ri-ra,
Du départ de Boulogne (_bis_).[46]
[Note 46: Cette chanson avait été faite en partant du camp de
Boulogne en 1805, pour aller en Autriche, pour la bataille
d'Austerlitz. (_Note de l'auteur_.)]
Une demi-heure après, notre marche devint tellement embarrassante,
qu'il était impossible de voyager plus longtemps. Notre guide croyait
s'être trompé. C'est pourquoi, rencontrant un espace assez élevé pour
y marcher plus à l'aise, nous n'hésitâmes pas un instant à nous y
jeter, espérant y rencontrer un chemin où nous puissions marcher avec
plus de facilité. Nous entendions toujours le bruit du canon, mais
plus distinctement, depuis que nous avions pris cette nouvelle
direction; il pouvait être alors midi. Tout à coup, le canon cessa de
se faire entendre, le vent recommença et la neige le suivit de près,
mais en si grande quantité que nous ne pouvions plus nous voir, de
sorte que le pauvre enfant d'Israël finit par renoncer à conduire le
cheval. Nous lui conseillâmes de monter dessus. C'est ce qu'il fit. Je
commençais à être extrêmement fatigué et inquiet. Je ne disais rien,
mais Picart jurait comme un enragé après le canon qu'il n'entendait
plus, et après le vent, disait-il, qui en était la cause. Nous
arrivâmes de la sorte dans un endroit où nous ne pouvions plus
avancer, tant les arbres étaient serrés les uns contre les autres. À
chaque instant, nous étions arrêtés par d'autres obstacles, nous
allions mesurer la terre de tout notre long et nous enterrer dans la
neige. Enfin, après une marche pénible, nous eûmes le chagrin de nous
retrouver au point où nous étions partis, une heure avant.
Voyant cela, nous arrêtâmes un instant; nous bûmes un coup de mauvais
genièvre que le juif nous avait donné, ensuite nous délibérâmes. Il
fut décidé que nous irions joindre la grand'route. Je demandai à notre
guide si, dans le cas où nous ne pourrions pas gagner la route, il
pourrait nous reconduire où nous avions couché. Il m'assura que oui,
mais qu'il faudrait faire des remarques où nous passions. Picart se
chargea de cela en coupant, de distance en distance, des jeunes
arbres, bouleaux ou sapins, que nous laissions derrière nous.
Nous pouvions avoir fait une demi-lieue, dans ce nouveau chemin,
lorsque nous rencontrâmes une cabane. Il était presque temps, car les
forces commençaient à me manquer. Il fut décidé que nous y ferions une
halte d'une demi-heure pour y faire manger le cheval, ainsi que nous.
Le bonheur voulut qu'en y entrant, nous trouvâmes beaucoup de bois sec
à brûler, deux bancs formés de deux grosses pièces de bois brut et
trois peaux de mouton, qu'il fut décidé que l'on emporterait pour nous
en servir si nous étions obligés de passer la nuit dans la forêt.
Nous nous chauffâmes en mangeant un morceau de viande de cheval. Notre
guide n'en voulut pas toucher, mais il tira de dessous sa capote de
peau de mouton une mauvaise galette de farine d'orge, avec autant de
paille, que nous nous empressâmes de partager avec lui. Il nous jura
par Abraham qu'il n'avait que cela et quelques noix. Nous en fîmes
quatre parts. Il en eut deux, et nous chacun une. Nous bûmes chacun un
petit verre de mauvais genièvre. Je lui en présentai un qu'il refusa,
et cela pour ne pas boire dans le même vase que nous. Mais il nous
avança le creux de sa main, et nous lui en versâmes, qu'il avala.
Il nous dit alors que, pour arriver à une autre cabane, il fallait
encore une bonne heure de marche. Aussi, dans la crainte que la nuit
ne vienne nous surprendre, nous résolûmes de nous remettre en route.
C'est ce que nous fîmes avec une peine incroyable, tant le chemin
était devenu étroit, ou plutôt l'on aurait dit qu'il n'y en avait
plus. Cependant Samuel, notre guide, qui avait vraiment du courage,
nous rassura en nous disant que, bientôt, nous le retrouverions plus
large.
Pour comble de malheur, la neige recommença à tomber avec tant de
force, que nous ne sûmes plus où nous diriger. Cet état de choses dura
jusqu'au moment où notre guide se mit à pleurer, en nous disant qu'il
ne savait plus où nous étions.
Nous voulûmes retourner sur nos pas, mais ce fut bien pis, à cause de
la neige qui nous tombait en pleine figure; nous n'eûmes rien de mieux
à faire que de nous mettre contre un massif de gros sapins, en
attendant qu'il plût à Dieu de faire cesser le mauvais temps. Cela
dura encore plus d'une demi-heure. Nous commencions à être transis de
froid. Picart jurait par moments; quelquefois il fredonnait:
Ah! tu t'en souviendras, la-ri-ra,
Du départ de Boulogne!
Le juif ne faisait que répéter: «Mon Dieu! mon Dieu!» Tant qu'à moi,
je ne disais rien, mais je faisais des réflexions bien sinistres. Sans
ma peau d'ours et le bonnet du rabbin que je portais sous mon schako,
je pense que j'aurais succombé de froid.
Lorsque le temps fut devenu meilleur, nous cherchâmes à nous orienter
de nouveau, mais à la tempête avait succédé un grand calme, de manière
à ne plus savoir distinguer le nord avec le midi. Nous étions tout à
fait désorientés. Nous marchions toujours au hasard, et je
m'apercevais que nous tournions toujours sur nous-mêmes, revenant
continuellement à la même place.
Picart continuait à jurer, mais c'était contre le juif.
Cependant, après avoir marché encore quelque temps, nous nous
trouvâmes dans un espace d'environ quatre cents mètres de
circonférence, qui nous donna l'espoir de trouver un chemin. Mais,
après en avoir fait plusieurs fois le tour, nous ne découvrîmes rien.
Nous nous regardions, car chacun de nous attendait un avis de son
camarade. Tout à coup, je vis mon vieux grognard poser son fusil
contre un arbre, et, regardant de tous côtés comme s'il cherchait
quelque chose, tirer son sabre du fourreau. À peine avait-il fait ce
mouvement, que le pauvre juif, croyant que c'était pour le tuer, se
mit à jeter des cris épouvantables et à abandonner le cheval pour
fuir. Mais, les forces lui manquant, il tomba a genoux d'un air
suppliant, pour implorer la miséricorde de Dieu et de celui qui ne lui
voulait pas de mal, car Picart n'avait tiré son sabre que pour couper
un bouleau gros comme mon bras et le consulter sur la direction que
nous avions à prendre. Il coupa l'arbre par le milieu et, ayant
examiné la partie qui restait attachée au sol, me dit d'un grand
sang-froid: «Voilà la direction que nous devons prendre! L'écorce de
l'arbre, de ce côté, qui est celui du nord, est un peu rousse et
gâtée, tandis que, de l'autre côté, qui est celui du midi, elle est
blanche et bien conservée. Marchons au midi!»
Nous n'avions plus de temps à perdre, car notre plus grande crainte
était que la nuit nous surprît. Nous cherchâmes à nous frayer un
chemin, ayant toujours soin de ne pas perdre de vue la direction de
notre point de départ.
Dans ce moment, le juif, qui marchait derrière nous, jeta un cri. Nous
le vîmes étendu de son long. Il était tombé en tirant le cheval qu'il
voulait faire passer entre deux arbres trop serrés l'un contre
l'autre, de manière que le pauvre _cognia_ ne savait plus ni avancer,
ni reculer. Nous fûmes obligés de débarrasser et l'homme et le cheval,
dont la charge ainsi que le harnachement étaient tombés sur les jambes
de derrière.
J'enrageais aussi de voir que nous perdions un temps aussi précieux;
j'aurais volontiers abandonné le cheval, et il aurait fallu en venir
là si, au bout d'une demi-heure d'efforts, nous ne fussions tombés
dans un chemin assez large, que le juif reconnut pour être la
continuation de celui dont nous avions perdu la direction; pour
preuve, il nous montra plusieurs gros arbres qu'il reconnaissait,
parce qu'ils contenaient des ruches qu'il nous fit voir et qui,
malheureusement, étaient perchées trop haut pour notre bec.[47]
[Note 47: En Pologne, en Lithuanie, et dans une partie de la
Russie, on choisit, dans les forêts, les arbres les plus gros et à une
hauteur de dix à douze pieds, l'on creuse dans le corps de l'arbre un
trou de la profondeur d'un pied, sur autant de largeur et trois de
hauteur, et c'est là que les mouches déposent leur miel, que souvent
les ours, qui sont très friands et en grande quantité dans ces forêts,
vont souvent dénicher. Aussi c'est souvent un piège pour les prendre.
(_Note de l'auteur._)]
Picart, ayant regardé à sa montre, vit qu'il était près de quatre
heures. Nous n'avions pas de temps à perdre. Nous nous trouvâmes en
face d'un lac gelé que notre guide reconnut. Nous le traversâmes sans
difficulté, et, tournant un peu à gauche, nous reprîmes notre chemin.
À peine y étions-nous entrés, que nous vîmes venir à nous quatre
individus qui s'arrêtèrent en nous voyant. De notre côté, nous nous
mîmes en mesure de nous défendre. Mais nous vîmes qu'ils avaient plus
peur que nous, car ils se consultaient afin de voir s'ils devaient
avancer ou reculer en se jetant dans le bois. Ils vinrent à nous en
nous souhaitant le bonjour. C'étaient quatre juifs que notre guide
connaissait. Ils venaient d'un village situé sur la grand'route. Ce
village étant occupé par l'armée française, il leur était impossible
d'y rester sans mourir de faim et de froid, car, pour des vivres, il
n'y en avait plus, et il ne restait pas une maison pour se mettre à
l'abri, pas même pour l'Empereur. Nous apprîmes avec plaisir que nous
n'étions plus qu'à deux lieues de l'armée française, mais que nous
ferions bien de ne pas aller plus loin aujourd'hui, parce que nous
pourrions nous tromper de chemin. Ils nous conseillaient de passer la
nuit dans la première baraque, qui n'était plus bien loin. Ils nous
quittèrent en nous souhaitant le bonsoir. Nous continuâmes à marcher,
et l'on n'y voyait déjà plus, lorsque, heureusement, nous arrivâmes à
l'endroit où nous devions passer la nuit.
Nous y trouvâmes de la paille et du bois en quantité. Nous allumâmes
de suite un bon feu au poêle en terre qui s'y trouvait, et, comme il
aurait fallu trop de temps pour faire la soupe, nous nous contentâmes
d'un morceau de viande rôtie, et, pour notre sûreté, nous résolûmes de
veiller chacun notre tour, toutes les deux heures, avec nos armes
chargées à côté de nous.
Je ne saurais dire combien il y avait de temps que je dormais, lorsque
je fus réveillé par le bruit que faisait le cheval, causé par les
hurlements des loups qui entouraient la baraque. Picart prit une
perche, et, ayant attaché, au bout, un gros bouchon de paille et
plusieurs morceaux de bois résineux qu'il alluma, il courut sur ces
animaux, tenant la perche enflammée d'une main et son sabre de
l'autre, de sorte qu'il s'en débarrassa pour le moment. Il rentra un
instant après, tout fier de sa victoire. Mais à peine était-il étendu
sur sa paille, qu'ils revinrent avec plus de furie. Alors, prenant un
gros morceau de bois allumé, il le jeta à une douzaine de pas et
commanda au juif de porter beaucoup de bois sec pour entretenir le
feu. Après cet exploit, nous n'entendîmes presque plus les hurlements.
Il n'était pas plus de quatre heures, lorsque Picart me réveilla en me
surprenant agréablement. Il avait, sans m'en rien dire, fait de la
soupe avec du gruau et de la farine qui lui restaient. Il avait fait
rôtir ce qu'il appelait du _soigné_, un bon morceau de cheval. Nous
mangeâmes l'un et l'autre d'assez bon appétit. Picart avait fait la
part du juif. Nous eûmes, aussi, soin de notre cheval: comme il se
trouvait plusieurs grands bacs en bois, nous les avions remplis de
neige que la chaleur fit fondre. Pour la purifier, nous y avions mis
beaucoup de charbon allumé. Elle nous servit de boisson et pour faire
la soupe, et aussi pour donner à boire à notre cheval qui n'avait pas
bu depuis la veille. Après avoir bien arrangé notre chaussure, je pris
un charbon, et, me faisant éclairer par le juif, j'écrivis sur une
planche, en grands caractères, l'inscription suivante:
DEUX GRENADIERS DE LA GARDE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, ÉGARÉS DANS CETTE
FORÊT, ONT PASSÉ LA NUIT DU 24 AU 25 NOVEMBRE 1812, DANS CETTE CABANE.
LA VEILLE, ILS ONT DU L'HOSPITALITÉ À UNE BRAVE FAMILLE POLONAISE.
Et je signai.
À peine avions-nous fait cinquante pas, que notre cheval ne voulut
plus marcher. Notre guide nous dit qu'il voyait quelque chose sur le
chemin. Il reconnut que c'étaient deux loups assis sur le derrière.
Aussitôt Picart lâche son coup de fusil. Les individus disparaissent,
et nous continuons. Au bout d'une demi-heure, nous étions sauvés.
La première rencontre que nous fîmes fut le bivac de douze hommes que
nous reconnûmes pour des soldats allemands faisant partie de notre
armée. Nous nous arrêtâmes près de leur feu, pour leur demander des
nouvelles. Ils nous regardèrent sans nous répondre, mais parlèrent
ensemble pour se consulter. Ils étaient dans la plus grande des
misères. Nous remarquâmes qu'il y en avait trois de morts. Comme notre
guide avait rempli ses conditions, nous lui donnâmes ce que nous lui
avions promis, et, après lui avoir recommandé de remercier encore de
notre part la brave famille polonaise, nous lui dîmes adieu en lui
souhaitant un bon voyage. Il disparut à grands pas.
Nous nous disposions à gagner la grand'route, qui n'était éloignée que
de dix minutes de marche, lorsque nous fûmes entourés par cinq de ces
Allemands qui nous sommèrent de leur laisser notre cheval pour le tuer
et dirent que nous en aurions notre part. Deux le prirent par la
bride, mais Picart, qui n'entendait pas de cette oreille, leur dit en
mauvais allemand que, s'ils ne lâchaient la bride, il leur coupait la
figure d'un coup de sabre. Il le tira du fourreau. Les Allemands n'en
firent rien. Il le leur dit encore une fois. Pas plus de réponse.
Alors il appliqua, aux deux qui tenaient la bride, un vigoureux coup
de poing qui leur fit lâcher prise et les étendit sur la neige. Il me
donna le cheval à tenir et dit aux deux autres: «Avancez, si vous avez
de l'âme!» Mais voyant que plus un ne bougeait, il tira de la marmite,
qui était sur le cheval, trois morceaux de viande qu'il leur donna.
Aussitôt, ceux qui étaient à terre se relevèrent pour avoir leur part.
Comme je voyais qu'ils mouraient de faim, pour les dédommager d'avoir
été maltraités, je leur donnai un morceau de plus de trois livres, qui
avait été cuit au bivac, devant le lac. Ils se jetèrent dessus comme
des affamés. Nous continuâmes à marcher.
Un peu plus loin, nous rencontrâmes encore deux feux presque éteints,
autour desquels étaient plusieurs hommes sans vigueur. Deux seulement
nous parlèrent; un nous demanda s'il était vrai que l'on allait
prendre des cantonnements, et un autre nous cria: «Camarades,
allez-vous tuer le cheval? Je ne demande qu'un peu de sang!» À tout
cela, nous ne répondîmes pas. Nous étions encore à une portée de fusil
de la grand'route, et nous n'apercevions encore aucun mouvement de
départ. Lorsque nous fûmes sur le chemin, je dis assez haut à Picart:
«Nous sommes sauvés!» Un individu qui se trouvait près de nous,
enveloppé dans un manteau à moitié brûlé, répéta, en élevant la voix:
«Pas encore!» Il se retira en me regardant et en levant les épaules.
Il en savait plus que moi sur ce qui se passait.
Un instant après, nous vîmes un détachement d'environ trente hommes,
composé de sapeurs du génie et pontonniers. Je les reconnus pour ceux
que nous avions pris à Orcha, où ils étaient en garnison[48]. Ce
détachement, commandé par trois officiers, et qui n'était avec nous
que depuis quatre jours, n'avait pas souffert. Aussi paraissaient-ils
vigoureux. Ils marchaient dans la direction de la Bérézina. Je
m'adressai à un officier pour savoir où était le quartier impérial. Il
me répondit qu'il était encore en arrière, mais que le mouvement
allait commencer et que nous allions, dans un instant, voir la tête de
la colonne. Il nous dit aussi de prendre garde à notre cheval; que
l'ordre de l'Empereur était de s'emparer de tous ceux que l'on
trouverait, pour servir à l'artillerie et à la conduite des blessés.
En attendant la colonne, nous le cachâmes à l'entrée du bois.
[Note 48: Ce sont les pontonniers et les sapeurs du génie qui nous
sauvèrent, car c'est à eux à qui nous devons la construction des ponts
sur lesquels nous passâmes la Bérézina. (_Note de l'auteur_.)]
Je ne saurais dépeindre toutes les peines, les misères et les scènes
de désolation que j'ai vues et auxquelles j'ai pris part, ainsi que
celles que j'étais condamné à voir et à endurer encore, et qui m'ont
laissé d'ineffaçables et terribles souvenirs.
C'était le 25 novembre: il pouvait être sept heures du matin; il ne
faisait pas encore grand jour. J'étais dans mes réflexions, lorsque
j'aperçus la tête de la colonne. Je la fis remarquer à Picart. Les
premiers que nous vîmes paraître étaient des généraux, dont
quelques-uns étaient encore à cheval, mais la plus grande partie à
pied, ainsi que beaucoup d'autres officiers supérieurs, débris de
l'Escadron et du Bataillon sacrés, que l'on avait formés le 22, et
qui, au bout de trois jours, n'existaient pour ainsi dire plus. Ceux
qui étaient à pied se traînaient péniblement, ayant, presque tous, les
pieds gelés et enveloppés de chiffons ou de morceaux de peaux de
mouton, et mourant de faim. L'on voyait, après, quelques débris de la
cavalerie de la Garde. L'Empereur venait ensuite, à pied et un bâton à
la main. Il était enveloppé d'une grande capote doublée de fourrure,
ayant sur la tête un bonnet de velours couleur amarante, avec un tour
de peau de renard noir. À sa droite, marchait également à pied le roi
Murat; à sa gauche, le prince Eugène, vice-roi d'Italie; ensuite les
maréchaux Berthier, prince de Neufchâtel; Ney, Mortier, Lefebvre,
ainsi que d'autres maréchaux et généraux dont les corps étaient en
partie anéantis.
À peine l'Empereur nous avait-il dépassés, qu'il monta à cheval, ainsi
qu'une partie de ceux qui l'accompagnaient; les trois quarts des
généraux n'avaient plus de chevaux. Tout cela était suivi de sept à
huit cents officiers, sous-officiers, marchant en ordre et portant,
dans le plus grand silence, les aigles des régiments auxquels ils
avaient appartenu et qui les avaient tant de fois conduits à la
victoire. C'étaient les débris de plus de soixante mille hommes.
Venait ensuite la Garde impériale à pied, marchant toujours en ordre.
Les premiers étaient les chasseurs à pied. Mon pauvre Picart, qui
n'avait pas vu l'armée depuis un mois, regardait tout cela sans rien
dire, mais ses mouvements convulsifs ne faisaient que trop voir ce
qu'il éprouvait. Plusieurs fois, il frappa la crosse de son fusil
contre la terre, et de son poing sa poitrine et son front. Je voyais
de grosses larmes couler sur ses joues et retomber sur ses moustaches
où pendaient des glaçons. Alors, se retournant de mon côté: «En
vérité, mon pays, je ne sais pas si je dors ou si je veille. Je pleure
d'avoir vu notre Empereur marcher à pied, un bâton à la main, lui si
grand, lui qui nous fait si fiers!» En disant ces paroles, Picart
releva la tête et frappa sur son fusil. Il semblait vouloir, par ce
mouvement, donner plus d'expression à ses paroles.
Il continua: «Avez-vous remarqué comme il nous a regardés?»
Effectivement, en passant, l'Empereur avait tourné la tête de notre
côté. Il nous avait regardés comme il regardait toujours les soldats
de sa Garde, lorsqu'il les rencontrait marchant isolément, et surtout
dans ce moment de malheur, où il semblait, par son regard, vous
inspirer de la confiance et du courage. Picart prétendait que
l'Empereur l'avait reconnu, chose bien possible.
Mon vieux camarade, dans la crainte de paraître ridicule, avait ôté
son manteau blanc qu'il tenait sous son bras gauche. Il avait aussi,
quoique souffrant de la tête, remis son bonnet à poil, ne voulant pas
paraître avec celui en peau de mouton que le Polonais lui avait
donné. Le pauvre Picart oubliait sa triste position pour ne plus
penser qu'à celle de l'Empereur et de ses camarades qu'il lui tardait
de voir.
Enfin parurent les vieux grenadiers. C'était le premier régiment.
Picart était du second. Nous ne tardâmes pas à le voir, car la colonne
du premier n'était pas longue. Suivant moi, il en manquait au moins la
moitié. Lorsqu'il fut devant le bataillon dont il faisait partie, il
avança pour joindre sa compagnie.
Aussitôt l'on entendit: «Tiens, l'on dirait Picart!--Oui, répond
Picart, c'est moi, mes amis, me voilà et je ne vous quitte plus qu'à
la mort!» Aussitôt la compagnie s'empara de lui (pour le cheval, bien
entendu). Je l'accompagnai encore quelque temps pour avoir un morceau
de l'animal, si on le tuait, mais un cri, partant de la droite de la
compagnie, se fit entendre: «Le cheval appartient à la compagnie,
puisque l'homme en fait partie!--C'est vrai, dit Picart, que
j'appartiens à la compagnie, mais le sergent qui en demande sa part a
descendu le cavalier qui le montait.--Alors, dit un sergent qui me
connaissait, il en aura!» Ce sergent faisait les fonctions du
sergent-major, mort la veille.
La colonne étant arrêtée, un officier demanda à Picart d'où il venait
et comment il se trouvait en avant, vu que ceux qui, comme lui,
escortaient le convoi, étaient rentrés depuis trois jours. La halte
dura assez longtemps. Il conta son affaire, s'interrompant à chaque
instant pour demander après plusieurs de ses camarades qu'il ne voyait
plus dans les rangs: ils avaient succombé. Il n'osait demander après
son camarade de lit, qui était en même temps son pays. À la fin, il le
demanda: «Et Rougeau, où est-il?--À Krasnoé, répondit un tambour.--Ah!
je comprends!--Oui, continua le tambour; mort d'un coup de boulet qui
lui coupa les deux jambes. Avant de nous quitter, il t'a fait son
exécuteur testamentaire; il m'a chargé de te remettre sa croix, sa
montre et un petit sac de cuir renfermant de l'argent et différents
objets. En me les remettant, il m'a chargé de te dire que tu les
remettes à sa mère, et si, comme lui, tu avais le malheur de ne pas
revoir la France, de vouloir bien en charger un autre.»