n'en était pas encore sept. Ainsi, c'était onze à douze heures que
nous avions encore à rester dans cette situation, avant de nous
remettre en marche. Depuis un moment, Picart s'était absenté pour
satisfaire à un pressant besoin, et son absence commençait déjà à
m'inquiéter, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins,
j'entends du bruit dans les broussailles, du côté opposé où il était
parti. Persuadé que c'était tout autre que lui, je prends mon fusil,
et je me mets en défense. Au même instant, je vois paraître Picart
qui, en me voyant dans cette position, me dit: «C'est bien, mon pays,
c'est fort bien!» à demi-voix et d'un air mystérieux, en me faisant
signe de ne pas parler. Alors, il me dit tout bas que deux femmes
venaient de passer sur le chemin, à deux pas d'où il était, portant,
l'une un paquet, et l'autre une espèce de seau, où, probablement, il y
avait quelque chose, car elles s'étaient arrêtées quelque temps pour
se reposer, à cinq ou six pas de lui: «Elles ont été cause, me dit-il,
que, quoique étant dans une position à avoir le derrière gelé, je n'ai
osé bouger tant qu'elles ont été près de moi, à bavarder comme des
pies. Nous allons suivre leurs traces, et nous arriverons peut-être
dans un village ou dans une baraque où nous serons à l'abri des
mauvais temps et plus en sûreté, car vous entendez toujours ces
diables de chiens qui aboient!» Effectivement, depuis le coup de
fusil, ils n'avaient cessé de faire un train d'enfer. «Mais, lui
dis-je, si, dans ce village ou dans cette baraque, nous allions
trouver les Russes!» Il me répondit de le laisser faire.
Nous voilà encore marchant à l'aventure pendant la nuit, au milieu
d'une forêt, sans savoir où nous allions, sur la seule indication de
quatre pieds imprimés sur la neige que Picart me disait être ceux des
femmes.
Tout à coup, les traces cessèrent de se faire voir. Après un moment de
recherche, nous les retrouvâmes et nous vîmes qu'elles tournaient à
droite. Cela nous contraria beaucoup, vu que nous allions nous
éloigner de la direction qui pouvait nous conduire sur la grand'route.
Souvent les pas se trouvaient tellement resserrés par les arbres, que
nous ne pouvions plus y voir. Il fallait que Picart se couchât sur la
neige et cherchât avec ses mains les traces que nous ne pouvions plus
voir avec nos yeux.
Picart conduisait le cheval par la bride, moi je marchais en le tenant
par la queue, mais je fus arrêté court; il ne marchait plus. Le pauvre
diable avait beau faire des efforts, il ne pouvait avancer, car il
était pris entre deux arbres, et les deux bottes de paille qu'il avait
de chaque côté, l'empêchaient de passer. Lorsqu'elles furent tombées,
il put se dégager et avancer. Je ramassai la paille, trop précieuse
pour nous, je la traînai jusqu'au moment où nous trouvâmes le chemin
plus large. Alors nous la remîmes sur le cheval et nous pûmes avancer
plus à notre aise. Un peu plus loin, nous trouvâmes deux chemins, où
l'on avait également marché. Là, nous fûmes encore obligés de nous
arrêter, ne sachant lequel prendre. À la fin, nous prîmes le parti de
faire marcher le cheval devant nous, espérant qu'il pourrait nous
guider; pour ne pas qu'il nous échappe, nous le tenions de chaque côté
de la croupière. À la fin, Dieu eut pitié de nos misères; un chien se
fit entendre et, un peu plus avant, nous aperçûmes une masure assez
grande.
Imaginez-vous le toit d'une de nos granges posé à terre, et vous aurez
une idée de l'habitation que nous avions devant nous. Nous en fîmes
trois fois le tour avant de pouvoir en trouver l'entrée, cachée par
un avant-toit en chaume qui descendait jusqu'à terre. Sur le côté, une
première porte aussi en chaume, mais tellement couverte de neige qu'il
n'est pas étonnant que nous ne l'ayons pas vue de suite. Picart étant
entré sous le toit, arriva à une seconde porte en bois et frappa
d'abord doucement; personne ne répondit. Une seconde fois, même
silence. Alors, s'imaginant qu'il n'y avait pas d'habitants, il se
disposa à enfoncer la porte avec la crosse de son fusil, mais une voix
faible se fit entendre, la porte s'ouvrit et une vieille femme se
présenta, tenant à la main, pour s'éclairer, un morceau de bois
résineux tout en flammes, qu'elle laissa tomber de frayeur en voyant
Picart, et se sauva tout épouvantée!
Mon camarade ramassa le morceau de bois encore allumé et avança encore
quelques pas. Comme j'avais fini d'attacher le cheval sous
l'avant-toit qui masquait la porte, j'entrai et je l'aperçus avec sa
lumière à la main, au milieu d'un nuage de fumée. Avec son manteau
blanc, il ressemblait à un pénitent de la même couleur. Il jetait des
regards à droite et à gauche, ne voyant personne, parce qu'il ne
pouvait pas voir dans le fond de l'habitation. Lorsqu'il se fut assuré
que j'étais entré, rompant le silence et s'efforçant de faire une voix
douce, il souhaita le mieux qu'il put le bonjour en langue polonaise.
Je le répétai, mais d'une voix faible. Notre bonjour, quoique mal
exprimé, fut entendu, car nous vîmes venir à nous un vieillard qui,
aussitôt qu'il aperçut Picart, se mit à crier: «Ah! ce sont des
Français; c'est bon!» Il le dit en polonais et le répéta en allemand.
Nous lui répondîmes de même que nous étions Français et de la Garde de
Napoléon. Au nom de Napoléon et de sa Garde, le brave Polonais (car
c'en était un) s'inclina et voulait nous baiser les pieds. Au mot de
_Français_, répété par la vieille femme, nous vîmes deux autres femmes
plus jeunes sortir d'une espèce de cachette, qui s'approchèrent de
nous en manifestant de la joie. Picart les reconnut pour celles qu'il
avait vues dans la forêt et dont nous avions suivi les traces.
Il n'y avait pas cinq minutes que nous étions chez ces braves gens,
que je faillis être suffoqué par la chaleur à laquelle je n'étais plus
habitué, ce qui me força à me retirer près de la porte, où je tombai
sans connaissance.
Picart se retourna et courut pour me secourir, mais la vieille femme
et une de ses filles m'avaient déjà relevé et m'avaient fait asseoir
sur une espèce d'escabelle en bois. Lorsque je fus débarrassé de la
marmite, ainsi que de ma peau d'ours et de mon fourniment, je fus
conduit dans le fond de l'habitation où l'on me coucha sur un lit de
camp garni de peaux de mouton. Les femmes avaient l'air de nous
plaindre, en voyant comme nous étions malheureux, particulièrement
moi, qui étais si jeune et avais bien plus souffert que mon camarade:
la grande misère m'avait rendu si triste, que je faisais peine à voir.
Le vieillard s'était occupé de faire entrer notre cheval et tout fut
en mouvement pour nous être utile. Picart pensa à la bouteille au
genièvre qui était dans ma carnassière. Il m'en fit avaler quelques
gouttes, il en mit ensuite dans l'eau, et, un instant après, je me
trouvais beaucoup mieux.
La vieille femme me tira mes bottes que je n'avais pas ôtées depuis
Smolensk, c'est-à-dire depuis le 10 de novembre, et nous étions le 23.
Une des jeunes filles se présenta avec un grand vase en bois rempli
d'eau chaude, le posa devant moi et, se mettant à genoux, me prit les
pieds l'un après l'autre, tout doucement, me les posa dans l'eau et
les lava avec une attention particulière et en me faisant remarquer
que j'avais une plaie au pied droit: c'était une engelure de 1807 à la
bataille d'Eylau, et qui, depuis ce temps, ne s'était jamais fait
sentir, mais qui venait de se rouvrir et me faisait, dans ce moment,
cruellement souffrir[41].
[Note 41: La bataille d'Eylau commença le 7 février 1807, à la
pointe du jour. La veille, nous avions couché sur un plateau, à un
quart de lieue de la ville, et en arrière. Ce plateau était couvert de
neige et de morts, par suite d'un combat que l'avant-garde avait eu,
un moment avant notre arrivée. À peine faisait-il jour, que l'Empereur
nous fit marcher en avant, mais nous eûmes beaucoup de peine, à cause
que nous marchions dans le milieu des terres et dans la neige
jusqu'aux genoux. Étant près de la ville, il fit placer toute la Garde
en colonne serrée par division, une partie sur le cimetière à droite
de l'église, et l'autre sur un lac à cinquante pas du cimetière. Les
boulets et les obus, tombant sur le lac, faisaient craquer la glace et
menaçaient d'engloutir ceux qui étaient dessus. Nous fûmes toute la
journée dans cette position, les pieds dans la neige et écrasés par
les boulets et la mitraille. Les Russes, quatre fois plus nombreux que
nous, avaient aussi l'avantage du vent qui nous envoyait dans la
figure la neige qui tombait à gros flocons, ainsi que la fumée de leur
poudre et de la nôtre, de manière qu'ils pouvaient nous voir presque
sans être vus. Nous fûmes dans cette position jusqu'à sept heures du
soir. Notre régiment, qui était le deuxième grenadiers, fut envoyé, à
trois heures de l'après-midi, reprendre la position du matin dont les
Russes voulaient s'emparer. Toute la nuit, comme pendant la bataille,
il ne cessa de tomber de la neige. C'est ce jour-là que j'eus le pied
droit gelé, qui ne fut guéri qu'au camp de Finkelstein, avant la
bataille d'Essling et de Friedland. (_Note de l'auteur_.)]
L'autre jeune fille, qui paraissait l'aînée, en faisait autant à mon
camarade qui, d'un air confus, se laissait faire tranquillement. Je
lui dis qu'il était bien vrai qu'une inspiration du bon Dieu l'avait
porté à suivre les traces de ces jeunes filles: «Oui, dit-il; mais en
les voyant passer dans la forêt, je ne pensais pas qu'elles nous
auraient aussi bien accueillis. Je ne vous ai pas encore dit,
continua-t-il, que ma tête me faisait un mal de diable, et que, depuis
que je suis un peu reposé, cela se fait sentir. Vous allez voir, tout
à l'heure, que la balle de ce chien de Cosaque m'aura touché plus près
que je ne pensais. Nous allons voir!» Il dénoua un cordon qu'il avait
sous le menton et qui servait à tenir deux morceaux de peau de mouton,
attachés de chaque côté de son bonnet à poil, afin de préserver ses
oreilles de la gelée. Mais à peine était-il décoiffé, que le sang
commença à ruisseler: «Voyez-vous! me dit-il. Mais cela n'est rien. Ce
n'est qu'une égratignure. La balle aura glissé sur le côté de la
tête.» Le vieux Polonais s'empressa de lui ôter son fourniment qu'il
avait perdu l'habitude de quitter, de même que son bonnet à poil, avec
lequel il couchait toujours. La fille qui lui lavait les pieds lui
lava aussi la tête. Tout le monde se mit autour de lui pour le servir.
Le pauvre Picart était tellement sensible aux soins qu'on lui donnait,
que de grosses larmes coulaient le long de sa figure. Il fallait des
ciseaux pour lui couper les cheveux. Je pensai de suite à la giberne
du chirurgien, que j'avais prise sur le Cosaque, et, me l'ayant fait
apporter, nous y trouvâmes tout ce qu'il nous fallait pour le
pansement: deux paires de ciseaux et plusieurs autres instruments de
chirurgie, de la charpie et des bandes de linge. Après lui avoir coupé
les cheveux, la vieille femme lui suça la plaie, qui était plus forte
qu'il ne pensait. Ensuite, on lui mit un peu de charpie, une bande et
un mouchoir. Nous trouvâmes la balle logée dans des chiffons dont le
fond de son bonnet était rempli. L'aile gauche de l'aigle impériale,
placée sur le devant du bonnet, était traversée. Tout en faisant
l'inspection de ce qu'il contenait, il jeta un cri de joie: c'était sa
pipe qu'il venait de retrouver, un vrai brûle-gueule qui n'avait pas
trois pouces de long. Aussi alluma-t-il de suite le tabac: il n'avait
pas fumé depuis Smolensk.
Lorsque nos pieds furent lavés, on nous les essuya avec des peaux
d'agneaux, que l'on mit ensuite dessous pour nous servir de tapis.
L'on mit sur la plaie de mon pied une graisse qui, m'assurait-on,
devait me guérir en peu de temps. L'on me montra la manière dont je
devais m'en servir, et l'on m'en mit dans un morceau de linge que je
renfermai dans la giberne du docteur, avec tous les instruments qui
avaient servi à panser la tête de Picart.
Nous étions déjà beaucoup mieux. Nous les remerciâmes des soins qu'ils
nous donnaient. Le Polonais nous fit comprendre qu'il était au
désespoir, vu les circonstances, de ne pouvoir mieux faire; qu'il
faut, en voyage, loger ses ennemis et leur laver les pieds, à plus
forte raison à ses amis. Dans ce moment, nous entendîmes la vieille
femme jeter un cri et courir: c'était un grand chien que nous n'avions
pas encore vu, qui emportait le bonnet à poil de Picart. On voulait le
battre, mais nous demandâmes sa grâce.
Je proposai à Picart de faire la visite du portemanteau qui était
encore sur le cheval. Il se fit conduire près de l'animal: rien ne lui
manquait. Il prit le portemanteau, qu'il apporta près du poêle. Nous y
trouvâmes premièrement neuf mouchoirs des Indes tissés en soie: «Vite,
dit Picart, chacun deux à nos princesses, et un à la vieille, et
gardons les autres!» Cette première distribution fut vite faite, au
grand contentement des personnes qui les recevaient. Nous trouvâmes,
ensuite, trois paires d'épaulettes d'officier supérieur, dont une de
maréchal de camp; trois montres en argent, sept croix d'honneur, deux
cuillers en argent, plus de douze douzaines de boutons de hussard
dorés, deux boîtes de rasoirs, six billets de banque de cent roubles,
plus un pantalon en toile taché de sang. J'espérais trouver une
chemise, malheureusement il ne s'en trouva pas; c'était la chose dont
j'avais le plus besoin, car la chaleur avait ravigoté la vermine qui
me dévorait.
Les jeunes filles faisaient de grands yeux et tenaient dans les mains
ce que nous leur avions donné, ne pouvant croire que c'était pour
elles. Mais la chose qui leur fit le plus de plaisir fut les boutons
dorés que nous leur donnâmes, ainsi qu'une bague en or que je pris
plaisir à leur mettre aux doigts. Celle qui m'avait lavé les pieds ne
fut pas sans remarquer que je lui donnais la plus belle. Il est
probable que les Cosaques coupaient les doigts aux hommes morts, pour
les prendre.
Nous fîmes présent au vieillard d'une grosse montre anglaise et de
deux rasoirs, ainsi que de toute la monnaie russe, d'une valeur de
plus de trente francs, dont une partie se trouvait aussi dans le
portemanteau. Nous remarquâmes qu'il avait toujours les yeux fixés sur
une grand'croix de commandeur, à cause du portrait de l'Empereur. Nous
la lui donnâmes. Sa satisfaction serait difficile à dépeindre. Il la
porta plusieurs fois à sa bouche et sur son coeur. Il finit par se
l'attacher au cou avec un cordon en cuir, en nous faisant comprendre
qu'il ne la quitterait qu'à la mort.
Nous demandâmes du pain. L'on nous en apporta un qu'ils n'avaient pas,
disaient-ils, osé nous présenter, tant il était mauvais.
Effectivement, nous ne pûmes en manger. Ce pain était fait d'une pâte
noire, rempli de grains d'orge, de seigle et de morceaux de paille
hachée à vous arracher le gosier. Il nous fit comprendre que ce pain
provenait des Russes; qu'à trois lieues de là les Français les avaient
battus, le matin, et leur avaient pris un grand convoi[42]; que les
juifs qui leur avaient annoncé cette nouvelle et qui se sauvaient des
villages situés sur la route de Minsk, leur avaient vendu ce pain, qui
n'était pas mangeable. Enfin, quoique, depuis plus d'un mois, je n'en
avais pas mangé, il me fut impossible de mordre dedans, tant il était
dur. D'ailleurs j'avais, depuis longtemps, les lèvres crevassées et
qui saignaient à chaque instant.
[Note 42: Le combat qui avait eu lieu avec les Russes et dont le
Polonais voulait nous parler était une rencontre que le corps d'armée
du maréchal Oudinot, qui n'était pas venu jusqu'à Moscou, car il avait
toujours resté en Lithuanie, venait d'avoir avec les Russes qui
venaient à notre rencontre, pour nous couper la retraite. Le maréchal
les avait battus, mais, en se retirant, ils coupèrent le pont de la
Bérézina. (_Note de l'auteur._)]
Lorsqu'ils virent que nous ne pouvions pas en manger, ils nous
apportèrent un morceau de mouton, quelques pommes de terre, des
oignons et des concombres marinés. Enfin, ils nous donnèrent tout ce
qu'ils avaient, en nous disant qu'ils feraient leur possible pour nous
procurer quelque chose de mieux. En attendant, nous mîmes le mouton
dans la marmite, pour nous faire une soupe. Le vieillard nous dit
qu'il y avait, à une forte demi-lieue, un village où tous les juifs
qui étaient sur la route s'étaient réfugiés, dans la crainte d'être
pillés, et, comme ils avaient emporté leurs vivres avec eux, il
espérait trouver quelque chose de mieux que ce qu'il nous avait donné
jusqu'à présent. Nous voulûmes lui donner de l'argent. Il le refusa en
disant que celui que nous lui avions donné, ainsi qu'à ses filles,
servirait à cela, et qu'une d'elles était déjà partie avec sa mère et
le grand chien.
On nous avait arrangé un lit à terre, composé de paille et de peaux de
moutons. Depuis un moment, Picart s'était endormi; je finis par en
faire autant. Nous fûmes réveillés par le bruit que faisait le chien
de la cabane en aboyant: «Bon! dit le vieux Polonais, c'est ma femme
et ma fille qui sont de retour». Effectivement, elles entrèrent. Elles
nous apportaient du lait, un peu de pommes de terre et une petite
galette de farine de seigle qu'elles avaient pu avoir à force
d'argent, mais pour de l'eau-de-vie, _nima!_[43] Le peu qu'il y avait
venait d'être enlevé par les Russes. Nous remerciâmes ces bonnes gens
qui avaient fait près de deux lieues dans la neige jusqu'aux genoux,
pendant la nuit, par un froid rigoureux, en s'exposant à être dévorés
par les loups ou les ours, en grand nombre dans les forêts de la
Lithuanie, et surtout dans ce moment, car ils abandonnaient les autres
forêts que nous brûlions dans notre marche, pour se retirer dans
d'autres qui leur offraient plus de sûreté et de quoi manger, par la
quantité de chevaux et d'hommes qui mouraient chaque jour.
[Note 43: _Nima_, en polonais et en lithuanien, signifie _non_, ou
_il n'y en a pas_. (_Note de l'auteur_.)]
Nous fîmes une soupe que nous dévorâmes de suite. Après avoir mangé,
je me trouvai beaucoup mieux. Cette soupe au lait m'avait restauré
l'estomac. Ensuite je me mis à réfléchir, la tête appuyée dans les
deux mains. Picart me demanda ce que je pensais: «Je pense, lui
dis-je, que, si je n'étais pas avec vous, mon vieux brave, et retenu
par l'honneur et mon serment, je resterais ici, dans cette cabane, au
milieu de cette forêt et avec ces bonnes, gens.--Soyez tranquille, me
dit-il, j'ai fait un rêve qui m'est de bon augure. J'ai rêvé que
j'étais à la caserne de Courbevoie, que je mangeais un morceau de
boudin de la _Mère aux bouts_ et que je buvais une bouteille de vin de
Suresnes.[44]»
[Note 44: La _Mère aux bouts_ était une vieille femme qui venait
tous les jours à six heures du matin à la caserne de Courbevoie, où
nous étions, et qui, pour dix centimes, nous vendait un morceau de
boudin long de six pouces et dont on se régalait tous les jours avant
l'exercice, en buvant pour dix centimes de vin de Suresnes, en
attendant la soupe de dix heures: quel est le vélite ou le vieux
grenadier de la Garde qui n'ait connu la _Mère aux bouts? (Note de
l'auteur_.)]
Pendant que Picart me parlait, je remarquai qu'il était fort rouge et
qu'il portait souvent la main droite sur son front, et quelquefois à
la place où il avait reçu son coup de balle. Je lui demandai s'il
avait mal à la tête. Il me répondit que oui, mais que c'était
probablement occasionné par la chaleur, ou pour avoir trop dormi. Mais
il me sembla qu'il avait de la fièvre. Son voyage à la caserne de
Courbevoie me faisait croire que je ne m'étais pas trompé: «Je vais
continuer mon rêve, dit-il, et tâcher de rejoindre la _Mère aux
bouts_. Bonne nuit!» Deux minutes après, il était endormi.
Je voulus me reposer, mais mon sommeil fut souvent interrompu par des
douleurs que j'avais dans les cuisses, suite des efforts que j'avais
faits en marchant. Il n'y avait pas longtemps que Picart dormait,
lorsque le chien se mit à aboyer. Les personnes de la maison en furent
surprises. Le vieillard, qui était assis sur un banc près du poêle, se
leva et saisit une lance attachée contre un gros sapin qui servait de
soutien à l'habitation. Il alla du côté de la porte; sa femme le
suivit, et moi, sans éveiller Picart, j'en fis autant, ayant toutefois
la précaution de prendre mon fusil qui était chargé, et la baïonnette
au bout du canon. Nous entendîmes que l'on dérangeait la première
porte. Le vieillard ayant demandé qui était là, une voix nasillarde
se fit entendre et l'on répondit: «Samuel!» Alors la femme dit à son
mari que c'était un juif du village où elle avait été, le soir.
Lorsque je vis que c'était un enfant d'Israël, je repris ma place,
ayant soin toutefois de rassembler autour de moi tout ce que nous
avions, car je n'avais pas de confiance dans le nouveau venu.
Je dormis assez bien deux heures, jusqu'au moment où Picart m'éveilla
pour manger la soupe au mouton. Il se plaignait toujours d'un grand
mal de tête, par suite, probablement, de ses rêves, car il me dit
qu'il n'avait fait que rêver Paris et Courbevoie, et, sans se rappeler
qu'il m'en avait déjà conté une partie, il me dit que, dans son rêve,
il avait danser à la barrière du Roule[45] où, me dit-il, il avait bu
avec des grenadiers qui avaient été tués à la bataille d'Eylau.
[Note 45: Rendez-vous des maîtresses des vieux grenadiers de la
Garde. On y dansait. (_Note de l'auteur_.)]
Comme nous allions manger, le juif nous présenta une bouteille de
genièvre que Picart s'empressa de prendre. Alors il lui demanda qui il
était et d'où il venait; il lui parlait en allemand. Ensuite il goûta
ce que contenait la bouteille, et, pour remercier, finit par lui dire
que cela ne valait pas le diable. Effectivement c'était du mauvais
genièvre de pommes de terre.
L'idée me vint que le juif pourrait nous être très utile en le prenant
pour guide; nous avions de quoi tenter sa cupidité. De suite, je fis
part à Picart de mon idée, qu'il approuva, et, comme il se disposait à
en faire la proposition, notre cheval, qui était couché, se releva
tout effrayé, en cherchant à rompre le lien auquel il était attaché;
le chien se mit à beugler (_sic_). Au même instant, nous entendîmes
plusieurs loups qui vinrent hurler autour de la baraque et même contre
la porte. C'était à notre cheval qu'ils en voulaient. Picart prit son
fusil pour leur faire la chasse, mais notre hôte lui fit comprendre
qu'il ne serait pas prudent, à cause des Russes. Alors il se contenta
de prendre son sabre d'une main et un morceau de bois de sapin tout en
feu de l'autre, se fit ouvrir la porte et se mit à courir sur les
loups qu'il mit en fuite. Un instant après, il rentra en me disant
que cette sortie lui avait fait du bien; que son mal de tête était
presque passé. Ils revinrent encore à la charge, mais nous ne
bougeâmes plus.
Le juif, comme je m'y attendais, nous demanda si nous n'avions rien à
vendre ou à changer. Je dis à Picart qu'il était temps de lui faire
des propositions pour qu'il puisse nous conduire jusqu'à Borisow ou
jusqu'au premier poste français. Je lui demandai combien il y avait de
l'endroit où nous étions à la Bérézina. Il nous répondit que, par la
grand'route, il y avait bien neuf lieues; nous lui fîmes comprendre
que nous voulions, si cela était possible, y arriver par d'autres
chemins. Je lui proposai de nous y conduire, moyennant un arrangement:
d'abord les trois paires d'épaulettes que nous lui donnions de suite,
et un billet de banque de cent roubles, le tout d'une valeur de cinq
cents francs. Mais je mettais pour condition que les épaulettes
resteraient entre les mains de notre hôte, qui les lui remettrait à
son retour; que, pour le billet de banque, je le lui donnerais à notre
destination, c'est-à-dire au premier poste de l'armée française; que,
sur la présentation d'un foulard que je montrai aux personnes
présentes, on lui remettrait les épaulettes, mais que lui, Samuel,
remettrait aux personnes de la maison vingt-cinq roubles; que le
foulard serait pour la plus jeune fille, celle qui m'avait lavé les
pieds. L'enfant d'Israël accepta, non sans faire quelques observations
sur les dangers qu'il y avait à courir, en ne passant pas par la
grand'route. Notre hôte nous témoigna combien il regrettait de ne pas
avoir dix ans de moins, afin de nous conduire, et pour rien, en nous
défendant contre les Russes, s'il s'en présentait. En nous disant
cela, il nous montrait sa vieille hallebarde attachée le long d'une
pièce de bois. Mais il donna tant d'instructions au juif sur la route,
qu'il consentit à nous conduire, après avoir toutefois bien regardé et
vérifié si tout ce que nous lui donnions était de bon aloi.
Il était neuf heures du matin lorsque nous nous mîmes en route.
C'était le 24 novembre. Toute la famille polonaise resta longtemps sur
le point le plus élevé, nous suivant des yeux et nous faisant des
signes d'adieu avec leurs mains.