Je passai la main à l'entrée: il me sembla que je palpais quelque

chose qui ressemblait beaucoup à une bouteille. J'en fis de suite

l'observation à Picart qui, aussitôt, cria: «Halte!»

En moins de deux minutes, le portemanteau fut ouvert et, sous la

première enveloppe, je tirai une bouteille qui contenait quelque chose

qui ressemblait à du genièvre, tant qu'à la couleur. Nous ne nous

étions pas trompés, car Picart, sans se donner la peine d'y mettre le

nez, en avala de suite une gorgée, en me disant: «À vous, mon

sergent!» Lorsque j'en eus goûté, je sentis, à mon estomac, un bien

qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer; nous fûmes d'accord

que cette trouvaille valait mieux que le reste et, comme il fallait la

ménager, et que j'avais, dans ma carnassière, un petit vase en

porcelaine de Chine que j'avais apporté de Moscou, nous décidâmes que

ce serait la ration, toutes les fois que l'on voudrait boire.[39]

[Note 39: Ce petit vase, je le conserve toujours. Il est chez moi,

sous le globe d'une pendule, avec une petite croix en argent qui a été

trouvée dans les caveaux de l'église Saint-Michel, ou sous les

tombeaux des Empereurs (_Note de l'auteur_.)]

Nous nous enfonçâmes dans le bois avec beaucoup de peine, et, au bout

d'un quart d'heure de marche pénible, par suite de la quantité

d'arbres tombés sur notre passage, nous arrivâmes sur un chemin large

de cinq à six pieds, qui venait de gauche et qui, à notre grande

satisfaction, se continuait sur notre droite, précisément dans la

direction que nous devions prendre pour rejoindre la grand'route où

l'armée devait avoir passé et qui, suivant nous, ne devait pas être

éloignée de plus de deux à trois lieues.

Me trouvant plus à l'aise, je levai la tête, et, regardant Picart, je

vis qu'il avait la figure ensanglantée. Le sang s'était formé en

glaçons sur ses moustaches et sur sa barbe. Je lui dis qu'il était

blessé à la tête. Il me répondit qu'il venait de s'en apercevoir au

moment où son bonnet à poil s'était accroché à une branche, et qu'en

le remettant, le sang avait coulé sur sa figure; que, du reste, il

n'avait rien de grave. Il me dit que ce n'était pas le coup de

pistolet qui l'avait fait tomber, mais que, tenant la bride du cheval,

au moment où il voyait venir l'autre Cosaque, il avait voulu se saisir

de son arme pour en faire usage, mais qu'il avait glissé sur les

talons et que, sans lâcher ni son fusil ni la bride du cheval, il

s'était trouvé sur le dos et sous le ventre. «Et puis, continua-t-il,

ce n'est pas le moment de s'en occuper. Nous verrons cela ce soir!» Il

paraît que la balle avait traversé la plaque de son bonnet à poil et

avait cassé une aile de l'aigle impériale, glissé sur le côté de la

tête et s'était ensuite nichée dans des chiffons, dont le fond de son

bonnet était plein; nous nous en assurâmes le soir, lorsque je lui

pansai sa blessure, car nous la retrouvâmes.

Pour gagner du temps, je proposai à Picart de monter à deux sur le

cheval: «Essayons!» dit-il. Aussitôt, nous lui ôtâmes la selle de bois

qu'il avait sur le dos et, ne lui ayant laissé qu'une couverte qu'il

avait dessous, nous enfourchâmes le cheval, Picart sur le devant et

moi sur le derrière. Nous bûmes un coup et nous partîmes en tenant nos

fusils en travers, comme un balancier.

Nous voilà en route, toujours au trot, quelquefois au galop. Souvent

notre marche était interceptée par des arbres tombés. Cela fit naître

à Picart l'idée de faire tomber ceux qui ne l'étaient pas tout à fait,

afin de former une barricade contre la cavalerie, si elle venait à

nous poursuivre. Il descendit donc de cheval, et, prenant ma petite

hache, au bout de quelques minutes, il acheva de faire tomber en

travers du chemin plusieurs sapins sur ceux qui l'étaient déjà, de

manière à donner de l'ouvrage, pendant plus d'une heure, à vingt-cinq

hommes. Ensuite il remonta gaiement à cheval, et nous continuâmes à

trotter pendant un bon quart d'heure, sans nous arrêter. Tout à coup,

Picart s'arrêta en disant: «Coquin de Dieu! sentez-vous comme moi, mon

pays, comme ce tartare a le trot dur?» Je lui répondis qu'il nous

faisait souffrir par vengeance de ce que nous avions tué son maître:

«Diable! me dit-il, paraît, mon sergent, que la petite goutte a fait

son effet et que vous avez le petit mot pour rire! Allons, tant mieux,

j'aime à vous voir comme cela!»

Pour ne plus souffrir autant de son derrière, Picart arrangea les pans

de son manteau blanc sur le dos du cheval, et nous pûmes, non plus en

trottant, mais en marchant le pas ordinaire, aller encore pendant un

quart d'heure. Il y avait des moments où le cheval avait de la neige

jusqu'au ventre. Enfin, nous aperçûmes un chemin qui traversait celui

sur lequel nous marchions et que nous prîmes pour la grand'route.

Mais, avant d'y entrer, il fallait agir avec prudence.

Nous mîmes pied à terre, et, prenant le cheval par la bride, nous nous

retirâmes dans la forêt, à gauche du chemin que nous venions de

parcourir, afin de pouvoir, sans être vus, regarder sur la nouvelle

route que nous reconnûmes, au bout d'un instant, pour être celle que

l'armée avait parcourue et qui conduisait à la Bérézina, car la

quantité de cadavres dont elle était jonchée et que la neige

recouvrait à demi, nous fit voir que nous ne nous étions pas trompés.

Des traces nouvelles nous firent aussi penser qu'il n'y avait pas

longtemps que de la cavalerie et de l'infanterie y avaient passé: la

trace des pas venant du côté où nous devions aller, ainsi que le sang

que l'on voyait sur la neige, nous firent croire qu'un convoi de

prisonniers français, que des Russes escortaient, avait passé il n'y

avait pas longtemps.

Il n'y avait pas de doute que nous étions derrière l'avant-garde

russe, et que bientôt nous en verrions d'autres nous suivre. Comment

faire? Il fallait suivre la route. C'était le seul parti à prendre.

C'était aussi l'opinion de Picart: «Il me vient, dit-il, une

excellente idée. Vous allez faire l'arrière-garde et moi

l'avant-garde: moi devant, conduisant le cheval en avant si je ne vois

rien venir, et vous, mon pays, derrière, ayant la tête tournée du côté

de la queue, pour faire de même.»

Nous eûmes un peu de peine, moi surtout, à mettre à exécution l'idée

de Picart, en nous mettant dos à dos et faisant, comme il le disait,

le double aigle, ayant deux yeux derrière et deux devant. Nous prîmes

encore chacun un petit verre de genièvre, en nous promettant encore de

garder le reste pour des moments plus urgents, et nous mîmes notre

cheval au pas, au milieu de cette triste et silencieuse forêt.

Le vent du nord commençait à devenir piquant, et l'arrière-garde en

souffrait à ne pouvoir tenir longtemps la position; mais, fort

heureusement, le temps était assez clair pour distinguer les objets

d'assez loin, et le chemin qui traverse cette immense forêt était

presque droit, de manière que nous n'avions pas à craindre d'être

surpris dans les sinuosités.

Nous marchions environ depuis une demi-heure, quand nous rencontrâmes,

sur la lisière du bois, sept paysans qui semblaient nous attendre.

Ils étaient sur deux rangs. Le septième, qui nous parut déjà âgé,

semblait les commander. Ils étaient vêtus chacun d'une capote de peau

de mouton, leurs chaussures étaient faites d'écorces d'arbres avec des

ligatures de même; ils s'approchèrent de nous, nous souhaitèrent le

bonjour en polonais, et, ayant reconnu que nous étions Français, cela

parut leur faire plaisir. Ensuite, ils nous firent comprendre qu'il

fallait qu'ils se rendent à Minsk, où était l'armée russe, car ils

faisaient partie de la milice; on les faisait marcher en masse contre

nous, à coups de knout, et partout, dans les villages, il y avait des

Cosaques pour les faire partir. Nous poursuivîmes notre route; lorsque

nous les eûmes perdus de vue, je demandai à Picart s'il avait bien

compris ce que les paysans avaient dit, à propos de Minsk qui était un

de nos grands entrepôts de la Lithuanie, où nous avions des magasins

de vivres et où, disait-on, une grande partie de l'armée devait se

retirer. Il me répondit qu'il avait très bien compris, et que, si cela

était vrai, c'est que _papa beau-père_ nous avait joué un mauvais

tour. Comme je ne le comprenais pas bien, il me répéta que, si c'était

comme cela, c'est que les Autrichiens nous avaient trahis. Je ne

pouvais comprendre ce qu'il pouvait y avoir de commun entre les

Autrichiens et Minsk[40]. Il allait, disait-il, m'expliquer la guerre,

lorsque, tout à coup, il ralentit, le pas du cheval en me disant:

«Voyez, si l'on ne dirait pas là, devant nous, une colonne de

troupes?» J'aperçus quelque chose de noir, mais qui disparut tout à

coup. Un instant après, la tête de cette colonne reparut comme sortant

d'un fond.

[Note 40: Picart savait bien ce qu'il disait en parlant de la

trahison des Autrichiens, car j'ai pu savoir, depuis, qu'un traité

d'alliance avait été fait contre nous. (_Note de l'auteur._).]

Nous pûmes bien voir que c'étaient des Russes. Plusieurs cavaliers se

détachèrent et se portèrent en avant; nous n'eûmes que le temps de

tourner à droite, et nous entrâmes dans la forêt, mais nous n'avions

pas fait quatre pas, que notre cheval s'enfonça dans la neige jusqu'au

poitrail et me renversa. J'entraînai Picart dans ma chute et à plus de

six pieds de profondeur, d'où nous eûmes beaucoup de peine à nous

retirer. Pendant ce temps, le coquin de cheval s'était sauvé, mais il

nous avait frayé un passage dont nous profitâmes pour nous enfoncer

dans la forêt. Lorsque nous eûmes fait vingt pas, les arbres étant

trop serrés, nous ne pûmes aller plus en avant. Il nous fallut, malgré

nous, retourner en arrière. Il n'y avait pas à choisir; le cheval

aussi avait été de ce côté, car nous le retrouvâmes rongeant un arbre

auquel nous l'attachâmes. Dans la crainte qu'il nous trahît, nous nous

en éloignâmes le plus possible, et trouvant un buisson assez épais

pour nous cacher de manière à tout voir sans être vus, nous nous mîmes

en position de nous défendre, si les circonstances nous y obligeaient.

En attendant, Picart me demanda si notre bouteille n'était pas perdue

ou cassée. Fort heureusement, il n'en était rien: «Alors, dit-il,

chacun un petit verre!» Pendant que je débouchais la bouteille, il

s'occupait à vérifier les amorces de nos fusils, à faire tomber la

neige autour des batteries. Nous bûmes chacun un petit verre; nous en

avions besoin.

Après une attente de cinq à six minutes, nous voyons paraître la tête

de la troupe, précédée de dix à douze Tartares et Kalmoucks armés, les

uns de lances, les autres d'arcs et de flèches, et, à droite et à

gauche de la route, des paysans armés de toute espèce d'armes: au

milieu, plus de deux cents prisonniers de notre armée, malheureux et

se traînant avec peine. Beaucoup étaient blessés: nous en vîmes avec

un bras en écharpe, d'autres avec les pieds gelés, appuyés sur des

gros bâtons. Plusieurs venaient de tomber et, malgré les coups que les

paysans étaient obligés de leur donner et les coups de lances qu'ils

recevaient des Tartares, ils ne bougeaient pas. Je laisse à penser

dans quelle douleur nous devions nous trouver, en voyant nos frères

d'armes aussi malheureux! Picart ne disait rien, mais à ses

mouvements, on aurait pensé qu'il allait sortir du bois pour renverser

ceux qui les escortaient. Dans ce moment, arriva au galop un officier

qui fit faire halte; ensuite, s'adressant aux prisonniers, il leur dit

en bon français: «Pourquoi ne marchez-vous pas plus vite?--Nous ne

pouvons pas, dit un soldat étendu sur la neige, et tant qu'à moi,

j'aime autant mourir ici que plus loin!»

L'officier répondit qu'il fallait prendre patience, que les voitures

allaient arriver et que, s'il y avait place pour y mettre les plus

malades, on les placerait dessus: «Ce soir, dit-il, vous serez mieux

que si vous étiez avec Napoléon, car à présent, il est prisonnier avec

toute sa Garde et le reste de son armée, les ponts de la Bérézina

étant coupés.--Napoléon prisonnier avec toute sa Garde! répond un

vieux soldat. Que Dieu vous le pardonne! L'on voit bien, monsieur que

vous ne connaissez ni l'un ni l'autre. Ils ne se rendront que morts;

ils en ont fait le serment, ainsi ils ne sont pas prisonniers!--Allons,

dit l'officier, voilà les voitures!» Aussitôt nous aperçûmes

deux fourgons de chez nous et une forge chargée de blessés

et de malades. On jeta à terre cinq hommes que les paysans

s'empressèrent de dépouiller et mettre nus; on les remplaça par cinq

autres, dont trois ne pouvaient plus bouger. Nous entendîmes

l'officier ordonner aux paysans qui avaient dépouillé les morts, de

remettre les habillements aux prisonniers qui en avaient le plus

besoin, et, comme ils n'exécutaient pas assez rapidement ce qu'il

venait de leur dire, il leur appliqua à chacun plusieurs coups de

fouet, et il fut obéi. Ensuite nous entendîmes qu'il disait à quelques

soldats qui le remerciaient: «Moi aussi, je suis Français; il y a

vingt ans que je suis en Russie; mon père y est mort, mais j'ai encore

ma mère. Aussi j'espère que ces circonstances nous feront bientôt

revoir la France et rentrer dans nos biens. Je sais que ce n'est pas

la force des armes qui vous a vaincus, mais la température

insupportable de la Russie.--Et le manque de vivres, répond un blessé;

sans cela, nous serions à Saint-Pétersbourg!--C'est peut-être vrai»,

dit l'officier. Le convoi se remit à marcher lentement.

Lorsque nous les eûmes perdus de vue, nous allâmes à notre cheval, que

nous trouvâmes la tête dans la neige, cherchant des herbes pour se

nourrir. Le hasard nous fit rencontrer l'emplacement d'un feu que nous

pûmes rallumer, et où nous pûmes réchauffer nos membres engourdis. À

chaque instant nous allions, chacun à notre tour, voir si l'on ne

voyait rien venir soit à droite, soit à gauche, lorsque tout à coup

nous entendîmes quelqu'un se plaindre et vîmes venir à nous un

malheureux presque nu. Il n'avait, sur son corps, qu'une capote dont

la moitié était brûlée; sur sa tête, un mauvais bonnet de police; ses

pieds étaient enveloppés de morceaux de chiffons et attachés avec des

cordons au-dessus d'un mauvais pantalon de gros drap troué. Il avait

le nez gelé et presque tombé; ses oreilles étaient tout en plaies. À

la main droite, il ne lui restait que le pouce, tous les autres doigts

étaient tombés jusqu'à la dernière phalange. C'était un des malheureux

que les Russes avaient abandonnés; il nous fut impossible de

comprendre un mot de ce qu'il disait. En voyant notre feu, il se

précipita dessus avec avidité; on eût dit qu'il allait le dévorer; il

s'agenouilla devant la flamme sans dire un mot; nous lui fîmes avec

peine avaler un peu de genièvre: plus de moitié fut perdue, car il ne

pouvait ouvrir les dents qui claquaient horriblement.

Les cris qu'il laissait échapper s'étaient apaisés, ses dents ne

claquaient presque plus, lorsque nous le vîmes de nouveau trembler,

pâlir et s'affaisser sur lui-même, sans qu'un mot, sans qu'une plainte

se fussent échappés de ses lèvres. Picart voulut le relever; ce

n'était plus qu'un cadavre. Cette scène s'était passée en moins de dix

minutes.

Tout ce que venait de voir et d'entendre mon vieux camarade avait un

peu d'influence sur son moral. Il prit son fusil et, sans me dire de

le suivre, se dirigea sur la route, comme si rien ne devait plus

l'inquiéter. Je m'empressai de le suivre avec le cheval que je

conduisais par la bride, et, l'ayant rejoint, je lui dis de monter

dessus. C'est ce qu'il fit sans me parler, j'en fis autant, et nous

nous remîmes en marche, espérant sortir de la forêt avant la nuit.

Après avoir trotté près d'une heure, sans rencontrer autre chose que

quelques cadavres, comme sur toute la route, nous arrivâmes dans un

endroit que nous prîmes pour la fin de la forêt; mais ce n'était qu'un

grand vide d'un quart de lieue, qui s'étendait en demi-cercle. Au

milieu se trouvait une habitation assez grande et, autour, quelques

petites masures; c'était une station ou lieu de poste. Mais, par

malheur, nous apercevons des chevaux attachés aux arbres. Des

cavaliers sortent de l'habitation et se forment en ordre sur le

chemin; ensuite ils se mettent en marche. Ils étaient huit, couverts

de manteaux blancs, la tête coiffée d'un casque très haut et garni

d'une crinière; ils ressemblaient aux cuirassiers contre lesquels nous

nous étions battus à Krasnoé, dans la nuit du 15 au 16 novembre. Ils

se dirigèrent, heureusement pour nous, du côté opposé à celui que nous

voulions prendre. Nous supposions, avec raison, que c'était un poste

qui venait d'être relevé par un autre.

Lorsque nous entrâmes dans la forêt, il nous fut impossible d'y faire

vingt pas. Il semblait qu'aucune créature humaine n'y avait jamais mis

les pieds, tant les arbres étaient serrés les uns contre les autres,

et tant il y avait de broussailles et d'arbres tombés de vieillesse et

cachés sous la neige; nous fûmes forcés d'en sortir et de la suivre en

dehors, au risque d'être vus. Notre pauvre cheval s'enfonçait, à

chaque instant, dans la neige jusqu'au ventre. Mais comme il n'en

était pas à son coup d'essai, quoique ayant deux cavaliers sur le dos,

il s'en tirait assez bien.

Il était presque nuit et nous n'avions pas encore fait la moitié de la

route. Nous prîmes, sur notre droite, un chemin qui entrait dans la

forêt, afin de nous y reposer un instant. Étant descendus de cheval,

la première chose que nous fîmes fut de boire la goutte. C'était pour

la cinquième fois que nous caressions notre bouteille, et l'on

commençait à y voir la place. Ensuite nous nous concertâmes.

Comme, dans l'endroit où nous étions, se trouvait beaucoup de bois

coupé, nous décidâmes de nous établir un peu plus avant, pour nous

tenir à une certaine distance des maisons qui étaient sur la route.

Nous nous arrêtâmes contre un tas de bois qui pouvait, en même temps,

nous abriter à demi. Après que Picart se fut débarrassé de son sac, et

moi de la marmite, il me dit: «Allons, pensons au principal! Du feu,

vite un vieux morceau de linge!» Il n'y en avait pas qui prenait mieux

le feu que les débris de ma chemise. J'en déchirai un morceau que je

remis à Picart; il en fit une mèche qu'il me dit de tenir, ouvrit le

bassinet de la batterie de son fusil, y mit un peu de poudre et, y

ayant mis le morceau de linge, lâcha la détente: l'amorce brûla et le

linge s'enflamma, mais une détonation terrible se fit entendre et,

répétée, par les échos, nous fit craindre d'être découverts.

Le pauvre Picart, depuis la scène des prisonniers, et ce qu'il avait

entendu dire par l'officier touchant la position de l'Empereur et de

l'armée, n'était plus le même. Cela avait influencé sur son caractère

et même, par moments, il me disait qu'il avait fort mal à la tête; que

ce n'était pas la suite du coup de pistolet reçu du Cosaque, mais une

chose qu'il ne pouvait pas m'expliquer. Tout cela lui avait fait

oublier que son arme était chargée. Après le coup, il resta quelque

temps sans rien dire et n'ouvrit la bouche que pour se traiter de

conscrit et de vieille ganache. Nous entendîmes plusieurs chiens

répondre au bruit de l'arme. Alors il me dit qu'il ne serait pas

surpris que l'on vienne, dans un instant, nous traquer comme des

loups; quoique, de mon côté, j'étais encore moins tranquille que lui,

je lui dis, pour le rassurer, que je ne craignais rien à l'heure qu'il

était et par le temps qu'il faisait.

Au bout d'un instant, nous eûmes un bon feu, car le bois qui était

près de nous et en grande quantité, était très sec. Une découverte qui

nous fit plaisir, c'est de la paille que nous trouvâmes derrière un

tas de bois où, probablement, des paysans l'avaient cachée. Il

semblait, par cette trouvaille, que la Providence pensait encore à

nous, car Picart, qui l'avait découverte, vint me dire: «Courage! mon

pays, voilà ce qui nous sauve, du moins pour cette nuit. Demain Dieu

fera le reste, et si, comme je n'en doute pas, nous avons le bonheur

de rejoindre l'Empereur, tout sera fini!» Picart pensait, comme tous

les vieux soldats idolâtres de l'Empereur, qu'une fois qu'ils étaient

avec lui, rien ne devait plus manquer, que tout devait réussir, enfin,

qu'avec lui il n'y avait rien d'impossible.

Nous approchâmes notre cheval; nous lui fîmes une bonne litière avec

quelques bottes de paille. Nous lui en mîmes aussi pour manger, en le

tenant toujours bridé et le portemanteau, que nous n'avions pas encore

visité, sur le dos afin d'être prêts à partir à la première alerte. Le

reste de la paille, nous le mîmes autour de nous, en attendant de

faire notre abri.

Picart, en prenant un morceau de viande cuite qui était dans la

marmite, pour le faire dégeler, me dit: «Savez-vous que je pense

souvent à ce que disait cet officier russe?--Quoi? lui dis-je.--Eh! me

répondit-il, que l'Empereur était prisonnier avec la Garde! Je sais

bien, nom d'une pipe, que cela n'est pas, que cela ne se peut pas.

Mais ça ne peut pas me sortir de ma diable de caboche! C'est plus fort

que moi, et je ne serai content que lorsque je serai au régiment! En

attendant, pensons à manger un morceau et à nous reposer un peu. Et

puis, dit-il, en patois picard, nous boirons une _tiote_ goutte!»

Je pris la bouteille et la regardant à la lueur des flammes, je

remarquai qu'elle tirait à sa fin. Picart n'aurait jamais dit: «Halte!

conservons une poire pour la soif!» Il me dit seulement qu'il serait à

désirer que quelque Tartare ou autre passât de notre côté afin de leur

expédier une commission pour l'autre monde, comme à celui du matin,

afin de renouveler notre bouteille, car «il paraît, dit-il, que tous

ces sauvages-là en ont!» Effectivement nous sûmes, par la suite, qu'on

leur faisait des fortes distributions d'eau-de-vie, qu'on leur

amenait, sur des traîneaux, des bords de la mer Baltique.

Le temps était assez doux pour le moment. Nous mangions, sans beaucoup

d'appétit, le morceau de cheval cuit du matin, que nous étions obligés

de présenter au feu, tant il était dur. Picart, en mangeant, parlait

seul et jurait de même: «J'ai quarante napoléons en or dans ma

ceinture, me dit-il, et sept pièces russes aussi en or, sans les

pièces de cinq francs. Je les donnerais toutes de bon coeur pour être

au régiment. À propos, continua-t-il en me frappant sur les genoux,

ils ne sont pas dans ma ceinture, car je n'en ai pas, mais ils sont

cousus dans mon gilet blanc d'ordonnance que j'ai sur moi, et, comme

l'on ne sait pas ce qui peut arriver, ils sont à vous!--Allons,

dis-je, encore un testament de fait! Par la même raison, mon vieux, je

fais le mien. J'ai huit cents francs, tant en pièces d'or, qu'en

billets de banque et en pièces de cent francs. Vous pouvez en

disposer, s'il plaît à Dieu que je meure avant de rejoindre le

régiment!» En me chauffant, j'avais mis machinalement la main dans le

petit sac de toile que j'avais ramassé, la veille, auprès des deux

officiers badois rencontrés mourants sur le bord du chemin. J'en

retirai quelque chose de dur comme un morceau de corde et long comme

deux doigts. L'ayant examiné, je reconnus que c'était du tabac à

fumer. Quelle découverte pour mon pauvre Picart! Lorsque je le lui

donnai, il laissa tomber dans la neige une côte de cheval qu'il était

en train de ronger, et qu'il remplaça de suite par une chique de

tabac, en attendant, dit-il, de fumer, car il ne savait pas si sa pipe

était dans son sac, dans son bonnet à poil ou dans une de ses poches.

Et, comme ce n'était pas le moment de chercher, il se contenta de sa

chique, et moi d'un petit cigare que je fis à l'espagnole, avec un

morceau de papier d'une des lettres dont plusieurs se trouvaient dans

le petit sac.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 16 / 32 段