chose qui ressemblait beaucoup à une bouteille. J'en fis de suite
l'observation à Picart qui, aussitôt, cria: «Halte!»
En moins de deux minutes, le portemanteau fut ouvert et, sous la
première enveloppe, je tirai une bouteille qui contenait quelque chose
qui ressemblait à du genièvre, tant qu'à la couleur. Nous ne nous
étions pas trompés, car Picart, sans se donner la peine d'y mettre le
nez, en avala de suite une gorgée, en me disant: «À vous, mon
sergent!» Lorsque j'en eus goûté, je sentis, à mon estomac, un bien
qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer; nous fûmes d'accord
que cette trouvaille valait mieux que le reste et, comme il fallait la
ménager, et que j'avais, dans ma carnassière, un petit vase en
porcelaine de Chine que j'avais apporté de Moscou, nous décidâmes que
ce serait la ration, toutes les fois que l'on voudrait boire.[39]
[Note 39: Ce petit vase, je le conserve toujours. Il est chez moi,
sous le globe d'une pendule, avec une petite croix en argent qui a été
trouvée dans les caveaux de l'église Saint-Michel, ou sous les
tombeaux des Empereurs (_Note de l'auteur_.)]
Nous nous enfonçâmes dans le bois avec beaucoup de peine, et, au bout
d'un quart d'heure de marche pénible, par suite de la quantité
d'arbres tombés sur notre passage, nous arrivâmes sur un chemin large
de cinq à six pieds, qui venait de gauche et qui, à notre grande
satisfaction, se continuait sur notre droite, précisément dans la
direction que nous devions prendre pour rejoindre la grand'route où
l'armée devait avoir passé et qui, suivant nous, ne devait pas être
éloignée de plus de deux à trois lieues.
Me trouvant plus à l'aise, je levai la tête, et, regardant Picart, je
vis qu'il avait la figure ensanglantée. Le sang s'était formé en
glaçons sur ses moustaches et sur sa barbe. Je lui dis qu'il était
blessé à la tête. Il me répondit qu'il venait de s'en apercevoir au
moment où son bonnet à poil s'était accroché à une branche, et qu'en
le remettant, le sang avait coulé sur sa figure; que, du reste, il
n'avait rien de grave. Il me dit que ce n'était pas le coup de
pistolet qui l'avait fait tomber, mais que, tenant la bride du cheval,
au moment où il voyait venir l'autre Cosaque, il avait voulu se saisir
de son arme pour en faire usage, mais qu'il avait glissé sur les
talons et que, sans lâcher ni son fusil ni la bride du cheval, il
s'était trouvé sur le dos et sous le ventre. «Et puis, continua-t-il,
ce n'est pas le moment de s'en occuper. Nous verrons cela ce soir!» Il
paraît que la balle avait traversé la plaque de son bonnet à poil et
avait cassé une aile de l'aigle impériale, glissé sur le côté de la
tête et s'était ensuite nichée dans des chiffons, dont le fond de son
bonnet était plein; nous nous en assurâmes le soir, lorsque je lui
pansai sa blessure, car nous la retrouvâmes.
Pour gagner du temps, je proposai à Picart de monter à deux sur le
cheval: «Essayons!» dit-il. Aussitôt, nous lui ôtâmes la selle de bois
qu'il avait sur le dos et, ne lui ayant laissé qu'une couverte qu'il
avait dessous, nous enfourchâmes le cheval, Picart sur le devant et
moi sur le derrière. Nous bûmes un coup et nous partîmes en tenant nos
fusils en travers, comme un balancier.
Nous voilà en route, toujours au trot, quelquefois au galop. Souvent
notre marche était interceptée par des arbres tombés. Cela fit naître
à Picart l'idée de faire tomber ceux qui ne l'étaient pas tout à fait,
afin de former une barricade contre la cavalerie, si elle venait à
nous poursuivre. Il descendit donc de cheval, et, prenant ma petite
hache, au bout de quelques minutes, il acheva de faire tomber en
travers du chemin plusieurs sapins sur ceux qui l'étaient déjà, de
manière à donner de l'ouvrage, pendant plus d'une heure, à vingt-cinq
hommes. Ensuite il remonta gaiement à cheval, et nous continuâmes à
trotter pendant un bon quart d'heure, sans nous arrêter. Tout à coup,
Picart s'arrêta en disant: «Coquin de Dieu! sentez-vous comme moi, mon
pays, comme ce tartare a le trot dur?» Je lui répondis qu'il nous
faisait souffrir par vengeance de ce que nous avions tué son maître:
«Diable! me dit-il, paraît, mon sergent, que la petite goutte a fait
son effet et que vous avez le petit mot pour rire! Allons, tant mieux,
j'aime à vous voir comme cela!»
Pour ne plus souffrir autant de son derrière, Picart arrangea les pans
de son manteau blanc sur le dos du cheval, et nous pûmes, non plus en
trottant, mais en marchant le pas ordinaire, aller encore pendant un
quart d'heure. Il y avait des moments où le cheval avait de la neige
jusqu'au ventre. Enfin, nous aperçûmes un chemin qui traversait celui
sur lequel nous marchions et que nous prîmes pour la grand'route.
Mais, avant d'y entrer, il fallait agir avec prudence.
Nous mîmes pied à terre, et, prenant le cheval par la bride, nous nous
retirâmes dans la forêt, à gauche du chemin que nous venions de
parcourir, afin de pouvoir, sans être vus, regarder sur la nouvelle
route que nous reconnûmes, au bout d'un instant, pour être celle que
l'armée avait parcourue et qui conduisait à la Bérézina, car la
quantité de cadavres dont elle était jonchée et que la neige
recouvrait à demi, nous fit voir que nous ne nous étions pas trompés.
Des traces nouvelles nous firent aussi penser qu'il n'y avait pas
longtemps que de la cavalerie et de l'infanterie y avaient passé: la
trace des pas venant du côté où nous devions aller, ainsi que le sang
que l'on voyait sur la neige, nous firent croire qu'un convoi de
prisonniers français, que des Russes escortaient, avait passé il n'y
avait pas longtemps.
Il n'y avait pas de doute que nous étions derrière l'avant-garde
russe, et que bientôt nous en verrions d'autres nous suivre. Comment
faire? Il fallait suivre la route. C'était le seul parti à prendre.
C'était aussi l'opinion de Picart: «Il me vient, dit-il, une
excellente idée. Vous allez faire l'arrière-garde et moi
l'avant-garde: moi devant, conduisant le cheval en avant si je ne vois
rien venir, et vous, mon pays, derrière, ayant la tête tournée du côté
de la queue, pour faire de même.»
Nous eûmes un peu de peine, moi surtout, à mettre à exécution l'idée
de Picart, en nous mettant dos à dos et faisant, comme il le disait,
le double aigle, ayant deux yeux derrière et deux devant. Nous prîmes
encore chacun un petit verre de genièvre, en nous promettant encore de
garder le reste pour des moments plus urgents, et nous mîmes notre
cheval au pas, au milieu de cette triste et silencieuse forêt.
Le vent du nord commençait à devenir piquant, et l'arrière-garde en
souffrait à ne pouvoir tenir longtemps la position; mais, fort
heureusement, le temps était assez clair pour distinguer les objets
d'assez loin, et le chemin qui traverse cette immense forêt était
presque droit, de manière que nous n'avions pas à craindre d'être
surpris dans les sinuosités.
Nous marchions environ depuis une demi-heure, quand nous rencontrâmes,
sur la lisière du bois, sept paysans qui semblaient nous attendre.
Ils étaient sur deux rangs. Le septième, qui nous parut déjà âgé,
semblait les commander. Ils étaient vêtus chacun d'une capote de peau
de mouton, leurs chaussures étaient faites d'écorces d'arbres avec des
ligatures de même; ils s'approchèrent de nous, nous souhaitèrent le
bonjour en polonais, et, ayant reconnu que nous étions Français, cela
parut leur faire plaisir. Ensuite, ils nous firent comprendre qu'il
fallait qu'ils se rendent à Minsk, où était l'armée russe, car ils
faisaient partie de la milice; on les faisait marcher en masse contre
nous, à coups de knout, et partout, dans les villages, il y avait des
Cosaques pour les faire partir. Nous poursuivîmes notre route; lorsque
nous les eûmes perdus de vue, je demandai à Picart s'il avait bien
compris ce que les paysans avaient dit, à propos de Minsk qui était un
de nos grands entrepôts de la Lithuanie, où nous avions des magasins
de vivres et où, disait-on, une grande partie de l'armée devait se
retirer. Il me répondit qu'il avait très bien compris, et que, si cela
était vrai, c'est que _papa beau-père_ nous avait joué un mauvais
tour. Comme je ne le comprenais pas bien, il me répéta que, si c'était
comme cela, c'est que les Autrichiens nous avaient trahis. Je ne
pouvais comprendre ce qu'il pouvait y avoir de commun entre les
Autrichiens et Minsk[40]. Il allait, disait-il, m'expliquer la guerre,
lorsque, tout à coup, il ralentit, le pas du cheval en me disant:
«Voyez, si l'on ne dirait pas là, devant nous, une colonne de
troupes?» J'aperçus quelque chose de noir, mais qui disparut tout à
coup. Un instant après, la tête de cette colonne reparut comme sortant
d'un fond.
[Note 40: Picart savait bien ce qu'il disait en parlant de la
trahison des Autrichiens, car j'ai pu savoir, depuis, qu'un traité
d'alliance avait été fait contre nous. (_Note de l'auteur._).]
Nous pûmes bien voir que c'étaient des Russes. Plusieurs cavaliers se
détachèrent et se portèrent en avant; nous n'eûmes que le temps de
tourner à droite, et nous entrâmes dans la forêt, mais nous n'avions
pas fait quatre pas, que notre cheval s'enfonça dans la neige jusqu'au
poitrail et me renversa. J'entraînai Picart dans ma chute et à plus de
six pieds de profondeur, d'où nous eûmes beaucoup de peine à nous
retirer. Pendant ce temps, le coquin de cheval s'était sauvé, mais il
nous avait frayé un passage dont nous profitâmes pour nous enfoncer
dans la forêt. Lorsque nous eûmes fait vingt pas, les arbres étant
trop serrés, nous ne pûmes aller plus en avant. Il nous fallut, malgré
nous, retourner en arrière. Il n'y avait pas à choisir; le cheval
aussi avait été de ce côté, car nous le retrouvâmes rongeant un arbre
auquel nous l'attachâmes. Dans la crainte qu'il nous trahît, nous nous
en éloignâmes le plus possible, et trouvant un buisson assez épais
pour nous cacher de manière à tout voir sans être vus, nous nous mîmes
en position de nous défendre, si les circonstances nous y obligeaient.
En attendant, Picart me demanda si notre bouteille n'était pas perdue
ou cassée. Fort heureusement, il n'en était rien: «Alors, dit-il,
chacun un petit verre!» Pendant que je débouchais la bouteille, il
s'occupait à vérifier les amorces de nos fusils, à faire tomber la
neige autour des batteries. Nous bûmes chacun un petit verre; nous en
avions besoin.
Après une attente de cinq à six minutes, nous voyons paraître la tête
de la troupe, précédée de dix à douze Tartares et Kalmoucks armés, les
uns de lances, les autres d'arcs et de flèches, et, à droite et à
gauche de la route, des paysans armés de toute espèce d'armes: au
milieu, plus de deux cents prisonniers de notre armée, malheureux et
se traînant avec peine. Beaucoup étaient blessés: nous en vîmes avec
un bras en écharpe, d'autres avec les pieds gelés, appuyés sur des
gros bâtons. Plusieurs venaient de tomber et, malgré les coups que les
paysans étaient obligés de leur donner et les coups de lances qu'ils
recevaient des Tartares, ils ne bougeaient pas. Je laisse à penser
dans quelle douleur nous devions nous trouver, en voyant nos frères
d'armes aussi malheureux! Picart ne disait rien, mais à ses
mouvements, on aurait pensé qu'il allait sortir du bois pour renverser
ceux qui les escortaient. Dans ce moment, arriva au galop un officier
qui fit faire halte; ensuite, s'adressant aux prisonniers, il leur dit
en bon français: «Pourquoi ne marchez-vous pas plus vite?--Nous ne
pouvons pas, dit un soldat étendu sur la neige, et tant qu'à moi,
j'aime autant mourir ici que plus loin!»
L'officier répondit qu'il fallait prendre patience, que les voitures
allaient arriver et que, s'il y avait place pour y mettre les plus
malades, on les placerait dessus: «Ce soir, dit-il, vous serez mieux
que si vous étiez avec Napoléon, car à présent, il est prisonnier avec
toute sa Garde et le reste de son armée, les ponts de la Bérézina
étant coupés.--Napoléon prisonnier avec toute sa Garde! répond un
vieux soldat. Que Dieu vous le pardonne! L'on voit bien, monsieur que
vous ne connaissez ni l'un ni l'autre. Ils ne se rendront que morts;
ils en ont fait le serment, ainsi ils ne sont pas prisonniers!--Allons,
dit l'officier, voilà les voitures!» Aussitôt nous aperçûmes
deux fourgons de chez nous et une forge chargée de blessés
et de malades. On jeta à terre cinq hommes que les paysans
s'empressèrent de dépouiller et mettre nus; on les remplaça par cinq
autres, dont trois ne pouvaient plus bouger. Nous entendîmes
l'officier ordonner aux paysans qui avaient dépouillé les morts, de
remettre les habillements aux prisonniers qui en avaient le plus
besoin, et, comme ils n'exécutaient pas assez rapidement ce qu'il
venait de leur dire, il leur appliqua à chacun plusieurs coups de
fouet, et il fut obéi. Ensuite nous entendîmes qu'il disait à quelques
soldats qui le remerciaient: «Moi aussi, je suis Français; il y a
vingt ans que je suis en Russie; mon père y est mort, mais j'ai encore
ma mère. Aussi j'espère que ces circonstances nous feront bientôt
revoir la France et rentrer dans nos biens. Je sais que ce n'est pas
la force des armes qui vous a vaincus, mais la température
insupportable de la Russie.--Et le manque de vivres, répond un blessé;
sans cela, nous serions à Saint-Pétersbourg!--C'est peut-être vrai»,
dit l'officier. Le convoi se remit à marcher lentement.
Lorsque nous les eûmes perdus de vue, nous allâmes à notre cheval, que
nous trouvâmes la tête dans la neige, cherchant des herbes pour se
nourrir. Le hasard nous fit rencontrer l'emplacement d'un feu que nous
pûmes rallumer, et où nous pûmes réchauffer nos membres engourdis. À
chaque instant nous allions, chacun à notre tour, voir si l'on ne
voyait rien venir soit à droite, soit à gauche, lorsque tout à coup
nous entendîmes quelqu'un se plaindre et vîmes venir à nous un
malheureux presque nu. Il n'avait, sur son corps, qu'une capote dont
la moitié était brûlée; sur sa tête, un mauvais bonnet de police; ses
pieds étaient enveloppés de morceaux de chiffons et attachés avec des
cordons au-dessus d'un mauvais pantalon de gros drap troué. Il avait
le nez gelé et presque tombé; ses oreilles étaient tout en plaies. À
la main droite, il ne lui restait que le pouce, tous les autres doigts
étaient tombés jusqu'à la dernière phalange. C'était un des malheureux
que les Russes avaient abandonnés; il nous fut impossible de
comprendre un mot de ce qu'il disait. En voyant notre feu, il se
précipita dessus avec avidité; on eût dit qu'il allait le dévorer; il
s'agenouilla devant la flamme sans dire un mot; nous lui fîmes avec
peine avaler un peu de genièvre: plus de moitié fut perdue, car il ne
pouvait ouvrir les dents qui claquaient horriblement.
Les cris qu'il laissait échapper s'étaient apaisés, ses dents ne
claquaient presque plus, lorsque nous le vîmes de nouveau trembler,
pâlir et s'affaisser sur lui-même, sans qu'un mot, sans qu'une plainte
se fussent échappés de ses lèvres. Picart voulut le relever; ce
n'était plus qu'un cadavre. Cette scène s'était passée en moins de dix
minutes.
Tout ce que venait de voir et d'entendre mon vieux camarade avait un
peu d'influence sur son moral. Il prit son fusil et, sans me dire de
le suivre, se dirigea sur la route, comme si rien ne devait plus
l'inquiéter. Je m'empressai de le suivre avec le cheval que je
conduisais par la bride, et, l'ayant rejoint, je lui dis de monter
dessus. C'est ce qu'il fit sans me parler, j'en fis autant, et nous
nous remîmes en marche, espérant sortir de la forêt avant la nuit.
Après avoir trotté près d'une heure, sans rencontrer autre chose que
quelques cadavres, comme sur toute la route, nous arrivâmes dans un
endroit que nous prîmes pour la fin de la forêt; mais ce n'était qu'un
grand vide d'un quart de lieue, qui s'étendait en demi-cercle. Au
milieu se trouvait une habitation assez grande et, autour, quelques
petites masures; c'était une station ou lieu de poste. Mais, par
malheur, nous apercevons des chevaux attachés aux arbres. Des
cavaliers sortent de l'habitation et se forment en ordre sur le
chemin; ensuite ils se mettent en marche. Ils étaient huit, couverts
de manteaux blancs, la tête coiffée d'un casque très haut et garni
d'une crinière; ils ressemblaient aux cuirassiers contre lesquels nous
nous étions battus à Krasnoé, dans la nuit du 15 au 16 novembre. Ils
se dirigèrent, heureusement pour nous, du côté opposé à celui que nous
voulions prendre. Nous supposions, avec raison, que c'était un poste
qui venait d'être relevé par un autre.
Lorsque nous entrâmes dans la forêt, il nous fut impossible d'y faire
vingt pas. Il semblait qu'aucune créature humaine n'y avait jamais mis
les pieds, tant les arbres étaient serrés les uns contre les autres,
et tant il y avait de broussailles et d'arbres tombés de vieillesse et
cachés sous la neige; nous fûmes forcés d'en sortir et de la suivre en
dehors, au risque d'être vus. Notre pauvre cheval s'enfonçait, à
chaque instant, dans la neige jusqu'au ventre. Mais comme il n'en
était pas à son coup d'essai, quoique ayant deux cavaliers sur le dos,
il s'en tirait assez bien.
Il était presque nuit et nous n'avions pas encore fait la moitié de la
route. Nous prîmes, sur notre droite, un chemin qui entrait dans la
forêt, afin de nous y reposer un instant. Étant descendus de cheval,
la première chose que nous fîmes fut de boire la goutte. C'était pour
la cinquième fois que nous caressions notre bouteille, et l'on
commençait à y voir la place. Ensuite nous nous concertâmes.
Comme, dans l'endroit où nous étions, se trouvait beaucoup de bois
coupé, nous décidâmes de nous établir un peu plus avant, pour nous
tenir à une certaine distance des maisons qui étaient sur la route.
Nous nous arrêtâmes contre un tas de bois qui pouvait, en même temps,
nous abriter à demi. Après que Picart se fut débarrassé de son sac, et
moi de la marmite, il me dit: «Allons, pensons au principal! Du feu,
vite un vieux morceau de linge!» Il n'y en avait pas qui prenait mieux
le feu que les débris de ma chemise. J'en déchirai un morceau que je
remis à Picart; il en fit une mèche qu'il me dit de tenir, ouvrit le
bassinet de la batterie de son fusil, y mit un peu de poudre et, y
ayant mis le morceau de linge, lâcha la détente: l'amorce brûla et le
linge s'enflamma, mais une détonation terrible se fit entendre et,
répétée, par les échos, nous fit craindre d'être découverts.
Le pauvre Picart, depuis la scène des prisonniers, et ce qu'il avait
entendu dire par l'officier touchant la position de l'Empereur et de
l'armée, n'était plus le même. Cela avait influencé sur son caractère
et même, par moments, il me disait qu'il avait fort mal à la tête; que
ce n'était pas la suite du coup de pistolet reçu du Cosaque, mais une
chose qu'il ne pouvait pas m'expliquer. Tout cela lui avait fait
oublier que son arme était chargée. Après le coup, il resta quelque
temps sans rien dire et n'ouvrit la bouche que pour se traiter de
conscrit et de vieille ganache. Nous entendîmes plusieurs chiens
répondre au bruit de l'arme. Alors il me dit qu'il ne serait pas
surpris que l'on vienne, dans un instant, nous traquer comme des
loups; quoique, de mon côté, j'étais encore moins tranquille que lui,
je lui dis, pour le rassurer, que je ne craignais rien à l'heure qu'il
était et par le temps qu'il faisait.
Au bout d'un instant, nous eûmes un bon feu, car le bois qui était
près de nous et en grande quantité, était très sec. Une découverte qui
nous fit plaisir, c'est de la paille que nous trouvâmes derrière un
tas de bois où, probablement, des paysans l'avaient cachée. Il
semblait, par cette trouvaille, que la Providence pensait encore à
nous, car Picart, qui l'avait découverte, vint me dire: «Courage! mon
pays, voilà ce qui nous sauve, du moins pour cette nuit. Demain Dieu
fera le reste, et si, comme je n'en doute pas, nous avons le bonheur
de rejoindre l'Empereur, tout sera fini!» Picart pensait, comme tous
les vieux soldats idolâtres de l'Empereur, qu'une fois qu'ils étaient
avec lui, rien ne devait plus manquer, que tout devait réussir, enfin,
qu'avec lui il n'y avait rien d'impossible.
Nous approchâmes notre cheval; nous lui fîmes une bonne litière avec
quelques bottes de paille. Nous lui en mîmes aussi pour manger, en le
tenant toujours bridé et le portemanteau, que nous n'avions pas encore
visité, sur le dos afin d'être prêts à partir à la première alerte. Le
reste de la paille, nous le mîmes autour de nous, en attendant de
faire notre abri.
Picart, en prenant un morceau de viande cuite qui était dans la
marmite, pour le faire dégeler, me dit: «Savez-vous que je pense
souvent à ce que disait cet officier russe?--Quoi? lui dis-je.--Eh! me
répondit-il, que l'Empereur était prisonnier avec la Garde! Je sais
bien, nom d'une pipe, que cela n'est pas, que cela ne se peut pas.
Mais ça ne peut pas me sortir de ma diable de caboche! C'est plus fort
que moi, et je ne serai content que lorsque je serai au régiment! En
attendant, pensons à manger un morceau et à nous reposer un peu. Et
puis, dit-il, en patois picard, nous boirons une _tiote_ goutte!»
Je pris la bouteille et la regardant à la lueur des flammes, je
remarquai qu'elle tirait à sa fin. Picart n'aurait jamais dit: «Halte!
conservons une poire pour la soif!» Il me dit seulement qu'il serait à
désirer que quelque Tartare ou autre passât de notre côté afin de leur
expédier une commission pour l'autre monde, comme à celui du matin,
afin de renouveler notre bouteille, car «il paraît, dit-il, que tous
ces sauvages-là en ont!» Effectivement nous sûmes, par la suite, qu'on
leur faisait des fortes distributions d'eau-de-vie, qu'on leur
amenait, sur des traîneaux, des bords de la mer Baltique.
Le temps était assez doux pour le moment. Nous mangions, sans beaucoup
d'appétit, le morceau de cheval cuit du matin, que nous étions obligés
de présenter au feu, tant il était dur. Picart, en mangeant, parlait
seul et jurait de même: «J'ai quarante napoléons en or dans ma
ceinture, me dit-il, et sept pièces russes aussi en or, sans les
pièces de cinq francs. Je les donnerais toutes de bon coeur pour être
au régiment. À propos, continua-t-il en me frappant sur les genoux,
ils ne sont pas dans ma ceinture, car je n'en ai pas, mais ils sont
cousus dans mon gilet blanc d'ordonnance que j'ai sur moi, et, comme
l'on ne sait pas ce qui peut arriver, ils sont à vous!--Allons,
dis-je, encore un testament de fait! Par la même raison, mon vieux, je
fais le mien. J'ai huit cents francs, tant en pièces d'or, qu'en
billets de banque et en pièces de cent francs. Vous pouvez en
disposer, s'il plaît à Dieu que je meure avant de rejoindre le
régiment!» En me chauffant, j'avais mis machinalement la main dans le
petit sac de toile que j'avais ramassé, la veille, auprès des deux
officiers badois rencontrés mourants sur le bord du chemin. J'en
retirai quelque chose de dur comme un morceau de corde et long comme
deux doigts. L'ayant examiné, je reconnus que c'était du tabac à
fumer. Quelle découverte pour mon pauvre Picart! Lorsque je le lui
donnai, il laissa tomber dans la neige une côte de cheval qu'il était
en train de ronger, et qu'il remplaça de suite par une chique de
tabac, en attendant, dit-il, de fumer, car il ne savait pas si sa pipe
était dans son sac, dans son bonnet à poil ou dans une de ses poches.
Et, comme ce n'était pas le moment de chercher, il se contenta de sa
chique, et moi d'un petit cigare que je fis à l'espagnole, avec un
morceau de papier d'une des lettres dont plusieurs se trouvaient dans
le petit sac.