«Vous vous rappelez, me dit-il, le jour de la bataille d'Eylau,

lorsque nous étions en colonne serrée par division, sur la droite de

l'église?--Certainement, lui dis-je, il faisait un temps comme

aujourd'hui. Je dois d'autant plus m'en souvenir qu'un brutal de

boulet russe m'enleva, de dessus mon sac, la marmite que je portais

ce jour-là, pour mon tour. Mon pauvre Picart, vous devez vous en

souvenir aussi?--Par la sacrebleu, si je m'en souviens! répond Picart.

C'est pour cela que je vous en parle, et pour vous demander si

l'industrie et le besoin auraient pu raccommoder votre marmite!--Non

certainement, pas plus que les deux têtes qu'il emporta de Grégoire et

de Lemoine!--Diable! me dit Picart, comme vous vous rappelez leurs

noms!--Je ne les oublierai jamais, car Grégoire était Vélite comme

moi, et, de plus, un ami intime. J'avais, ce jour-là, dans la marmite,

du biscuit et des haricots.--Oui, répond Picart, qui firent mitraille

sur nos frimousses! Coquin de Dieu! quelle journée encore que

celle-là!»

En causant de la sorte, la neige fondait dans la marmite. Nous y mîmes

de la viande tant que nous pûmes, afin qu'après en avoir mangé, il pût

nous en rester assez de cuite pour la route que nous avions à faire.

Ma curiosité me porta à voir ce que contenait la carnassière en toile

que j'avais ramassée, la veille, auprès des deux malheureux que

j'avais trouvés mourants sur le bord de la route. Je n'y trouvai que

trois mouchoirs des Indes, deux rasoirs et plusieurs lettres écrites

en français et datées de Stuttgard, à l'adresse de Sir Jacques,

officier badois au régiment de dragons. Ces lettres étaient d'une

soeur et pleines d'expressions d'amitié. Je les avais conservées,

mais, lorsque je fus fait prisonnier, elles furent perdues.

Assis devant le feu, à l'entrée de l'abri que nous avions choisi, le

dos tourné au nord, Picart ouvrit son sac. Il en tira un mouchoir où,

dans l'un des coins, il y avait du sel, et, dans l'autre, du gruau. Il

y avait longtemps que je n'en avais vu autant; aussi je faisais des

grands yeux, en pensant que j'allais manger une soupe salée au sel,

moi qui, depuis un mois, en mangeais, ayant pour tout assaisonnement

de la poudre. Il présida avec ordre à la cuisine, en mettant à part

une partie du gruau pour la soupe, lorsque la viande serait cuite.

Comme je me trouvais extraordinairement fatigué, et l'envie de dormir

étant cette fois provoquée par la chaleur d'un bon feu, je témoignai

le désir de me reposer: «Eh bien, me dit Picart, reposez-vous,

enfoncez-vous sous l'abri, et moi, pendant ce temps, je soignerai la

soupe. Cela ne m'empêchera pas de veiller au grain pour notre sûreté,

en commençant par nettoyer nos armes, et ensuite les charger. Combien

avez-vous de cartouches?--Trois paquets de quinze.--C'est bien, et moi

quatre, cela fait cent cinq. En voilà plus qu'il n'en faut pour

descendre vingt-cinq Cosaques, si toutefois il s'en présente. Allons!

dormez!» Je ne me le fis plus dire une seconde fois. Je m'enveloppai

dans ma peau d'ours et, les pieds au feu, je m'endormis.

Je dormais d'un profond sommeil, lorsque Picart me réveilla en me

disant: «Mon pays, voilà, je pense, près de deux heures que vous

reposez comme un bienheureux. J'ai mangé. À présent, c'est à votre

tour, et à moi de me reposer, car je sens que j'en ai aussi bon

besoin. Voilà nos fusils en bon état et chargés. Veillez bien, à votre

tour, et lorsque je me serai un peu reposé, nous partirons.» Alors il

s'enveloppa dans son manteau blanc et se coucha; à mon tour, je pris

la marmite entre les jambes; je me mis à manger la soupe avec un

appétit dévorant. Je crois que, de ma vie, je n'avais mangé et ne

mangerai avec autant de plaisir.

Mon vieux grognard m'avait donné un morceau de biscuit gros comme mon

pouce, pour, disait-il, me dégraisser les dents après avoir mangé ma

viande.

Après mon repas, je me levai pour veiller à mon tour. Il n'y avait pas

cinq minutes que j'étais en observation, lorsque j'entendis le cheval

blessé, que nous avions trouvé en arrivant, se mettre à hennir

plusieurs fois, prendre le galop jusqu'au milieu du lac. Là,

s'arrêtant, il en fit encore autant. Aussitôt, j'entendis d'autres

chevaux lui répondre. Alors il prit sa course du côté où on lui avait

répondu. À peine est-il parti, que je me place derrière un massif de

petits sapins, et, de là, suivant sa course de l'oeil, je le vois qui

joint un détachement de cavalerie qui traversait le lac. Ils étaient

au nombre de vingt-trois. J'appelle Picart qui, déjà, dormait

tellement fort qu'il ne m'entendit pas, de manière que je fus obligé

de le tirer par les jambes. Enfin il ouvrit les yeux: «Eh bien, quoi?

Qu'y a-t-il?--Aux armes! Picart. Vite! Debout! La cavalerie russe sur

le lac! En retraite dans le bois!--Il fallait me laisser dormir, car,

nom d'un chien, je faisais déjà bonne chère!--J'en suis fâché, mon

vieux, mais vous m'avez dit de vous prévenir, et il pourrait se faire

que d'autres viennent de ce côté!--C'est vrai, dit-il. Oh! scélérat de

métier! Où sont-ils?--Un peu sur la droite et hors de portée!» Un

instant après, cinq autres parurent qui passèrent devant nous, à

demi-portée de fusil. En même temps, nous vîmes les premiers qui

s'arrêtèrent et qui, mettant pied à terre en tenant leurs chevaux par

la bride, firent un cercle autour d'un endroit où, probablement, ils

avaient, la veille ou pendant la nuit, cassé la glace, afin de faire

abreuver leurs chevaux, car on les voyait frapper avec le bois de

leurs lances pour casser la glace nouvellement formée.

Nous décidâmes de lever le camp et de plier bagage le plus promptement

possible et tâcher ensuite, par des manoeuvres pour ne pas être vus,

de rejoindre la route et l'armée, si nous pouvions.

Il pouvait être onze heures; ainsi, jusqu'à quatre, où la nuit

commençait à venir, s'il ne nous arrivait pas d'accident, nous

pouvions faire encore du chemin. Je ne pensais pas que l'armée fût

bien loin, puisque les Russes nous attendaient au passage de la

Bérézina, où tous ses débris étaient forcés de se réunir.

Nous nous dépêchâmes. Picart mit dans son sac force provisions de

viande. De mon côté, je fis comme je pus, en remplissant ma

carnassière de toile. Picart voulut rejoindre la route par le chemin

où nous étions venus, en suivant toutefois la lisière de la forêt,

car, disait-il, si nous sommes surpris par les Russes, nous avons

toujours, pour nous garantir, les deux côtés de la forêt, et, dans le

cas où nous ne rencontrerions rien, nous avons un chemin qui nous

empêchera de nous perdre.

Nous voilà en route, lui, le sac sur le dos, avec plus de quinze

livres de viande fraîche dans l'étui de son bonnet à poil; moi portant

la marmite renfermant la viande cuite. Il me dit, en marchant, qu'il

avait toujours eu pour habitude, lorsqu'il y avait plusieurs choses à

porter dans l'escouade, de se charger de préférence des vivres, quelle

que fût la quantité, parce que, en se chargeant des vivres, au bout de

quelques jours, on finit par être le moins chargé; et, à l'appui de ce

qu'il me disait, il allait me citer Esope, lorsque plusieurs coups de

fusil se firent entendre, paraissant venir de l'autre côté du lac: «En

arrière! Dans le bois!» me dit Picart. Le bruit ayant cessé, voyant

que personne ne nous observait, nous nous remîmes à marcher.

L'ouragan, qui avait cessé le matin, pendant que nous étions à nous

reposer, menaçait de recommencer avec plus de force. Des nuages comme

ceux que nous avions vus le matin couvraient cette immense forêt et la

rendaient encore plus sombre, de manière que nous n'osions risquer de

nous y engager pour nous mettre à l'abri.

Comme nous étions à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre,

nous entendîmes de nouveaux coups de fusil, mais beaucoup plus

rapprochés que la première fois. Nous vîmes deux pelotons de Cosaques

cherchant à envelopper sept fantassins de notre armée, qui

descendaient la côte et paraissaient venir d'un petit hameau que nous

aperçûmes de l'autre côté du lac, adossé à un petit bois qui dominait

l'endroit où nous étions et où, probablement, ils avaient passé une

nuit meilleure que la nôtre. Nous pouvions les voir facilement se

porter en avant et faire le coup de feu avec l'ennemi, se réunir

ensuite, puis battre en retraite du côté du lac, afin de gagner la

forêt où nous étions et où ils auraient pu tenir tête à tous les

Cosaques qui les poursuivaient.

Ils avaient affaire à plus de trente cavaliers qui, tout à coup, se

partagèrent en deux pelotons, dont un fit demi-tour et vint descendre

sur le lac en face de nous, afin de leur couper la retraite.

Nos armes étaient chargées, et trente cartouches préparées dans ma

carnassière, afin de les bien recevoir, s'ils venaient de notre côté,

et, par là, de délivrer ces pauvres diables qui commençaient à se

trouver dans une position difficile. Picart, qui ne perdait pas de vue

les combattants, me dit: «Mon pays, vous chargerez les armes, et moi

je me charge de les descendre, comme des canards. Cependant,

continua-t-il, pour faire diversion, nous allons faire ensemble la

première décharge!»

Cependant nos soldats battaient toujours en retraite. Picart les

reconnut pour ceux qui, la veille, avaient pillé le caisson qu'il

gardait, mais, au lieu d'être neuf, ils n'étaient plus que sept. Dans

ce moment, le peloton de cavaliers qui avait fait demi-tour ne se

trouvait pas éloigné de nous de plus de quarante pas. Nous en

profitâmes; Picart, me frappant sur l'épaule, me dit: «Attention à mon

commandement: feu!» Ils s'arrêtèrent, étonnés, et un tomba de cheval.

Les Cosaques car c'en était, en voyant tomber un des leurs, s'étaient

éparpillés. Deux seulement étaient restés pour secourir celui qui

était tombé assis sur la glace, appuyé sur la main gauche. Picart, ne

voulant pas perdre de temps, leur envoya une seconde balle, qui blessa

un cheval. Aussitôt ils se mirent à fuir en abandonnant leur blessé et

en se faisant un bouclier de leurs chevaux qu'ils tenaient par la

bride. Au même moment, nous entendons, sur notre gauche, des cris

sauvages, et nous voyons nos malheureux soldats entourés par tout ce

qu'il y avait de Cosaques. À notre droite, d'autres cris attirèrent

notre attention: nous voyons que les deux hommes qui avaient abandonné

leur blessé étaient revenus pour le prendre et, n'ayant pu le faire

marcher, l'entraînaient par les jambes, sur la glace.

Nous observions un Cosaque qui avait été placé en observation,

probablement pour nous, mais il regardait continuellement du côté où

nous n'étions plus, par suite d'un mouvement que nous avions fait

après notre première décharge. Nous pouvions facilement le voir sans

être vus. Aussi Picart ne pouvait plus se contenir; son coup de fusil

part, et l'observateur est atteint à la tête, car, au même instant,

nous voyons qu'il chancelle, penche la tête en avant, ouvre les bras

comme pour se retenir, et tombe de son cheval. Il était mort[38].

[Note 38: Picart était un des meilleurs tireurs de la Garde; au

camp, lorsque l'on tirait à la cible, il avait toujours les prix.

(_Note de l'auteur_.)]

Au coup de fusil, ceux qui entouraient nos malheureux soldats se

retournent, étonnés. Ils font un mouvement en arrière et s'arrêtent:

nos fantassins font une décharge sur eux, pour ainsi dire à bout

portant, et quatre Cosaques tombent du même coup. Alors des cris de

rage s'élèvent de part et d'autre. La mêlée devient générale, et un

combat opiniâtre s'engage entre les deux partis. Au même moment, nous

nous portons à dix ou douze pas en avant, sur la place; là, nous

apercevons quatre des fantassins entourés par quinze Cosaques. Nous

les entendons crier et se débattre sous les pieds des chevaux; les

trois autres étaient poursuivis dans la direction du bois qu'ils

voulaient atteindre.

Nous nous disposions à les soutenir d'une manière vigoureuse, quand,

tout à coup, la tourmente qui nous menaçait depuis longtemps,

s'annonça avec un bruit épouvantable. La neige qui, depuis le

commencement du combat, n'avait cessé de tomber, nous enveloppe et

nous aveugle. Nous nous trouvons, pendant plus de six minutes, dans un

nuage épais, et obligés de nous tenir fortement l'un à l'autre, afin

de ne pas être enlevés par le vent. Tout à coup et comme par

enchantement, tout disparaît, et, à quatre pas, nous voyons l'ennemi

qui, en nous apercevant, pousse des hurlements. Nos mains, engourdies

par le froid, nous empêchent de faire usage de nos armes. Néanmoins,

ils n'osent venir sur nous, et, tout en leur faisant face, la

baïonnette au bout du canon et croisée contre eux, nous regagnons le

bois et eux s'éloignent au galop.

À peine à l'entrée du bois, nous apercevons les trois autres

fantassins que cinq Cosaques poursuivaient du côté opposé. Nous

tirâmes deux coups de fusil sur les poursuivants, sans résultat, et

nous allions recommencer, quand, tout à coup, vers le milieu du lac,

nous les voyons s'enfoncer et disparaître, ainsi que deux Cosaques.

Les malheureux avaient passé à la place où, le matin, les Russes

avaient cassé la glace pour faire abreuver leurs chevaux et qui,

recouverte d'une autre glace non encore assez forte pour supporter le

poids de plusieurs hommes, avait été recouverte, à son tour, par la

neige.

Un troisième Cosaque, voyant disparaître les premiers, voulut retenir

son cheval et le fit cabrer de manière qu'il était presque droit. Il

glissa des pieds de derrière et se renversa de côté avec son cavalier;

il voulut se relever, glissa encore, mais, cette fois, pour

disparaître avec celui qu'il avait renversé.

Nous fûmes saisis d'horreur, et ceux qui nous poursuivaient,

épouvantés, et sans chercher à secourir leurs camarades, restaient

immobiles sur le lac. Les deux autres qui suivaient de près s'étaient

arrêtés sur le bord du gouffre et ensuite sauvés sur différents

points. De l'endroit où nous étions, nous entendîmes quelques cris

déchirants sortir du gouffre. Nous aperçûmes plusieurs fois la tête

des chevaux, ensuite l'eau qui bouillonnait et jaillissait sur la

glace.

Un instant après, nous vîmes paraître dix autres cavaliers, ayant à

leur tête un chef. Plusieurs s'approchent de l'endroit sinistre, y

enfoncent le bois de leurs lances et semblent ne pas y trouver le

fond. Tout à coup, nous les voyons se retirer précipitamment,

s'arrêter en regardant de notre côté, ensuite partir au galop. Nous

les perdons de vue, et tout rentre dans le calme.

Nous nous retrouvions au milieu de ce désert, appuyés sur nos armes et

regardant sur le lac les corps de nos malheureux soldats. À vingt pas

à gauche, se trouvaient trois Cosaques qui paraissaient aussi ne plus

donner aucun signe de vie, et celui que Picart avait atteint à la

tête.

Nous étions près du feu de notre bivac où nous venions de nous

retirer. Il se fit entre nous un silence de quelques minutes, que

Picart finit par rompre en me disant: «J'ai une envie du diable de

fumer. Une idée m'est venue de passer une revue sur ceux qui sont

morts; j'aurai bien du malheur si je ne trouve pas de tabac!» Je lui

observai que sa démarche était imprudente, que nous ne savions pas où

étaient passés ceux qui se battaient contre les quatre premiers

fantassins. Au même instant, nous aperçûmes une masse de cavaliers et

de paysans portant de longues perches, venant dans la direction où ces

malheureux s'étaient enfoncés sous la glace. Une voiture attelée de

deux chevaux les suivait.

«Adieu le tabac!» me dit Picart. Nous jugeâmes convenable de nous

porter tout à fait à l'extrémité du bois, pour gagner la route, dans

la crainte qu'ils ne vinssent visiter le bivac où ils auraient pu

penser que nous étions encore. Nous fîmes halte à l'extrémité de la

forêt qui longeait le lac. Là aussi se trouvait un abri, probablement

le bivac d'un poste de la veille: il servit à nous cacher et à

observer les Cosaques qui venaient de s'arrêter à la place où étaient

les corps de nos soldats, qui furent dépouillés en partie par les

premiers et ensuite mis absolument nus par les paysans. Pendant cette

opération, j'eus toutes les peines du monde à empêcher Picart d'en

descendre quelques-uns.

Ils avancèrent ensuite où étaient leurs Cosaques tués. Deux étaient

ensemble; un troisième un peu plus loin, sans compter celui que Picart

avait tué, un peu plus en avant, sur notre droite. Nous pûmes

remarquer que les deux premiers qu'ils levèrent pour mettre sur la

voiture, n'étaient pas morts: les gestes que nous leur vîmes faire et

les précautions qu'ils prirent nous le firent assez connaître. Ils

s'arrêtèrent au troisième qui était bien mort et, lorsqu'ils furent au

quatrième, celui que Picart avait tué: ­«Ah! pour celui-là, dit-il, je

réponds de son affaire!» Effectivement, on le releva sans cérémonie,

et on le mit sur la voiture qui, de suite, reprit la route par où elle

était venue, accompagnée de deux Cosaques et de trois paysans. La plus

forte partie de la troupe continua son chemin vers le gouffre, avec

les paysans portant des perches et des cordes, et, lorsqu'ils furent

arrivés, nous leur vîmes faire des dispositions pour en retirer ceux

qui y étaient tombés.

Lorsque nous les vîmes à l'ouvrage, nous n'eûmes rien de mieux à faire

que de nous mettre en marche. Il faisait moins froid; il pouvait être

midi.

Nous aperçûmes deux Cosaques faire patrouille en côtoyant le bois, et

suivant les pas que nous tracions sur la neige, comme on suit un loup

à la trace. En les voyant, Picart se mit en colère en disant: «S'ils

nous ont vus, nous avons beau faire, ils nous suivront toujours par

les traces que nous laissons après nous. Doublons le pas et, tout à

l'heure, lorsque nous verrons le bois plus éclairci, nous y entrerons

et s'ils ne sont que deux, nous en aurons bon marché!» Un instant

après, il s'arrêta encore, et, comme il ne les voyait plus, il se mit

à jurer: «Mille tonnerres! je comptais sur eux pour avoir du tabac.

Les poltrons! Ils n'osent plus nous suivre! Ils ont peur!»

Nous continuions à marcher le plus près qu'il nous était possible de

la forêt, afin de nous cacher derrière les buissons, mais nous fûmes

forcés d'en sortir par la chute de plusieurs arbres que la tempête du

matin avait fait tomber, et qui barraient notre chemin. Nous fûmes

obligés d'appuyer à droite, pour tourner. En faisant cette

contremarche, nous regardâmes encore en arrière: nous aperçûmes nos

deux individus en arrière l'un de l'autre de plus de trente pas. Il

est probable que le premier nous avait aperçus, car il doubla le pas

de son cheval, comme pour s'assurer de quelque chose. Ensuite il

s'arrêta de manière à attendre celui qui le suivait. Nous pouvions les

voir sans être vus, car nous étions rentrés précipitamment dans le

bois. Notre but était de les attirer le plus loin possible, afin que

ceux qui étaient à la pêche de leurs camarades ne pussent venir à leur

secours, si un combat s'engageait. Pour cela, nous marchions le plus

vite possible, mais difficilement, quelquefois dans le bois, ensuite

dehors, suivant le terrain.

Il y avait déjà une demi-heure que nous étions à faire cette

manoeuvre, lorsque nous fûmes arrêtés par un banc de neige qui allait

se perdre dans un ravin sur notre droite. Nous fûmes forcés de faire

quelques pas en arrière, afin de chercher une issue pour entrer dans

la forêt et nous y cacher. Un instant après, les Cosaques étaient près

de nous, et nous aurions pu les descendre facilement, mais Picart, qui

savait faire la guerre, me dit: «C'est de l'autre côté du banc de

neige que je veux les avoir; il ne sera pas facile aux autres de leur

porter secours!»

Lorsqu'ils virent qu'il n'y avait pas possibilité de franchir cet

obstacle, ils prirent le galop et nous les vîmes descendre dans le

ravin et chercher à tourner le banc de neige. De notre côté, nous

avions trouvé un passage qui nous fit arriver, presque en même temps,

de l'autre côté. De l'endroit où nous étions, nous pouvions les

apercevoir sans être vus. Nous profitâmes du moment qu'ils étaient

dans le fond pour sortir de la forêt et marcher plus à notre aise,

mais, au moment où nous pensions en être débarrassés pour un temps et

où je m'arrêtais pour respirer, car les jambes commençaient à me

manquer, Picart, se retournant pour voir si je le suivais, aperçoit à

une petite distance derrière moi, nos deux drôles qui cherchaient à

nous surprendre, pendant que nous les pensions en avant. Aussitôt nous

rentrons dans la forêt. Nous faisons plusieurs détours, nous revenons

à l'entrée, et nous les voyons qui marchent encore à distance l'un de

l'autre, mais doucement. Nous rentrons encore, nous nous mettons à

courir en faisant toujours des détours, afin de leur faire croire que

nous fuyons, ensuite nous revenons nous cacher derrière un massif de

petits sapins dont les branches, couvertes de neige et de petits

glaçons, nous empêchent d'être aperçus.

Celui qui marchait le premier pouvait être éloigné de quarante pas.

Picart me dit tout bas: ­«À vous, mon sergent, l'honneur du premier

coup, mais il faut attendre qu'il avance!» Pendant qu'il me parlait,

le Cosaque faisait signe avec sa lance, à son camarade d'avancer. Il

avance encore, et s'arrête pour la seconde fois, en regardant les

traces de nos pas. Il pousse son cheval un peu sur la droite et en

face du buisson derrière lequel nous étions cachés. Là, il regarde

encore, mais d'un air inquiet. Il semble avoir un pressentiment de ce

qui doit lui arriver, car il n'est pas à plus de quatre pas du bout de

mon fusil, lorsque mon coup part et mon Cosaque est atteint à la

poitrine. Il jette un cri et veut fuir, mais Picart s'était élancé sur

lui avec rapidité, avait saisi le cheval par la bride, d'une main, et,

de l'autre, lui faisait sentir la pointe de sa baïonnette, en criant:

«À moi, mon pays! Voilà l'autre! Garde à vous!» Effectivement il

n'avait pas lâché la parole, que l'autre arrive, le pistolet à la

main, et le décharge à un pied de distance sur la tête de Picart, qui

tombe du même coup sous les pieds du cheval dont il tenait toujours la

bride. À mon tour, je cours sur celui qui venait de faire feu, mais,

me voyant, il jette l'arme qu'il vient de décharger, fait demi-tour,

part au grand galop et va se placer à plus de cent pas de nous, dans

la plaine. Je n'avais pu tirer une seconde fois sur lui, parce que mon

arme n'était pas rechargée; avec les mains engourdies comme nous les

avions, ce n'était pas chose facile. Picart, que je croyais mort ou

dangereusement blessé, s'était relevé. Le Cosaque que j'avais atteint

et qui s'était toujours tenu à cheval, venait de tomber et faisait le

mort.

Picart ne perd pas de temps: il me donne la bride du cheval à tenir,

et, sortant de la forêt, se porte de suite à vingt pas en avant,

ajuste celui qui avait fui et lui envoie aux oreilles une balle que

l'autre évite en se couchant sur son cheval. Ensuite il part au galop;

Picart le voit qui descend le ravin. Il recharge son arme; ensuite il

revient près de moi en me disant: «La victoire est à nous, mais

dépêchons-nous; commençons par user du droit du vainqueur! Voyons si

notre homme n'a rien qui nous va, et partons avec le cheval!»

Je m'empressai de demander à Picart s'il n'était pas blessé. Il me

répondit que ce n'était rien, que nous parlerions de cela plus tard.

Il commença la visite par la ceinture, en enlevant deux pistolets,

dont un était chargé. Alors il me dit: «Ce drôle a l'air de faire le

mort; je vous assure qu'il n'en est rien, car, par moments, il ouvre

les yeux». Pendant que Picart parlait, j'avais attaché le cheval à un

arbre. J'ôtai à son cavalier son sabre et une jolie petite giberne

garnie en argent, que je reconnus pour être celle d'un chirurgien de

notre armée. Je la passai à mon cou. Le sabre, nous le jetâmes dans le

buisson. Sous sa capote, il avait deux uniformes français, un de

cuirassier et l'autre de lancier rouge de la Garde, avec une

décoration d'officier de la Légion d'honneur, que Picart s'empressa de

lui arracher. Ensuite, il avait, sur sa poitrine, plusieurs beaux

gilets ployés en quatre qui lui servaient de plastron, de manière que,

s'il eût été atteint à cette place, je ne pense pas que la balle eût

traversé; il avait été pris un peu sur le côté. Nous trouvâmes, dans

ses poches, pour plus de trois cents francs en pièces de cinq francs,

deux montres en argent, cinq croix d'honneur, tout cela ramassé sur

les morts ou mourants, ou pris dans les fourgons d'équipages que l'on

était obligé d'abandonner. Je suis persuadé que, si nous eussions eu

le temps, nous aurions trouvé bien autre chose, mais nous ne restâmes

pas cinq minutes pour le détrousser.

Picart ramassa la lance du vaincu, ainsi qu'un pistolet qui n'était

pas chargé. Il les cacha dans un buisson, et nous nous disposâmes à

partir.

Comme Picart marchait devant, en conduisant le cheval par la bride,

sans savoir où nous allions, il me prit envie de tâter les flancs du

portemanteau qui était sur le derrière du cheval, et dont nous avions

remis la visite. Je remarquai que ce portemanteau était celui d'un

officier de cuirassiers de notre armée.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 15 / 32 段