j'écoutais stupidement cette musique sauvage, quand, tout à coup, un
autre bruit se fait entendre derrière moi. Je me retourne; jugez de ma
frayeur: c'est le caisson qui s'ouvre comme un tombeau, et je vois se
lever, du fond, un corps d'une grandeur extraordinaire, blanc comme
neige, depuis les pieds jusqu'à la tête, ressemblant au fantôme du
Commandeur dans le _Festin de Pierre_, tenant le dessus du caisson
d'une main et un sabre nu de l'autre. À l'apparition d'un pareil
individu, je fais quelques pas en arrière et je tire mon sabre. Je le
regarde sans rien dire, en attendant qu'il parle le premier; mais je
vois que mon fantôme est embarrassé, en cherchant à se défaire d'un
grand collet rabattu par-dessus sa tête. Ce collet tenait à un manteau
blanc qui l'empêchait de distinguer ce qui l'environnait, et, comme il
faisait cette manoeuvre de la main dont il tenait son sabre, il ne
pouvait parvenir à se débarrasser la tête sans s'exposer à faire
retomber sur lui le dessus du caisson qu'il tenait de la main gauche.
Enfin, rompant le silence je lui demandai d'une voix mal assurée:
«Êtes-vous Français?
--Eh, oui, certainement, je suis Français, la belle sacrée demande!
Vous êtes là, me dit-il, comme une chandelle bénite! Vous me voyez
embarrassé et vous ne m'aidez pas à sortir de mon cercueil! Je vois,
mon camarade, que vous avez eu peur!
--Oui, c'est vrai, mais parce que vous auriez pu être un vivant
semblable à celui qui se trouve dans ce moment couché près du feu!»
Pendant ce colloque, je l'avais aidé à sortir. À peine fut-il à terre,
qu'il se débarrassa de son grand manteau. Jugez de ma surprise et de
ma joie en reconnaissant, dans ce fantôme, un des plus vieux grognards
des grenadiers de la Vieille Garde, un de mes anciens camarades qui se
nommait Picart, Picart de nom et Picard de nation, que je n'avais pas
vu depuis notre dernière revue de l'Empereur au Kremlin, mon vieux
camarade avec qui j'avais fait mes premières armes, car, en entrant
aux Vélites, j'étais de la compagnie dont il faisait partie et de la
même escouade. J'avais été, avec lui, aux batailles d'Iéna, de
Pultusk, d'Eylau, d'Eilsberg et Friedland. Je le quittai ensuite après
la paix de Tilsitt, pour le retrouver plus tard, en 1808, sur les
frontières d'Espagne, au camp de Mora, où il fut, pendant cinq mois,
sous mes ordres, car j'étais caporal, et le hasard l'avait fait tomber
dans mon escouade[34], et, depuis, nous avions fait les autres
campagnes ensemble, quoique n'étant plus du même régiment.
[Note 34: Au camp de Mora, où nous étions avec l'Empereur, et une
fraction de chaque corps de la Garde, l'on mit des vieux grenadiers en
subsistance dans nos escouades; ce fut de la sorte que je fus le
caporal de Picart. (_Note de fauteur._)]
Picart eut de la peine à me reconnaître, tant j'étais changé et
misérable, et à cause de ma peau d'ours, du reste de mon accoutrement
et de la nuit. Nous nous regardions avec étonnement, moi de le voir
assez propre et bien portant, et lui de me trouver si maigre, et,
comme il me le disait, ressemblant à Robinson Crusoé. Enfin, rompant
le silence: «Dites-moi donc, me dit-il, mon pays, mon sergent, comme
vous voudrez, par quel hasard ou par quel malheur j'ai le bonheur de
vous trouver ici pendant la nuit et seul en compagnie de ce vilain
Kalmouck, car c'en est un; regardez-le bien: voyez ses yeux! Il est
ici depuis hier cinq heures, mais quelque temps après, il a disparu.
C'est pourquoi je suis surpris de le revoir.»
Je contai à Picart comment je l'avais vu et la peur qu'il m'avait
faite: «Et vous, me dit-il, mon pays, comment diable êtes-vous tombé
ici pendant la nuit?--Avant de vous conter cela, je vous demanderai
d'abord si vous n'avez pas un petit morceau de quelque chose à me
donner à manger.--Si, mon sergent, un petit morceau de biscuit!»
Aussitôt il ouvrit son sac et en tira un morceau de biscuit grand
comme la main, qu'il me donna et que je dévorai de suite, car, depuis
le 27 octobre, je n'avais pas mangé de pain[35]. En dévorant le
biscuit, je lui dis: «Picart, vous avez de l'eau-de-vie?--Non, mon
pays.--Cependant il me semble que j'en sens l'odeur.--Vous avez
raison, me répondit-il, car hier, lorsque l'on a pillé le caisson que
vous voyez, il s'en trouvait une bouteille. Ils n'ont pu s'entendre
pour la boire. Elle a été cassée et perdue.» Je lui témoignai le désir
de savoir la place. Il me la montra; alors je ramassai de la neige à
l'eau-de-vie, comme j'avais fait du sang de cheval à la glace: «Pas si
bête! dit Picart. Je n'y pensais pas. Dans ce cas, nous en trouverons
de quoi nous mettre en ribote, car il paraît qu'il y en avait
plusieurs bouteilles dans le caisson!»
[Note 35: Seulement un petit morceau que Grangier me donna à
Smolensk le 10 novembre. (_Note de l'auteur._)]
Le morceau de biscuit que j'avais mangé, ainsi que quelques pincées de
neige à l'eau-de-vie, me firent beaucoup de bien. Alors je lui contai
tout ce qui m'était arrivé, depuis la veille au soir. Picart
m'écoutait et avait de la peine à me croire; mais ce fut bien pire
lorsque je lui fis un détail de la misère et de la situation de
l'armée, de son régiment et de toute la Garde impériale en général.
Ceux qui liront ce journal seront surpris de ce que Picart ne savait
rien de tout cela: en voici la raison.
VIII
Je fais route avec Picart.--Les Cosaques.--Picart est blessé.--Un
convoi de prisonniers français.--Halte dans une forêt.--Hospitalité
polonaise.--Accès de folie.--Nous rejoignons l'armée.--L'Empereur et
le bataillon sacré.--Passage de la Bérézina.
Après la bataille de Malo-Jaroslawetz, Picart n'avait plus vu le
régiment dont il faisait partie, ayant été commandé de service pour
escorter un convoi composé d'une portion des équipages du quartier
impérial. Depuis ce jour, le détachement qu'il escortait avait
toujours marché en avant de l'armée de deux ou trois journées, de
sorte qu'il n'avait pas eu, à beaucoup près, autant de misère que
l'armée. N'étant que 400 hommes, ils trouvaient quelquefois des
vivres. Ils avaient aussi les moyens de transport. À Smolensk, ils
avaient pu se procurer du biscuit et de la farine pour plusieurs
jours. À Krasnoé, ils avaient eu le hasard d'arriver et de repartir
vingt-quatre heures avant que les Russes, qui nous coupèrent la
retraite, fussent arrivés, et à Orcha, ils purent encore se procurer
de la farine. Dans un village, il se trouvait toujours assez
d'habitations pour se mettre à l'abri, ne fût-ce que les maisons de
poste établies de trois lieues en trois lieues, tandis que nous qui
avions commencé par marcher plus de 150 000 hommes ensemble, dont il
ne nous restait plus la moitié, nous n'avions, pour toute habitation,
que les forêts et les marais, pour nourriture qu'un morceau de cheval,
encore pas autant que l'on aurait voulu, et, pour boisson, de l'eau,
et pas toujours. Enfin, la misère de mon vieux camarade ne commençait
à compter que du moment où j'étais avec lui.
Picart me dit que l'individu qui se trouvait couché à notre feu, avait
été blessé, hier, par des lanciers polonais, dans une attaque qui eut
lieu à trois heures après midi. Voici ce qu'il me conta:
«Plus de 600 Cosaques, et d'autre cavalerie, sont venus pour attaquer
notre convoi, mais ils furent mal reçus, car nous étant abrités avec
nos voitures formant un carré autour de nous, sur la route qui est
très large en cet endroit, nous les laissâmes avancer assez près, de
sorte qu'à la première décharge, onze restèrent morts sur la neige. Un
plus grand nombre fut blessé et emporté par leurs chevaux. Ils se
sauvèrent, mais furent rencontrés par des lanciers polonais faisant
partie du corps que commandait le général Dombrowski[36], qui
achevèrent de les mettre en déroute; celui qui est là, couché, et qui
a un coup de sabre sur là frimousse, a été ramené prisonnier par eux,
ainsi que plusieurs autres, mais je ne sais pas pourquoi ils l'ont
abandonné.» Je lui dis que c'était probablement parce qu'il avait une
balle qui lui traversait le corps, et puis, que faire des prisonniers,
puisque l'on n'avait rien pour les nourrir?
[Note 36: Le corps que commandait le général Dombrowski, qui était
un Polonais n'était pas venu jusqu'à Moscou, il était resté en
Lithuanie; il marchait, dans ce moment, sur Borisow, pour empêcher les
Russes de s'emparer du pont de la Bérézina. (_Note de l'auteur_.)]
«Après le _hourra_ dont je viens de vous parler, continua Picart, il y
a eu un peu de confusion. Tous ceux qui conduisaient les voitures pour
traverser le défilé qui se trouve un peu avant d'arriver à la forêt,
voulaient passer les premiers pour arriver le plus vite possible dans
le bois, afin d'être à l'abri d'un coup de main. Une partie des
équipages que j'accompagnais, pensant bien faire, espérant trouver
plus haut un passage qui, probablement, n'existe pas, prit sur la
gauche en marchant sur le bord du fond où nous sommes, mais la neige
cachait une crevasse qui se trouvait sur notre passage, de manière que
le premier caisson fit la culbute, et roula en faisant un demi-tour,
avec les deux _cognias_[37], dans l'endroit où nous sommes. Le reste
des équipages a évité le même sort en faisant un demi-tour à gauche,
mais je ne sais s'il est arrivé à bon port. Tant qu'à moi, l'on m'a
laissé ici avec deux chasseurs pour garder le diable de caisson, en
nous disant que, dans un moment, l'on enverrait des hommes et des
chevaux pour le retirer, ou enlever ce qu'il contenait. Mais une heure
après, comme il allait faire nuit, neuf hommes, des traîneurs de
différents corps, passant justement de ce côté, ayant vu le caisson
renversé et ne nous voyant que trois pour le garder, l'enfoncèrent
sous prétexte qu'il contenait des vivres, malgré tout ce que nous
pûmes faire et dire pour les en empêcher.
[Note 37: _Cognia_, en polonais comme en russe, veut dire cheval.
(_Note de l'auteur_.)]
«Lorsque nous vîmes que le mal était sans remède, nous fîmes comme
eux, en prenant et mettant de côté tout ce qui pouvait nous tomber
sous la main, pour le remettre ensuite à qui ça appartenait. Mais il
était déjà trop tard, car tout ce qu'il y avait de convenable était
pris, et les chevaux coupés en vingt morceaux. J'ai pourtant ce
manteau blanc, qui me servira. Ce que je n'ai pu comprendre, c'est que
les deux chasseurs qui étaient avec moi soient partis sans que je m'en
aperçusse.»
Je dis à Picart que les hommes qui avaient pillé le caisson étaient de
la Grande Armée, et que, s'il leur avait demandé des nouvelles, ils
auraient pu lui en dire autant et même plus que moi: «Après tout, mon
pauvre Picart, ils ont bien fait d'emporter et de profiter de tout ce
qui leur tombait sous la main, car dans un instant les Russes seront
ici.--«Vous avez raison, me dit Picart, aussi je pense qu'il faut
mettre nos armes en état.--Il faut d'abord que je retrouve mon fusil,
dis-je à Picart, car c'est la première fois que nous nous quittons. Il
y a six ans que je le porte, et je le connais si bien, qu'à toute
heure de la nuit, au milieu des faisceaux d'armes, en le touchant, ou
au bruit qu'il fait en tombant, je le reconnais.» Comme il n'était pas
tombé de neige pendant la nuit, j'eus le bonheur de le retrouver. Il
est vrai que Picart me suivait en m'éclairant avec un morceau de bois
résineux.
Après avoir arrangé notre chaussure, chose qu'il fallait soigner, afin
de mieux marcher et de ne pas avoir les pieds gelés, nous fîmes rôtir
un morceau de viande de cheval, dont Picart avait eu soin de faire une
ample provision, et, après avoir mangé et pris pour boisson un peu de
neige à l'eau-de-vie, nous prîmes encore chacun un morceau de viande
que Picart mit sur son sac, et moi dans ma carnassière, et, debout
devant notre feu, nous nous chauffâmes les mains sans rien nous dire,
mais pensant, chacun de notre côté, à ce que nous devions faire.
«Ah! çà, dit le vieux brave, voyons, de quel côté allons-nous _tirer
nos guêtres_?--Mais, lui dis-je, j'ai toujours cette infernale musique
dans les oreilles!--Nous nous sommes peut-être trompés. Cela pourrait
bien être la diane, ou le réveil des grenadiers à cheval de chez nous!
Vous connaissez bien l'air:
Fillettes, auprès des amoureux,
Tenez bien votre sérieux, etc.»
J'interrompis Picart en lui disant que, depuis plus de quinze jours,
la diane, ainsi que le réveil du matin, était morte, que nous n'avions
plus de cavalerie, et qu'avec ce qui restait, l'on avait formé un
escadron, que l'on appelait l'_escadron sacré_, qu'il était commandé
par le plus ancien maréchal de France, que les généraux y étaient
comme capitaines et que les colonels, ainsi que les autres officiers,
servaient comme soldats; qu'il en était de même d'un bataillon que
l'on appelait le _bataillon sacré_, enfin que, de 40 000 hommes de
cavalerie, il n'en restait plus 1000.
Et, sans lui donner le temps de me répondre, je lui dis que ce qu'il
avait entendu était bien le signal de départ de la cavalerie russe, et
que c'était cela qui l'avait fait sortir du caisson: «Oh! c'est pas
tout à fait ça, mon pays, qui m'a fait décamper, mais bien que, depuis
quelque temps, je voyais vos dispositions à y mettre le feu!»
À peine Picart avait-il prononcé le dernier mot, qu'il me saisit par
le bras en me disant: «Silence! Couchez-vous!» Aussitôt, je me jette a
terre. Il en fait autant, et, prenant la cuirasse que j'avais
apportée, il en couvre le feu; je regarde et j'aperçois la cavalerie
russe défiler au-dessus de nous, dans le plus grand silence. Cela dura
un bon quart d'heure. Aussitôt qu'ils furent partis: «Suivez-moi!» me
dit-il, et, nous tenant par le bras, nous nous mîmes à marcher dans la
direction d'où venait la cavalerie.
Après quelque temps, Picart s'arrêta en me disant tout bas:
«Respirons, nous sommes sauvés, au moins pour le moment. Nous avons eu
du bonheur, car si l'ours, en parlant du Cosaque blessé, s'était
aperçu que les siens passaient si près de lui, il n'y a pas à douter
qu'il n'eût beuglé comme un taureau, pour se faire entendre, et Dieu
sait se qui serait arrivé! À propos, j'ai oublié quelque chose, et
c'est le principal; il faut retourner d'où nous venons. Il se trouve,
sur le derrière du caisson, une marmite que j'ai oublié de prendre, et
qui vaut mieux, pour nous, que tout ce qu'il y avait dedans!» Comme il
voyait que je n'étais pas trop de son avis: «Allons! marchons! me
dit-il, ou nous sommes exposés à mourir de faim!»
Nous arrivâmes à notre bivac; nous trouvâmes notre feu presque éteint,
et le pauvre diable de Cosaque, que nous y avions laissé dans des
souffrances terribles, se roulant dans la neige, ayant la tête presque
dans le feu. Nous ne pouvions rien faire pour le soulager, cependant
nous le mîmes sur des schabraques de peaux de moutons, afin qu'il pût
mourir plus commodément: «Il n'est pas encore près de mourir, me dit
Picart! car voyez comme il nous regarde! Ses yeux brillent comme deux
chandelles!» Nous l'avions presque assis, et nous le tenions chacun
par un bras, mais, au moment où nous le quittâmes, il retomba la face
dans le feu. Nous n'eûmes que le temps de le retirer, afin qu'il ne
fût pas brûlé. Ne pouvant mieux faire, nous le laissâmes pour nous
dépêcher de chercher la marmite, que nous retrouvâmes écrasée à ne
pouvoir s'en servir; cela n'empêcha pas Picart de me l'attacher sur le
dos.
Ensuite, nous essayâmes de monter la côte, afin de gagner, avant qu'il
fit jour, le bois, où nous pourrions être à l'abri du froid et de
l'ennemi. Après avoir roulé deux fois du haut en bas, nous pûmes
parvenir à nous frayer un chemin dans la neige. Nous arrivâmes en haut
précisément en face de l'endroit où j'avais été précipité la veille,
et où nous avions vu la cavalerie russe filer un instant avant. Nous
nous arrêtâmes pour respirer et voir la direction que nous devions
prendre: «Tout droit! me dit Picart. Suivez-moi!» En disant la parole,
il allonge le pas, je le suis, mais à peine a-t-il fait trente pas,
que je le vois disparaître dans un trou qui avait plus de six pieds
de profondeur. Il se releva sans rien dire, et, m'avançant son fusil,
je l'aidai à sortir. Mais lorsqu'il fut retiré, il se mit à jurer
contre le bon Dieu de la Russie et contre l'Empereur Napoléon qu'il
traita de _conscrit_, car il faut, disait-il, qu'il soit tout à fait
conscrit pour être resté si longtemps à Moscou: «Quinze jours, c'était
assez pour boire et manger tout ce qu'il y avait, mais y rester
trente-quatre jours pour y attendre l'hiver, je ne le reconnais plus
là! Oui, répéta-il, c'est un conscrit, et s'il était là, je lui dirais
que ce n'est pas comme cela que l'on conduit des hommes! Coquin de
Dieu! m'en a-t-il déjà fait voir des grises, depuis seize ans que je
suis avec lui! En Égypte, dans les sables de la Syrie, nous avons
souffert, mais ce n'est rien, mon pays, en comparaison des déserts de
neige que nous parcourons, et ce n'est pas tout encore! Il faut
vraiment avoir l'âme chevillée dans le ventre pour résister!» Alors il
se mit à souffler dans ses mains et à me regarder: «Allons, lui
dis-je, mon pauvre Picart, ce n'est pas le moment de discuter! Il faut
prendre un parti. Voyons plus à gauche, si nous ne trouverons pas un
meilleur passage!» Picart avait tiré la baguette de son fusil. Il
allait toujours en sondant, mais partout, à droite et à gauche,
c'était la même chose. Nous finîmes, cependant, par opérer notre
passage à l'endroit même où il était tombé. Lorsque nous fûmes sur
l'autre bord, nous marchâmes toujours en sondant devant nous. Lorsque
nous eûmes fait la moitié du chemin pour arriver au bois, nous fûmes
arrêtés par un fond assez semblable à celui où nous avions passé la
nuit. Sans trop calculer le danger, nous le traversâmes, et ce fut
avec beaucoup de peine que nous arrivâmes de l'autre côté. Là, il
fallut, tant nous étions fatigués, s'arrêter encore pour respirer.
Un peu sur notre droite, l'on voyait arriver, d'une vitesse à nous
épouvanter, des nuages noirs. Ces nuages, arrivant avec le vent du
nord, nous annonçaient un ouragan terrible qui nous faisait présager
que nous allions passer une cruelle journée! Le vent déjà se faisait
entendre dans la forêt, à travers les sapins et les bouleaux, avec un
bruit effrayant, et nous poussait du côté opposé à celui où nous
voulions aller. Quelquefois, nous tombions dans des trous cachés par
la neige. Enfin, après une petite heure, nous arrivâmes au point tant
désiré, et au moment où la neige commençait à tomber par gros flocons.
L'ouragan était tellement violent, qu'à chaque instant des arbres
tombaient, cassés où déracinés, menaçant de nous écraser, de sorte que
nous fûmes forcés de sortir de la forêt et de suivre la lisière du
bois, ayant le vent à notre gauche. Nous fûmes arrêtés dans notre
marche par un grand lac que nous aurions pu facilement traverser,
puisqu'il était gelé. Mais ce n'était pas notre direction. Enfin, ne
pouvant plus marcher à cause de la quantité de neige qui nous
empêchait d'y voir, nous prîmes le parti de nous abriter contre deux
bouleaux assez gros pour nous garantir, et attendre mieux.
Il y avait déjà longtemps que nous battions la semelle pour ne pas
avoir les pieds gelés, quand je m'aperçus que le vent était tombé un
peu. J'en fis l'observation à Picart afin de nous disposer à changer
de place: «À la bonne heure! mon bon ami, me dit-il, car il faudrait
avoir le corps plus dur que du fer pour ne pas passer l'arme à gauche,
au bout d'une heure que l'on resterait ici!»
Nous avions déjà côtoyé une grande partie du lac, lorsque je vis
Picart s'arrêter tout à coup et regarder fixement. Je l'interroge des
yeux. Il me répond en me saisissant le bras et en me disant bas à
l'oreille: «Bouche cousue!» Alors, me traînant sur la droite, derrière
un buisson de petits sapins, et me regardant, il me dit encore à voix
basse: «Vous ne voyez donc pas?--Je ne vois rien; et vous, que
voyez-vous?--De la fumée, un bivac!» Effectivement, je vis ce qu'il me
disait.
Une idée me vint. Je dis à Picart: «Si, par hasard, le feu que nous
voyons était l'emplacement du bivac de la cavalerie russe que nous
avons vue ce matin?--Je pense comme vous, me dit-il, il nous faut agir
comme s'ils étaient là. Ce matin, avant notre départ, nous avons
commis une grande faute en ne chargeant pas nos armes, lorsque nous
étions près du feu. À présent que nous avons les mains engourdies et
que les canons de nos fusils s'ont remplis de neige, nous ne saurions
le faire, mais avançons toujours avec prudence!»
La neige ne tombait plus que faiblement, et le ciel était devenu plus
clair. Tout à coup, j'aperçus, sur le bord du lac et derrière un
buisson, un cheval qui rongeait l'écorce d'un bouleau. L'ayant fait
remarquer à Picart, il pensa encore que ce pouvait être là que la
cavalerie russe avait passé la nuit, et, comme le cheval n'avait pas
de harnachement, c'était, disait-il, probablement, un cheval blessé
que l'on avait abandonné.
À peine avions-nous fait cette réflexion, que nous vîmes le cheval
lever la tête, se mettre à hennir, ensuite venir tranquillement droit
sur nous, s'arrêter contre Picart et le sentir comme s'il le
reconnaissait. Nous n'osions, dans cette situation, ni bouger, ni
parler. Le diable de cheval restait toujours contre nous, la tête
haute contre le bonnet à poil de Picart qui n'osait respirer, dans la
crainte que ceux à qui il appartenait ne viennent le chercher. Mais,
ayant remarqué qu'il avait un coup de fusil dans le poitrail, nous
n'eûmes plus de doute que le cheval était abandonné, ainsi que le
bivac. En un instant, nous arrivons dans un espace assez grand formant
un demi-cercle, couvert d'abris et de plusieurs feux, de sept chevaux
tués et en partie mangés. Cela nous fit supposer que plus de deux
cents hommes y avaient passé la nuit: «Ce sont eux! dit Picart, en
mettant les mains dans les cendres pour les réchauffer. Il n'y a plus
de doute, car voilà un cheval jaune que je reconnais. Il était de la
fête, et m'a servi de point de mire. Je crois ne pas me tromper en
vous disant que j'ai envoyé à son maître une commission pour l'autre
monde.» Après avoir regardé si rien ne pouvait nous inquiéter, nous
nous occupâmes de ravitailler un bon feu placé devant un abri fort
épais, qui paraissait avoir été celui du chef de la troupe, car il
avait été soigné, en comparaison des autres.
La neige avait tout à fait cessé de tomber, et, au grand vent, avait
succédé un grand calme. Nous nous préparâmes à faire la soupe. Nous
avions notre provision de viande de cheval, que nous avions emportée
le matin, mais nous jugeâmes convenable de la garder, puisque nous en
avions autour de nous. Picart se mit de suite en besogne, et, avec ma
petite hache, il en coupa de la fraîche pour faire la soupe, et une
autre provision pour emporter. Nous essayâmes d'enfoncer la glace
pour avoir de l'eau, mais nous n'en eûmes ni la force, ni la patience.
Nous étions bien réchauffés, et l'espoir de manger une bonne soupe me
donnait de la joie, tant il est vrai que, lorsque l'on est dans la
peine, il faut peu de chose pour nous rendre heureux!
Cependant notre marmite, dans l'état où elle était, ne pouvait nous
servir, mais Picart, qui était très adroit et que rien n'embarrassait,
se disposa à la mettre en état de nous être utile. Ayant coupé un
sapin gros comme le bras, à un pied et demi de terre, pour lui servir
d'enclume, et un autre morceau de la même longueur, pour servir de
marteau, qu'il enveloppa d'un chiffon afin de ne pas faire de bruit en
frappant, il se mit bravement à faire le chaudronnier et à chanter, en
frappant en mesure sur la marmite, ces paroles qu'il chantait toujours
à la tête de la compagnie, dans les marches de nuit:
C'est ma mie l'aveugle,
C'est ma mie l'aveugle,
C'est ma fantaisie,
J'en suis amoureux!
En entendant cette grosse voix qui semblait sortir d'un tonneau, je ne
pus m'empêcher de lui dire: «Mon vieux camarade, vous n'y pensez pas;
ce n'est pas le moment de chanter!» Picart, levant la tête, me regarda
en souriant et, sans me répondre, il continua:
Elle a le nez morveux
Et les yeux chassieux;
C'est ma mie l'aveugle,
C'est ma fantaisie,
J'en suis amoureux!
Picart, voyant que son chant ne m'amusait pas, cessa. Il me montra la
marmite qui avait déjà pris une autre forme; elle était en état de
service: