Le cri que j'avais jeté fut entendu d'un malheureux qui gisait à

quelques pas de moi, à droite, de l'autre côté de la route; une voix

faible et plaintive frappa mon oreille et j'entendis très

distinctement que l'on implorait mon secours, à moi qui en avais tant

besoin! par ces paroles: «Arrêtez-vous! Secourez-nous!» Ensuite l'on

cessa de se plaindre. Pendant ce temps, je restais immobile pour

écouter et je cherchais des yeux afin de voir si je n'apercevrais pas

l'individu qui se plaignait. Mais n'entendant plus rien, je commençais

à croire que je m'étais trompé. Pour m'en assurer, je me mis à crier

de toutes mes forces: «Où êtes-vous donc?» L'écho répéta deux fois:

«Où êtes-vous donc?» Alors, je me dis à moi-même: «Quel malheur! Si

j'avais un compagnon d'infortune, il me semble que je marcherais toute

la nuit, en nous encourageant l'un et l'autre!» À peine avais-je fait

ces réflexions, que la même voix se fit entendre, mais plus triste que

la première fois: «Venez à nous!» disait-on.

Au même instant, la lune vint à paraître et me fit voir, à dix pas de

moi, deux hommes, dont un étendu de tout son long et l'autre assis.

Aussitôt, je me dirigeai de ce côté, et j'arrivai près d'eux avec

peine, à cause d'un fossé comble de neige qui séparait la route.

J'adressai la parole à celui qui était assis; il se mit à rire comme

un insensé, en me disant: «Mon ami, sais-tu, ne l'oublie pas!» Et de

nouveau il se mit à rire. Je vis que c'était le rire de la mort. Le

second, que je croyais sans mouvement, vivait encore, et, tournant un

peu la tête, me dit ces dernières paroles que je n'oublierai jamais:

«Sauvez mon oncle, secourez-le; moi, je meurs!»

Je reconnus, dans celui qui venait de me parler, la voix qui s'était

fait entendre lorsque l'on implorait mon secours; je lui adressai

encore quelques paroles, et, quoiqu'il ne fût pas mort, il ne me

répondit pas. Alors, me tournant du côté du premier, je parlai pour

l'encourager à se lever et venir avec moi. Il me regarda sans me

répondre; je remarquai qu'il était enveloppé d'une grosse capote

doublée en fourrure et dont il cherchait à se débarrasser. Je voulus

l'aider à se relever, mais la chose fut impossible. En le prenant par

le bras, je vis qu'il avait des épaulettes d'officier supérieur. Il me

parla encore un peu de revue, de parade, et finit par tomber sur le

côté, la figure sur la neige. Enfin, je dus l'abandonner, car il

m'était impossible de rester plus longtemps sans m'exposer à partager

le sort de ces deux infortunés. Je passai la main sur la figure du

premier; elle était froide comme la glace. Il avait cessé de vivre. À

côté se trouvait une espèce de carnassière que je ramassai, espérant

y trouver quelque chose. Mais je m'aperçus qu'il n'y avait que des

chiffons et des papiers. J'emportai le tout.

Ayant regagné la route, je me remis à marcher, mais lentement,

écoutant souvent, car il me semblait toujours entendre quelqu'un se

plaindre.

L'espoir de rencontrer quelque bivac me fit, autant que je le pouvais,

doubler le pas. J'arrivai dans un endroit de la route que je trouvai

presque fermé de chevaux morts et de voitures brisées. Tout à coup, je

me laisse aller malgré moi et je tombe assis sur le cou d'un cheval

mort qui barrait le chemin. Autour étaient étendus sans mouvement des

hommes de différents régiments. J'en remarquai même plusieurs de la

Jeune Garde, faciles à reconnaître au shako; j'ai supposé, depuis,

qu'une partie de ces hommes étaient morts en voulant dépecer le cheval

pour le manger, mais qu'ils n'en avaient pas eu la force et qu'ils

avaient succombé de froid et de faim, comme cela arrivait tous les

jours. Dans cette triste situation, me voyant seul au milieu d'un

immense cimetière et d'un silence épouvantable, les pensées les plus

sinistres vinrent m'assaillir: je pensai à mes camarades dont je me

trouvais séparé comme par une fatalité, ensuite à mon pays, à mes

parents, de manière que je me mis à pleurer comme un enfant. Les

larmes que je versai me soulagèrent et me rendirent le courage que

j'avais perdu.

Je trouvai sous ma main, contre la tête du cheval sur lequel j'étais

assis, une petite hache, comme nous en portions toujours dans chaque

compagnie lorsque nous étions en campagne. Je voulus m'en servir pour

en couper un morceau, mais je n'en pus venir à bout, car il était

tellement durci par la gelée que j'aurais plutôt coupé du bois. Enfin,

j'épuisai le reste de mes forces contre l'animal, et je tombai de

lassitude, mais je m'étais réchauffé un peu.

En ramassant la hache qui m'était échappée des mains je m'aperçus que

j'avais cassé plusieurs morceaux de glace; qui n'étaient autre chose

que du sang du cheval que, probablement, l'on avait saigné pour tuer.

J'en ramassai le plus possible, que je mis précieusement dans ma

carnassière; ensuite j'en mangeai quelques morceaux qui me rendirent

un peu de force, et je me remis à continuer mon chemin, à la garde de

Dieu, ayant toujours soin de passer à droite et à gauche afin d'éviter

la rencontre des cadavres, dont la route était jonchée, m'arrêtant et

tâtonnant dans l'obscurité toutes les fois qu'un gros nuage passait

sur la lune, et allant le plus vite possible dans la direction du

bois, lorsqu'elle reparaissait.

Après avoir marché quelque temps, j'aperçus à peu de distance, et

devant moi, quelque chose que je pris d'abord pour un caisson; mais

étant plus près, je reconnus que c'était la voiture d'une cantinière

d'un régiment de la Jeune Garde que j'avais rencontrée plusieurs fois

depuis Krasnoé, conduisant deux blessés des fusiliers-chasseurs de la

Garde. Les chevaux qui la conduisaient étaient morts et en partie

mangés ou coupés par morceaux; autour de la voiture étaient sept

cadavres presque nus et à moitié couverts de neige; un seulement avait

encore sur lui une capote en peau de mouton. Je m'en approchai pour

l'examiner, mais je crois plutôt que c'était pour lui ôter cette

capote. À peine m'étais-je baissé pour regarder, que je reconnus une

femme. Elle donnait peut-être encore quelque signe de vie lorsqu'on

avait été forcé de l'abandonner, et c'était à cela que cette

malheureuse devait d'avoir conservé ses vêtements.

Dans la situation où je me trouvais, le sentiment de ma conservation

était toujours ma première pensée; c'est pourquoi, par un mouvement

irréfléchi, je voulais essayer mes forces en cherchant à couper un

morceau de cheval, sans penser qu'un instant avant, j'étais tombé de

lassitude en voulant faire la même chose. Je pris donc ma hache à deux

mains et j'attaquai le cheval qui était dans les brancards de la

voiture, mais ce fut, comme la première fois, peine inutile. Alors

l'idée me vint de passer mon bras dans le corps du cheval et de voir

si, avec la main, je ne pourrais pas en retirer le coeur, le foie ou

quelque autre chose; mais je faillis l'avoir gelée; j'en fus quitte

pour un doigt de la main droite qui n'était pas encore guéri en

arrivant à Paris, au mois de mars 1813.

Enfin, ne pouvant arracher un lambeau de chair que j'aurais manger

crue, je me décidai à passer la nuit dans la voiture qui était

couverte, et dans laquelle je n'avais pas encore regardé, étant

certain qu'il n'y avait rien à manger: je m'avançai près de la femme

morte afin d'essayer de lui ôter la capote de peau de mouton pour m'en

couvrir, mais il fut impossible de lui faire faire un mouvement.

Cependant je n'avais pas perdu tout espoir. Elle avait le corps sanglé

avec une courroie de sac ou une bretelle de fusil, et, pour la lui

ôter, il fallait que je lui fasse faire un demi-tour, parce que la

boucle qui la serrait était de l'autre côté. Pour cela, je pris mon

fusil à deux mains, et m'en servant comme d'un levier, sous le corps.

Mais à peine avais-je commencé, qu'un cri déchirant sortit de la

voiture. Je me retourne; un second cri se fait entendre: «Marie!

criait-on, Marie, à boire, je me meurs!» Je restai interdit. Une

minute après, la même voix répéta: «Ah! mon Dieu!» Aussitôt il me

vient dans l'idée que ce sont de malheureux blessés que l'on a

abandonnés sans qu'ils le sachent. Ce n'était que trop vrai.

Ayant monté sur la carcasse du cheval qui était dans les brancards, je

m'appuyai sur le bord de la voiture, et, ayant demandé ce que l'on

voulait, l'on me répondit avec bien de la peine: «À boire!»

Tout à coup, pensant à la glace de sang que j'avais dans ma

carnassière, je voulus descendre pour en prendre, mais la lune, qui

m'éclairait depuis assez de temps, disparaît tout à coup sous un gros

nuage noir, et, pensant poser le pied sur quelque chose de solide, je

le mets à côté et je tombe sur trois cadavres qui se trouvaient l'un

contre l'autre. J'avais les jambes plus hautes que la tête, les

caisses placées sur le ventre d'un mort et la figure sur une de ses

mains. J'étais habitué à coucher, depuis un mois, au milieu de

compagnie semblable, mais je ne sais si c'est parce que j'étais seul,

quelque chose de plus terrible que la peur s'empara de moi. Il me

semblait que j'avais le cauchemar; je restai quelque temps sans

parole; j'étais comme un insensé, et je me mis à crier comme si l'on

me tenait sans vouloir me lâcher. Malgré les efforts que je faisais

pour me relever, je ne pouvais en venir à bout. Enfin je veux m'aider

de mes bras, mais je pose, sans le vouloir, ma main droite sur une

figure, et mon pouce entre dans la bouche.

Dans ce moment, la lune reparaît et je vois tout ce qui m'entoure. Un

frisson me parcourt, je quitte mon point d'appui et je retombe

encore. Mais alors tout change. Je suis honteux de ma faiblesse et, au

lieu de la peur, une espèce de frénésie s'empare de moi. Je me relève

en jurant et en mettant mes mains, mes pieds sur les figures, les

bras, les jambes, n'importe où. Je regarde le ciel en jurant, et

semble le défier. Je prends mon fusil, je frappe contre la voiture, je

ne sais même pas si je n'ai pas frappé sur les pauvres diables qui

étaient à mes pieds.

Devenu plus calme et décidé à passer la nuit dans la voiture, près des

blessés, pour me mettre à l'abri du mauvais temps, je pris un morceau

de sang à la glace dans ma carnassière et je montai dedans, cherchant,

en tâtonnant, celui qui m'avait demandé à boire et qui ne cessait de

crier, mais faiblement. En m'approchant, je m'aperçus qu'il était

amputé de la cuisse gauche.

Je lui demandai de quel régiment il était, il ne me répondit pas.

Alors, cherchant sa tête, je lui introduisis avec peine mon morceau de

sang glacé dans la bouche. Celui qui était à côté était froid et dur

comme un marbre. J'essayai de le mettre en bas de la voiture pour

prendre sa place, attendre le jour et partir ensuite avec ceux que je

supposais être encore en arrière, mais je n'en pus venir à bout. Je

n'avais pas la force de le bouger et, le bord de la voiture étant trop

haut, je ne pouvais le pousser à terre. Voyant que le premier n'avait

plus qu'un instant à vivre, je le couvris avec deux capotes que le

mort avait sur lui, et, restant encore un instant assis sur les jambes

de ce dernier, je cherchai dans la voiture s'il n'y avait rien qui pût

m'être utile. N'ayant rien trouvé, j'adressai encore la parole au

premier, mais inutilement. Je lui passai la main sur la figure: elle

était froide, et, à la bouche, il avait encore le morceau de glace que

je lui avais introduit. Il avait cessé de vivre et de souffrir.

Ne pouvant, sans m'exposer à périr, rester plus longtemps, je me

disposai à partir, mais, avant, je voulus encore regarder la femme qui

était à terre, pensant que c'était Marie, la cantinière, que je

connaissais particulièrement comme étant du même pays que moi, et,

profitant de la clarté que la lune donnait dans ce moment, je

l'examinai et, à la taille et à la figure, je fus certain que c'était

une autre personne.

Le fusil sous le bras droit, comme un chasseur, deux carnassières, une

en maroquin rouge et l'autre en toile grise que j'avais trouvée un

instant avant, ma hache au côté, un morceau de sang glacé dans la

bouche et les deux mains dans mon pantalon, je me remis en route. Il

pouvait être neuf heures, la neige avait cessé de tomber, le vent

soufflait avec moins de force et le froid avait perdu un peu de son

intensité. Je me mis à marcher toujours dans la direction du bois.

Au bout d'une demi-heure, la lune disparut comme par enchantement.

C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux. Je restai quelques

minutes à me reconnaître, appuyé sur mon fusil et battant des pieds

pour ne pas me laisser prendre par le froid, en attendant que la

clarté revînt. Mais je fus trompé dans mon attente, car elle ne

reparut plus.

Cependant mes yeux commencèrent à s'habituer à l'obscurité de manière

à y voir assez pour me conduire. Tout à coup, je crus m'apercevoir que

je ne marchais plus dans la même route; naturellement porté à éviter

le vent du nord, je lui avais tout à fait tourné le dos. J'en eus la

certitude en ne rencontrant plus, sur mes pas, aucune trace de débris

de l'armée.

Je ne saurais dire le temps que je marchai dans cette nouvelle

direction, peut-être une demi-heure, lorsque je m'aperçus, mais trop

tard, que j'étais sur le bord d'un précipice, où je roulai à plus de

quarante pieds de profondeur. Il est vrai de dire que je parcourus

cette distance à plusieurs reprises; que trois fois je fus arrêté par

des broussailles. Alors, pensant que c'en était fait de moi, je fermai

les yeux et je me laissai aller à la volonté de Dieu. Il fallut aller

jusqu'au fond, où j'arrivai sur quelque chose de bombé qui rendit un

son sourd.

Je restai quelque temps étourdi, mais comme rien ne m'étonnait plus,

après tout ce qui m'était arrivé, je fus bientôt revenu de ma

surprise. M'apercevant que mon fusil m'avait échappé des mains, je me

mis en tête de le chercher. Mais bien me prit d'y renoncer et

d'attendre jusqu'au jour.

Je tirai mon sabre du fourreau et, comme je ne pouvais rien voir,

j'allai, tout en sondant, devant moi. C'est alors que je m'aperçus

que l'objet sur lequel j'étais tombé et qui avait rendu un son sourd

était un caisson dont je cherchai à faire le tour ainsi que de deux

carcasses de chevaux que je rencontrai sur le devant.

Voulant trouver un endroit convenable afin de passer le reste de la

nuit, je m'arrêtai pour écouter et voir; au bout d'un instant, je

sentis de la chaleur aux pieds. Ayant baissé la tête, je m'aperçus que

j'étais arrêté sur l'emplacement d'un feu qui n'était pas tout à fait

éteint.

Aussitôt, je me couche à terre et, mettant les mains dans les cendres

pour les réchauffer, je parvins à retrouver quelques charbons que je

réunis avec beaucoup de peine et de précaution. Ensuite je me mis à

souffler et j'en fis jaillir quelques étincelles que je reçus

précieusement sur la figure et dans les mains. Mais du bois pour

ravitailler mon feu, où en trouver? Je n'osais l'abandonner, car ce

feu devait me sauver la vie, et, pendant que je me serais éloigné pour

en chercher, il pouvait s'éteindre.

Crainte d'accident, je déchire un morceau de ma chemise qui tombait en

lambeaux, j'en fais une mèche et je l'allume. Ensuite, tout en

tâtonnant avec les mains autour de moi, je ramasse des petits morceaux

de bois qui, fort heureusement, se trouvent à ma portée, et, avec de

la patience, je parviens, non sans beaucoup de difficulté, à le

rallumer. Bientôt la flamme pétille, et ramassant tout le bois que je

trouve, au bout d'un instant j'ai un grand feu de manière à me faire

distinguer tous les objets qui se trouvent à cinq ou six pas de moi.

Je vis d'abord, sur le dessus du caisson, écrit en grandes lettres:

GARDE IMPÉRIALE, ÉTAT-MAJOR. L'inscription était surmontée de l'aigle.

Ensuite, autour et aussi loin que je pouvais voir, le terrain était

couvert de casques, de shakos, de sabres, de cuirasses, de coffres

enfoncés, de portemanteaux vides, d'habillements épars et déchirés, de

selles, de schabraques de luxe et d'une infinité d'autres choses.

Mais, à peine avais-je jeté un coup d'oeil sur tout ce qui

m'environnait, l'idée me vint que l'endroit où je me trouvais pourrait

bien être à portée du bivac d'un parti de Cosaques et, aussitôt, voilà

que la peur me prend et que je n'ose plus entretenir mon feu. Il n'y a

pas de doute, dis-je en moi-même, que cet endroit est occupé par des

Russes, car si c'étaient des Français, l'on y verrait des grands feux;

nos soldats, à défaut de nourriture, se chauffaient très bien

lorsqu'ils le pouvaient, et là, justement, le bois ne manque pas! Je

ne concevais pas qu'un endroit comme celui où je me trouvais, à l'abri

du vent, n'eût pas été choisi pour y passer la nuit. Enfin je ne

savais si je devais rester ou partir.

Pendant que je faisais ces réflexions, mon feu avait considérablement

diminué, et je n'osais y remettre du bois. Mais l'envie de me

réchauffer et de me reposer quelques heures l'emporta sur la crainte.

J'en ramassai autant qu'il me fut possible, j'en fis un bon tas que je

mis près de moi, de manière à le pouvoir prendre sans me bouger, et me

chauffer ainsi jusqu'au jour. Je ramassai aussi plusieurs schabraques

pour mettre sous moi, et, enveloppé dans ma peau d'ours, le dos tourné

au caisson, je me disposai à passer ainsi le reste de la nuit.

En mettant du bois sur mon feu, je m'aperçus qu'il se trouvait, parmi

les morceaux, une côte de cheval, et, quoiqu'on l'eût déjà rongée, il

y restait encore assez de viande pour apaiser la faim qui commençait à

me dévorer, et, quoique couverte de neige et de cendres, c'était, pour

le moment, beaucoup plus que je n'aurais osé espérer. Depuis la

veille, je n'avais mangé que la moitié d'un corbeau que j'avais trouvé

mort, et, le matin avant mon départ, quelques cuillerées de soupe de

gruau mélangée de morceaux de paille d'avoine et de grains de seigle,

et salée avec de la poudre.

À peine ma côtelette était-elle chaude, que je commençai à mordre,

malgré les cendres qui servaient d'assaisonnement. Je fis, de cette

manière, mon triste repas, en regardant de temps à autre, à droite et

à gauche, si je ne voyais rien autour de moi qui pût m'inquiéter.

Depuis que j'étais dans ce fond, ma position s'était un peu améliorée.

Je ne marchais plus, j'étais à l'abri du vent et du froid, j'avais du

feu et à manger. Mais j'étais tellement fatigué que je m'endormis en

mangeant, mais d'un sommeil agité par la crainte, et interrompu par

les douleurs que j'avais dans les cuisses: il semblait que l'on

m'avait roué de coups. Je ne sais combien de temps je me reposai,

mais lorsque je m'éveillai, il n'y avait pas encore d'apparence que

le jour dût venir de sitôt, car, en Russie, les nuits sont longues.

C'est le contraire en été; il n'y en a presque pas.

Lorsque je m'étais endormi, je m'étais mis les pieds dans les cendres.

Aussi, en me réveillant, je les avais chauds. Je savais par expérience

que le bon feu délasse et apaise les douleurs; c'est pourquoi je me

disposai à en faire un en mettant le feu au caisson, en y ajoutant

tout ce qui pourrait être susceptible de brûler. Aussitôt, ramassant

et réunissant tout le bois que je pus trouver, ainsi que les coffres

brisés, et en ayant mis une partie contre, je n'avais qu'à pousser mon

feu et à l'incendier.

Cependant, je voulus encore attendre quelque temps, car je pensais que

si mon feu, jusqu'à présent, ne m'avait attiré aucun désagrément,

c'est-à-dire quelques patrouilles de Cosaques, c'est parce qu'il était

petit et dans un fond, mais que le contraire pourrait fort bien

arriver lorsque le caisson serait tout en feu.

La flamme commençait à éclairer et à me mettre à même de voir tout ce

qui était autour de moi. Je vis venir, sur ma gauche, quelque chose

que je pris d'abord pour un animal, et comme il y a beaucoup d'ours en

Russie, et surtout dans cette contrée, je pensais et j'étais presque

certain, à la tournure de l'individu, que c'en était un, car il

marchait à quatre pattes. Il pouvait être à dix ou douze pas, et je ne

pouvais encore bien le distinguer. Lorsqu'il ne fut plus qu'à cinq ou

six pas, je reconnus que c'était un homme, et de suite je pensai que

ce pouvait être un blessé qui, attiré par le feu, venait en prendre sa

part. Crainte de surprise, je me mis sur mes gardes, et, prenant mon

sabre qui était près de moi et hors du fourreau, j'avançai deux pas à

la rencontre et sur la droite de l'individu, en lui criant: «Qui

es-tu?»

En même temps, je lui mettais la pointe de mon sabre sur le dos, car

j'avais reconnu que c'était un Russe, un vrai Cosaque à longue barbe.

Aussitôt, il leva la tête et se mit en position d'esclave, en voulant

me baiser les pieds et en me disant: «Dobray Frantsouz!»[33] et

d'autres mots que je comprenais un peu et que l'on dit lorsqu'on a

peur. S'il avait pu deviner, il aurait vu que j'avais, pour le moins,

aussi peur que lui. Il se mit sur les genoux pour me montrer qu'il

avait un coup de sabre sur la figure. Je remarquai que, dans cette

position, sa tête allait jusqu'à mon épaule, de sorte qu'il devait

avoir plus de six pieds. Je lui fis signe de s'approcher du feu. Alors

il me fit comprendre qu'il avait une autre blessure. C'était une balle

qui lui était entrée dans le bas-ventre; tant qu'à son coup de sabre,

il était effrayant. Il lui prenait sur le haut de la tête, descendant

le long de la figure jusqu'au menton, et allait se perdre dans la

barbe, preuve certaine que celui qui le lui avait appliqué n'allait

pas de main morte. Il se coucha sur le dos pour me montrer son coup de

feu; la balle avait traversé. Dans cette position, je m'assurai qu'il

n'avait pas d'armes. Ensuite il se mit sur le côté sans plus rien

dire. Je me mis en face pour l'observer. Je ne voulais plus

m'endormir, car je voulais, avant le jour, exécuter mon projet de

mettre le feu au caisson et de partir ensuite. Mais voilà que, tout à

coup, une autre terreur me prend en pensant qu'il pouvait bien

contenir de la poudre!

[Note 33: Bon Français! (_Note de l'auteur_.)]

À peine ai-je fait cette réflexion, que, tout fatigué que je suis, je

me lève et, ne faisant qu'un saut au-dessus du feu et du pauvre diable

qui était devant moi, je me mis à courir à plus de vingt pas sur la

gauche, mais, _chopant_ à une cuirasse qui se trouvait sur mon

passage, j'allai mesurer la terre de tout mon long. J'eus encore le

bonheur, dans cette chute, de ne pas me blesser, car j'aurais pu

rencontrer, en tombant, quelques débris d'armes, et il y en avait

beaucoup d'éparses dans cet endroit; j'ai pu m'en assurer lorsqu'il

commença à faire jour. M'étant relevé, je me mis à marcher en

reculant, et toujours les yeux fixés sur l'endroit que je venais

d'abandonner, comme si vraiment j'avais été certain qu'il existât de

la poudre dans le caisson et qu'il allât faire explosion. Peu à peu

revenu de ma peur, je regagnai l'endroit que j'avais quitté sottement,

car je n'étais pas plus en sûreté à vingt pas que contre le feu. Je

pris les morceaux de bois enflammés, je les portai avec précaution à

l'endroit où j'étais tombé; ensuite je pris la cuirasse à laquelle

j'avais _chopé_, afin de m'en servir à ramasser de la neige et à

éteindre le feu. Mais à peine avais-je commencé cette besogne, qu'un

bruit de fanfare se fit entendre, et, ayant attentivement écouté, je

reconnus facilement les clairons de la cavalerie russe, qui

m'annonçaient que je n'étais pas loin d'eux. À ce son national,

j'avais vu le Cosaque lever la tête. Je cherchai, en l'examinant

attentivement, à lire sur sa physionomie quelle était sa pensée, car

le feu éclairait encore assez pour distinguer ses traits. Il semblait

vouloir aussi lire sur ma figure l'impression que ce bruit inattendu

avait produit sur moi. C'est ainsi que j'ai pu voir comme cet homme

était hideux: une carrure d'Hercule, des yeux louches se renfonçaient

sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe, rousses et

drues comme un crin, donnaient à ses traits un caractère sauvage. Dans

ce moment, je crus voir qu'il souffrait horriblement de sa blessure,

car il faisait des mouvements comme quelqu'un qui a une forte colique

et, par moments, il grinçait des dents, qui ressemblaient à des crocs.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 13 / 32 段