quelques pas de moi, à droite, de l'autre côté de la route; une voix
faible et plaintive frappa mon oreille et j'entendis très
distinctement que l'on implorait mon secours, à moi qui en avais tant
besoin! par ces paroles: «Arrêtez-vous! Secourez-nous!» Ensuite l'on
cessa de se plaindre. Pendant ce temps, je restais immobile pour
écouter et je cherchais des yeux afin de voir si je n'apercevrais pas
l'individu qui se plaignait. Mais n'entendant plus rien, je commençais
à croire que je m'étais trompé. Pour m'en assurer, je me mis à crier
de toutes mes forces: «Où êtes-vous donc?» L'écho répéta deux fois:
«Où êtes-vous donc?» Alors, je me dis à moi-même: «Quel malheur! Si
j'avais un compagnon d'infortune, il me semble que je marcherais toute
la nuit, en nous encourageant l'un et l'autre!» À peine avais-je fait
ces réflexions, que la même voix se fit entendre, mais plus triste que
la première fois: «Venez à nous!» disait-on.
Au même instant, la lune vint à paraître et me fit voir, à dix pas de
moi, deux hommes, dont un étendu de tout son long et l'autre assis.
Aussitôt, je me dirigeai de ce côté, et j'arrivai près d'eux avec
peine, à cause d'un fossé comble de neige qui séparait la route.
J'adressai la parole à celui qui était assis; il se mit à rire comme
un insensé, en me disant: «Mon ami, sais-tu, ne l'oublie pas!» Et de
nouveau il se mit à rire. Je vis que c'était le rire de la mort. Le
second, que je croyais sans mouvement, vivait encore, et, tournant un
peu la tête, me dit ces dernières paroles que je n'oublierai jamais:
«Sauvez mon oncle, secourez-le; moi, je meurs!»
Je reconnus, dans celui qui venait de me parler, la voix qui s'était
fait entendre lorsque l'on implorait mon secours; je lui adressai
encore quelques paroles, et, quoiqu'il ne fût pas mort, il ne me
répondit pas. Alors, me tournant du côté du premier, je parlai pour
l'encourager à se lever et venir avec moi. Il me regarda sans me
répondre; je remarquai qu'il était enveloppé d'une grosse capote
doublée en fourrure et dont il cherchait à se débarrasser. Je voulus
l'aider à se relever, mais la chose fut impossible. En le prenant par
le bras, je vis qu'il avait des épaulettes d'officier supérieur. Il me
parla encore un peu de revue, de parade, et finit par tomber sur le
côté, la figure sur la neige. Enfin, je dus l'abandonner, car il
m'était impossible de rester plus longtemps sans m'exposer à partager
le sort de ces deux infortunés. Je passai la main sur la figure du
premier; elle était froide comme la glace. Il avait cessé de vivre. À
côté se trouvait une espèce de carnassière que je ramassai, espérant
y trouver quelque chose. Mais je m'aperçus qu'il n'y avait que des
chiffons et des papiers. J'emportai le tout.
Ayant regagné la route, je me remis à marcher, mais lentement,
écoutant souvent, car il me semblait toujours entendre quelqu'un se
plaindre.
L'espoir de rencontrer quelque bivac me fit, autant que je le pouvais,
doubler le pas. J'arrivai dans un endroit de la route que je trouvai
presque fermé de chevaux morts et de voitures brisées. Tout à coup, je
me laisse aller malgré moi et je tombe assis sur le cou d'un cheval
mort qui barrait le chemin. Autour étaient étendus sans mouvement des
hommes de différents régiments. J'en remarquai même plusieurs de la
Jeune Garde, faciles à reconnaître au shako; j'ai supposé, depuis,
qu'une partie de ces hommes étaient morts en voulant dépecer le cheval
pour le manger, mais qu'ils n'en avaient pas eu la force et qu'ils
avaient succombé de froid et de faim, comme cela arrivait tous les
jours. Dans cette triste situation, me voyant seul au milieu d'un
immense cimetière et d'un silence épouvantable, les pensées les plus
sinistres vinrent m'assaillir: je pensai à mes camarades dont je me
trouvais séparé comme par une fatalité, ensuite à mon pays, à mes
parents, de manière que je me mis à pleurer comme un enfant. Les
larmes que je versai me soulagèrent et me rendirent le courage que
j'avais perdu.
Je trouvai sous ma main, contre la tête du cheval sur lequel j'étais
assis, une petite hache, comme nous en portions toujours dans chaque
compagnie lorsque nous étions en campagne. Je voulus m'en servir pour
en couper un morceau, mais je n'en pus venir à bout, car il était
tellement durci par la gelée que j'aurais plutôt coupé du bois. Enfin,
j'épuisai le reste de mes forces contre l'animal, et je tombai de
lassitude, mais je m'étais réchauffé un peu.
En ramassant la hache qui m'était échappée des mains je m'aperçus que
j'avais cassé plusieurs morceaux de glace; qui n'étaient autre chose
que du sang du cheval que, probablement, l'on avait saigné pour tuer.
J'en ramassai le plus possible, que je mis précieusement dans ma
carnassière; ensuite j'en mangeai quelques morceaux qui me rendirent
un peu de force, et je me remis à continuer mon chemin, à la garde de
Dieu, ayant toujours soin de passer à droite et à gauche afin d'éviter
la rencontre des cadavres, dont la route était jonchée, m'arrêtant et
tâtonnant dans l'obscurité toutes les fois qu'un gros nuage passait
sur la lune, et allant le plus vite possible dans la direction du
bois, lorsqu'elle reparaissait.
Après avoir marché quelque temps, j'aperçus à peu de distance, et
devant moi, quelque chose que je pris d'abord pour un caisson; mais
étant plus près, je reconnus que c'était la voiture d'une cantinière
d'un régiment de la Jeune Garde que j'avais rencontrée plusieurs fois
depuis Krasnoé, conduisant deux blessés des fusiliers-chasseurs de la
Garde. Les chevaux qui la conduisaient étaient morts et en partie
mangés ou coupés par morceaux; autour de la voiture étaient sept
cadavres presque nus et à moitié couverts de neige; un seulement avait
encore sur lui une capote en peau de mouton. Je m'en approchai pour
l'examiner, mais je crois plutôt que c'était pour lui ôter cette
capote. À peine m'étais-je baissé pour regarder, que je reconnus une
femme. Elle donnait peut-être encore quelque signe de vie lorsqu'on
avait été forcé de l'abandonner, et c'était à cela que cette
malheureuse devait d'avoir conservé ses vêtements.
Dans la situation où je me trouvais, le sentiment de ma conservation
était toujours ma première pensée; c'est pourquoi, par un mouvement
irréfléchi, je voulais essayer mes forces en cherchant à couper un
morceau de cheval, sans penser qu'un instant avant, j'étais tombé de
lassitude en voulant faire la même chose. Je pris donc ma hache à deux
mains et j'attaquai le cheval qui était dans les brancards de la
voiture, mais ce fut, comme la première fois, peine inutile. Alors
l'idée me vint de passer mon bras dans le corps du cheval et de voir
si, avec la main, je ne pourrais pas en retirer le coeur, le foie ou
quelque autre chose; mais je faillis l'avoir gelée; j'en fus quitte
pour un doigt de la main droite qui n'était pas encore guéri en
arrivant à Paris, au mois de mars 1813.
Enfin, ne pouvant arracher un lambeau de chair que j'aurais manger
crue, je me décidai à passer la nuit dans la voiture qui était
couverte, et dans laquelle je n'avais pas encore regardé, étant
certain qu'il n'y avait rien à manger: je m'avançai près de la femme
morte afin d'essayer de lui ôter la capote de peau de mouton pour m'en
couvrir, mais il fut impossible de lui faire faire un mouvement.
Cependant je n'avais pas perdu tout espoir. Elle avait le corps sanglé
avec une courroie de sac ou une bretelle de fusil, et, pour la lui
ôter, il fallait que je lui fasse faire un demi-tour, parce que la
boucle qui la serrait était de l'autre côté. Pour cela, je pris mon
fusil à deux mains, et m'en servant comme d'un levier, sous le corps.
Mais à peine avais-je commencé, qu'un cri déchirant sortit de la
voiture. Je me retourne; un second cri se fait entendre: «Marie!
criait-on, Marie, à boire, je me meurs!» Je restai interdit. Une
minute après, la même voix répéta: «Ah! mon Dieu!» Aussitôt il me
vient dans l'idée que ce sont de malheureux blessés que l'on a
abandonnés sans qu'ils le sachent. Ce n'était que trop vrai.
Ayant monté sur la carcasse du cheval qui était dans les brancards, je
m'appuyai sur le bord de la voiture, et, ayant demandé ce que l'on
voulait, l'on me répondit avec bien de la peine: «À boire!»
Tout à coup, pensant à la glace de sang que j'avais dans ma
carnassière, je voulus descendre pour en prendre, mais la lune, qui
m'éclairait depuis assez de temps, disparaît tout à coup sous un gros
nuage noir, et, pensant poser le pied sur quelque chose de solide, je
le mets à côté et je tombe sur trois cadavres qui se trouvaient l'un
contre l'autre. J'avais les jambes plus hautes que la tête, les
caisses placées sur le ventre d'un mort et la figure sur une de ses
mains. J'étais habitué à coucher, depuis un mois, au milieu de
compagnie semblable, mais je ne sais si c'est parce que j'étais seul,
quelque chose de plus terrible que la peur s'empara de moi. Il me
semblait que j'avais le cauchemar; je restai quelque temps sans
parole; j'étais comme un insensé, et je me mis à crier comme si l'on
me tenait sans vouloir me lâcher. Malgré les efforts que je faisais
pour me relever, je ne pouvais en venir à bout. Enfin je veux m'aider
de mes bras, mais je pose, sans le vouloir, ma main droite sur une
figure, et mon pouce entre dans la bouche.
Dans ce moment, la lune reparaît et je vois tout ce qui m'entoure. Un
frisson me parcourt, je quitte mon point d'appui et je retombe
encore. Mais alors tout change. Je suis honteux de ma faiblesse et, au
lieu de la peur, une espèce de frénésie s'empare de moi. Je me relève
en jurant et en mettant mes mains, mes pieds sur les figures, les
bras, les jambes, n'importe où. Je regarde le ciel en jurant, et
semble le défier. Je prends mon fusil, je frappe contre la voiture, je
ne sais même pas si je n'ai pas frappé sur les pauvres diables qui
étaient à mes pieds.
Devenu plus calme et décidé à passer la nuit dans la voiture, près des
blessés, pour me mettre à l'abri du mauvais temps, je pris un morceau
de sang à la glace dans ma carnassière et je montai dedans, cherchant,
en tâtonnant, celui qui m'avait demandé à boire et qui ne cessait de
crier, mais faiblement. En m'approchant, je m'aperçus qu'il était
amputé de la cuisse gauche.
Je lui demandai de quel régiment il était, il ne me répondit pas.
Alors, cherchant sa tête, je lui introduisis avec peine mon morceau de
sang glacé dans la bouche. Celui qui était à côté était froid et dur
comme un marbre. J'essayai de le mettre en bas de la voiture pour
prendre sa place, attendre le jour et partir ensuite avec ceux que je
supposais être encore en arrière, mais je n'en pus venir à bout. Je
n'avais pas la force de le bouger et, le bord de la voiture étant trop
haut, je ne pouvais le pousser à terre. Voyant que le premier n'avait
plus qu'un instant à vivre, je le couvris avec deux capotes que le
mort avait sur lui, et, restant encore un instant assis sur les jambes
de ce dernier, je cherchai dans la voiture s'il n'y avait rien qui pût
m'être utile. N'ayant rien trouvé, j'adressai encore la parole au
premier, mais inutilement. Je lui passai la main sur la figure: elle
était froide, et, à la bouche, il avait encore le morceau de glace que
je lui avais introduit. Il avait cessé de vivre et de souffrir.
Ne pouvant, sans m'exposer à périr, rester plus longtemps, je me
disposai à partir, mais, avant, je voulus encore regarder la femme qui
était à terre, pensant que c'était Marie, la cantinière, que je
connaissais particulièrement comme étant du même pays que moi, et,
profitant de la clarté que la lune donnait dans ce moment, je
l'examinai et, à la taille et à la figure, je fus certain que c'était
une autre personne.
Le fusil sous le bras droit, comme un chasseur, deux carnassières, une
en maroquin rouge et l'autre en toile grise que j'avais trouvée un
instant avant, ma hache au côté, un morceau de sang glacé dans la
bouche et les deux mains dans mon pantalon, je me remis en route. Il
pouvait être neuf heures, la neige avait cessé de tomber, le vent
soufflait avec moins de force et le froid avait perdu un peu de son
intensité. Je me mis à marcher toujours dans la direction du bois.
Au bout d'une demi-heure, la lune disparut comme par enchantement.
C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux. Je restai quelques
minutes à me reconnaître, appuyé sur mon fusil et battant des pieds
pour ne pas me laisser prendre par le froid, en attendant que la
clarté revînt. Mais je fus trompé dans mon attente, car elle ne
reparut plus.
Cependant mes yeux commencèrent à s'habituer à l'obscurité de manière
à y voir assez pour me conduire. Tout à coup, je crus m'apercevoir que
je ne marchais plus dans la même route; naturellement porté à éviter
le vent du nord, je lui avais tout à fait tourné le dos. J'en eus la
certitude en ne rencontrant plus, sur mes pas, aucune trace de débris
de l'armée.
Je ne saurais dire le temps que je marchai dans cette nouvelle
direction, peut-être une demi-heure, lorsque je m'aperçus, mais trop
tard, que j'étais sur le bord d'un précipice, où je roulai à plus de
quarante pieds de profondeur. Il est vrai de dire que je parcourus
cette distance à plusieurs reprises; que trois fois je fus arrêté par
des broussailles. Alors, pensant que c'en était fait de moi, je fermai
les yeux et je me laissai aller à la volonté de Dieu. Il fallut aller
jusqu'au fond, où j'arrivai sur quelque chose de bombé qui rendit un
son sourd.
Je restai quelque temps étourdi, mais comme rien ne m'étonnait plus,
après tout ce qui m'était arrivé, je fus bientôt revenu de ma
surprise. M'apercevant que mon fusil m'avait échappé des mains, je me
mis en tête de le chercher. Mais bien me prit d'y renoncer et
d'attendre jusqu'au jour.
Je tirai mon sabre du fourreau et, comme je ne pouvais rien voir,
j'allai, tout en sondant, devant moi. C'est alors que je m'aperçus
que l'objet sur lequel j'étais tombé et qui avait rendu un son sourd
était un caisson dont je cherchai à faire le tour ainsi que de deux
carcasses de chevaux que je rencontrai sur le devant.
Voulant trouver un endroit convenable afin de passer le reste de la
nuit, je m'arrêtai pour écouter et voir; au bout d'un instant, je
sentis de la chaleur aux pieds. Ayant baissé la tête, je m'aperçus que
j'étais arrêté sur l'emplacement d'un feu qui n'était pas tout à fait
éteint.
Aussitôt, je me couche à terre et, mettant les mains dans les cendres
pour les réchauffer, je parvins à retrouver quelques charbons que je
réunis avec beaucoup de peine et de précaution. Ensuite je me mis à
souffler et j'en fis jaillir quelques étincelles que je reçus
précieusement sur la figure et dans les mains. Mais du bois pour
ravitailler mon feu, où en trouver? Je n'osais l'abandonner, car ce
feu devait me sauver la vie, et, pendant que je me serais éloigné pour
en chercher, il pouvait s'éteindre.
Crainte d'accident, je déchire un morceau de ma chemise qui tombait en
lambeaux, j'en fais une mèche et je l'allume. Ensuite, tout en
tâtonnant avec les mains autour de moi, je ramasse des petits morceaux
de bois qui, fort heureusement, se trouvent à ma portée, et, avec de
la patience, je parviens, non sans beaucoup de difficulté, à le
rallumer. Bientôt la flamme pétille, et ramassant tout le bois que je
trouve, au bout d'un instant j'ai un grand feu de manière à me faire
distinguer tous les objets qui se trouvent à cinq ou six pas de moi.
Je vis d'abord, sur le dessus du caisson, écrit en grandes lettres:
GARDE IMPÉRIALE, ÉTAT-MAJOR. L'inscription était surmontée de l'aigle.
Ensuite, autour et aussi loin que je pouvais voir, le terrain était
couvert de casques, de shakos, de sabres, de cuirasses, de coffres
enfoncés, de portemanteaux vides, d'habillements épars et déchirés, de
selles, de schabraques de luxe et d'une infinité d'autres choses.
Mais, à peine avais-je jeté un coup d'oeil sur tout ce qui
m'environnait, l'idée me vint que l'endroit où je me trouvais pourrait
bien être à portée du bivac d'un parti de Cosaques et, aussitôt, voilà
que la peur me prend et que je n'ose plus entretenir mon feu. Il n'y a
pas de doute, dis-je en moi-même, que cet endroit est occupé par des
Russes, car si c'étaient des Français, l'on y verrait des grands feux;
nos soldats, à défaut de nourriture, se chauffaient très bien
lorsqu'ils le pouvaient, et là, justement, le bois ne manque pas! Je
ne concevais pas qu'un endroit comme celui où je me trouvais, à l'abri
du vent, n'eût pas été choisi pour y passer la nuit. Enfin je ne
savais si je devais rester ou partir.
Pendant que je faisais ces réflexions, mon feu avait considérablement
diminué, et je n'osais y remettre du bois. Mais l'envie de me
réchauffer et de me reposer quelques heures l'emporta sur la crainte.
J'en ramassai autant qu'il me fut possible, j'en fis un bon tas que je
mis près de moi, de manière à le pouvoir prendre sans me bouger, et me
chauffer ainsi jusqu'au jour. Je ramassai aussi plusieurs schabraques
pour mettre sous moi, et, enveloppé dans ma peau d'ours, le dos tourné
au caisson, je me disposai à passer ainsi le reste de la nuit.
En mettant du bois sur mon feu, je m'aperçus qu'il se trouvait, parmi
les morceaux, une côte de cheval, et, quoiqu'on l'eût déjà rongée, il
y restait encore assez de viande pour apaiser la faim qui commençait à
me dévorer, et, quoique couverte de neige et de cendres, c'était, pour
le moment, beaucoup plus que je n'aurais osé espérer. Depuis la
veille, je n'avais mangé que la moitié d'un corbeau que j'avais trouvé
mort, et, le matin avant mon départ, quelques cuillerées de soupe de
gruau mélangée de morceaux de paille d'avoine et de grains de seigle,
et salée avec de la poudre.
À peine ma côtelette était-elle chaude, que je commençai à mordre,
malgré les cendres qui servaient d'assaisonnement. Je fis, de cette
manière, mon triste repas, en regardant de temps à autre, à droite et
à gauche, si je ne voyais rien autour de moi qui pût m'inquiéter.
Depuis que j'étais dans ce fond, ma position s'était un peu améliorée.
Je ne marchais plus, j'étais à l'abri du vent et du froid, j'avais du
feu et à manger. Mais j'étais tellement fatigué que je m'endormis en
mangeant, mais d'un sommeil agité par la crainte, et interrompu par
les douleurs que j'avais dans les cuisses: il semblait que l'on
m'avait roué de coups. Je ne sais combien de temps je me reposai,
mais lorsque je m'éveillai, il n'y avait pas encore d'apparence que
le jour dût venir de sitôt, car, en Russie, les nuits sont longues.
C'est le contraire en été; il n'y en a presque pas.
Lorsque je m'étais endormi, je m'étais mis les pieds dans les cendres.
Aussi, en me réveillant, je les avais chauds. Je savais par expérience
que le bon feu délasse et apaise les douleurs; c'est pourquoi je me
disposai à en faire un en mettant le feu au caisson, en y ajoutant
tout ce qui pourrait être susceptible de brûler. Aussitôt, ramassant
et réunissant tout le bois que je pus trouver, ainsi que les coffres
brisés, et en ayant mis une partie contre, je n'avais qu'à pousser mon
feu et à l'incendier.
Cependant, je voulus encore attendre quelque temps, car je pensais que
si mon feu, jusqu'à présent, ne m'avait attiré aucun désagrément,
c'est-à-dire quelques patrouilles de Cosaques, c'est parce qu'il était
petit et dans un fond, mais que le contraire pourrait fort bien
arriver lorsque le caisson serait tout en feu.
La flamme commençait à éclairer et à me mettre à même de voir tout ce
qui était autour de moi. Je vis venir, sur ma gauche, quelque chose
que je pris d'abord pour un animal, et comme il y a beaucoup d'ours en
Russie, et surtout dans cette contrée, je pensais et j'étais presque
certain, à la tournure de l'individu, que c'en était un, car il
marchait à quatre pattes. Il pouvait être à dix ou douze pas, et je ne
pouvais encore bien le distinguer. Lorsqu'il ne fut plus qu'à cinq ou
six pas, je reconnus que c'était un homme, et de suite je pensai que
ce pouvait être un blessé qui, attiré par le feu, venait en prendre sa
part. Crainte de surprise, je me mis sur mes gardes, et, prenant mon
sabre qui était près de moi et hors du fourreau, j'avançai deux pas à
la rencontre et sur la droite de l'individu, en lui criant: «Qui
es-tu?»
En même temps, je lui mettais la pointe de mon sabre sur le dos, car
j'avais reconnu que c'était un Russe, un vrai Cosaque à longue barbe.
Aussitôt, il leva la tête et se mit en position d'esclave, en voulant
me baiser les pieds et en me disant: «Dobray Frantsouz!»[33] et
d'autres mots que je comprenais un peu et que l'on dit lorsqu'on a
peur. S'il avait pu deviner, il aurait vu que j'avais, pour le moins,
aussi peur que lui. Il se mit sur les genoux pour me montrer qu'il
avait un coup de sabre sur la figure. Je remarquai que, dans cette
position, sa tête allait jusqu'à mon épaule, de sorte qu'il devait
avoir plus de six pieds. Je lui fis signe de s'approcher du feu. Alors
il me fit comprendre qu'il avait une autre blessure. C'était une balle
qui lui était entrée dans le bas-ventre; tant qu'à son coup de sabre,
il était effrayant. Il lui prenait sur le haut de la tête, descendant
le long de la figure jusqu'au menton, et allait se perdre dans la
barbe, preuve certaine que celui qui le lui avait appliqué n'allait
pas de main morte. Il se coucha sur le dos pour me montrer son coup de
feu; la balle avait traversé. Dans cette position, je m'assurai qu'il
n'avait pas d'armes. Ensuite il se mit sur le côté sans plus rien
dire. Je me mis en face pour l'observer. Je ne voulais plus
m'endormir, car je voulais, avant le jour, exécuter mon projet de
mettre le feu au caisson et de partir ensuite. Mais voilà que, tout à
coup, une autre terreur me prend en pensant qu'il pouvait bien
contenir de la poudre!
[Note 33: Bon Français! (_Note de l'auteur_.)]
À peine ai-je fait cette réflexion, que, tout fatigué que je suis, je
me lève et, ne faisant qu'un saut au-dessus du feu et du pauvre diable
qui était devant moi, je me mis à courir à plus de vingt pas sur la
gauche, mais, _chopant_ à une cuirasse qui se trouvait sur mon
passage, j'allai mesurer la terre de tout mon long. J'eus encore le
bonheur, dans cette chute, de ne pas me blesser, car j'aurais pu
rencontrer, en tombant, quelques débris d'armes, et il y en avait
beaucoup d'éparses dans cet endroit; j'ai pu m'en assurer lorsqu'il
commença à faire jour. M'étant relevé, je me mis à marcher en
reculant, et toujours les yeux fixés sur l'endroit que je venais
d'abandonner, comme si vraiment j'avais été certain qu'il existât de
la poudre dans le caisson et qu'il allât faire explosion. Peu à peu
revenu de ma peur, je regagnai l'endroit que j'avais quitté sottement,
car je n'étais pas plus en sûreté à vingt pas que contre le feu. Je
pris les morceaux de bois enflammés, je les portai avec précaution à
l'endroit où j'étais tombé; ensuite je pris la cuirasse à laquelle
j'avais _chopé_, afin de m'en servir à ramasser de la neige et à
éteindre le feu. Mais à peine avais-je commencé cette besogne, qu'un
bruit de fanfare se fit entendre, et, ayant attentivement écouté, je
reconnus facilement les clairons de la cavalerie russe, qui
m'annonçaient que je n'étais pas loin d'eux. À ce son national,
j'avais vu le Cosaque lever la tête. Je cherchai, en l'examinant
attentivement, à lire sur sa physionomie quelle était sa pensée, car
le feu éclairait encore assez pour distinguer ses traits. Il semblait
vouloir aussi lire sur ma figure l'impression que ce bruit inattendu
avait produit sur moi. C'est ainsi que j'ai pu voir comme cet homme
était hideux: une carrure d'Hercule, des yeux louches se renfonçaient
sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe, rousses et
drues comme un crin, donnaient à ses traits un caractère sauvage. Dans
ce moment, je crus voir qu'il souffrait horriblement de sa blessure,
car il faisait des mouvements comme quelqu'un qui a une forte colique
et, par moments, il grinçait des dents, qui ressemblaient à des crocs.