Lorsque nous fûmes bien informés où ce temple était situé, nous nous

réunîmes à une douzaine de sous-officiers et caporaux, et nous

partîmes pour y aller. Nous eûmes bientôt trouvé l'endroit, puisque

c'était sur la route; lorsque nous nous présentâmes pour y entrer,

nous trouvâmes de l'opposition de la part de ceux qui s'en étaient

emparés. C'était une réunion d'Allemands, d'Italiens, et aussi

quelques Français, qui commencèrent par vouloir nous intimider en

mettant la baïonnette au bout du fusil, et à nous signifier de ne pas

entrer; nous leur répondîmes sur le même ton, en faisant de même, et

nous forçâmes l'entrée. Alors ils se retirèrent un peu, et un Italien

leur cria: «Faites comme moi, chargez vos armes!--Les nôtres le sont!»

répondit un sergent-major de chez nous; et un combat sanglant allait

s'engager entre nous, lorsqu'il nous arriva du renfort. C'étaient des

hommes de notre régiment: alors, voyant qu'il n'y avait rien à gagner,

et qu'à notre tour, nous n'étions pas disposés à les souffrir près de

nous, ils prirent le parti de sortir et de s'établir non loin de là.

Malheureusement pour eux, pendant la nuit, le froid augmenta

considérablement, accompagné d'un grand vent et de beaucoup de neige.

Aussi, le lendemain matin, lorsque nous partîmes, nous trouvâmes, non

loin de l'endroit où nous avions couché, et sur le bord de la route,

plusieurs de ces malheureux que nous avions fait sortir du temple, et

qui, trop faibles pour aller plus loin, avaient expiré devant le

portail. D'autres avaient péri plus loin, dans la neige, en cherchant

à gagner un endroit pour s'abriter. Nous passâmes près de ces cadavres

sans rien nous communiquer. Que de tristes réflexions devions-nous

faire sur ce tableau dont nous étions en partie la cause! Mais nous en

étions venus au point que les choses les plus tragiques nous

devenaient indifférentes, car nous disions de sang-froid et sans

émotion que, bientôt, nous mangerions les cadavres des hommes morts,

car dans peu de jours, il n'y aurait plus de chevaux pour se nourrir.

Une heure après nous être mis en marche, nous arrivâmes à Doubrowna,

petite ville habitée en partie par des Juifs, et où toutes les maisons

sont bâties en bois, et où l'Empereur avait couché avec les grenadiers

et chasseurs de la Garde et une partie de l'artillerie. Nous les

trouvâmes sous les armes; ils nous apprirent que, la nuit, une fausse

alarme les avait forcés d'être constamment dans la position où nous

les trouvions, que c'était ce qui pouvait leur arriver de plus

malheureux, car ils avaient espéré passer la nuit dans des maisons

bien chauffées et habitées; mais le sort en avait décidé autrement.

Nous traversâmes cette ville de bois pour aller à Orcha. Après une

heure de marche, nous passâmes un ravin où les bagages eurent encore

beaucoup de peine à traverser, et où beaucoup de chevaux périrent.

Enfin, dans l'après-midi, nous arrivâmes dans cette ville que nous

trouvâmes fortifiée, et avec une garnison composée d'hommes de

différents régiments: c'étaient des hommes qui étaient restés en

arrière et qui étaient venus avec des détachements, pour rejoindre la

Grande Armée, et qu'on avait retenus. Il s'y trouvait aussi des

gendarmes et quelques Polonais. Ces hommes, en nous voyant aussi

misérables, furent saisis, surtout lorsqu'ils virent la grande

quantité de traîneurs marchant en désordre. L'on fit rester une partie

de la Garde dans la ville, afin d'y maintenir l'ordre, et comme il s'y

trouvait un magasin de farine et un peu d'eau-de-vie, l'on en fit une

distribution. Nous trouvâmes, dans cette ville, un équipage de pont et

beaucoup d'artillerie avec les attelages, et, par une fatalité

extraordinaire, nous brûlâmes les bateaux qui composaient les ponts,

afin de faire servir les chevaux à traîner les canons. Mais nous ne

savions pas encore ce qui nous attendait à la Bérézina, où les ponts

pouvaient tant nous servir.

Nous n'étions plus que 7 à 8 000 hommes de la Garde, reste de 35 000.

Encore, parmi ceux qui restaient, quoique marchant toujours en ordre,

une portion se traînait péniblement. Comme je l'ai dit, l'Empereur et

une partie de la Garde était dans la ville et le reste bivaquait dans

les environs. Pendant la nuit, le maréchal Ney, que l'on croyait

perdu, arriva avec le reste de son corps d'armée; il lui restait

encore environ 2 à 3 000 combattants, reste de 70 000. Nous apprîmes,

au même instant, que la joie de l'Empereur fut à son comble, lorsqu'il

sut que le maréchal était sauvé.

Le 20, nous fîmes séjour, pendant lequel je cherchai mon porteur de

sac, mais inutilement. Le lendemain 21, nous partîmes sans avoir pu le

joindre; cependant l'on m'avait assuré l'avoir vu, mais je commençais

à désespérer.

Lorsque nous fûmes à quelque distance d'Orcha, nous entendîmes des

coups de fusil; nous arrêtâmes un instant et nous vîmes arriver

quelques traînards que des Cosaques avaient surpris. Ces hommes

vinrent se mettre dans nos rangs, et nous continuâmes à marcher. Parmi

ces traînards je cherchai encore mon homme et mon sac, mais ce fut

comme la première fois; je n'aperçus rien. Nous fûmes coucher dans un

village où il ne restait plus qu'une grange qui servait de maison de

poste, et deux ou trois maisons. Ce village s'appelle Kokanow.

Le 22, après avoir passé une nuit bien triste, nous nous remîmes en

route de grand matin; nous marchions avec beaucoup de peine à travers

un chemin que le dégel avait rendu fangeux. Avant midi, nous avions

atteint Toloczin. C'était l'endroit où l'Empereur avait couché;

lorsque nous fûmes de l'autre côté, l'on nous fit faire une halte;

tous les débris de l'armée se trouvaient réunis; nous nous mîmes sur

la droite de la route, en colonne serrée par division. Un instant

après, M. Serraris, officier de notre compagnie, vint me dire qu'il

venait de voir Labbé, celui qui avait mon sac, occupé près d'un feu à

frire de la galette, et qu'il lui avait ordonné de joindre la

compagnie. Il lui avait répondu qu'il allait venir de suite, mais une

nuée de Cosaques étant arrivée, avait tombé sur les traînards, et,

comme il était du nombre, il avait probablement été pris. Adieu mon

sac et tout ce qu'il contenait! Moi qui avais tant à coeur de

rapporter en France mon petit trophée! Comme j'aurais été fier de

dire: «J'ai rapporté cela de Moscou!»

Non content de ce que M. Serraris venait de me dire, je voulus voir

par moi-même, et je retournai en arrière jusqu'au bout du village, que

je trouvai rempli de soldats de tous les régiments, marchant isolés,

n'obéissant plus à personne. Lorsque je fus à l'extrémité du village,

j'en rencontrai encore beaucoup, mais en position de recevoir les

Cosaques, si toutefois ils revenaient encore; on les apercevait de

loin qui s'éloignaient, emmenant avec eux les prisonniers qu'ils

venaient de faire, ainsi que mon pauvre sac, car mes recherches furent

inutiles.

J'étais dans le milieu du village, et je revenais en regardant de

droite et de gauche, lorsque je vis une femme, couverte d'une capote

de soldat, qui me regardait attentivement, et, l'ayant examinée à mon

tour, il me sembla l'avoir quelquefois vue. Comme j'étais

reconnaissable à ma peau d'ours, elle me parla la première en me

disant qu'elle m'avait vu à Smolensk. Je la reconnus de suite pour la

femme de la cave. Elle me conta que les brigands avec qui elle avait

été obligée de rester pendant dix jours, avaient été pris à Krasnoé,

avant notre arrivée; qu'étant dans une maison où ils venaient de lui

donner des coups parce qu'elle n'avait pas voulu blanchir leurs

chemises, elle était sortie afin de chercher de l'eau pour laver; elle

avait aperçu les Russes qui venaient de son côté, et, sans les

prévenir, elle s'était sauvée; que, pour eux, ils s'étaient battus en

désespérés, pensant sauver l'argent qu'ils avaient, car, me dit-elle,

ils en avaient beaucoup, surtout de l'or et des bijoux, mais qu'ils

avaient fini par être en partie tués ou blessés et dévalisés; que,

tant qu'à elle, elle n'avait été sauvée que lorsque la Garde impériale

était arrivée.

Elle me dit aussi qu'à Smolensk, et pendant une partie de la nuit

après que je les eus quittés, ils firent une sortie et revinrent avec

des portemanteaux, mais que, dans la crainte d'être vendus par moi,

ils avaient changé de retraite: il aurait été impossible de les y

trouver; c'était le Badois qui la leur avait enseignée. Ils y

restèrent encore deux jours, mais, ne sachant que faire de tout ce

qu'ils avaient volé, le tambour et le Badois avaient trouvé un juif à

qui ils avaient vendu les choses qu'il leur était impossible

d'emporter, et ensuite ils étaient partis un jour avant nous, et,

depuis Smolensk jusqu'à Krasnoé, ils avaient manqué être pris trois

fois, mais, la dernière fois qu'ils avaient rencontré des Cosaques,

ils en avaient surpris cinq et, après les avoir fait déshabiller, les

avaient fusillés, et cela pour avoir leurs habillements; car leur

projet était de s'habiller en Cosaques pour mieux piller leurs

camarades qui restaient en arrière, et aussi pour ne pas être reconnus

par les Russes. Comme ils avaient déjà six chevaux, ils devaient

commencer leur rôle le jour où ils avaient été pris. Elle ajouta que

sous leurs habillements de Cosaques, ils avaient leur uniforme de

Français, de manière à être l'un et l'autre, suivant les

circonstances.

Enfin elle m'en eût dit davantage, si j'avais eu le temps de

l'écouter. Je lui demandai avec qui elle était; elle me répondit

qu'elle n'était avec personne; que, le lendemain que son mari avait

été tué, elle avait été avec ceux avec qui je l'avais vue, et qu'elle

marchait seule, mais que, si je voulais la prendre sous ma

protection, elle aurait soin de moi, et que je lui rendrais un grand

service. Je consentis de suite à ce qu'elle me demandait, sans penser

à la figure que j'allais faire, lorsque j'arriverais au régiment avec

ma femme.

Tout en marchant, elle me demanda où était mon sac; je lui contai mon

histoire, et comment je l'avais perdu; elle me répondit que je n'avais

pas besoin de m'inquiéter, qu'elle en avait un bien garni.

Effectivement, elle avait un sac sur son dos et un panier au bras;

elle ajouta que, si je voulais entrer dans une maison ou dans une

écurie, elle me ferait changer de linge. Je consentis de suite à cette

proposition, mais, au moment où nous cherchions un endroit convenable,

l'on cria _Aux armes!_ et j'entendis battre le rappel. Je dis à ma

femme de me suivre. Arrivé à peu de distance du régiment, que je

trouvai sous les armes, je lui recommandai de m'attendre sur la route.

Arrivé à la compagnie, le sergent-major me demanda si j'avais eu des

nouvelles de Labbé et de mon sac. Je lui dis que non et qu'il n'y

fallait plus penser, mais qu'à la place, j'avais trouvé une femme:

«Une femme! me répondit-il, et pourquoi faire? Ce n'est pas pour

blanchir ton linge, tu n'en as plus!--Elle m'en donnera!--Ah! me

dit-il, c'est différent; et à manger?--Elle fera comme moi.»

Dans ce moment, l'on nous fit former le carré; les grenadiers et les

chasseurs, ainsi que les débris des régiments de Jeune Garde, en

firent autant. Au même instant, l'Empereur passa avec le roi Murat et

le prince Eugène. L'Empereur alla se placer au milieu des grenadiers

et chasseurs, et là, il leur fit une allocution en rapport aux

circonstances, en leur annonçant que les Russes nous attendaient au

passage de la Bérézina, et qu'ils avaient juré que pas un de nous ne

la repasserait. Alors, tirant son épée et élevant la voix, il s'écria:

«Jurons aussi, à notre tour, plutôt mourir les armes à la main en

combattant, que ne pas revoir la France!» Et, aussitôt, le serment de

mourir fut juré. Au même instant, l'on vit les bonnets à poil et les

chapeaux au bout des fusils et des sabres, et le cri de: «Vive

l'Empereur!» se fit entendre. De notre côté, c'était le maréchal

Mortier qui nous faisait un discours semblable, et auquel l'on

répondit avec le même enthousiasme; il en était de même dans les

autres régiments.

Ce moment, vu les circonstances malheureuses où nous nous trouvions,

fut sublime et, pour un instant, nous fit oublier nos misères: si les

Russes se fussent trouvés à notre portée, eussent-ils été six fois

plus nombreux que nous, l'affaire n'eût pas été douteuse, nous les

aurions anéantis. Nous restâmes dans cette position jusqu'au moment où

la droite de la colonne commença son mouvement.

Je n'avais pas oublié ma femme, et, en attendant que notre régiment se

mît en marche, je fus sur la route pour là chercher, mais je ne la

retrouvai plus. Elle avait été entraînée par le torrent de plusieurs

milliers d'hommes des corps d'armée du prince Eugène, des maréchaux

Ney et Davoust; et d'autres corps qu'il était impossible de réunir et

de faire marcher en ordre, car les trois quarts étaient ou malades ou

blessés, et, généralement, démoralisés et indifférents à tout ce qui

se passait. Ceux de ces corps qui marchaient encore en ordre s'étaient

formés en colonne sur la gauche de la route où quelques-uns des

traîneurs allaient encore, en passant, se réunir autour de leurs

aigles.

C'est dans ce moment que je vis le maréchal Lefebvre, auprès duquel je

me trouvais sans le savoir. Il était seul et à pied, un bâton à la

main, et dans le milieu du chemin, s'écriant d'une voix forte, avec

son accent allemand: «Allons, mes amis, réunissons-nous! Il vaut mieux

des bataillons nombreux que des brigands et des lâches!» Le maréchal

s'adressait à ceux qui, sans prétexte, ne marchaient jamais avec leurs

corps, et qui étaient en arrière ou en avant, suivant les

circonstances.

Je fis encore quelques recherches après ma femme, à cause du linge

qu'elle m'avait promis et dont j'avais un extrême besoin de changer;

mais, peine inutile, je ne la revis plus et je me trouvai veuf d'elle,

comme de mon sac.

J'avais, en marchant dans la cohue, dépassé de beaucoup le régiment:

je me reposai près d'un feu de bivac de ceux qui venaient de partir.

Jusqu'à Krasnoé, j'avais toujours été d'un caractère assez gai, et

au-dessus de toutes les misères qui nous accablaient; il me semblait

que, plus il y avait de danger et de peine, plus il devait y avoir de

gloire et d'honneur. J'avais tout supporté avec une patience qui

étonnait mes camarades. Mais, depuis les affaires sanglantes de

Krasnoé, et surtout depuis que je venais d'apprendre que deux de mes

amis, deux vélites, indépendamment de Beloque et de Capon que j'avais

vus étendus morts sur la neige, avaient été l'un tué et l'autre

mortellement blessé (_sic_). Pour compliquer mes peines, un traîneau

vint à passer et, ne pouvant, pour le moment, aller plus loin, les

hommes qui en étaient chargés s'arrêtèrent près de moi. Je leur

demandai quel était le blessé qu'ils conduisaient. Ils me dirent que

c'était un officier de leur régiment; c'était le pauvre Legrand, qui

me conta comment il avait été blessé: Laporte, son camarade, de

Cassel, près de Lille, officier dans le même régiment que Legrand,

était resté malade dans Krasnoé, mais, apprenant que le régiment dont

il faisait partie se battait, et n'écoutant que son courage, il alla

le rejoindre; mais, à peine était-il dans les rangs, qu'un coup de

canon lui brisa les jambes. Legrand qui, en voyant arriver Laporte,

s'était avancé pour lui parler, fut atteint du même coup à la jambe

droite.

Laporte resta mort sur le champ de bataille, et lui fut transporté à

la ville; on le mit dans une mauvaise voiture russe attelée d'un

mauvais cheval, mais, le premier jour, la voiture se brisa et fort

heureusement pour lui que, près de là, se trouvait un traîneau dont le

cheval était tombé et lui servit, sans cela il aurait fallu le laisser

sur la route. Il était accompagné par quatre hommes de son régiment;

il voyageait de cette manière depuis six jours. Je quittai le

malheureux Legrand et, en lui pressant la main, je lui souhaitai un

heureux voyage; il me répondit qu'il comptait beaucoup sur la garde de

Dieu et sur l'amitié des braves soldats qui l'accompagnaient. Alors un

des soldats prit le cheval par la bride, un autre le frappa, et les

deux autres poussèrent derrière. De cette manière, et avec beaucoup de

peine, le traîneau se mit en mouvement; en le voyant partir, je

pensais qu'il n'irait pas loin, avec un pareil équipage.

Depuis ce moment, je n'étais plus le même: j'étais triste, des

pressentiments sinistres vinrent m'assaillir; ma tête devint brûlante;

je m'aperçus que j'avais la fièvre; je ne sais si la fatigue y avait

contribué, car depuis que les débris des corps d'armée nous avaient

rejoints, nous étions obligés de partir de grand matin, et nous

marchions fort tard sans faire beaucoup de chemin. Les jours étaient

tellement courts qu'il ne faisait clair qu'à huit heures, et nuit

avant quatre. C'est pourquoi que tant de malheureux soldats

s'égarèrent ou se perdirent, car l'on arrivait toujours la nuit au

bivac, où tous les débris des corps se trouvaient confondus. L'on

entendait des hommes qui, à chaque instant de la nuit, arrivaient,

crier d'une voix faible: «Quatrième corps!... Premier corps!...

Troisième corps!... Garde impériale!...» et d'autres couchés et sans

force, pensant avoir des secours de ceux qui arrivaient, s'efforçaient

de répondre: «Ici, camarades!» car ce n'était plus son régiment que

l'on cherchait, mais le corps d'armée auquel on avait appartenu et qui

avait encore tout au plus la force de deux régiments où, quinze jours

avant, il y en avait trente.

Personne ne pouvait plus se reconnaître, ni indiquer le régiment

auquel on appartenait. Il y en avait beaucoup qui, après avoir marché

une journée entière, étaient obligés d'errer une partie de la nuit

pour retrouver le corps auquel ils appartenaient. Rarement ils y

parvenaient; alors, ne connaissant plus l'heure du départ, ils se

livraient trop tard au sommeil et, en se réveillant, ils se trouvaient

au milieu des Russes. Que de milliers d'hommes furent pris et périrent

de cette manière!

J'étais toujours près du feu, debout et tremblant, appuyé sur mon

fusil. Trois hommes étaient assis autour, ne disant rien, regardant

machinalement passer ceux qui étaient sur la route, et ne paraissant

pas disposés à partir, parce qu'ils n'en avaient plus la force. Je

commençais à m'inquiéter de ne pas voir passer le régiment, lorsque je

me sentis tirer par ma peau d'ours. C'était Grangier qui, m'ayant

aperçu, venait me dire de ne pas rester davantage, que le régiment

passait. Mais j'avais tellement les yeux abattus, qu'en regardant je

ne le voyais pas: «Et notre femme? me dit-il.--Qui t'a dit que j'avais

une femme?--Le sergent-major; mais où est-elle?--Je n'en sais rien,

mais je sais qu'elle a, sur le dos, un sac dans lequel il y a du linge

et dont j'ai grand besoin, et si, quelquefois, tu la rencontres, tu

m'en avertiras. Elle est vêtue d'une capote grise de soldat: un

bonnet de peau de mouton lui tient lieu de coiffure; elle a des

guêtres noires aux jambes et un panier au bras.»

Grangier, pensant que j'étais malade, et comme il me l'a dit depuis,

que j'étais dans le délire, me prit par le bras, me fit descendre sur

la roule en me disant: «Marchons, nous aurons de la peine de rejoindre

le régiment». Cependant nous y arrivâmes après avoir dépassé des

milliers d'hommes de toute arme qui se traînaient avec beaucoup de

peine et qui nous faisaient prévoir que la journée serait mortelle,

pour peu que la marche fût longue.

Elle le fut en effet: nous traversâmes un endroit dont je n'ai pu

savoir le nom et où l'on disait que l'Empereur devait coucher

(quoiqu'il l'eût dépassé depuis longtemps). Une quantité d'hommes de

toute arme s'y arrêtèrent, car il était déjà tard, et l'on disait que

l'on avait encore deux lieues à faire pour arriver à l'endroit désigné

où l'on devait bivaquer, qui était une grande forêt.

La route, en cet endroit, est large et bordée, de chaque côté, de

grands bouleaux[32]. Elle laissait aux hommes et aux équipages la

facilité de marcher, mais, lorsque le soir arriva, l'on ne voyait,

dans toute sa longueur, que des chevaux morts, et plus nous avancions,

plus elle était couverte de voitures et de chevaux expirants, même des

attelages entiers succombant aux fatigues, ainsi que des hommes qui,

ne pouvant aller plus loin, s'arrêtaient, formaient leurs bivacs au

pied des grands arbres, parce que, disaient-ils, ils avaient près

d'eux ce qu'ils ne trouveraient pas ailleurs: du bois pour faire du

feu, les voitures brisées leur en fourniraient, et de la viande avec

les chevaux dont la route était encombrée et qui commençaient à

embarrasser la marche.

[Note 32: Les bouleaux, ce sont des arbres qui, en Russie,

viennent excessivement grands. _(Note de l'auteur)_]

Il y avait déjà longtemps que je marchais seul au milieu de la cohue

et que je m'efforçais d'arriver à l'endroit où nous devions passer la

nuit, afin de me reposer de cette marche pénible et qui le devenait

encore davantage par le verglas qu'il faisait depuis qu'il

recommençait à geler sur une neige fondue qui, à chaque instant, me

faisait tomber; la nuit me surprit au milieu de toutes ces misères.

Le vent du nord avait redoublé de furie; j'avais, depuis un moment,

perdu de vue mes camarades; plusieurs soldats, isolés comme moi,

étrangers au corps dont je faisais partie, se traînaient péniblement

en faisant des efforts surnaturels afin de regagner la colonne dont

ils étaient, comme moi, séparés depuis quelque temps. Ceux à qui

j'adressais la parole ne me répondaient pas; ils n'en avaient pas la

force. D'autres tombaient, mourants, pour ne plus se relever. Bientôt,

je me trouvai seul, n'ayant plus pour compagnons de route que des

cadavres qui me servaient de guides; les grands arbres qui la

bordaient avaient disparu. Il pouvait être sept heures; la neige qui,

depuis quelque temps, tombait avec force, m'empêchait de voir la

direction de mon chemin; le vent, qui la soufflait avec violence,

avait déjà remblayé les traces que la colonne laissait après elle.

Jusqu'alors, j'avais toujours porté ma peau d'ours, le poil en dehors.

Mais, prévoyant que j'allais passer une mauvaise nuit, je m'arrêtai un

instant, et, afin d'avoir plus chaud, je la mis le poil en dedans;

c'est elle à qui je dois le bonheur d'avoir pu, dans cette nuit

désastreuse, résister à un froid de plus de vingt-deux degrés, car,

l'ayant arrangée sur l'épaule droite qui était le côté de la direction

du vent du nord, je pus alors marcher ainsi pendant une heure, temps

auquel je suis persuadé n'avoir pas fait plus d'un quart de lieue, car

souvent enveloppé par des tourbillons de neige, obligé de tourner

malgré moi, je me trouvais avoir retourné sur mes pas, et ce n'était

que par les corps morts d'hommes, de chevaux, les débris de voitures

et autres, que j'avais passés un instant avant, que je m'apercevais

que je n'étais plus dans la même direction; alors il fallait

m'orienter de nouveau.

La lune, ou une lueur boréale comme on en voit souvent dans le nord,

se montrait par moments; lorsqu'elle n'était pas obscurcie par des

nuages noirs qui marchaient d'une vitesse effrayante, elle me mettait

à même de distinguer les objets: j'aperçus, mais bien loin encore, une

masse noire que je supposai être cette immense forêt que nous devions

traverser avant d'arriver à la Bérézina, car nous étions alors en

Lithuanie; suivant moi, cette forêt pouvait encore se trouver à une

lieue du point où j'étais.

Malheureusement le sommeil qui, dans cette circonstance, était presque

toujours l'avant-coureur de la mort, commença à me gagner; mes jambes

ne pouvaient plus me soutenir; mes forces étaient épuisées; déjà

j'étais tombé plusieurs fois en dormant, et, sans le froid de la neige

qui me réveillait, je me serais laissé aller; c'en était fait de moi

si j'avais eu le malheur de succomber à l'envie de dormir.

L'endroit où je me trouvais était couvert d'hommes et de chevaux morts

qui me barraient la route et m'empêchaient de me traîner, car je

n'avais plus la force de lever les jambes. Lorsque je tombais, il me

semblait que c'était un de ces malheureux étendus sur la neige qui

venait de m'arrêter, car il arrivait souvent que des hommes couchés et

mourants au milieu du chemin cherchaient à attraper par les jambes

ceux qui marchaient près d'eux, afin d'implorer leur secours, et

souvent il est arrivé que ceux qui se baissaient pour secourir leurs

camarades tombaient sur eux pour ne plus se relever.

Je marchai environ dix minutes sans direction; j'allais comme un homme

ivre; mes genoux fléchissaient sous le poids de mon faible corps;

enfin je voyais ma dernière heure, quand tout à coup, chopant contre

le sabre d'un cavalier qui se trouvait à terre, je tombai de tout mon

long, de manière que mon menton alla porter sur la crosse de son

fusil, et je restai étourdi à ne pouvoir me relever. Je sentais une

grande douleur à l'épaule droite contre laquelle mon fusil avait

frappé en tombant; mais, un peu revenu à moi et m'étant mis sur mes

genoux, je ramassai mon fusil pour me mettre debout, mais,

m'apercevant que le sang me sortait par la bouche, je jetai un cri de

désespoir et je me relevai, tremblant de froid et de terreur.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 12 / 32 段