En arrivant, nous aperçûmes une partie de l'armée russe devant nous,

sur une éminence, et adossée à un bois. Aussitôt, nous nous déployâmes

en ligne pour leur faire face. Nous avions notre gauche appuyée contre

un ravin qui traversait la route et à qui nous tournions le dos; ce

chemin, qui était creux et dominé par les côtés, pouvait abriter et

garantir du feu de l'ennemi ceux qui y étaient. Notre droite était

formée par les fusiliers-chasseurs, ayant la tête de leur régiment à

une portée de fusil de la ville. Devant nous, à deux cent cinquante

pas, était un régiment de la Jeune Garde, premier voltigeur, en

colonne serrée par division, commandé par le colonel Luron. Plus loin

en avant, et sur notre droite, étaient les vieux grenadiers et

chasseurs, dans le même ordre, c'est-à-dire, ainsi que le reste de la

Garde impériale, cavalerie et artillerie, qui n'avaient pas pris part

au combat de la nuit du 15 au 16. Le tout était commandé par

l'Empereur en personne, qui était à pied. S'avançant d'un pas ferme,

comme au jour d'une grande parade, il alla se placer au milieu du

champ de bataille, en face des batteries de l'ennemi.

Au moment où nous prenions position sur le bord de la route pour nous

mettre en bataille et faire face à l'ennemi, je marchais avec deux de

mes amis, Grangier et Leboude, derrière l'adjudant-major Delaître, et,

au moment où les Russes commençaient à nous apercevoir, leur

artillerie, qui n'était pas éloignée à une demi-portée, nous lâcha sa

première bordée. Le premier qui tomba fut l'adjudant-major Delaître:

un boulet lui coupa les deux jambes, juste au-dessus des genoux et de

ses grandes bottes à l'écuyère; il tomba sans jeter un cri, ni même

pousser une plainte. Dans ce moment, il tenait son cheval par la

bride, qu'il avait passée dans son bras droit, et marchait à pied. À

peine fut-il tombé, que nous arrêtâmes, parce que, de la manière dont

il était tombé, il barrait le petit chemin sur lequel nous marchions.

Il fallait, pour continuer à marcher, enjamber au-dessus, et, comme,

je marchais après lui, je fus obligé de faire ce mouvement.

En passant, je l'examinai: il avait les yeux ouverts; ses dents

claquaient convulsivement les unes contre les autres. Il me reconnut

et m'appela par mon nom. Je m'approchai pour l'écouter. Alors il me

dit d'une voix assez haute, ainsi qu'aux autres qui le regardaient:

«Mes amis, je vous en prie, prenez mes pistolets dans les arçons de la

selle de mon cheval et brûlez-moi la cervelle!» Mais personne n'osa

lui rendre ce service, car, dans une semblable position, c'en était

un. Sans lui répondre, nous passâmes en continuant notre chemin, et

fort heureusement, car nous n'avions pas fait six pas, qu'une seconde

décharge, probablement de la même batterie, vint abattre trois autres

hommes parmi ceux qui nous suivaient et que l'on fit emporter de

suite, ainsi que l'adjudant-major.

Depuis la pointe du jour, l'on voyait l'armée russe qui, de trois

côtés, devant nous, à droite et derrière, avec son artillerie, faisait

mine de vouloir nous entourer. Dans ce moment, un instant après que

l'adjudant-major venait d'être tué, l'Empereur arriva; nous venions de

terminer notre mouvement: alors la bataille commença.

Avec son artillerie, l'ennemi nous envoyait des bordées terribles qui,

à chaque fois, portaient la mort dans nos rangs. Nous n'avions, de

notre côté, pour leur riposter, que quelques pièces qui, à chaque

coup, faisaient aussi, chez eux, des brèches profondes; mais une

partie des nôtres fut bientôt démontée. Pendant ce temps, nos soldats

recevaient la mort sans bouger; nous fûmes dans cette triste position

jusqu'à deux heures après midi.

Pendant la bataille, les Russes avaient envoyé une partie de leur

armée prendre position sur la route au delà de Krasnoé et nous couper

la retraite, mais l'Empereur les arrêta en y envoyant un bataillon de

la Vieille Garde.

Pendant que nous étions exposés au feu de l'ennemi et que nos forces

diminuaient par la quantité d'hommes que l'on nous tuait, nous

aperçûmes, derrière nous et un peu sur notre gauche, les débris du

corps d'armée du maréchal Davoust, au milieu d'une nuée de Cosaques,

qui n'osaient les aborder, et qu'eux dissipaient tranquillement, en

marchant de notre côté. Je remarquai au milieu d'eux, lorsqu'ils

étaient derrière nous et sur la route, la voiture du cantinier où

étaient sa femme et ses enfants. Elle fut traversée par un boulet qui

nous était destiné: au même instant, nous entendîmes des cris de

désespoir jetés par la femme et les enfants, mais nous ne pûmes savoir

s'il y avait eu quelqu'un de tué ou de blessé.

Au moment où les débris du maréchal Davoust passaient, les grenadiers

hollandais de la Garde venaient d'abandonner une position importante

que les Russes avaient aussitôt couverte d'artillerie, qui fut dirigée

contre nous. De ce moment, notre position ne fut plus tenable. Un

régiment, je ne me rappelle plus lequel, fut envoyé contre, mais il

fut obligé de se retirer; un autre régiment, le premier des

voltigeurs, qui était devant nous, fit un mouvement à son tour, et

arriva jusqu'au pied des batteries, mais aussitôt une masse de

cuirassiers, les mêmes avec qui nous avions eu affaire dans la nuit du

15, et qui n'avaient pas osé nous charger, vinrent pour les arrêter.

Alors ils se retirent un peu sur la gauche des batteries et presque en

face de notre régiment, et se forment en carré; à peine étaient-ils

formés, que la cavalerie voulut les enfoncer, mais ils furent reçus, à

bout portant, par une décharge que firent les voltigeurs, et qui en

fit tomber un grand nombre. Le reste fit un demi-tour et se retira.

Une seconde charge eut lieu; elle eut le même sort, de manière que

les faces du carré où les cuirassiers s'étaient présentés étaient

couvertes d'hommes et de chevaux; mais ils réussirent une troisième

fois avec deux pièces de canon chargées à mitraille, qui écrasèrent le

régiment. Alors ils entrèrent dans le carré et achevèrent le reste à

coups de sabre: ces malheureux, presque tous jeunes soldats, ayant en

partie les pieds et les mains gelés, ne pouvant plus faire usage de

leurs armes pour se défendre, furent presque tous massacrés.

Cette scène se passait devant nous, sans pouvoir leur porter secours;

onze hommes rentrèrent; le reste fut tué, blessé ou prisonnier, et

conduit à coups de sabre dans un petit bois qui était en face de nous;

le colonel lui-même[30], couvert de blessures, ainsi que plusieurs

officiers, furent prisonniers.

[Note 30: Colonel Luron. (_Note de l'auteur_.)]

J'oubliais de dire qu'au moment où nous nous mettions en bataille, le

colonel avait commandé: «Drapeaux, guides généraux sur la ligne!» que

je me portai guide général de droite de notre régiment; mais l'on

oublia de nous faire rentrer et, comme j'avais pour principe de rester

à mon poste, tel qu'il fût, je restai dans cette position, la crosse

du fusil en l'air, pendant près d'une heure, et malgré les boulets à

qui je pouvais servir de point de mire, je ne bougeais pas.

Pendant ce temps, et au moment où l'artillerie russe faisait le plus

de ravage dans nos rangs, le colonel eut un pressant besoin (besoin

naturel); la position et le lieu ne convenaient pas beaucoup pour une

pareille besogne, mais, comme la chose pressait, il prit son parti et,

se retirant à environ soixante pas du régiment, et le derrière tourné

à l'ennemi, il acheva tranquillement son affaire. Si quelque chose le

gênait, c'était le froid, mais pour les Russes à qui il servait de

point de mire, cela ne l'inquiétait pas, quoiqu'il pouvait bien les

voir, et c'est en se relevant de cette position qu'il commanda:

«Drapeaux et guides généraux à vos places!»

Il pouvait être deux heures, et déjà nous avions perdu le tiers de

notre monde, mais les fusiliers-chasseurs avaient été plus maltraités

que nous: étant plus rapprochés de la ville, ils étaient exposés à un

feu plus meurtrier. Depuis une demi-heure, l'Empereur s'était retiré

avec les premiers régiments de la Garde et en suivant la grande route;

il ne restait plus que nous sur le champ de bataille, et quelques

pelotons de différents corps, faisant face à plus de cinquante mille

hommes ennemis. Dans ce moment, le maréchal Mortier ordonne la

retraite, et, aussitôt, nous commençons notre mouvement, en nous

retirant et au pas, comme à une parade, et suivis de l'artillerie

russe qui nous écrasait par sa mitraille. En nous retirant, nous

entraînions avec nous ceux de nos camarades qui étaient le moins

blessés.

Le moment où nous quittâmes le champ de bataille fut terrible et

triste, car lorsque nos pauvres blessés virent que nous les

abandonnions au milieu d'un champ de mort, et entourés d'ennemis,

surtout ceux du 1er voltigeurs, dont une partie avait les jambes

brisées par la mitraille, nous en vîmes plusieurs se traînant

péniblement sur leurs genoux, rougissant la neige de leur sang; ils

levaient les mains au ciel en jetant des cris qui déchiraient le

coeur, pour implorer notre secours; mais que pouvions-nous faire? Le

même sort nous attendait à chaque instant, car, en nous retirant, nous

étions obligés d'abandonner ceux qui tombaient dans nos rangs.

En passant sur l'emplacement qu'occupaient les fusiliers-chasseurs qui

étaient placés à notre droite, et qui marchaient devant nous, et comme

notre second bataillon, celui dont je faisais partie, formait, dans ce

moment, l'arrière-garde et l'extrême gauche de la retraite, je vis

plusieurs de mes amis étendus morts sur la neige et horriblement

mutilés par la mitraille; parmi eux était un jeune sous-officier avec

qui j'étais intimement lié: il se nommait Capon; il était de Bapaume;

nous nous regardions comme pays.

Après avoir passé l'emplacement des fusiliers-chasseurs, et comme nous

étions à l'entrée de la ville, nous vîmes, à notre gauche, à dix pas

de la route et contre la première maison, des pièces de canon qui,

pour nous protéger, faisaient feu sur les Russes qui s'avançaient;

elles étaient soutenues et suivies par environ quarante hommes, tant

canonniers que voltigeurs; c'était le reste d'une brigade commandée

par le général Longchamps; il sortait de la Garde impériale; il était

là avec tout ce qui lui restait, pour les sauver ou mourir avec eux.

Aussitôt qu'il aperçut notre colonel, il vint à lui les bras ouverts;

ils s'embrassèrent comme deux hommes qui ne s'étaient pas vus depuis

longtemps et qui, peut-être, se revoyaient pour la dernière fois. Le

général, les yeux remplis de larmes, dit à notre colonel, en lui

montrant les deux pièces de canon et le peu d'hommes qui lui

restaient: «Tiens, regarde! Voilà ce qui me reste!» Ils avaient fait

ensemble les campagnes d'Égypte.

Cette bataille fit dire à Kutusow, général en chef de l'armée russe,

que les Français, loin de se laisser abattre par la cruelle extrémité

où ils se trouvaient réduits, n'en étaient que plus enragés à courir

sur les pièces de canon qui les écrasaient.

Le général anglais Wilson[31], présent à cette bataille, la nomme la

bataille des héros; ce n'était certainement pas parce qu'il y était,

car ce mot n'est applicable qu'à nous qui, avec quelques mille hommes,

nous battions contre toute l'armée russe, forte de 90 000 hommes.

[Note 31: Ce général anglais servait dans l'armée russe.]

Le général Longchamps, avec le reste de ses hommes, dut abandonner ses

pièces de canon, dont presque tous les chevaux étaient tués, et suivre

notre mouvement de retraite en profitant des accidents de terrain et

des maisons, pour se retirer en se défendant.

À peine commencions-nous à entrer dans Krasnoé, que les Russes, avec

leurs pièces montées sur des traîneaux, vinrent se placer aux

premières maisons, nous lâchèrent plusieurs coups de canon chargés à

mitraille. Trois hommes de notre compagnie furent atteints. Un

biscaïen qui toucha mon fusil, et qui en abîma le bois en me rasant

l'épaule, atteignit à la tête un jeune tambour qui marchait devant

moi, le tua sans qu'il fit le moindre mouvement.

Krasnoé est partagée par un ravin qu'il faut traverser. Lorsque nous y

fûmes arrivés, nous y vîmes, dans le fond, un troupeau de boeufs morts

de faim et de froid; ils étaient tellement durcis par la gelée, que

nos sapeurs ne purent en couper à coups de hache. Les têtes seules se

voyaient, et ils avaient les yeux ouverts comme s'ils eussent été

encore en vie; leurs corps étaient couverts de neige. Ces boeufs

appartenaient à l'armée et n'avaient pu nous joindre; le grand froid

et le manque de vivres les avaient fait périr.

Toutes les maisons de cette misérable ville, ainsi qu'un grand couvent

qui s'y trouve, étaient remplies de blessés, qui, en s'apercevant que

nous les abandonnions aux Russes, jetaient des cris déchirants. Nous

étions obligés de les abandonner à la brutalité d'un ennemi sauvage et

sans pitié, qui dépouillait ces malheureux blessés, sans avoir égard

ni à leur position, ni à leurs blessures.

Les Russes nous suivaient encore, mais mollement; quelques pièces

tiraient encore sur la gauche de la route, mais ils ne pouvaient nous

faire grand mal; le chemin sur lequel nous marchions était encaissé;

les boulets passaient au-dessus et ne pouvaient nous atteindre, et la

présence du peu de cavalerie qui nous restait et qui marchait aussi

sur notre gauche, les empêchait de nous aborder de plus près.

Lorsque nous fûmes à un quart de lieue de l'autre côté de la ville,

nous fûmes un peu plus tranquilles; nous marchions tristes et

silencieux en pensant à notre position et à nos malheureux camarades

que nous avions été forcés d'abandonner; il me semblait les voir

encore nous suppliant de les secourir; en regardant derrière, nous en

vîmes quelques-uns des moins blessés, presque nus, que les Russes

avaient déjà dépouillés, et qu'ils avaient ensuite abandonnés; nous

fûmes assez heureux pour les sauver, au moins pour le moment; l'on

s'empressa de leur donner ce que l'on put pour les couvrir.

Le soir, l'Empereur coucha à Liadouï, village bâti en bois; notre

régiment alla établir son bivac un peu plus loin. En passant dans le

village où était l'Empereur, je m'arrêtai près d'une mauvaise baraque

pour me chauffer à un feu qui s'y trouvait; j'eus le bonheur de

rencontrer encore le sergent Guignard, mon pays, ainsi que sa

cantinière hongroise, avec qui je mangeai un peu de soupe de gruau et

un morceau de cheval qui me rendit un peu de force. J'en avais bien

besoin, car j'étais faible, n'ayant, pour ainsi dire, rien mangé

depuis deux jours. Il me conta que, pendant la bataille, leur régiment

avait beaucoup souffert et qu'ils étaient considérablement diminués,

mais que ce n'était rien en comparaison de nous, car il savait combien

nous avions perdu de monde dans le combat de la nuit du 15 au 16 et

dans la fatale journée que nous venions de passer; que, pendant tous

ces jours-là, il avait beaucoup pensé à moi, et qu'il était content de

me revoir avec tous les membres bons. Il me demanda des nouvelles du

capitaine Débonnez, mais je ne pus lui en donner, ne l'ayant pas vu

depuis la matinée du 16. Je le quittai pour rejoindre le régiment,

déjà établi près de la route; cette nuit fut encore bien pénible, car

il tomba une neige fondue qui nous mouilla, avec cela un grand vent et

pas beaucoup de feu; mais tout cela n'est rien encore auprès de ce

qu'on verra par la suite.

Pendant cette mauvaise nuit, plusieurs soldats des tirailleurs vinrent

se chauffer à notre feu; je leur demandai des nouvelles de

quelques-uns de mes amis, surtout de deux de mes pays qui étaient aux

Vélites avec moi, et qui étaient officiers dans ce régiment. C'était

M. Alexandre Legrand, des _Quatre fils Aymon_, de Valenciennes,

l'autre M. Laporte, de Cassel près de Lille; ce dernier avait été tué

d'un coup de mitraille; on avait, fort heureusement, trouvé une petite

voiture avec un cheval que l'on avait enlevé dans le camp des Russes,

le jour du combat de nuit, dans laquelle on le conduisait.

Il était environ minuit, qu'une sentinelle de notre bivac me fit

prévenir qu'il apercevait un cavalier qui paraissait venir de notre

côté: je courus de suite, avec deux hommes armés, afin de voir ce que

ce pouvait être. Arrivé à une certaine distance, je distinguai

parfaitement un cavalier, mais précédé d'un fantassin que le cavalier

paraissait faire marcher de force. Lorsqu'ils furent près de nous, le

cavalier se fit connaître: c'était un dragon de la Garde qui, pour se

procurer des vivres pour lui et son cheval, s'était introduit dans le

camp des Russes, pendant la nuit, et, pour qu'on ne fit pas attention

à lui, s'était coiffé du casque d'un cuirassier russe qu'il avait tué

le même jour; il avait, de cette manière, parcouru une partie du camp

ennemi, avait enlevé une botte de paille, un peu de farine, et blessé

d'un coup de sabre une sentinelle avancée et culbuté une autre qu'il

amenait prisonnière. Ce brave dragon se nommait Melet; il était de

Condé; il resta avec nous le reste de la nuit. Il me disait que ce

n'était pas pour lui qu'il s'exposait, que c'était pour son cheval,

pour le pauvre Cadet, comme il l'appelait. Il voulait, disait-il, à

quelque prix que ce soit, lui procurer de quoi le nourrir, «car si je

sauve mon cheval, à son tour il me sauvera». C'était la seconde fois,

depuis Smolensk. qu'il s'introduisait dans le camp des Russes. La

première fois, il avait enlevé un cheval tout harnaché.

Il eut le bonheur de rentrer en France avec son cheval, avec lequel il

avait déjà fait les campagnes de 1806-1807 en Prusse, en Pologne, 1808

en Espagne, 1809 en Allemagne, 1810-1811 en Espagne, et 1812 en

Russie, ensuite 1813 en Saxe et 1814 en France. Son pauvre cheval fut

tué à Waterloo, après avoir assisté dans plus de douze grandes

batailles commandées par l'Empereur, et dans plus de trente combats.

Dans le cours de cette malheureuse campagne, je le rencontrai encore

une fois, faisant un trou dans la glace avec une hache, au milieu d'un

lac, afin de procurer de l'eau à son cheval. Un jour, je l'aperçus au

haut d'une grange qui était toute en feu, au risque d'être dévoré par

les flammes, et cela toujours pour son cheval, afin d'avoir un peu de

paille du toit pour le nourrir, car il n'y avait pas plus à manger

pour les chevaux que pour nous. Les pauvres bêtes, indépendamment de

ce qu'elles souffraient par la rigueur du froid, étaient obligées de

ronger les arbres pour se nourrir, en attendant qu'à leur tour elles

nous servent de nourriture.

Après cela, Melet n'était pas le seul qui s'exposa en s'introduisant

dans le camp des Russes pour se procurer des vivres; beaucoup furent

pris et périrent de cette manière, soit par les paysans, en

s'introduisant dans les villages à une lieue ou deux sur la droite ou

sur la gauche de la route, ou par des partisans de l'armée russe, car

toutes les nations soumises à cet empire se levaient en masse et

venaient rejoindre le gros de l'armée. Enfin, la misère était

tellement grande qu'on voyait les soldats quitter leur régiment à la

moindre trace d'un chemin, et cela dans l'espoir de trouver quelque

mauvais village, si toutefois l'on peut appeler de ce nom la réunion

de quelques mauvaises baraques bâties avec des troncs d'arbres et dans

lesquelles on ne trouvait rien, car je n'ai jamais pu savoir de quoi

les paysans se nourrissaient, et ceux qui s'exposaient à faire de

pareilles courses s'en revenaient quelquefois avec un morceau de pain

noir comme du charbon, rempli de morceaux de paille longs comme le

doigt, et de grains d'orge, et puis tellement dur qu'il était

impossible de mordre dedans, d'autant plus que l'on avait les lèvres

crevassées et fendues par suite de la gelée. Pendant toute cette

malheureuse campagne, je n'ai jamais vu que, dans ces courses, il y en

ait eu un qui ait ramené avec lui soit une vache, ou un mouton; aussi

je ne sais de quoi vivent ces sauvages, et il faut bien qu'ils aient

peu de bétail, pour que l'on ne puisse pas en trouver un peu; enfin

c'est le pays du diable, car l'enfer est partout.

VII

La retraite continue.--Je prends femme.--Découragement.--Je perds de

vue mes camarades.--Scènes dramatiques.--Rencontre de Picart.

Le 18 novembre, qui était le lendemain de la bataille de Krasnoé, nous

partîmes de grand matin de notre bivac. Dans cette journée, notre

marche fut encore bien fatigante et triste; il avait dégelé, nous

avions les pieds mouillés et, jusqu'au soir, il fit un brouillard à ne

pas s'y voir. Nos soldats marchaient encore en ordre, mais il était

facile à voir que les combats des jours précédents les avaient

démoralisés, et surtout l'abandon forcé de leurs camarades qui leur

tendaient les bras, car ils pensaient aussi que le même sort les

attendait.

Ce jour-là, j'étais très fatigué; un soldat de la compagnie, nommé

Labbé, qui m'était très attaché, et qui, la veille, avait perdu son

sac, voyant que je marchais avec beaucoup de peine, me demanda le mien

à porter. Comme je le connaissais pour un brave garçon, je le lui

confiai, et, certainement, c'était lui confier ma vie, car il y avait

dedans plus d'une livre de riz et du gruau que le hasard m'avait

procuré à Smolensk, et que je conservais pour les moments les plus

critiques, que je prévoyais arriver bientôt, lorsqu'il n'y aurait plus

de chevaux à manger. Ce jour-là, l'Empereur marchait à pied, un bâton

à la main.

Le soir, la gelée ayant repris, il fit un verglas à ne pas se tenir,

les hommes tombaient à chaque instant, plusieurs furent grièvement

blessés. Je marchais derrière la compagnie, ayant toujours, autant que

possible, les yeux sur mon porteur de sac, et même je regrettais déjà

de le lui avoir confié; aussi je me proposais bien de le lui reprendre

le soir même, en arrivant au bivac. Enfin la nuit arriva, mais

tellement obscure, qu'il était impossible de se voir. À chaque instant

j'appelais: «Labbé! Labbé!» Il me répondait: «Présent! mon sergent.»

Mais une autre fois que je l'appelais encore, un soldat me répondit

qu'il y avait un instant, il était tombé, mais que, probablement, il

suivait derrière le régiment. Je ne m'en inquiétai pas beaucoup, car

nous devions, dans peu, arrêter et prendre position. En effet, l'on

fit halte sur la route où l'on nous annonça que nous allions passer la

nuit, ainsi que dans les environs. Dans ce moment, presque toute

l'armée se trouvait réunie; il manquait seulement le corps d'armée du

maréchal Ney, qui se trouvait en arrière, et que l'on croyait perdu.

Dans cette triste nuit, chacun s'arrangea comme il put; nous nous

trouvions plusieurs sous-officiers réunis et nous nous étions emparés

d'une grange, car nous étions, sans le savoir, près d'un village.

Beaucoup d'hommes du régiment y étaient entrés avec nous, mais ceux

qui arrivèrent un instant après, voyant qu'il n'y avait pas, pour eux,

de quoi s'abriter, firent ce que l'on faisait en pareille

circonstance: ils montèrent sur le toit, sans que nous pussions nous y

opposer, et, en un instant, nous fûmes aussi bien qu'en plein champ.

Dans le moment, l'on vint nous dire que, plus loin sur la route, il y

avait une église--c'était un temple grec--que l'on avait désignée pour

notre régiment, mais qu'elle se trouvait occupée par des soldats de

différents régiments, marchant à volonté, et qu'ils ne voulaient pas

qu'on y entrât.

Mémoires du sergent Bourgogne · 第 11 / 32 段